Essais, liv. Kl, ch. xi, Des Boiteux
Viendra peut-être un temps où l'effort de la science nous aura conduits à de telles hauteurs que la nature entière étendra au-dessous de nous ses horizons illimités. Nous embrasserons d'un coup d'œil les provinces encore inexplorées aujourd'hui, nous jouirons du cours des fleuves que nous ne pouvons que soupçonner dans l'état des choses ; mais quoi qu'il en soit des révélations de l'avenir, nous sommes présentement des ignorants. Le surnature] est l'atmosphère où se meut notre esprit à la recherche des causes, le mystère nous environne et parce que les effets que nous constatons dépassent infiniment l'explication que nous en pouvons donner, le mot qui sied le mieux à nos lèvres ignorantes est « Miracle ».
C'est donc plaisanter un peu trop lourdement que de dire avec Renan : « Il n'y pas de miracles » , ou avec son ami Berthelot : « Il n'y a plus de mystères ». Quoi doncl à mesure que l'homme de science avance, il s'enfonce dans un cône d'ombre d'où il ressort épouvanté ou s'égare dans un tel ruissellement de lumière que tous ses sens dé-, f aillent en éblouissements.
Le mystère nous hante! La nature multiplie pour l'homme moderne ses miracles. Qu'eussent dit les alchimistes du moyen âge ou simplement les physiciens du grand siècle, si quelqu'un devant eux avait parlé d'une lumière noire ne dé-
gageant que des rayons invisibles? Se fussent-ils contentés de sourire de la naïveté de leur interlocuteur?
Qu'eussent -ils dit s'il eut ajouté que le contact de ces invisibles rayons suffît pour vêtir de phosphorescence mille matières, illuminer le diamant, et des entrailles ténébreuses du rubis et de Témeraude faire jaillir des feux éclatants? Assurément, ils ne se fussent pas contentés de lever les épaules et n'auraient demandé rien moins que d'exclure unpareilillusioniste de ce que Renan veut bien appeler « le cercle de la haute culture ».
Pourtant, Messieurs, c'est là la nature et le rôle des rayons cathodiques. Ils sont invisibles, mais ils communiquent la lumière, ils traversent les épaisseurs, ils échauffent les corps au point de les fondre; que dis-je, ils ont une telle énergie qu'ils délèguent leur propre puissance à l'obstacle qu'on leur oppose et le rendent lui-même lumineux.
Que sont donc, ô savants qui n'admettez plus de mystères, ces rayons fils de rayons? Vous n'en savez rien. L'énigme vous défie et quand vous cherchez un nom, le nom que vous employez signifie mystère : « Ce sont, dites-vous , les rayons X » . C'est cela : X, vous avouez ainsi que c'est le pseudonyme de l'immense inconnu.
Avec ces rayons X, vous ferez des merveilles,
comme vous en faites avec Télectricité, mais sans que vous sachiez jamais ce que sont ces rayons X pas plus que vous ne savez ce qu'est Télectricité ; comme vous usez de la vie, sans qu'il vous soit permis de comprendre la vie ; comme vous manipulez les substances, sans qu'il vous soit accordé de connaître la substance ; comme enfin vous vous appuyez pour insulter à l'esprit sur les forces de la matière, sans qu'aucun de vous puisse pénétrer l'essence de la matière.
En vérité, le maître de la nature se moque terriblement de vos prétentions; il vous traite en enfants ignorants et incapables de s'élever jusqu'à la sphère des causes. Il vous abandonne la manipulation des choses, mais il vous refuse la connaissance de leurs principes. Il vous rassasie du mouvement des êtres et vous amuse du jeu de leurs transformations, mais il vous sèvre de la substance cachée. Et noyés dans cette nuit des causes qu'aucune étoile ne perce, enveloppés dans ce brouillard éternel où vous distinguez à peine les contours des phénomènes et jamais l'impondérable beauté de l'essence, vous ne trouvez de voix que pour blasphémer tout à la fois le Dieu des sciences et la vérité. « Il n'y a plus de mystère. »
Et quand nous nous disons : Le Christ qui est la Lumière du monde est toujours au milieu
de nous. Il Ta affirmé : « Je vous demeure présent jusqu'à la consommation des siècles » ; quand nous vous disons : Il est invisible , mais sa vertu est entière. Il communique aux âmes qui lui sont unies la grâce divine, la splendeur de la vertu, et aux saiats qui lui sont semblables sa propre puissance de miracle. Oui, quand nous vous disons cela, savants, vous riez et criez à l'illusion. Vous constatez les effets et vous niez la cause . Vous apercevez dans l'âme des croyants la phosphorescence morale et la lumière spiï^ituelle, et vous niez le foyer! Et cependant vous affirmez, sans le voir autrement que dans ses effets, l'existence du rayon cathodique. Quelle inconséquence ! Combien de cerveaux éminents n'ont que le champ d'optique de ce comùiis voyageur de troisième classe qui ne « veut croire que ce qu'il voit » ; ou du lourd paysan répondant au professeur qui lui expliquait la loi des gravitations astrales : « Quelle farce. Monsieur, vous n'y êtes jamais allé, parlez donc de ce que vous savez! »
De Renan et son ami Berthelot en face du mystère divin, au paysan en face du mystère de la nature, quelle différence y a-t-il? De part et d'autre, ignorance et orgueil. Si les esprits angéliques sourient de nos pauvretés intellectuelles, leur sourire doit être plus triste eu passant au-
dessus du laboratoire du savant ou du cabinet de Técrivain, qu'en frôlant la chaumière du paysan!
Mais revenons à notre page exégétique. Ce principe posé, qu'un « récit surnaturel ne peut être admis comme tel », il appartient donc à la critique de tout expliquer par « la crédulité ou l'imposture ».
Telle est la pauvre et cruelle ressource qui reste à Renan. Si pauvre, que Littré lui-même en a pitié. c( Jamais, dit-il, érudition et labeur ne furent plus mal employés. Les récits miraculeux résistent invinciblement aune pareille transformation. De quelque façon qu'on les arrange, à quelque torture qu'on les mette, toujours le miracle en ressorte » Si cruelle, que les amis et thuriféraires habituels du critique, MM. Schérer, Havet, Quinet, n'osent le suivre jusque-là et lui conseillent d'adoucir un peu certains jeux de lumière trop blessante.
Mais l'auteur n'entend rien. Son exégèse qui se refuse à avaler les moucherons du miracle évangélique consent à avaler les chameaux, que dis-je, les caravanes de chameaux du roman scientifique, au point que, pour refuser à Jésus le privilège de la puissance et de la miséricorde, il
L Littré, Introd. à la Vie de Jésus, p. xx.
faut attribuer à lui, à ses disciples, aux multitudes qui constatent le miracle ou en bénéficient, des montagnes de fourberie ou de stupidité et plus souvent les denx ensemble.
D'ailleurs, l'opération se fait avec une sérénité inexprimable : « La critique, avoue l'habile écrivain, n'éprouve devant ces sortes de phénomènes historiques aucun embarras. »
Non : Renan n'éprouve aucun embarras à avaler ses chameaux. S'agit-il d'expliquer les guérisons journalières qui attiraient sur le passage du groupe apostolique des multitudes , apportant leurs malades de toutes les villes environnantes? (( Qui oserait dire que dans beaucoup de cas, et en dehors des lésions tout à fait caractérisées, le contact d'une personne exquise ne vaut pas les ressources de la pharmacie? Le plaisir de la voir guérit. Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela n'est pas vain^ »
Les personnes exquises ne manquent pas dans notre capitale affinée. Comment se peut-il faire qu'avec une pareille recette, il y ait encore des aveugles. Mais ils n'ont qu'à prendre le plaisir de « voir » le sourire de quelqu'une de ces personnes exquises; leurs yeux s'ouvriront. Des sourds ? Mais ils n'ont qu'à « entendre » une pa-