‹ La Contumace, ou, Vivre pour expierChapitre 2 sur 5 · partie de chasse · texte numérisé non relu

partie de chasse

— Tu me caches donc quelque chose ?

—Ah ! je te le jure, par tout mon

amour qui ne s'est jamais affaibli, je te

le jure par nos enfants, je n'ai pas de

secret pour toi.

— Et c'est bien vraiment un pressentiment supertitieux ?

—Oui, pas autre chose... Je te le dis,

je me sens triste à mourir

Il reprit pendant quelques secondes sa promen?ide dans le salon, regrettant ces bonnes journées de fatigue et de plein air qu'il aimait tant, mais affligé aussi par les larmes de Christiane.

— Et toi, mère, qu'est-ce que tu en penses ?

Les rafales, au dehors, tourbillonnaient dans les arbres, faisant s'entrechoquer les branches desséchées avec un cliquetis lugUbre. Il y avait parfois autour de l'hôtel élégant et paisible dans la tourmente, des sifflements si aiguës, 6i clairs qu'on eût dit qu'ils sortaient de poitnnes humaines.

—Pour ma part, dit la vieille dame, je crois que tu feras mieux de rester à cause du temps. Et je crois aussi que les pressentiments de Christiane sur le compte de ces hurlements du vent qui i^e portent guère à la gaieté

Kichardier revint auprès de sa femme»

— Et si je partais î dit-il en souriant. —Eh bien ! comme ce serait la première fois de ma vie qu'en le sachant je te ferais de la peme, je ne commencerai pas

—Tu restes ? dit-elle, les yeux brillants, tout illuminés de bonheur.

— Je reste I !

Elle lui jeta les bras autour du corpa et il la pressa sur son coeur.

Alors le calme revint dans le salon.

Les rafales semblaient vouloir cesser»

Le vent diminuait de violence et ne grondait plus que par intervalles trè»

éloignées.

Kichardier alla encore soulever le rideau et consulta le ciel.

—On voit des étoiles .... Je suis sûr qu'il aurait fait très beau.

Et il reprit sa promenade, les mains derrière le dos, contrarié, jetant sur sa femme, de temps à autre, des coups d'œilfurtifs... ^

Christiane paraissait ne rien voir^ mais la grand'mère, elle, voyait.

—Vraiment, Christiane, regardez-le, il est très ennuyé. C'est un grand, un très grand plaisir que vous lui enlevez là, glissa-t-elle à l'oreille de la jeune

femme.. .Voilà qu'il ne veut plus et

vos vilains pressentiments vont s'évanouir Laissez.le donc s'amuser

il vous en saura gré

Christiane observa son mari

Oui, la grand'mère ne se trompait pâsV.* Kichardier n'était convaincu .... Et il soupirait plein de regrets...

— C'est que je ne mens pas, murmura

l'entrepreneur lèvent est tombé

et le ciel est complètement bleu...

Il ouvrit une fenêtre et se pencha.

Une bouffée d'air froid entra dans le salon I les lampes vacillèrent.

Christiane disait tout bas à Mme Kichardier :

— J'ai peur de le voir partir...

—Peur de quoi î

De rien Je ne sais pas. ..J'ai peur.

La vieille dame eut un léger haussements d'épaules. Son cœur était calme.

J'aime mon fils... dit-elle, et je n'ai aucun de vos pressentiments. .

Kichardier referma la fenêtre et soupira plus fort.

André, au même instant entrait.

— La voiture est attelée...

Et il ajouta pour faire plaisir à son maître :

— Je pense tout de même que monsieur aura du beau temps.

Kichardier allait faire dételer et dire qu'il ne partait pas, lorsque Christiane intervint :

— Va, mon ami j'ai été folle

oublie ce que j'ai dit :

— Cependant, Christiane, je ne veux pas t'affliger...

— Oublie, te dis-je...J'ai parlé comme une enfant...

— Tu permets ? dit-il déjà, plus gai, l'œil plus rieur.

—Oui

— Bien franchement et sans arrièrepensée Tu ne m'en voudras

pas ?

— Je te le jure ! I

11 consulta sa montre :

— Le train part à six heures juste

J'ai le temps d'arrivorà la gare du

Nord

Adieu...

Il embrassa les enfants puis sa mère et tendit les bras à Christiane.

Il sentit qu'elle lui donnait une étreinte nerveuse, passionnée, et les doigts de la jeune femme liés aux doigts de son mari, ne pouvaient s'en détacher

11 en fut ému et l'embrassa avec plus de tendresse.

Et peut-être qu'au fond de son cœur à lui aussi passa quelque vague effroi, car il dit brusquement, dans son trouble indéfinissable :

— Voyons, veux-tu que je reste ?

— jNon je ne veux pas que tu me

prennes pour une petite fille. ..Va !

— Alors, adieu, adieu .... Je rentrerai lundi par le train de cinq heures et trente.

Et il sortit.

Christiane, assise et la tête baissée, pour dissimuler sa pâleur, prêtait l'oreille au roulement du coupé qui écrasait le gravier de l'allée...

Elle entendit qu'on ouvrait la grille

et les rones firent un bruit sonore eu

passant sur le trottoir Puis la grille

se referma...

Et l'on n'entendit plus rien

Christiane eut l'impression bizarre que son mari avait disparu pour elle, enlevé pour toujours, englouti dans la nuit profonde comme par un abîme insondable et qu'elle ne le re verrait plus

Kichardier, dans son coupé, pensait à l'insistance de sa femme. Il la savait craintive, un peu faible de caractère, mais iamais cependant elle n'avait manifesté de pareilles épouvantes.

— Je l'ai laissée toute triste, se dit-il, j'aurais dû rester auprès d'elle.

Mais la voiture s'arrêta dans la cour de la gare. Il jeta un coup d'œil sur l'horloge. 11 était six heures moins trois minutes. Il n'eut que le temps de prendre son billet pendant qu'André allait placer sa valise dans un compartiment.

Le train s'ébranlait quand il monta.

Il était préoccupé. Un remords ramenait sa pensée vers le salon du boulelevard Pereire. , . . vers la douce affection de ceux qu'il y avait laissés Il

eut un mouvement d'humeur contre luimême

Est-ce que je vais aussi avoir des pressentiments ? murmura-il.

Et il n'y pensait plus.

Boulevard Peireire, la soirée fut triste. Mme Kichardier eut beau faire, pour distraire Christiane, employer toute sa tendresse, toute sa ruse maternelle, la faire sourire, rien ne rappela la gaieté sur le visage soucieux de ia jeune femme.

Le dîner fur servi.' Christiane y toucha à peine.

Mme Kichardier la gronda.

— C'est plus fort que moi, mère, . . .

Demain, soyez sûre, ce sera fini...

Après le dîner, Mme Kichardier rentrait régulièrement chez elle. Les deux enfants étaient couchés. Christiane resta seule au sal'?n.

Vers neuf heures elle entendit sonner à la porte du service.

Presque aussitôt une femme de chambre entrait et remettait à Christiane une lettre.

Apportée par un commissionnaire,

ajouta la femme de chambre.

Est-ce qu'on attend une réponse ?

— Je ne le pense pas. L'homme est parti, sa commission faite.

La femme de chambre se retira. La lettre portait seulement sur l'enveloppe : *' Madame Richardier. " Ces deux mots étaient tracés nerveusement, d'une main qui avait tremblé.

Elle brisa l'enveloppe.

A peine avait-elle lu que son visage se couvrit d'une pâleur mortelle... Les jeux troubés et comme vides de pensées tout à coup, ne se détachaient pas de ce chiffon de papier...

Elle sentit qu'elle allait s'évanouir, glissa la lettre dans son corsage, pencha la tête et ses bras tombèrent inertes.

A Senlis, une voiture fermée attendait Richardier.

Et le soir, quand l'entrepreneur, après dîner, se trouva devant une table de baccarat, le cigare aux lèvres, en face de gais compagnons venus comme lui pour les chasses des jours suivants, la tristesse et les pressentiments de sa femme ne lui apparurent plus que comme des nuages très éloignés, qui s'enfuyaient, et que ie vent, dans le ciel rasÊérécé, balayait impitoyablement.

Le lendemain matin, pour tan t,il écrivit à Christiane, pour la tranquilliser, une lettre affectueuse, mais dans laquelle il y avait une très douce moquerie.

Puis il partit en chasse.

Les gardes avaient fait les bois, remisé un cerf, et les veneurs montèrent à cheval à dix heures du matin. Il faisait un assez beau temps. Le soleil meme brilla dans l'après.mi et ce fut vers quatre heures seulement que le ciel se couvrit de nuages plombés, jaunâtres, chargées de neige pour la nuit. Le cerf fut pris vers cette heure-là, dans les fourrés de Hautmont.

En voyant la neige qui tomba durant toute la soirée à gros flocons comme un drap blanc entre le ciel et la terre, les chasseurs voulurent rentrer à Paris, mais Brisolier promettait que le lendemain on chasserait des sangliers à tir. Il fit si bien que personne ne le quitta

Son château, la Tuilerie, était situé à mi-chemin entre Senlis et Chantilly ; très riche garçon, Brisolier recevait ses amis sans les contraindre à aucune représentation.

La neige tomba une grande partie de la soirée, jusqu'à minuit.

Lorque Richardier monta dans sa chambre et mit le nez à la fenêtre, il constata qu'aux environs la campagne tout entière était blanche ; en outre, le vent ayant changé, le ciel s'était encore une fois éclairci. Il allait geler et le matin, ia neige durcie craquerait sous la botte.

A dix heures le dimanche, on déjeuna et une voiture conduisit les chasseurs au carrefour de la forêt oîi attendaient une dizaine de chiens.

Les gardes avaient fait des enceintes et assuraient qu'une compagnie de sangliers était restée dans les combes et les ravins de Fleurine.

C'était là qu'on allait attaquer j la chasse ensuite suivrait son cours.

Vers midi et demi, les chiens furent découplés et l'on attendait le premier coup de voix j les sangliers n'étaient pas sortis des fourrés ; quand ils débouchèrent, il y eut quelques coups de f usilj un ragot roula ventre en l'air, en hurlant, puis la chasse se divisa malgré les efforts des gardes, en deux ou trois chasses différentes suivies un peu au bas ard par Brisolier et ses amis.

Et vers deux heures, Richardier se trouva seul en bordure de la lorêt, ayant perdu les autres et n'entendant plus les chiens.

Il s'orienta.

11 s'était arrêté sui; le haut d'un fossé, au bout d'une avenue : devant lui la grande route de Compiège j en face, les champs, les hameaux, les fermes } der^ rière lui, la forêt d'Aiatte.

Dans la neige, tout près puis traversant la route et gagnant les champs, il crut reconnaître un train de sanglier qui aurait débouché là suivi par deux chienSé

Il écouta... Rien

Alors, il suivit les traces, par la campagne, mais le sanglier et les chiens n'avait faient qu'une radonnée dans la

plaine et maintenant les trois pistes se dirigaient vers le bois.

Il crut, à ce moment, percevoir quelques coups de fusils dans îa direction des taillis de Viliers.

Il se dirigea de ce côté-là et au lieu de marcher en forêt, il suivit le chemin vicinal qui va de Senlis à Néré, à Saintineetà Saint-Sauveur. Il s'en allait d'un bon pas, le fuf il sur le dos, les deux mains dans les poches, ayant relevé le col de son veston de chasse et rabattu les bords de sa toque de fourrure pour se garantir contre le froid aigu qui lui entrai tdans toutes les pores comme autant de pointes d'aiguilles.

Il sifflotait un air de chasse et baissait un peu les épaules, en marchant.

Tout à coup il s'ariêta, cessant de siffler, attentif à quelque chose.

Puis, plus courbé encore et le regard fixé su cette neige qu'il semblait consulter étrangement, il fit quelques pas.

C'est drôle, murmura-t-il, on dirait du sang...

Il y avait, en effet, sur le chemin, une traînée de gouttes de sang qui parfois cessait pour recommencer aussitôt ... plus loin

— Un sanglier blessé ou un de nos chiens décousu ?

I>a sang sur la iieige

La campagne couverte de neige, alors que tout dort, que rien n'est venu souiller sa blancheur immaculée présente au matin, dès le réveil du jour, un livre éloquent où il est facile de lire, oiî se trouve trahi tout ce que dérobe la nuit dans ses ténèbres traîtresses ; les pas furtifs des misérables allant à quelque crime j les pas lo irds et accablés des malheureux qui cherchaient un abri j la passée du gibier qui sort de ses bois pour aller au gagnage ; le renard en quête d'une proie ; le cerf et le chevreuil surpris par ce désastre qui leur cache l'herbe verte, les jeunes pouaaes des froments et des seigles j le trottinement des lapins et des lièvres et le matin, lorsque le jour apparaît, se mêle à

tout cela l'effleurement léger des pieds des petits.

Le chemin de Néry, que suivait Richardier, n'avait pas été fréquenté depuis la veille au soir, c'est-à dire depuis le moment oii la neige avait commencé de tomber, car, en outre de celle de Richardier qui suivait le bord du^ fossé, une seule trace s'y ^ivoyait, desgj pieds d'homme profondément marqués la pointe tournée vers Senlis, des pieds élégants, finement chaussés et qui, à côté de la large tranchée, laissée par la botte de chasse de Richardier, ressemblaient presque à des pieds de femme.

Et chose singulière, les traces de ces pieds suivaient les traces de sang ; jamais elles ne s'en écartaient, et pas d'autre piste sur la neige.

Ce sang venait de l'homme qui était passé là

Richardier se mit à rire.

Un garçon qui saignait du nez ! et voilà tout

Mais il vit que les traces, au lieu de suivre le chemin vicinal, le quittaient pour prendre à travers champs.

Devant lui, la campagne déserte. Le petit village de Barberie était à sa gauche, et en face rien que des champs en sevelis sous la neige virginale. Seulement au bout de l'horizon, assez rétréci et vers Montepilloy une maison écartée, toute seule, bâtie en briques, mettait une grosse tache noire sur la blancheur des alentours.

On l'appelait la Maison-Neuve dans le pays.

Le sang et les pas semblaient venir de cette direction.

Richardier s'arrêta :

— Qu'est-ce que cela me fait, après tout, murmura-t-il. . . Allons-nous-en.

Et il tourna le dos et redescendit, faisant quelques pas dans la direction prise par les traces mystérieuses,

U n'alla pas loin. Il seutait une vague inquiétude.

— Qu'est-ce que j'ai ? Je deviens fou, parole d'hoDueur !

Il jeta un coup d'œil derrière lui avec la ferme intention de ne pas se préoccuper plus longtemps d'une chose pour laquelle il lui serait aisé de trouver

vingt explications ft'il voulait s'en donner la peine.

Mais il crut voir, près d'un bouquet d'arbres isolé, au milieu desquels il y avait une croix de bois, Sans Christ plantée sur une grosse pierre grise, il crut voir que la trace sanglante s'élargissait.

Il y courut, poussé par une curiosité instinctive, irraisonnée.

En eôet, il y avait là une mare de sang... Le sang avait fait fondre la neige y perdant sa belle couleur pourpre et devenant d'un jaune foncé. Ce n'était plus des gouttes qui étaient tombées là, comme de quelque blessure, mais la blessure elle-même semblait s'y être épanchée car la neige profonde gardait l'empreinte d'un corps humain qui s'y était étendu. Les doigts étaient visibles dans la oeige. Quelqu'un, homme ou femme, s'était aôaissé là, sans doute, à bout de forces j homme ou femme quelqu'un avait pris des poignées de

cette neige pour apaiser une soif

dévorante peut-être on peut-être pour arrêter la perte de ce sang qui coulait,

emportant la vie

Sur l'immense page blanche tombée du ciel pendant la nuit, tout cela était visible... P'jis homme ou femme, l'être humain s'était relevé, et il était allé s'asseoir sur la pierre grise où était planté» la croix et des mains s'étaient retenues là, car on y voyait aussi des traces rouges.

— Diable ! Diable, se disait Richardier, c'est plus sérieux que je ne pensais... Un crime ou un accident à coup sûr I

Il hésita, perplexe.

A quoi bon se mêler de choses qui ne le regarriaient pas ?... E^t-ce qu'il n'allait pas se créer un tas d'ennuis ?

On imprimerait tout vif son nom dans les journaux. .. . La justice aurait besoin de lui Des déplacements....

des pertes de ternpa et tout ce qu'il ne pouvait prévoir... Non !

— A'ione-nous-en !

Il disait cela et restait.

Et quittant le bouquet d'arbres, il ob* ervait la plaine.

Car s'il y avait eu quelque crime, s'il était arrivé quelque accident, ce n'était

point ce calvaire qui en avait été témoin. La neige, piétinée, n'avait gardé

qu'une seule forme un seul corps.

Puis, dans les champs, la traînée recommençait ; donc ce calvaire paraissait n'avoir été qu'une étape.

Toujours les mêmes pas, accentués des mêmes taches sanglantes.

Et cela venait en ligne droite de la maison de briques plantée sur le coteau, et qu'il apercevait plus disticctement, maintenant, dont il pouvait même saisir

certains détails la Maison-Neuve.

Elle était neuve, en effet, ne datait guéte que de six ou sept ans. Un très grand jardin l'entourait, où les arbres, les retraites qui plus tard donneraient leur ombre protectrice n'existaient qu'en promesse ; cela était planté, cela grandissait, mais était trop jeune. Les arbre» avaient encore l'air de baliveaux et les minces fils des plantes grimpantes, dépouillés par l'hiver, ne recouvraient pas encore en entier les carcasses en fer des charmilles. Il fallait attendre la poussée du temps : mais ce que l'homme pouvait faire il l'avait fait. Un vaste bassin devant la maison, devait donner de la fraîcheur pendant l'été j des ser« res étaient prêtes ; des orangeries j un mur entourait la propriété et sur le mur était une grille le long de laquelle, plus tard aussi, devait festonner une vigne. Tout cela dénotait un luxe sans grande élégance mais solide, confortable.

Bien qu'il fût dans la plaine, Richardien voyait cela aisément, ; la Maison - Neuve étant juchée sur de haut d'un coteau d'où l'on devait jouir d'une vue très étendue sur toute la vallée de la Nonnette, la forêt d'Alatte et celle da Chantilly.

Richardier ne pensait plus maintenant à rebrousser chemin ; il marchait très vite, à un ou deux mètres à droite des traces mystérieuses qu'il voulait prendre garde d'effacer.

Il allait comme sous l'ioipulsion d'une force inconnue.

La piste ne dévia pas.

Elle continuait de se diriger droit sur Maison-Neuve.

Il arriva ainsi à la porte d'entré» ; la

grille était grande ouverte et les traces ee poursuivaient dans les allées du jardin ; elles aussi, comme tout le reste, couvertes de neige ; mais comme le terrain montait, la neige y était moins épaisse, le vent l'avait fait dégringoler contre le mur de clôture où l'on eût dit qu'on l'avait ramassée à la pelle, car^les amoncellements s'y élevaient jusqu'à hauteur de la grille.

Néanmois, il restait assez de neige dans les allées pour que Richardier se laissât guider, comme il l'avait fait jusqu'ici.

Près de la grillle un scrupule le retenait.

Il se mêlait vraiment de choses qui ne le regardaient pas I Bt quelle figare effarée ferait-il, tout à L'heure, lorsque la cuisinière peut-être lui aurait expliqué, en éclatant de rire, que tout ce sang répandu, autour duquel Richardier avait déjà bâti une lugubre histoire était simplement celui d'un lapin ou d'un poulet I

Malgré la grille ouverte, la maison avait l'air d'être inhabitée.

Toutes les fenêtres étaient closes hermétiquement. Et aucun filet de fu me ne sortait des cheminées.

Il sonna, ssns trop savoir ce qu'il faisait, et lorsqu'il entendit le son bruyant de la cloche, il eut envie de s'enfuir à toutes jambes.

Mais là- bas, dans la maison, personne ne parut.

Enhardi, il sonna de nouveau, avec plus de vigueur.

C'était la solitude absolue.

Il lui parut singulier qu'on eût abandonné ce petit château sans un domestique pour le garder, pour surveiller, pour ouvrir les fenêtres lorsqu'il faisait du soleil.

Alors, il passa la grille et monta le coteau, à travers le jardin.

Les traces de sang le conduisirent droit au perron

Sur la neige des marches, les pas étaient fortement imprimés et sortaient de la maison.

La porte semblait fermée.

Richardier la poussa.

Elle était ouverte.

Pour la seconde fois, il hésita. ... Si quelqu'un survenait à l'improviste, comment expliquerait- t-il sa présence ?

Son intervention, vraiment, paraîtrait singulière !

Mais une volonté mystérieuse le poussait, plus forte que tous ses raisonnements I depuis une heure, il allait sans trop savoir ce qu'il faisait, amené là malgré lui.

Il pensa, pourtant, qu'il eût mieux valu se renseigner .... Et du perron, en haut duquel il restait, il jeta un coup d'œil sur les environs.

C'était la solutude absolue C'était aussi l'ab-olu silence de la neige qui semblait intercepter tous les bruits, les ouater, les étoufter.

Pas un paysan ! Pas une voiture I Rien entre entre la Maison-Neuve et la lisière sombre de la forêt d'Alatte. Déjà le jour baif'sait. Le ciel, chargé comme la veille de nuages jaunes, menaçait de crever, la nuit prochaine comme la nuit dernière, en une tempête de neige. Les ombres descendaient lentement sur la terre et les village8,au loin, mornes sous leur linceul,ne révélaient la vie intérieure que par les colonnes de fumée qui montaient droit en l'air. Aucun soatfle ne les agitait encore.

Il se dit que depuis longtemps les chasseurs avaient dû se réunir au rendezvous du grand-point.

On l'attendait, sans doute, surpris de sa longue absence.

Richardier consulte sa montre.

Il était quatre heures. Dans une heure la nuit serait complète.

Partirait-il ?

Il craignait le ridicule s'il venait à être trouvé là

Il était près de céder à la tentation.

Il entr'ouvrit la porte, auparavant, et jeta un coup d'œil rapide dans l'intérieur de la maison.

Un lumineux vestibule s'offrit d sa vue. Un énorme lustre au plafond de vieilles armures, des sagaies, couteaux de jet, lances, arcs et flèches de sauvages, aux murailles : voilà ce qu'il vit.

Un escalier large était dans le fond.

Point de tapis, ni dans le vestioulni sur l'escalier. L'escalier était en chê

ne, le vestbule pavé de pierre en mosaïque d'une couleur et d'un dessin heureux . . . ,

Il y faisait froid aussi froid qu'

au dehors

Mais ce qui frappa Richardier, ce fut que les traces de sang, de même qu'elles ne s'étaient arrêtées ni au calvaire, ni à la grille, ni au perron, ne s'arrêtaient pas non plus derrière la porte : elles avaient souillé le vestibule et les marches de l'escalier.

Alors il ne douta plus.

Evidemment, il se trouvait en présence d'un crime

Il eut un frisson dans les épaules.

Richardier avait une nature pacifique, ennemie de toute violence ; il était furieux contre lui-même du traquenard

où il s'était jeté de ^gaieté de cœur

Mais il n'était rien'moins que poltron...

— J'en aurai le cœur net, se dit-il

Après tout, il y a peut-être ici un malheureux qui se meurt, qui a besoin desecours et que je sauverai...

Il accrocha son fusil à une patère et regarda autour de lui. Il y avait, sur l'autre façade, une seconde porte. Et sur le vestibule donnaient trois pièces, un grand salon, un petit salon, une vaste salle à manger ; il ouvrit toutes les portes pour se rendre compte ; tout était meublé de meubles riches et modernes, mais, un peu partout, de la poussière, et aux plafonds et dans les encoignures des toiles d'araignée.

La maison n'était pas habitée depuis la fin de l'été, sans doute, et personne, pendant l'hiver, ne devait en prendre soin.

La cuisine était en sous-sol j il y descendit. Là aussi, tout était neuf, bien rangé une fois pour toutes j mais sur les chaises, la table, les batteries de cuivre rouge ou de fer poli, une couche de

poussière

— Il y a longtemps qu'on a mangé dans cette maison, murmura l'entrepreneur

Il remonta et lentement prit l'escalier. Cette fois son coeur battait, violemment, par coups Bonores. .

Il s'arrêta et se tint à la rampe. Et, tout haut :

— Est-ce bête ?

Au premier étage, un large corridor.

Le tapis n'était pas enlevé. Et comme il était de couleur foncé, à fleurs rouges, rouge sur rouge, il ne vit plus les traces qu'il suivait si exactement depuis le chemin vicinal de Néry...

Quelques chambres ouvraient sur le corridor...

A la porte de chacune de ces chambres, il frappa timidement, sans oser plus

Le vent se levait j il tressaillit comme s'il avait entendu des sanglots, écou» ta, s'assura de nouveau tout secoué...

Un grand bruit violent était venu d'en

bas Une porte s'était fermée

avec fracas Et cela avait retenti

lugubremant dans le vide sonore de la maison...

— Allons 1 on va me prendre pour un voleur !

Mais plus rien, plus rien que les efforts du vent...

Alors, il se rappela qu'il avait oublié de fermer la porte d'entrée, en haut du perron. Une rafale l'avait poussée, avec un bruit retentissant. Et^c'était tout.

Dehors, il faisait encore à peu près jour, grâce au reflet de ia neige.

Mais là, dans l'intérieur, c'étaient déjà les ténèbres...

En se courbant, regardant de très près, il fiait par retrouver les traces sur le tapis rouge et les avait suivies ainsi...

Elles le conduisirent devant une porte au-dessus de laquelle pendait une lourde tenture.

Il avait frappé là tout à l'heure.

Personne n'avait répondu.

11 frappa pour la seconde fois.

Personne ne répondit.

Elle ! l

Déjà, il étendait la main pour ouvrir lorsqu'il prêta l'oreille. Un bruit léger mais régulier, venait de l'étage supérieur, comme de quelqu'un qui se fût livré à un travail mystérieux,

— La maison est habitée I Je m'en doutais ! !

Il laisse retomber la lourde portière.

Il écoute. Le bruit régulier, doux, se fait toujours entendre.

Alors, d'une voix mal assurée :

—S'il vous plaît, y a-t-il quelqu'un dans la maison 1

La voix résonna dans tous les coins du château où elle alla éveiUler des échos sonores. Le frôlement cessa. L'obscurité devenait plus épaisse. Un profond silence. Penché, attentif, Kichardier essayait de percevoir le plus léger bruit, un grattement, un trottinement...

un souffle

Et tout à coup le bruit recommence, doux, avec la même régularité, venant venant, toujours du deuxième étage.

...C'est trop fort 1 dit-il. Et quatre à quatre il grimpe jusque làhaut.

Même division qu'au premier étage :

un corridor avec des portes. A la fenêtre une vitre est cassée j les morceaux traînent sur le tapis ; sous l'action du vent, la draperie du lambrequin s'est détachée et flotte, avec un battement mou et parfois même s'engouffre par la vitre brisée comme si elle voulait s'échapper au dehors } c'est ce qui produit le bruit qui l'a impressionné ', quand le vent est moins fort, le bruit cesse. Et ce mouvement de draperie fait dans le corridor des ombres dansantes qui ont quelque chose de fantastique. Elles tournent autour de Kichardier, s'allongeant, s'eflacent pour reparaître le long des murs devant, derrière comme si des êtres animés, réveillés soudain, se fussent irrités de son audace.

Il redescendit et s'arrête devant la portière.

— Ouvrirai-je î

Sa main est glacée, sans savoir pourquoi, il a peur Et justement cette peur instinctive, cette angoisse qui l'étreint d'autant plus qu'il ne peut en trouver les raison 8,lui rappelle les pressentiments de Christiane, les larmes qu'il a vues dans les yeux de la jeune femme, ses supplications pour l'empêcher de partir Il se rappelle tout

cela et aussi le salon si calme où il tai-

sait si bon de se laisser vivre, en face des bébés rieurs, entre la sereine figure de sa mère et le regard attendri de Christiane heureuse.

Il ouvre. Il entre.

Il est en pleine obscurité.

Les Persiennes sont fermés ; les rideau x sont clos.

Mais l'appartement où il vient de pénétrer a été habité récemment, car il y remarque une tiédeur. On a fait du feu.

Où se trouve-t-il ? Salon, bureau ou chambre à coucher ?

Il fait craquer une allumette et jette un coup d'œil autour de lui. Sa main tremble et fait trembler la lumière dans ses doigts. Vraiment, si quelqu'un se réveillait, apparaissait, que dirait Richar dier ? Comment faire ? Comment expliquer ? Quelle contenance ?

— Sans compter que si je recevais un coup de revolver en plein corps, je ne l'aurais pas volé I !

C'est une chambre à coucher très élégante. Le lit, debout, n'est pas défait. Des bûches sont éteintes dans le foyer, à demi brûlées. Il n'y a pas longtemps, quelques heures à peine, cela est certain, la chambre avait un habitant, homme ou femme.

L'allumette s'éteint. R'chardier en allume une autre, découvre un bougeoir et le voilà, interdit, qui regarde autour de lui.

Cette chambra communique avec une autre pièce dont la porte est ouverte toute grande.

Il a posé, tremblant toujours, son bougeoir sur une petite table recouverte de peluche bleue.

Et il reste là, cloué, n'osant plus faire un pas, les jambes fauchées.

Il devine que ce mystère yent de là, de cette autre chambre... car c'est de là que partent ces traces, encore, toujours visibles sur le tapis.

Il a vraiment deux ou trois secondes d'inexprimable angoisse, et il lui faut tout son courage pour s'avancer de quelques pas et se trouve dans l'encadrement de la porte. . . .

Comme la lumière vient du bougeoir qu'il a laissé derrière lui, la chambre

ïeete dans une demi-obscurité où il ne distingue pas très bien, au premier coup d'œil

Mais bientôt il saisit les moindres détails.

Là, du désordre des chaises sont

renversées On dirait qu'il y a eu

lutte ?... ou poursuite... quelque drame enfin...

Un vaste canapé occupe le milieu de la pièce, et le dosier, très élevé, lui cache le foyer. . . . .jusqu'à hauteur de la cheminée.

Dans un coin, sur une table, deux couverts ireesés, avec une bouteille de vin, de l'eau, du pain, de la viande froide, des fruits et des gâteaux

Il sembla à Richardier qu'on n'avait touché à rien de cela

Un silence de mort !

Le flottement mou de la draperie, à l'étage supérieur, n'arrive même plus jusqu'à lui... Le vent a cessé... La neige s'est remise à tomber par flocons serrés, larges comme des papillons...

Il pénètre enfin dans la chambre et son pied fait rouler un objet qu'il ramasse et rejette avec horreur...

Un revolver...

Mais de là où il est, son regard plonge maintenant par-dessous le haut dossier du canapé.

Une exclamation de surprise et de terreur

Un corps de femme est étendu, ou plutôt assis par terre et la tête reposant sur le canapé

Son visage est caché par son bras rephé } l'autre bras repose sur le tapis, dans l'abandon du sommeil ou de la mort

Dort-elle î Est-elle morte î Richardier ne peut savoir.

Et il appelle doucement, eÔaré :

— Madame madame, je vous demande pardon

Aucun mouvement, alors il s'approche davantage, se courbe, va, porte la main vers ce buste élégant, à la taille fine, ployée, comme cassée^en arrière, vers ce bras dont la main une pâleur de

cire...

Et tout à coup il recule avec un cri d'épouvante terrible.

Une vision, et quelle vision odieuse de cauchemar et de folie a passé devant ses yeux... lui montrant sa femme, Christian e, vêtue comme l'était ce gracieux corps étendu là... car cette robe; il la connaissait... il les connaissait, ces petits détails particuliers de la toilette, jetés ça et là par une coquetterie aimée. Et cette taille fine et ces épaules élégantes et ces cheveux blonds dont ,

une tresse a roulé dans le dos, sans ca- j

cher le blancheur de la nuque il i

connaît tout cela Comme le hasard a des cruautés 1

Il recule pris d'un tremblement con- . vulsif, rencontre une chaise et s'y laisse tomber...

Pendant quelques secondes, il ne voit plus rien dans un éblouiseement, tellement sa terreur a été forte.

Et de grosses gouttes de sueur tombent de son front.

Il dit enfin 1 — Je suis fou ! je suis fou I C'est bien

fait aussi... oui, bien fait Pourquoi

Buis-je ici ?

Et il essaye de reprendre un peu de calme.

Mais son regard ne peut pas se détacher de ce corps Cette femme est

jeune, à coup sûr Voilà ce qu'il pense, machinalement.

— Est-elle morte ? Dort-elle ?

Il se relève. Ses jambes sont chancelantes. Il revient au canapé, cherche à voir la figure.

—Madame, madame, je suis ici pour

vous sauver

Mais la figure est invisible, ensevelie dans le bras replié...

Une petite oreille, très fine, adorable, se détache toute blanche de la même blancheur que les mains, au travers des cheveux blonds.

En cette pose abandonnée, si naturelle, cette femme est-elle donc morte ?

Alors, il saisit la main qui pend sur le tapis.

Cette main est glacée.

Il veut soulever le bras.

Le bras résiste ; il est raidi.

Et comme si ce corps n'avait attendu que ce seul attouchement pour s'écrouler, le buste s'aflaisse tout à coup, perd

l'équilibre et la jeune femme s'étend, visage en l'air, au pied de Richardi-

er

^Et Richardier les yeux dilatés, pris de folie, regarde ce visage.

Il recule, il s'éloigne de cette apparition^les bras en avant pour la repousser, jusqu'à ce que la muraille l'arrête.

Un cri s'échappe de ses lèvres, un cri qui n'a rien d'humain :

—Elle ! elle I !

Car ce qu'il a vu, ce qu'il a reconnu, c'est Christiane...

C'est sa femme

Mais son cri se termine par un grand éclat de rire :

— Je suis lou ! Je suis fou 1 I Et une longue minute, longue et mortelle, s'écoule, pendant laquelle il respire péniblement j un spasme nerveux lui étrangle la gorge, et il jette autour de lui des regards d'idiot, ne sachant vraiment pas où il trouve ni pourquoi il est venu là et par suite de quels odieux rêves il s'imagine de savoir en ce cadavre sa bien-aimée Christiane, la femme qu'il aime et dont il possède l'amour,, . la douce et craintive créature qu'il a laissée dans le paisible salon du boulevard Pereire... la voie de sa vie... sa fierté ... son orgueil...

Enfin, il reprend un peu de sangfroid.

Il ose regarder, de nouveau, là-bas, près du canapé...

Et avec un long frémissement qui le secoue misérablement :

— C'est vrai, pourtant qu'elle lui ressemble Est-ce que je rêve toujours ?

Un mince filet de sang a coulé sur la robe du côté du cœur j elle a dû, cette pauvre femme, être tuée sur le coup .. Cette taille, cette robe, ce visage,

tout est de Christiane

Mais croire que c'est Christiane, c'est

de la folie Ces yeux n'ont plus de

vie, plus de regard... ces yeux seuls, s'ils étaient ouverts, laissant voir leur bien céleste, ces yeux pourraient dire la mérité

Non, non, ce n'est pas elle

Et le malheureux a le courage de lui prendre les mains, de regarder ces poignets, ces doigts, dont la froide mort

le glace

Ces deux bracelets, ce sont les bracelets de Christiane

Ces bagues, depuis la bague de leurs fiançailles qu'elle n'a jamais voulu quitter, jusqu'au dernier diamant qu'il lui a ofiert, quelques semaines auparavant, est-ce que ce ne sont pas les bagues de sa femme ?

Enfin, est-ce que tout n'est pas d'elle

en ce corps étendu

Hébété, sans pensées, il resta là. . . • parfois appuyant, d'un vague geste, sa main sur son front, pour recueillir du sang-froid, pour empêcher sa raison de fuir... car il se dit qu'il devient fou, tout à fait fou...

Et tout à coup il s'enfuit, courant de toutes ses forces, dans cette maison lugubre où maintenant tout est noir.

Il descend l'escalier, traverse le vestibule, se jette dans le jardin, tout cela en trébuchant, en tombant, car il garde obstinément les mains sur les yeux, comme s'il avait espéré ainsi échapper à l'épouvantable vision qui le poursuivait. La neige tombe, si drue, si compacte, qu'on dirait qu'elle est déversée du haut d'un toit par une rafale.

Il a passé la grille, il est en pleine campagne. Il continue de courir se dirigeant d'instinct vers la ligne noire de la forêt qui sert de bordure à l'horizon, mais qu'il ne distingue plus.

Les dents claquent nerveusement.

Tantôt il dit :

— C'est horrible ! c'est impossible La folie !...... la folie!

Tantôt, s'arrêtant brusquement, avec un regard en arrière :

— Et pourtani j'ai bien vu... c'est elle Mon dieu I protégez- moi.

Maintenant, les traces qu'it voyait tout à l'heure et qui l'ont conduit jusqu'à la Maison-Neuve, ces traces sont disparues j la neige nouvelle les recouvre j au calvaire plus rien, que la nappe blanche immaculée qui s'étend

au pied de la croix... Il frissonne

Ha peur... ces ténèbres, cette neige, ce silence, la vision laissée derrière lui.

tout Paôole... Il hâte encore le pas, en. fonçant dans la neige, dans les sillons, dans les fossés qu'on ne reconnaît plus, et criant d'une voix étouffée, que l'angoisse étrangle et que la peme ii^ercepte :

—Au secours ! au secours !

Des arbres, là-bas, régulièrement plantés. Il a remarqué ce détail tout à l'heure. Le chemin vicinal est tout près. Il le retrouve, gagne la grand'route : Senlis n'est pas loin; c'est là qu'il se rend Il y arrive, enfin, exténué, blême, demi-mort, lamentable...

Il demande aux passants le chemin du

télégraphe Car sa première nensée

est de télégraphier boulevard Pereire ..... Christiane répondra Oui, parbleu, elle répondra et cette abominable

détresse tombera, du même coup

Les passants auxquels il s'adresse le regardent curieusement- Il parle si bas, d'un ton de voix si étrange, qu'ils ont peine à comprendre

On le renseigne. Le bureau est tout près de lui... Il ne le voyait pas... Il se précipite contre la porte.

La porte résiste, il frappe, il appelle, sanglote. "" ' S^^SP

Le bureau du télégraphe est fermé et un passant dit :

C'est dimanche il est trop tard

monsieur, on n'ouvrira pas.

Alors il reprend sa course vers la gare cette fois. Il sait qu'il y a un train à huit heures six minutes du soir pour Paris où il arrive à neuf heures vingt-deux n se jette au guichet. Il est l'heure. Le train siffle. Comme il chancelle, on le hiflse dans un compartim*»nt de première classe oiî il est seul et où il tombe évanoui...

Il est plus de neuf heures quand il revient à lui ! Sa tête est lourde, avec une douleur lancinante qui lui perce le crâne de part en part. Il sait bien qu'il est dans un train. Mais pourquoi et comment vit-il î Et où l'emporte ce train ?

Des chozes confuses en son esprit, qui restent longtemps, très longtemps à s'éclaircir. Le train s'arrête à la gare. jjà. portière s'ouvre. Des facteurs se présentent. Mais il n'a pas debagag*»" Son fusil, il l'a oublié, accroché à u

es.

une

patère, dans le vestibule de la Maison- Neuve.

Il appelle un fiacre et donne son adresse au cocher.

Alors, chose singulière, au fur et à mesure qu'il se trouve dans Paris, et qu^il s'approche du boulevard Pereire, il redevient plus calme ; les brouillards de son cerveau se dissipent ; il lui semble qu'il voit plus clair, maintenant, dans

ce qui lui est arrivé il raisonne

ses impressions . .

Evidemment, il vient de se trouver mêlé à un crime... Il n'a pas rêvé et il a bien vu cette femme, morte au pied du canapé... Et ce crime se complique, sans doute, de quelque autre drame mystérieux, car le sang dans la neige et les traces des pas, ce n'est pas le sang de la jeune femme, ce ne sont point non plus ses pas... C'est le meurtrier, sans doute, qui a été blessé dans la lutte, qui a pris la fuite et qui a laissé, sur la neige les signes sanglants de son passage

Et la viticme, ce n'est pas Christia»

ne

Non, assurément, ce n'est pas elle...

Il fallait qu'il eût été fou pour avoir pensé cela, un moment Cette femme

était jeune, blonde, élégante... Mais qu'est-ce que cela prouvait, en somme Même le visage, autant qu'on en pouvait juger après la mort qui avait pour toujours fermé ses yeux, ressemblait au visage de la douce Christiane. Mais la mort, sinistre égalitaire, uniformise souvent les traits, efface la vieillesse parfois, restitue la jeunesse disparue ; dans le grand calme éternel du néant, certaines rides creusées par les passions, les soucis, s'évanouissent soudain j tout se ]a sêrène dans une sorte de majesté tranquille...

Tout cela était possible et il était possible aussi que cette pauvre femme, de son vivant, n'aurait eu avec Christiane que de vagues points de ressemblance.

Mais la toilette ? Mais les bracelets ? Mais les bagues ?

La mode, tyrannique, ne rend-elle

pas une jolie femme pareille à une au.

tre jolie femme ? Souvent, un capric^

du goût parisien pour quelque chiffo^

bizarre jette dans Paris et les villes voi.

Bines une sorte d*uniforme dont la couleur change, dont la coupe est la même. On dirait un immense pensionnat auquel on a donné la liberté*

Les bracelets î Les bagues ?

N'avait-il pas vu, bien des fois aux poignets de quelques amies de Christiane, ou dans le monde, ou au théâtre, à des inconnues, des bijoux qui ressemblaient à ceux-là ? Dans l'intérieur de la bague de fiançailles, il avait fait graver une date, celle de sa première rencontre avec la jeune fille qui devait être sa femme. Mais il n'aurait pas pensé à s'assurer de ce détail...Puis il n'aurait jamais eu le courage... C'est un sacrilège...

Non, ce ne pouvait être Christiane...

Folie! Folie !...

Il avait eu un cauchemar, provoqué, peut-être, par la tristesse des pressentiments de sa femme, le vendredi quand il était parti. Il avait traité ces craintes d'enfantines, mais il n'avait pu s'en dégager et à la chasse, le premier comme le second jour, il y avait pensé...

Alors, cela avait prédispof é son esprit. Puis, cette neige, la nuit, la solitude, le silence et le mystère de ces traces ensanglantées, avaient fait le reste

frappé son imagination préparé ce

rêve terrible.

— Oui, oui, disaît-il en frissonnant dans son fiacre, voilà sûrement comment cela s'est passé...

Paris semblait désert, en cette soirée de dimanche. La neige tombait, si épaisse, qu'on ne se voyait pas d'un trottoir à l'autre et que les lumières éblouissantes des magasins restés ouverts n'apparaiE salent que comme de vagues trouées jaunes derrière le voile inceseantque pas une rafale ne déchirait. La couche de neige étouSait le roulement des voitures et des omnibus.

Les chevaux allaient au pas et glissaient dans les montées. La course fut longue de la gare du Nord au boulevard Pereire. Tant qu'il fut loin, Kichardier éprouva le même calme réfléchi. Mais dès que le fiacre prit le boulevard, absolument désert, et dès que défilèrent les clôtures en planches des terrains vagues, les maisons nouvelles, les constructions

avec leurs échafaudages, détails fami liers à ses yeux et qui lui disaient qu'i^ se rapprochait de l'hôtel, son cœur s® serra d'une angoisse abominable.

— Si c'était vrai, pourtant ..... Si c'était bien Christiane

Enfin, la voiture s'arrêta

Les grands arbres du jardin, les platanes, les marronniers, les pins, avaient l'air d'immenses fantômes blancs, veillant sur cette maison. Glacé jusqu'au cœur.... Kichardier sortit, paya le cocher et regarda S'il y avait eu pareille catastrophe, est-ce que tout cela

eût été aussi calme ? - .. Au salon,

de la lumière brillait un mince filet

lumineux s'épandait, de là, sur la neige

Evidemment il allait trouver ses deux enfants auprès de sa mère et de Christiane, dans la douce chaleur, dans le bonheur familial habituel, sans secouses, sans nuages ....

Et il allait être accueilli par les baisers de tous

Il sonna. Pourtant sa main tremblait bien fort.

Et 66 retenait à la grille, quand la porte s'ouvrit. C'était André, son vieux valet de chambre, qui avait ouvert. H se mit à rire :

Ah ! monsieur a eu peur du mauvais temps ?

—Oui Rien de nouveau à la

maison ? fit-il d'une voix déjà rassurée.

Non, monsieur, absolument rien

André était un vieux serviteur. S'il y avait eu quelque inquiétude dans la famille, il en eût été averti.

Il eut l'intention de demander :

— Et madame ?

Mais si rien ne s'était passé d'anormal, André pouvait s'étonner d'une pareille question.

Quelques secondes après, il entrait au salon,

Sa mère travaillait, seule, auprès d'une petite table eur /aquelle brûlait une lampe basse. Son front était si incliné sur Eon ouvrage qu'on ne lui voyait que ses beaux cheveux blaacs. Les enfants n'était pas auprès d'elle. Il était dix heures. Ils dormaient, Et même, la plupar du tempe, à cette heure, la grand'mère

était chez elle et reposait. Elle aimait à se coucher tôt et et elle était toujours levée la prmière.

Kichardier fut un peu surpris [^de la voir. Elle ne dérogeait jamais à ses habitudes, même lorsqu'il y avait du monde.

Et quand on recevait à l'hôtel et qu'il y avait grand dîner, elle n'y assistait pas, se faisant servir dsns sa chambre et dînait en compagnie des deux enfaTts.

Pourquoi, ce soir-là se trouvait-elle au salon, à pareille heure ?

Qu'était-il arrivé pour changer ainsi des habitudes si anciennes ?

Voilà ce que^Richardier se demandait, anxieusement.

Il regardait autour de lui, dans le vaste salon, oii peut-être dans un coin d'ombre pouvait se dissimuler sa femme.

Mais il ne vit rien,

— Bonjour, mère, dit-il, repris de ses craintes.

Elle tressait, car elle était si absorbée qu'elle ne l'avait pas entendu. Elle leva les yeux et en le voyant pâle, défait, méconnaissable, elle eut un cri d'eflroi.

Mon fils, mon fils, tu es malade

— Non, mère, rassurez- vous.,,

mais je ne vois pas Christiane....

— Hier matin, Christiane qui semblait nerveuse et qui t'avait vu partir avec une sorte d'angoisse, m'a dit qu'en t'attendant et pour se distraire elle irait passer la journée du samedi chez son amie Marthe Deverget, au château de Marca-

dieu, près de Chantilly tu sais

cette pauvre Marthe qui a perdu son mari... dernièrement ?

—Je sais. . . .Eh bien, elle a eu raison. Elle est revenue ? — Non. Et voilà ce qui m'étonne un

peu Elle devait rentrer hier soir

pour dîner et elle ne m'a même

pas, aujourd'hui, envoyé de dépêche...

Je ne suis pas autrement inquiète, se hâta d'ajouter la vieille dame, car Christiane aura réfléchi que tu devais être trois jours absent et elle nous reviendra demam...8an8 doute... à la même heure

que toi Elle t'emt peut-être retrouvé

dans le train

— Oui, oui, sans doute,., sans doute...

murmura le malheureux.

Et il se laissa tomber sur une chaise avec devant les yeux l'affreuse yision

de la Maison-Neuve

Et tout à coup un sanglot bruyant, lamentable, sortit de sa gorge et il se mit à haleter comme s'il étouffait.

Mme Richardier s'élança et le prit dans ses bras :

—Mais qu'as-tu, mon pauvre enfant, qu'as -tu donc ?

— C'est elle, c'est-elle, entends-tu . .

Je l'ai vue Ah I je savais bien qu'une autre ne pouvait lui ressembler...

C'est horrible, c'est horrible I

— Mon fils, explique-moi ce désespoir, ces larmes . .

— Ecoute, ma pauvre mère, écoute...

Tu sais bien, Christiane ? ma

femme que j'aimais que nous

aimions tant ?

— Eh bien, Christiane ? dit- elle, effrayée de sa folie.

— Tu ne la reverras plus Elle

est morte on l'a assassinée ,

Je l'ai vue déjà raidie dans

une maison abandonnée, pas très loin de Senlis, où le hasard m'avait

conduit Un coup de revolver

là, dans le cœur un petit trou à

peine visible dans sa robe... Et c'est tout

Morte là-bas loin, dans la

neige.

Et il se frappait à |a tête à grands coups, dans une rage de souffrance.

Mme Richardier ne compenait pas.

Elle voyait bien son fils pleurer, crier, elle entendait bien ces choses horribles mais comment eût-elle compris ? On la prenait, du milieu de son calme et de son grand bonheur, et on la plongeait en pleine catastrophe... brutalement...

Comment eût-elle compris ? C'était

une histoire insensée qu'il débitait là... une histoire de mauvais rêve, comme en enfantent les lourdes nuits de sommeil pénible... Comment eût-elle compris ?

Mais ce front ravagé d*horreur ! Ces yeux hagards 1 Ces gestes de fou ! Ces mouvements brusques par lesquels il semblait repousser quelque monstrueuse image !

Est-ce qu'il disait la vérité ?..,

Il fut longtemps à pouvoir s'expliquer.

n défaillait à chacun des détails gravés en son esprit, pendant cette soirée funèbre. ..Et pourtant, il raconta.. .il raconta sans rien omettre...

De temps en tempsj il s'interrompait seulement pour dire :

— Ce n'est pas vrai, n'est-ce pas ? Ce n'est pas î

Epouvantée, la mère répétait alors :

— Non, non, ne crois pas cela, ce n'est pas vrai 1...

Quand il eut fini .

— 11 ne me reste qu'une chose à faire, envoyer une dépêche à Marthe Deverget en sollicitant une réponse immédiate.

— Pour ne point t'inquiète r, Je ne t'avais pas voulu dire que la même pensée m'était venue.. cette après-midi...

— Tu as télégraphié î

—Oui.

— Et Marthe Deverget ! Et Christiane L'une ou l'autre a répondu ?

— Pas encore.

A ce moment on entendit sonner à la grille.

— Voilà peut-être la dépêche, dit Mme Richardier en frissonnant.

Le malheureux voulut aller à la fenêtre.

Il n'en e«t pas la force.

Alors ils attendirent dans un silence où ils percevaient tous les deux le battement de leur coeur , Deux jours

auparavant c'était la dépèche de Brisolierqui arrivait ainsi... Et Christiane, assaillie d'angoisses, avait supplié son

mari pour l'empêcher de partir En

ce moment... ce qu'on attendait c'était un mot de Christiane... Qu'était-elle devenue ?... Ce silence était insupportable

La porte s'ouvrit. André entra une dépêche à la main.

Kichardier la prit sans se lever. André sortit. La mère et le fils se trouvèrent Eeuls.

Richardier n'osait lire le télégramme.

Ses yeux, du reste, s'y refusaient.

La vie ou la mort était là dans ce chiffon de papier... La vie ou la mort de

Christiane !...La vie si heureuse ! ou une mort horrible...

Et le même silence toujours entre eux. Ils se regardaient, indécis.

A la fin, il tendit le papier à sa mère Et avec une voix d'enfant :

Maman, lis, veux-tu. , . . Moi, je ne pourrais pas...

—Oui, moi, je lirai, dit-elle, car rien de tout cela n'est vrai !

Elle prit résolument la dépêche et la développa. Puis, la tendant sous l'abatjour de la lampe, elle lut...

Et Richardier, les yeux agrandis par une terreur atroce,la regardait,les lèvres entr'ou vertes, les doigts entrés dans la chair des mains.

La mère se contenta de balbutier, pâlissant :

— Oh ! mon Dieu ! oh ! mon Dieu I... serait-ce donc vrai ?

Il eut un cri farouche, retrouvant des forces tout à coup.

— Tu vois I Tu vois !

Il lui arrache la dépêche, la parcourt.

Elle dit, cette dépêche, ces simples mots :

"Je ne comprends rien à vos inquiétu- " des car Christiane n'est pas venue à " Marcadieu depuis le mois d'août dernier.

" Marthe Dbvbrgkt."

Le même silence, lourd. Maintenant ils n'osent plus se regarier. Lui est convaincu. Celle qu'il a vue, là-bas, c'est sa femme . La grand'mère se sent éperdue, tout d'un coup brisée, sans même une pensée de consolation pour son fils. La foudre venait de tomber sur sa vieillesse. Et puis, des soupçons lui viennent, vagues à'abord— -oh I elle les repousse de toute feon honnêteté de toute sa croyance, de toute son indignation

Pourquoi ce mensonge de Christiane prétendant aller à Marcadieu î... Quel

mystère cachait ce mensonge ?

Qu'allait-elle faire dans cette maison

inhabitée ? Un guet-apens ? Dans

quel but ? Un rendez-vous d'amour 1.... Alors pourquoi ce meurtre Et Christiane ! Non, folie !

Elle adorait son mari Sa vie était au

grand jour, claire et sans arrière-pensées... Alors, ce meurtre était inexplicable Sa pauvre vieille tête s'y

perdait.

Puis tout à coup, un autre soupçon, mais celui-là la bouleversait car elle se dressa blême et marcha vers Richardier.

Il pleurait toujours essayant de trouver dans la dépêche autre chose que ce qu'on y avait mis, hélas !

Elle s'approche de lui en chancelant.

Elle met sur les épaules de son fils ses deux mains ridées.

Et elle le regarde jusqu'au fond des yeux.

Mais ces yeux sont pleins de larmes, ces lèvres pleines de sanglots ; non, ce qu'elle vient de penser est abominable.

... Ce n'est pas lui qui, ayant surpris sa femme en rendez- vous l'a tuée ....

Oui, cette pensée lui est venue !

Que de folies en de pareils moments, dont on a remord plus tard !

— Que veux-tu, mère, ?. dit-il.

Elle se contente de lui ouvrir ses bras. Il s'y laisse tomber en laissant libre cours à ses cris nerveux qui le soulagent.

— Oui, pleure, pleure, mon pauvre enfant, disait la vieille en le berçant.

Et lui, le visage contre ce sein où il avait puisé la vie, ne trouvait que les mots d'autrefois, quand il était petit :

— Maman ! ma pauvre bonne maman.

J'ai mal, j'ai bien mal !

A une aussi cruelle douleur, que pouvait ofifrir la mère qui, elle aussi souffrait tant ? Ils confondaient leurs larmes et leurs sanglots.

Ce fut l'homme qui, le premier, reprit Uii peu de sang froid.

— Adieu, mère.

— Où vas-tu ?

—Je retourne là-bas c'est mon devoir Il faut que je pénètre le secret

de ce meurtre. Et je la vengerai, terriblement.

— Oui, c'est ton devoir Va, mon

fib, je ne te retiens pas.... Désires-tu que je t'accompagne î Tu auras besoin de ma tendresse en d'aussi tristes heures..

—Non, reste ici auprès des enfants.

C est ta place... Et s'ils te parlent de leur mère, réponds -leur comme... comme si. . comme si elle allait revenir...

£t il s'enfuit.

Il n'y avait plus de train à cette heure-là pour Senlis. Mais il voulait arriver à tout prix. Il fit atteler au coupé les deux plus vigoureux chevaux de son écurie.

Et dans la nuit, sous la neige qui faisait glisser les chevaux, il partit frissonnant au fond du coupé, dans l'afireux désespoir de son cœur...

li^ maison mystérieuse

Pourquoi était-elle venue^là, en cette maison.

Qu'y venait-elle faire ?

Pourquoi s'était-elle cachée de Mme Richardier et lui avait ellç menti en prétextant une visite à Marcadieu 1

Toutes questions qui se posaient, sans réponses, hélas f à cet esprit surexcité.

Christiane avait donc un secret ? . .

Il y avait donc dans cette vie-là qu'il croyait s'être si intimement attachée, quelque chose qui n'était pas à lui, à quoi elle rêvait en dehors de hii ?

Qu'était-ce ? que ce mystère où il se perdait..

Mais tel était l'amour de cet honnête homme, telle était sa confiance, telle était sa certitude que la pensée n'effleura même point son cerveau que Christiane pût le tromper.

C'était une âme droite et saine que

celle de Christiane descendant sans

secousses le chemin fleuri de sa vie heu^

reuse Elle avait trouvé dans son

mari un être attentif et caressant

d'humeur égale et enjouée à la fois

franche et loyale d'une intelligence

très étendue L'amour avait fait ce

mariage et le mariage, au lieu de l'afiai* blir, avait cimenté cet amour.

Non, pas une seule fois, l'horrible pensée ne lui vint

Pendant deux heures le coupé roula sur la route emcombrée de neige avec un bruit étoufié.

Deux ou trois fois les chevaux s'abattirent

La neige peu à peu avait diminué. Il ne tombait plus maintenant que de rares flocons, qu'un peu de vent soulevait, qui avaient peine à descendre jusqu'à terre et semblaient vouloir remonter vers les lourds nuages où ils avaient pris naissance.

Les premières maisons de Sealis apparurent.

Où aller, dans cette ville qu'il ne connaissait pas, déserte à cette heure-là, et où il ne rencontrerait personne pour le renseigner...

A force de chercher — sinistre promenade ! — le cocher finit par décou- ,vrir le palais de justice ; Richardier lui fit réveiller le garçon de bureau qui servait de concierge ; l'homme accourut.

Richardier s'expliqua et demanda l'adresse du juge d'instruction ou du procureur de la République.

Le garçon répondit que l'on ne trouverait pas les deux magistrats et qu'ils étaient partis la veille au soir pour coucher à la Tuilerie, chez M. BrisoUier, où ils devaient chasser le lundi

Richardier donna des instructions pour qu'ils fussent prévenus sans retard puis alla réveiller le commissaire de police, le fit monter dans son coupé, indiqua au cocher la route à suivre pour gagner le chemin vicinal de Néry et la Maison-Neuve, et la voiture, péniblemene, s'ébranla, dans un roulement sourd.

Cinq heures sonnèrent à une église lointaine...,

Le commissaire tout endormi et surpris de l'avnture gardait le silence.

Il n'était pas sans inquiétude n'ayant pas l'habitude de ces sortes d'enquête.

Il aurait voulu s'en décharger sur la gendarmerie et fit en ce sens quelques allusions.

Richardier n'entendit pas et l'homme n'osa insister.

Du reste la voiture partie pour se rendre chez BrisoUier ramènerait les deux magistrats à la Maison-Neuve, et cela dès l'aube.

Il se tranquillisa et comme Richardier

se taisait toujours, les yeux grands ouverts et suivant une idée fixe, il finit par se rendormir.

De temps en temps, Richardier se penchait à la portière.

Il s'assurait que le cocher ne se trompait pas de chemin, et en frémissant, il remarquait que bien qu'on allât au pas dans cette neige, pourtant on se rap.

prochait ....

S'il avait fait jour, on aurait aperçu la Maison- Neuve, sur le coteau, entourée de son mur surmonté d'une grille...

Bientôt, du reste, l'aurore apparut.

Au lointain, une bande d'un gris sale se glissa, à l'horizon, §oua les nuages plombés. Cela suffit pour donner un peu de vie à ce paysage désolé. Les maisons du village se détachèrent plus visiblement, comme si elles avaient surgi de terre, soulevant avec elles, dans leur ascension, une coupole de neige épaiese attachée sur les toits. Dans la campagne personne encore. Des corbeaux sortaient de la forêt d'Alatto, croassaient, tournoyaient, cherchant quelque coin de terre, quelque charroi de fumier, aux alentours des fermes, où Ils pourraient s'abattre et trouver à manger

Richardier se pencha encore.

Lbi-haut, la Maison-Neuve, avec son effrayant mystère

La voiture traversa la grille et lentement monta le coteau, à travers les allées des jeunes arbres, si minces, si menus, qu'ils avaient l'air de souffrir et de n'avoir pas la force de se défendre contre le froid.

Devant le perron, elle s'arrêta.

La porte était restée ouverte, depuis la veille au soir.

Et dans le vestibule, à la patère de fer forgé, le fusil de chasse de Richardier pendant.

Richardier était entré seul.

Il s'aperçut seulement dans l'escalier que le commissaire de pojice ne le suivait pas. Il redescendit. L'homme s'appelai. Majolit j gros et gras, habitué à douze heures de sommeil, il dormait profondément «ians le coin du coupé

Richardier le secoua.

Majolit se réveilla, eut de la peine à se reprendre, enfin relia ses idées.

Puis, docilement, il suivit Pentrepreneur.

En haut, daos la première chambre, comme dans le petit salon, rien n^avait changé depuis la veille.

Eichardier se précipita tout de suite auprès de la morte. Il la prit dans ses bras sans pleurer, mais avec un désespoir si vraijsi grand , si plein de muettes tortures, qu'il était plus effrayant que des larmes et des sanglots

Il la comtempla ainsi longuement, très longuement, ne pouvant rassasier ses yeux de cette chère figure.

Et de temps en temps il appuyait un baiser sur ce front glacé, et il murmurait alors commp s'il avait espéré qu'elle répondrait :

— Dis-moi ton secret ! Dis -moi ton secret ! !

Puis il la laissa, en la reposant bien doucement.

Il alla ouvrir les persiennes pour qu'on y vît plus clair dans le salon. Le jour arriva, blafard.

—Faites votre enquête, monsieur, ditil, brisé.

Ne recevant point de réponse, il se retourna, ne vit point le commissaire de police et pénétra dans la chambre à coucher .

Dans un fauteuil, les mains jointes sur les genoux, Majolit dormait.

Richardier le secoua.

— Faites votre devoir, monsieur, faites votre devoir 1 dit-il brusquement.

Alorp Majolit se mit à parcourir les deux chambres, les yeux g'-os de Fommeil. Kichardier. lui-même, examinait les moindres détail-.. Le désordre du salon indiquait qu'il y avait eu, peut-être, lutte entre la victime et son meurtrier. Le dîner, ou plutôt la collation servie, prouvait que l'un des deux était attendu par l'autre On n'y avait pas

touché Les serviettes, même, n'avaient pas été dépliées.. .On n'avait pas

bu Les verres étaient intacts... Au

fur et à mesure qu'il remarquait ces dé- • tails, du sang-froid revenait à Richardier. ' La haine de cet inconnu qui avait brisé } son cher bonheur... un inexprimable

désir de vengeance .... faisait le reste. Majolit le suivait dans tous ses mouvements Et à chacun des détails rele*

vés tout haut par le malheureux, l'autre opinait, en branlant la tête et disait : — Evidemment, mon pauvre monsieur, évidemment...

Mais le sang sur la neige, trace non interrompue, depuis la Maison- Neuve jusqu'au chemin vicinal de Néry, de qui venait-il ?

Christiane avait-elle été frappée,là-bas, prêt de la forêt d'Alatte, s'était-elle traînée pour mourrir en ce salon ?

Impossible : un seul pas était marqué le pied d'un homme élégant, et

non un pied de femme

Et Richardier regarda les bottines de Christiane.

La neige ne les avait pas mouillées...

Il les montra à Majolit, en lui expliquant sa pensée :

— Evideinment, mon pauvre monsieur, évidemment.

Puis ne suffisait-il pas de voir la victime pour être sûr qu'elle avait été foudroyée par ce coup en plein cœ ur ?

Le revolver gisait à ses pieds.

C'était un arme commune, d'un calibre très répandu, en acier bruni, avec la crosse en ébène.

Avec horreur, Richardier le ramassa, fit jouer le barrillet.

Deux cartouches avient été tirées.

La première avait donné la mort.

Il eut beau chercher partout, en ce salon comme dans la chambre, il ne trouva pas trace de la seconde.

S'était-elle égarée ? ou bien avait-eUe frappé, elle aussi ?

Il revint auprès de Christisne, s'agenouila au pied du canapé sur lequel il avait étendu la jeune femme et à bout de forces, il reste là, les mains jointes, dans l'attitude de la prière, et en réalité, sans pensées, sans réflexions, dans une prostration absolue.

Alors, Majolit, le voyant ainsi, tomba, fatigué, dans un fauteuil.

11 se débattit, pendant quelques minutes, contre le sommeil qui l'envahissait ; il faisait des effort8,des prodigieux pour soulever ses paupières, sur chacu-

ne desquelles on eût dit que s'appesantissait un poids de cent kilos.

• Et enfin, les paupières ne se relevèrent plus.

Presque au même moment un bruit de pas foulant la neige montait du jardin.

Ni Richardier ni Majolit endormi ne l'entendirent.

Les pas pe rapprochèrent et plusieurs personnes entrèrent dans la maison, prirent l'escalier, et au premier étage voyant uno porte ouverte, pénétrèrent dans la chambre à coucher.

BrisoUier, l'ami de Richardier, avait amené dans sa voiture M. Marsigny, le juge d'instruction de Senlis et M. d'Aigurande, le procureur de la république, qui tous deux étaient chez lui, invités à la chasse du lendemain.

BrisoUier, sur la prière de M. Marsigny, avait fait un détour et était allé réveiller,à Senlis,le Dr Loubert, dont les constatations médico-légales pouvaient être utiles.

Au bruit que firent les quatres nouveaux venus envahissant l'appartement Richardier leva la tête et, en reconnaissant BrisoUier qui, ému, lui tendait les mains sans trouver un mot de consolation à lui donner, il se remit à pleurer.

M. Marsigny réveilla le commissaire de police.

Celui-ci se leva d'un bond, se frotta les yeux sans voir le magistrat et murmura, d'une voix larmoyante :

— Evidemment, mon pauvre monsieur, évidemment

Puis, tout à coup, efiaré, il se confondit en excuses

BrisoUier avait emmené son ami et comme pour lui dérober la vue de celle qui dormait là son dernier sommeil, il avait fermé la porte du salon.

Alors, sans qu'on l'interrogeât, Ri.

chardier raconta tout ce qui s'éta't passé, tout ce qu'il avait découvert, depuis le moment où il avait perdu la chasse en bordure de la forêt d'A.latte, eb celui où il avait vu, sur la neige, ces empreintes qu'il avait suivies, d'abord machinalement, puis avec curiosité, puis avec passion...

Ce ne fut pas sans de longs sUences qU'il fit ce récit...

Parfois il s'arrêtait, semblait réfléchir,rappeler ses pensées qui le fuyaient, puis U reprenait, d'une voix plus sourde.

Personne ne l'interrompit. Les magistrats ce lui adressèrent aucune question. Avant de l'interroger, s'il y avait lieu, ils voulaient faire une première et rapide enquête.

Mais à eux aussi, le soupçon était venu.

Est-ce que Richardier n'aurait pas tué sa femme ?...Ne l'aurait-on pas surprise en flagrant délit de ce rendez- vous, qu'il connaissait peut-être, dont il avait été averti, sans doute ? -^

L'entrepreneur resta dans la chambre à coucher avec BrissoUier, pendant que les deux magistrats, avec le docteur Loubert, entraient dans le petit salon pour y faire les constatations. Le juge, en écoutant le docteur et Richardier, avait pris quelques notes se rapportant surtx)ut aux heures indiquées par le pauvre homme, depuis l'après-midi de dimanche où il avait remonté son calvaire jusqu'à la Maison-Neuve.

Sur un mot, à une voix basse, du juge au docteur, celui-ci examina Christiane. 11 revint au bout de quelques instants :

— Je puis vous affirmer, dit-il, que cette femme a été tuée il y a déjà deux jours, .sans aucun doute,la mort remonte à près de quarante heures c'està-dire à l'après-midi ou à la soirée d'avant-hier, samedi...

Or, Richardier, arrivé chez son ami vendredi par le train de sept heures, n'avait pas quitté le château le soir, avait chassé le lendemain toute la journée côte à côte avec BrisoUier, le soir avit soupe de bon appétit, sans manifester aucune préoccupation, était resté jusqu'à minuit à une table de baccarat et s'était couché comme tout le monde, à la même heure que les autres.

L'affirmation du docteur Loubert détruisait donc, du premier coup, les soupçons vagues de M. Marsigny.

Dès lors, le récit de Richardier, contre la vérité duquel personne ne pouvait s'insurger, devenait la base de l'e • quête. n

Ils se trouvaient en présence d'un mystère à éclaircir et ils s'y appliquèrent sans plus tarder.

Il était évident qu'il y avait eu là un rendez- vous. De quelle nature ? Rendezvous d'amour, d'amour, sans doute...

Crime d'amour, alors 1 un de ces drames de la passion qui sont devenus si fréquents et dans lesquels le revolver ou le couteau jouent leur rôle tour à tour ?

Mais Brisollier leur avait parlé, en

chemin, de Christiane il leur avait

dit qu'elle était de réputation et de probité inattaquables... qu'elle adorait son mari... que dans ce ménage heureux jamais l'affection, de part et d'autre, n'avait diminué... Et Richardier luimême, dans le navrant récit qu'on avait arrraché à sa douleur, n'avait pas eu la moindre allusion, le plus léger doute,^dans la confiance absolue de cette probité et de cet amour....

Que croire ?... Le pauvre homme n'était-il pas abusé par son amour ?

N'y a-t-il pas des femmes, créatures perverses, habiles à dissimuler leurs passions sous le masque du calme de la conscience, de la franchise du regard ?

Est-ce que Christiane était de ces femmes-là ?

Les deux magistrats échangeaient leurs réflexions à voix basse, tout en prenant leurs notes.

Comme la présence de Majolit les embarrassait, ils l'avaient envoyé jusqu'au village de Montepilloy, d'où dépendait Maison-Neuve, en le priant d'amener le maire de la commune.

Ils restèrent une heure enfermés là...

Lorsqu'ils revinrent dans la chambre à coucher où attendait Richardier, que son ami essayait vainement de réconforter,ce fut M. d'Aigurande, le procureur de la République, qui prit la parole :

— Voici, monsieur Richardier, ce que nous croyons devoir vous dire : Nous ne pouvons pas vous cacher, bien que nous soyons comme vous moralement persuadés, qu'il y a eu rendez-vous donné et accepté. Dans quel but ? Quelle raison assez grave a pu déterminer votre femme à braver le froid, la neige, à mentir

même à votre mère pour venir jusqu'ici en cette maison inhabitée ? Nous le saurons bientôt sans doute. En ce mçmont nous nous heurtons un peu par* tout à du mystère. Nous ne cherchons, du reste, que des documents matériels d'enquête.

Nous en avons découvert des éloquentea sur différents points de ce salon, où vous n'aviez pas porté vos premières recherches. Une main ensanglantée s'est posée sur le mur. Le papier de tenture a gardé imprimés les cinq doigts et ce ne sont point les doigts de Mme Kichardier. C'est une main d'homme. Sur les rideaux de vitrage, même trace. Ensuite nous nous sommes demandé qui s'était servi le premier du revolver... qui s'en était servi le second... Quel fut l'agresseur ? . . Ici, nous dévions, mais selon toutes probabilités, C3 fat l'homme...

Ce revolver vous est-il connu ? L'aviezvous vu précédemment entre les mains de Mme Richardier ?

— Jamais 1

— Deux cartouches ont été tirées et deux blessures ont été faites. L'une, mortelle. L'autre qui n'est, sans doute, que légère, puisqu'elle a permis au meurtrier de s'enfuir, péniblement, de descendre le cote^iu, de traverser la

plaine Au calvaire, la perte de son

sang lui a fait éprouver une faiblesse... Puis les forces lui sont revenues et il a gagné le chemin de Néry pour de là se diriger vers Senlis. Entre le moment où votre femme aurait été tuée par lui et l'heure où l'homme aurait pris la fuite,

quelques heures se sont passées ,

Mme Richardier, le docteur l'affirme, a été assassinée dans l'après-midi de samedi dernier.. .et ce soir-là il a commencé à neiger assez tard. .La neige a cessé de tomber vers minuit... Les traces étant restées visibles, c'est après minuit que l'assassin a pris la fuite... Notre enquête, ici, ne peut aller plus loin... Connaissez. vous des ennemis à votre femme 1

— Aucun !

— Nous vous délivrerons un permis d'inhumer et nous vous rendons votre entière liberté d'action . .

Richardier entendait tout cela comme

«n rêye. Il restait hébété, sans répondre. Mais Brifiollier, heureusement, s'occuperait de ces détails funèbres.

— Nous voudrions, dit le juge, avoir de vous un dernier renseignement.

J'ignore si nous pourrons retrouver les traces ensanglantées qui vous ont conduit jusqu'ici. Cependant, pouvez- vous nous préciser quelle ligne «lies ont suivie, en partant de Maison- Neuve et en se dirigeant vers le Calvaire jusqu'à la route ?

— Oui, monsieur, cela m'est facile, dit Richardier que cette question sembla réveiller

Ils sortirent et du haut du perron, Richardier étendit le doigt.

— Voici l'allée que suivaient les traces, entre ces jeunes arbres, jusqu'à la grille. Après la grille, tracez une ligne droite qui rejoint cette haie d'épines } vous ne vous éloignerez pas de la passée sanglante )au bout de la haie d'épines, coupez la plaine, immédiate oient, angle droit dans la direction du Calvaire. Ensuite, longez un fossé d'assainissement, que vous découvrirez aisément, bien que la neige l'ait rempli sans doute. Ce fossé voHs conduira au chemin vicinal que vous prendrez en allant vers Senlis. C'est de là que je suis i^rti pour venir ici. Je ne sais rien de plus

Et se levant lourdement et se dirigeant vers la fenêtre :

— La neige a tout recouvert. Regardez !

On le laissa. Les deux magistrats sortirent. Dans la campagne, on les vit qui de temps à autre, remuaient la neige de place en place. Puis, ils repartaient plus loin, se livraient à la même occupation. Cela, jusqu'au Calvaire, Là, ils demeurèrent plus longtemps.

Ce qu'ils trouvaient ce n'était plus les traces de pas. La neige avait tout comblé, tout égalisé.

Mais parfois, en chassant les flocons nouveaux, avec prudence, ils découvraient les traces sanglantes.

Richardier n'avait pas menti.

Ils n'allèrent point au-delà du Calvaire. C'eût été inutile.

Lorsqu'ils revinrent à la Maison-Neuve, ils y trouvèrent un gros homme, so-

lide et trapu, à l'air réjoui ; c'était M. Bénévent, le maire de Montepilloy, cultivateur et aubergiste.

M. Majolit, en se rendant à Montepilloy, avait eu la chance de le rencontrer au moment où il partait en voiture pour Senlis.

Il étaient revenus ensemble et en chemin Majolit avait mis le maire au courant de ce drame.

En l'écoutant, M. Bénévent avait laissé échapper des exclamations.

—Tiens 1 Tiens !

Majolit, d'un air grave, avait demandé :

— Est-ce que vous savez quelque chose î

A quoi-le maire répondit sans se livrer :

— P't-être ben que oui, p't-être ben que non !

Mais une fois devant les magistratSjil fut plus affirmatif, et à la première question qui lui tut posée il déclara ce qu'il savait :

Ecoutez-moi bien Vous m'é-

coutez, n'est-ce pas ?... Je suis un aubergiste à Montepilloy. C'est même moi qui ai la première auberge du pays. Eh bien, voici ce qui est arrivé samedi, oui, pas plus tard que saaaedi— avant-hier, quoi, pour mieux parler

Ecoutez-moi bien Dans l'après-

dîner, un cocher de Senlis, du nom de Jacques Frioud, est venu à mom auberge avec sa voiture. Il a déjeuné, il s'est même mis en goguette, sauf respect. Et il m'a raconté qu'il avait été pris par une jeune femme à la gare de Senlis et que cette jeune femme lui avait dit : "A la Maison-Neuve," elle est descendue en lui disant :" Attendez-moi là, je ne suis pas iongtemps.Je reprends le premier train. ^^

" Bon, que dit le cocher Jacques Frioud, j'attendrai, mais si tant seulement madame avait une petite demi-heure, je pousserais jusqu'au vilage car mon cheval s'est déferré et boite d'un pied de derrière. ^^

" Allez, qu'elle dit comme ça, mais pas plus d'une demi-heure. <, Oui, la demi en a duré deux et Jacques Frioud,

éméché, a repris vers quatre heures le

chemin de la Maison-Neuve

Maintenant a-t-il revu la la petite dame et qu'est-ce qui s'est passé ? Moi, sauf votre respect, j'en ignore, ignore... -—Je connais ce Jacques Frioud, dit

le iuge, c'est un ivrogne

M. d'Aigurande demanda :

— Et sur cette maison quels renseignements pouvez-vous donner ?

—Les plus complets. Fcoutezmoi bien. Je suis payé pour tout savoir. Payé, c'est le mot, puisque c'est moi qui ai vendu à M. Vivarez le terrain à cons-

truire j'ai même vendu un bon prix.

—M. Vivarez ?

— Oui, un bon jeune homme très riche qui s'était toqué du pays de par ici... Il a dépensé cent mille francs dans sa mai-

son et il l'a habitée deux mois Des

folies, quoi, des pures folies !

-—Où est-il, en ce moment ?

—Il est parti il y a un an pour aller chasser la grosse bête dans les forêts de 1 Afrique centrale. Il y restera, bien sûr, mais, moi, jes uis payé... alors !

—Personne ne prenait soin de cette maison ?

--Si, un jardinier, nommé Mathieu, à qui M. Vivarez avait laissé une somme pour cela.

— Et cet homme ?

—Il est mort il y a dix mois ?

—De telle sorte !

De telle sorte que la maison est bien abandonnée et je m'attends toujours à ce qu'on vienne me dire un matin que sauf votre respect elle a été dévahsée pendant la nuit.

Les deux magistrats n'avaient remarqué lïuï^® part, à aucune porte, pas plus qyj.^ux fenêtres, des traces d'efiraction. On s'était donc servi d'une clef.

puisque M. Vivarez ne semblait pas

vouloir habiter ici plus longtemps, dit M. d'Aiguraiide, n'est- il pas possible quMl a'** v^°^" ^* Maison-Neuve 1

On l'aurait appris dans la commune.

Dans t^us les cas, si cela est vrai, per- Bonne, à Montepilloy, ne peut se vanter sauf votre respect, d'avoir aperçu le

propriétaire!

Vous n'avez jamais appris que quel-

qu'un y fût venu, depuis les deux seuls mois qu'y a passés M. Vivarez ?

L'aubergiste se gratta le nez.

Il gardait le silence, indécis, les yeux fixés sur M. d'Aigurande. Le juge d'instruction et le procureur de la république étaient deux magistrats à l'air ouvert et fin, aux yeux éveillés et très doux. Bien qu'ils ne fussent point parents, ils avaient un certain air de ressemblance que l'âge, trente ans, tous les deux, accusait encore. Ils n'avaient aucune visée policière, ne se vantaient point d'être infaillibles, conduisaient lours enquêtes en gens intelligents que l'expérience à rendus circonspects et ne prétendaient en aucune façon aux exploits de certains héros de romans.

— Il y a peu de ciimes qui restent impunis, disait volontiers M. d'Aigurande. Il y en a, cependant. Mais pour ma part,

je n'en ai pas encore rencontré

Presque toujours le criminel est un lâche sa lâcheté le perd, infailliblement.

Les deux magistrats remarquèrent l'hésitation de l'aubergiste.

— Vous avez encore quelque chose à nous dire ?

Il me semble, en effet, avoir entendu dire par le jardinier qu'un ami de M. Vivarez était venu passer deux jours

pendant le printemps dernier...

— Il avait les clés ?

— ProbaDlement.

-^Le nom de cet homme î — Jamais le jardinier ne l'a prononcé devant moi. Je n'ai pas prêté la moindre attention à ce détaiL du reste

... C'est dommage que le jardinier soit

mort Il vous e.ût renseigaés tout de

suite.

— Sa femme ? ses enfants ?

— Il était veuf, sans enfants, et vivait comme un loup, dans une petite maif'on hors du village, sans voir personne. On voit d'ici, regardez, la maison qu'il habitait. C'est même sans doute pour cette raison-là que M. Vivarez l'avait choisi pour garder son château.

— Vous rappelez-vous vers quelle époque est venu ce visiteur inconnu î — Ce doit être en juin dernier.

— Et depuis 2

— Je n'en ai plus entendu parler j le jardinier est mort quelque temps après.

Je passe souvent par ici et je n'ai jamais vu les fenêtres ouvertes.

— C'est bien, mercL i^Il restait aux juges à interroger Jacques Frioud, le cocher, ^ Ils quittèrent la Maison-Neuve et rentrèrent à Senlis.

— D'abord aller demander au maître iardinier la permission de la journée.

On trouvera Frioud dormant sur son siège, devant la gare. Il était ivre et tout d'abord refusa d'obéir à Pinjonction du commissaire de police. Il n'obéit que sur la menace du violon.

Il se rendit en titubant au palais de justice.

M. Marsigny et M. d'Aigurande l'attendaient.

Frioud était un vieux bonhomme long et maigre, au nez trognonuant, avec quatre poils de barbe, l'œil pleurard et l'allure d'un alcoolisé mélancolique.

Il se tenait debout devant les magistrats en chacelant sur ses longues jambes mal en équilibre.

— Asseyez-vous I dit M. Marsigny.

L'homme essuya ses yeux qui pleuraient et murmura j

C'est pas de refus

Il fit basculer la chaise en s'assayant à faux, se rattrapa par miracle, et se tint tranquille, le regard sur son chapeau de toile cirée.

Aux questions qui lui furent posées, il répondit par un récit interminable dont nous donnerons à nos lecteurs seulement la substance.

Jacques Frioud reconnaissait qu'à la vérité il avait chargé une voyageuse à la station de Senhs, le.samedi. La voyageuse descendait du train qui pan de Paria à onze heures cinquante-cinq minutes du matin pour arriver à Senlis à une heure quatre minutes.

Le signalement qu'il donna autant que son ivresse put lui tournir des détails précis— se rapportait exactement à celui de Chris tiane. Du reste, il ne pouvait y avoir de doute, car c'était bien à la Maison-Neuve qu'il avait conduit la voyageuse.Il expliqua, ce que l'on savait déjà par le maire de Montepilloy, que son

cheval ayant perdu un de ses fers, il était allé au village où il s'était grisé, oubliant qu il devait reconduire la voyageuse à Senlis. Et il certifia que celle-ci avait manifesté l'intention de reprendre le train de quatre heures doaze qui arrive à Paris à cinq heures et demie.

Ces détails avaient leur importance.

— Ma s vous êtes retourné à la Maison- Neuve pour prendre cette dame ,

Vous ne vous êtes pas informé si elle était partie ?,..

— fixcusez-moi quand je suis

arrivé devant la grille, avec deux heures de retard, je me suis bien douté que j'allais être attrapé... parce' qu'à cette heure- là, il ne fallait pas compter que

sur le train de huit heures Mais,.

quand j'ai bu un coup de trop, je suis

philosophe Tout de même, voyant

au bout d'un quart d'heure que personne ne se montrait, je me suis mis à faire claquer vigoureusement mon fouet...

Rien. . . .Alors, j'ai sonné... Rien encore. Alors, j'ai été sonner au perroa... Rien, on aurait dit que tout était mort là-dedans

L'ivrogne se mit à rire bêtement et ajouta :

— Et dame ! il paraît que je ne m'étais pas trompé, d'après le bruit qui court ?

— Continuez, dit brusquement M.

d'Aigurande.

— Je n'ai osé pénétrer dans la maison.

Mais je me suis dit que la petite dame, lasse de m'attendre, était partie à -pied pour la gare. Il n'y a pas très loin en somme, et à cette heure-là, il ne neigeait pas encore. Seulement, le ciel se chargeait. Voyant cela, je me suis dit que je n'avais qu'une chose à faire ; m'en retourner... Et je suis reparti...

Voilà ce que je peux vous dire... j'ai beau être saoul coaime une grive qui revient des vignes, j'ai de la mémoire et même que je me souviens très bien que nous étions convenus de dix francs pour

l'après-midi, avec la petite dame •«,

et que j'en suis pour mes dix francs...

— Vous n'avez rien remarqué d'anormal, à la Maison. Neuve, pendant que vous attendiez devant la grille ?

Bien du tout de la normale, non, monsieur le magistrat.

—Vous n'avez pas entendu des détonations ?

— Si, au loin, dans, la forêt d'Alatte, on chassait

—Mais à la Maison-Neuve ?... dans l'intérieur ?

Non, rien du tout, je le jure, sur la tête de Biquotte, ma jument.

— C'est bien, vous pouvez vous retirer.

— Je me retire, monsieur le magistrat.

Avec un eôort, Jacques Frioud se remit debout, chancela, se retint contre le mur, essuya ses yeux pleins de larmes, finit par trouver la porte et sortit enfin.

Victime ou complice

Ce drame suscita une grande émotion dans Paris et dans la France tout entière. La façon dont il s'était accompli, la notoriété de Kichardier, sa bonté, sa grande fortune, le bonheur inaltérable qui semblait planer sur tout ce qu'il faisait et sur tous ceux qu'U aimait,enfin le mystère qui entourait ce meurtre et qui laissait libre cours à l'imagination et à la calomnie, tout concourait à la fois pour troubler, pour surexciter la curiosité.

Trois ou quatre jours après les événements que nous venons de raconter, les journaux publiaient des chroniques dans lesquelles ils examinaient quels pouvaient être les mobiles de ce meurtre.

Ou eût dit qu'il y avait un mot d'ordre donné, car, sans qu'une seule voix s'élevât pour]adéfendre,tou8 accusaient Christiane et ne voyaient dans sa fin tragique qu'un drame d'amour et de jalousie.

Il y avait eu rendez-vous accepté.

Quelle scène suivit ? Quelle fureur de rage jalouse arma le bras du meurtrier ? 11 tua. Et quand il se trouva devant son œuvre de mort, il eut horreur de ce qu'il avait fait et voulut mourir

à son tour Qu'advint il ? Sa main

faiblit 11 fut lâche ! 11 s'enfuit. . . .

Mystère

Tels étaient les commentaires des jour-

neaux, et devant ce crime, oii Pamour jouait le premier rôle, de graves esprits examinèrent de nouveau quelle pouvait être la responsabilité du criminel.

"Ne semble-t-il pas, dans ce drame si "profondément émouvant et si plein de "mystères de la Maison-Neuve, qu'une " recherche de sensations extraordi- " naires, une perversion de Pimagina- " tion, des rêves et des lectures, ont "produit ce déséquilibrement des facul- *' tés ?...

" Qui nous dira que Mme Richardier " n'était pas consentante à ce meurtre ? " Et ce qui nous paraît xm meurtre n'est- " il pas un suicide provoqué ?

" En présence de ces êtres si étrange- ♦* ment détraqués et se jetant avec tant " de tranquillité hors des voies de la " l^ison et de la concience, Popinion " publique s'arrête déconcertée et Pon " discute de toutes parts dans les con- " versations de salon et dans les jour- " naux la' question de savoir s'ils sont " et jusqu'à quel point ils sont respon- " sables. Des ihédecinsjdes philosophes, " des journalistes friands de para- " doxe, s'en emparent, prononcent " quelque formule d'apparence sci- '* entifique dont l'effet serait d'absou- " dre ces abominables forfaits.et qui, un " moment au moins, font hésiter le bon

" sens public Eu aucun cas,nepeut

Monc se poser en bonne équité, pour un " être de cette nature, la question de responsabilité. Si les philosophes et les " médecins exécutent ses malades, il " faut les tenir pour responsables d'une " maladie qui est précisément le com- " mencement et le germe de leur cri- " me "

Un autre journal, prenant thème de ce drame de passion, en rejetait la responsabilité lointaine sur un genre de littérature :

"Mme Christiane Richardier et le lâche " et mystérieux inconnu qui s'est enfui " après avoir tué,8ont-ils vraiment seuls " à porter le poids de leur responsabili- " té î II faut se demander si leur per- " version intérieure n'a pas une cause " extérieure qui l'a produite peut-être, " et, en tout cas l'a entretenue et ag- " gravée , Voilà la question nouvelle

" que Pon peut utilement poser et à la- <' quelle tout le monde fera la même "réponse. Ces âmes criminelles sont " aussi des victimes, victimes de no- *' tie état social, victimes de leur édu- " cation, victimes surtout de notre lit- " térature romanesque, A \e8 ôrgani- " sations nerveuses et délicates^ d'un é- " quilibre extrêmement précaire, le poi- " son est distribué quotidiennement par " ces publications malsaines et malfai- " santés qui jettent dans les imagina- ** tions inflammables des idées obsédan- " tes de succès ou de plaisir, lesquelles " deviennent des tentations et bientôt '' des tentations irrésistibles. Il faudrait " un mrsum corda jeté vigoureusement " à cette génération moralement et in- " tellectuellement anémiée. C'est le cri " contraire qui retentit partout... Est- " il bien étonnant qu'il trouve de l'écho " chez des natures incapables de se dé- « fendre 2

D'autres journaux s'élevaient contre la lâcheté de l'honneur qui avait craint de se faire justice.

L'imagination des chroniqueurs, que ne retenait et ne pouvait régler aucune donnée sérieuse du meurtre, inventait les complications romanesques les plus extrêmes. La vie de Christiane, fouilléej n'avait pas donné prise à la malveillance. Contre celle que son mari continuait de croire une honnête femme, dans la plus haute complète acception, pas une accusation n'avait pvi être formulée sur sa vie antérieure. Alors, qu'avait-on inventé ? Une faiblesse, dans ce coeur, uue faiblesse à laquelle elle n'avait point voulu survivre, ayant horreur du mensonge. Et l'on disait que le rendtz-vous avait dû être le premier et d'un commun accord il devait être le dernier aussi...

Et Kichardier, pâle, maigri, torturé par le souvenir, Richardier disait, lorsque ces lignes tombaient sous ses yeux malgré les efibrts de tous pour les lui cacher :

— Moi seul, je n'accuse pas Christiane...Moi seul, j'ai confiance en sa probité... Moi seul, je persiste à dire qu'elle n'était pas coupable... et je l'aime, entendez-vouB,je l'aime morte et calom-

niée plus encore que je ne l'aimais lorsqu'elle était vivante, entourée de respect... Je l'aime, je l'aime...

Et il faisait venir ses deux enfants, auxqules, si jeunes qu'ils fussent, il avait voulu faire porter le deuil.

Et il leur disait, essayant de faire entrer ses paroles dans ces mémoires tendres où si aisément arrive l'oubli des douleurs :

— Mes enfants, plus tard, quand vous aurez grandi, vous connaitrez les circonstances dramatiques de la mort de votre mère Votre mère vous aimait et elle était digne d'être aimée..

Voilà ce que je vous répèlerai tous les jours de votre vie, jusqu'à ce que vous soyez assez grands pour ne plus en perdre le souvenir... Et vous vengerez sa

mort, enfants Oui, la vengeance

viendra de vous...

Tous les jours, en efiet, il leur parlait ainsi de la mère disparue et ils semblaient, graves et recueillis, l'écouter comme s'ils comprenaient.

—Oui, père, disait Martial, vivant portrait de Christiane, nous aimerons toujours notre mère et nous prierons pour elle Nous ne l'oublierons jamais, père

Souvent, en leur parlant ainsi, il avait une crise de larmes et les deux enfants se mettaient à pleurer dans ses bras.

Puis il allait s'enfermer, non point chez lui, mais dans la chambre de Christiane, au milieu des choses qu'elle avait aimées, où restait encore un vague parfum de sa jolie personne, où son image flottait, bien mieux que partout ailleurs.

Il n'avait pas voulu que l'on portât la main à rien de ce qui se trouvait dans cette chambre. Elle était restée telle que Christiane l'avait laissée le jour de

son départ pour Senlis Il la voyait

mieux ainsi Et comme à plaisir il

torturait eon coeur Un à un il prenait les mille bibelots luxueux qu'elle s'était achetés elle-même ou bien qu'il lui avait donnés. Et alors, cens -ci rappelaient comme autant d'étapes de leur vie heureuse... des dates précises auxquelles plus particulièrement pouvait se reporter leur amour Dea bijoux

même restaient dans une coupe... Elle

les avait portés Il les embrassait a-

vec passion Un jour il voulut revoir la robe qu'elle avait le soir où il attardait la dépêche de BrissoUier... C'était, dans cette robe qu'il l'avait vue pour la dernière fois et que se précisait

mieux son souvenir Il n'eut pas

de peine à la retrouver Et il la couvrit de baisera en sanglotant...

Elle avait tant supplié, ce soir-là, pour qu'il ne la quittât point ! Pourquoi n'avait-il pas eu foi dans ses pressentiments ?

Mais quelque chose vient de s'échapper de cette robe

Quelque chose de blanc, d'informe, vient de rouler sur le tapis...

Il regarde

C'est un chiffon de papier, froissé là, à ses pieds

D est surpris, inquiet, et pour la première fois, une crainte entre dans son âme

Qu'est-ce donc ? une lettre ?

Alors, il se souvient d'un détail. Lorsqu'il est revenu du cimetière, il a voulu interroger Mme Kichardier et les domestiques sur les derniers instants de la soirée du vendredi, désireux de savoir tout ce qui s'était passé après son départ pour Senlis, Mme Richardier n'avait pu lui donner de renseignements.

Elle était montée se coucher après dîner et n'avait revu sa belle-fille que le lendemain au moment où celle-ci lui annonçait qu'elle irait passer la journée au château de Marcadieu. André avait accompagné son maître à la gare et s'était également couché de bonne heure sans avoir rien remarqué de suspect, mais JuUe, la femme de chambre, répondit :

Madame a reçu une lettre dans la

soirée

—A la dernière distribution ?

— Apportée par un commissionnaire.

— Quelle heure était-il ?

— ^euf heures.

—Madame ne vous a rien dit ?

— Elle m'a demandé s'il n'y avait pas de réponse, mais il n'y en avait paysans doute, car le commissaire n'avait pas attendu.

— Ensuite î

— Je ne sais plus rien, monsieur, si ce n'est qu'une demi-heure après, ai me est montée chez elle et qu'elle m'a sonnée pour me dire qu'elle n'avait pas besoin de moi,

Voilà to^t ce qu'il avait appris.

Il n'ayait donné aucune importance à cette lettre. Cinq minutes après, même, il n'y pensait plus.

C'était cela, sans doute, qui venait de tomber de la robe ?

11 se penche pour la ramasser.

Mais il s'arrête un frisson le parcourt. Il a peur Il devine que ce

chiffon de papier va peut-être l'éclairer sur le mystère de la mort de Chris tiane. Et il n'ose plus maintenant

Pourquoi cette lettre ? Et qui l'avait écrite ?

Et toutes les calomnies inventées, toutes les infamies publiées, colportées partout, contre lesquelles il s'est élevé de toute l'indigation de sa confiauv^e et de son amour, lui reviennent à l'esprit.

Il tremble étend la main pour

saisir cettre lettre et sa main recule comme si elle allait se trouver en contact avec . quelque chose d'immonde...

Et il reste assis, devant cela, la tête dans les mains, les yeux fous de terreur comme devant un abîme où il lui faut se précipiter,

Ennn il ramasse la lettre. Elle lui brûle les mains,

Uu peu de feu dans la cheminée donne une dernière flamme.

Pourquoi n'y jetterait-il pas ce papier ?

Ainsi, il ne saurait rien ; il resterait dans sa croyance ; il garderait son amour...

Oui, mais le doute ! le doute éternel qui lui dirait :

— " Tu n'as pas lu ce qui était écrit

" là 1 ïu l'aimes encore, es-tu bien

" sûr qu'elle était restée digne de ton a- '^ mour ?. . . . Tu apprends à ton fils et ^' à ta fille à respecter son souvenir, es- " tu bien sûr que ce n'est pas l'oubli " que tu devrais leur enseigner ? Pour- " quoi n'as-tu pas lu, pour savoir ?... Et '' si elle est morte, victime d'un guet- '* apens, pourquoi n'as- tu pas tenté d'en

<' connaître l'auteur pour le punir, pour **la venger ?•*

Il froissait la lettre dans ses mains j crispées. Il la dépliait, puis Péloignait de lui, avec horreur, selon les pensées qui traversaient son cerveau au même instant.

— Mon Dieu, que dois-je faire ? Je ne sais plus

Sa mère entra, tout à coup.

Elle venait ainsi, parfois, le surprendre, lorsqu'elle le savait au milieu de ses chera souvenirs, dans toute l'amertume de ses regrets.

11 était plus ému, plus troublé encore que les autres jours et elle vit tant de détresse dans son regard qu'elle s'informa.

Il craignait de lui révéler ce qu'il venait de découvrir.

Mais il finit par éclater en sanglots, disant tout.

Et il demandait :

— Mère ! que dois-je faire ? que doisje faire ?

A elle aussi, jadis, des soupçons étaient venus. Elle les avaient éloignés. Mais tant de calomnies, autour d'elle, depuis quelques jours, avaient influé sur son es rit.

Christiane, vraiment, avait-elle été toujours la douce et loyal créature qu'elle avsiit tant aimée et qui avait enchanté sa vieillesse ?

Désolant problème ! Elle préférait ne rien savoir.

Et ne valait-il pas mieux qu'il ne sût rien, lui non plus ?

Elle montra les flammes mourantes du foyer.

—Brûle ! dit-elle.

— Tu le veux ? Il le faut, n'est-ce pas?

— Brûle et continue d'apprendre à tes enfants à vénérer leur mère.

Mais il n'obéissait pas.

La jalousie de l'homme était éveillée en lui.

Elle voulut saisir ce papier que les mains de son fils convulsivement étreignaient.

Il retira ses mains.

Alors, lentement, silencieuse, avec un regard de reproche, elle sortit.

—Oui, oui, je lirai, je veux lire, murmura-t-il.

Et frémissant, il déplia la lettre.

Elle disait:

" Votre mari vient de partir je

" le sais je l'ai suivi jusqu'à la gare.

" Si vous ne vous trouvez pas demain, " après-midi, là où je vous supplie ae- " puis si longtemps de venir passer une " journée auprès de moi, je me tue 1...

" Je vous le jure ! Vous savez que

** je ne mens pas... et que je me tuerai. ^* Je vous le dis avec le plus grand cal-

"me d'esprit Vous n'avez rien à re-

*' douter de moi... venez sinon, ma

" mort vous laissera, sur le coeur, un é- " ternel et insupportable fardeau .... " Oui, Eichardierne s'était pas trompé, lorsque tout à l'heure il hésitait à prendre cette lettre, l'explication du meurtre s'y trouvait. De là était parti le drame .

Mais il ne comprenait pas bien encore.

Cette lettre laissait un large champ aux suppositions.

Elle était d'un homme qui aimait

Christiane

Elle ne semblait pas être d'un amant 1

Elle ne portait aucune signature, pas même d'initiale. Et cependant Richardier considérait attentivement cette écriture. Ji^lle ne lui paraissait pas complètement inconnue.

Où l'avait-il vue ? Plus tard, il chercherait.

Mais ce qu'il essayait de démêler, maintenant, c'était le secret de cet amour d'homme, ainsi trahi par ce chif- < fon de papier.

Quel était celui-là ? Le connaissait-il? Le recevait-il comme un de ses amis ?

Ou bien était-ce quelque fou, poursuivant Christiane d'une passion insensée ?

Mais elle avait donc répondu à cet amour, puisqu'elle avait obéi à la prière de la lettre, presque à cet ordre ! et qu'elle était partie 1

L'aimait-elle donc ? Etait-ce pitié de femme, sûre d'elle-même, et pitié seulement pour un amour auquel elle ne pouvait répondre et avait-elle voulu

empêcher tm acte de désespoir ? Ifais si elle avait fait cela,— Chistiane était un peu faible de caractère, il le savait — cet boinme, quand même, était donc pour elle, digne de compassion ?

Qui était- ir et comment se faisait-il qu'il ne le reconnut point ?

n s'abîmait ainsi dans ses réflexions,

sachant bien qn*il venait de découvrir

le fil qui pouvait l'amener à la vérité.

Mais une profonde torture, dans cette

âme si droite.

Bien qu'il ne la crût pas coupable encore, il venait de découvrir un secret dans la vie de Christiane. Elle lui avait donc menti, souvent, lorsqu'elle disait que son existence était au grand jour et qu'il connaiseait toutes ses pensées ?

Pourquoi avait-elle menti ?

Pour la dixième fois il relisait la lettre.

^^ Votre mari vient départir je

l'ai suivi jnequ'a la gare. " Il avait été guetté. Alors des relations de rendezvous ou de correspondance existaient

donc entre Christiane et l'inconnu ?

Il lui avait déclaré son amour Elle

ne l'avait pas repoussé puisqu'il était

revenu Et si cet amour l'avait

obsédée et effrayée, pourquoi n'en eûtelle rien dit à son mari ?...cù se rencontraient-ils ?...

Et jamais, non plus, les beaux yeux clairs de la jeune femme, d'un bleu de oiel, n'avaient paru troublés devant lui, en le regardant bien en face, ni chargés d'aucune arrière- pensée.

Cette écriture, où donc l'avait-il vue ? S'il cherchait dans ses papiers, n'en « trouverait-il pas quelque trace ?...

Il courut dans son cabinet de travail.

Il bouscula tous ses tiioirs.

Mais il ne découvrit rien.

Christiane sortait seule très rarement.

Il ne se rappelait aucun prétexte de BOtie qui lui eût semblé singulier autrefois.

Et jamais, non plus, les beaux yeux clairs de la jeune femme, d'un bleu de ciel, n'avaient paru troutlés devant lui, en le regardant bien en face, ni chargés d'aucune arrière-pensée.

Cette écriture, où donc l'avait-il vue ?

S'il cherchait dans ses papiers, n'en trouverait-il pas quelque trace ?...

Il courut dans son cabinet de travail.

Il bouscula tous ses tiroirs.

Mais il ne découvrit rien.

Il fouilla, alors, fiévreusement, emporté par la folie de sa jalousie naissante, dans tous les meubles de cette cham* bre de femme auxquels il voulait arracher leur secret.

Eien, là non plus.

Comme sa mère l'entendait aller et venir elle remonta, inquiète.

Il dit sourdement :

— Tiens, mère, lis cela î

Et il lui tendit le papier. Elle le parcourut, indécise, rêveuse.

— Que penses-tu, mère? Dis-moi ton avis

—Je pense que cette lettre n'accuse

pas ta femme. Ne l'as-tu pas

lue ?^< là où je vous supplie depuis si longtemps de venir passer une journée auprès de moi " Christiane n'y était donc jamais allée ?...

— Qu'importe qu'elle ait résisté longtemps si elle est tombée enfin ?...

Et qu'est-ce qui te prouve qu'elle soit tombée ? Lis encore : ^^ Vous n'avez rien à redouter de moi 1 '• Elle a eu confiance... elle est allée à ce rendez-vous pour

empêcher une catastrophe Là, que

s'est-il passé ? L'homme, peut-être, a voulu profiter de sa solitude pour devenir plus pressant... Et dans un accès de rage amoureuse, voyant qu'elle résistait, il l'a tuée à moins

— A moins, mère... Achève ! Achève î

A — moins qu'elle-même ne se soit tuée pour échapper à cet homme.

Ils restèrent longtemps silencieux.

— Mère, dit-il, connais-tu cette écriture ?

— Tu ne l'as pas reconnue ?

— Non, dit-il les yeux brillants, se

rapprochant de la vieille dame ,

Et toi ? Et toi ? Est-ce que ?...

Mme Richardier hésiia...

Qu'allait-il advenir si elle disait sa pensée tout entière ? Elle aurait tant voulu, pour la traquillité de son fils, qu'il oubliât tout ce drame, qu'il ne gardât que le cher souvenir de la morte, et se

remît au travail, pour y chercher le repos de l'esprit

Elle croyait retrouver chez les autres la lassitude de sa propre vieillesse, qui décolore toutes choses, et tend un voÛe sur tous les événements, heureux ou malheureux, rendant les premiers moins joyeux et les seconds moins tristes. Elle se trompait.

— Mère, dit, tout à coup Richardier étrangemeat grave, si vous savez, parlez, — L'écriture de Jean Vandale, le médecin, dit-elle. . . . très bas, à regret, — Jean Vandale !!

Il resta longtemps, se répétant à mivoix ce nom et essayant de rassembler tout autour, les soupçons germes en lui...

Mais, entre Jean Vandale et sa femme, jamais il n'avait rien surpris.

Et Vandale n'était pas 'venu plus de trois ou quatre fois au boulevard Peireire, pour des indispositions des enfants ou de la mère de Kichardier... Et nulle part, dans le monde, il ne le rencontrait

C'est impossible, murmura-t-il, tu

te trompes, mère, assurément.

Elle reprit la lettre, la considérait attentivement.

Puis, elle secoua la tête.

— Non, dit-elle ; du reste, je vais te convaincre.

Elle sortit.

Elle fut deux ou trois minutes absente.

Quand elle revint, elle présenta à son fils deux ou 1 rois feuilles de papier où étaient griffonnées quelques lignes,

— Ce Êont les ordonnances du docteur Vandale, la dernière fois que les bébés ont été malades ...Regarde et compare.

Il n'y avait pas à douter.

L'écriture était la même. .

Alors, cette certitude, chose bizarre, sembla rendre à Richardier tout son calme, toute sa présence d'esprit.

Il se prépara immédiatement à sortir.

—Où vas-tu, mon enfant î interroge-telle, alarmée.

— Chez Vandale... son adresse ?

—Mon fils, je t'en prie...

Il prit les deux mains de sa mère et doucement :

—Regarde-moi ! Est-oe que je ne ma possède pas entièrement *

—J'ai peur

— Son adresse, mère, je sais qu'il demeure rue de Grenelle-Saint-Germain^ mais je ne me rappelle plus le numéro. Songe que j'aurai l'adresse exacte chez

le premier pharmacien venu

— 162... dit-elle... Uh ! mon fils, laisse-^ moi t'accompagner.

Il l'embrasssa et s'enfuit précipitamment sans lui répondre.

Il ne prit pas le temps de faire atteler.

Sur le boulevard, il se jeta dans la premier fiacre qu'il rencontra.

Une demi-heure après, la voiture s'arrêtait devant le no 162 delà ruedeGre* nelle-Saint-Germain.

Au concierge :

— Le docteur Vandale ?

— Au second étage, monsieur...

— Est-il en ce moment chez lui î — Je ne pense pas, monsieur, mais si monsieur veut monter, il trouvera chez M. Vandale quelqu'un pour le renseigner.

Au second il sonna.

Un valet de chambre vint ouvrir.

— Le docteur ?

— Monsieur est absent.

—Où et à quelle heure pourrai-je le

rencontrer ?

— Nous l'ignorons, monsieur, et nous sommes très inquiets.

— Pourquoi cela ?

— Monsieur le docteur est parti depuis quelqus jours sans prévenir personne. Nous ne savons où il est et il ne nous a pas donné de ses nouvelles...

Richardier fut obligé de s'appuyer contre le chambranle de la porte du vestibule.

Et raffermissant sa voix :

— Depuis combien de jours le docteur a-t-il disparu ?

— Monsieur est parti le samedi 14 décembre et n'est plus revenu.

Richardier passa lentement la main sur son front.

^-Vous dites bien le samedi 14 ?

— Oui monsieur... Est-ce que monsieur, par hasard, pourrait nous dire...] C'était le samedi, 14 décembre, qu

Christiane avait été tuée et c'était le lendemain dimanche que lui, Kichardier, avait découvert, sur la nappe immaculée de la neige, les traces du meurtrier blessé...

lie docteur Jean Vandale

Le vendredi, IH décembre au soir, Ters neuf heures, environ quatre heures après le départ de Richardier pour la chasse, Christiane, seule au salon et assaillie de pressentiments, avait reçu la lettre de Jean Vandale, apportée par un commissaire.

L'émotion produite sur elle par cette lettre avait été si grande qu'elle était restée évanouie, dans son fauteuil.

Heureusement pour elle personne n'entra.

Lorsqu'elle reprit connaissance, elle relut cette lettre et murmura :

— Il se tuerait I Je le connais. Il n'hésiterait pas, le malheureux I

Elle tomba dans une profonde rêverie.

Ce n'était point une menace en l'air, le propos frivole d'un homme qui veut efirayer une femme et profiter de son épouvante. Non, elle savait qu'elle était aimée avec une sorte de folie par Vandale, depuis longtemps, depuis son enfance. Et sans avoir jamais ressenti d'amour, car son mari possédait et seul a de tout temps possédé son cœur, elle gardait pour le pauvre garçon, si malheureux et si torturé, une profonde tendresse.

Il se tuerait ! Pour Christiane, aucun doute

Voilà ce qu'elle se répéta, dans les cauchemars de la nuit qui suivit et pendant laquelle elle se releva dix fois pour aller, contre les vitres glacées des fenêtres, appuyer la fièvre brûlante de son front.

Q'allait-elle faire ? Es -ce qu'elle se rendrait là où il la demandait ?

Et pourquoi la demandait-il si loin ?...

Pourquoi pas à Paris ?

Déjà, une fois, il lui avait fait cette étrange proposition, une année aupara-

vant, et depuis cette époque elle ne l'avait pas revu.

Alors, il lui avait dit — elle se le rap* pelait :

^' Vous n'avez rien à craindre de moi: " Vous êtes ma sœur. Ayez pitié de mon

" amour si grand et si désespéré

" Donnez-moi un© journée de votre vie, " une journée dont le souvenir restera

*' en moi éternellement Et c'est

"tout je fuirai vous ne me re-

" verrai plus. . J'emporterai très loin ce " souvenir de bonheur inouï. Un de mes " amis m'a laissé la libre disposition d'u- " ne maison qu'on appeHe Maison-Meu- " ve, à Montepilloy. Vous descendez à " la gare de Senlis. Ce n'est pas loin, " Je vous attendrai. "

Ces paroles étaient restées gravées dans sa mémoire.

Elle n'avait pas répondu à cette pro»

position.

C'est qu'il ne menaçait pas encore.

Mais aujourd'hui ! De loin, bien qu'il évitât de la voir, elle suivait le lent travail de désordre, la lente besogne mort lie apportée dans ce cœ ur par cet a* mour qui depuis longtemps, traversait une crise aiguë. Elle le connaissait si bien, nerveux, exalté, d'une imagination ardente ! Comme il devait souffrir !

Irait-elle à ce rendez-vous ?

Et elle le voyait, de sa chambre bien close, de sa chambre de femme heureuse, toute parfumée, elle le voyait attendant, pâle, les yeux égarés, que le dernier train, dans l'après-midi du lendemain, lui eût enlevé sa dernière espérance.

Alors, le sourire aux lèvres, il armait son revolver ; une dernière fois, il prononça le nom chéri de celle qu'il avait tant aimée et il se tuait

Elle voyait cela.... elle voyait s'entr'ouvrir ce crâne et couler le sang... le sang qui avait échauffé ce cœur passionné...ce crâne où s'était abritée une intelligence admirable

Pour elle, tout cela n'était plus.

Et elle se voilait les yeux, comme si le spectacle horrible n'eût pas été seulement dans son imagination, mais se fût étalé devant son regard.

Le matin, elle se leva fatiguée par cette nuit d'insomnie.

Mais sa résolution était prise.

Forte de son amour pour son mari, forte de sa probité, elle irait à ce rendez-vous, car elle ne voulait pas, ainsi qu'il le disait dans sa lettre, s'il arrivait malheur, " sentir peser sur son cœur cet éternel et insupportable fardeau ".

Ce fut ainsi qu'elle prévint Mme Richardier, inventant le prétexte d'une journée à passer auprès de son amie Marthe au château de Marcadieu.

Et elle rougit bien fort en donnant ces explications, car elle ne savait pas mentir. Il ne lui vint pas à l'esprit qu'elle pouvait rencontrer Kichardier, en allant à Senlis. Richardier lui avait dit ainsi que disent les Parisiens : " Je'vais chasser en Alatte. "

Elle savait vaguement que la forêt d'Alatte se trouvait dans le département de l'Oise. Et c'était tout. Elle n'eut pas la moindre crainte. Elle n'avait jamais parlé à son mari de l'amour de Jean Vandale. Malgré tout, malgré sa très grande confiance, il en eût été attristé, sinon inquiet. Elle ne voulait pas éveiller sa jalousie, sachant d'instinct combien les hommes épris sont ombrageux et prompts à se créer mille chimères.

Mme Richardier, en écoutant Christiane, ne fit aucune réflexion. Elle approuvait son projet. Ce court voyage ferait paraître moins longue à la jeune femme l'absence de son mari,

Christiane déjeuna de bonne heure et se fit conduire, à la gare du Nord où elle prit le train de onze heures cinquante-cinq, ainsi que l'avait dit Jacques Frioud aux magistrats de Senlis.

Elle ne vit personne à la gare de Senlie.

Elle s'informa du village de MontepiUoy et de Maison-Neuve.

Ce fut Jacques Frioud qui la renseigna et oôrit de la conduire.

Elle accepta et se glissa dans la guim* barde, en frissonnant de froii.

Lorsqu'elle fat à Maison-Neuve, elle prévint Frioud qu'elle ne s'y attarderait pas et qu'elle désirait reprendre le train de quatre heures. Elle ne fit pas d'ob-

jection pourtant, quand il lui expliqua qu'il avait besoin d'aller jusqu'à Montepilloy pour faire remettre un fer à sa jument. Il partit aussitôt et Christiane monta le coteau.

Elle était surprise de la solitude qui régnait là.

En même temps elle commençait à être inquiète de ne point voir Jean Vandale. Il était venu. De cela, elle était certaine. Est-ce qu'il n'avait mêm=^ pas voulu l'attendre, prévoyant qu'elle ne viendrait pas ? Est-ce qu'il s'était tué ? Est-ce qu'elle n'allait trouver là que son cadavre ?

Elle a sonné. La cloche a retenti. Personne n'est apparu.

Elle a poussé la porte et elle est entrée dans le vestibule orné d'armures et d'armes anciennes ; dans le lustre en fer forgé qui est au-dessus de sa tête, des araignées ont tissé leurs toiles.

Mais appuyé contre l'escalier, tout à coup elle aperçoit un grand garçon de vingt-huit à trente ans, pâle, les yeux larges et fiévreux, tremblant et se soutenant à peine, Jean Vandale.

Elle a peur. Elle s'écrie :

— Jean ! Jean ! Qu'avez-vous fait ?

— Rien, Christiane, je vous attendais.

De là-haut, je guettais votre arrivée. Et quand je vous ai aperçue, j'ai voulu accourir au-de faut de vous. Mais j'ai éprouvé une si profonde émotion que je n'ai pas pu ...Je n'ai pas pu aller plus

loin J'ai cru que j'allais mourir. . . .

mourir de bonheur... Uh I merci, Christiane, vous êtes bonne... merci d'être venue I...

Alors, il se remet, il la précède dans l'escalier.

— Venez, cette maison est inhabitée et froide Là-haut, j'ai tout préparé pour vous recevoir...

Au premier étage, sur le seuil de cette porte, elle eut un mouvement de recul. Les pressentiments de la veille lui revinrent.

Mais il était trop tard. Elle alla s'as-. seoir, au salon, devant le feu qui brillait.

Elle y tendit ses mains et ses pieds, frileusement, transie.

Il dit, timide :

— Je ne savais pas quel train vous prendriez et j*ai eu peur que vous n'ayez pas déjeuné

Elle sourit.

— Merci, Jean ; mais j'ai déjeuné, mon ami.

Il l'appelait Christiane j elle Rappelait Jean. Jadis, dans leur enfance, ils s'étaient tutoyés. Le mariage rompit Pintimité.

Ils restèrent sans parler, l'un et l'autre, elle, un peu interdite de se trouver là, inquiète maintenant de son audace et de son imprudence ; lui, savourant son bonheur.

Il se tenait debout, derrière son fauteuil, la dévorant des yeuz.

Il avait une figure intéressante, ce malade au teint ravagé, fiévreux, brun ; déjà, malgré la jeunesse, quelques cheveux blancs dans la chevelure noire coupée en brosse j le front large était celui d'un penseur et d'un savant. Il n'était pas beau j sa bouche seule était charmante, petite, aux lèvres admirablement dessinées, très visible sous une moustache légère qu'il mordillait toujours, distraitement, de la pointe de ses dents blanches.

£Ue releva en se tournant à demi, Fon doux visage vers le jeune homme :

— Jean, votre lettre m'a fait beaucoup de peine...

— Vous avez bien fait de venir, dit-

Et il montra du doigt, sur une table, un revolver chargé.

— Je me serais tué...

Ils avaient été élevés côte à côte, dans un petit hameau des Ardennes, elle et lui enfants de pauvres cultivateurs peinant pour vivre. Et comme ils avaient à peu près le même âge ils avaient joué ensemble.

Chez lui, aussi loin qu'il se rappelait il voyait dans sa vie, dans ses souvenirs le visage délicat et si doux de la jolie enfant blonde et son imagination ardente avait gardé de Christiane une empreinte inefiaçable.

Pendant qu'ils vécurent ainsi, ils ne se quittèrent pas beaucoup, et chaque fois que Jean dut s'éloigner d'elle, si jeune

qu'il fût il sentait un déchirement dans son cœur.

Comme il était extrêmement intelligent, on s'intéressa à lui et on l'envoya dans une pension où il fit, presque par charité, des études qui furent brillantes.

Aux vacances, il retrouvait sa petite amie et c'étaient là ses plus beaux jours, ceux qu'il passait à côté d'elle...

Elle l'aimait aussi mais non avec une pareille exclusion de toute autre pensée, de toute autre affection...

Elle était heureuse de le revoir, mais sans aucun de ces transports de joie qui le transfiguraient et qui parfois étaient si forts qu'il en tremblait et qu'il en devenait malade.

Peu à peu, à mesure qu'il grandissait et que Penfant Christiane devenait jeune fille, cette affection se changea en un amour ardent, impétueux...

Ce fat à ce moment qu'il partit pour faire à Paris s 33 études de médecine presque sans ressources mais décidé pour s'instruire, et pour payer logement et nourriture, à tous les expédients, à tous les sacrifices.

Il vécut et attira bientôt sur lui l'attention des professeurs.

Mais au milieu de ses travaux, des misères du début, au milieu même de ses premier triomphes, une pensée unique le guidait ; uoe figure douce, de loin, lui souriait dans son rêve.

Parfois, en homme déjà réfléchi sur lui-même, Jean Vandal se disait :

— Je l'aime trop ! 11 m'arrivera malheur 1

Alors, il essayait de n'y plus penser mais n'y parvenait pas.

Cette enfant lui inspirait une idée fixe, obsédante presque, et s'il travaillait avec acharnement pour conquérir gloire et science ce n'était pas, certes, par am» bition seulement pour lui-même, c'était pour la mériter, pour la jconquérir 1

— Et si elle ne m'aimait pas ! !

Il en tremblait. Il en devenait malade.

Mais il chassait une pareille épouvante,

Cela ne lui semblait pas possible. Est-

ce que la vie commune qu'ils avaient menée ne les avait pas donnés l'un à l'autre depuis longtemps ?

Ne pouvait-elle ignorer cet amour pourtant ?

11 ne le lui avait iamais dit ... . Si elle aimait ailleurs 1

Christiane, à un autre ? Allons donc !

Et un jour à l'hôpital où il était interne, où déjà le monde savant se préoccupait de ce jeune homme aux yeux fiévreux, travailleur acharné, presque toujours silencieux, et dont l'avenir était plein des promesses de la plus haute destinée, un jour, il apprit par une lettre de Christiane son mariage !

Et quelle lettre !

*' J'ai tenu, mon cher Jean, à cause " de notre bonne et inaltérable affec- " tion, à t'annoncer moi-même mon ^* prochain mariage avec M. Richardier.

La lettre continuait longtemps, ainsi, sur ce ton, et finissait en disant, avec une inconsciente et barbare cruauté j

*' Je l'aime de tout taon cœur, mon **cher Jean, lui m'aime beaucoup — et " il faut bien qu'il en eoit ainsi, pour que, si riche, il m'épouse, moi si pauvre, " et je crois que je vais être heureuse 1

Il tomba, raide, et on l'emporta.

Il tut trois mois malade. La lièvre s'était portée au cerveau. 11 délirait constamment. Il avait des convulsions. Il fallut, pour l'empêcher de se tuer, lui passer la camisole de force. On désespéïait de lui 1

Quand il fut hors de danger, et que lui-même, malgré sa faiblesse, put se rendre compte en médecin, des troubles si graves par lesquels il venait de passer, il se dit :

Comment ne suis-je pas resté fou ?

Il avait eu de ces convulsions dans son enfance. Les nerfs avaient été longtemps malades chez lui. Et ;à la suite de ces attaques, sa mère, une paysanne intelligente, lui avait raconté qu'il restait souvent trois ou quatre jours dans une sorte de coma, dans une immobilité presque absolue où le regard seul, un regard ardent vivait.

Plus tard, quand il fut grand, ses troubles disparurent.

Mais il apprit que si son père, mort

d'accident, écrasé par un arbre qu'il était en train d'abattre, avait joui d'une excellente santé, n'avait jamais été malade, son grand-père était mort fou

Le frère de son grand-père était mort

lui aussi Est-ce que, dans le petit*

fils, sautant une génération saine et valide, la lolie n'avait pas déposé quelque germe ? Est-ce que ce germe ne grandirait pas, peut-être un jour, sous l'action d'un événement imprévu ?

Jean Vandale s'observait depuis longtemps et c'était à cette observation de lui-même qu'il répondait, lorsque, pensif, le front dans les mains, il murmurait ;

— Je l'aime trop. Il m'arrivera malheur 1

Et cependant, il venait de recevoir une blessure cruelle et il n'était pas fou et il n'était pas mort !

Mais il sentait comme un ébranlement de son cerveau.

Christiane, inquiète de ne point recevoir de réponse, avait écrit une seconde fois, sans plus de succès. Et elle avait appris alors que Jean était gravement malade, sans se douter que s'il fût mort c'était elle qui l'eût tué !

Telle était l'affection de la jeune fille pour ce jeune homme, une affection idéale, qu'elle ne serait pas heureuse tant qu'elle n'apprendrait pas le retour à la vie de celui qu'elle aimait comme un frère. Elle ne fit autour d'elle aucune confidence, mais elle usa de tous les moyens et de tous les prétextes pour retarder sou mariage, jusqu'au jour où par la mère de Vandale, elle apprit enfin que l'interne était hors de danger?

Il eut le courage de lui écrire :

"Je suis heureux de votre bouheur ma chère Christiane... "

Déjà, il ne la tutoyait plus. L'enfance était finie.

Il n'essaya point de la revoir.

Des mois se passèrent. Il aurait voulu qu'elle fût morte !

Il savait pourtant qu'elle habitait Paria qu'elle était riche, qu'elle était heureuse et que le bonheur l'avait encore embellie .

Une mélancolie profonde s'était emparée de lui.

Le travail de jour et de nuit, auquel il s'acharnait, dans lequel il cherchait la fatigue ne domptait point son corps et ne lui donnait point Poubli.

Ses amis craignaient pour sa santé quelques-uns pour sa raison, mais nul ne se doutait de sa profonde blessure.

Il avait espéré que la science et le travail pourraient combattre le souvenir ; la science et le travail étaient impuissants.

Sa vie avait toujours été d'une grande austérité.

Aucune liaison I Des distractions

mondaines, jamais !

Ce fut à cette époque qu'il y eut un grave changement dans sa vie. Il allait quitter l'hôpital et il était décidé à rester à Paris, où l'attirait son ambition, où l'attendait la célébrité.

11 était encore interne, lorsqu'un jour fut amenée une pauvre infirme, malade.

Elle s'appelait Lise Labarthe.

Elle avait perdu dernièrement son mari et dans l'impossibilité de se consacrer à aucun travail manuel, elle était réduite à la plus profonde misère.

Elle raconta son histoire à Jean Van- I dale .

Elle avait eu cinq enfants déjà et en

i naissant ses cinq enfants étaient morts ;

et le rêve de cette pauvre femme, si raé-

i sérable qu'elle fût, rêve de mère divin,

était de pouvoir garder, enfin, auprès

i d'elle, le petit être qui allait venir

Que lui importait de souffrir I Que lui importaient la misère et les priva- ^ tions 1 Elle voulait son enfant ! son ^ cœur tressaillait et elle défaillait de joie l à la pensée que celui-là vivrait peut- » être et elle était prête à reporter sur « lui, centuplée, la tendresse qu'elle s'était sentie pour les cinq autres qui ont '^ son caprice.

1' Elle disait :

^i —Faites qu'il vive ! Je vous en sup- * plie 1 Ne me dites pas qu'il mourra, ^ Jean Vandale n'osait pas lui répondre, q II avait vu, tout de suite, qu'une ca- ^. taatrophe se préparait. L'enfant ne pou-

vait naître que par une opération très grave. Et la mère en pouvait mourir.

L'enfant naîtrait, robuste sans doute, et sans doute la mère ne serait plus là pour l'embrasser, pour lui sourire... elle serait partie, avec son doux rêve.

L'examen des médecins confirma son opinion.

Et comme Vandale s'était pris d'affection pour la pauvre femme,si naïve dans l'expression de ses espérances maternelles, ce fut lui qui fut chargé de lui expliquer les craintes que son état inspirait.

— Vous n'avez qu'une chance de sauver votre enfant, madame.

— Parlez, monsieur. Je suis courageuse. Dites-moi tout I

Il lui expliquait l'opération dangereuse et redoutable, césarienne.

Elle l'écoutait, sans pâlir, sans frissonner.

— Et vous êtes sûr,docteur ?

—Autant qu'un médecin peut l'être mais cette opération mettra votre vie

en danger ne l'oubliez pas. ..Lorsque

deux vies sont ainsi en présence, et que la mort est certaine d'une des deux, le médecin n'hésite pas, il sacrifie l'enfant Vous avez, vous, des chances de vivre... Vous êtes libre... Voulez- vous hasarder votre vie avec la presque certitude de posséder enfin votre enfant !

Elle l'écoutait comme en extase ne se souciant pas des tortures qu'il lui faisait prévoir qu'on lui adoucirait, du reste, avec toutes les ressources de la science moderne, elle ne se rappelait qu'une chose, c'est que son enfant vivrait, s'il

était mis ainsi au jour

Vandale ajouta :

— Je ne veux pas que vous preniez une résolution à la légère.

— (.)h ! je ne veux même pas réfléchir, dit-elle, j'accepte.

Pourtant plus tard, le lendemain et les jours suivants il l'interrogea encore.

— Vous êtes bon, docteur, oui, voue

êtes bon... merci. ..mais je vous l'ai dit

...Je veux être mère!.. Je suis prête

à tout pour cela.

Alors l'opération fut décidée.

Quand le jour fut venu, elle fit prier

Jean Vandale de venir auprès d'elle, ayant à lui confier quelque chose.

Il accourut. Elle lui demanda, avec sourire :

— Vous serez là, n'est-ce pas, docteur ?

— Je serai là, n'en doutez pas !

— Vous ne me quitterez pas tout le temps que ça durera ?

—-Je ne vous quitterai pas, je vous le promets.

n voulut la laisser mais il vit qu'elle désirait lui parler encore.

Il resta et attendit. Elle ne se décidait pas. A la fin :

— Docteur, vous avez été si bon pour

moi Je voulais vous demander. . E-

coutez je serai courageuse... mais,

vous l'avez dit malgré la science

et l'habileté de ceux qui vont venir je puis mourir...

— Oui mon devoir était de vous

signaler le danger-

— Oh I je n'ai pas peur, je n'ai pas peur...mais je désirerais, si je meurs,

que mon dernier vœu fût accompli

Consentiriez-vous, docteur, à vous charger de ce soin ?

— Certes, oui, j'y consens

Je vais écrire mon testament... tout de suite... Oh ! ça ne demandera pas beaucoup de temps

— Voulez-vous que je l'écrive sous votre dictée ? Vous signerez.

— Non, non, dit-elle avec une certaine vivacité . . Je l'écrirai toute seule .... Ca ne me fatiguera pas... Il n'y aura que deux ou trois lignes.

— Je vais vous faire apporter ce qu'il vous faut.

— Merci, oh merci docteur.. seulement ce n'est pas tout..

— Qu'est-ce donc, ma pauvre femme ?

— Voulez-vous me jurer que vous veillerez à ce que mon testament soit ezécuté à la lettre ?

Et elle le regardait avec ses grands yeux humides, dans lesquels se lisait une supplication de cette àme humble et simple.

—Je vous le jure !

Elle poussa un profond soupir et son Tiaage exprima tout à coup un calme extraordinaire.

— Je suis prête ! dit-elle.

Quelques minutes après, devant le directeur de l'hôpital, elle écrivait son testament qu'elle cachetait et qu'elle lui remettait.

Puis, elle s'étendit dans son lit.

— Maintenant, les médecins peuvent venir ! !

L'opération eut lieu le lendemain.

Elle y succomba.

Elle reprit cependant connaissance, avant de rendre le dernier soupir, son regard, déjà lourd des ombres de sa mort, chercha autour de son lit et parmi ceux qui étaient là et qui n'avaient pu la sauver, quelque chose de vivant et de robuste, et qui poussait de petits cris plaintifs.

Dans son regard une expression divine...de bonheur surhumain.

Vandale approcha l'enfant des lèvres de la moribonde...

Et les lèvres de la moribonde effleu* rèrent l'enfant qui devait vivre.

Fuis dans un spasme elle murmura à Vandale :

— Vous me l'avez juré... Souvenez, vous I 1

Et elle mourut en souriant, emportant l'image adorée du petit. Quand on ouvrit le testament, on lut :

" Puisque je ne suis plus, je vous lè- " gue mon enfant, élevez-le j faites-en '*un honnête homme. Le bon Dieu vous " en récompensera. Vous me l'avez juré. " Sou venez- vous !

Jean Vandale n'hésita pas. II accepta cet étrange héritage.

Il fit élever l'enfant qui, étant venu au monde en ce jour de décembre, reçut le nom de Noël.

Ce fut une distraction, dans sa vie, ce fut une affection bientôt, car il s'attacha à Noël au fur et à mesure que celui-ci grandit, beau et robuste.

Il avait pris quelques renseignements sur Lise Labarthe, la mère et sur le père. Tous deux avaient été honnêtes, travailleurs et sains. Le petit Noël n'avait plus de parents. Personne pour s'occuper de lui et personne pour le réclamer. Jean Vandale serait et pouvait être son père !

Ce fut presque une joie pour lui d'accepter pareil devoir, cette grande responsabilité '} sa vie en fut remphe pen-

dant quelque temps. Il u'étaitplug seul. Un lien le rattachait à cette faiblesse, n l'avait, ce petit, envoyé en nourrice, à la campagne, chez de braves gens qui habitaient une maison en plein bois et gagnaient quelque argent à cultiver les abeilles, et à vendre du miel. La maison est connue dans les environs de Sarcelles et de Saint- Brice, à quelques lieues de Paris, sous le nom poétique de Château des Abeilles, et c'est, le dimanche, un but de promenade. Rougeard et sa femme, les propriétaires du château, élevaient Noël avec leur fille. Jean Vandale, toutes les fois qu'il était libre, allait les voir et passait une journée auprès d'eux...

Cela lui fit du bien. Puisqu'il avait accepté cette charge, il avait le sentiment de son devoir. Il se remit au travail.

L'histoire de cette adoption avait cou ru les journaux, fait grand bruit et c'était un porte-bonheur pour le jeune médecin.

Mais le sourire ne revenait pas sur ses lèvres.

Son amour n'était pas moins fort et son désespoir moins profond.

Il s'était juré qu'il ne re verrait pas Chrigtiane ; il avait compté sans le hasard. Les enfants de Chris tiane furent malades ; Mme Richardier, la grand'mère, eut besoin de quelques consultations et ce fut à lui qu'on songea.

On le vit, dès lors, boulevard Pereire j mais jamais on ne l'y vit en dehors de ses visites médicales.

Il en sortait à demi fou de douleur toutes les fois qu'il avait revu la jeune femme.

Et l'aveu vint, enfin, un jour qu'il l'avait trouvée seule j l'aveu sortit de ses lèvres si longtemps fermées : malgré lui, comme un torrent qui se déchaîne il dit tout, il dit ses tortures, ce qu'il avait rêvé j son désespoir...

Et il demanda pardon, quand il eut fini, d'avoir dit tout cela promettant que jamais elle a'entendrait d'allusion.

Il tmt parole, longtemps, mais il l'aimait trop. Il lui écrivit des lettres pasaionnées.

Elle lut ses lettres et s'en expliqua un

jour avec lui, tendrement, car son afiection fraternelle s'était augmentée encore de tout ce qu'elle savait qu'il avait souffert.

Elle aimait son mari, comme au premier jour de son mariage. Les lettres de Jean la troublaient. Elle le priait de ne plus écrire. Elle n'aimerait jamais que son mari au monde.

Voilà ce qu'elle lui dit.

Alors, il obéit. Il n'écrivit plus. Mais elle sentait, quand même, flotter au-dessus d'elle l'amour du jeune homme; elle sentait que cet amour l'enveloppait, et bien qu'elle ne le vit point, le pauvre exalté, elle devinait cependant, parfois qu'il la voyait, lui ! qu'il la suivait ; qu'il voulait prendre, malgré tout, quelque chose de l'air qu'elle avait traversé et où il retrouvait peut-être un peu du parfum qu'elle laissait derrière elle.

Si loin qu'il voulût être, elle le devinait tout près.

Et lorsqu'elle reçut sa lettre, elle en fut terrifiée.

— Jean, dit-elle avec une grande douceur, venez vous asseoir près de moi...

Ne restez pas ainsi derrière mon fauteuil.

Il lui obéit.

— Causons eérieusemet, mon ami, le voulez-vous ? Je vous disais tout à l'heure que vous m'aviez fait beaucoup de peine en m'écrivant la lettre que j'ai reçue hier au soir. Vous savez, Jean, que je V0U3 aime de tout mon cœar non pas comme vous m'aimez, il est vrai, mais d'une afiection qui serait prête à tous les dévouements pour que votre vie en fût plus heureuse, mon ami ....

— Je ne suis pas heureux sans vous.

—Du moins, cela doit vous être un bonheur d'être certain que je n'ai pas d'ami qui me soit plus cher 1... Je me suis habituée à vous considérer comme si j'étais votre sœur... Lorsque j'ai lu votre lettre, j'ai été convaincue, en efiet, que vous alliez vous tuer, que vous étiez dans un de ces moments d'exaltation oii tous les crimes sont possibles... Et je vous aime tant, mon pauvre Jean, j'ai éprouvé tant de chagrin, que je me suis

évanouie Cela est mal... Pourquoi

me faites-vouB souffrir ?

~ — Croyez-vous que moi je ne souffre pas ?

;^ — £q suis-je cause ? Si je suis venue, mon ami, c'est que j'ai voulu obtenir de voua le serment, le serment d'honneur, que vous ne vous tuerez pas ., que vous repousserez désormais ces idées sinistres, en songeant, non pas seulement à la' vie de gloire et de science qui est ouverte devant vous, et que vous n'avez pas le droit de quitter, mais en songeant aussi à cet enfant que vous avez adopté qui vous crée un grand devoir un lien que vous ne pouvez rompre ....

en songeant enfin que ce que vous disiez dans votre lettre est vrai et que votre mort serait pour moi un insupportable fardeau... Jean, si vous mourez, je dirai que vous n'étiez pas digne de ma

tendresse de sœur et j'essaierai de

vous oublier...

— Je veux bien vous faire ce serment, Christiane..,

Elle eut un mouvement de joie, mais il se hâta d'ajouter :

— A une condition, cependant 1

— Je voudrais que vous ne mettriez aucune condition, Jean. J'aurais voulu obtenir cette promesse de votre cœur seulement...

— Mettez un peu de joie dans ma vie en revenant me voir, si rarement que ce soit. Consacrez-moi quelques heures de votre existence, pour que je puisse du moins vous avoir à moi seul, pour que je puisse vous parler sans crainte qu'on ne nous entende., pour que je

puisse me faire illusion Et cela

enchantera ma solitude et la peuplera

de têves Je ne vous en demande

pas plus Venez, et je serai heureux...et je vivrai

Elle baissa la tête, attristée.

— Non, Jean, ce que vous me demandez est impossible

— Impossible aux yeux du monde, oui, sans doute, mais n'êtes vons pas sûre que mon aôection vous défend de tout manque de respect ?...

— C'est impossible, Jean n'y eon-

gez pas, mon ami...

— Alors, dit-il, s'exaltant peu à peu et les yeux brillants de fièvre, je ne vous

fais aucun serment, je ne vous fais aucune promesse...

— Jean I

— Non... Vous êtes sans pitié pour moi... je serai sans pitié pour vous... car vous ne m'oublierez jamais, voyez- vous, malgré ce que vous ayez dit tout à l'heure. Eternellement vous garderez le remords de mon suicide... Et pourtant, comme je vous aime ! Comme je vous ai aimée déjà, et depuis si longtemps ! ! . . Mon amitié d'enfant, c'était déjà de l'amonr

Si je ne suis pas resté le petit paysan que j'étais alors, c'est que je voulais vous gagner, être digne de vous, attirer votre attention et susciter votre orgueil en travaillant...en acquérant toute cette science dont je me moque aujourd'hui p^i3 qu'elle ne me sert de rien pour vous conquérir !.. J'étais soutenu dans mon travail acharné, dans mes misères et m©s découragements par une pensée unique : celle de vous plaire, de vous entendre dire enfin que vous m'aimiez le jour où je ni© proaiettais, connu, presque déjà célèbre, d'aller vous dire : Je vous aime ! Vous voulez me faire jurer aujourd'hui de ne pas attenter à ma vie

Mais vous ne savez donc pas que

le jour où vous vous êtes mariée, vous avez tué nion âme, vous m'avez causé la plus effroyable des douleurs humaines I

Je vous demande si peu, Christiane

Quelles craintes auriez-vous auprès de moi ? Votre honneur n'est-il pas ici en sûreté ? Mon amour est votre sauvegarde...Pourquoi ne me rendriez vous pas le calme, par un peu de bonté î votre sourire.. .un de vos regards que

je verrais, seul avec vous, que je recevrais â moi seul. ..cela suffirait pour me rendre ce que j'ai perdu ; le courage de vivre .Puisque vous avez tant d'affection pour moi, Christiane, pourquoi me refusez-vous la seule chose que je vous aie jamais demandée ?

— Pourquoi me demandez-vous ce qu'il m'est impossible de vous accorder ?

— Christiane, je vous en supplie.

— Réfléchissez, mon pauvre Jean....

Supposez que mon mari apprenne nos rendez- vous... supposez qu'il apprenne que suis venue ici aujourd'hui, que quelque temps après je vous ai revu autre

part, que plus tard encore je suis allée aux entrevues que vous me demandiez

Supposez cela î Que lui dirai-j'e...

Je suis venue aujourd'hui et c'est une grande faute... Je ne m'en rendrai plup coupable à l'avenir...

— Votre mari vous aime ?

—Oui.

— Et vous l'aimez... dit-il sourdement ...Vous l'aimez toujours ?

Elle ne répondit point. Elle le voyait si exalté contenant à peine l'explosion de sa folie qu'elle avait peur de l'irriter par un mot.

Mais lui, comme pour torturer son propre cœur, redemandait :

— Vous l'aimez ?

Elle dit alors, d'une voix très grave :

— Oui, profondément et comme au

premier jour !

Il eut une exclamation de colère et se prit le front dans ses mains crispées, tout le corps secoué de mouvements conviilsifs.

— Et moi je le hais, votre mari, entendez-vous, je le hais, car c'est lui qui m'a volé mon bonheur.

Elle se leva et lui dit avec tristesse :

— Adieu, Jean. Je ne veux pas rester

mon ami Je regrette d'être venue

puisque vous me récompensez si mal de la faute commise. . . .

Ne partez pas, Christiane, je vous demande pardon.

Elle s'assit de nouveau, ne voulant point le pousser au désespoir.

Il faisait de vains efforts pour reprendre un peu de calme, mais la vue de cette jeune femme qu'il adorait, et qui était si près de lui, au lieu de le rendre heureux, le torturait Il distinguait

mieux, en l'entendant parler ainsi qu'elle faisait, sans passion, avec de la tristesse seulement, il distinguait mieux l'impossibilité de son bonheur... Des nuages, parfois, passaient sur sa pensée, obscurcissant son cerveau, et, alors, en ces moments-là, de mortelles idées senles subsistaient... Il avait envie de la tuer, pour la ravir à son mari... Du moins,, de cette façon, et si elle n'était pas à lui quand même, elle ne serait à person-

ne Il lui fallait tout son courage

pour ne pas commettre l'horrible crime ! ...Il se tuerait ensuite, voilà tout. ..Et pour ne pas céder à la tentation atroce, il s'éloignait d'elle il allait contre la fenêtre, regarder le paysage d'hiver, essayant de distraire son esprit par quelque spectacle étranger, et revenant à elle ensuite...

Christiane ne se doutait point de ces terribles combats.

Ce qu'elle ne savait pas surtout, c'est que, parfois en certaines minutes, cet homme ne se possédait plus obéissait à quelque chose de machinal en lui.

C'est qu'il était vraiment fou 1...

Comment s'en fût-elle doutée ? Elle vo j^ait bien qu'il souffrait quand il s'éloignait d'elle ainsi et sa pitié s'en aug« mentait.

Mais il revenait à elle ensuite avec de si douces paroles !

Il lui rappelait leur enfance ; il n'y avait guère de souvenirs de leur vie pendant les dix ou douze premières années, qui ne leur fussent communs j il essayait de l'attendrir par le spectacle du passé et l'anéantissement de tout ses rêves. Elle l'écoutait avec émotion et parfois lui teniait la main :

— Mon pauvre Jean, disait elle, que de folies 1 que de folies 1 !

Et ses yeux lui disaient clairement que si elle ne répondrait pas, en honnête femme qu'elle était, à cet amour du moins il pouvait être sûr, à tout jamais, qu'il trouverait en elle une créature dévouée, d'une inaltérable tendresse, d'une bonté et d'une indulgence infinies.

Les heures fuyaient ainsi. Christiane songea enfin qu'il était l'heure de partir.

Elle le lui dit.

Le regard du jeune homme se troubla étrangement.

A tous ces récits, à tous ces souvenirs dangereusement évoqués, sa passion venait de se ravir brusquement.

Il tendit les mains pour la retenir.

Mais il se recula tout à coup, dans un dernier éclair de raison.

Et la tutoyant comme autrefois, il cria lourdement :

— Va-t-en ! Va-t-en ' J'ai peur de moi

Inconsciente du drame qui se passait dans ce cerveau, du péril qui la menaçait, elle lui souriait.

— Adieu, Jean, dit-elle.

Et, avec une inflexion de voix très douce, pareille à celle d'une mère qui vient de gronder son enfant et qui ensuite le console ; — Promettez-moi que vous serez sage !.

— Va-t-en ! bien vite 1 bien vite I

Son air était si égaré, si étranges étaient ses yeux, qu'elle fut enfin saisie

d'un vague eÔroi Pendant une

seconde, elle entrevit peut-être le danger terrible. . Elle trembla en se voyant seule, dans la solitude de cette maison abandonnée, en face de cet homme, en face de ce fou! ,

Alors, elle ne pensait plus qu'à une ohose : fuir, fuir bien loin...

— Oui, dit-elle, oui, je m'en vais... Adieu Jean, adieu, mon ami !...

Elle s'élança vers la porte.

Mais il l'avait devancée ; maintenant qu'elle allait partir, lui ne voulait plus. . La reverrait.il jamais seulement.

— Non, pas encore, pas encore !

Il avait l'air hagard ; il frissonnait, ayec des soubresauts violents.

Et comme dans un accès de folie cherchant ses mots parfois ou s'interrompant : lorsque ses pensées lui échappaient il dit :

— Je ne veux pas que tu me quittes sans m'a voir promis que tu reviendras

pans me l'avoir juré Je ne

veux pas Je ne te laisserai pas

partir n'aie pas peur n'ai

pas peur qu'as-tu à trembler

tu sais bien que je t'aime comme jamais

femme ne l'a été davantage mais,

vois-tu la vie la vie

Il passa la main sur son front...

s'appuya... fermant les yeux sentant

que quelque chose s'égarait en son cerveau. . . .

— La vie... sans toi... sans l'espoir qu'un jour ou l'autre, si éloignées que soient nos entrevues, tu viendras l'embellir, cette vie-là, je n'en veux plus...

I J'en ai trop souflFert ! trop, depuis

' longtemps Promets, Christiaae,

jure que je te re verrai

Non, mon ami, dit. elle avec gravité je ne reviendrai jamais... ma vue ne peut que vous torturer davantag8.,.Si je vous donnais quelque espoir, votre amour y

trouverait un aliment je ne le veux

pas et cela vaut mieux pour vous que nous nous disions adieu . .

— Et tu vas rentrer chez toi, indifférente égoïste, sans songer à celui que tu abandonnes !..,Et tu dis que tu as pour moi une tendresse de sœur !... Tu vas partir et ce soir, ce sera fini, tu n'auras même pas une pensée pour moi.

Et je serai seul, moi, seul, comme hier, comme toujours, pour jamais !

Et tu auras méprisé mon amour, dans le bonheur où tu vis, auprès de tes enfants que je hais aussi, entends-tu, car je les hais comme je hais tout ce qui vient de lui, tout ce qui est lui !... Eh bien, je ne veux pas, ce ne sera pas... Tu ne me quitteras pas pour retourner dans les bras de cet homme, pour recevoir ses baiser? je ne veux pas...

En tremblant, elle essaya de raisonner cette folle.

Mais il ne l'écoutait point.

— Christiaae, je t'aime, jure-moi que je te re verrai...

— Jamais !

— Christiane, veux-tu donc que je me tue devant toi ?

— Vous revoir, c'est m'exposer, un jour ou l'autre, tôt ou tard, quelle que soit mon innocence, à ce que mon mari me croie coupable, a«?ec l'impossibilité de me défendre .... C'est donc briser sa vie, briser son cœur, puisqu'il m'aime

— Eh bien, choisis entre nous deux.

Et comme elle allait partir :

— Réfléchis ! Prends garde 1 C'est

une sentence de mort que tu vas laisser tomber

Pâle, mourante, mais courageuse elle réplique :

- Je n'ai pas à réfléchir et mon choix est fait

— Entre lui et moi, c'est moi que tu condamnes !

EUe releva sur lui ses yeux affolés.

Et distinctement elle prononça :

— Ouil

Ce simple mot le fit chanceler comme s'il avait reça une blessure mortelle.

Il se tenait entre Christiane et la porte de la chambre à coucher qui communiquait avec le corridor.

Il lui barrait le passage.

Du reste, elle n'essayait plus de fuir, pour ne pas l'irriter davantage.

Elle se tenait debout entre le foyer oiî il n'y avait plus que quelques braises rouges qui, de temps en temps, s'effondraient.

Il balbutia :

— Malheureuse ! malheureuse ! tu trouves ton plaisir dans ma souffrance.

Eh 1 bien, puisque tu l'aimes tant ! puisque tu n'as pas eu pitié de moi, tu ne le rêveras jamais... je vais avoir le plus grand bonheur de ma vie, celui de t'enlever à cet homme... Nous allons mourir, tous les deux tu m'entends bien

tous les deux. ..Toi d'abord... Et je me

tuerai ensuite Ah 1 tu as peur

Eh bien, promets... promets de revenir auprès de moi... quand je te le demanderai J'ai foi dans ta parole.. .je te

croirai et te laisserai vivre Promets !

— Ce serait un mensonge...

— Tu aimes mieux mourir ?

— Tue-moi ! Et que la honte de ma mort, que la douleur de mon mari, que le deuil de mes pauvres chers enfants, rejaillissent sur toi, si tu vis...

— Je mourrai Christiane, encore

une fois

— Jean, aie pitié

— Non.

— Jean... c'est la folie... car je ne te reconnais plus

—Oui, je suis fou, prends donc garde !

— Jean, reviens à toi au nom

de ton amour, de nos chers souvenirs d'enfance... si doux !... Jean !

Non I je t'aime et je te tue

Egaré, les mains tremblantes, il se jette sur le revolver Et en fermant les yeux, il tire... presque à bout portant.

Il y eut une détonation sourde, qui s'amortit contre les tapis et les tentures.

Elle resta droite, mais elle étendit les bras, et son visage refléta une indicible épouvante.

Puis, sans un mot, sans un soupir, atteinte en plein cœur, elle tomba sur lea genoux, d'abord, puis son buste s'aSaissa et sa tête roula sur son bras retenir

au canapé Elle semblait assise par

terre et avoir été ainsi surprise par le sommeil

Elle ne bougea plus...

Lui, dans sa folie, regardait cela, ce crime dont il était coupable, et répétait^ machinalment :

— Je l'ai tuée 1 Je l'ai tuée 1

Alors, il dit, en s'adressant à la pauvre femme comme si elle écoutait et avait pu comprendre :

— Attends-moi 1... attends-moi !.. je viens !

Et ^appuyant le canon du revolver sur son cœur, il tira...

L'arme lui échappa des mains et rou»

la sur le tapis...

Lui, sous la violenta secouse, fit deux ou trois pas en arrière, perdit l'équilibre et tomba.

En tombant, sa tête porta contre l'angle du marbre de la cheminée et lui fit près du front une profonde blessure.

Etendu sur le dos, il resta là, comme mort, pendant que le sang coulait de son côté et de son front.

Ce fut ainsi que la nuit les surprit...

Et la nuit s'abattit tout à coup, voilant le funèbre drame, comme pour en dérober au monde entier l'horreur.

Ce fut à ce moment que Jacques Frioud complètement ivre, sonna à la grille... puis vint jusqu'au perron...

Et croyant la voyageuse partie, luimême remonta sur son siège et reprit le chemin de Senlis.

Ce fut le seul bruit qui pendant des heures, troublât le silence de la campagne...

Vers huit heures, dans la neige apparue, des chouettes, 7enues de la forêt d' A latte entourèrent la maison- Neuve de leurs vols muets...

Puis elles allèrent se poster dans les arbres du calvaire en hululant.

Comme la neige devenait de plus en.

plus épaisse, elles reprirent leur vol et s'engouârèrent dans la forêt.

Leurs plaintes douces troublèrent seua nuit

Le réveil d'an fou

Jean Vandale n'était pas mort j la balle avait dévié en frappant sur les vêtements, n'avait pas atteint le cœur, avait tourné le long des côtes et était ressortie dans le dos, faisant une sorte de séton par où le sang coulait avec abondance.

Et du crâne aussi, fendu par une plaie béante, le sang s'échappait.

Ni l'une ni l'autre de ces blessures n'était mortelle j ni l'une ni l'autre, même n'était dangereuse.

L'évanouissement du jeune homme dura longtemps. Ce ne fut .que très tard, dans la soirée, qu'il s'éveilla, qu'il sortit de cette torpeur ; une douleur lancinante frappait à coups redoublés sur son front ; une autre douleur, qui le brûlait, partait de poitrine.

La nuit profonde l'entourait. Il était impossible de distinguer le moindre objet à portée de sa main.

Il ne aavait pas où il était, ne se rendait compte de rien.

Tomme il est étendu, il essayait de se lever, fait de vains efforts j c'est une faiblesse absolue de tous ses membres -, ses jambes sont molles et refusent tout service, et sa tête est lourde, lourde !

Alors, il cesse, pendant quelques minutée, tout effort. Il porte la main à son front ; quelque chose de chaud et de gluant lui souille les doigts. A sa poitrine, la même sensation

Une confusion dans son espiit, comme si les ténèbres profondes qui l'environnent avaient pénétré jusqu'à son cerveau.

Il rêve, il cherche à rassembler quelques idées.

Tout ^ce sang répandu et l'affaiblissement ont sauvé ea raison ; tout à l'heure .1 était fou et c'était sous l'empire de ^ et accès de folie bien réelle et qui le

rendait irresponsable, qu'il avait com* mis son odieux crime.

Maintenant, s'il n'avait tant souôert il eût été calme.

Mais le fou, lorsqu'il revient à la raison, ne se souvient pas toujours des actes de son état de folie.

Vandale fait de vains efforts pour se rappeler.

Vaguement, dans les ombres épaisses, reviennent une à une les dernières heures écoulées j le rendez. vous donné à Christiane ; son arrivée inespérée et qui l'avait jeté dans un délire de bonheur, la scène^des passions, de reproches qui avaient suivi... mais là, sa pensée s'arrête ne peut aller plus loin... Un vide

effrayant... Il voulait mourir... Il s'est donc tué ?... Et Christiane ?... Elle a eu peur... elle est partie... sans même le secourir ?... Il pressent que d'autres choses se sont passées qui lui échappent Quoi donc ? Ah ! s'il

pouvait voir ! Avec des efforts inouïes, il se redrese, s'assied sur le tapis, le dos contre une chaise renversée Il a des allumettes sur lui ... .

un peu de lumière jaillit il regarde

Près de lui le revolver...

Et là, sous ses yeux, Christiane affaissée, semblant reposer sur le canapé...

puip, du sang, du sang partout... il en est aveuglé

Alors, en un éclair terrible, il a tout aperçu, il se souvient de tout.

—Je l'ai tuée ! J'ai tué Christiane II...

Il glisse le long de la chaise et retombe...

L'allumette s'est éteinte Les

ténèbres sont revenues... et dans lé silence de cette chambre, on n'entend plus que les soupirs rauques du malheureux que l'épouvante et la douleur affolent

Car il se rend compte de tout...

Il est médecin il est savant

depuis longtemps il s'est étudié lui-même comme s'il s'était agi d'un

indifférent, d'un étranger...

—J'ai été fou 1

Et la peur, la peur horrible de l'ave nir, dans un cabanon de Bicêtre passe

s'empare de lui. . le fait trembler misérablement...

— Non, non, jamais, jamais...

Des forces lui revinrent, il se redresse de nouveau, sur les genoux.

Il ne peut voir Christiane, mais il se tourne du côté où il sait qu'elle est tombée

— Christiane, je ne veux pas que tu me pardonnes toute ma vie se passera à te venger et à me repentir ! !

En se traînant sur les genoux, il sort de cette chambre maudite...

Il traverse la chambre à coucher, ainsi, et ce n'est que sur le seuil, lorsqu'il arrive au corridor, qu'il se redresse et se tient debout

Ce qui lui donne des forces, c'est une vision effroyable...

— Le cabanon I Je ne veux pas

La folie est passée Me sentir pour

toute ma vie, là-bas, dans l'enceinte des

fous pour toujours, pour toujours,

non, non, ce serait un supplice de l'enfer, je ne veux pas...

Il parvient à l'escalier. Ses mains se crispent à la rampe...

Ces ténèbres, partout, sont insupportables ! Et ce silence I Rien autour de lui, que le flottement mou de la draperie, au second étage, quand une rafale l'attire par la vitre brisée

Il descend péniblement, longe le vestibule, ouvre la porte...

La nappe blanche de la neige s'étend devant lui, pour amortir le bruit de ses

pas et pour garder les traces de son

sang.

Le froid vif lui fait du bien... mais il a une soif horrible

Il prend des poignées de neige et les mange goulûment...

Bientôt, la neige lui brûle les entrailles et sa soif redouble pourtant il

ne s'arrête plus... lentement il a descendu le coteau il longe la haie d'e-

piues...

Où va-t-il ? Il ne sait pas ? S'il

est surpris par quelque paysan attardé comment expliquera-t-il ses blessures ?

Il n'y songe pas 1 Ce qu'il veut, c'est

à tout prix s'éloigner de la maison-Neuve Et il marche, il marche, en trébuchant...

Au calvaire, il a une défaillance...

Il tombe, essaye de se relever, les mains enfoncées dans la neige, puis, n'y parvenant pas, reste immobile...

Mais il sait que, s'il ne se relève pas, c'est la mort

Et il ne veut pas mourir...

Il veut que toute sa vie rachète le cru me qu'il a commis Se tuer, ce ne serait rien ! Une seconde d'angoisse, et puis c'eût été fini... Mais sa mort eût été une délivrance...

Et il ne voulait pas de cette délivrance.

Après des efforts surhumains, il se trouve de nouveau debout. La nuit trop noire l'empêche de distinguer la meurtrissure ensanglantée que son corps a laissée sur la neige. <

Avec des poignées de cette neige, il étanche la blessure du crâne qui le fait cruellement souffrir.

Il a entr'ouvert ses vêtements et il lave aussi la double blessure de son côté.

Cela lui fait un peu de bien...

Alors, il se hasarde dans la plaine toute blanche Il sait que la forêt d'A-

latte n'est pas loin Comme une bête

blessée, traquée de près, qui sait que peut-être elle trouvera dans les fourrés un repaire où s'étanchera son sang, où se guérira sa blessure, c'est à la forêt qu'il songe, vers la forêt qu'il se dirige..

Et c'est là, en effet, qu'il s'engage enfin, qu'il s'engouffre, qu'il disparaît, à bout de forces, râlante . prêt à crier au secours dans l'agonie qui commence et lui enlève son courage...

Mais la forêt, devant lui, au bout d'un quart d'heure de marche, s'éclaircit tout à coup.

La haute futaie de hêtres et de chênes fait place à une coupe.

Et dans cette coupe il distingue va.guement une cabane...

Il s'y traîne..

Oui, c'est une sorte de hutte construite en terre battue, vaste, et pareille à une hutte de sauvage.

D'un trou pratiqué sur le haut du cône, de la fumée sort.

La hutte est habitée par un charbonnier et sa femme... Barbade...

Il 8*eÇ[ron ire là, au bas de la porte, «n criant :

— A moi ! secourez -moi I

Et ses deux poings, mollement, s'abattent sur la porte pour l'ébranler.

Elle s'ouvre, car il a été entendu.

Un homme paraît qui se baisse vers le blessé :

— Qu'est-ce qu'il y a î qu'est-ce que vous voulez ?

Jean Vandale se soulève sur les mains il réunit ses dernières forces dans un suprême efiort et il balbutie :

— Cachez-moi !... sauvez-moi !... Gardez-moi le secret et \e vous récompenserai...richement, .oui, je vous ferai riche... je le jure...

Et il retombe inanimé, presque mort d'épuisement et de fatigue.

Barbade gratte vigoureusement les broussailles de ses cheveux. Il flaire un drame, un mystère, des choses pleines d'ennuis peut-être pour lui... il hésite...

Mais derrière lui, une petite femme maigre, sèche comme un copeau, apparaît, le pousse, sort et regarde.

— Tu as entendu, Cémrine ?

— Oui, à peu près... il a dit qu'il nous ferait riches...

— Eh bien, qu'est-ce que tu en penses ?

— Je pense que même s'il n'avait rien dit, nous ne le laisserions point mourir là, bien sûr... Et à plus forte raison puisqu'il nous a fait une pro^nesse pareille.

— Alors, faut transporter le colis à la maison ?

— Et tout de suite, si tu ne veux qu'il trépasse dans cette neige Moi,

je ^ais rallumer du feu Il y a encore de l'eau-de-vie dans le fond de la bouteille.. Tâche de lui en faire avaler un peu. ..ça le ravigotera...

Barbaié n'hésita plus.

Il .en leva Vandale, comme une plume dans ses robustes bras ....

La porte de la hatte se referma soigneusement...

Et bientôt une large colonne de fumée, sortant du toit, iniique que la femme venait de jeter sur le feu une brassée de sarments.

La forêt, sous son tapis de neige, gardait son silence de mort.

Et depuis longtemps les chouettes ne hululaient plus.

Aux prises avec la vie

Pendant cinq jours Césarine Barbadé ne sortit plus de la hutte j ou, si elle sortit, elle ne resta pas longtemps dehors et pendant son absence, elle eut soin de fermer la parte.

C'est que pendant ces cinq journées, Jean Vandale eut le délire.

Au bout de ce temps-là, il fut mieux.

Barbadé travaillait dans le bois et ne s'occupait pas du malade. A midi et le soir, quand il rentrait pour manger et dormir, il demandait seulement :

— Eh ben, la femme, comment qu'y va?

Elle le renseignait.

Dans la semaine suivante, Barbadé eut besoin d'aller jusqu'à Barberie et ne revint qu'à la nuit.

Dans les auberges du village où il avait fait les pausses obligatoires, on ne parla que de la maison-Neuve et du mystérieux drame qui s'y était déroulé.

Il dressa l'oreille et bientôt fut au courant.

Les dates coïncidaient trop exactement avec tous les détails connus pour qu'en son esprit s'élevât le moindre doute.

Mais les paysans ne se gênaient pas pour dire que ce n'était point là un crime vulgaire, ayant eu par exemple le vol pour mobile; ils adondaient en récits de fantaisie desquels il resortait clairement que Christiane avait été assassinée après une scène de jalousie,

Baroadé ne comprenait pas très bien que la jalousie]pût faire d'un honnête homme un meurtrier ; il n'y réfléchit pas longtemps du reste, enchanté, au fond du cœur de n'avoir pas donné l'hospitalité à un volear de profession.

Il eut soin d'annoncer la nouvelle à sa femme, en rentrant à la coupe des Cinq-Chêties.

— l'u sais, la femme il parait, que c'est par amour 1!

Les femmes, quelles qu'elles soient, s'attendrissent à ce mot d'amour et Césarine Earbadé se rappelait encore qu'elle avait été jolie et qu'on l'avait courtisée quand elle avait la taille droite et mignonne, toutes ses dents blanches et les yeux éclatants.

Tout de même, comme il fallait qu'il aimât, cet homme, pour avoir tué, et sans doute pour avoir voulu se tuer par amour 1

Elle ne pouvait pas le soigner mieux qu'elle ne faisait mais elle y mit plus de curiosité, plus d'intérêt... , ^

Dans ces cinq premiers jours, ce furent, du reste, des soins très rudimentaires que Jean reçut j il était dans une torpeur absolue qui l'empêchait de bouger, de parler.

Quand il put parler, il indiqua quelques remèdes que Barbadé alla chercher dans uce pharmacie de Senlis,

C'étaient, heureusement, toutes des choses que l'on pouvait donner sans ordonnance.

Mais chez le pharmacien, Barbade rencontra un brigadier forestier d'Alatte, Lisparlet, qui lui dit, avec surpri-

— Tiens, Barbadé, il y a donc quelqu'un de malade, chez vous?

—Oui dit le charbonnier très embarrassé et pris au dépourvu.

— La femme ?

— Justement...

—Et de quoi est-elle malade ? ... Ça n'est pas de la laDgue qu'elle soulffie, hein ?... Bien qu'à v'rai dire, ça ne pourrait lui faiieque du bien en l'obligeant à se reposer...

Non, bien sûr, ça n'est pas de la

langue...

— Alors, de quoi ?

Barbadé toussa, essuya son noir visage où de la sueur — une bueur d'angoisee coulait, puis, en riant :

— Oh ! ça n'est rien... c'est depuis la neige. ... on est si mal logé. La femme a pris froid... Et puis, ça lui est descendu comme ça dans le dos, dans la poitrine et daDs les jambes... Elle ne sait quasiment plus ni respirer, m bouger...

Le brigadier répliqua, en pentant à autre chose :

— Espérons que ça ne sera rien...

Mais le pharmacien consultait l'ordonnance remise par Barbadé et il avait l'air très intrigué :

— Dites-moi, mon bonhomme, votre femme, selon vous, aurait une fluxion de poitrine ?

— Oui, justement, m'sieur le psarmacien, elle a une chose., de ce que vons dites là

Elle a été visité par un médecin ?

— Pas encore.

—Qui vous a remis cette manière d'ordonnance qui n'est pas signée ?

Barbadé s'esswya encore.

Mais il ne manquait ni de ruse, ni de présence d'esprit ?

— C'est un chasseur parisien entré chez nous, et qui, en voyant ma femme qui geignait, a dit comme ça que ça la guérirait.

— Votre chasseur parisien est un mauvais plaisant votre ordonnance ne comporte que des remèdes propres à guérir une blessure récente . . Extrait de Saturne bandes de toile

charpie borïquée... sparadrap... Elle a donc une fluxion en dehors, votre femme, et pas en dedans ?

Barbadé touEsa vigoureusement.

Le brigadier forestier écoutait, très amusé.

— Faut vous dire, monsieur le pharmacien, qu'en se débattant dans son lit, sous la souflrance, elle a tombé sur des bûches et a s'a blessée, oui, a s'a bien blessée, même... la pauvre femme... et qu'a me criait : Je sais pas si je soufifre pas pu dehors que dedans...

Il toussa, cracha, s'essuya les yeux du revers de sa manche, ce qui lui remit une couche de noir sur la figure.

Le pharmacien haussa les épaules et donna ce qu'on lui demandait.

Barbadé paya en déployant avec précaution un billet de cent francs. 11,'avait d'autres achats à faire à Senlis et Vandale lui avait remis ce billet.

— Mazette, dit le brigadier, on roule sur l'or, dans le charbonnage ?

Barbadé fit semblant de ne pas entendre et partit.

Le forestier lui-même, étant servi, reprit le chemin d'Alatte. En passant

dans l'avenue qui longeait la taille des Cinq -Chênes, il pensa à la femme de Barbadé.

—Au fait, j'ai le temps, dit-il ,je

vais m'informer de sa santé...

Et il enjamba le fossé et sauta dans la coupe.

Il n'avait pas fait deux cents mètres qu'il s'arrêtait, les yeux écarquillés, devant Césarine elle-même, alerte et bien portante, qui trottinait dans la vente en ramassant du bois.

La porte de la hutte était soigneusement close . .

— Ah ! ça, j'ai la berlue.

—Et pourquoi ça, monsieur le brigadier ?

— Je viens de rencontrer votre mari chez un pharmacien de Senlie...

Céearine fit un léger mouvement.

Et sans paraître y prendre garde, elle écouta très attentive...

— Il criait par dessus les toits que vous étiez à l'article de la mort ......

Césarine comprit.

Elle se mit à tousser d'une voix si rauque que c'était à faire frémir. Des larmes lui vinrent aux yeux, tant elle faisait des efforts. Et elle appuyait les mains sur sa poitrine plate...

— Ah ! mon Dieu ! ah ! mon bon Dieu I

— Justement, la poitrine, mais il disait aussi que vous ne pouviez pas bouger...alors, ça va mieux. .

— Oui, un petit peu Après son

départ, j'ai voulu me lever ça m'a

réussi et alors je me suis mise à la besogne dans la vente...

— C'est juste... et la blessure ?

La Barbadé, stupéfaite, regardait le brigadier sans comprendre.

Le brigadier commençait à flairer quelque mystère.

Prise au dépourvu, la charbonnière ne savait que trouver ?

— Que blessure ? murmurait-elle . .que blessure ?

— Mais oui, vous saviez bien, en tombant sur des bûches.

— Moi, je suis tombée sur des bûches ?

— Oui, et même que vous disiez que ça vous faisait aouHrir encore plus en

dehors qu'en dedans

—Ah ! j'ai dit ça ? j'ai dit ça ?

Elle était affolée.

Heureusement, le brigadier , n'insista pas.

— Allons, au revoir, femme, et meilleure santé...

— Au revoir, monsieur le brigadier...

Le forestier s'éloigna, mais quand il fut dans la futaie, il s'arrêta, et longuement se mit à examiner la hutte.

— Ou bien elle a bu un coup de trop, se disait-il, ou bien il y a là-dessous quelque chose de louche.

Lorsque Barbadé rentra, Césarine le mit au courant.

— Bon, dit le charbonnier, ouvrons l'œil. Je te charge de faire le guet ! Si demain et les jours suivants tu surprends le brigadier en train d'espionner par ici, laisse le faire et n'aie pas

l'air de t'en apercevoir C'est qu'il

se doute de quelque manigance «.

—Et alors?

Alors nous avertirons le blessé et nous le ferons déguerpir, voilà tout... Il ne serait plus en sûreté chez nous !

— Je veillerai, dit la femme.

Le lendemain, le surlendemain, un peu à toutes les heures du jour, et même la nuit, Barbadé et sa femme purent voir le brigadier Lisparlet qui semblait avoir pris les Cinq-Chênes comme un but de promenade quotidienne. Les deux charbonniers, très fins, ne lui adressèrent pas une seule fois la parole et passèrent même souvent près de lui, sans faire attention, comme s'ils ne l'avaient pas vu derrière les fourrés où il se cachait.

Une fois, ils le surveillèrent à son tour.

Le chasseur devenait gibier sans s'en douter.

Ils le virent qui, doucement, avec précaution, se coulait dans la vente,jusqu'à la hutte, poussait la porte.

Mais la porte résista.

Il colla son œil contre une jointure qui bâillait, mais il ne vit rien probablement, car ensuite il essaya d'écouter. Il parut ne pas être plus heureux et bientôt reprit le chemin de la futaie.

Deux jours se passèrent. On ne l'aperçut plus. ,

Un matin Barbadé et sa femme venaient de sortir, l'homme pour travailler, la femme pour ramasser du bois et préparer sa cuisine ; un peu de dégel était venu ; la température était presque douce.

Au moment où ils mirent le pied dehors à l'aube encore grise, ils se trouvèrent en face de deux gendarmes de Senlis qui semblaient les attendre. Ni l'homme ni la femme ne parurent surpris. La femme ne les salua pas. Seulement, Barbadé cria :

— Eh ! eh ! pour c'te fois v'ià le dégel I

— Oui, fit un gendarme... Nous venons de faire une tournée de nuit et nous avons les pieds rudement moaillés. .

Et l'autre en riant :

— Sans compter qu'on serait joliment bien devant un bon feu

— Oh ! ce n'est pas le b<>is qui manque, fit Barbadé et si vous voulez entrer

dans la hutte

Les deux hommes échangèrent un coup d'oeil rapide. Ils paraissaient surpris. Barbadé et la femme riaient sous cape.

Ils entrèrent

La hutte était vide 1

Se réchauffer les pieds n'était qu'un prétexte pour entrer. Ils ne restèrent que quelques minutes, coulant un grand en dessus autour d'eux... Mais impossible de rien cacher là-dedans... Il remarquèrent seulement qu'il y avait eu deux lits ; une paillasse restait à l'endroit du second. C'était tout.

Alors, ils quittèrent bientôt la place en remerciant.

Et sur le seuil, Bardabé les regarda partir, sa face coupée en deux par un large rire qui lui lendait la bouche jusqu'aux oreilles.

La veille au soir, Jean Vandale avait quitté la hutte et Barbadé l'avait dans .'obscurité, soutenu, porté plutôt jusqu'à la gare.

Un grand manteau noir, à capuchon rabattu sur sa tête, déguisait les traits du jeune homme et dérobait le bandeau qui entourait la blessure du crâne.

Ce fut Bardabé qui prit, au guichet, le billet pour Paris. i

Dans le compartiment, Vandale se trouva seul. Le roulement du train le faisait souffrir cruellement et dans le court trajet de Senlis à Paris, il eut deux faiblesses.

A Paris, deux facteurs lui prêtèrent leur aide, mais il ne sortit pas de la gare et quand il se sentit un peu plus fort, il reprit un billet pour Sarcelles- Saint- Brice,

Il savait que le moindre indice pouvait mettre la police parisienne sur ses traces et qu'il lui était impossible de regagner son domicile de la rue de Grenelle-Saint-Grermain.

Le soupçonnait-on ? Il l'ignorait.

Tout ce qu'il avait appris, c'est que le meurtre de la Maison- Neuve avait été découvert, grâce aux traces laissées sur la neige. Bardabé l'avait renseigné làdessus.

La visite des magistrats lui était connue, également, et l'interrogatoire du maire et de Jacques Frioud.

Bardabé affirma qu'il n'entendait pas prononcer le nom de Vandale.

Mais ce qu'il ne put lui cacher, c'est que l'opinion publique considérait ce drame comme un drame d'amour.

Rien n'apparut sur le visage impénétrable de Vandale,à cette révélation qui lui disait le déshonneur public, le déshonneur immérité de cette femme ! On eût dit que cela le laissait indiffèrent 1 .

A qui rêvait-il ? Quels projets étranges se formaient en lui ?

La soirée était très avancée lorsqu'il arriva à Sarcelles-Saint-Brice. Dans le trajet, encore, il avait été pris d'une faiblesse. Mais de temps à autre il portait un flacon à ses lèvres et buvait une gorgée. Cela lui rendait des forces.

A la gare, il se raidit, malgré ses tortures, pour que personne ne le secourût, afia de n'être point remarqué.

Il y réussit. Il sortit de la gare sans attirer l'attention.

Longtemps, longtemps il marcha, s'arrêtant presque à chaque pas, se couchant le long du chemm, pour reprendre haleine, pour donner à ses douleurs lancinantes le temps de s'apaiser.

Puis il reprenait sa marche, s'aidant

de deux bâtons ramassés.

Les gens qu'il rencontra le prirent pour un vagabond en quête d'un gîte pour la nuit.

Quelques-uns le plaisantèrent, le voyant chanceler et croyant qu'il était ivre.

Alors, il ee redressait, dans un efifort, domptant les brûlures de sa poitrine et les battements précipités de son crâne.

Eofin, il entra dans un bois, suivit un chemin battu qui montait, avec une pente très douce, jusqu'à des petits bosquets ménagés sous la futaie en forme de charmilles.

C'était le Château des A.beilles là

que vivait son fils adoptif

Peut-être y trouverait-il la sécurité, avec le repos, jusqu'à ce que ses blessures fussent à peu près guéries

Et alors, il mettrait à exécution le projet qu'il avait conçu

Il frappa à la petite porte basse de la maison j il était si faible qu'il avait à peine la force d'élever les bras j les coups ne furent pas entendus.

n cria :

— Rougeard ! Noël ! mon fils, venez à mon secours

Lèvent faisait cliqueter les branches desséchées des arbres. On aurait dit que les rafales prenaient plaisir à couvrir les gémiesements de l'homme.

Enfin, on l'entendit pourtant.

Une fenêtre s'ouvrit au premier étage et Kougeard parut.

— On dirait qu'on a crié mon nom !

Il regardait. La nuit était si épaisse qu'il ne pouvait rien voir.

Il écouta.

Mais Vandaîe était évanoui, au seuil de la porte.

— Je ne me suis pourtant pas trompé

Il crut distinguer une masse noire devant la maison, une masse noire qui avait la forme vague d'un homme couché

— Eh ! la. Eh ! là cria-t-il, est-ce qu'il y a quelqu'un ? Qui êtes-voua ?

£t qu'est-ce que vous voulez ?

Pas de réponse.

Il disparut.

Mais en bas, la porte s'ouvrit bientôt, prudemment, et liougeard avança le bras, qui tenait la lanterne.

Et il eut un cri d'effroi :

—M. Vandale ! ah ! mon Dieu, an dirait qu'il est mort. . . .

La blessure du crâne s'était rouverte et un peu de sang avait coulé sous le bandeau le long du visage

— Eh 1 la femme ! Rosalie ! Rosalie !

Une jeune paysanne, en jupon et camisole de nuit, accourut à son appel, robuste et belle créature, qui avait nourri Noël Labarthe.

Elle aida son mari à transporter Vandale dans la maison.

On le mit au lit.

Quand il revint de son évanouissement,et qu'il se vit entre ces deux braves gens, attentifs à son réveil, il put croire qu'il était sauvé.

A eux, comme il l'avait fait à Barbadé à la vente des Cinq-Chênes, il recommanda le secret le plus absolu.

Mais il ne leur dit rien de son crime, se réservant de leur en faire l'aveu, peutêtre, si cet aveu devenait nécessaire à son salut.

Les quelques jours qui suivirent s'écoulèrent dans le calme le plus absolu.

Vandale avait prié Rougeard de se procurer régulièrement des journaux que le marchand de miel allait chercher au village.

Le jeune homme les lisait attentivement.

Ils continuaient à s'occuper du mystère de Maison-Neuve ; cependant l'enquête n'avait fait aucune découverte ; Vandale sentait grandir l'espoir que son nom ne serait pas prononcé, lorsque tout à coup,comme un coup de tonnerre, éclata le bruit de sa disparition

Et en même temps, parmi les commentaires que cette disparition faisait naître,glissèreDt des allusions, lointaines tout d'abord, puis plus directes...

Enfin, une accu&ation neîte, franche, brutale !

Les journaux disaient que des preuves venaient d'être découvertes,établi8sant les rela'.ions de Vandale avecChristiane

En même temps, on rapprochait les dates.

Et comme la date de sa disparition coïncidait avec le meurtre de Christiane, c'était l'assassin.

Il se vit perdu I

Ces quelques jours de repos l'avaient, sinon guéri, du moins lui avaient rendu des forces, Maintenant, il aurait pu sortir, se promener sans aide. Mais la prudence le retenait au château des Abeilles. Il y passait ses journées enseveli dans une rêverie profonde, les yeux clos comme s'il avait dormi. Il ne pleurait jamais. Seulement son visage exprimait un désespoir intense, et les plis de son front, parfois, trahissaient les remords qui allaient empoisonner sa vie entière. Rougeard et Kosalie n'osaient pas lui adresser la parole quand ils le voyaient ainsi. Du reste, ils avaient un peu de crainte auprès de lui, car, bien qu'il eût gardé f x secret, ils avaient fini par apprend*^ de quel drame il avait été le triste b js. Les journaux, en effet, depuis 0 j le nom de Vandale avait été pron- ce, contenaient tous les jours des détails sur lui. On avait fouillé dans son passé. L'histoire de l'adoption de Noël Labarthe avait été maintes fois racontée. Rougeard avait tout appris à Sarcelles.

Mais ils étaient discrets et avaient pitié de lui.

Quand il était trop sombre, Rosalie allait chercher l'enfant, poussait dans ses bras le petit Noël et les laissait seuls.

L'enfant était habitué à la gaieté autour de lui. Rosalie et Rougeard riaient et chantaient toute la journée.

Dans les premiers jours, devant cet homme qu'il connaissait pourtant, et qui, jadis, venait souvent le voir, le petit s'était mis à pleurer.

Il était grand et fort pour son âge, avait de beaux yeux clairs pétillants de malice et d'intelligence.

Jean Vandale s'était attaché à ce petit être comme s'il y avait eu vraiment entre eux deux, un lien de chair.

Il se jjromettait, justement cette année-lfc, de le reprendre aux Rougeard et de le garder auprès de lui à Paris où il lui eût donné une gouvernante.

Et cela eût rempli son cœur. Cela eût peuplé sa solitude.

Maintenant, il tremblait à la pensée que la vie de ce petit être était à la merci d'un hasard et que si, lui, venait à tomber entre les mains de la justice, l'enfant peut-être, serait destiné à une vie de misère dans le monde des abandonnés.

Rosalie avait raison quand elle poussait ainsi Ndel dans les bras de son père adoptif ; le spectacle de l'enfant, dans sa naïve gentillesse, dans son inconscience de la vie,pouvait seule amollir son cœur.

Peu à peu, malgré ce sombre visage, Noël s'était habitué à lui.

Rosalie surprit deux fois Vandale à pleurer, en carressant d'une main lente et douce les cheveux bruns du petit.

Elle se retira sans se montrer.

Mais elle entendait Noël attristé qui demandait au médecin :

— Petit père, pourquoi que tu pleures î

Vandale soupirait profondément et l'embrassait avec passion.

Sur le conseil de Rougeard, Vandale s'entourait de toutes les précautions possibles.

Il ne couchait pas dans une chambre du Château des Abeilles. Tous les soirs, craignant quelque surprise nocturne, il remontait à l'aide d'une échelle dans un réduit du grenier qui prenait jour par le toit. On lui avait installé un lit.

Quand il y avait grimpé on retirait l'échelle. Vandale, alors laissait retomber la trappe. Et par-dessus, pour en dissimuler les rainures, très régulièrement, tous les soirs, Rougeard pendait avec des ficelles et des clous tout un attirail d'oignons, d'échalottes, des haricots, de saucissons et des jambons. On ne se fût point douté d'une trappe au-dessous.

Or, un matin, alors que Vandale venait de se réveiller, et qu'il frappait cornme d'habitude contre le plancher pour avertir Rougeard et se faire apporter l'échelle, le paysan accourut.

Au lieu d'obéir, il attendit que le médecin soulevât la trappe.

Et alors, très vite, il lui dit :

— Monsieur Vandale, j'ai peur que votre retraite soit connue, ou du moins que l'on soupçonne quelque chose...

Depuis ce matin, je vois rôder dans le

bois de drôles de particuliers Restez

donc tranquille ne bougez pas .. et

comptez sur moi pour vous ji.vertir... Je vais ouvrir Pœil. . . .

La trappe fut refermée.

Qui avait pu dénoncer sa retraite ?

Peut-être ne se doutait-on de rien encore, et voulait-on s'assurer seulement ? La police s'était souvenue de Lise Labarthe, de Noël et de son adoption. Elle avait su dans quel paya l'enfant étaitV élevé. On lui avait dit l'affection paternelle de Vandale pour le petit délaissé. Alors, un soupçon était venu... Vandale n'avait-il pas tenté de se rapprocher de l'enfant?... N'était-ce pas là qu'il avait cherché asiie ?.. Et depuis deux jours déjà deux agents rô Paient dans les environs du Château des Abeilles.

Grâce aux précautions prises, ils n'avaient encore rien aperçu. La maison était isolée au milieu des arbres et pardessus le toit s'inclinaient de grosses branches de chêne.

Il n'y eut cependant point d'autre alerte ce premier jour.

Seulement, le soir, Rougeard voulut faire une tournée aux alentours et il put constater que la surveillance ne s^ relâchait point. En somme, Jean Vandale était à la merci d'une perquisition. La situation devenait grave.

Vandale se trouvait prisonnier.

Le troisième jour, vers le soir, à la nuit tombante, deux hommes entrèrent et se firent servir une bouteille de vin et du miel.

Rosalie fit un clin d'œil à Rougeard.

Ces consommateurs sentaient d'une lieue leur préfecture.

Rougeard alla, du reste, les regarder, sous le nez et les reconnut pour ceux qui depuis quelque temps, montaient la garde auprès de la maison.

Ça brûle ! ça brûle ! souffla-t-il dans l'oreille de sa femme.

Tiois coups frappés contre le plancher de la trappe, intervalles réguliers, avertirent Vandale de se tenir sur ses gardes.

Tout avait été prévu en cas d'alerte.

Cependant, tout en mangeant et buvant, les deux hommes se taisaient.

Ce ne fut qu'au bout d'ua quart d'heure que l'un d'eux demanc? :

— Dites donc, est-ce qu'on pourrait coucher ?

— Non, nous ne donnons pas à coucher, fit Rougeard poliment.

— Une fois n'est pas coutume... Vous avez Dien une petite chambre

Non. Et puis, ce n'e&t pas notre habitude mais vous t^-ouverez facilement votre affaire à Ecouen, à. Sarcelles ou à Saint-Brice.

L'homme ne répliqua pas. Ils redemandèrent du miel et du pain.

Rougeard ne vojlut pas avoir l'air de se méfier d'eux et fit un signe à sa femme. Rosalie comprit et allant et venant sortant ou rentrant, se mit à faire son ouvrage comme s'il n'y avait eu là personne. Au dehors, Rougeard achevait de rentrer du bois dans la remise.

Tout à coup, on entendit des sabots qui dégringolaient l'escalier du premier étage.

Noèl parut, un livre d'images à la main, et alla s'installer devant la chemi née,a8si3 par terre, l'image sur une chai. se.

Et gravement, très intéressé, il se mit à tourner les feuilles.

Rosalie, en rentrant, fut inquiète de le voir là.

Elle voulut l'emmener. Noël pleura, s'y refusa.

Les deux agents, alors inten vinrent, en riant :

— Pourquoi ne voulez-vous pas qu'il se chaufie, ce petit homme ?

— Parce qu'il est un peu enrhumé. Ici il y a toujours des courants d'air et je lui avais recommandé de ne pas quittf^r notre chambre... Allons Noël, monte làhaut, mon petit

Sa parole était brève et nerveuse. Elle avait peur que le petit ne parlât. Et lui, croyant qu'elle était fâchée, pleurait plus fort.

Un agent se leva,alla prendre le petit l'embrassa et le tint sur ses genoux.

Il le fit sauter en lui chantant une

chanson gaie, jusqu'à ce que Noël se fût mis à rire, et alors •

— Attends, ie vas te montrer ton livre dMmageg

Et il trouva lui-même les pages en trouvant les explications drôles quiamusaient fort le petit,

— Elles sont superbes, tes images. ...

Qui est-ce qui t*a fait ce beau cadeau ?

— C'est petit père... Et il m'apprend à lire dans le livre... Je sais déjà mes lettres....

Et puis je compte aussi sans me tromper jusqu'à vingt.

—Comment, c'est votre mari qui lui sert de maître d'école ? fit l'agent à Rosalie qui écoutait toute pâle et anxieuse.

Mais l'enfant interrompant :

— Pas mon papa d'ici, mais, l'autre, petit père qui habite Paris...

—Tu en as donc deux, des papas ? fit l'agent avec un gros rire à l'adresse de la jeune femme,

Rosalie voulut prendre l'enfant :

— Allons, viens, petit, je vais te donner ta soupe et tu iras faire dodo... Dis bonsoir au monsieur...

L'enfant allait obéir, docilement.

Mais l'homme recommença à chanter et à le faire sauter.

Et Noël se remit à rire.

— Et comment s'appelle-t-il, ton papa-gâteau, celui de Paris ?

— Il s'appelle petit père. .

Et tu le vois souvent ?

— Oh ! oui, il venait souvent me voir parce qu'il m'aime beaucoup, mais depuis l'autre jour il habite ave", nous...

L'agent fit un brusque mouveaaent et regarda son collègue.

Celui-ci ee leva et sortit assitôt, lente ment, et tout en roulant une cigarette.

Rougeard rentra au même moment.

Ronalie lui glissa, à l'oreille, rapidement :

— Il est perdu l'enfant va tout

dire

Rougeard garda son eaog-froid. Et sans même jeter un coup d'œil sur l'agent, il prit une faux, la démancha, en examina le manches avec attention,

puis la remmancha et pour lui donner plus de solidité et l'enfoncer davantage, ii cogna le manche trois fois de suite avec vigueur, contre le plafond de la chambre dans un coin qui correspondait avec l'escalier.

L'argent ne prit point garde.

Rougeard reposa sa faux et ses mit à siffler entre ses dents.

— Alors, tu le vois maintenant tous les jours, ton petit père ?

— Mais oui... Tout à l'heure, il me ra» contait des histoires..

— Lesquelles ?

— Celle du Chaperon rouge et l'histoire du Petit Mouque

L'argent embrassa le petit et le mit par terre.

Va, maintenant, manger ta soupe et faire dodo

— Bonsoir, monsieur.

Bonsoir, mon gros bébé...

Et se retournant vers Rougeard et Rosalie qui restaient interdits :

— Jean Vandale est chez vous ! dit-il brusquement.

Mentir était inutile. Rougeard le comprenait bien. Mais, pour certaines raisons, il voulait gagner du temps.

Il se mit à rire.

— Qu'est-ce que ça peut vous faire, à vous, mon brave ?

L'agent tira sa carte et la lui montra.

— Ah ! ah ! un mouchard ! Eh bien, qu'est-ce qu'il y a pour votre service.

— Conduisiz-moi auprès de M. Vandale.

— Pourquoi faire ? Pour une consultation ? ce n'est pas ici Paris, rue de

Grenelle -Saint-Germain Vous êtes

donc malade ?

La conversation' aurait pu durer longtemps. Elle fut interrompue par l'arrivée du second agent qui rentrait avec un grand et gros homme à favoris grisonnants, qui tout de suite et sans autre préambule montra à Rougeard sa ceinture tricolore.

— Je suis commissaire de police et j'ai un mandat d'arrêt contre Jean Vandale Vous le cachez dans votre maison...

— Pas du tout, et je ne sais pas pourquoi M. Vandale se cacherait. Il est ici

chez lui, auprès de son fils adoptif. Il

entre, il sort, il se promène 11 part

il revient Je n'ai rien à y voir...

De telle sorte ?

— De telle sorte qu'il était chez nous aujourd'hui, comme ça lui arrive souvent,mais qu'il est peut-être bien reparti pour Paris

Le commissaire de police fit un signe aux deux agents.

— Fouillez la maison !

Rosalie regarda Rougeard avec angoisse. Rougeard n'était pas assuré.

Les deux agents disparurent.

On les entendit qui allaient et venaient un peu partout, ouvrant toutes les portes, bousculant tous les meubles.

Bientôt ils reparurent, l'oreille basse.

— Rien, dirent-ils et pourtant il

est là Il était là tout à Pheure...

Noël avait fini de manger sa soupe.

Rosalie le prit dans ses bras pour le déshabiller et se dirigea vers l'escalier ; un mot du commissaire l'arrêta.

— Restez !

Alors, un des agents, caressant l'enfant.

— Et où couche-t-il, ton bon petit père quand il vient te voir et t'apporter des joujoux 1

— On lui ouvre la porte du plancher et puis papa Rougeard tout de suite y raccroche les oignons et les jambDus...

— Ah ! le p"iuvre petit, le pauvre petit ! murmurait Rosalie.

Quant au paysan, son visage exprimait la colère et le mépris.

— Une trappe, probablement

dit le commissaire Cherchez là-haut.

Et lui-même monta, en obligeant le paysan à le suivre.

Ils n'eurent pas de peine à trouver les oignons, les aulx, les échalottes et toute la provision d'hiver du ménage.

Vous avez une échelle ?

— Oui, dit Rougeard qui n'entendant aucun bruit au-dessus de sa tête, semblait depuis quelques seconded plu^ assuré Oui, j'en ai une mais je ne

sais pas où elle...

Eh bien, nous nous en passerons...

dit un agent.

Il s'arc-bouta solidement contre le^ mur et l'autre grimpa sur ses mains jointes, et de là sur les épaules.

Puis d'un effort vigoureux de ses bras tendus, il souleva la trappe et la fit basculer à Tintérieur, emportant ses jambons, ses saucissons et le reste, puis s'accrochant au rebord du plancher, il s'enle a à la force du poignet, et sauta dans le grenier...

Le grenier était vide...

Rougeard riait.

— C'est la chambre de l'ami... Dam !

vous savez, on fait ce qu'on peut

La figure désappointée de l'agent furieux reparut au bord du trou.

— Personne, monsieur le commissaire.

Envolé

— Pouvâit-il donc sortir de là autrement que par la trappe ?

— Oui, par le toit mais avec une

échelle Et il n'y en a point....

— Alors, c'est qu'il se sera douté d'un danger et avant que vous ne fussiez là, il avait pris la clef des champs ?

— Peut-être bien.

Ils descendirent, fouillèrent au dehors un hangar, la remise, sondèrent jusque dans des tas de fagots, sous des bottes de paille, mais leurs recherches furent infructueuses : l'oiseau s'était échappé.

Ils quittèrent le Château des Abeilles, de méchante humeur.

Mai3, sur les instructions du cimmiasaire de police, la surveillance n'en continua pas moins autour de la maison.

Jean Vandale avait entendu le premier avertisssement donné par les Rougeard de se tenir tranquille dans sa cachette. Depuis que le paysan avait éventé la surveillance des agents. Vandale retirait l'échelle par la trappe et la conservait auprès de lui.

Le premier avertissement voulait dire :

—Soyez sur vos gardes, mais rien ne presse ! . , . .

Le second :

— Partez, on est sur vos traces !

Quand Rougeard frappa pour la deuxième fois, Vandale n'hésita plus.

Il appliqua l'échelle contre le mur,

près de la prise du jour ménagée dans le toit, y grimpa, passa sur le toit, et là, se maintenant contre la cheminée, il retira l'échelle. La nuit, très noire, favorisait sa fuite.

Descendre de ce toit n'était pas chose difficile, même pour un convalescent ; des branches énormes de chêne, nous l'avons dit, formaient un berceau au-dessus de la maison.

Il y grimpa, s'acheminant lentement vers le tronc.

Quand il fut là, il se laissa dégringoler dans le jardin.

C'était le moment où les agents commençiient leur perquisition.

Vandale se coula dans les fourrés du bois et disparut au milieu des , ténèbres, sans faire de bruit.

Il était sauvé.

r<*étrauge confession

*;M. d'Aigurande, le procureur de la République de Senlis, habitait en dehors et tout près de la ville une jolie maison perdue dans de grands arbres.

Cette aOaire avait fort occupé le parquet de Senlis qui, laisssant à la police parisienne le souci de recnercher Jean Vandale, ne s'était occupé, surtout, que des causes morales qui avaient déterminé le crime. La présence de Christiane à Mais 3n- Neuve, ce rendez- vous avec ce jeune homme qu'elle ne voyait point à Paris, il est vrai, mais qui avait été son ami d'enfance, le subterfuge dont elle s'était servie le jour de son départ pour cacher ce voyage à Mme Richardier, tout indiquait qu'elle était coupable. La lettre trouvée par Richardier et qui avait mis la justice sur la piste de Vandale jetait cependant qufdgue indécision sur l'état d'âoae de Christiane et du méiecin. Cette lettre était, en eôet, d'un homme qui aimait passionnément, mais non d'un amant ?

Pourtant l'enquête la plus minutieuse, poursuivie à Paris, n'avait pu relever contre Christiane la moindre charge.

Sa vie sepasaait tou jours au grand jour.

jamais le moindre prétexte pour rester seule à la maison, ou pour sortir seu . le.

Seul, au milieu de ces doutes au milieu de ces soupçons M. Richardier ne savait où donner de la tête.

Et la certitude qu'il avait de l'honêteté de sa femme troublait parfois les magistrats profondément.

Il restait inébranlable dans sa foi, dans son amour !

Tel était le problème insoluble auquel se heurtait l'opinion tout entière, passionnée et toujours vibrante.

Ces quinze jours passés de discussions ardentes et de mystères n'avaient pas émoussé la curiosité publique.

Christiane morte avait d'ardents défenseurs et d'ardents ennemi».

Un soir des premiers jours de janvier, M. d'Agurande travaillait chez lui, dans son cabinet, lorsqu'un domestique vint lui apporter une lettre en disant :

— Si monsieur le procureur veut bien en prendre connaissance ? Il paraît qu'il

y aune réponse L'homme attend

en bas, dans le jardin ?

M. d'Aigurande ouvrit la lettre.

Bile disait seulement :

" Veuillez me recevoir et m'entendra.

'^ Je suis un intermédiaire entre vous et " un homme dont la passion a fait un *< grand coupable. Cet homme n'est plus. " j'ai reçu l'aveu de ses remords. Et je '< lui obéis en venant à vous. Ne me re- " fusez pas. La justico humaine y trouvera son profit. "

La lettre était singulière. M. d'Aigurande réfléchit longtemps avant d'y répondre. Un instant l'atfaire de la Maison-Meuve lui paisapar l'esprit. Vandale était-il mort ? Etait-ce sa confession qu'on lui envoyait ?

— Quel est cet homme ? demandat-il au valet de chambre.

— Entre deux âges, plutôt vieux et l'air malade et triste.

— Où est-il ? Ne pourrais-je le voir avant de le faire monter ici ?

— Il n'est point passé par la maison.

Il est venu droit à la cuisine, a remis sa lettre, puis est ressorti dans la cour...

M. d'Aigurande alla soulever le rideau d'une fenêtre et regarda.

Il aperçut une eilhouette, dans la nuit sombre, immobile contre un arbre, la tête baissée, le dos voûté et qui lui parut vêtue d'une longue houppelande descendant jusqu'aux pieds

— Il fait trop noir. Je ne ais distinguer ses traits.

— Oh ! il n*a pas l'air an méchant homme, mais plutôt mal ureux.

— Amène-le-moi.

Le cabinet de travail vaO M. d'Aigurande était situé au rez-de-chaussée, de telle sorte qu'il équivalait presque à un premier étage.

Deux lampes était allumées, l'une sur une table-bureau devant laquelle se tenait le magistrat, l'autre sur le second bureau encombré de livres, au fond de la pièce. De larges abas-joiir rabattaient la lumière. M. d'Aigurande enleva celui de la seconde lampe. Le cabinet fut vivement éclairé.

Des pas s'arrêtèrent. La porte s'ouvrit, se referma.

Et un homme, d'aspect pauvre et humble, se tint debout les yeux baissés, soit qu'il eût peur de ce juge qui était là, soit que la lumière lui eût fait mal... Il tenait à la main un chapeau mou...

Et ea tête aux cheveux coupés de très près, était entourée d'un large bandeau noir sans doute pour cacher quelque blessure, ou quelque cicatrice récente....

Il eût été difficile de lui assigner un âge. Sa figure était très brune, très maigre, et comme ravagée parlasouflrance.

Les yeux extrêmement noirs, brillaient de fièvre sous l'arca le eourciiière très accentuée. Et les cheveux étaient tous blancs. Le visage était rasé. C'était une physionomie intéressante, point banale, sur laquelle se lisaient des souffrances mystérieuses, qu'accusait encore l'attitude courbée de l'homme presque petit.

M. d'Aigurande, silencieusement, lui indiqua une chaise.

L'inconnu y tomba, lourdement, bien plus qu'il ne s'assit comme s'il avait été vaincu par une énorme fatigue,

— J'ai lu votre lettre... expliquez-vous dit le magistrat.

L'hoojme inclina la tête. 11 semblait rêver et ne répondait pas.

M. d'Aigurande ajoutait :

— Et d'abord, quel est votre nom ?

Qui êtes-vous ?

— '^n rTi^ ia suis, monsieur, vous le vcy. z j« suis malade et malheureux.

Quant à mon nom vous ne le con-

naissez pas et il ne vous apprendrait rien... iîkîais je prononcerai tout à l'heure un nom qui vous intéressera

davantage et en faveur dupuel, sans

doute, vous m'écouterez avec toute votre attention

— Ce norn ?

— Jean Van laie !

Le magistrat eut un mouvement nerveux qui trahit sa surprise. Il reprit son sang-froid. 11 devinait qu'il allait connaître, peut-être, le secret du drame qui l'avait tant préoccupé lui et la France tout entière. Des âmes fermées, mystérieuses, allaient s'ouvrir pour lui dévoiler leurs passions, leurs rêves et leurs fautes. Et un soupçon lui vint tout à coup :

— Est-ce que cet homme n'était point Jean Vandale lui-même ?

Et il le regardait ardemment.

L'homme comprit sa pensée, car il dit, en secouant la tête :

— Jean Vandale est mort !....

Il se leva, péniblement, s'approcha de M. d'Aigurande.

Et là, il se tint en pleine lumière, sans crainte apparente ; seuîèment, comme fil toujours la lumière trop vive lui avait fait mal, il baissa les paupières qui voilaient i'éclat fiévreux de ses yeux sombres.

Des yeux de malade ou des yeux de fou.

M, d'Aigurande put aiasi l'examiner à son aise.

Etait-ce Jean Vandale ?

Lorsque Richardier avait apporté à la justice la lettre trouvée dans la robe de Christiane, lorsque fut connue la coïncidence de la disparition du médecin avec la date du meurtre de la jeune femme, il n'y eut plus de doute possible sur la culpabilité de Vandale.

Dès lors, on envoya partout son signalement.

Mais à moins de signes particuliers apparents, à moins d'une infirmité atti-

rant les yeux, un signalement est presque toujours chose très vague, en général assez inutile.

L'homme que M. d'Aigurande regardait avait quelques points de ressemblance avec Jean Vandale, les yeux

noirs et brillants,' la taille, le teint

cependant ce ne pouvait être Jean Vandale...

L'homme qui était là. humble et doux était presque un vieillard.

Et Vandale n'avait pas trente ans !

S'il avait posée clé quelque photographie du médecin, M. d' Aigurande aurait pu comparer... Mais la police avait vainement cherché.

n n'en existait aucune.

Monsieur, dit l'inconnu, j'étais l'ami

de Vandale j'ai reçu sa confession

dernière et je ne fais qu'obéir à sa

volonté en venant vous éclairer sur tout ce qu'il y a d'incompréhensible dans le

meurtre de Mme Richardier Mon

pauvre ami ne m'a pas recommandé le

secret, au contraire Vous ferez de

ces aveux que vous allez entendre l'usage qu'il vous plaira dans l'intérêt de la

justice Mon ami ne m'a point

prié de m'adresser à vous comme à un confesseur...

Je ne pourrais vous recevoir à ce

titre, à ce titre je refuserais de vous entendre Vous ne voyez en moi qu'un homme que fa société charge de punir un crime odieux Quels que

soient les aveux que vous allez me faire je me réserve, s'ils ne me semblent pas complets et si je crois cette mesure utile à la découverte de la vérité, je me réserve, dis- je, de vous garder à ma disposition

L'homme tressaillit. . . .ses paupières baissées obstinément se fermèrent tout à fait. Il y avait dans tout ce corps un frémissement.

Mais il ne répondit pas.

M. d' Aigurande appuya sur le bouton d'une sonnette électrique, puis en attendant que le valet de chambre entrât, il écrivit quelques mots, signa et les glissa dans une enveloppe.

Le domestique ouvrait la porte :

Portez ceci à la gendarmerie sans perdre une minute

Et quand le domestique eut disparu, M. d'Aigurande ajouta :

— J 'envoie chercher à la gendarmerie )eux hommes qui se tiendront ici à ma

disposition Je ne vous prends pas

en traître

L'homme était retourné s'asseoir.

Il se taisait.

— Maintenant parlez 1 dit le magistrat.

Alors l'homme dit d'une voix franche, sans que rien parût, sur son visage d'une émotion quelconque :

— C'est Jean Vandale qui a tué Mme Eichardier

— Vous ne m'apprenez rien, je le savais ....

— Savez-vous aussi pourquoi il Fa tuée ?

— Scène de jalousie... scène de passi»

on Mme Richardier était son aman-

te.

— Mme Richardier n'a jamais été l'amante de Jean Vandale et n'a jamais pensé qu'elle pût l'être un jour...

— Innocente, alors ?

— Oui, et victime... Et Jean Vandale...

Jean Vandale aussi est innocent du crime qu'il a commis. . . .

M. d'Aigurande observait curieusement le mystérieux personnage. Il ne semblait pas surpris de ce qu'il venait d'entendre.

Un long silence se fit. L'homme paraissait enseveli dans une profonde rêverie. Et comme elle se prolongeait, le magistrat dit doucement :

— Continuez.. ne me laissez rien ignorer... je vous écoute...

— Jean Vandale est innocent, voilà ce qui résulte de la confession que j'ai entendue .... Innocent, c'est à-dire qu'au moment même où il commit ce crime, il ne se possédait plus, il était fou, et ne pouvait être responsable de ses actions...

Et comme le magistrat haussait les épaules avec une colère pleiue de mépris contre cet argument de l'irresponsabilité :

— Ne le condamnez pas Ecoutez bien ce que j'ai à vous dire Il

aimait Mme Richardier d'une passion insensée Il l'avait connue dans

son enfance et ce fut alors qu'ils étaient tout petits et qu'ils jouaient ensemble -que cet amour commença pour lui à l'âge où c'est à peine si les enfants raisonnent c'est que Jean Vandale n'était pas un enfant comcae un autre ,...

Il étais d'une famille de fous Et

vous sivez, monsieur, que cette terrible maladie est héréditaire et que si elle saute parfois une génération, c'est pour retomber avec plus de force sur la génération suivante Il fut très SOU'

vent malaie pendant son enfance

des convulsions, des idées fixes, des humeurs noires alors, on le voyait

fuir ses petits camarades, et pendant des jours et des semaines, il vivait seul,

silencieusement dans quelque coin

Cependant, l'adolescence fut meilleure et il trouva dans un travail opinéâtre, extraordinaire, un dérivatif qui dompta ces germes malfaisants... Et ce ne fut pas l'ambition qui l'encouragea, mais il eut constamment sous les yeux le visage de celle qu'il adorait et dont la petite main blanche semblait devoir le conduire, doucement, doucement, dans la vie Car c'était là son rêve, monsieur Il ne se rappelait pas avoir

€u l'envie d'un autre bonheur que celui-là Dès lors, comprenez-vous le

désespoir immense de cet homme, lorsqu'il apprit que Christiane, l'enfant a-

dorée, appartenait à un autre ?

Il fallait pour qu'il ne restât point fou, après trois mois d'efirayant délire, qu'il y eût dans son cerveau des forces inconnues ! !

L'homme s'arrêta, oppressé, défendant cette cause comme si elle eût été la sienne, interressé à émouvoir le juge comme si de cette émotion eût dépendu son propre sort.

— Il continua de l'aimer, monsieur, avec plus de violence encore, s'il est poesible, il put la revoir à de rares intervalles, quand elle-mêm^ le fit appeler, auprès de ses enfants malades

Il avait fini par lui faire comprendre ce qu'elle avait ignoré toujours, cette pa=sion pour elle qui le brûlait... Et il

vit combien elle avait pitié de lui

car elle avait pour Vandale une tendresse de sœur très grande... prête à

tous les dévouements.... mais ce n'est

pas cela qu'il voulait Eu ne se voy.

ant pas repoussé après c ^t avej, il ne conçut pas le fol espoir de triompher de sa résistance...^ Non... il savait bi«n qu'elle ne faillirait pas... Mais il rêvait de la voir plus souvent, plus longuement... Cela eût éclairé sa vie si triste, rendu plus léger le lourd fardeau de son dé3espoir... Il croyait que ces rendez-vous eussent été possibles, sans danger et pour elle et pour lui, car il ne se possédait pas assez pour réfléchir que, dès qu'il se verrait seul avec elle, la fièvre s'emparerait de son cerveau, la passion deviendraitfolie . . et que le libre arbitre n'existerait plus 11 était médecin et savant; il aurait dû avoir peur et ne point exposer Christiane et luimême à des dangers faciles à pré voir., , Hélas ! il aimait trop... Et il y avait en lui du sang des fous qu'il comptait parmi ses ancêtres !... Comme elle résistait à son désir, il lui écrivit qu'il mourrait si elle ne venait pas... En s'adressant à la pitié ellVayée de la jeune femme, il était presque sûr qu'elle viendrait... Et

il ne se trompait point Elle obéit à

la supplication... Elle accourut... prête au pardon... prête à consoler... ses lèvres chargées de paroles de tendresse...

Et quand il la vit près de lui, il sentit qu'il n'était plus maître de sa volonté, que quelque chose en lui-même agissait qui n'était pas lui-même... C'était la folie, enfin, la folie !!

L'homme passa la main sur son front, lentement. Ces souvenirs lui étaient très cruels, à lui aussi, sans doute, et il devait avoir beaucoup aimé Jean Vandale, car son visage reflétait un trouble de plus en plus profond.

Il dit, très bas :

— Permettez que je me recueille un instant. .A car je ne veux rien oublier de ce que je'*feuis chargé de vous dire... Le magistrat ne répondit rien j il se contentait de l'observer.

Au bout de quelques minutes, l'inconnu reprit :

— Jean Vandale voulut exiger de la pauvre femme qu'elle viendrait au rendez-vous qu'il lui demanderait... Bile refusa... Il lui donna à choisir disant

qu'il se tuerait... à l'instant, devant elle. , . Elle répondit qu'entre son mari qu'elle aimait et Vandale qu'elle n'aimait pas d'amour, son choix était fait... Et lui, devant cette résistance, sentait son

exaspération augmenter Il ne put

me dire, il ne put m'expiiquer clairement le drame qui s'était passé alors... Car la folie, une foliç furieuse, la folie de la jalousie et du meurtre avait envahi son cerveau... Il ne se souvient plus que d'un bruit sourd, deux fois répété, qui frappa son oreille. . les deux détonations des deux cartouches du revolver qui furent tirées l'une sur Christiane, qui tomba raide morte ,1'autre sur lui-même. ..Puis, il se rappela, aussi une grande chaleur à la tête... cuisante comme si son pauvre cerveau avait été

en feu et la nuit, la mort se fit en

lui, autour de lui... Il s'était blessé vers la légion du cœur,mais la balle avait dévié Et, en s'abattant, sa tête avait

porté contre le marbre de la cheminée et il s'était fait au crâne une large et profonde blessure.

En entendant ce dernier détail, M.

d'Aigurande se leva brusquement.

L'homme qui lui parlait avait la tête entouré d'un bandeau noir.. ses yeux, très doux, infiniment tristes, rencontrèrent les yeux du jeune magistrat et

ne baissèrent plus...

S'étaient-ils compris ?

Le magistrat resta silencieux et attentif

— Tel est le récit que me fit Jean Vandale, continua l'inconnu triste et grave.

Et chose étrange, à ce moment son visage était devenu presque calme.

— Ce récit, je vous l'ai redit presque mot pour mot. C'est l'amant que vous

avez entendu Vous avez écouté les

misères de l'homme l'homm^ l'amant n'a pas essayé de m'apitoyer

Vandale n'a voulu de la pitié de personne Il savait qu'il ne la méritait

pas Il préférait qu'on eût horreur

de lui 1 Mais après avoir fait ce récit, ce

fut le médecin qui parla dont je

vais vous redire les paroles le

médecin qui avait réfléchi sur lui-mê-

me^ et qui esseyait de se détacher de son âme et de son propre corps pour me montrer que s'il fut coupable, il ne le fut pas sciemment, il le fut malgré lui Les impulsions instinctives et inconscientes sont des formes indiscutées de l'aliénation mentale

Vandale les avait ressenties, en avait éprouvé de la terreur. Il avait été entraîné, emporté, poussé par quelque chose de tout puissant dont il sentait bien qu'il n'était plus que le jouet misérable .... Il avait lutté victorieusement aussi longtemps qu'il avait pris soin de se tenir éloigné de la femme dont la vue et la beauté réveillaient son impulsion

maladive C'était une obsession

une idée fixe, perdant son caractère passsif pour tendre vers l'état actif. . . . Vandale savait qu'il était d'une constitution extrêmement nerveuse

Je vous ai dit quelle avait été son enfance Ces impulsions funestes

lui venaient de l'hérédité Elles

avaient germé sur un terrain préparé

parla dégénérescence jusqu'au

jour où il en sortit un crime. . . Il était fou avec toutes les apparences de la

raison. ... La folie a ses degrés.....

Entre la folie et la raison, qui pourra

jamais trancher la limite ? Est-ce

que vous ne vous êtes pas trouvé déjà, malgré votre jeunesse, devant le redoutable problème que vous posait la vue

d'un accusé î Est-il fou ? n'est-il pas

fou ? E^t-il ou non responsable ?...

Combien de fois la justice n'a-t-elle pas réclamé de la science un verdict qui la mette en état de prononcer le sien ? Et la justice n'a-t-elle pas hésité bien des fois devant l'incertitude des limites qui séparent la raison de la folie ? Voilà, monsieur, ce que me disait Jean Vandale

Et toujours, disséquant ses propres pensées, son propre corps, ainsi qu'il l'eût fait dans l'amphithéâtre. Vandale avait expliqué sa folie à son ami. Il s'était considéré comme malade, comme aliéné héréditaire, de sa maladie. Il avait consulté la santé morale et physique de ses ancêtres. Il avait exploré son enfance. Il avait suivi, pas à pas, toug les incidents pathologiques de son exis-

tence. Jusqu'en ses plus petits détails, il avait interrogé la vie de son esprit. Il en avait relevé les incidents, noté les modi fications», observé les crises, recherché les mobiles ; en un mot, il avait fait sa biographie scientifique. L'hérédité est un facteur d'une importance capitale. Lors qu'elle existe, elle constitue une précieuse présomption en faveur de la folie... Vandale avait été fou... Il était prédisposé à être fou Il ne pouvait donc

pas être responsable du meurtre de Christiane . .

Tel fut le dernier mot de l'inconnu.

M. d'Aigurande l'avait interrompu d'un geste :

—Le Code n'est pas un traité de philosophie, monsieur, et Jean Vandale, en vous parlant comme il l'a fait, aurait dû se souvenir des paroles célèbres du docteur Falret, dont il fut l'élève : » Qui *• pourrait prétendre apprécier avec cer- " titude ce qui passe dans Pintimité de '* la con3cience,en dehors de tout témoin " intérieur ou extérieur ? Qui aurait la " prétention de posséder un instrument " assez précis, assez rigourenx, pour cal- '* culer avec exactitude, dans cette sta- " tistique intellectuelle et morale, dans " ce mécanisme compliqué des facultés " intellectuelles, morales et instinctives *' la puissance des forces d'impulsion et " et le contrepoids exercé par les forces •* de résistance ! '* Si la justice admettait la responsabilité partielle, en matière d'aliénation mentale, elle livrerait à Parbitraire et au hasard la vie et l'honneur des individus et des familles

car les sains d'esprit en réclameraient le bénéfice pour eux-mêmes et pour éviter le châtiment. Depuis l'homme le plus intelligent et le mieux doué jusqu'à l'être le plus ignorant et le plus vicieux, n'y a-t-il pas un nombre infini de degrés dans la responsabilité morale 1

Est-ce que le même homme jouit de la même liberté suivant l'heure et les

circonstances ? Jean Vandale est

coupable et responsable de toute l'horreur de 'son crime... Le fait seul de constater chez lui la déséquiiibration mentale et la prédisposition héréditaire ne saurait rien lui enlever de cette responpabilité... Alors, il n'y aurait plus de

justice possible Il n'y aurait plua

ni aventuriers, ni excentriques malfaisants, ni chevaliers d'industrie, ni vicieux, ni vagabonds, ni hystériques

ni criminels.

Il n'y aurait plus que des héréditaires dégénérés... Il n'y'aurait plus que des misérables qu'il faudrait plaindre, qu'il ne faudrait pa« punir...

L'inconnu baissait la tête sous la parole vibrante du magistrat. Il se contenta de répondre, doucement, très bas :

— Je vous le jure, monsieur... le malheureux était fou... Nul, mieux que lui ne peut le savoir, puisque nul, mieux que lui, ne pouvait s'observer et se rendre compte.

— Le droit pénal est un droit de défense sociale. Il n'est pas fondé sur de3 thèses de métaphysique, mais sur la nécessité et l'utilité. Il n'existe dans la loi aucun cas prévu d'irresponsabilité. L'article 64 du code pénal dit ceci : " Il n'y a ni crime ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l'action ou qu'il a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister."

Le dément est donc assimulé à l'in.

dividu absolument dépourvu de toute conscience, absolument incohérent, incapable de se rendre un compte quelconque de ses actes. S'il n'y a ni crime ni délit en cas de démence, il ne doit pas y avoir jugement et les déments doivent être à la disposition de l'administration pour être enfermés et surveillés en cellule

L'inconnu dit, toujours très bas comme en une plainte :

— C'est une vérité banale que la nature ne fait pas de saut, mais qu'elle passe d'un extrême à l'autre par des nuances si douces qu'elles se fondent imperceptiblement l'une dans l'autre sans qu'il soit possible de fixer exactement

la ligne de transition Et nulle part,

monsieur, cela n'est plus vrai qu'en ce qui concerne la raison et la déraison...

Un long silence se fit entre les deuz hommes

L'inconnu paraissait accablé

Peu à peu il semblait oubher ce qu'il

avait encore à dire peut-être, l'endroit où il était. ... le magistrat qui l'observait . . .

A. d'Aigurande ne le quittait pas du regard.

Tout ce qu'avait dit cet homme ne l'avait pas ému, ne l'avait pas convaincu. Au contraire, la certitude, maintenant où il était que Christiane n'avait jamais été la maîtresse de Vandale ne faisait qu'augmenter son horreur pour ce crime.

Il se leva et pour la seconde fois se rapprocha de l'inconnu.

Celui-ci ne parut pas s'en apercevoir.

Alors, le magistrat :

— Vous plaidez pour Jean Vandale la folie et l'irresponsabilité, en un mot Pabsence de sa volonté dans le meurtre...Eh bien ! répondez-moi : que penseront de ce crime et de celui qui l'a commis le fils et la fille de Christiane Kichardier, Martial et Marguerite, lorsqu'ils auront vingt ans !

L'homme ne répondit rien.

Il baissa la tête, un peu plus, sous le fardeau de ce simple mot du magistrat.

M. d'Aigurande lui toucha légèrement l'épaule.

L'homme tressaillit.

— Vous êtes Jean Vandale 1 dit le magistrat . .

Une brusque secousse, dans ce corps courbé

Et la tête s'incline, encore, toujours plus

—Vous êtes Jean Vandale ? répéta M.

d'Aigurande.

— Oui !... et pourtant, je vous l'ai dit tout à l'heure, Jean Vandale est mort.

Si je m'étais présenté à vous bous ce nom vous ne n'auriez pas reçu...

— Je vous eusse fait arrêter aussitôt..^

C'était mon devoir

— ii^t maintenant ? Qu'allez-vous faire 1... Songez que je ne vous ai pas tout dit... Je me suis accusé, il faut que vous entendiez ma défense... Je suis coupable de folie... et malheureux...

Je n'ai pas à vous juger ni à prendre parti

Il étendit la main et appuya sur le bouton de la Bonnette.

Au domestique :

— Vous avez fait ma commission ? . .

— Oui, monsieur, mais il n'y avait à la gendarmerie que le maréchal des logis.

Dans quelques minutes seulement, il sera ici avec un de ses hoùimes

— Bien. Vous me préviendrez aussitôt.

La perte se referma. Jean Vandale respira, soulagé.

— Vous m'entendrez donc encore, monsieur, vous le voyez... Et alors, peutêtre, votre opinion sur moi changera-telle...

— Vous avez commis un crime monstrueux, car vous n'avez pae tué seulement une femme sur laquelle vous n'aviez aucun droit, mais vous avez tué son honneur... vous avez condamné son mari à douter de celle qu'il avait crue honnête et pure et vous obligez les entants à oublier le'ir raère.., pour toujours . . ou à ne point se souvenir d'elle sans rougir Un crime monstrueux... plus grand que tout autre crime, il y a le crime moral à côté de l'autre...

— Oui. . . .accablez-moi 1... Vous ne me rendez pas plus misérable et vous n'augmenterez pas mes remords.., cela

ne se peut... Et pourtant, monsieur, je vous le jure, j'ai beaucoup de choses à

vous aire encore je vous prie de ne

refuser de m'écouter Ne faut-il pas

que je vous dise pourquoi je ne suis pas

mort et pourquoi j'ai fui lâchement ,

en retrouvant ce cadavre ... devant cette mort qui était mon œuvre, l'œuvre d'un fou...

Et sans attendre qu'on lui répondît, emporté par une violence de désespoir qui le faisait haleter et sangloter :

— J'ai été lâche je le sais bien...

j'aurais dû mourir.... mais quand je

suis revenu à moi ! je n'étais plus

le même homme .... un autre que je ne connaissais pas venait de naître en moi. Les deux blessures par lesquelles mon sang s'échappait à fljts m'avaient sauvé delà folie... Et je voyais alors, clairement,ce que j'arais fait. .l'acte horrible, horrible pour jamais 1 Et je compris que

j'avais tué dans un accès de folie et

que l'on me retrancherait de la société comme un être dangereux, qui, quelque jour, pourrait tuer encore Le cabanon I Bicêtre 1 Les fous ! Pour tou-

jours ! pour toujours ! Non ! non ! . . . . Alors, sans réfléchir, dans une épouvante, dans la lâcheté de ce premier moment, je m'enfuis, autant pour ne plus rien voir de ce qu'il y avait là que parce que je ne voulais pas de cette vision qui se se dressait, de ce sinistre hospice aont la porte était ouverte devant moi ! Je n^étais plus fou,... C'était fini. Je voyais.... je pensais. . . .

Vandale se mit à sangloter bryamment, dans une crise nerveuse, le visage caché dans les mains.

Cela dura longtemps.

Puis, tout à coup, les larmes cessèrent de filtrer à travers ses doigts. Les sanglots s'espacèrent j cessèrent aussi.

Vandale releva la tête. Ce qu'il faut que vous^sachiez, monsieur, avant d'oraonner mon arrestation—je savais à quoi je m'exposais en venant ici — c'est que ma vie tout entière, si je garde ma liberté, est destinée au repentir, au remords, à la réparation . . Comment répareraije le mal que j'ai fait ? Je l'ignore... Eier je ne croyais à rien... Aujourd'hui je crois en Dieu. ..Et Dieu qui lit au lona des cœurs trouvera lui-même à mettre à l'épreuve mon dévouement Je veux que ma vie

ne soit qu'une perpétuelle suite de sacrifices... Et jusquau jour de ma mort je veux porter sur mon cœur tout le fardeau du sang que j'ai répandu... Je puis être utile par ma vie, par ma science que chaque heure grandira... Je puis rendre des services à l'humanité tout entière par mon intelhgence et par mon travail...si la liberté m'est laissée Au

contraire, si la société que vous représentez s'empare de moi pour me châtier, elle inutihse tout ce que je sens en moi de forces... elle me punit sans tirer profit de mes remords et de mon repentir... et du fond du bagne, jamais je ne pourrai réparer le mal que j'ai lait... Je ouis venu vous due tout cela, monsieur, parce que je ne suis pas un criminel vulgaire... parce que, tout ^n ayant horreur plus que vous du meurtre que j'ai commis, je m'en déclare hautement innocent, car ma volonté n'y était pour rien Letou seul à frappé...

Le magistrat dit froidement :

— Et comme il pourrait frapper encore, la société a le droit de se défendre en le supprimant. .

Et il sonna.

Jean Vandale avait un brusque mouvement pour l'empêcher, mais il n'en eut pas le temps.

Le coup de sonnette retentit, bruyant dans la maison silencieuse.

Alors, il dit d'une voix sourde et enrecoupée :

— Monsieur, souvenez-vous bien de ce que je vous ai dit... mon repentir peut être fécond, si ma liberté m'est laissée... Le châtiment, quel qu'il soit, restera stérile J'ajoute, monsieur, que

toutes mes précautions sont prises

Je ne veux pas être arrêté je ne

veux pas être interné dans une maison de fous .... Votre devoir est de passer outre à mes prières, à mes supplications. . . .je le sais mais alors, j'ajoute ceci : *' Monsieur d'Aigurande, vous avez appelé votre valet de chambre...

Si vous lui dites un mot si vous faites venir ici les deux gendarmes qui sansdoate attendent dans le vestibule...

ils ne trouveront plus qu'un cadavre. ,, Kegardez ! " 11 tira de sa poche une petite fiole.

— Il y a là cinq ou six gouttes d'acide prusaique plus qu'il n'en îaut

pour être foudroyé

La porte s'ouvrit.

Le domestique entra et se tint sur le seuil.

Alors, le magistrat eut une hésitation.

Quelques secondes se passèrent, solennelles, presque religieused, pendant) lesquelles ces deux hommes se regardèrent, foailiant dans le fond de iear cœur, tous deux très pâles j Jean Vandale était le plus calm>3 peut-être, car sa résolution était prise, mais M. d'Aigurande était profondément troublé par ce problème posé à sa conscience Un

mot de lui, un or Jre aux gendarmes et cet homme s'abattait mort a ces pieds. Il échappait à la société qui le léclamait pour le punir... Et cette mort était inutile, ne prouvait rien, ne reparaît rien. Son devoir était d'empêciier cet homme d'échapper au châtiment qu ii avait

mérité et qui Pattendait Et, cruelle alternative pour cette âme loyale,quel que fût l'ordre qu'il allait donner, quelle que pût être la parole qui allait tomber de ses lèvres, il le verrait se dérober à

ce châtiment Qu'il appelle les deux

soldats de la loi, prêts à accourir, et Jean Vandale se tue !... qu'il se taise, qu'il protège cet homme de son silenee . . et Jean Vandale s'enfuit !

Dans les deux cas, le meurtrier échappe à la loi.

Entre ces deux alternatives, il faut que le magistrat choisisse.

Est-ce que la liberté, c'est-à-dire la vie ne serait pas un châtiment plus grand que la mort, pour cet homme ?

Car son repentir est sincère 1

Ces remords sont terribles

M. d'Aigarande n'en doute pas. Il a lu dans ce cœur ravagé.

Mais une dernière crainte s'élève tout à coup.

Il le lui a dit tout à l'heure, à Jean Vandale :

— Vous avez frappé — Le fou a tué Est-ce qu'il ne peut pas tuer encore ?...

Pour épargner une victime innocente, encore inconnue, ne vaut-il pas mieux que Vandale meure ?

M. d'Aigurande souffre douloureusement, en ces quelque secondes de doute.

Le docteur le regarde, ne perd pas une de ses pensées ; il les devine, au fur et à mesure qu'elles passent dans les les yeux du magistrat en les assombrissant.

Il a compris cette suprême hésitation :

" Le fou a tué . . Est-ce qu'il ne peut pas tuer encore ? "

Et, faisant un pas vers M. d'Aigurande:

— Ne craignez pas cela ! j'ai été

fou... Je ne le suis plus et je ne le serai plus Ne redoutez point l'avenir...

Alors, M. d'Aigurande se tourna vers le domestique :

—Dites au maréchal des logis que je n'ai plus besoin de lui. . . .

Et de nouveau le magistrat et le médecin restèrent seuls.

— Mon devoir était de vous faire arrêter Je veux que vous sachiez que je

ne vous pardonne point et que je n*ai

pas eu pitié de vous Je n'en ai pas

le droit En vous laissant libre, je

n'ai cédé qu'à la force Allez !

— Vous n'avez pas de reproches à

vous faire Je me serais tué, si vous

aviez dit un seul mot mais la société ne pouvait que châtier mon crime

N'est-il pas préférable que je vive pour la réparation du mal que j'ai fait î

Le magistrat ne répondit pas.

Son visage était sévère et triste.

Jean Vandale se retira, lentement, et disparut sans faire de bruit.

Quelques instants après, M, d'Aigurande entendit les pas du jeune homme,— de ce jeune homme devenu vieillard,— sur le gravier des allées, dans le jardin, et la grille qui criait en s'ouvrant et se refermant,

Ce fut tout.

Condamné par contumace

L'afiaire fut jugée à Beauvâis trois semaines après. La police n'avait pas réussi à s'emparer de Jean Vandale.

Il avait déjoué tous les pièges.

Une surveillance étroite avait été éta* blie aux alentours du Château des.

Abeilles.

En effet, le petit Noël était toujours là, tranquille, auprès de Eosalie et de Eougeard.

Mais on connaissait la profonde tendresse de Vandale pour le pauvre enfant de Lise Labarthe.

On savait qu'il ferait, un jour ou l'autre, quelque tentative pour le revoir, pour l'enlever et s'enfuir avec lui.

C'était ce moment que la police guet»

tait.

Elle en fut pour ses frais.

On s'aperçut un matin que Noël n'é.

tait plus là.

Eosalie et Bougeard interrogés, n'essayèrent même pas de mentir.

Jean Vandale, déguisé en charretier et conduisant une voiture à moitié^

chargée de fagots, s'était arrêté la veille au Château des Abeilles pour y manger un morceaux de pain sur le pouce.

Il avait emmené 6on fils.

Le jour même il devait être en Belgique, et de là il avait l'intention de partir pour quelque contrée lointaine où son nom ne serait pas connu.

Mais le matin où se tenaient les assises, le président reçut un pli qu'il décacheta en séance.

C'était une lettre de Jean Vandale.

Et cette lettre disait :

" J'ai attiré à Maison-Neuve Mme Ki- '' chardier que j'aimais, mais qui n*a- <' vait pour moi qu'une tendresse de

" £œur. je lui ai donné à choisir

" entre son mari et moi... et je l'ai tuée '* en un moment de folie furieuse, par- '^cequejftne pouvais plus supporter " son amour pour un autre.'..... Ensuite " j'ai voulu me tuer... Ma main a trem- " blé sans doute, puisque je vis. . Puis " l'ai eu peur, j'ai éié lâche devant " l'horreur de la maison de fous ou du " bagne peut-être... J'ai pris la fuite... " Je me repens de ce que j'ai fait... Ma " vie rachètera le passé... En attendant '< fîét rit sez- moi... condamnez-moi !. . "

M. d'Aigurande, de son côté, n'avait pas'; voulu garder le secret de l'étrange entrevue^ qu'il avait eue avec Vanda-

Tous les détails furent donc enfin connus de cette tragique et mystérieuse aventure.

La cour d'assise se réunit sans jury pour juger le coutumace. Le jugement a lieu, sur pièces écrites et sans déposi-^ tions orales. Il n'y a pas de plaidoirie. Il n'y a ni avocat ni avoué .

Après le réquisitoire du ministère public la cour prononce sur l'accusation.

Jean Vandale fut condamné, par contumace, à vingt ans de travaux forcés.

Et telle avsit été la passion d.e l'opinion pour le procès que les détails connus ne calmèrent point l'émotion et que le nom de Jean Vandale resta dans toutes les mémoire8,en horreur aux uns, en pitié aux autres.

Fin du Prologue

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