LES FEONTIÈRES DE LA FOLIE
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EN FORÊT P'ALATTE
L'hôtel de Joseph Richardier, boulevard Pereire, semblait avoir été construit et aménagé pour dérober à la vue du monde, aux yeux des indifférents, le bonheur qu'il abritait.
Il était situé au milieu d'un grand jardin planté de très oeaux arbres, des marronniers, des pms et des platanes, qui, pendant Tété, alors qu'ils étaient revêtus de leur parure sombre, cachaient presque complètement l'hôtel sur ses deux façades.
C'était ou une retraite de malades ou une retraite d'amoureux.
Une retraite d'amoureux, plutôt, car ailes passantPp^ derrière la grille du boulevard, nç^^qu^^^aient qu'avec peine ce qui se passai' f^ontérieur, du moins ils pouvaient <'>iiBe./^^®*
Et ce qu'u ^'>>ntendaient ne portait certes pas à la mélancolie.
C'était des crJ3 d'enfants, des rires frais de jeunes élèves, puis parfois la voix maternelle qui faisait une remontrance, essayait d'être sévère ou la voix du père qui défendait les petits, ou bien encore une voix plus douce, mais aussi tremblante de femme aussi, mais de vieillard, qui accusait de barbarie le père et la mère, et posait en victimes les deux enfants.
La grand'maman !
Et alors c'eût été des baisers qu'on aurait pu entendre du boulevard Pereire, si les oiseaux qui chantaient à tue-tête dsns les arbres avaient bien voulu le permettre.
Joseph Richardier, gros entrepreneur de travaux publics, extrêmement riche, avait épousé dix ans auparavant une jeune fille sans fortune, mais d'une éclatante beauté, une de ces beautés de blonde aux yeux célestes autour desquels le malheur et les pensées sem> blent flotter sans jamais oser s'y arrêter» Christiane, à la passion de son mari, avait répondu par un amour fort, droit et sain.
Elle lui avait donné deux enfants j Marguerite avait quatre années de moins que son frère Martial.
Avec la grand'mère, Mme Richardier, qui adorait Christiane, et voyait en elle l'instrument du bonheur qui jamais ne s'était démenti autour d'eux, tel était ce ménage simple et bon, ennemi du luxe et du fracas, coin tranquille comme inconnu de la grande fourmilière du Paris qui s'amuse, souffre, pleure, jouit, s'use, dans la fièvre de sa vie à outrance j retraite paisible et presque provinciale, mais où ne s'enfermait point l'é-
goïsme de la fortune car des sous innombrables partaient de là pour se répandre, comme une rosée généreuse, sur toutes les œuvres bienfaisantes en quête des misères à soulager.
L'hiver accusait encore davantage le contraste entre l'hôtel tranquille, audessus duquel tourbillonnaient les feuilles mortes et l'agitation de Paris.
Dès que la pluie menaçait, ou la neige, ou que la bise devenait aiguë, ils rentraient ; l'hôtel restait silencieux ; et dans le salon luxueux, à la douce chaleur du foyer, ces êtres qui se chérissaient, semblaient se serrer les uns contre les autres, avec amour, afin qu'entre eux il n'y eût jamais de place par où entreraient tristesses et malheurs...
C'est ainsi que nous les trouvons, pendant qu'au dehors le vent de décembre soufflait avec violence, faisant craquer platanes, essayant de déraciner les pins et secouant les énormes têtes des marronniers dans une aveugle rage de tout détruire.
Il était cinq heures du soir. La nuit était complète.
Mais sous le rayonnement de sa lumière, si voilées qu'elles fussent pour en adoucir la violence, l'hôtel était éclairé comme en plein jour.
Les bruits du dehors arrivaient à peine jusqu'à eux, si ce n'est toutefois le grondement sourd des trains, passant dans la tranchée profonde du chemin de fer de ceinture, comme un coup de tonnerre souterrain.
En ce temps-là, le boulevard Pereire n'existait pour ainsi dire que de nom et de vastes espaces de terrains vagues séparaient les rares habitations. Peu de passants. Des chariots, lentement, suivaient la route, se dirigeant vers Neuilly ou Levallois. Les essieux criaient.
Les charretiers juraient. Un coup de fouet retentissait comme un pétard qui éclate. Et c'était tout. Ensuite le silence, mais un silence peuplé par des rafales, comme .si des cohortes malfaisantes s'étaient donné rendez-vous, en «ette soirée-là, pour hurler sinistrement au-dessus de Paris.
Richardier, un peu nerveux, se prome-
nait dans le salon, allant fréquemment jusqu'à l'une des fenêtres.
Alors il soulevait le rideau, regardait l'état du ciel, écoutait le vent et reprenait sa promenade avec un agacement visible. Le vent roulait dans le ciel des nuages menaçants pour la nuit.
— Ce temps-là aura effrayé BrisoUier.
Il ne chassera pas demain murmu-
ra-t-il.
Kichardier, comme beaucoup de Parisiens, avait une passion : la chasse. En automme il chassait dans ses propriétés de Touraine j en hiver il chassait à courre, ayant un équipage très bien tenu, et forçant \ hevreuils, cerfs et sangliers
Entre ten. )8, et lorsqu'il n'allait pas en Touraine, lù. toujours Christiane, excellente écuyère, le suivait dans ses chevauchées, Richardier acceptait quelque invitations aux environs de Paris ; il faisait alors les déplacements que connaissent les Nemrods de la capitale :
du samedi au lundi.
Ce iour-là était un vendredi et il attendait pour partir une dépêche de l'un de ses amis, Brisollier, qui habitait hiver comme été, un vaste château près de Senlis et avait loué à l'Etat la chasse à courre et à tir de la forêt d'Alatte.
On devait chasser trois jours, samedi, dimanche et lundi, en altérant les chasses, selon que le temps serait plus ou moins favorable.
Christiane se tourna vers lui ;
—Tu ne recevras pas de dépêche. M, Brisollier est plus raisonnable que toi. Par cette tempête, ne te verrais point partir avec tranq té.
— Oh I toi, tu a«« toù. ^ peur
et peur de tout I dit] chardier en riant. f
Et il embrassa sa feMme sur le front
— Ecoute I dit-elle.
Le vent redoublait de fureur. On eût dit qu'il ébranlait l'hôtel.
—Souffle ! souflle ! mon vieux, dit l'entrepreneur. L'hôtel est solide. J'en sais quelque chose. C'est moi qui l'ai construit 1
— Ce serait folie que de partir ce soir n'est-pas pas, mère ? fit Christiane en
e'adressant à la vieille dame qui, tout occupée des enfants ne prenait point part à la conversation.
— Folie... oui... mais tranquillisez-vous Christiane, il vous restera.
^ — Et moi, je parie que je partirai... dit Kichardier toujours riant. Il est cinq heures diz minutes. Je parie qu'avant un quart d'heure j'aursci reçu une dépêche... Je connais Brisollier Ce n'est
pas quatre gouttes d'eau et ce vent trop fort qui l'empêche de découpler....
Voyons, Christiane, voyons, maman, je parie cent sous pour ne pas vous ruiner. Qui est-ce qui tient le pari ?...
^Les deux femmes ne répondirent pas
Mais Christiane soupira et il y eut un nusge répandu sur sa douce et jolie figure, pendant que ses paupières battaient, abaissées sur ses yeux.
f^ On entendit sonner à la grille, sur le boulevard.
Richardier s'écria joyeusement :
— Tenez, et je parie de plus que voilà le télégramme !
Et de nouveau il courut à la fenêtre, releva les rideaux. •
Un domestique se dirigeait vers la grille, puis revenait. Quelques secondes se passèrent. Il entra au salon et tendit une dépêche à Kichardier.
Celui-ci la décacheta, la lut, et joyeusement.
— Parbleu ! j'aurais gagné mon pari !
Ecoutez Je vous le disais bien.
£t tout haut ;
** Malgré le temps, viens toujours .... ^' La voiture t'attendra à la gare au •' train de sept heures "
Le domestique était resté sur le seuil
— André, faites atteler et préparezmoi ma valise
— Comme d'habitude, monsieur ?
— Oui, comme d'habitude.
André sortit. Kichardier se frottait les mains en répétant :
— Je savais bien ! Je savais bien 1
Tout à coup il vit sa femme soucieuse. Sa joie cessa. Il fut inquiet.
— Christiane, qu'est-ce que tu as donc mon enfant,
— Kien, dit-elle, les paupières toujours baissées.
Si tu n'as rie a, essaye donc un peu
de me regarder en face.
Elle releva les yeux, ses beaux yeux bleus, mais les baissa aussitôt. Ils étaient troubles. Des larmes étaient prêtes à jaillir.
Kichardier resta saisi et quand son émotion fut calmée :
— Voyons, que se passe-t-il ?
— Je t'assure, mon ami.
— Christiane dit-il avec reproche.
— Ta vas me traiter de folle, m'aocu aer d'enfantillage, rire de moi
—Parle ! Parle I Tu as envie de pleurer... Et, tu sais , ça me bouleverse
U lui avait pris les mains, les serrait avec une tendresse passionnée.
Pas un instant depuis dix ans qu'elles étaient l'une à l'autre, l'amour de ces deux créatures n'avait subi de secousse.
La grand'mère, inquiète aussi, s'était rapprochée.
Et les deux enfants étaient venus s'asseoir aux pieds de Christiane
Elle reprit avec timidité, très bas, comme si elle avait craint, en eâet, qu'il ne la grondât :
— J'ai le cœur triste de te voir partir, et depuis ce matin Je suis assaillie de mauvais pressentiments...
— Oh ! dit-il avec reproche... Et c'est pour cela que tu as envie de pleurer ?
— Oui, des pressentiments de malheur Ne pars pa5...Keste auprès de
nous... Je t'assure qu'il y a quelque chose qui nous menace
— Mais quoi . . Voyons, Christiane ....
Que redoutes-tu ?
— Je ne sais pas dit-elle naïvement. Si je le savais, je n'aurais pas peur.
Il lui embrassa la main ; mais il ne riait pas. Elle ne l'avait pas habitué à ces accès nerveux, à ces bizarreries de caractère. Elle était trop sérieuse et il était trop aimé d'elle pour qu'il crût à un simple caprice de femme se mettant en travers d'une partie de plaisir, pour rien pour la seule satisfaction d'exercer sa toute-puissance.
Il resta silencieux, remontant dans son esprit tous les événements qui s'étaient passés autour d'eux en ces derniers
emps essayant d'y démêler la cause première des craintes de Christiane.
Mais il ne trouvait rien ; sa fortune était à l'abri de toute catastrophe ; ses affaires marchaient admirablement j il n'avaient point d'amis dans la peine, aucun reproche à se faire j il avait travaillé toute la semaine douze heures par jour comme le dernier de ses employés j il se donnait trois journées de vacances, il les avait bien gagnées ; enfin, tout le monde, près de lui, se portait bien j sa mère, sa femme, ses deux enfants n'étaient jamais malades...
D'où pouvait donc venir le malheur
pressenti par Christiane ?
—J'ai beau chercher, dit-il, je ne vois vraiment pas...
—Ne cherche pas.. .Reste et pardonne-moi
— Cependant, ma chérie, réfléchis un peu...
—Je t'en supplie, reste... sacrifie cette