Introduction, p. lviii
sie. C'est, condamnée sans retour, la valeur morale de la fidélité.
Deux prêtres se présentent à vous. L'un a rejeté de son âme la foi de son sacerdoce et sur l'autel abandonné a brisé les vases sacrés ; l'autre a gardé intactes et la lumière d'en haut et la tendresse de son cœur. Tous les deux vous parlent de religion. Lequel croirez- vous?
Deux citoyens élèvent la voix pour parler de la Patrie. L'un a livré à l'étranger les secrets de la défense nationale et ne croyant plus « d'une manière absolue » à la Patrie, a jeté bas les armes en présence de l'ennemi; l'autre porte jusque dans sa chair les stigmates glorieux de son dévouement à la cause publique. Lequel croirez- vous?
Deux femmes viennent vous parler de la famille. L'une a quitté le foyer, lasse d'un unique amour, insoucieuse des petits enfants qui l'appellent; l'autre n'a jamais failli aux serments du premier jour. Laquelle croirez- vous?
La conscience honnête n'hésite pas. Entre le prêtre fidèle et l'apostat, entre le citoyen intègre et le traître, entre la femme honnête et l'adultère, son choix est fait. Elle rejette le témoignage intéressé de Finfidélité, car elle comprend d'instinct cette parole profonde de Tacite : « Proprium est humani ingenii odisse quem lœseris, »
C'est une nécessité de la nature humaine de détester ce que l'on a trahi. Une fidélité qui n'a jamais fléchi peut bien être fertile en enthousiasmes ; l'infidélité n'est fertile qu'en haine. Or, la haine ne connaît que deux instruments d'action : le mensonge ou la violence. C'est pourquoi cette condition morale réclamée par Renan le conduit fatalement, non à écrire d'une manière impartiale, mais à se venger sur l'Être divin qu'il a renié, du remords inavoué de son apostasie.
De là une œuvre qui ne renonce aux procédés violents que pour atteindre sûrement son but sous le couvert plus habile d'un perpétuel mensonge.
Un instant de réflexion sur la méthode qui préside à la composition de ce livre et sur la manière dont l'auteur traite les sources qui l'alimentent, vous fera comprendre que ce qualificatif n'a rien d'outré.
Lorsque Renan refuse à l'iiomme demeuré fidèle à l'objet de sa foi, le droit d'en écrire l'histoire, il espère sans doute que ce sophisme réussira à dissimuler ce qu'il a de trop grossier,
L/V METHODE. 2b
en se confondant, dans l'esprit du lecteur, avec cette règle élémentaire de bonne critique : « L'impartialité réclame l'absence totale d'idées préconçues. »
L'idée préconçue n'est ni la foi, ni l'amour. C'est le contraire de la foi qui croit ce qui est et qui aime ce qu'elle croit. L'idée préconçue, c'est le jugement irrévocable avant Texamen; c'est le concept subjectif de l'auteur mis à la place de la réalité objective, ou pour mieux dire, c'est l'auteur se substituant lui-même à son héros, pour le faire penser, parler et agir, non comme il l'a fait effectivement, mais comme l'auteur l'autorise à le faire d'après son tempérament propre et ses impressions momen-^ tanées.
La pétition de principes est dès lors la loi fondamentale d'un pareil système. On ne part pas d'un fait palpable ou d'une position expérimentalement acquise pour établir un principe; on part d'un principe que l'on s'est tout d'abord imposé, pour expliquer tous les faits, les nier, les interpréter, selon des nécessités divergentes.
Vous connaissez la fable du fameux brigand Polypémon, vulgairement appelé Procuste. Sur les rives du Géphise, il arrêtait les voyageurs, les étendait sur un lit, et selon que la victime était d'une taille plus ou moins grande, coupait
rextrémité des jambes qui dépassaient ou les tirait à l'aide de cordes, pour les ajuster à la mesure du lit.
Thésée, dit la légende, débarrassa l'Attique de ce monstre. Il fît une pareille exécution d'uE autre tyran, Sinnis, surnommé Pityocamptes, le courbeur de pins *. Ce rival de Procuste, qu: opérait sur les bords de Tisthme de Corinthe attachait les étrangers dont il se pouvait saisir, aux extrémités de deux pins qu'il avait préala^ blement recourbés, puis, laissant brusquemen se relever les deux arbres, se délectait du supplice des malheureux écartelés.
Quelque chose de semblable, bien que U comparaison puisse vous paraître odieuse, s( passe dans l'œuvre de Renan.
Il a son lit de Procuste; j'entends son idée préconçue, et selon que le Jésus des Évangiles lu parait manquer à la mesure ou la dépasser, emploie la scie ou la corde, mais plus souven toutefois la scie qui raccourcit que la corde qu allonge. Il a ses pins qu'il a courbés à sa taille d'une part la bonne foi humaine, de l'autre le document divin. Lorsque se redressent de toute leur hauteur ces beaux arbres humiliés, il ne reste plus du prisonnier de la critique renan-