‹ La Contumace, ou, Vivre pour expierChapitre 5 sur 5 · L'ŒUVRE DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE DE L'AMOUR

Pendant l'été, lorsque Renaud et Marguerite furent revenus de leur voyage de noces, il fut souvent question du séjour que l'on ferait régulièrement tout les hivers à Paris.

Richardier avait conservé son hôtel du boulevard Pereire, bien qu'en ces dernières années il ne l'eût point habité I ils y prépareraient leur installatiou.

A Landepereuse, au lendemain même de son mariage, et après avoir pris conseil de Brinquetaille, Margot était allée chercher Hélène et lui avait dit :

— Désormais, vous habiterez Landepereuse, auprès de votre frère et auprès de moi... Nous ne ferons plus qu'une même famille et nous ne nous quitterons plus...

Savinien était resté aux Ecuries.

Renaud et Margot furent absents pendant deux mois. Comme ils s'écoulèrent vite pour Hélène l...Des visites de Gordon à Landepereuse étaient devenues très rares depuis le mariage. Sa situation vis-à-vis de Renaud était fausse. Il avait déconseillé ce mariage, énergiquement, et Renaud et Gordon n'avaient

plus entre eux que des relations de politesse stricte.

Mais Noël Labartbe trouvait presque tous les jours des prétextes pour venir à Landepereuse.

Hélène le voyait et elle en était heureuse.

Elle n'avait pas été longtemps sans deviner cet amour qui se trahissait dans tous les regards, dans les moindres paroles, par le trouble, l'émotion profonde qui s'emparaient de Noël devant la jeune fille. Elle en était heureuse et elle en souffrait horriblement.

Cet amour ne lui était pas permis. Entre elle et Noël Labarthe, elle trouvait Savinien toujours, qui lui défendrait, qui la tenait enchaînée l...Et sa passion s'augmentait de l'impossibilité où elle serait de s'y abandonner et de la laisser voir à celui qui en était la cause.

Malgré l'épouvante que lui inspiraient les menaces de Savinien, elle n'avait pas encore eu le courage de répondre à l'amour de Martial.

Cet amour était visible aussii violent autant que celui de Noël, mais l'esclavage auquel Hélène était réduite, châ-

timent de son orgueil et de ses fautes, la condamnait à l'indiflérence envers les deux jeunes gens.

Seulement elle prévoyait que prochainement elle allait recevoir des aveux tendres auxquels, alors, elle serait obligée de répondre,

Qu'arriverait-il ?

Martial et Noël, rapprochés d'instinct par une sympathie commune, se découvriraient rivaux, deviendraient ennemis !

Lorsqu'il fut question de passer les hivers à Paris, en tout autre moment, Hélène en eût été charmée. Paris était la ville où elle désirait vivre, où elle apparaîtrait vraiment dans tout l'éclat de sa beauté, où elle triompherait dans tout son orgueil.

Et pourtant elle n'accepta cet avenir qu'avec tristesse.

C'est qu'elle venait de penser que du jour où elle quittait Landepereuse, c'en était fait de son roman d'amour avec Noël Labarthe.

Elle ne le verrait plus qu'à de rares intervalles, plus jamais même peut-être 1

Bien qu'elle n'eût plus guère maintenant dans son cœnr, pour Savinien, que de la haine, elle le mettait au courant de tout ce qui se passait au château.

Non point de gaieté de cœur et de son propre mouvement, mais 8avinien l'exigeait.

Il voulait être renseigné.

Et quand l'aventurier connut le projet de départ pour Paris, lorsque la mauvaise saison serait venue, il réfléchit longuement, semblant se livrer à quelque calcul mental par lequel il établissait les chances de ses mystérieux projets.

Du reste, il n'était point dupe de sa cousine et il devinait ce que la jeune flUe ne lui avouait pas, mais sûr de la tenir, de la dompter, l'ayant prévenue, il ne s'inquiétait plus de la passion qui grondait dans cette âme.

Il lui rappela, toutefois; leurs conventions d'un mot cynique qui amena le rouge sur le tront de la jeune fille :

--Je n'empêche pas tes amours avec Noël Labarthe... mais n'oublie pas que c'est Martial qu'il faut que tu épouses !

Et puisque tu semblés désirer ne pa»

t'éloigner de Noël, je vais te faire un grand plaisir.

Il s'arrêta un instant, puis reprit, négligemment :

— Tu n'iras pas à Paris . .

— Pourquoi ? Je suis obligée de suivre Renaud...

— Renaud n'ira pas à Paris, lui non plus.

—Explique- toi... que sais-tu ?

— Je ne sais rien .... je prévois seulement

Il eut un sourire froid, mais ses yeux se détournèrent d'Hélène comme s'il eût craint, à ce moment, de rencontrer le regard de la jeune fille,

— Veux-tu me dire ce que tu penses ?

fit-elle.

—Non...

Elle resta interdite, puis tout à coup:

— C'est la seconde fois que je crois saisir dans tes paroles une allusion à des projets contre mon frère.. •• Je ne

te laisserai pas libre, crois-le bien

Tant qu'il ne s'agira que de fortune à conquérir, je serai ta complice, je suis

forcée de l'être mais si je devine

en toi une menace contre Renaud,

prends garde à ma haine, Savinien

elle te perdra !

— Renaud ne court aucun danger, je te répète également que ni lui, ni Marguerite, ni Martial, ne songeront, vers

l'automne, à rentrer à Paris C'est

ton plus secret désir. ... Tu devrais en être joyeuse D'où vient que tu reste sombre ?...

— Tu me fais peur !

Il haussa les épaules.

— Comme l'amour vous change une

femme ! Va, ma belle, va, aie con-

tiaace dans ton cousin Il n'y a que

lui qui soit véritablement ton ami. . . , Tu le reconnaîtras plus tard... Et, en attendant, il ne t'en veut pas... il te pardonne...

Il voulut lui prendre la main et la baiser galamment.

Elle la retira avec horreur.

— Ah ! tu n'es pas tendre pour moi, dit-il avec un profond soupir de regret. Nous étions si bien d'accord... Pourquoi

faut-il que ce Noël Labarthe soit venu jeter la désunion entre nous I

Cependant, au fur et à mesure que Pété s'écoulait, Renaud poussait activement les préparatifs de l'installation à l'hôtel du boulevard Pereire.

Presque rassurée, Hélène finissait par croire que Savinien avait voulu l'effrayer et qu'il y avait de la forfanterie dans la certitude qu'il affichait que tous ces projets de saison à Paris ne verraient pas leur accomplissement.

En même temps, et bien qu'elle eut désiré éloigner cette heure de tout son pouvoir, allé comprit, enfin, que Mar* tial et Noël Labarthe allaient se prononcer.

Déjà, entre les deux jeunes gens, elle avait surpris de la gêne, des regards furtifs de l'un à l'autre, lorsqu'ils se trouvaient devant la jeune fille, et un peu de pâleur aussi, comme si quelqne brusque colère eut surgit dans leur âmel Ils soupçonnaient leur rivalité 1

Ce fut Martial qui se décida le premier.

11 l'aborda franchement, délibérément, un matin où il la vit, selon l'habitude qu'elle avait prise à Landepereuse, sortir dans le jardin pour y faire une provision de ces belles fleurs tardives de la tin de l'été qui semblent ramasser en elles les plus splendides couleurs pour faire regretter eux hommes le soleil qui s'en va.

Parfois Marguerite et JuUette l'accompagnaient dans cette promenade matinale et l'aidaient dans ce joli travail.

Souvent aussi elle s'y trouvait seule.

Elle était seule lorsque Martial l'aborda.

D'instinct elle comprit tout de suite que l'heure était venue et son cœur se serra douloureusement.

Tant que Martial et Noël s'étaient tenus avec elle sur la réserve, elle avait espéré...

£lle avait espéré que Martial ne l'aimait pas !

Alors si Martial ne l'aimait pas, elle était libre de reprendre son rêve un instant formé et de s'abandonner à l'amour qui la poussait vers Noël Labarthe.

Qu'allait -il lui dire ?

Etait-ce bien vraiment un aveu d'amour qu'elle allait entendre ? Allait-elle être obligée de répondre ?

Elle restait devant lui, feignant l'indifférence alors qu'elle était toute frémissante.

Martial lui-même, du reste paraissait pas moins ému. Et quand il fut auprès d'elle, il demeura|8ilencieux. Il était arrivé avec courage, prêt à l'aveu très net de son amour. Au dernier moment il avait peur.

Il l'aida à cueillir des fleurs et leurs deux mains rencontrées sur une même touffe de dahlias, Martial garda dans dans ses doigts la main de la jeune fil-

Hélène, dit-il eo souriant pour cacher son trouble, ce n'est point précisément pour vous aider à renouveler les fleurs du salon que je suis venu vous rejoindre ce matin .

Elle fit l'étonnée et répliqua ;

— Et pourquoi donc, s'il vous plaît, Martial ?

— Vous ne devinez pas un peu ?

— Non, je vous jure, je ne devine rien.

Il étouffa un soupir et ses yeux se troublèrent.

— Il faut que mon visage soit bien ingrat et mes yeux bien peu éloquents, puisqu'ils ne vous ont rien laissé voir de l'émotion profonde, délicieusement douce que j'éprouve lorsque je suis auprès

de vous E3t-il vrai que vous n'en

ayez pas eu le pressentiment depuis longtemps... je pourrais dire depuis le premier jour où je vous ai vue, car il n'est pas possible de voua voir sans être frappé de votre beauté, ému par votre grâce souveraine ?

Et comme elle voulait faire un geste pour l'interrompre, il se hâta de reprendre,

— Laispez-moi vous parler comme si

nous étions des amis d'enfance Car

chose singulière, il m'arrive parfois de penser que nous nous connaissons depuis longtemps et que nous ne nous sommes jamais quittas. Ce serait mon rêve de ne plus vous quitter, en effet. Ce qui me donne aujourd'hui cette illu

sioD, c'est que nous voici maintenant de la même famille. . N'avez- vous pas songé, Hélène, qu'il serait possible encore de rendre plus étroits les liens de famille, de resserrer encore l'affection qui nous unit ?... et de ces deux hommes et de ces deux femmes, de faire plus véritablement encore deux frères et deux sœurs ? Cette pensée ne vous est-elle pas venue, Hélène ?...

— Cette pensée ne pouvait me venir, dit-elle rêveusement,

— Hélène, je vous aime passionnément et mon plus grand désir est de vous offrir mon nom.

— Vous ne me demandez pas si je vous aime...

— Ne me dites point que vous ne m'aimez pas... Ne me dites point surtout que vous ne pourrez jpas m'aimer... Ce serait me désesper et me rendre fou... Laissez-moi croire, au contraire, que mon amour si grand touche votre cœur.... Ne me découragez pas et laissez-moi essayer de me faire aimer.

— Je ne puis vous le défendre... Cependant, laissez-moi vous parler en toute franchise.

— Parle, Hélène, dit-il, inquiet.

Elle réfléchit quelques instants.

Si elle pouvait dissuader Martial de donner suite à ce projet, si elle pouvait trouver des raisons qui, sans émouvoir ce cœur éperdu, frapperaient quand même la raison et l'esprit ?..

Savinien ne l'apprendrait pas Il

n'en garderait pas de rancune contre elle...n*aurait aucun motif de se venger Il avait devirié l'amour de Martial et prévoyait le mariage Mais

si pour des raisons qu'il ne connaîtrait jamais ce mariage ne s« faisait pas, cet amour même aff'aibliesait, Hélène était sauvée...

Sauvée ! Alors ses rêves redevenaient possibles et l'amour de Noël Labarthe n'apparaîtrait plus comme un danger pour elle Elle serait libre de l'aimer...

En toute franchise, répéta Hélène,

oui Ecoutez-moi, si j'étais votre

sœur, si j'étais Marguerite, et si vous étiez venu me prendre pour confidente de cet amour, si vous étiez venu me dire.

à moi, Margot, je vous aurais répondu r Hélène n'est pas faite pour être ta femme Tu as, malgré ta fortune, la

vie simple et studieuse de l'oflicier ambitieux de parvenir et tes goûts particuliers te portent aux aventures lointaines. , . . Hélène est belle, d'un grand

nom Sa pauvreté d'aujourd'hui

n'empêche pas qu'elle a vécu toute son enfance au mili'E u du luxe et dans le grand monde qu'elle aime encore au milieu duquel elle retournerait vivre si elle en trouvait quelque jour le moyen. Cette existence frivole n'est pas faite pour toi Et ton mariage avec elle, en coupant court à toutes les nobles ambitions d'honneur militaires, de vaillance et de gloire, serait un grand malheur pour toi...

— Hélène, votre vie sera la mienne, quelle qu'elle soit, et si vous m'aimez, cette vie-là sera heureuse.

— Ce n'est pas tout. Votre sœur vous dirait encore : Ton mariage avec Hélène t'obligerait, sinon à donner ta démission d'ofiicier, du moins à changer de corps, car Hélène ne consentirait jamais à aller passer sa vie dans des garnisons lointaines ou dans les colonies. Elle y mourrait d'ennui.

Il baissa la tête. Il était soldat jusqu'au fond de l'âme, n'avait jamais eu d'autre ambition.

Mais sa passion était si forte, em*»

plissait tellement son cœar enl'aflolant qu'il dit d'une voix trouolée :

— Je donnerai ma démission, s'il le faut, et j'easeyarai d'être utile à mon pays autrement qu'en le servant dans le métier des armes.

— Et votre sœur dirait : " Si tu fais un pareil sacrifice à Hélène ce serait une magnifique preuve de ton amour j mais si Hélène exigeait ou acceptait un pareil sacrifice, c'est qu'elle préférerait sa vie de luxe et de frivolités, sa vie de vanités mondaines, à ton repos et à ton bonheur, à ton honneur presque ! "

— Je vous aime et rien n'existe plus en dehors de vous !

— Votre sœur dirait toujours: "Hélène a pu voir avec plaisir le mariage de Kenaud, parce que Renaud était très épris et parce que

Eenaud était très aimé. L'amour excuse tant de faiblesses.

Mais Hélène sachant combien elle est pauvre, Hélène assez maîtresse d'elle-même pour g'iider sa raison et sa réflexion, Hélène pleine d'orgueil, consentira-t-elie jamais à C9 qu'on dise : •' Elle n'avait point d'amour pour cet homme elle Pa épousé pour être richa !... "

— Hélène, vous ne m'aimerez donc jamais ?

— Je ne sais ... .je vous mets en défiance contre vous-même, contre tout ce que vous réserverait l'avenir, si ce

mariage se faisait Ce n'est pas moi

qui vous ai parlé Vous avez interrogé votre îœur et votre sœur vous a répondu Pesez bien tous ces arguments Et si vous pouvez me permettre, aux gages conseils de Margot, qui viennent de passer par ma bouche, d'ajouter mon conseil à moi je vous dirai : Ne m'aimez pas. Oubliez-moi. D'autres sont aussi belles que moi, et j'en connais, non loin de vous, que vous dédaignez et qui ne méritent pas votre

dédain Juliette aimez-la !

La figure de Martial était profondément altérée.

—Ah ! dit-il, vous en aimez un autre, et il n'est pas difficile de deviner le

nom de cet homme

— Martial ! je vous en prie

— Celui-là, c'est Noël Labarthe... ditil avec éclat.

Oui, c'était lui ! Elle l'aimait, Cependant elle nia. Elle se souvenait de la menace de Sa vinien. Elle n'était plus maîtresee d'elle-même et que Savinien fut auprès d'elle ou qu'il en fut loin, c'était lui qui la commandait, par la terreur.

— Pourauoi me parlez-vous de M. Labarthe ? fit-elle. Est-il quelque chose dans ma conduite qui puisse vous autoriser à m.e faire dire ce que vous avez pensé de lui et de moi !

— Jurez-moi que vous ne l'aimez pas.

Il était très exalté et essayait de lui prendre les mains de nouveau.

— Je n'ai pas de serment à vous faire.

— Vous avez peur, — Non pae. Si je l'aimais, si j'étais

certaine de l'aimer, je ne vous le cacherais pas.

— Mais lui^î Lui vous aime ?

— Je n'y peux rien.

— Vous avez peut-être encouragé son amour î

— Ai-je donc encouragé le vôtre î Voua l'aimez ! Tout me le dit. Tout

me le crie ! Eh bien, sachez-le,

vous ne serez jamais sa femme jamais je le tuerai plutôt...

Elle soupira et dit avec reproche :

— Comme vous vous faites de la peine à plaisir ! Et comme je suis bonne de vous écouter ! Eéfléchissez, Martial, à la situation fausse que j'occupe à Landepereuse auprès de vous. Je n'ai point de fortune et je vis comme une parente pauvre aux crochets de parents qui sont richs. Je suis belle, je le sais, mais n'est-ce pas une raison pour m'épargner des paroles que je pourrais presque juger ofiensantes...

si j'avai«, hélas 1 dans l'humble position que j'occupe le droit de m'ofienser. Oui, mon ami, réfléchissez 1 Je dois plus que toute autre veiller sur moi, sur mon esprit et sur mon cœur Déjà le mariage de mon frère a éveillé les soupçons, la malice peut-être et l'envie !

Que dirait-on de moi si l'on apprenait qne j'ai pu me serv^ir de toute la* séduction de ma beauté pour vous aveugler

pour vous affoler Croira-t-on qu'il

n'y a eu que de l'amour en jeu ?

J'aurais beau vous aimer, Martial, vous aimer vraiment et profondément, personne n'y ajouterait foi ! Personne ne voudrait croire qu'il n'y a pas eu un calcul et que je n'ai pas cherché dans ce mariage le triomphe de mon orgueil et la satisfaction de laea besoins de luxe et de dépenses. ... Non, non, réfléchissez..... Je vous parle en

amie Je ne vous rendrais pas

heureux Et moi-même, qui sait si

je serais heureuse î...

Il redressa la tête. Il y avait un peu de joie revenue dans ses yeux.

— Jurez-moi, Hélène, que ce que vous venez de me dire vous est inspiré par la probité de votre cœur, par les scrupules de votre cœur, par les scrupu.

les de votre fierté, seulement^ Jurez-mo.

qu'il n'y entre pas d'hésitation qu'a pu faire naître en vous l'amour de votre Labarthe 1 Jurez-moi qu'en voulant ainsi m'éloigner, vous n'esaayez pas de faire le bonheur d*un rival.

Elle fut interdite de voir qu'il avait presque deviné.

Et comme elle ne trouva rien à répondre et qu'elle fut de plus en plus troublée par son silence même il s'écria, au comble de l'exaltation :

— Vous me mentiez, je le vois, j'en suis eûr 1 Eh bien ! c'est à lui que je m'adresserai, c'est à lui Noël Labarthe

Des larmes roulaient dans ses yeux, et sans doute parc 3 qu'il ne voulait pas honteusement donner à Hélène cette marque de faiblesse, il s'enfuit.

Elle le regarda partir, rêveuse.

Elle se disait :

— Oui, il m'aime , il m'aime de tout son cœur et ce que je viens de lui répondre ne peut faire qu'augmenter son amour... Et Savinien avait raison... Il me suffirait d'un mot pour être la femme de cet homme. . . .

Elle soupira.

La pensée de Noël s'élevait contre sOn ambition, s'interposait entre elle et les projets autrefois conçus.

Son beau visage à ce moment, prit une expression de profonde tristesse et elle eut un sourire navré.

— Noël l murmurat-elle à elle-même.

Elle s'était assise sur un banc, contre une charmille et elle avait éparpillé autouT d'elles les fleurs coupées pour en faire des bouquets.

Un peu de bruit lui fit tourner la tête.

C'était Savinien.

Elle ne réprima pas un brusque mouvement de contrariété et Savinien, narquois, mais impassible, s'en aperçut.

—Toujours aimable, cousine, merci I

Il prit place auprès d'elle et à voix baflse :

— Tu viens de recevoir l'aveu de Martial.

Elle se taisait révoltée contre cette domination.

Képonds, dit-il... Pourquoi hésîtes-tu ?

— C'est vrai.

— Raconte- moi la scène. Cela m'intéresse.

Il iallut qu'elle obéît. Elle dit que Martial avait avoué son amour et qu'elle ne l'avait ni encouragé, ni désespéré. Elle ne prononça pas le nom de Noël Labartbe,

— Je vois que tu redeviens sage, ditil. Un conseil, maintenant. Si tu veux que Martial arrive sûrement au mariage, il ne faut pas que tu aies l'air de céder trop vite à l'entraînement qui t'attirerait vers lui. Ce serait dangereux car ce serait, pour des gens avisés et perspicaces,, montrer le bout de l'oreille Eésiste Il ne t'en aimera que

davantage Et puisque tu ne l'aimes

pas, en résistant tu joueres admirablement ton rôle

Elle le laissait parler.

— Tu m'as compris î

— Il me semble, du reste, que tu avais deviné la nécessité de jouer ce rôle et que tu n'as pas attendu mon coDseil pour le commencer, car j'ai rencontré Martial il y a cinq minutes, il venait d'auprès de toî— de loin, je vous surveillais —et il avait le visage bouleversé. Il avait même des larmes dans les yeux et s'il ne m'avait pas rencontré il eût volontiers pleuré, j'en suis certain. . Tu as poussé trop loin ta résistance... Maintiens-le toujours dans un demi-espoir.

Ne l'attriste point et ne lui donne pas de joie non plus, qu'il soit anxieux... De cette façon, avant six mois tu auras échangé le nom de tes ancêtres contre celui plus commun de Richardier, mais ce qui te fera oublier le léger accroc de cette mésalliance, tu auras échangé ta pauvreté contre une dizaine de millions

,., Adieu. Voici Noël Labarthe...

Il vient de ton côté Ce doit être le

jour des déclarations.

Et se levant,la voix était devenue dure :

— Pour ceiui-là, prends garde, ma belle I Pas une promesse et pas une

espérance ! 1

Comme s'il n'avait pas remarqué le jeune homme qui en eôet, s'approchait, Savinien s'éloigna, laissant Hélène troublée infiniment, toute pâlie an milieu de ses fleurs, le cœur battant, heureuse et BOuôrant un martyre.

Noël s'avançait lentement.

Il salua Hélène et désignant Savinien qui, au même iQstant, entrait à Landepereuse :

— Est-ce moi qui ai fait fuir votre

cousin f Il paraît m'éviter depuis

quelque temps. ..Pourquoi ?

— Savinien ne vous a point sans doute aperçu, monsieur, croyez-le, dit-elle sans relever les yeux.

Il la considéra un instant, tout accupée de son joli travail, des paroles brûlantes lui venaient aux lèvres, il n'osait, enfin il reprit courage.

— Voulez-vous me permettre de vous aider, mademoiselle.

Elle sourit, dérangea les bottes de tieurs pour qu'il trouvât un peu de place sur le banc

— Volontiers, monsieur.

Mais il était inhabile à ces choses. Ses mains tremblaient.

H rejeta les fleurs en dépit, se leva, fit quelques pas comme s'il avait voulu s'éloigner.

puis, tout à coup, il revint.

Elle n'osa pas le regarder. On eût dit que vraiment elle ne pensait qu'à ses fleurs et ne se souciait pas de l'émotion extraordinaire de Noël.

A Landepereuse, à deux cents mètres de là, Êenaud et Savinien apparurent sur la terrasse.

Mais ils étaient trop loin pour entendre.

i^Hélène vit Savinien et n'en fut pas inquiète,

— Mademoiselle, dit Noël Labarthe, je n'ai pas le courage de garder plus longtemps pour moi le secret de l'amour

que vous m'avez inspiré Veuillez

ne pas vous oflenser de ce que je vais vous dire et croire surtout que mon

amour est vrai et profond Ce n'est

pas sans hésitation, sans eflroi même que je me suis décidé à vous parler, à ne plus vous rien laisser ignorer, — si tant est que vous ne m'ayez point devi-

né déjà. — Non, j'ai tremblé beaucoup, avant d'avoir ce courage-là et je tremble

encore C'est que je ne suis rien

et je vous ai élevée si haut dans mon

cœur I Je suis pauvre et je n'ai

que mon grade Et si j'ai tremblé si

fort en venant à vous, c'est que votre beauté est si parfaite qu'il me semble que ce serait presque commettre un sacrilège que la condamner à la pauvreté, que de ne pas l'entourer de tout le luxe dont elle est digne. ... comme on place un joyau rare dans un écrin superbe...

J'ai hésitité longteirps, mais je souffrais trop de mon silence et j'ai voulu tout vous dire... Je vous aime.... n'en soyez point offensée Est-ce que cela

ne se voyait pas que je vous aimais ?

Et il était pâle, ses yeux, d'ordinaire si droits et si francs, étaient incertains, n'osaient s'arrêter dans les yeux de la jeune fille.

En amour, les hommes sont plus timides que les femmes, lorsqu'ils aiment fortement, et à ce grand garçon vigou • reuXjil avait fallu un effort réel pour dévoiler £on cœur.

Et il tremblait en parlant.

S'il n'avait trouvé chez Hélène que froideur et indifférence, il n'eut pas eu le courage de continuer et se serait enfui en balbutiant son pardon, mais Hélène le caressait d'un regard tout à la fois si triste et si doux qu'il se sentit envahi d'une espérance folle.

Vraiment, est-ce qu'elle l'aimait î Vraiment, est-ce qu'il avait pu arriver ainsi, sans combat, jusqu'à ce cœur.

H murmura :

—Je Le vous ai point offensée ?

— Non, dit-elle d'un signe de tête, avec un demi-£Ourire.

—Voulez-vous que je reste auprès de vous î

— Restez .... autant qu'il vous plaira.

— Voulez-vous que je vous parle encore de mon amour ?

Elle hésita, coula en dessous, un regard vers Landepereuse; sur la terrasse, Kenaud et Savinien se promenaient toujourB, tantôt faisant face à Hélène, tantôt lui tournant le dos.

— Oui, parlez encore ! dit-elle.

C'était presque un aveu, cela. Il en fut interdit, éperdu.

—Oh 1 mademoiselle, mademoiselle, dit-il en jo'gaant les mains.

Et ses yeux exprimèrent tant de bonheur qu'elle fut eflrayée de ce qu'elle venait de dire.

Elle reprit son visage impassible.

Et feignant la surprise :

— Parlez, monsieur Labarthe, vous ne

m'oSeneez en aucune façon Lorsque

vous voudrez bien le permettre, je vous répondrai, à mon tour.

Cette simple parole le glaça.

— Voyez combien je vous aime, mademoiselle, puisqu'il suffit d'un mot de vous, d'un regard aussi, pour me donner une félicité inouïe ou un désespoir sans bornes .

Et après un moment de silence, il reprit courage et lui dit comment il Pavait aimée, tout de suite, comment elle avait occupé sa pensée, à l'exclusion de tout autre souci, de toute autre préoccupation.

Elle avait l'air de ne point l'écouter. Ses mains allaient prestement d'une fleur à une autre fleur, et quand cinq ou six étaient réunies dans ses doigts, elle les écartait pour juger, d'un peu loin, l'efiet d'haimonieux ensemble qu'elles devaient produire.

Parfois, il s'arrêtait.

Que pensait-el!e ? Enigme vivante, qui pouvait dire à quoi elle rêvait.

Quand il se tut enfin, ayant tout dit, ayant vidé son cœur, et interrogeant Hélène d'un regard inquiet, celle-ci se leva lentement.

Et comme si Noël n'avait parlé que de choses très banales, dont elle avait delà perdu le souvenir :

— Voulez-vous m'aider, monsieur Labarthe, à porter tous ces bouquets jusqu'au salon ?

Il s'empressa, prit tout ce qu'il put, pendant qu'elle s'emparait du reste,

Et d'un pas rapide, elle remonta vers Landepereuse.

lia passèrent auprès de Renaud et de Savinien. Les deux hommes lui adreaflèrent des parolei.

— Excusea moi de ne pas vous serrer

les mains, dit le jeune homme, mais j'ai, comme vous le voyez, les bras tellement encombrés I

Savinien ne regarda même pas sa cousine.

Au salon, ils placèrent les bouquets.

Pas un mot entre eux, pendant une longue minute.

Mais tout à coup, sourdement, Noël demande :

— Mademoiselle, que dois-je croire ?

que dois-je penser ?

— Oubliez-moi, monsieur Labarthe...

Je ne puis être votre femme Oubliez moi et méprisez-moi, car j'ai horreur de la pauvreté Je n'aurais

pas le courage de la supporter pendant ma vie toute entière Méprisez-moi.

— Vous ne m'aimez pas !

— A quoi bon vous répondre ? Si je ne vous aime pas et si je vous le dis, cela

va vous faire beaucoup de chagrin

Si je vous aime et que je vous le laisse entendre, à quoi cela peut-il nous conduire, après la faiblesse que je viens de vous confier ?

— Si vous m'aimez, par pitié, dites-lemoi, rendez-moi le plus heureux des

hommes Qu'importe ce qui arrivera

Qu'importe la pauvreté ! Et puis

cette pauvreté, j'en triompherai Je

suis jeune, actif, entreprenant Je

chercherai une carrière lucrative Je

vous en supplie, ne détournez pas les

yeux Laissez-moi lire dans votre

âme...

Il se rapprocha d'elle, repris d'espoir et en paroles passionnées, il lui dépeignit la vie heureuse qu'il lui ferait.

Elle l'écoutait bouleversée, et souffrant vraiment, car alors qu'elle l'aimait elle devait feindre de ne pas l'aimer.

Pourtant, si forte qu'elle fut, si grand que fut l'empire qu'elle possédait sur elle-même, elle f e sentait faiblir à cette voix chaude qui frémissait à son oreille.

Son courage s'ambolissait.

Elle penchait la tête pour mieux l'entendre en fermant à demi les yeux.

Elle n'avait jamais cru, daus son orgueil et ses mauvais rôves qu'elle pourrait aimer un jour.

Son amour, brusquement né la foudroyait.

Et il lui venait des idées de la vie nouvelle qu'elle n'avait jamais eues, qui jadis l'eussent fait sourire, et dont la réali8ation,maintenant eût parut délicieuse.

Elle rêvait d'un bonhaur calme, en quelque coin de la terre, à côté de ce beau et robuste garçon en qui elle voyait un esclave et un maître, esclavage bien doux et une souveraineté plus douce encore Ah ! comme elle eut a-

bandonné pour ce bonheur-là toutes ses ambitions effrénées de luxe, toutes les anciennes rêveries nées de sa misère et de sa hame.

Et voilà pourquoi elle le laissait par- 1er, sans l'interrompre, peu à peu grisée, le front lourd, les paupières abaissées sur ses yeuz noirs.

Elle avait laissé tomber de ses mains les dernières flleurs et elle écoutait, dans le ravissement de son âme, ne songeantplus à la menace éternellement suspendue sur sa tête, oubliant Savinien. oubliant la lourde chaîne de fer dont les chaînons la liaient et rendaient sa volonté prisonnière.

Elle oubliait tout cela et elle laissait prendre ses mains par Noël...

Et Noël les réunissait, ces deux mains fines et blanches et parfumées, dans une des siennes.

Il les portait à sa bouche, les couvrait de baisers brillants qui retentissaient jusqu'au fond d'elle-même...

Et il redisait, très bas, la voix tremblante :

— Hélène, vous m'aimez, vous m'aimez....

Elle ferma tout à fait les yeux... et ses mains, dans la main de Noël, se contractèrent nerveusement, répondant à son étreinte

Et dans son ivresse, ses lèvres s'entr'ouvraient pour laisser échapper, enfin, malgré tout, l'aveu d'amour, lorsqu'un peu de bruit se fit au -alon.

Tous deux tressaillirent et se retournèrent, les mains se séparant.

C'était Savinien qui entrait et s'arrêtait sur le seuil, le sourire ironique, son regard cruel s'abaissant comme un fardeau sur Hélène qui pâlit et dont l'ivresse brusquement s'évanouit.

Mais qu'importait à Noël !

Il avait ressenti pendant ce fugitif instant l'inoubliable impression qu'il était aimé.

Est-ce que tout en elle, pendant cet instant-là et malgré elle peut-être, estce que tout n'avait pas crié son amour ? Est-ce que sa beauté n'était pas devenue en quelque sorte plus douce ?

Est-ce que ses yeux ne 's'étaient pas faits plus doux, oh 1 si doux et ei caressants! Et si tristes avec cela ! Est ce qu'il n'avait pas deviné aussi que cette âme fermée et hautaine s'amollissait ? Est-ce qu'il n'avait pas senti, dans la brusque et forte étreinte des mains de la jeune fille, que son cœur était atteint et ne se défendait plus î

Alors il fut infiniment heureux et l'action de grâce qu'il lui adressa des yeux au moment où l'arrivée de Savinien détacha leurs mains était chargée d'une passion qu'Hélène, malgré la présence de l'aventurier qui la rappelait à l'abominable réalité, en rcçat comme une caresse, toute la voluptueuse langueur.

Quand il fut parti, elle ne parut même point s'apercevoir que Savinien, dans le salon, la poursuivait de son regard obstiné.

Elle allait et venait, passait auprès de lui, ne prêtait aucune attention à ce qu'il faisait.

Il fallut qu'il vînt à elle pour lui dire:

— En résumé, ma belle cousine, où. en sont nos affaires ?

Elle eut un grand geste de désespoir farouche, les deux maïus appuyées tout à coup sur son front.

Et elle murmura, sourdement :

— Te l'aime ! je l'aime ! je l'aime !

Il haussa les épaules, mais la voyant dans une exaltation étrange, il n'ajouta pas un mot et la laissa.

lie cercle de 1er

Un mois à peine séparait les hôtes de Landeper'^use de l'époque fisée pour la rentrée à Paris. L'automne était venu, avec des froi-is précoces, mais l'installa-

tion de l'hôtel du boulevard Pereire n'était pas complètement terminée, ce qui les obligeait de retarder leur départ.

Le retour de l'hiver avait apporté de graves changements dans la santé de Benaud.

Le bonheur avait paru, dans les premiers temps de son mariage, lui redonner des forces nouvelles et lui-même se faisait illusion sur son état. Il sentait en lui, une énergie, une envie de vivre, une sorte de surexcitation qu'il n'avait jamais connue.

L'amour de Margot l'entourait, sans doute, le protégeait contre toute atteinte de son mal mystérieux, mais la maladie, traîtresse, se reposait pour l'atteindre plus sûrement et mieux le frapper.

Gordon, depuis le mariage, nous l'avons dit, n'avait fait que de rares apparitions à Landepereuse. Sa situation vis-à-vis de Renaud eût été trop difficile, elle était trop délicate pour qu'il reprît les relations d'autrefois. Renaud ne pouvait avoir oublié les graves paroles prononcées par le docteur Gordon, la condamnation de son mariage, et la présence du vieux médecin au château eût été un constant reproche pour le comte d'Albaron.

Mais des Rouchep, qu'il ne quittait guère, le docteur ^Gordon suivait d'un œil attentif ce qui se passait à Landepereuse. Il avait du reste pour être au courant de la vie de ceux sur lesquels il veillait, un espion aimable et inconscient de ce qu'on diiait de lui ; son fils adoptif. Toutes les fois que Noël obtenait un congé, tous \ea dimanches où il pouvait s'absenter, le jeune officier accourait aux Rouches. Il arrivait le samedi dans la nuit, repartait le dimanche très tard dans la nuit le plus souvent. Il avait ainsi une journée de liberté dont il consacrait quelques heures à Gordon. Le reste du temps, il le passait à Landepereuse auprès d'Hélène. C'omme il n'avait rien confié encore de son amour à son père, celui-ci ne se doutait de rien et croyait Noël attiré à Landepereuse par la sympathie qui était née entre lui et Martial.

Coup sur coup, et alors que Renaud renaissait à l'espérance de vivre, alors que déjà il ne songeaint plus aux épouvantés passées que comme on songe à des rêves odieux qui voua ont torturé toute une nuit, coup sur coup il reçut des avertissements qui le rejetèrent dans les angoisses.

La maladie sourdement avait continué son travail souterrain. Elle se manifestait par des symptômes d'une gravité redoutable,le8 symptômes d'autrefois rendus plus fréquents et plus aigus.

Il se sentit tout à coup d'une faiblesse et d'une nervosité extrêmes. La moindre fatigue lui fut interdite. Le moindre bruit brusque le mettait en pâmoison. Il résista, dans un reste d'énergie, contre l'effroyable vérité à laquelle il ne voulait pas croire. Il se cacha aux yeux de tous, comme si sa maladie, cette faiblesse, ces évanouissements eussent été des crimes

Parfois, lorsqu'il se sentait mourir ainsi, il se levait, s'en allait au hasard : s'il était au château, il se hâtait d'aller s'enfermer dans une chambre et là il tombait dans une syncope qui, pendant des heures, le retenait comme frappé de mort et dans une immobilité absolue y parfois, lorsque la faiblesse le surprenait hors du château, il s'enfuyait, il rentrait sous bois, cherchait un endroit sous un arbre, derrière les haies et les buissons, dans les broussailles, partout où on ne le pouvait surprendre, où il avait chance de rester inaperçu, et quand il arrivait, il s'étendait demi-mort ; ses yeux se fermaient j une abondante sueur coulait de son front ; la vie s'en allait de lui pendant des heures. Et l'évanouissement terminé, il rentrait en chancelant. Pour mieux dérober sa faiblesse, il usait de surexcitants dange« reux qui lui rendaient, pendant quelques jours, une vigueur factice, mais qui usaient, dans les derniers eflorts, le reste de sa pauvre vie perdue.

Il combattit ainsi contre son mal pendant près d'un mois, sans que Marguerite en conçut de trop vives alarmes. Elle le voyait soutirant mais ne devinait pas la gravité de cet état, grâ* ce aux eôorts de Renaud.

Enfin le malheureux se sentit vaincu.

Ce fat à Savinien qu'il avoua sa défaite :

— Mon pauvre Savinieu, je suis perdu !

Et il raconta tout ce qui se passait en lui depuis des semaines. Savinien n'en parut pas surpris. Il s'y attendait sans doute. Mais il essaya de le réconforter.

— D'abord et avant toutes choses, ditil, je vais aller en secret chercher le docteur Gordon : je le ramènerai ; tu le consulteras ; il te reprochera de n'avoir pas obéi jadis ^quand il défendait ton mariage ; mais, une fois ces reproches passés, il te soignera et te guérira peutêtre...

— Me guérir ! fit Renaud avec un sourire navré.

— Il adoucira tes eouflrances et te guériras. Pourquoi pas ?

— liaisons mieux, Savinien. Je veux que tant que cela me sera possible, Marguerite ignore le danger que je cours... M. Gordon, à Landepereuee, enfermé avec moi, cela pourrait lui donner des

inquiétudes Va faire atteler Le

temps est beau pas trop froid

nous irons aux Rouches.

—Comme tu voudras.

Un quart d'heure après ils partaient.

Aux Kouches, le docteur était dans son cabinet. Il n'en sortait jamais que pour les rares apparitions qu'il faisait à Landepereuee, et ses jours de bonheur étaient ceux que Noël venait passer auprès de lui, ses heures de joie celles que Marguerite, qui l'aimait, lui consacrait de temps en temps.

11 reçut les deux cousins froidement,

A l'aspect de Kenaud son regard s'était fait très dur, méprisant ; Renaud le sentit et se troubla.

Le docteur avait deviné, d'une inspection rapide et pourtant profonde, les ravages faits par la maladie dans ce corps émacié, d'où toute vigueur semblait bannie.

Il n'attendit même pas que les deux hommes eussent expliqué le but de leur visite.

Il se tourna vers Renaud :

— Monsieur, je ne vous rappellerai rien de ce qui s'est dit, rien de ce qui

s'est passé entre nous C'est de

nouveau le médecin auquel vous venea

demander conseil Parlez !

— Monsieur, je me sens perdu et je viens vous demander si vous pouvez me sauver.

Il mit le docteur au ccurant des derniers et si graves symptômes observés.

Gordon l'écoutajdans un silence recueilli. Quelles que fussent les fautes de cet homme, et ia plus grande avait été son mariage, le mal était fait maintenant.

S'il venait à mourir, ce serait pour Marguerite un deuil cruel. Et le devoir était tout tracé : épargner ce deuil à la jeune femme, faire l'impossible pour sauver Renaud.

U était bien tard pour réagir contre le terrible mal, bien tard pour entreprendre une pareille guérison.

Renaud lisait toutes ces indécisions sur le visage du médecin j du reste, médecin lui-même, il ne pouvait pas se faire des illusions sur son état.

— Je suis perdu, n'est-ce pas ! demandait-t-il.

— Vous êtes gravement atteint, monsieur, mais je conserve quelque espoir de vous sauver ....

Des larmes vinrent aux yeux de Renaud.

— Serait-il possible !

Il n'avait pas peur de la mort 1 II avait peur d'être arraché à son bonheur ai 4p^^ ' ^^ aurait voulu quelques années d'abour encore. Et s'il tremblait, c'était pour Marguerite et non pour lui-même.

— Je vous demande jusqu'à ce soir, ou au plus tard jusqu'à demain pour réfléchir et vous dicter ce qui sera pour le reste de votre vie la ligue rigoureuse de votre conduite...

— Oh ! docteur, votre parole me rend

la vie déjà

— Toutefois, monsieur, et avant même de vous donner d'autre conseil, je vous recommande, en l'état où vous êtes, d'éviter toute émotion violente .... Prenez

garde ! Vous êtes si faible qu'une

émotion trop forte, une trop grande joie un désespoir trop grand vous tuerait 1... Prenez garde I

Savinien avait gardé le silence pendant tout cet entretien. Il s'était tenu à l'écart, attentif, jouant la tristesse.

Lorsqu'il entendit ces derniers mots du médecin, il ne put réprimer un léger tressaillement.

Et pour voiler sans doute Péciat soudain ae ses yeux,',ses paupières s'abaissèrent brusquement.

Puis il se leva, se détourna et alla machinalement, par la fenêtre regarder le paysage d'hiver qui s'étendait devant les Bouches jusqu'au bois de Galary.

Telle était sa préoccupation qu'il ne remarqua point que Renaud s'était levé et s'en allait.

Il restait là, enseveli dans quelque rêve.

H fallut que Renaud l'appelât par deux fois.

— Savinien ! Savinien I

Il tressaillit, s'élança vivement vers Renaud

— Pardon, monsieur, dit-il à Gordon.

Les aeux cousins partirent, rejoignirent leur voiture ©t derrière les rideaux de son cabinet Gordon les suivait d'un œil soucieux, penjant qu'à son esprit se retraçait la ecène qui avait ensenglanté le ïrou-aux-Epines, et qu'une interrogation lui arrivait aux ièvres :

— Ce ne peut êire Recaud ! Cet hooame est sans énergie ! Ce ne peut être Hélène ? Une femme 1 Impossible 1 Elle se traûirait... Alors est-ce donc Savinien ? Est-ce donc cet aventurier ?

La voiture emportait Renaud et Savinien à travers les champs rtépouillés par l'hiver, mais où déjà, pourtant, veraiasaient les semailles des moissons nouvelles.

Ni l'un ni l'autre ne songeaient à parler.

Savinien entendait toujours retentissante à son oreille comme le glas qui eût eonné la mort de Renand, la grave parole du docteur :

'* Prenez garde ! Une émotion trop forte vous tuerait ! "

Quant à Renaud, il restait, malgré la lomtaine espérance de pouvoir vivre peut-être, dans une morne tristesse, qu'augmentait encore l'aspect désolé de

la campagne. Les bois n'avaient plus de parure et tout était mort ; plus de chants d'oiseaux parmi les arbres ; le ciel roulait des nuages bas et lourds, de couleur menaçante et qui faisaient présager de la neige prochaine. Tout était triste et la nature paraissait en deuil.

Et pourtant comme c'eût été dommage de quitter tout cela, car cette tristesse n'était que passagère, cette mort n'était que d'un jour.

Le soleil réchaufferait cette désolation et sèmerait bientôt partout la gaieté de ses rayons.

Alors cela revivrait.

Les oiseaux retrouveraient leurs chansons, les arbres leur verdure, les champs leurs jolies couleurs.

Et il y aurait, dans tous les coins, des rires frais sur de jeunes lèvres rouges.

Verrait-il cela, lui, Renaud ?

Ah ! que c'était bon, la vie 1 Et à quelques mois, quelques jours peut-être de la quitter, comme il regrettait les moindres détails et les plus insignifiants sur lesquels s'abattrait, pour les lui dérober à jamais, l'ombre éternelle.

Mais le médecin savant n'avaH-il pas dit qu'il ne perdait pas toute espérance Et ii le pensait car il ne se fût point

caché de Renaud Alors, il pourrait

vivre?... Cela était possible, cette chose surnaturelle, miraculeuse ! ! . . . . Il vivrait et il pourrait continuer d'aimer Marguerite ! Etait-ce vrai ?

Il secoua la tête, tout à coup, et dit à haute voix :

— Non, non il m'a trompé, cela

ne ee peut ! !

Savinien le regarda, étrangement :

— Que dis-tu ?

— Je dis que le docteur Gordon m'a trompé, qu'il a voulu ne point m'enlever mon courage... en me donnant l'espoir que je vivrais peut-être...

—Et moi, je te dis qu'il faut avoir confiance en lui, mon pauvre Renaud...

seulement..

— Seulement ?

— N'ouolie pas sa recommandation...

Surveille-toi ! Evite toute émotion grave ! cela te briserait I . . . .

Ils arrivaient à Landepereuse.

Margot ne se douta pas de cette viîite. Renaud, très faible, remonta chez ui.

^ Savinien se dirigea vers la chambre accupée par Hélène.

En passant devant le salon, il entendit un bruit étouffé de voix. 11 s'arrêta, 1 écouta. Mais on parlait à voix basse it il ce put distinguer quelles étaient es personnes qui s'entretenaient là.

Il colla son ortiile contre la porte.

AU- bout d'un instant, il se redressa, m murmurant :

— On dirait la voix d'Hélène ! ...

Il ouvrit, jeta un coup d'oeil dans le laloa n'ais il n'y avait Jà personne, seulement les voix s'entendaient plus ïistinctement.

Elles partaient, non du saion, mais le la serre qui y était contiguë, tout encombrée de plantes rares, cette serre )ù jadis le pauvre Richardier amenait égulierement sa fille pour lui commuliquer les demandes en mariage qu'il ecevait.

Savinien referma la porte avec préaution, se glissa sans faire de bruit tisqu'au canapé, au coin du salon, tout )rès de la baie de la serre.

De là, il pouvait entendre.

C'était Hélène, en eôet.

La seconde voix était une voix l'homme et cet homme était Noël Lalarthe.

Parfois, ils parlaient si bas, par phraes hachées, entrecoupées, que malgré out il ne comprenait pas.

Mais parfois auîsi, leurs voix s'éleaient dans l'emportement de la pasion qui les poussait l'un vers l'autre.

Alors, malgré sa colère terrible, Saviien resta dans une immobilité complè- B, retenait son souffle, blême, les yeux nplacables et les dents serrées.

Il sentait se dresser entre lui et ses rojets sinistres, en dépit de ses efiorts, n dépit de ses crimes, quelque chose iir quoi il n'avait pas compté, l'amour.

11 n'avait pas cru qu'Hélène fut caable de cette faiblesse, Hélène avait bé faible.

Il n'avait pas cru qu'Hélène passerait utre à ses menaces et ne tiendrait pas jmpte de sa colère.

Hélène ne paraissait plus s'en soucier.

Elle parlait, et sa voix avait un e douceur, une tendresse infinie, que Savinien ne reconnaissait pas et qui lui faisait douter presque que ce fut Hélène qui parlait ainsi.

Noël Labarthe disait :

— Je vous aime et vous me rendez

le plus heureux des hommes en me permettant de vous le dire...

— Et moi, je vous le répète, il ne faut pas m 'aimer.

— D'oii vient cette défense ?

— Je ne puis vous le dire.

— N'êtes-vous pas maîtresse de vousmême, n'êtes-vous pas libre de votre volonté ?

— Ne m'aimez pas, ne pensez plus à moi I...

— Ce que vous me demandez là est impossible... A moins que vous ne me disiez les raisons mystérieuses qui vous font ainsi trembler je ne vous obéirai pas . . . , -

— Je ne puis pas répondre à votre amour...

— Quel obstacle au monde pourrait

vous empêcher d'être ma femme ?

La volonté de votre frère ? Mais je suis sûr que Renaud serait heureux de notre mariage... Votre pauvreté ?... Mais j'en suis fier et cela me met au comble

de la joie

Riche, et si belle, j'aurais gardé pour

moi mon amour Jamais je ne vous

l'eusse avoué... Pauvre, je me suis senti

attiré vers vous

Elle eut un sursaut pleia de rancune.

— Je n'ai même pas de dot réglementaire

Il fce mit à rire.

— Si c'est là le seul obstacle, il ne sera pas difficile de le surmonter... Mon père adoptif vous constituera la dot nécessaile, car il m'aime il ne m'a jamais rien refusé et du jour où il apprendra que je vous aime, il vous aimera comme sa fille

Elle se débattait contre ses arguments a parole enflammée.

^ Elle se débattait contre son propre cœur

Sunnontant l'émotion qui l'envahis- Bait :

— Ne songez plus à moi Ne iaites

plus ce rêve !

— Pourquoi ?

— Je ne serai jamais votre femme...

— Par pitié, Hélène, dites-moi du moins ....

— Non je ne veux rien dire !... laissezmoi, je vous en prie !...vous voyez que je souffre

— Oui, vous êtes toute pâle et toute

tremblante On dirait qu'un danger

vous menace

— Un danger, peut-être

-Parlez 1 Parlez ! Je ^o«« défendrai ...quel que soit le danger comptez, du moins, surmon amOur...

"Rlle secoua la tête.

Elle ne pouvait rien dire. C'était un corcle de fer qui l'entourait et duquel «lie ne pouvait sortir. Elle la voyait, cette chaîne, éternellement nouée autour de sa volonté et l'annihilant. Et auels Que fussent ses effoHs, quelle que fût s» haine contre l'homme qui la retenait ainsi en esclavage, jamais elle ne frapf^hirait ce cercle de fer, jamais la

chnîne ne serait brisée I

Que ferait- il, lui. ce généreux garçon?

Eft-ce qu'elle n'était pas certaine d'encourir son mi^.pris. de soulever en lui de Phorreur et du dégoût si elle avait quelque ionr le courage de lui révéler le pacte d'infamie qui la liait à Savinien ? Et à cet homme qu'elle aimait— car elle l'aimait profondément— n'était-elle pas certaine de causer une effroyable douleur? , , Von. non. la mort plutôt qu'une révélation pareille !

Et comme elle se taisait torturée, il

Hélène, parfois, lorsque vous laissez

tomber hw moi votre regard si doux, cela m'affole et je me dis alors que vous m'aimez... Parfois aussi vos regards dpviennent si durs, si vides de toute affection que je ne sais plus que penser Dans ce« moments voup me faites peur ...Oui, j'ai peur de n'être, entre vos mains, qu'un jouet, dont votre vanité et votre orgueil s'amusent.

—Noël...

— Si je me trompe, je suis prêt à me mettre à vos genoux et à vous deman> der pardon... Mais qui me dira que je me trompe ! . , . .

— Cette pensée est odieuse...

— Hélas ! croyez-vous qu'elle ne me fait pas souffrir Je vous en supplie, Hélène, enlevez-moi ce doute, l'horrible soupçon... d'un mot, d'un seul

mot

— Ce mot

— Dites-moi que vous m'aimez...

— A. quoi bon, puisque je ne puis être

à vous ?

—Hélène, m'aimez-vous ? redisait-il avec une tendresse obstinée.

Elle se tordait les mains, dans la torture qui l'obligeait au silence, les yeux humides de larmes désespérées.

— Héiène ! dit-il encore, ma chère Hélène 1

Alors, tout son courage s'amollit ; toute sa résistance s'évanouit j elle baissa la tête.

— Oui, je vous aime, dit-elle très bas, — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu I Il se précipita sur les mains de la jeune allé.

Et Comme elle chancelait, il la retint. — Encore ! Dites-le moi encore !

Oui, je vous aime... mais votre amour

est inutile, mon Noël, je ne serai pas à vous... vous souffrirez à cause de moi, je souffrirai à cause de vous, et il eût mieux valu que nous ne nous fussions pas aimés !

Vous m'aimez I murmurait-il dans

son ivresse, ne faisant attention à rien de ce qui n'était pas cet aveu...

— Je vous aime et je voua jure que je n'aimerai jamais que vous Et cependant, oubliez-moi, oui, éloignez- vous de moi, car un jour vous me haïrez et vous

me traiterez de parjure

— Hélène 1 Vous songez à un autre !.., — Peut-être !

—A un autre que vous n'aimez pas 1 — Je n'aime que vous...

A un autre que vous épouserez

peut-être î — Peut-être 1

—Mais c'est impossible... Bst-ce que vous croyez que je laisserais faire un

)areil mariage,que je m'y apposerais pas ie toute la force, de l'indignation, de X)ut le droit que me donne votre amour. — Voilà pourquoi je vous ai dit que je ne serais jamais à vous et qu'il fallait vous éloigner de moi. ^

11 resta interdit, l'interrogeant du regard, ne la comprenant pas, désolé.

— Il y a dans vos paroles, dans vos réticences, dans vos allusions, un mystère que je ne peux pas deviner... Si vous m'aimez comme vous venez de me le dire, pourquoi ne vous contiez. vous pas à moi? Je vous conseilerai...au besoin je

vous protégerai

— Non, non, n'insistez pas...

11 dit sourdement :

—Savez- vous bien que si je vous voyais quelque jour au bras d'un autre, sachant que vous ne l'aimez pas, je serais capable de ie provoquer, celui-là,et de l'insulter, et de le frapper...

— Uui, oui, je prévois bien des malheurs et tout cela par ma faute, par ma faute... Pourquoi m'avez vous aimé ?...

Pourquoi vous ai je laissé voir que je vous aime?...

Sa belle tête s'inclina sur l'épaule de Noël Labarthe,

Elle se mit à pleurer.

Et lui, le cœur bouleversé, la caressait, couvrait de baisers ses cheveux, ne trouvant rien pour la consoler, pour sécher les larmes, se débattant au milieu de ce mystère entrevu comme un homme cherchant son chemin dans des ténèbres impénétrables.

Il lui dit, à voix basse ; — Votre secret, je le découvrirai . . .

— Hélas ! non, mon ami

— Je le découvrirai, vous dis-je, oh ! je vous sauverai malgré vous.

Elle redevenait plus calme.

— Avant que vous me quittiez, je voudrais une promesse de vous, mon ami...

un serment, même, s'il se peut

— Un serment !

— Je voudrais que jamais plus vous ne me parliez de votre amour et que jamais plus vous ne me demandQea

compte du mien

— Je ne ferai jamais pareil serment, je ne le tiendrais pas...

Elle soupira.

— Alors, mon ami, pardonnez-moi dès aujourd'hui to-it ce que vous souffrirez à cause de moi

Elle s'assit, accablée, dans un fauteuil sous les hautes plantes qui faisaient audessus de sa tête un dôma superbe de verdure.

Il comprit qu'elle désirait être seu-

Il lui étreignit une dernière fois la main en disant :

— iion amour, à jamais, quoi qu»il arrive !

Et il sortit.

Quand il traversa le salon, Savinien n'était plus là !

li'aventarier

L'aventurier était monté auprès de Renaud sous prétexte de prendre congé de lui, avant de retourner aux Ecuries, où il habitait toujours.

Lorsqu'il frappa à la porte du petit salon-cabinet où Renaud se tenait de préférence et qui était contigu à sa chambre à coucher, personne ne lui répondit.

Cependant, comme il croyait être sûr, quelques minutes auparavant, d'avoir entendu Renaud rentrer chez lui il frappa de nouveau, puis entr'ouvrit la porte.

Renaud était étendu sans mouvement dans un fauteuil, pris d'une de ces faiblesses qui se renouvelaient si fréquemment et contre lesquelles il ne pouvait réagir.

Celle-là avait dû le surprendre brusquement, car, Savinien le savait, toutes les fois qu'il se sentait menacé, le malheureux s'enfermait, afin d'épargner à sa femme, si elle survenait tout à coup la vue de ce moribond en lutte contre la mort.

Près de lui, un flocon d'éther, mais il n'avait eu ni le temps ni la force de le déboucher.

Et il gisait là, les bras ballants, blême, immobile.

Savinien le contempla, du haut de ea,

force et de son âme criminelle il contempla cette faiblesse avec un sourire méprisant.

Est-ce que cela avait besoin de vivre.

Et quelle joie cela trouvait dans la vie. Est-ce qu'au lieu de traîner une existence aussi misérable, cela ne ferait pas mieux de rentrer dans le néant ? . . Un souffle l'eût brisé I Une simple poussée l'eût fait basculer dans la tombe . . Et devant ce corps qui vivait à peine, Savinien se sentait plus robuste, plus orgueilleusement fort !

Mais il n'avait aucun intérêt à ce que Renaud mourût.

En le disant à Hélène, un jour, il n'avait pas menti.

Au contraire, la vie de Renaud lui était utile,servait présentement ses projets.

Renaud mort, sans enfants, c'était la fortune retournant aux Richardier et de nouveau la misère pour les d'Albaron.

Il lui fallait maintenant le mariage de Martial avec Hélène î Margré l'amour de sa cousine pour Noël Labarthe, il était sûr qu'il arriverait à ce dénouement. Ne la teoait-il point, dans ses mains puissante?, par l'épouvante qu'elle avait de lui ? Plus grand serait son amour pour Noël Labarthe et plus forte serait aussi la terreur qu'elle aurait de Savinien !... Car ce qu'elle devait redouter par-des- BUS tout c'était une révélation à Noël de de ce qu'elle avait jadis rêvé, de ces projets devant lesquels elle n'avait point les rancunes amoncelées dar;s son âme !

Une pareille révélation eût tué l'amour de Ncël et eût remplacé cet amour par de l'horreur ! Elle le savait ! Et Savini en tant qu'elle aimera Noël, resterait son maître !

Comme Renaud ne revenait pas à lui Savinien le soigna, avec, du reste, une indifférence absolue.

Au bout d'une demi-heure cette syncope ceesa.

Renaud ouvrit les yeux et s'agita un peu.

Il reconnut Savinien et lui sourit.

— Ah ! c'est toi....ïu étais là... c'est

toi qui m'as soigné Je n'avais pas

eu le temps de m'enfermer Et je

n'ai même pas eu la force d'étendre le bras jusqu'à ce flacon d'éther. . . . Comme je suis faible, jamais je ne me suis senti aussi mal !

Il passa lentement la main Pur son front que mouilait de la sueur froide.

— C'est après une de ces crises, c'est dans un de ces battements étranges, que je voudrais que M. Gordon me trouvât.

Il jugerait mieux des ravages de cette maladie et sans doute prendrait des moyens énergiques.

— Veux-tu que j'aille le chercher ?

— Je n'osais pas te le demander

— Je pars à l'instant.

^Sois prudent. Pas un mot à Marguerite, Lorsque je serai forcé de me mettre au lit, quand la fin viendra, si elle doit venir bientôt, il sera temps de

lui apprendre la vérité Ma pauvre

Margot !

Il essuya les larmes qui lui vinrent aux yeux.

Ausei après un silence :

— Seulement, comme j'ai peur de rester seul, envoie-moi Hélène ! J'ai souvent recours à elle dans ces faiblesses... Elle restera auprès de moi jusqu'à l'ar* rivée du docteur..

Savinien lui obéit. 11 descendit, trouva Hélène au salon, rêveuse, les yeux fermés, repassant dans son esprit les paroles de Noël qu'elle entendait encore et se laissant aller au seul bonheur qui lui fût possible j celui qu'elle trouvait dans son rêve.

Savinien ne fit aucune allusion à ce qu'il avait surpris, à la scène dont il avait été témoin.

Il faisait son 'profit de tout, silencieusement.

Tôt ou tard, si l'amour devenait pour Hélène un danger, alors il serait bien temps de s'interposer.

— Hélène, ton frère a besoin de toi. Il est souffrant et ne voudrait pas rester seul pendant que je vais chercher le docteur Gordon.

Elle ne répondit que d'un signe et immédiatement monta auprès de Renaud.

Cinq minutes après, Savinien galopait vers les Rouches.

Hélène fut eôrayée de Pétat de faiblesse dans lequel elle trouva le comte. Elle crut à quelque tentative criminelle de Savinien.

Et dans un sentiment d'épouvante qu'elle en conçut elle ne retint pas un cri d'horreur et se précipita aux genoux du malade, éperdue.

— Eenaud ! Renaud! dis-moi tout...

c'est lui qui t'a tué !

Et comme il la regardait, sans comprendre, d'un doux regard triste, où flottait l'infinie désespérance, elle se méprit encore et les poings crispés, son cœur éclatant:

— Savinien t'a tué, toi aussi Ah !

le misérable ! îe misérable !

Elle se cacha 'a tête dans ses mains, sur les genoux de son frère et se mit à pleurer avec des sanglots.

Renaud, silencieux, restait interdit.

Tout d'abord il ne savait que penser devant ce cri arraché à tout un mystère de terreurs et d'angoisses. Pourquoi Savinien l'auraitil tué ? Et comment cela. Quelle folie s'était emparée d'Hélène tout à coup ? Et quelles étranges paroles elle venait de prononcer là !

— Savinien t'a tué... toi aussi !

Qu'est-ce que cela signifiait? De quelle victime voulait-elle parler ? Il n'avait rien à reprocher à Savinien et Savinien n'était pas la cause de la maladie dont il soutirait depuis si longtemps et qui arrivait à sa dernière période...';

Cette horreur d'Hélène, pourtant devait avoir une raison cachée !... Et ce mot échappé à son indignation devait révéler quelque sombre coin de la vie de l'aventurier ! Lequel ? Qu'allaitelle lui apprendre ?

Elle se taisait maintenant, sufloquée par les larmes ou effrayée d'en avoir trop dit.

Alors, il essaya de relever fsl tête

qu'elle cachait obstinément Il la

força de le regarder.

—Je te jure qu'il est seul coupable et que je re suis pour rien dans son crime 1 Ah ! je te le jure Renaud, je te le jure.

Son crime ! Il entendait cela effaré....

Et prévoyant d'abominables choses, il murmura :

—Parie ! Il faut que tu me dises tout

— Oui, oui, tu sauras tout parce

que je ne veux pas que tu meures ....

parce que je veux que tu restes auprès de nous et que tu nous aides à nous défendre Tu sauras tout. . , .Ecoute...

Il se dressa à demi dans son fauteuil...

Il venait d'avoir une effroyable vision et il avait senti dans son être, un ébranlement profond.

Il retomba, pencha la tête sur le doa du fauteuil.

Il murmura :

—J'ai peur 1 J'ai peur !

Mais elle n'entendit p^s.

Il avait peur de ce qu'elle allait di^ re...

Il avait peur de comprendre qu'autour de luijfaible et doux, de noirs pensées avaient semé des ruines...

Et il avait peur aussi, en ce moment, de la mort car il se rappelait la grave parole de Gordon :

— Pas d'émotion violente I cela voua tuerait !

Et c'était Hélèle qui allait le tuer !... sa 8œur !

Qu'importe ! il voulait la vérité maintenant à tout prix. Et il réussit à dire plus distinctement :

— Parle ! ne me cache rien...

— Oui, je parlerai pourtant, je vou-

drais être sûre de ton pardon ,mon frère.

— Tu es donc coupable, toi, comme lui ?

— Coupable dans mes pensées coupable dans mes projets !

—Parle !

— Mon pardon, frère.

— Je pardonnerai plus tard, quand je saurai tout... et quand je serai sûr, ainsi, que ton repentir est sincère...

Il ne put en dire davantage. Sa tête se pencha sur sa poitrine et ses yeux se fermèrent. 11 était haletant sa respiration était entrecoupée et si pénible qu'on eût dit, à chaque instant, qu'il allait mourir.

Elle fut effrayée comprenant à demi le danger que Gordon avait signalé, devinant d'instinct que ce|malheureux n'était pas capable d'écouter le terrible se «ret qu'elle allait lui confier.

— Non, non, frère, une autre fois

Il étendit la main et articula avec un regard ferme :

— Je veux 1 à l'instant 1 Tout!

— Frère, une autre fois, lorsque tu seras moins faible.

— Je veux I ! dit-il, la dominant de toute l'énergie de son honnêteté, lui qui, pendant sa vie entière avait courbé le front devant la toute-puissante influence de sa sœur.

Alors, vaincue, elle commença la triste confession.

— Frère, j'ai été méchante, j'ai été

mauvaise la misère m'accablait et je

redoutais l'avenir je me suis révoltée

parce que j'étais belle et que j'étais née pour le monde, pour le luxe, pour les fêtesjde la richesse, pour briller et pour

conquérir Tant que je me suis

trouvée seule auprès de toi, j'ai gardé pour moi ces rancunes contre ceux qui étaient riches et ces haines de tout ce

qui m'écrasait Puis, un jour, est

tombé dans notre vie un homme aussi mauvais que j'étais mauvaise, révolté comme je l'étais et qui tut mon mauvais génie...

— Savinien 1 1

— Savinien! On eût dit que je

n'attendais que lui, frère, et qu'il n'attendait que moi pour que tout devfnt commun entre nous, rêves, haines, ambitions malsaines, orgueil Nous ne

fûmes pas longs à nous entendre, et à

nous comprendre car ce lut moi qui

la première, inspirai à Savinien le germe de la sinistre intrigue au milieu de

laquelle je me débats impuissante

Mais si j'ai été coupable, je ne le fus qu'en pensée, je te le jure. ..et du jour où j'ai compris que rien ne l'arrêterait pour réussir, pas même, tu m'entends,

frère ? pas même le sang répandu à

partir de ce jour-là, j'eus horreur de ce

que j'avais fait en me sentant com-

phce de cet homme J'aurais voulu lui échapper j'aurais voulu fuir.

Mais il était trop tard J'étais à lui.

j'étais son esclave.... je lui appartenais , ...je ne pourrai plus lui échapper jamais...

Elle s'arrêta...

Il étendit la main vers elle, et d'une voix étrange, qu'elle ne connaissait pas tout à la fois douce et ferme :

— Parle ! Je ne comprends pas encore...

— Oui, je te dirai tout, tout, fit-elle

dans une exaltation de folie Ce

que nous voulions, lui et moi, c'était une fortune Seule j'étais impuissante Avec lui, je devenais plus

forte Et je lui montrai les millions

de Kichardier dont ;la possession nous donnerait notre rang, couronnerait notre orgueil . . Et il me dit : " Cette fortune sera la nôtre lEt depuis son retour de puis sa réapparition parmi nous, cette

pensée ne nous quitta plus Frère, à

cette pensée, à ce projet, il faut rattacher tous les événements qui se sont

passés à Landepereuse depuis lors

tous, tu entends ?... Souviens-toi !... Souviens-toi !...

— Non, non, je n'ose pas... Parle I Je veux que tu parles !

— L'attentat infâme dont Marguerite faillit être victime chez Césarine Barbadé, dans les bois de Galary... alors que tu te trouvas si miraculeusement pour la défendre, pour la sauver cet attentat avait été longuement prémédité,

préparé et sais-tu quel en était

l'auteur ?

Le malade s'était dressé dans son fauteuil.

Il eut un cri d'horreur :

— Savinien ! Savinien !

— Oui,Savinien, et j'étais alors sa complice... car sans avoir reçu la confidence de son projet je l'avais deviné

L'amour de Marguerite pour toi enlevait à Savinien tout espoir de l'épouser et ce qu'il n'avait pu obtenir par l'intrigue, il voulut l'obtenir par la violence'

— Infamie ! infamie !

— Ce n'est pas tout. Mais, je te le jure maintenant je n'ai plus rien à me reprocher. . Savinien a agi seul de sa propre volonté J'ai eu horreur de ce

qu'il a fait... mais ne puis rien contre lui !

Les yeux de Renaud s'élargissaient dans un accès de folle épouvante. Peutêtre pressentait-il ce qu'elle allait lui révéler î Ses doigts s'agitèrent convulsivement, en étreignant, dans un effort nerveux, le fauteuil... Ses lèvres s'ouvrirent pour laisser échapper quelques paroles mais il n'en sortit que des

sons indistincts rauques... où elle

ne put rien démêler, et auxquels du reste elle ne prit point garde, dans la surexcitation où elle se trouvait... Puis, tout à coup, les doigts restèrent immobiles, les bras retombèrent ballants le long du fauteuil, les yeux se fermèrent lourdement...

Une pâleur de cire se répandit sur ses traits, que la surprise, la douleur et Pefiroi, tour à tour, venaient d'animer... Il ne parut plus écouter, il ne parut plus entendre... On eût dit qu'il venait de mourir.

D'une voix baase et précipitée, Hélène continuait.

— El maintenant, tu vas te souvenir, bien sûr, car il s'agit de toi, de ton amour pour Marguerite et de tes souffrances passées, lorsque dans l'honnêteté de ton cœur, oh ! mon pauvre frère, tu refusais de l'épouser... Tes résistances, c'est moi qui les ai vaincues... Tu avais le tort de m'aimer et de me craindre... et de trop écouter mes révoltes lorsque je te faisais envisager l'avenir qui m'était réservé si quelque jour tu n'étais

plus auprès de moi Tu as cédé à

mes reproches, à mes menaces d'abandon, à ton afiection et le secret de ton cœur, l'amour si fort que tu éprouvais, Marguerite, qui n'attendait que cela pour être heureuse, en reçut enân la confidence... Mais alors, entre elle et toi s'éleva un obstacle ^ui rendait votre mariage impossible : la volonté de Kichardier... Je ne parle pas des craintes qu'inspirait ta santé et de l'opposition que le docteur Gordon voulait faire à

ton mariage Je savais bien que

si tu hésitais pendant quelque temps, l'amour de Marguerite serait plus

fort que tes inquiétudes

mais l'obstacle venu de la volonté de Richardier nous parut si grave que je désespérai... Oh ! mon frère écou-

te...Ce que je vais te dire est terrible... Et je ne suis pas folle, va, je te le jure... Hélas ! je le voudrais...

Ses yeux brouillés de larmes ne vo« yaient pas Renaud... Renaud blême im* mobile comme un cadavre.

— Un matin, M. Richardier partit pour

la chasse, gai, sans défiance Depuis

plusieurs jours un homme le suivait, de loin, pour être sûr de ses habitudes, armé lui-même, prêt à tout .... et ce matin-là, l'homme et le chasseur se rencontrèrent et le chasseur ne revint pas

Comprends-tu ? L'obstacle

de la volonté paternelle n'exisikait plus

pour Marguerite Son père était

mort ! !

Elle était à genoux, pour cette confession, devant son frère, comme si elle s'était trouvée devant un prêtre. Elle s'abattit sur ses mains, aux pieds de Renaud, heurtant le parquet avec son front, dans l'horreur qu'elle avait de ce crime odieux — Elle ne versait plus de larmes seulement des sanglots nerveux la secouaient misérablement...

Et elle resta ainsi longtemps.

Puis, n'entendant rien, aucun reproche, pas un cri, étonnée, efiTrayée de ce silence elle se redresse, aile se relève, elle regarde Renaud...

Il n'a fait aucun mouvement.

Il n'a même pas ouvert les yeux.

— Mort ! mort ! !

Elle se précipite sur lui, le saisit dans ses bras et le couvre de baisers furieux.

Mais non, elle s'est trompée, il n'est pas mort

Une syncope, seulement

Elle va sonner ; elle va appeler au secours, lorsque l'on entend du bruit j tout à coup, la porte s'ouvre, et le docteur Gordon et Savinien apparaissent.

Au premier coup d'œii, les deux hommes devinent ce qui s'est passé, non point l'intervention de la jeune fille, non point la scène terrible qui vient d'avoir lieu entre le frère et la eœur, mais la syncope nouvelle de Renaud, et qui parut si grave que peut-être elle sera cette fois mortelle. La réflexion ne leur vient pas, tout de suite, que cette faiblesse a pu être l'œuvre, préméditée ou non, d'Hélène. Ce n'est

qu'après le coup, ce n'est que tout à l'heure, que germera le premier 80upçon contre elle.

Ils s'empressent auprès du comte d'Albaron.

Ils lui donnent les premiers soins.

Mais il ne reprend pas connaissance.

Un long temps se passe ainsi en soins inutiles et Gordon murmure, comme s'il eût été seul et se fût parlé à lui-même.

—C'est la fin..

Bt se tournant vers Savinien et Hélène, il leur dit soudain, avec une brutalité qui les frappa en pleine figure comme un soufflet :

— Vous deux, qui vous entendez si

bien, vous allez me dire la vérité

Comment cette faiblesse est-elle survenue ?...Je vous prie de ne pas hésiter à répondre, car ma question est une pure formalité et quelle que soit votre réponse elle ne modifiera en rien mon opinion.

Hélène resta interdite par cette attaque imprévue.

Elle contulta son cousin du regard.

Savinien possédait une rare présence d'esprit. Du reste, il fut servi en cela par les événements, car il ignorait comment Renaud se trouvait en cet état, l'ayant laissé beaucoup mieux au moment où il était allé, à cheval, chercher le docteur Gordon.

Ce fut lui qui répondit,msolent et railleur.

— î^ous qui nous entendons si bien, monsieur Gordon, nous n'avons rien à vous répondre, car nous ne comprenons pas le sens de la question que vous nous adressez...

— Je vais donc préciser Vous

avez accompagné chez moi le comte d'Albaron et vous avez assisté à la consultation qu'il est venu me demander...

Le comte ne s'est pas opposé à votre présence et je n'avais pour ma part aucune objection à faire..., Vous ne

pouvez avoir oublié les recommandations pressantes, instantes, que je fis à votre cousin, avant même de lui prescrire une hygiène et de le soumettre à un traitement rigoureux.

— J'aime trop mon cousin, monsieur, dit froidement Savinien, pour ne pas avoir écouté vos conseils avec la plus grande attention, me promettant d'user de toute mon^influence sur Renaud pour qu'ils fussent suivis.

— Vous avez donc entendu que je lui ai dit...

— Permettez-moi de vous interrompre, monsieur, pour vous prouver que

j'ai bonne mémoire Vous avez mis

Renaud en garde contre toute émotion violente, en ajoutant qu'une émotion trop forte le briserait, le tuerait I

— C'est cela.

Et regardant en face Savinien et Hélène :

— Et en ce moment je vous le répète,

cet homme va mourir Et c'est l'un

de vous deux qui l'a tué !

Un cri étouffé d'Hélène lui répondit.

£t la jeune fille tomba aux pieds de Renaud.

— Monsieur, dit Savinien après un silence et avec la plus grande tristesse, vous nous accusez bien légèrement de ce qui serait un crime véritable, un crime accompli de sang-troid et sans aucun intérêt, sans but Vous oubliez

que, bien que je ne sois que le cousin de Renaud, nous nous considérons un peu comme deux frères. Vous oubliez que cette jeune fille, que votre accusation singulière et ridicule a fait évanouir, est la sœur de ce malade. Veuillez réfléchir monsieur, et reprendre votre sang-froid

et votre jugement Ce n'est pas au

moment où nous nous voyons menacés d'un deuil qui va nous plonger dans l'af fliction, que vous devriez, de gaieté de cœur, et sans raisons, nous déclarer coupables d'une tin que vous-même aviez annoncée et que tout le monde, hélas, sauf Marguerite peut-être, prévoyait depuis quelques semaines,

Gordon s'eflbrçait de maîtriser sa colère.

—J'en suis, monsieur, pour ce que j'ai dit :

Admirablement calme, Savinien répliqua :

— Dès lors, monsieur, votre devoir est tout tracé Il faut, coûtejque coû-

— IW —

te, que vous redonniez un peu de vie à ce moribond/et que pendant ce reste de

vie lui-même vous détrompe Et si

vous ne le pouvez, si vous êtes, hélas 1 impuissant à ranimer ce cadavre, il faut que vous alliez révéler à Marguerite, sans hésiter, sans tarder, le crime atroce dont vous nous accusez.

Gordon inclina par deux fois.

Et sèchement :

— C*e8t mon devoir, vous Pavez dit...

je n'y faillirai pas.

— Bien, monsieur, mais, entre temps, qu'il me soit permis de vous faire remarquer qu'en ce qui me concerne votre

accusation est ridicule En ce qui

concerne Hélène, elle est simplement

odieuse Car jamais entre le frère

et la sœur on n'a surpris un mot qui put être la preuve de quelque défaut d'entente . . Quant à moi, rappelez-vous, puisque aussi bien je consens à vous donner ces explications, que Renaud en se sentant plus souiirant tout à l'heure m'avait prié d'aller vous chercher. . . . Il voulait m*a-t-il dit, être vu par vous au sortir d'une de ces étranges et déconcertantes faiblesses. Je n'ai pas perdu une minute. Je suis accouru. Pendant mon absence, que s'est-il passé, je l'ignore mais il est facile de le supposer

Renaud a été pris d'une nouvelle

et plus profonde syncope et sa sœar, qui veille sur lui, était là, sans doute,

ou bien est survenue Elle-même

vous le dira, lorsqu'il vous plaira, après avoir soigné Renaud, de la faire sortir de l'évanouissement où La jeté votre cruauté gratuite.

Mais le docteur ne s'occupait pas d'eUe.

On eût dit que pour lui elle n'existait pas.

Il ne voyait que Renaud.

Il jugea bientôt, du reste, que des soins immédiats ne le tireraient pas de cette syncope.

Il sonna et le lit transporter dans son lit.

Marguerite, prévenue, accourut eflarée, avec Martial.

Devant ce corps, pareil à un cadavre, elle se précipita dans les bras de Gordon, en s'écriant.

— Oh I mon ami, mon ami, est-ce qu'il est mort ?

— Non, mais, hélaa I je ne puis répondre de sa vie...

— Qu'est-il arrivé ? ... Dites-moi tout 1 — Depuis quelque temps, votre mari se sentait plus malade, plus profondément atteint il mettait tout en œuvre pour dérober à tout le monde ses souôrances, ses faiblesses, à vous sur*tout, ma chère Marguerite 1 , Enfin le mal a été plus fort que sou courage et voilà comment je l'ai trouvé tout à l'heure, lorsque son cousin m'amena auprès de lui...

Savinien entrait, à ce moment, dans la chambre de Renaud, guidant, portant presque Hélène revenue à la vie.

Le visage d'Hélène était d'une pâleur extaordinaire et ses yeux creusés, cerclés d'un large trait noir, trahissaient l'angoisse, la détresse de cette âme qui avait pu être mauvaise, mais qui, touchée par l'amour, était redevenue bonne...

Lorsqu'elle fut dans la chambre et qu'elle aperçut Renaud, jaune, ayant l'air rigide, les yeux clos, sur son lit, elle s'imagina que la mort était venue et s'abîma, au chevet, dans des sanglots soards...

Savinien se pencha à l'oreille de Gordon :

— Monsieur le docteur, le moment est singulièrement propice. .Qae ne dites-vous à Marguerite ce que vous dicte votre impérieux devoir... Regardez Hélène Ecoutez ses sanglois... Il est

évident, cela saute aux yeux, que c'est la sœur qui a tué le frère...

Gordon ne répondit rien, tout d'abord.

Mais tout à coup, après ce silence pendant lequel visiblement il avait fait des efforts pour se contenir, il se retourna vers Savinien.

Et très près, le touchant presque, les yeux dans les yeux, froidement il laissa tomber ce mot ; — Misérable !

Savinien blêmit sous l'insulte.

Sa main se leva une seconde pour s'abattre sur cette bouche qui venait de proférer l'outrage.

Mais sa main s-abaissa, un peu de sang revint aux joues . Un sourire apparut sur ses lèvres.

£t lentement, avec un raffinement de douceur, il dit :

—C'est un mot que je vous pardonne, mais dont je demanderai compte quelque jour à Noël Labarthe.

Savinien ne resta point plus longtemps dans cette chambre.

Cependant il ne s'éloigna pas de Landepereuse.

Il se contenta de descendre au salon et là il attendit.

Il désirait parler à Hélène, et savoir d'elle ce qui s'était passé, car, bien qu'il s'en fut défendu, il partageait l'opinion du docteur Gordon : il s'était trouvé quelqu'un dont la parole ou dont l'arrivée auprès de Renaud avait produit sur le malade cette émotion violente que le médecin avait si énergiquement défendue.

Qui était-ce ? Etait-ce donc Hélène ?

Et pourquoi ?

En outre son instinct l'avertissait d'un danger

Lequel î

11 ne se l'expliquait pas encore très bien, mais il venait de découvrir en Gordon un homme qui le soupçonnait, lui Savinien, qui avait deviné ses projets, et qui peut-être cherchait des preuves.

Cet homme-là était un ennemi»

Qu'allait-il faire et qu'allait-il dire ?

Savinien voulait être là pour répondre à ce danger.

Il en prévoyait un autre, venant de Kenaud lui-même.

Si Renaud sortait de syncope, reprenait vie ?

Si le docteur Gordon, suivant en cela le conseil que Savinien lui-même avait donné, rendait un peu de forces à ce moribond, que dirait celui-ci ?

Enfin, et surtout quel était, en drame, le rôle d'Hélène ?

Au bout d'une heure d'attente, Martial descendit.

Il apprit à Savinien que Renaud n'avait pas encore recouvré l'usage de la parole.

Cependant il était sorti de sa synco*pe.

H avait rouvert les yeux... il vivait enfin 1 mais de qu'elle vie ! avaitil même reconnu les visages amis penchés sur son lit et sur lesquels il aurait pu lire, si son intelligence n'avait pas été si alourdie, une anxiété profonde ? Nul ne l'aurait pu affirmer.

Le docteur, interrogé par Margot, s'était tu.

Il n'avait pas voulu quitter le malade» H s'était installé auprès de lui pour surveiller toutes les manifestations de cette existence délicate et fragile et pour en profiter au besoin.

Lorsque, une seconde heure s'étant écoulée, Hélène parut enfin, pâle, le visage meurtri par le remords, par une angoisse atroce, la souflrance poignante d'une catastrophe qu'elle avait causée et dont pourtant elle était innocente, lorsqu'elle parut, presque méconnaissable, Savinien alla dans le salon au-devant d'elle.

Elle eut un mouvement comme pour le fuir.

Mais il l'arrêta, et brièvement :

— Il faut que je te parle !

— Je veux ne plus avoir rien de commun avec toi.

— Trop facile à dire Viens chez

toi.

— Non,

— Viens, te dis-je, ou de par dieu je te le jure, je monte dans la chambre de Renaud et devant ceux qui sont là je déclare que ce pauvre garçon ne meurt que par toi et que c'est toi qui l'as tué ! I

Elle eut un tremblement horrible.

Mais elle se tut, domptée et passivement le suivit.

Quand ils furent entrés chez elle, Sanien ferma la porte soigneusement.

Elle s'était afiaissée dans un fauteuil.

Et le visage dans les mains, elle pleurait silencieusement.

Lui resta debout devant elle, les mains dans les poches.

Et pendant longtemps, il la considéra, sans rien dire.

up, il vînt à Hélène et répaulO) du bout du

Puis tout à COU] lui toucha sur doigt.

Elle tressaillit et releva la tête, détachant les mains des ses yeux.

Et Savinien, les lèvres chargées de sarcasmes :

— Mes compliments, belle cousine, voilà ce qu'on peut appeler de jolie besogne !

Les yeux de la malheureuse s'agran.

dirent.

Elle ne comprenait pas .

Et lui poursuivit, feignant de croire que l'abominable crime était né dans ce cerveau et qu'elle avait trouvé en elle la force nécessaire pour l'accomplir :

— Il n'y a vraiment que les femmes pour concevoir de pareilles idées... Nous autres, la plupart du temps, nous n'y allons pas par quatre chemins et lorsque nous avons un crime à commettre, nous tuons — Mais les femmes ! parlez-moi de

leur perfidie et de leur ruse ! Ce

que tu as fait là est un chef-d'œuvre, ma belle.^ .raconte-moi cela donc comment s'est passé tout cela et tu me diras ensuite pour quelle raison mystérieuse tu as cru devoir avancer la mort de ce pauvre garçon, car, entre nous, Renaud n'était pas géant... et je ne vois vraiment pas en quoi sa disparition peut servir nos projets...

Elle n'eut qu'un mot pour lui répon- <lre, celui dont le docteur l'avait flagellé déjà :

— Misérable I

Mais il ne se fâchait pas contre Hélène

Il se mit à rire :

— Tu n'es pas polie et tu as une fa- «çon singulière de repondre à mes compliments Cela est plus commode

pour toi, sans doute, que de m'expliquer comment Grordon et moi nous avons trouvé Kenaud en si mauvais état !

— Oui, misérable, misérable, dit-elle avec une sourde énergie, toi qui as pu croire à la possibilité d'un pareil crime.

— Prouve-moi donc, du moins, que je me trompe ! Je passe mon temps, moi à ne demander qu'à te croire...

— Eh bien, sache que ta présence m'est insupportable, que ta complicité m'est odieuse...que je'suis prête à tout pour y échapper à tout, entends -tu î

— Tu es gracieuse, continue, je te prie !

— J'ai tout avoué à mon frère...

Il pâlit. Dans ses yeux il y eut un éclair de folie.

Tu n'as pas fait cela !

—Oe l'ai fait 1 dit-elle avec défi avec une joie orgueilleuse où elle semblait vouloir piétiner sur les ruines de sa propre vie.

—Et tu lui as révélé î

— Tout ! Tout, te dis-je : l'infamie du bois de Galary, chez Césarine Barbadé| et l'assassinat de M. Richardier...

— Ah ! malheureuse I malheureuse !

Et ses mains brusquement détendues allèrent saisir la jeune fille à la gorge, la couchèrent sur son genou, et pendant quelques secondes il la retint ainsi, cassée en deux, se demandant s'il n'allait pas l'étrangler.

Puis ses doigts s'amollirent, ses mains s'écartèrent de cette gorge, blanche et superbe où déjà, en rouge, leur trace était visible.

Il redressa lui-même Hélène suflfoquée, terrifiée, et qui, un moment, avait cru que sa mort était venue pour elle !

Il se promena dans la chambre, la te* te baissée, semblant avoir oublié qu'elle était là.

Enfin, il revint à elle.

Elle tremblait violemment, dans son épouvante.

Elle crut qu'il allait, de nouveau, se porter à quelque violence.

Mais il était complètement maître de lui.

Et ce fut avec un sourire qu'il lui dit :

— Laisse -moi, ma belle cousine; te rappeler seulement , et livrer à tes réflexions, quelques paroles sorties de ta jolie bouche orgueilleuse, le jour même ou je revins dans ce pays et où je te découvris aux £curies des Basses-£ruyères.

Elle ne répondit rien, trop efiarée pour trouver quelque chose.

— J'ai bonne mémoire, vois-tu

Ecoute... fais ton profit de ce que tu vas entendre et défends-toi si tu peux !

Toujours souriant, avec la même dou* ceur de paroles :

— Je t*ai demandé ce jour-là—le Jour de mon arrivée aux Basses-Bruyères, si tu avais des scrupules. Et tu me répondis, je vais te citer les mots mêmes dont tu t'es servie : ''Non, jen*aipas de scrupules. Tous les moyens me seraient bons. J'ai horreur de la misère. Cela

m'épouvante. Cela me rend folle

Sauve-moi, Savinien, sauve-moi ! J'en suis à ce point de fièvre et de folie que si Ton venait me dire : — Regarde cet homme. Personne ne le connaît. Sa mort te rendrait riche.Tue-le.Ton crime restera ignoré !— Je le tuerais... avec joie !... avec joie !..." Et je te répliquai alors, belle cousine, que ce rêve meurtrier beaucoup l'avaient fait avant toi et qu'il portait un nom amusant. On l'appelle

le coup, du mandarin I Ce fameux

coup nous pavons exécuté chacun à notre tour, ma chère Hélène, moi, en supprimant Richardier qui nous gênait. . . , toi

— >* 'achève pas c'est horrible.

Je te le défends...

Toi, en supprimant, je ne sais pourquoi, un pauvre garçon qui ne nous gênait et ne nous menaçait en rien.

L'horreur même de ce crime et son

inutilité devraient te prouver que je ne l'ai pas commis.

—Oui, cela me le prouverait à moi, au besoin, s'il me restait quelque doute, mais dis-moi donc comment tu t'y prendrais pour le prouver à d'autres...

De qui veux-tu parler î

— De ceux auxquels Gordon pourrait raconter l'aventure, car il a des soupçons, ce médecin de malheur, et s'il nous arrive jamais quelque catastrophe, c'est lui qui l'aura préparée Heureusement, je suis armé... De ceux également auxquels Renaud lui-même raconterait ce que tu lui a dit ai Renaud reprend assez de vigueur pour parler et pour nous accuser... et ceux-là tu les devines. ..il y a Marguerite il y a Martial qui t'aime comme un fou. Enfin, il y a celui qui est le plus cher à ton cœur, Noël Labar- {

the, à qui tu as laissé voir ton amour... à qui tu t'abandonnais presque il y a quelques heures dans la serre...

Elle eut un geste de douleur et d'effroi.

— J'ai surpris la scène. J'étais au salon. Sans rien voir, j'ai tout entendu. Tu devrais savoir que je te surveille, que rien de toi ne m'échappe... et que je devine ce que je ne peux découvrir... J'ai un intérêt trop grand, belle cousine, à ce que tu ne me fasses pas compagnie...

— Jamais ceux dont tu viens de prononcer les noms ne croiront à la possi*

bilité d'un pareil crime et Martial,

Noël et Marguerite elle-même seraient mes défenseurs contre toi ou contre Gordon, si l'un de vous m'accusait.

— Contre Gordon, c'est possible, — contre moi, ma belle, ce serait différent. Je dirais : " Cette sœur a tué son frère. On me demanderait la preuve et alors je lirais quelques lignes de la lettre que nous avons échangée, qui ne me quitte pas plus qu'elle ne te quitte... la lettre dont tu as eu l'idée... car c'est toi qui l'as voulue, cette lettre... c'est toi qui

l'as écrite elle est sortie de ton

cerveau Tu nous as condamnés à.

la confiance, ainsi que tu le disais, jusqu'à ce que nos projets aient réussi

Mais, ma pauvre enfant, tu es folle de songer qu'avec cette lettre personne ne t'accuserait ! L'amour t'a bien changéel Ecoute donc . . Ecoute encore puisqu'il faut que je te rafraîchisse la mémoire...

Il tira de sa poche un portefeuille et du portefeuille la lettre soigneusement pliée.

Et il lut, baissant la voix, à Hélène éperdue :

*• Devant cette lettre, je ne pourrai *' nier ce qui est, ce que nous avons ju- " ré de faire, quels que soient les obsta- " que nous devions rencontrer et quels " que soient les crimes à commettre " pour surmonter ces obstacles ! "

Il replia la lettre, la rangea dans le portefeuille et remit tranquillement le portefeuille dans sa poche.

Elle suivait ce manège d'un regard fou, où il y avait de la rage, de la colèrer et du désespoir.

Car il disait vrai.

C'était elle qui avait voulu cela ! C'était elle qui avait craint,[jadiS) que Sayinien n'abondonDât ses projets l Quelle lourde chaîne, maintenant.

Savinien disait, goguenard :

Est-ce assez net ! Est-ce assez clair 1 Pas moyen de se tromper sur nos intentions n'est-ce pas ? alors, comment veux- tu, maintenant, que devant un pareil témoignage qui vient de toi et qui est signé de toi, Martial et Margot, et surtout Noël ne te croient capable d'avoir commis tous les assassinats du monde I ! Mais il n'y a pas un jury qui ne te condamnerait sur cette lettre, ma pauvre chatte...

Il haussa les épaules et roula une cigarette.

— Va, ma chérie, accepte ce qui est, puisque tu ne peux faire autrement...

Ce qui est, c'est notre complicité

Elle est aujourd'hui tellement indissoluble que rien ne pourrait la rompre, rien ne pourrait nous séparer et vis-àvis du monde, si jamais il te prend la fantaisie de rendre le monde témoin de nos petits projets, nous serions manche à manche, ma bel le car si tu m'accusais du meurtre de Bichardier, que je puis nier, après tout, car j'ai été trop adroit pour ne point prendre mes précautions, je te répondrais, moi, en

t'accusant du meurtre de ton frère

un meurtre d'un genre particulier, si l'on veut, un meurtre moral, mais un vrai meurtre, car il y des paroles qui tuent aussi sûrement qu'un coup de couteau Au diable donc tes remords, ma bonne Ils sont venus

trop tard n'en parlons plus.

Il alla jeter sa cigarette, revint auprès d'elle.

— Ton frère n'est pas mort mais

sais-tu bien que s'il vit, il parlera et

que, s'il parle, nous sommes perdus, ma toute belle...

Il avait dit cela avec un peu de frayeur.

Elle ne le regardait pas ; dans son aflolement, elle conservait les yeux baissés ; il lui semblait qu'un poids énorme pesait sur son front.

Et elle ne comprit pas qu'il y avait peut-être, dans ces paroles, un lointaine menace contre le malade qui gisait, frappé à mort, dans son lit.

Il lui prit la main, sans qu'elle parût s'en apercevoir.

Il la serra amicalement.

Elle ne songea même pas à s'en défendre.

Et il lui dit :

— Adieu je te laisse... rassuretoi... je ne ferai rien contre toi que si

tu m'y obliges et pour me défendre

...Tâche de te remettre un peu... Tu es

pâle et fatiguée Il est vrai que tu

peux mettre pâleur et fatigue sur le compte de la maladie de Renaud... Je

vais aller prendre de ses nouvelles

Et je n'y vais pas sans préhension... le

danger est là Reste je viendrai

te mettre au courant de ce qui se passe

Il partit sans qu'elle fît un mouvement.

Mais quand elle se vit seule, ses deux mains étreignirent sont front, dans un geste d'égarement.

Et elle murmura :

— Toute ma vie, tout mon sang pour lui reprendre cette lettre !

Elle n'osa retourner près de son frère.

Est-ce que Renaud lui-même n'avait pas eu l'infâme pensée qu'il succombait à cause d'elle et que cela avait

été prémédité 1

Bien qu'elle se sentît innocente, elle ne voulait pas affronter le regard du malade.

Elle attendit chez elle le retour de Savinien.

L'aventurier ne tarda pas à revenir.

— Tous les efforts du docteur restent impuissants. Renaud paraît voir entendre, reconnaître même, à présent, ceux qui se tiennent auprès de lui, mais ses lèvres ne laissent échapper que des sons inarticulés.

—La paralysie î dit-elle.

— Oui, mais j'ai interrogé Martial

et Martial m'a dit que le docteur n'avait pas jier lu toute espérance... En attendant, je te conseille de te faire voif

de ton frère le moins souvent possible car s'il n'a pas perdu la mémoire, ta présence auprès de lui, après les révélations qu'il a reçues de toi, ne peut pas lui faire plaisir

— Je suis sa sœur... mon devoir est de le soigner.

— Sois prudente. Je t'ai avertie, ma

perte entraîne la tienne mon salut,

c'est le tien ! adieu !

li'borreiir da nom

Au lieu de retourner aux Basses-Bruyères, comme il n'était pas tard, Savinien s'engagea dans la plaine, qu'il traversa d'un pas rapide et se dirigeait vers les bois de Ga'ary. A Galary, il prit un chemin sous bois qui descendait vers les Combes et rejoignait la route de Sain t-Laurent-des-E aux.

C'était sur le chemin qu'il suivait que se trouvait le Trou-aux-Epines où Kichardier avait été assassiné.

Ce n'était certes pas le but de sa course, et lorsqu'il s'approcha du ravin, il hâta le pas, comme s'il avait voulu fuir au plus vite ces arbres, ces buissons, qui jadis avaient été les témoins de son crime.

Et pourtant, fut-ce émotion mystérieuse et contre laquelle il ne put résister, ou bien fut-ce seulement par bravade et pour se convaincre qu'il n'avait pas de remords et que tout repentir, chez lui, était lettre morte, il s'arrêta, au fond du Trou, près de ces paquets de buissons épineux au milieu desquels le corps de Kichardier avait été retrouvé.

Un sourire d'orgueil et de triomphe errait sur ses lèvres.

Il s'adossa contre un arbre et roula une cigarette tout en regardant les choses inertes d'autour de lui, dont il n'avrit rien à craindre et qui l'auraient accusé si elles avaient pu parler.

Le dessous de bois était clair ; l'hiver avait rongé les herbes, aplati les fougères } les gelées, les bourrasques et les pluies avaient arraché les feuilles des

taillis et des grands arbres ^ seuls, verdissaient quelques genêts parmi la bruyère desséchée.

Là.bas, des paysans avaient coupéles fougères, cette année-là, à l'automne , pour en faire de la litière.

C'était là qu'il avait frappé Richardier à bout portant. Il revenait de la chasse par les bois en suivant la sente ombragée. Il avait son fusil sur le dos, désarmé et déchargé, pour ne point s'exposer à quelque contravention dressée par les gardes de Richardier auquel appartenaient les bois de Galary. Tout à coup et sans qu'il le cherchât, le meurtre se présenta à lui, brusquement, possible, facile. Il entendit tirer, se douta que le châtelain de Landepereuse chassait dans les fourrés et bientôt même en eut la certitude en voyant filer sous bois Pyrame après un lièvre blessé.

En une seconde, le plan du crime se forma dans sa tête.

En une seconde il envisagea quels pourraient être les soupçons qui plus tard planeraient sur lui.

£n une seconde, il réfléchit à tout ce que le hasard lui offrit ainsi de chances soudaines.

Et ces chances, il les examinait, les évaluait.

Il tuerait Kichardier et ferait en sorte que la mort fût mise sur le compte d'un accident, d'une imprudence.

Son fusil était le même que celui de Richardier.Savinien le savait, ayant chassé souvent avec le maître de Landepereuse j même calibre j mêmes cartouche de même provenance ayant les mêmes plombs de même fabrication, le tout venant d'un armurier de l'avenue de l'Ora.

Toutes ces pensées, en un éclair.

Pyrame est allé rejoindre le chasseur dont on entend les pas au travers du taillis.

C'est bien vers le Trou-aux-Epines qu'il se dirige.

Alors Savinien se jette au millieu des hautes fougères qui le recouvrent en entier.

Et là, invisible, le doigt sur la détente il attend.

Il n'attend pas longtemps...

Un froufrou, tout près de lui, dans les fougères...

C'est Pyrame...

Puis, plus rien... Pyrame ne bouge plus... il est en arrêt, une bécasse part ...Un coup de fusil retentit et l'oiseau joli, aux gros yeux doux et au long bec humide, tombe mort sur la mouFse.

— Apporte, Pyrame 1 Au même instant Savinien s'est levé, a épaulé et le bout de son canon touche presque la poitrine de Richardier,

Il fait feu et Richardier tombe foudroyé par une terrible blessure, sans un cri, sans un soupir.

Et Pyrame, lâchant la bécasse, gron.

de sourdement.

Savinien ne s'en préoccupe pas.

Il prête l'oreille, un instant.

Aucun bruit dans le bois. Pas même de vent, pour faire cliqueter l'une contre Pautre les branches sèches.

Si le corps de Richardier reste dans ces fougères il sera impossible de faire croire à un accident.

Savinien le soulève dans ses bras d'athèle, le traîne le transporte jusqu'au roncier, au milieu duquel il le laisse tomber, renversé en arrière.

Il place son fusil près du cadavre de manière que des brindilles soient enchevêtrées autour des gâchettes enfin d'expliquer l'accident.

Puis calme, ayant toute sa présence d'esprit, il ramasse la bécasse et taisant un détour, il va la planter dans une fourche de branche.

Pyrame se tient à distance, compre.

nant le crime, etîrayé et grondant toujours.

Savinien parcourt une dernière fois le théâtre du meurtre afin de veiller à ce qu'aucun indice révélateur ne fasse porter les soupçons sur lui.

Puis il reprend la sente ombragée, et par le bois regagne la plaine et les Ecuries.

Il n'a rencontré personne sur son chemm.

Tel avait été ce crime, accompli avec un terrible sang-froid par un homme qui se possédait admirablement et ne laissait rien au hasard.

Appuyé contre un arbre, ayant rou* lé une cigarette, mais oubliant de l'allumer, il examinait tout cela maintenant, rappelant ses souvenirs.

Il refit, par curiosité, le trajet parcouru autrefois, avec le lourd fardeau de Richardier dans ses bras, depuis les fougêros jusqu'aux ronciers.

n reconnut l'arbre du gaulis entre les branches duquel il avait pendu la bécasse.

Il haussa les épaules et murmura :

— Comme c'est simple, pourtant, et facile dé se moquer des hommes et de leur justice I

Un coup de vent brusque, faisant plo»

yer les arbres et gémissant dans les profondeurs du bois de Gralary, parut répondre à ce blasphème.

Et surpris, il ne put retenir un tressaillement.

Mais aussitôt il se mit à rire.

— Voilà une faiblesse que je me reprocherai toute ma vie.

Il tire sa boîte d'allumettes de sa poche sa cigarette à ses lèvres, fait craquer une allumette

Et soudain, il pâlit affreusement.

Un cri étranglé... une épouvante horrible...des yeux hagards, emplis de fo- Ue..

C'est qu'il vient de sentir une main qui s'est appuyé lourdement sur son épaule.

Il n'ose pas se retourner

11 croit à quelque branche froissée qui en se redressant l'aura frappé...

St il a peur quand même.

C'est que, bien que la branche froissée se fût retirée et que toute sensation eût cessé avec elle... la main restait appuyée sur l'épaule l'étreinte

lui descendait le long du corps et le faisait frémir, dans un tremblement qui le secouait et lui faisait claquer des dents.

11 bulbutia, le misérable, se croyant le iouet de son rêve, le jouet de cette évocation sanglante de son crime :

— Le fantôme ! Le fantôme de Richardier ! 1

Il a dit tout haut, oubliant toute prudence, en son angoisse, et le front couvert d'une sueur glacée«

Et derrière lui une voix mordante :

— Non pas le fantôme de M, Richardier, monsieur d'Albaron, mais moi, tout simplement, qui n'ayant pas d'allumette pour allumer mon cigare, vous prie de bien vouloir me prêter votre cigarette.

Blême, Savinien se retourne.

Et il se trouve en face du docteur (Jordon.

Le docteur lui-même est très pâle devait cette manifestation du criminel qu' tout à rheure, s'était presque livré dans un accès d'épouvante.

H n'avait eu que des soupçons, autrefois.

H a une certitude, à présent, une certitude morale.

Mais il feint Pindifférence et la bonhomi** :

— Excusez moi si j'ai troublé votre rêverie. . Et i'ai besoin de m'excuser également d'avoir été un peu trop vif, tout à l'heure, dans la chambre du comte...

Nous autres étrangers ne nous mesurons pas toujours très bien la portée des paroles qui nous échappent... Vous oublierez, l'espère ?

— Oui, oui, dit Savinien, qui se remettait peu à peu.

— Donnez-moi donc du feu, le vous

prie

— Volontiers.

Il offrit sa cigarette. Sa main tremblait convulsivement.

— Mon Dieu, monsieur, qu'avez- vous donc? Etes-vous impressionnable à ce point î Comme je suis confus de vous «.voir abordé ainsi... Vous étiez absorbé...

Vous ne m'entendiez pas Je suivais

le sentier pour gagner Saint-Laurent, oii vous allez sans doute vous-même...

lorsque je vous ai aperçu, sous bois, du côté du roncier où a été découvert le

corps de notre pauvre ami Et vous

pensiez à ce triste accident n'est-ce pas î... Alors je me suis approché et voi* là tout.... Voici votre cigarette... Merci... ,

En effet, balbutia Savinien, tout a

la fois en proie à l'anjeoisse et à la colère, une colère terrible, je n'étais pas venu dans ce ravin du Trou-aux-Epines

depuis longtemps et me trouvant

de ce côté, j'ai été curieux de tout revoir. ...

Il passa la main sur son front. Le docteur faisait peser sur lui un regard obstiné.

— Voyez, monsieur, comme la terreur peut rendre faible l'homme le plus énergique, dont l'esprit est le plus fort le moins superstitueux et le moins croyant... Vous évoquiez sans doute tous les détails de l'accident et vous vous re> présentiez le pauvre homme ensanglanté gisant dans ces brouissailles pendant que son chien hurlait au perdu à ses pieds. ..Et il a suffiit d'une simple pression de ma main sur votre épaule pour faire vibrer tous vos nerfs* vous amener la sueur au front et vous faire croire que le fantôme de Richardier surgissait tout à coup de sa tombe pour venir vous raconter comment il est mort...

Et les yeux rivés aux yeux de l'aventurier :

— Il ne vous eût rien appris que vous ne connaissiez...

Savinien tressaillit.

Mais l'imminence du danger lui avait rendu son sang-froid.

Du nouveau, il se possédait merveilleusement.

— J'avais pour lui, monsieur, beaucoup d'affection. N'est- il pas naturel dès lors, que je me sois ému en traversant ce coin de bois sinistre où il s'est tué?

Très naturel, monsieur, dit Gordon.

Ils avaient quitté le ravin et se retrouvaient dans la sente.

— Vous alliez à Saint-Laurent-des- Eaux ? dit le docteur.

— Non point jusqu'au village, mais seulement à la lisière de Galary, chez une pauvre femme du nom de Césarine Barbadé !...

Ce fut au tour de Gordon de tressaillir violemment.

Ils s'étaient remis en marche, descendant le ravin, vers la route.

Gordon s'arrête brusquement.

— Vous connaissez Césarine Barbadé ?

dit-il.

— Je lui fais un peu de bien, autant que je le peux ....mais par malheur

mes ressources ne sont pas très grandes et je ne puis pas la secourir comme je

le voudrais

— Oui, c'est une pauvre femme, vivant misérablement Moi-même,

je lui fais parvenir des secours régulièrement

n se tut. Il semblait oppressé.

Du coin de Pœil Savinien, redevenu ironique, le considérait.

Mais il n'ajouta pas un mot.

Et le trajet se fit, jusqu'à la route, silencieusement.

Devant la cabane habitée par Césari. ne, les deux hommes se saluèrent et Gordon continua son chemin vers Saint Laurent.

La porte de la maison était entr'ouverte.

Savinien l'a poussa et entra.

La vieille charbonnière se chauffait, accroupie avec ses enfants devant un foyer où se mouraient quelques braises.

Elle se retourna au bruit et se leva. Elle reconnut Savinien et lui sourit.

— Ah monsieur, comme c'est charitable pour vous de venir nous voir dans notre taudis.

Elle débarrassa un tabouret de bois d'un tas de haillons qui l'encombraient,

Prenez la peine de vous asseoir...

Savinien s'assit, s'approcha du feu , puis désignant les enfants qui le dévisageaient avec curiosité, il fit un signe à kl vieille.

Celle-ci comprit, et poussant les petits dehors :

Allez un moment prendre l'air sur

la route, mes petits. Monsieur et moi nous avons à causer d'affaires qui ne vous amusera pas.

Et lorsque Savinien et Césarine furent seuls :

Ma bonne femme, je vais faire appel à V01 souvenirs d'il y a vingt ans...

De vingt ans ou ae quarante, je me

flouviens de tout.

Dernièrement, il m'est tombé sous

la main une collection de la Gazette des tribunaux, dans laquelle j'ai parcouru aveo le plus vif intérêt le procès de Jean Vandale, accusé d'avoir assassiné une jeune femme...

— Christiane Richardier, la femme de M. Eichardier mort au Trou des-Epines mère de Martial et de Mme Marguerite d'Àlbaron Je connais tous ces détails...

— Ce qui ne me peut surprendre puisque vous avez été mêlée, vous, ainsi que votre mari, à cette cause célèbre., j'ai vu vos noms dans le procès...

— Dam 1 nous avions recueilli Jean Vandale, quasi mourant, dans notre

sente. C'était juste au moment où il

venait de s'enfuir de Maison-Neuve, a-

près avoir tué Christiane Il a bien

fallu qu'on nous interrogeât... car, malgré toutes nos précautions,les gardes s'é» talent doutés de la chose et ils avaient

fait leur rapport Ah ! M. Savinien

c'était le bon temps Quand on a su,

dans le pays, que nous avions donné l'hospitalité à Jean Vandale, nous avons été célèbres tout de suite et de tous les côtés les gens venaient pour obtenir des renseignements... des femmes, oui, monsieur, des femmes surtout, curieuses, qui nous interrogeaient sur Jean Vandale : Comment est il ? Est-il jeune Est-il beau ? Est-il laid ? C'était à croire ma parole, que toutes en étaient tombées amoureuses.. ...Et ça m'étonnait, moi, à cause du sang répandu, parce que moi, voyez -vous, je n'ai jamais été par quatre chemins et j'ai toujours mieux aimé l'amour à la bonne franquette ! Jusqu'à des journalistes,

monsieur, oui, des journalistes, et de loin encore 1 qui venaient pour savoir alors, vous pensez si ma langue marchait d'un bout à l'autre de la journée, et beaucoup de ces perâonnes-là ne s'en allaient point sans nous laisser quelque argent, jusqu'à des pièces de cent sous Ah ! oui, c'était le bon temps, on gagnait plus à bavarder qu'à faire du char bon, bien sûr... même que mon pauvre défunt disait, à chaque coup, quand il fourrait en riant ime pièce dans soa gousset : " Eh bien donc, femme, saistu que je m'y abandonnerais bien. "

— Oui, je vois que tous les détails de cette histoire sont très présents à votre

esprit

Elle se leva pour remettre un peu de bois dans le feu.

Le vent froid du soir passait sous la porte mal jointe et faisait frissonner Savinien.

— Vous rappellei-vous bien les traits de Jean Vandale î

—Comme s'il était là devant moi, à "votre place !

Le reconnaîtriez-YOus, s'il survenait tout à coup I

— Ah ! monsieur, qui sait ? Vingt années changent bien un homme I Et une femme aussi, car, il y a vingt ans, j'étais encore jeune et bien tournée tandis qu'aujourd'hui je suis faite comme

un fagot d'épines C'est la vie, ça

pourtant, c'est la vie 11

De telle sorte que vous n'êtes pas cer taine ?

— Certaine, non, et la preuve, tenez je vais vous la dire. Vous connaissez bien le docteur Gordon, cet homme si doux et si charitable qui habite le château des Rouches ?

— yJe le connais et tout à l'heure même il m'accompagnait jusqu'ici.

—Eh bien, figurez-vous que, des fois, quand je le regarde, je me souviens de Jean Vandale 1 II faut tout de même qu'il y ait un peu de ressemblance entre les deuz puisque je ne peux m'empêcher de penser à l'un quand je vois l'autre. Si Jean Vandale est encore vivant, sûrement il doit avoir dans le visage, dans les yeux surtout, quelque chose de commun avec le docteur Go rdon.

Savinien resta pensif.

Il semblait hésiter à dire ce qu'il pen- «ait.

— Etes- vous discrète, mère Bardabéî

— Discrète comme la tombe. Je l'ai bien prouvé, autrefois, et mon pauvre défunt aussi, quand nous avons donné asile à Jean Vandale Mais monsieur Savinien, qu'est-ce que vous avez à me dire ?

— C'est encore de Jean Vandale qu'il s'agit.

— Vous l'avez vu î Vous savez où il est?

L'aventurier évita de dépondre.

— Vous n'avez pas eu à vous plaindre de lui, jadis ?

— Non, il s'est montré généreux.

— Je serai aussi généreux que lui si vous voulez m^être utile.

— Parlez, monsieur Savinien^ parlez ; je suis dans une telle misère que j'accepte comme une bonne aubaine tout ce qui peut me rapporter quelques sous.

— Nous parlions de M. Gordon tout

à l'heure L'avez-vous jamais exami*

né attentivement ?

—Non. Je l'ai aperçu comme ça, par hasard. Il m'a fait bien souvent appor* ter des provisions, de l'argent, des vêtementspour les petit.8Mai3 toutes les fois que je suis allé 9 exprès aux Rouches pour le remercier avec mes enfants, je n'ai pas pu le voir, il ne m'a pas reçue

— Eh bien 1 il faut absolument que vous vous rendiez auprès de lui

— Pourquoi taire ?

— Vous direz que vous êtes malade.

Vous inventerez n'importe quoi. Mais vous approcherez de lui et là, vous le considérerez avec toute votre attention, avec tous vos souvenirs d'il y a vingt ans...

Pendant quelques instants la surprise de la mère Barbadé fut telle qu'elle ne trouva rien à répondre.

Puis tout à coup elle s'écria :

— Est-ce que vous croyez que M. Gordon?

— Oui, peut-être j'en ai déjà

une preuve une preuve de plus

me serait utile ?

— Dans quel but ? Je suppose que vous n'avez pas de mauvaise intention contre lui ?

— Quelle pensée 1

— Alors, c'est la curiosité qui vous pousse ?

— Simple curiosité, oui...

Et remarquant chez la vieille de la défiance et une sorte d'inquiétude, il se hâta de la rassurer.

— N'en parlons plus, la mère je ne

veux pas que vous fassiez un cas de conscience de ce que je vous demande.

Mais remarquez que vous n'avez aucune reconnaissance à garder envers Jean Vandale — si tant est Gordon et Vandale soient le même homme — car si Van-

dale a été généreux vis- à yis de vous autrefois, est-ce que vous ne lui avez pas sauvé la vie ? Est-ce que vous ne lui avez pas sauvé la liberté ?

Sans vous, ou bien il serait mort ! ou bien il serait au bagne en train d'achever sa condamnation I Un pareil service cela vaut une fortune mère Barbadé... Or, si ce service vous avait été payé au prix d'une fortune, je ne vous retrouverais pas ici, dans une pareille misère et réduite pour vivre et faire vivre vos enfants à implorer la charité...

— C'est vrai, pourtant 1 c'est vrai ! I

— En supposant que Gordon soit Jean Vandale, si Gordon se montre aujourd'hui généreux pour vous, croyezvous qu'il fait plus que son devoir, au contraire, ne devrait-il pas vous tirer de

peine? vous enlever à cette ma

sure pour vous faire habiter une maison plus commode, plus chaude, où vous ne seriez plus malade et où vos enfants ne risqueraient pas de gagner les ;;. fièvres ? vous donner quelques bonnes petites rentes qui vous permettraient de vivre tranquillement ?

— C'est vrai, oui, c'est vrai I

— Car enfin supposez que Jean Vanda* se cache sous le nom de Gordon

— Oui, je suppose, dit-elle, écoutant avec attention.

— C'est qu'il a tout intérêt à ce qu'on ne le reconnaisse pas.

— ^Naturellement... Ça saute aux yeux .... Si on le découvre, on le renvoie au bagne

— Eh bien ! si vous êtes sûre de ne pas vous tromper en reconnaissant Vandale dans George Gordon, croyez- vous qu'un pareil secret ne vaut pas mieux que quelques charités banales ? Croyezvous enfin que ce secret ne vaut pas une fortune.

— Si, si, cela vaut une fortune.

— D'un mot, vous pouvez renvoyer Jean Vandale au bagne.

— D'un mot, oui, d'un mot !

— Faites- vous payer votre silence...

— Oui, oui, vous avez mille fois raison

...Je suiverai votre conseil Mais

si je me trompe Si ce n'est pas

Jean Vandale! Car, je peux me

tromper ! . . . . Vingt ans passés ! C'est beaucoup !... C'est difficile d'avoir une certitude 1

— N'ayez peur de rien .... Moi, je vous le jure, c'est Jean Vandale qui se cache sous les traits de Gordon .... et si vous êtes prudente, si vous êtes adroite, il vous l'avouera !

— Alors dès demain, j'irai le trou* ver.

— Sans faute ?

— Sans faute, monsieur Savinien.

— Je vous attendrai à votre sortie des Rouches, Et vous me raconterez ce qui se sera passé.

— Comme vous voudrez...

Savinien se leva.

Et alors, seulement, il jeta un coup d'osil autour de lui, comme pour ne rien oublier de ce taudis où il venait pour la seconde fois.

La mère Barbadé se méprit.

Elle se mit à rire :

— Oh 1 nous ne sommes pas richement logés.

Mais ce n'était pas à cela qu'il songeait...

Il rêvait tout à coup à cette scène qui s'était passée là, avec Marguerite, lorsqu'il avait voulu la rendre victime de son infamie.

Il rêvait à Marguerite, si belle dans son désordre, éperdue dans son épouvante et le dégoût et l'horreur qu'il lui inspirait.

Oh 1 comme elle était belle I Et que de fois cette image avait surgi à son es* prit, depuis lors.

Brusquement il sortit, pour échapper à ce cauchemar qui s'était emparé de lui comme tout à l'heure le fantôme de Bichardier, au Trou-des-Epines.

Il s'enfuit, en criant à la vieille :

— A demain ! A demain !

Le lendemain Césarine Barbadé se présentait aux Rouches et demandait à être introduite auprès de Gordon,

Lorsque le domestique eut dit à Gor^ don le nom de la vieille, le médecin eut un sourire triste.

Il murmura :

— Elle m'a reconnu I

Mais il la fit entrer quand même tout de suite.

Il aimait mieux faire face au danger, plutôt que le fuir.

Césarine entra.

— Que désirez-vous, ma bonne femme dit Gordon.

Bile avait longuement, depuis la veille, préparé sa comédie.

— Ça me tient comme ça dans la tête et puis dans les reins. C'est des douleurs sourdes qu'on dirait qu'on me remue le fond des entrailles... Alors j'ai pensé comme ça que vous vous étiez déjà montré si bon envers moi et mes petits que vous ne refuseriez pas de me donner un conseil et de me dire ce qu'il faut que je fasse pour me soigner... pourvu que ça ne coûte pas trop cher de pharmacien et de drogueries.

Il la questionna, l'ausculta.

Un moment il fut dupe de cette comédie. Du reste la vieille était malade depuis longtemps,il le savait.

JPendant ce temps-là, elle Pexaminait ardemment sans qu'il s'en doutât.

Etait-ce Jean Vandale ?

Jadis elle avait été frappée par cette ressemblance, mais n'avait rien soupçonné.

Aujourd'hui qu'elle était prévenue, ses soupçons s'arrêtaient, se confirmaient, devenaient certitude.

— Sûrement, c'est lui, se disait-elle...

Je reconnais les yeux. .Ah ! s'il n'avait pas eu les yeux qui n'ont pas changé, eux, jamais, non, jamais, je n'aurais osé me prononcer.

Et quand il lui donna quelques conseils en lui remettant de l'argent pour payer le pharmacien, elle lui dit, tout à coup d'un ton pleurard :

— Oui, je suis bien sûre que ça me fera un peu de bien, mon bon monsieur, mais je suis bien sûre que ce n'est pas ça qui me guérira...

— Et que vous faudrait-il, ma pauvre femme ?

— Il me faudrait une vie bien douce, bien calme, où je n'aurais pas besoin d'avoir recours à la charité publique pour vivre et pour faire vifre mes entants

Qu'est-ce que je demande, moi ?

Presque rien. Tant que j'ai eu la force de travailler, je n'ai été à charge à per-

sonne... j'avais bien trop de fierté pour cela... Mais mon homme est mort, la vieillesse est venue avec la maladie...

Impossible de rien faire de mes dix doigts la plupart du temps... Ah 1 le bon Dieu est juste, il aura pitié de nous et m'enverra de quoi n'avoir plus besoin de songer an lendemain

Moi, dans le temps, j'ai rendu service à bien du monde, tant que j'ai pu, et à des personnes qui étaient au-dessus de moi comme condition. Et si les gens que j'ai secourus dans le temps avaient bonne mémoire, eux qui sont dans le luxe, ils me tireraient de peine

Et elle regorda fixement Gordon.

Etait-il reconnu ? Il ne le savait encore.

Peut-être n'avait-elle que des doutes?

Elle le tâtait pour l'obliger à se trahir...

Voilà ce qu'il pensa.

—Vous n'êtes pas aussi malheureuse que 70US me le représentez, ma bonne femme. Je sais que vous êtes honnête et point méchante et je ne suis pas le seul à vous envoyer quelques secours.

D'autres que moi vous viennent en aide. A Landepereuse, on ne vous laisse jamais manquer, non plus, de provision et de vêtements... Beaucoup de pauvres aussi dignes que vous d'être secourus, n'ont pas trouvé d'âmes aussi charitables...

Oui, oui, je ne dis pas le contraire . . mais je pense tout de même, monsieur Gordon a bien tort de dire qu'un bienfait n'est jamais perdu...

— Il y a donc, dans le pays une personne à qui vous avez rendu service et vous paye d'ingratitude î

—Oui, monsieur Gordon, oui, cette personne-là existe.

— Il taut aller la trouver

— J'y suis allée, monsieur Gordon.

— Et elle vous a mal reçue ?

— Non, non, je ne peux pas dire ça, eUe a eu au contraire pour moi de bonnes paroles qu'on a pour tout le monde et qui n'engagent à rien...

Vous êtes-vous fait reconnaître ?

— Non . . mais on m'a reconnue, quand même.

— Pourquoi ne lui avez-vous pas expliqué, bien tranchement, vos exigences ? ...

— Parce que j'aurais mieux aimé, sans avoir besoin de réclamer, que l'homme, blessé, mourant, poursuivi et criminel, que j'avais recueilli autrefois, auquel j'avais sauvé la liberté et la vie, j'aurais mieux aimé que cet homme-là, au lieu de faire la sourde oreille, vint à moi franchement, de son propre mouvement, pour me dire : Qu'est-ce que vous désirez pour être heureuse ? " Oui, j'aurais mieux aimé cela. Tandis qu'aujourd'hui, pour l'empêcher de faire plus longtemps la sourde oreille Je suis obligée de venir lui dire : " En ce moment comme il y a vingt ans, votre sort est entre mes mains. Votre liberté dépend de ma discrétion, Personne ne vous connaît, personne ne sait que votre nom est un nom d'emprunt et cache celui d'un assassin condamnés à vingt ans de travaux forcés par contumace... personne, excepté moi... Si je parle, vous êtes perdu ! "

Plus de doute, pour George Gordon.

Césarine Barbadé l'avait reconnu.

Il se laissa tomber dans un fauteuil, anéanti.

Elle disait vrai. II était à la merci de la discrétion de cette femme.

Que laire ?

L'attacher à lui par la reconnaissance à force de générosités... Elle n'était pas méchante, pas vicieuse. . . . il n'était pas difficile de la gagner...

Il murmura troublé :

Ma bonne Césarine, je ne suis pas

un ingrat, je n'ai rien oublié, croyez-le

bien

— Et moi, monsieur Vandale, je ne veux pas vous faire de la peine... et je vous jure que même si vous m'aviez fait cnasser de chez vous sans vouloir m'entendre ou en feignant de n'être pas ce que vous êtes, jamais je n'aurais essayé de m'en venger... jamais je n'aurais

dit un mot pour vous perdre

— Oui, oui, j'en suis sûr ..

Et venant à elle et lui serrant les mains :

—Voua aviez raison tout à l'heure en m'acousant d'ingratitude Le service

que vous m'avez rendu ^autrefois ne peut se payer à prix d'argent et je resterai toute ma vie votre obligé... Sans avoir une grande fortune, je suis dans l'aisance, ayant peu de besoins et vivant seul. Je puis disposer d'une partie de cette fortune. Que désirez- vous que je fa'se ?

— Ce que vous voudrez, pourvu qae mes enfants et moi, pour l'instant, nous soyons à l'abri de la misère .... et que mes enfants après moi, puissent exercer un bon état qui les fasse vivre.

— J'y veillerai.

— Vous me le promettez î —Je vous le jure. En revanche, Césarine, puis-je compter sur votre honnêteté et votre absolu silence...

—Ça, oui, monsieur Vandale On

m'arracherait la langue plutôt que de me faire dire un mot contre vous . .

— C'est bien. J'ai confiance. J'ajouterai cependant, que si vous commettiez une indiscrétion, ce serait ma perte, puisque ce serait la privation de ma liberté...Et ma perte entraînerait peutêtre les plus grands malheurs . . Souvenez vous, Césarine...

— Je serai muette comme un poisson, monsieur.

Le docteur alla chercher quelques billets de banque et les lui remit.

En attendant, voici toujours de quoi parer aux plus pressants besoins...

— filerci, monsieur Gordon, merci, vous êtes bon et s'il vous arrive de la peine, je n'en serai pas cause.

Elle sortit, et reprit gaiement le chemin de Galary.

Mais elle n'avait pas marché depuis un quart d'heure que Savinien le rejoignait.

Elle fronça le sourcil et prit son air geignant.

Il ne s'en aperçut pas, — Eh bien, ma bonne, vous avez rendu visite à Gordon ?

— Je sors de chez lui.

— Il vous a bien reçue î — Dam I je me suis présentée comme étant malade. Bien qu'il n'exerce pas dans le pays, pour ne pas faire concurrence aux médecins français, cependant I il ne refuse pas de donner des conseils,

gratuitement. C'est son droit. Et du moment que j'allais lui dire que je suis malade, il ne pouvait pas me jeter à la porte...

Savinien, sous ce fluz de paroles, devina quelque mystère,

— Vous l'avez bien observé, bien examiné ?

— Pour ça oui, monsieur. J'en ai eu le temps, car je suis restée une demiheure auprès de lui...

—Et vous l'avez reconnu ?

— Je n'ai rien reconnu du tout.

— Comment 1 fit-il, un instant surpris.

— Rien, et vous vous êtes trompé, mon bon monsieur, et moi aussi, en croyant qu'il pouvait y avoir quelque .chose de commun entre lui et Jean Vandale..

Savinien hausales épaules.

— Et moi, je vous dis que vous l'avez reconnu, et qu'en ce moment voua me mentez.

— Croyez ce qu'il vous plaira.

— 11 vous a recommandé le silence...

il aura payé votre discrétion...

— Il n'a rien payé du tout j au revoir, mon bon monsieur.

Elle continua son chemin, sans se préoccuper de lui.

Savinien resta décontenancé.

Il la vit qui, du même pas raidi de vieille un peu courbée, s'engageait dans le bois de Galary.

— Elle me trompe, murmura-il. N'aije pas entendu, autrefois, l'aveu iteme de Vandale à M. d'Aigurande, à l'auberge où je déjeunais ? Elle me trompe, j'en suis EÛr, et je vais le savoir.

Il bâta le pas et quand il fut au bois, se mit à courir pour arriver par le faux sentier qui paraissait devant le Trouaux-Epines, à la route de Saint-Laurent

Lorsqu'il y fut, il frappa à la porte de la masure habitée par Césarine.

Personne ne répondit.

Les enfants étaient au village, sans doute, ou dans le bois à ramasser des branches mortes.

Quant à Césarine il avait calculé justej prenant le faux sentier il arriverait aavec elle .

Et il avait calculé juste.

La vieille Césarine ne redoutait pas les voleurs.

Elle ne fermait jamais la porte k clef.

Savinien s'introduisit dans la maison et alla se cacher derrière une cloison qui formait une sorte d'alcôve obscure, au fond de laquelle il y avait un grabat.

Là, il attendit.

Bientôt la vieille rentra.

Mais cette fois contre son habitude, elle s'enferma en donnant un tour de clé.

Elle s'assit, tira de sa poche les billets de banque remis par le docteur, les étala sur ses genoux, les contempla, les chiflonna avec amour.

Ses petits yeux bridés brillaient.

—-Tout de même je vais être riche !

Plus besoin de mendier ! Et du pain et de la viande, du bois pour se chauifer. Et du bon vm de la Loire pour se ra.

gaillardir l'estomac C'est une bonne

idée qu'il m'a donnée-là, M. d'Alba* ron.

Elle parlait tout haut, et elle se mit à rire.

Il sortit de sa cachette, arriva derrière elle, sans qu'elle l'eût entendu.

Et il l'imita en éclatant de rire.

Elle poussa un cri, se retourna et en l'apercevant elle cacha vivement les billets de banque dans son corsage.

— Trop tard, ma bonne vieille, trop tard!

Et lui frappant sur l'épaule.

— Alors, ce n'est pas pour vos beaux yeux que le docteur George Gordon vous a fait ce cadeau ? . .

Elle essaya de nier.

— Le docteur savait que je n'avais pas d'argent pour payer le pharmacien.

Alors, il a eu pitié de ma détresse.

— En vous donnant cinq billets de cent francs. Cinq cents francs de quinine, ou de purgatifs, mazette 1 il n'y va pas de main morte, le docteur, et il a une façon vraiment royale de soigner se» malades ! !

Elle comprit qu'elle était prise.

Il était inutile de nier.

— Voyons, avouez que vous l'avez reconnu, hein ? et qu'il a acheté votre silence.

—C'est vrai ! mais c'est un si brave hoinme....,.je ne voudrais pas qu'il lui

arrivât malheur Promettez-moi,

mon bon monsieur, promettez-moi que vous me garderez ce secret.

—Je n'ai aucune raison pour le trahir. Je ne veux aucun mal à M. Gordon qui est mon ami. Rassurez-vous donc,

ma bonne Je ne parlerai pas !....

...Ainsi il n'a pas essayé de se défendre?

— Non.

— n a avoué son vrai nom î

— Il l'a avoué.

Vous a-t-il dit pourquoi il était revenu en France, par exemple ? Et pourquoi étant en France, il avait choisi ce pays de préférence à tout autre ?

— Non, il ne m'a rien dit,

— Vous me le jurez ?

— Il m'a dit seulement que si ie le trahissais... si je parlais son véritable nom, je serais cause dos plus grands malheurs...

— Parbleu 1 Le sien, d'abord, car il serait vite coffré et renvoyé à la Nouvelle-Calédonie.

— Non, Il ne semble pas s'inquiéter

du danger qu'il court Il pense à

d'autres qui courent d'autres dangers.

— Qai?

— Je l'ignore.

Elle disait vrai. Savinien la crut. U n'insista pas.

— Alors, monsieur, vous me promettez la discrétion absolue ?

— Oui, mais en échange vous allez me faire, de votre côté, une autre promesse.

— Laquelle ?

— Vous reverrez bientôt, sans doute,

M. Gordon S'il vous interroge s'il

vous demande si par hasard vous n'avez pris personne pour confident du secret que vous avez surpris...

— Je lui dirai que vous, vous seul...

— Justement, vous ne direz rien de cela.

— Ah I Pourquoi, puisque vous êtes son ami ?

— Parce qu'il est inutile de lui donner des craintes et de troubler sa vie... Donc vous ne lui ferez concevoir aucun doute il pourra ainsi dans la paix de son

âme, à l'abri du péril, contmuer d'être heureux.

— Je vous le promets, monsieur. Il ne saura rien.

Il la laissa.

Il avait réussi.

Ce qu'il avait voulu, c'était une preuve du crime ancien et le hasard lui avait fourni mieux qu'une preuve. Le hasard lui avait apporté un témoin de la honte d'autrefois.

Il était rassuré.

Il ne craignait plus rien désormais, de George Gordon.

Et ce fut d'un pas alerte, gaîment, en fredonnant,qu'il reprit le faux sentier dans le bois de Galary.

Il ne cessa pas de fredonner même lorsqu'il franchit le Trou-aux-Bpines.

Il jeta un coup d'œil de côté vers le roncier.

Il haussa les épaules et roula une cigarette.

Une demi-heure après il entrait à Landepereuse,

Il dort!

La syncope de Benaud avait cessé, nous l'avons dit, mais,le malade continuait dé ne faire aucun mouvement et de ne proférer aucune parole.

Cependant les yeux vivaient en lui et l'intelligence semblait revenue.

Mais le médecin craignait une paralysie générale.

La situation n'avait donc pas ch^-ngé, lorsque Savinien, non sans une secrète émotian, pénétra à Landepereuse.

Son émotion était facile à comprendre.

Son sort dépendait de ce malade.

Après la révélation d'Hélène, que Renaud recouvre un peu de forces qu'il recouvre la raison et tout est fini.

Son accusation terrible confond les misérables autour de lui, rédoit à néant les sinistres projets de Savinien.

Et c'est pourquoi, en mettant le pied sur le perron du château, Savinien se demandait avec angoisse :

—A-t.il parlé ?

Il fut, du reste, bientôt rassuré en entrant dans la chambre du comte.

Rien n'était changé là.

Pourtant, il reçut comme un choc terrible en pleine poitrine, le regard de Renaud qui le reconnut.

Et ce regard ne se détacha pas des yeux de l'aventurier.

Savinien surmonta son premier trouble.

Il s'approcha du lit, prit la main de Renaud, et s'informa doucement, avec de bonnes paroles, de sa santé.

—Je vois à ton regard que tu vas mieux Tu me reconnais... Tu reconnais tout le monde autour de toi...

Va, no crains rien Nous veillerons

sur toi avec tant de soins, avec tant de tendresses que bientôt tu seras sur pied. Ne te fatigue pas à essayer de parler N'essaye même pas de penser Dors, repose-toi laisse la

nature agir toute seule ; tu as auprès de toi un médecin sage et plein d'expérience auquel nous obéirons tous rehgieusement et qui saura te rendre bientôt la santé. Courage...

Et il souriait en disant cela, d'un bon sourire, comme un frère aîné qui se fût adressé à son frère plus jeune . Hélène était là, avec Marguerite.

Marguerite avait les yeux rouges et gonflés, à force d'avoir pleuré.

Quant à Hélène, pâle, silencieuse, le visage ravagé par un désespoir sans borne, elle ne pouvait détacher son regard de ce cadavre vivant qui gisait dans ce lit.

Elle ne prêtait même point l'oreille aux paroles de Savinien j elle savait celui-ci capable de toutes les faussetés et de toutes les dissimulations,

Mais elle avait compris comme Savinien, que des lèvres de Renaud pouvait tomber leur perte, à tous deux.

Elle avait compris que Savinien ferait tout pour empêcher ses lèvres de s'ouvrir.

Elle avait compris que pour Renaud la présence de Savinien était un danger et que Savinien s'était dit :

—Il ne faut pas qu'il parle I II ne parlera pas !

Et elle s'était promis de ne pas quit-

ter le moribond, dût .il lui en coûter, à elle-même, la vie !.. Savinien, si vraiment il avait rêvé quelque crime nouveau, la trouverait entre lui et Renaud

. .Elle défendrait son frère

Savinien quitta le chevet du lit et vint s'asseoir auprès de sa cousine, à laquelle, sur le ton du plus vif intérêt, il demanda des nouvelles de la santé du malade.

Il s'arrangea pour passer toute la journée à Landepeureuse.

Il ne voulait pas s'éloigner.

Il voulait être prêt à tout événement . \

Il ne restait pas plus longtemps auprès de Renaud, mais il revint dans la chambre à plusieurs reprises.

Il y trouvait chaque fois quelqu'un attentif à veiller sur le malade. Marguerite, surtout ne le quittait guère et même passait là une partie de ses nuits.

Quand elle partait, Juliette la remplaçait.

Ou lorsque Juliette et Marguerite se sentaient trop fatiguées, venait le tour d'Hé!ène.

Savinien s'ofirit pour veiller à son tour,

Gordon était là lorsque l'aventurier fit cette proposition,

Le médecin releva vivement la tête et le regarda.

Savinien ne baissa pas les yeux.

Ils se bravaient ainsi et Savinien se sentait deviné.

Mais Hélène déclara qu'elle voulait rester auprès de Renaud et ne se trouvait point fatiguée.

Il n'osa pas insister.

Le malade avait entendu, lui aussi.

Et tout à coup, quelques plaintes sourdes, des gémissements sortirent de ses pauvres lèvres paralysées.

Ses yeux exprimaient, en même temps, une épouvante atroce et regardaient tantôt Savinien, tantôt le docteur Gordon.

Evidemment, il endurait d'intolérables et mystérieuses tortures et ce n'était point le corps qui soufirait en lui, mais l'âme.

Gordon s'approcha vivement.

— Oui, oui, parlez ! parlez ! dit-il.

Savinien, si brave qu'il fût, eut un frémissement.

Mais il fut bientôt rassuré.

On eût dit que sa présence auprès de ce lit, avait enlevé au malade toutes ses dernières forces car il retomba épuisé sur son oreiller.

Le médecin eut beau guetter le retour du même effort, les yeux seuls exprimèrent l'angoisse en se portant tantôt sur Savinien, tantôt avec une supplication suprême sur George Gordon.

Et ce fut tout.

— Il ne parlera pas ! se dit l'aventurier.

Et il dissimulait avec peine un sourire de triomphe.

Gordon vint à lui, par derrière, comme il avait fait au Trou-aux-Epines et lui appuya doucement la main sur le bras.

Savinien eut un léger mouvement de surprise.

Il se retourna.

Le médecin le considéra un instant avec le plus grand cilme, puis, tout à coup montrant du doigt le malade et comme s'il avait compris l'intime et menaçante pensée qui avait traversé l'esprit de l'aventurier, il lui dit à voix basse :

Vous vous trompez il parlera I

Les yeux de Savinien exprimèrent une haine atroce, une colère farouche contre cet hom me qui le devinait si bien et qui semblait avoir deviné les secrets les plus redoutables de sa vie.

Mais il n'eut pas l'air de comprendre l'intention qui avait dicté ces paroles et répondit :

— Tant mieux, docteur ; docteur, rétablissez-le, redonnez-lui un peu de santé, c'est mon vœu le plus cher...

C'était une lutte sourde 3nire les deux hoaimes, entre le médecin qui, sans preuves, sans autre certitude que la conviction ae son cœur, voulait défendre les enfants de Kichardier contre les projets soupçonnés et contre l'aventurier qui poursuivait ses projets avec une audace inouïe.

Atin de calmer peut-être l'angoisse que Gordon venait de surprendre sur

les traits du malade, le médecin dit tout haut:

— Je tiens à ce que M. d'Albaron ne reste jamais seul Il peut avoir besoin d'aide tout à coup et se trouver très mal de sa solitude S'il était possible que deux personnes de son entourage immédiat veillassent sur lui

constamment, je serais rassuré

Martial, Marguerite, Juliette et moi, nous pouvons alterner avec Mlle d'Albaron et Brinquetaiile.

Et se tournant vers Savinien :

— Vous même monsieur, dit-il, toutes les fois que Martial, Brinquetaiile ou moi nous serons de garde, vous pourrez nous tenir compagnie.

Cette allusion à un crime possible Savinien seul pouvait la comprendre, Savinien et Hélène. Le jeune homme y répondit par une inclinaison de tête, comme s'il avait trouvé la proposition toute naturelle.

Quant à Hélène, son âme combattit entre l'épouvante de voir cet homme pénétrer aussi aisément le secret mortel, et la joie de sentir que son frère avait en Gordon un défenseur !

foute l'énergie de Kenaud tendait à parler !

Toute l'expérience du médecin tendait à lui rendre la force 1 1

Toute la perversité de Savinien tendait à rendre inutiles les eâorts de l'un, et de l'autre.

Tel était le drame qui se passait autour de ce malaie.

Et lui, le moribond, bien que dans l'impossibilité absolue de se livrer à aucune manifestation, réduit à l'immobité du corps, mais non à l'inajtion de l'esprit, le moribond voyait ce drame et se dérouler les péripéties de cette partie funèbre dont il était l'enjeu.

Deux ou trois jours se passèrent pendant lesquels Savininien se contenta d'écouter.

Le docteur Gordon paraissait prendre plaisir à profiter de sa présence pour communiquer les observations qu'il faisait sur le malade.

Un jour il annonça qu'il avait acquis la certitude que Kenaud ne succomberait pas à cette crise si grave.

A moins d'une complication qu'il lui était impossible de prévoir, il était sûr de le sauver.

— Si les premiers symptômes ne me trompent pas, dit-il, je crois que bientôt Eenaud pourra lui-même remercier ceu2 qui l'aiment et qu'il a tant effrayés et s'il veut bien écouter jusqu'au bout mes conseils et s'en remettre à moi du soin de veiller sur sa vie, je ne désespère pas de lui rendre la san-

Hélène baissa la tête et pâlit.

Mais elle était prête au sacrifice.

Quant à Savinien, Gordon ne surprit chez lui aucune marque de terreur ni même d'étonnement j il] parut joyeux, comme les autres, de la nouvelle qui allait changer en journées de bonheur ces jours de deuil qui plainaient, mena> çants, sur le château de Landepereuse.

Et cependant l'eâroi était dans son cœur.

Quelques jours, quelques heures seulement peut-être, le séparaient du moment où tout s'effondrerait autour de lui, ot où, de tout ce qu'il avait rêvé et bâti, et il ne resterait plus rien debout.

n ne perdait pas la tête. 11 gardait, comme toujours, son sang-frord dans cette détresse.

Mais il avait beau réfléchir, combiner, il ne se présentait rien à son esprit dont il put profiter pour échappfr à ce péril imminent : rien !

Le jour où Gordon fit part à tout le monde de cette bonne nouvelle, Savinien échangea rapidement quelques mots avec sa cousine :

— Tu sais que nous sommes perdus ?

—Oui.

—Et tu n'as pas peur ? Tu ne trembles pas ?

—Je ne tremble pas regarde...

— Ce danger qui nous menace, c'est ton œuvre, malheureuse.

— Je ne regrette rien...

— Parce que, sans doute, tu te dis que j'hésiterai à t'entraîner dans ma perte.

Détrompe-toi, ma belle On saura

ce qui s'est passé Noël Labarthe

le premier Il faut croire que tu ne

ns guère à. son estime pour te laisser

déshonorer ainsi, à ses yeux de gaieté de cœur.

Elle étoufia un sanglot.

— Je ne ferai rien pour te perdre, mais je ne ferai rien non plus pour nous sauver, dit-elle, je m'abandonne au hasard ...que le hasard te protège !

Elle ne voulut pas rester plus longtemps auprès de lui. Elle regagna la place qu'elle ne quittait presque jamais au chevet du lit.

Et Savinien rêva !

Ce même soir, Savinien dîna au château.

Noël Labarthe, en congé pour vingt quatre heures, était arrivé aux Bouches et il avait accompagné Gordon à Landepereuse.

L'espérance renaissait sur tous les yi* sages } les bonnes paroles du médecin avaient ranimé un peu la vie au château.

Après le dîner, Savinien trouva quelques prétextes pour ne point s'éloigner encore.

Il redoutait une entrevue nouvelle d'Hélène avec Noël, quelque coup de désespoir de sa cousine.

Il surprit des regards échangés, char* gés d'amour.

Mais ce fut tout pendant le dîner.

Lorsqu'on se leva de table, et que l'on se dispersa, il entendit Noël qui, offrant le bras à Hélène, lui disait :

— Je voudrais vous voir, vous parler.

...Je monterai tout à l'heure vous rejoindre auprès de votre frère.

Elle ne répondit rien. Elle ne fit pas un geste.

Gordon se rendit dans la chambre du malade.

Celui-ci venait de s'endormir d'un sommeil paissible.

En sortant, il se croisa avec Margueri* te qui entrait.

— Faites en so»'te de ne point le réveiller dit-il... ce sommeil lui fera beaucoup de bien. Jamais je ne l'ai vu aussi calme ...j'en suis bien heureux

Et il redescendit.

Marguerite entra, s'approcha du lit, comtempla longuement celui qu'elle aimait, lui mit un baiser sur le front et s'assit.

Hélène vint la rejoindre, presque aussitôt.

Et comme Marguerite depuis quelque temps était fatiguée Hélène lui conseilla d'aller prendre du repos.

La jeune femme ne se retira cependant que lorsqu'elle fut certaine que le sommeil réparateur de Renaud continuait.

Et elle ne le fit qu'avec une recommandation expresse :

— S'il se réveille, s'il est mieux, s'il

parle, je veux être là Venezm'aver-

tir j'acourrai aussitôt

Hélène le lui promit.

En bas, Savinien tout à l'heure, avait pris congé et malgré le froid aigu de la nuit, n'avait pas voulu qu'on fît atteler de voiture pour le reconduire aux Basses-Bruyères.

Il était parti à pied.

Il avait neigé les jours précédents ; toute la campagne était blanche ; Landepereuse avait l'air, dans la nuit étoilée de b'endormir frileusement sous une blanche fourrure.

Les gelées avait durci la neige sur le toit, sur les balcons, sur les appuis des fenêtres, sur la terrasse.

Devant les fenêtres on eût dit d'énormes bourrelets extérieurs établis là contre le froid et la bise.

Cependant Savinien, lorsqu'il fut sur le perron atieudit quelques instants.

Martial et Noël, qui l'avaient reconduit jusqu'à la porte,avaient refermé celle-ci

Il avait écouté le pas des deux jeunes gens qui, dans le vestibule du château, s'éloignaient.

Ils rentrèrent au salon.

Tous les gens étaient à l'ofiice. Ils les entendait qui causaient gaiement, en dînant, car eux aussi savaient la bonne nouvelle du prochain retour de Kenaud À la santé et ils s'en réjouissaient.

Pourquoi attendait-il ? Que voulait-il?

Le savait-il bien lui-même i

Non. Mais il se disait que si, pendant la nuit même, il ne trouvait pas le moyen d'échapper au danger qu'il prévoyait, le lendemain il serait trop tard,

11 entr'ouvrit doucement la porte qui donnait sur le vestibule.

Il ne vit personne.

Des voix venaient du salon.

Il rentra et referma la porte.

S'il était surpris, il invoquerait coid« me prétexte à sa réapparition le froid qu'il faisait et qui lui avait fait rebrouB* ser chemin.

Et il prierait selon l'oôre qui lui avait été faite, qu'on lui attelât un cheval pour le ramener aux Basses-Bruyères.

Il ne rencontra personne et n'eut pas besoin d'explications. D'instinct il monta au pemier étage, mais là il y avait, à cause de Renaud, des allées et venues nombreuses ; on le verrait.

Il monta au second, ouvrit une porte se trouva dans une chambre inhabitée et resta là.

Qu'aliàit-il faire ?

Attendre ! Il comptait sur un hasard.

Il se rendit compte que l'on ne viendrait pas le déranger où il s'était réfugié. C'était uns chambre d'amis qui était rarement occupée et seulement pendant la belle saison. Eu général, personne n'y entrait, si ce n'est de temps à autre quelque domesti ^ue chargé d'y donner un coup de balai ou de pluaieau

De même, tout le second étage était inhabité, les domestiques logeant, soit dans les communs, soit dans une autre aile du château.

Il pouvait donc se croire dans une securité.'absolue b'il usait d'un peu de prudence.

Pendant une heure, il ne remarqua rien de nouveau à l'étage d'au-dessous.

Il s'était rendu compte que Margueri* te et Hélène étaient venues auprès du malade, puisque Marguerite s'en était allée et qu'Hélène s'y trouvait seule, en ce moment.

Martial monta, avec Gordon, puis, eux aussi, les deux hjmmes redescendirent.

Mais Hélène auprès de son frère, c'était pour Savinien l'impossibilité de pénétrer là !

En le voyant, surtout si elle avait quelque soupçon d'une criminelle tentative, elle appellerait, elle ferait du scandale.

Il ne fallait pas qu'elle le vît.

Mais d'autre part, Hélène partie, il viendrait une autre garde !...

Jamais Renaud n'était laissé seul.

Les instructions de George Gordon étaient rigoureusement suivies.

Il patienta.

Au bout d'un quart d'heure, il crut entendre que quelqu'un montait du premier étage et se dirigeait vers Pappartement occupé par Renaud.

Il descendit quelques marches,se pencha sur la rampe et eut à peine le temps de reconnaître Noël Labarthe,

Il était seul et pénétrait auprès du malade.

Savinien ne quitta pas la place dans l'escalier.

Cinq minutes se passèrent, puis la porte de la chambre de Renaud s'ouvrit Noël et Hélène en sortirent j ils caugaient à voix basse, échangeant de rares paroles, semblant tous deux très émus.

11b se promenèrent lentement, l'un auprès de l'autre, dans le vaste hall sur lequel dominaient les principaux appartements de Landepereuse.

Savinien comprit qu'ils n'avaient pas voulu rester auprès de Renaud dans la crainte de le réveiller.

Mais Hélène, afin de ne pas quitter son frère, avait eu soin de laisser la porte entr'ouverte.

Et de temps en tempsjorsque leur promenade lente et régulière les ramenait auprès de la chambre, Hélène passait la tête, regardait, s'assurait que Renaud dormait toujours et revenait à Noël.

De là-haut, Savinien remarquait tous ces détails.

Il avait espéré qu'un hasard lui serait propice. Il devina que, peut-être, c'était là Poccasion attendue, si délicate, si diflScile qu'elle fût et que, s'il

n'en profitait pas, c'en était fait de lui!

Il n'hésita pas longtemps.

Il fallait qu'il tentât d'entrer dans cette chambre, sans être entendu, sans qu'on l'aperçût.

Tentative hardie, presque impossible.

S'il n'avait eu devant lui que deux promeneurs distraits, il n'eut même

pas tenté de réussir, mais il avait aftaire à deux amoureux tout occupés d'eux mêmes, et qui seraient insentibles à ce qui se passerait auprès d'eux.

Voilà sur quoi il comptait.

Il remarquait même déjà que sa cousine, tout en jetant un rapide regard vers la chambre de Renaud, ne se détachait plus aussi souvent de Noël pour aller s'assurer que son frère dormait toujours. Pourtant le regard indiquait que sa pensée se partageait, quand même, entre Renaud et Noël dont les dou ces paroles la grisaient.

Du haut de la rampe, invisible dans l'ombre, l'aventurier examinait toute»

choses et calculait ses chances.

Elles n'étaient pas nombreuses.

Le moindre accident, le plus futile, pouvait le perdre.

Qu'il toussât, qu'il dérangeât un siège, que le parquet se mît à branler sous ses pieds et soudainement Noël et Hélène se retourneraient,le découvriraient.

Du bas de l'escalier, le trajet n'était pas long pour gagner la porte entr'ouverte de la chambre, et comme la chambre était située au bout du hall, Noël et Hélène par bonheur, lui tournaient le dos assez longtemps, et parfois, vers le fond, s'arrêtaient, emportés par leur amour, de là ne craignant plus de troubler le sommeil du malade.

Toute la nuit, deux hautes lampes étaient allumées depuis que Renaud était plus soufirant, mais la pièce était si vaste qu'elles n'en éclairaient qu'un coin et que le reste était dans une demiobscurité.

Deux grands dangers pour Savinien.

Le premier consistait à descendre l'escalier jusqu'au hall sans que rien vînt trahir sa présence.

Le second consistait à franchir, sans être surpris, la distance qui séparait l'escalier de la chambre de Renaud.

L'escalier était dans une obscurité presque absolue.

Il en descendit autant de marches qu'il le put, sans courir le risque d'être aperçu, lorsque Noël et Hélène, arrivant au bout de leur promenade, s'en revenaient lentement de son côté.

A Pextrême limite que lui indiquait

la prudence, il s'arrêta, se coucha et re. tint son souffle.

Ils passèrent sans le voir 1 Hélène alla pencher la tête dans l'entrebâillement de la porte, refint auprès de Noël et dit :

—Il dort !

Et ils reprirent leur promenade,, s'éloignant vers le fond et tournant le dos à l'escalier où Savinien attendait, invisible dans l*ombre.

C'était la minute critique pour Savinien.

Il devait en profiter ou renoncer à toute chance.

n se laisse glisser le long des quelques marches qui lui restaient à franchir.

En bas, il se releva furtivement et rapide comme un éclair franchit l'espace qui le séparait de la porte entr'ouverte.

Là, il disparut et aussitôt, craignant une apparition de sa. cousine, il se tint immobile contre la portière, enveloppé par elle.

Quelques secondes se passent

La porte est poussée légèrement, .la tête d'Hélène apparaît, son regard interroge le visage du malade, calme toujours et endormi, puis elle se retire

Savinien n'a pas été vu !

A ce moment, le malade fait quelques mouvements et s'agite dans son lit.

Savinien le regarde.

Est-ce que Renaud va se réveiller ?

S'il se réveille, s'il aperçoit Savinien, peut-être aura-t-il assez de forces, en son épouvante, pour appeler, pour crier

Et le misérable sera découvert. .

Il reste caché, penchant seulemeot la tête pour voir.

Le malade ne remue plus.

Mais ses yeux sont ouverts et son regard, qui tourne lentement autour de cette chambre, semble s'étonner de la solitude inaccoutumée qu'il y rencontre.

Tout à l'heure, Hélène le verra éveillé.

Et elle entrera ! . . . .

Alors, soudain, il écarte la portière et se montre.

Renaud l'aperçoit et sur ce visage

émacié apparaît une horrible angoisse...

L'effroi est tel qu'il ne peut proférer aucun son.

Ses yeux dilatés, hagards, regardent l'infâme qui s'approche du lit en souriant.

Ses pauvres mains débiles ne peuvent même faire le geste de le repousser.

Et l'homme s'avance, il est près du lit, il se penche à l'oreille du malade, il lui dit :

— Tu ne parleras pas !

Puis tout à coup, il applique contre cette bouche un oreiller sur lequel il pèse de toute sa force.

C'est à peine s'il sent, sous les couvertures, la contraction de ce corps qui

meurt

Quelques brusques mouvements et c'est tout.

Il y avait là si peu de vie que la vie est partie sans effort ! et que quelques secondes ont suffi pour tarir le souffle raréfié sur ces lèvres.

Il a vécu !

Savinien rejette l'oreiller et s'éloigne.

Il va reprendre sa place, dans la cachette des lourds et larges rideaux retombants.

C'est à peine s'il est un peu plus pâle que d'habitude.

Il entend, de l'autre côté de la porte, les pas des deux promeneurs.

Devant la chambre ils s'arrêtent.

De nouveau la porte est légèrement poussée.

Hélène passe la tête, regarde, et disparaît.

Et Savinien l'entend qui répète ;

—Il dort !

Le visage du mort est tourné vers le mur. Rien ne trahit qa'un crime est passé là.

Tout danger n'a pas disparu pour Savinien.

Au contraire, un danger plus terrible existe.

Il lui faut regagner l'escalier et franchir pour la seconde fois la distance qui sépare de cet escalier la chambre du mort.

Puis, il lui faudra remonter au second étage.

Tout à l'heure, il aurait pu trouyrer quelque prétexte pour expliquer sa présence inopinée à Landepereuse, alors qu'on l'en avait vu partir.

A présent, s'il était surpris, que dirait-il ?

Et le cadavre de Renaud ne Paccuserait-il-pas ?

Et voilà pourquoi il reste quelques secondes encore, caché dans les plis retombants des rideaux, envahi par des frissons d'épouvante et n'osant plus, malgré son terrible courage, se hasarder au dehors.

Cependant le temps presse.

Chaque seconde qui 8*écoule peut lui coûter la vie.

Et il est obligé, pour sortir, de se régler sur la promenade régulière de Noël et d'Hélène dans le hall. Au moment où les deux jeunes gens passent la porte, il croit entendre Noël qui fait ses adieux à Hélène et va prendre congé d'elle.

Si Hélène rentre, il est perdu..

H se glisse vers la porte s'assure que les deux jeunes gens viennent de passer.

Il sont arrêtés dans le fond, la main dans la main,silencieux maintenant, absorbés par leur amour ne voyant rien, n'attendant rien, que tout ce qui venait d'eux-mêmes

Et il tourne le dos.

Savinien se baisse,rampe sur les mains sur les genoux, sans faire le moindre bruit.

C'est ainsi qu'il atteint l'escalier et qu'il monte.

Une marche crie, tout à coup, sous le poids de son corps et un craquement se fait entendre.

Mais tout occupés d'eux-mêmes, rien ne parvint jusqu'à leurs oreilles.

Durant cette seconde d'angoisse, Savinien a senti son front se mo'ailler,une expression de froid intense s'infiltrer dans ses veines.

Il s'est cru perdu

Non... Aucune marque d'attention, là-bas

Noël porte à ses lèvres les mains d'Hé* lène.

Alors Savinien franchit les dernières

marches encore éclairées maintenant, il est dant l'ombre, il peut se croire sauvé puisque rien ne l'a trahi.

11 était temps.

Les pas de Noël et d'Hélène se rapprochent. Hélèoe va s'assurer que Ke« naud repose encore et n'a besoin de rien. Elle penche la tête dans la chambre.^ puis elle dit :

— Il dort toujours, son sommeil est d'un calme absolu I

Le sommeil de la mort 1

Noël lui envoie un dernier adieu de sa part.

Hélène rentre dans la chambre, ferme la porte et le silence profond se fait maintenant dans le grand hall.

Savinien, là-haut, réfléchit.

Il voudrait bien, maintenant, quitter Landeperense.

Combien de temps se passera-t-il entre l'heure présente et le moment où l'on s'apercevra de la mort de Eenaud ?

C'est ce temps qu'il faudrait mettre à profit.

Ah ! s'il pouvait sortir sans être vu, rentrer aux Basses-Bruyères, quel triomphe !

Quel témoin, quel accusateur au monde s'élèverait pour lui jeter son crime à la face ?

Pas un témoin I Pas un accusateur t

D'autre part, quel danger court-il, en somme, dans cette chambre inhabitée où il s'est réfugié ?

Ne vaut-il pas mieux qu'il reste là ?

Et comme la clef est sur la porte, ne serait-ce pas la sécurité de quelques heures s'il s'y enfermait?

La chambre est nue, meublée des meubles indispensables.

Un domestique qui voudrait y entrer, sous un prétexte que Savinien ne devinait pas, ne renouvellerait point sa tentative s'il trouvait la porte fermée et la clé égarée.

Il remettrait à plus tard le soin de rechercher cette clef et d'ouvrir cette porte.

Ne valait-il pas mieux passer la nuit là, attendre le lendemain pour se montrer,pendant le désordre immense qu'allait produire au château la nouvelle de cette mort ?

A cela, il risquait peu de chose.

A vouloir s'enfuir, cette nuit, il risquait tout.

Il resta.

Il s'enferma à clef et retira la clef de la serrure. Puis il alla s'asseoir dans un coin, sur un fauteuil et là, sans bouger, patient comme un sauvage, ne dormant pas, l'oreille aux écoutes, tressaillant aux moindres bruits qu'il croyait surprendre, il attendit l'aurore.,.

Mais il était bien sûr qu'avant l'aurore Hélène s'apercevrait de la mort de son frère.

Cette immobilité la frapperait, elle s'approcherait du lit, elle verrait.

Et alors tout le château serait en éveil.

Hélène, après le départ de Noël, était allée s'asseoir à une petite table éclairée par une lampe basse dont l'abat-jour empêchïiit la lumière de s'étendre jusqu'au lit de Renaud.

Elle savait que, vers minuit, Marguerite ou Juliette viendrait veiller auprès de Renaud, afin de permettre à Hélène d'aller se reposer à son tour.

Une heure se passe.

Hélène se leva, étonnée tout à coup du profond silence qui l'entourait et dans lequel elle ne percevait point la respiration, presque toujours pénible et oppresEée, de son frère.

Elle s'approcha du lit.

Elle se pencha légèrement, craignant de troubler le sommeil, atin de voir le visage.

Et elle aperçut tout à coup le masque de la mort, terrible dans sa suprême agonie et qui avait conservé, de la dernière minute, une indicible expression d'épouvante et d'horreur

La vérité apparaît à Hélène, mais elle ne veut pas croire et elle se penche encore plus, pour regarder mieux.

Les yeux sont larges ouverts et vitreux. La bouche est tordue dans un spasme d'étouilement.. .... Et autour

du globe de l'œil, du sang I Et un

peu de sang aux lèvres, aussi...

— Renaud ! dit-elle, Renaud !

Elle cherche à surprendre la respiration.

Aucun souffle.

Elle met sa mam frissonnante sur ce front jauni.

Déjà ce front est presque froid»

Elle prend la main de son frère, la serre dans ses doigts, et l'appelle encore :

—Renaud 1 Renaud ! Tu me fais peur !

Mais Renaud ne répondra plus à sa prière.

Alors, elle comprend et elle a un cri éperdu :

—Mort ! mort ! Et c'est moi qui l'ai

tué

£11 se laisse tomber à genoux au pied du Ut et se mit à sangloter bruyamment.

Puis elle rappelle à elle tout son courage.

Elle sonne, afin que des domestiques arrivent au plus vite et elle va frapper à la chambre de Marguerite, de Martial de tout le monde, en criant :

— Venez vite I Venez vite !

Aux autres elle dit l'aflreuse vérité I A Marguerite seule elle n'ose la dire et se contente de balbutier :

Il me semble que Renaud est plus malade 1

La chambre funèbre est bientôt envahie.

Mais ceux qui ont pu conserver une illusion la perdent bientôt, Il n'y a plus là qu'un cadavre.

Alarguerite s'es abattue sur ce corps avec des cris nerveux et ne veut pas s'en détacher.

Elle avait donné sa pitié et son amour à ce pauvre garçon : ni sa pitié ni son amour n'avait pu le guérir.

Comme elle l'avait réchauôé de ses tendresses, pourtant, la gentille sœur de charité !

Et il était parti, malgré tout.

Martial, en cette détresse, garde un peu de sang-froid.

Déjà il a prié Brinquetaille de monter à cheval, de courir aux Rouches et de ramener Gordon.

Qu'espère-t-il î

Renaud est sujet à des sycopes. N'estil pas possible que ce se soit une syncope qui lui donne ainsi les apparences de la mort !

Dans les grands désespoirs les plus folles pensées, quand elles font naître une espérance, semblent naturelles.

Et en même temps il dit à BrinquetaUle:

— Vous passerez aux Basses-Bruyères et vous préviendrez M. Savinien d'Albaron que son cousin est mort.

Brinquetaille est parti tout do suite et quelques minute après on entendait le galop étouffé et sourd de son cheval dont les pieds s'enfonçaient dans la neige durcie.

Ce remue -ménage avait attiré l'attention de Savinien.

Il n'osait pas sortir. Il n'osait pas ouvrir cette porte qui le protégeait contre toute indiscrétion.

Et l'oreille collée contre la serrure, il essayait d'écouter ce qui se passait afin de surprendre quelques réflexions.

Du reste, il ne lui était pas difficile de deviner la vérité: Hélène s'était aperçue que son frère ne respirait plus j elle avait appelé à son secours et sans nul doute le premier soin avait été de courir aux Rouches.

n n'avait aucun effroi.

Que lui importait la présence de Gordon ? Que lui importaient les soupçons, même, du médecin ?

Savinien avait été si hardi, mais dans son audace il avait été si merveilleusement servi par le hasard, qu'il était impossible de l'accuser.

Environ une heure après le départ de Brinquetaille, Gtordon accourait,

Noël l'accompagnait.

Quant à Brinquetaille, il était allé aux Basses-Bruyères^gelon la recommandation qui lui avait été faite.

Il n'était pas encore revenu.

Introduit sur-le-champ auprès de Renaud, le médecin ne put que constater la mort.

Ce n'était pas là une syncope.

Il n'y avait aucun espoir à garder.

Tous ceux qui étaient là sanglotèrent.

Hélène, seule, ne pleurait plus.

Elle n'en avait plus la force, l'horreur de cette mort, dont elle persistait à se dire intimement coupable, l'anéantis sait.

Le médecin, rêveur, essayait de se

rappeler en ce moment toutes les observations laites pendant les dernier»

jours.

Il avait vu Renaud bien près de la mort, puis, à force de soms, et Dieu aidant, il l'avait sauvé.

Et il avait pu affirmer, depuis deux jours, que non seulement le comte sortirait de cette crise, mais qu'il lui rendrait assez de vigueur, assez de santé, pour que désormais la vie lui parût encore joyeuse et bonne à vivre.

Et soudain, ce convalescent était mort!

Cela le surprenait.

Il en était tout ému, profondément troublé comme d'une faute personnelle.

Il demanda :

— A quelle heure s'est-on aperçu de la mort ?

— Vers minuit.

— Qui était auprès de lui ? qui le veillait ?

—Hélène !

Gordon se tourna vers la jeune fille.

Sa figure était devenue singulièrement grave et sévère.

— Mademoiselle, veuillez me dire tout ce qui s'est passé.

— Hélas, monsieur, je ne sais rien.

— Comment cela ?

— Rien, Mon frère dormait profondément lorsque je suis montée après dîner auprès de lui avec Marguerite. Ma belle-sœur n'est restée que quelques minutes. Eli© se trouvait fatiguée par les veilles des dernières nuits et je l'engageais à rentrer chez elle. Ce qu'elle fit, Quelquesj^minutes après, montait M.

Noël Labarthe, qui resta auprès de moi. Comme je craignais, en causant de réveiller notre cher malade, je sortis avec M. Labarthe dans le hall et j'eus soin de laisser la porte entr'ouverte afin d'entendre le moindre appel, le plus léger mouvement de Renaud, s'il venait à se réveiller

Gordon se tourna vers Noël.

Ses lèvres restèrent muettes. Il ne pouvait mettre en doute la parole de cette g«ur racontant la mort de son frère.

Mais ses yeux interrogeaient,

Noël Labarthe comprit.

— A cette heure-là, dit>il, je Paffirme, Benaud dormait profondément, d'un Bommeil très calme ; mademoiselle d'Albaron, presque à toutes les minutes, allait à la porte entr'ouverte, pencher la tête pour s'en assurer.

— Vous ne vous êtes pas éloignés ?

— Pas même une seconde.

— Et rien d'anormal ne s'est passé î

— Kien.

— C'est une mort inexplicable, murmura Gordon.

£t se tournant vers son fils adoptif.

—A quelle heure as-tu quitté Landepereuse ?

— Vers onze heures.

— Et lorsque vous êtes retourné auprès de votre frère, mademoiselle, qu'avez-vous remarqué ?

— J'ai cru qu'il dormait toujours.

Cependant, il avait changé de position dans son lit et sa tête était appuyée sur le côté gauche, tournée vers la muraille, de telle sorte que je ne pouvais plus la voir, alors que quelques instants plus tôt, du hall, je la distinguais, reposant très calme, avec une respiration régulière

— Vous pensez donc qu'au moment où vous êtes rentrée !

— Mon frère était mort Car

pendant l'heure qui s'est écoulée ensuite, s'il se fût débattu contre l'agonie, comment ne l'auraisje pas vu ?

Comment ne l'aurais-je pas entendu ?

— Depuis le moment où vous êtes venue, après dîner, auprès du malade, jusqu'au moment où vous vous êtes aperçue que tout était fini, personne, autre que Marguerite, que Noël et que vous, mademoiselle, n'est entré ici ?

— Personne.

—Vous pouvez l'affirmer î

— Je le jure

Et tout à coup, regardant le médecin avec effarement :

— Mais qne pensez- vous donc, monsieur !

Il ne répondit rien.

11 semblait réfléchir profondément.

Sur ces entrefaites, Brinquetaille entra.

— Je n'ai pas trouvé M. Savinien d'Albaron aux Ecuries, dit-il, mais j'ai char-

gé la domestique de le prévenir dès qu'il sera de retour...

Et après un silence, Brmquetaille a« jouta :

— La domestique m'a affirmé que M.

d'Albaron n'était pas entré depuis la

veille Par ce froid de loup et ce

vent qui vous écorchent comme des lames de couteau, je me demande où M.

d'Albaron aura bien pu passer la nuit... Je le sais chasseur enragé... Mais il faudrait avoir l'âme chevillée au corps pour aller à l'affût d'un sanglier, par ce temps de Sibérie ! . .

Personne ne fit de réflexions.

Cependant Hélène et Gordon, en entendant Brinquetaille, avaient tressailli, ils relevèrent la tête et, dans un geste machinal et qui prouvait peut-être qu'une même pensée, vague, indéfinie encore, leur était venue, d'instinct leurs regards se rencontrèrent.

Et tous deux baissèrent les yeux.

Savinien avait passé la nuit dehors !

Où donc était-il ? Où était-il allé cette nuit-là, après son départ de Landepereuse î

Tous deux, Hélène et Gordon se posaient cette question, sans même savoir pourquoi ils se la faisaiant et quel rapport cette absence de l'aventurier pouvait avoir avec la mort de flenaud !

Là-haut, depuis quelques minutes, Savinien n'entendait plus aucun bruit.

Il se hasarda à ouvrir la porte.

Mais un grand silence clans le château.

Cependant Gordon devait être arrivé.

Que disait-il ? Qu'avait-il découvert ?

La haine mystérieuse de cet homme, son étrange devination de ce qui se tramait autour de lui avaient- elles été plus fortes que la ruse et l'audace de Savinien }

Ah 1 comme il aurait voulu descendre et se glissaer là-bas jusqu'à cette porte, pour écouter.

Il entendit un bruit de pas.

Cela lui fit peur ; il rentra dans sa cachette.

Dans la chambre du mort, Gordon réfléchissait. A l'homme de science, cette fin continuait de ne point paraître naturelle.

II ne s'expliquait pas Pacoident qui avait pu l'amener et pour lui, du moment que cette explication lui était imposible, il n'était pas loin de soupçonner une intervention étrangère.

Mais alors, il y avait crime ?

Etait-ce possible ?

S'il y avait crime, nul ne pouvait être accusé si ce n'était Hélène elle-même 1

Et cela eut paru tellement odieux et incroyable que Gordon eût reculé devant pareille accusation.

Un crime ?

Il se rapprocha du lit.

Il s'était contenté, en arrivant tout à l'heure, de constater, il n'avait pas pris le temps d'examiner le corps.

Il resta absorbé dans cet examen.

Mais il n'hésita pas longtemps.

Est-ce que la contraction de ce visage, son gonflement, est-ce que ces yeux au globe injecté, est-ce que l'effroyable épouvante mêaie jetée sur ce visage, est-ce que tout cela ne trahissait pas le crime î

Un peu de sang aux lèvres, aussi, trahissait la congestion.

Le docteur écarta le col de la chemise.

Il n'y avait, autour du cou de Renaud aucune marque de strangulation.

Un moment, l'idée du poison vint à son esprit.

Mais il eût fallu un poison violent, qui eût opéré en quelques secondes, sans que le malade eût le temps ou la force de crier.

Et quelle main l'eût donné, ce poison Celle d'Hélène ! De la Eœur I I Pareile chose était-elle possible ?

Cela lui répugnait de porter une aussi

efiroyable accusation .Et la douleur

d'Hélène paraissait si réelle, si désespérée, que des doutes lui venaient...

Et cependant ce visage parlait, accusait, criait l'attentat infâme I

Tout à coup le médecin remarque que la tête de Renaud, au lieu de reposer sur l'oreiller était rejetée sur le traversin

Du sang 1

Eat-ce que ce sang ne correspondait pas à celui des lèvres ?

Et le soupçon, le soupçon terrible :

—On a étouflé ce malheureux sous cet oreiller...

Le médecin en a la certitude.

Et un long frémissement l'agite.

Il se retire de ce lit et s'en va s'asseoir au fond de la chambre pour se recueillir de cette émotion, pour se remettre de son horreur.

Et d'abord, qui a commis ce crime ?

Qui avait intérêt à cela ?

Hélène avait causé cette crise, provoqué l'autre jour cette émotion violente dont le médecin avait prévu le danger. .

L'avait-elle fait de parti pris ?

Et craignait-elle, en voyant son frère revenu à la vie et retrouvant la parole, craignait-elle sa colère, sa vengence 1

Ou bien le crime venait-il de la main qui jadis, avait frappé Richardier au Trou-aux-Epines ?

Peut-être I

Alors, Savinien était donc entré dans cette chambre 2 il avait pu y pénétrer, de complicité avec sa cousine 1 sans éveiller l'attention ? après le départ de de Noël Labarthe i

Après le dîner, il avait feint da partir et le docteur se rappelait que l'aventurier avait refusé l'otire d'une voiture qui l'eût ramené aux Basses-Bruèrea.

Sans doute, il était revenu, s'était glisse dans le château sans être aperçu I

Et voilà pourquoi, aux Ecuries, la domestique avait affirmé q'ie cette nuit-là Savinien n'était pas rentré.

Oserait-il accuser ?

Cela était si redoutable qu'il avait peur !

Il a besoin d'être seul pour réfléchir. Il sort de la chambre, il se promène fiévreusement dans la chambre ou il se promène fiévreusement dans le hall.

Puis, tout à coup, il ouvre la fenêtre et s'accoude sur la barre d'appui, en laissant son front et ses yeux qui brûlent se rafraîchir au froid intense de la nuit.

Un très haut paravent, déplié devant la fenêtre le cache à ceux qui pourrait traverser le hall.

Les lanipes ont baissé.

L'obscurité est presque complète dans le château.

Mais au dehors, par-dessus les cimes des arbres, à l'horizon, flotte déjà l'aube grise.

Dans une heure, il fera jour.

Gorrlon s'interroge, dans une anxiété mortelle :

— Est-ce possible ? Est-ce vraiment possible ?

Certes, le soupçon de l'attentat ne lui serait pas venu si déjà la mort de Rlchardier ne lui avait point pani le résultat d'un crime !

Et comment, devant ce crime nouveau, sa pensée ne se fut-elle point portée sur Savinien, alors qu'au Trou-aux- Epines il avait surpris le misérable évoquant tout à coup lé fantôme de celui qu'il avait assassiné ?

Et comme il avait fallu que Savinien s'introduisit auprès de Kenaud, sans éveiller l'attention il était impossible de ne pas croire à la complicité d'Hélène qui gardait le malade à cette heurelà.

Il pensait à tout cela, combattu par de trop d'intenses émotions pour n'en point souffrir profondément. Cependant si grande que fut cetta rêverie, il perçut tout à coup au-dessus de sa tête un bruit de pas faisant craquer le plancher On marchait avec précaution à l'étage supérieur.

Tout d'abord il n'y prit point garde.

La pensée ne s'attacha à ce détail en aucune façon.

Ce fut seulement lorsque le plancher craqua pour la seconde fois qu'il en fut frappé.

Il était trop familier au château pour ne pas savoir que le deuxième étage de Landepereuse était inhabité.

Mais des domestiques ne pouvaientils s'y rendre, avoir besoin là ? que lui importait ?

Et il se plongea dans ses rêveries.

Savinien essayait de sortir.

Il venait de penser que la mort de Renaud une fois connue, et elle l'était maintenant,on ne manquerait pas d'envoyer aux Basses Bruyères pour l'avertir de la catastrophe.

Déjà même sans doute on était parti.

Or, la vieille bonne constaterait qu'il n'avait point reparu depuis la veille.

Et si quelques soupçons s'élevaient contre lui, nés dans l'esprit du docteur, cette absence serait inexplicable et il aurait grand'peine à trouver une raison à invoquer, soit pour ne pas répondre, sait pour montrer clairement un alibi,

U y avait là un danger confus qu'il fallait écarter au plus vite, s'il en était temps encore.

Il croyait avoir songé à tout, cette nuit, dans l'accomplissement de son crime.

Il avait considéré l'avenir, les minutes s'écoulant après ce crime, avec une singulière lucidité d'esprit.

Et cependant ce détail lui Hvait échappé.

Alors, afin que son absence plus prolongée ne fît pas naître trop de surprise il tentait de s'échapper.

Dans le désordre que cette mort jetait à Landepereuse, cela lui semblait facile et l'était en efiet.

11 lui suflBsait de descendre l'escalier et de gagner le hall j là il entrait tout naturellement dans la chambre du mort comme s'il venait d'être prévenu de ce deuil, et comme s'il venait d'arriver seulement.

Il se hasarda dans l'escalier où flottaient oncore les dernières ombres du crépuscule .

Et il ne s'arrêta que lorsque l'escalier tournant brusquement du hall ou aurait pu l'apercevoir.

Dans le hall, personne d'abord.

Mais voilà que soudain son regard s'arrête vers une des fenêtres par lesquel les souffle un vent froid qui fait vaciller les hautes lampes toujours allumées vers le fond.

Et comme son regard,du haut de l'escalier, plonge pardessus le para vaut déplié, il aperçoit un homme immobile à cette fenêtre ouverte malgré le froid, les bras appuyés sur la barre ouatée de neige gelée.

Et cet homme, il le reconnaît

C'est George Gordon

Il a une seconde d'indécision, une seconde de détresse.

Va-t-il remonter ? Va-t-il continuer son chemin ?

Il va remonter, peut être, mais cette indécision si courte qu'elle eut été, Pa perdu.

Gordon vient brusquement de refermer la fenêtre.

Savinien va être surpris dans Pescalier, descendant de cet étage oii il n'avait que faire, où s'il prenait à Gordon soupçonneux la fantaisie de l'interroger, il serait impossible à Savinien d'expliquer sa présence.

Alors le misérable paye d'audace...

D'un bond il a franchi les dernières marches

Et il est en bas, près de la chambre funèbre, au moment où Gordon, lui-même, apparaît et l'aperçoit.

Mais Savinien n'a pas le temps d'entrer dans cette chambre témoin de son crime.

Gordon s'est jeté devant lui, entre lui et la porte.

— Vous n'entrerez pas 1

— Pourquoi ?

— Vous n'entrerez pas avant d'avoir répondu à mes questions

— Je ne sais ce que vous voulez de moi. Vous me païiez sur un ton qui ne peut me convenir... Je vous prie de vous écarter et de me laisser pénétrer dans cette chambre où m'appellent mon devoir de parent et mon afiection pour celui qui n'est plus.

Ce dialogue avait lieu à vjix basse.

Savinien, même, avait parlé bas, comme s'il eût désiré ne point attirer l'attention et ne point faire de scandale.

Gordon réplique dans une exclamation extraordinaire :

— Vous ne me saviez pas là et je viens de vous surprendre descendant l'escalier qui mène au second étage Que

faisiez-vous dans cette partie du château ? . . C'est là sans doute, que vous avez passé la nuit...

Rien n'apparut sur le visage de Savinien, de son tremblement intérieur.

— Monsieur, vous êtes fou... Pourquoi aurais- je passé la nuit... ici... dans ces chambres froides, où il n'y a sans doute

pas de draps aux lits Laissez-mo

— Soit, mais auparavant un mot, rien qu'un mot...

— Dites Je pardonne tout à la

folie...

— Qui vous a prévenu que Eenaud vient de mourir ?...

Savinien haussa les épaules.

— La mort de mon pauvre cousin est déjà connue dans tout le pays, dit-

— Ce n'est pas me répondre.

— Vos questions sont autant d'insultes et si je garde quelque calme, en dépit de tout, c'est que fai pitié de votre vieillesse.

Et prenant Gordon par le bras, il l'écarta pour qu'il livrât passage.

Puis doucement, sans bruit, il pénétra dans la chambre du mort.

— Et moi, murmura Gordon, je saurai la vérité tout de suite, coûte que coûte....

Il descendit.

Dans le vestibule, près de la porte d'entrée, des domestiques causaient à voix basse, d'un air attristé.

Ils s'entretenaient de la mort de Renaud.

Gordon les aborda :

— Depuis combien ae temps êtes -vous dans ce vestibule ? iSfe craignez pas de me répondre. Ma question ne cache aucune arrière-pensée, aucun reproche que je n'ai, du reste, pas le uroit de vous faire. J'ai le plus grand intérêt, seulement, à ce que vous répondiez à ma question en toute irauchise.

— Dam ! monsieur, dit un des dômes* tiques, je sais bien que nous ferions mieux d'être à l'of&ce ou en train d'achever notre besogne dans le château, mais il e-it de si bonne heure que notre

besogne n'en souflrira pas alors,

nous étant rencontrés, nous causions...

depuis près d'un quart d'heure sans penser mal faire...

Et depuis un quart d'heure que vous êtes dans le vestibule, combien est-il entré de personnes à Landepereuse 7

— Pas une 1

Et les dooiestiques se regardèrent avec surprise.

Vous pourriez l'affirmer î

— Mais assurément, mooBieuri nous l'affîrmons.

— Du moins, fit un autre, ce que nous affirmons, c'est que personne, depuis un quart d'iieure, n'est entré par cette

porte-là Seulement, si monsieur

Gordon attend une visite, la personne a pu entrer par la porte de l'autre façade sans que nous l'ayons remarquée.

—En eôet 1

— Quoique, reprit le premier qui avait parlé, ce serait bien éionnant.

Gordon interrogea, sur un ton indifférent, affectant de ne pas donner à sa question beaucoup d'importance :

— M. Savioien d'Albaron est-il arrivé ?

— Non, monsieur, dirent-ils tous

— A moms, ajouta ua autre, qu'il ne soit venu durant la nuit.

Gordon s*éloigna.

Ses premiers soupçons se confirmaient.

Il eut l'idée d'aller jusqu'à la porte de l'autre façade.

Cette porte était fermée à clef ! I Donc, Savinien avait dû passer la nuit caché dans quelque coin du château.

Et pourquoi ce mystère, si ce n'était pour chercher à commettre un crime ?

Un crime avec la complicité d'Hélène !

Et ce crime, dans quel but î Renaud, revenu à la vie, Renaud recouvrant la parole, devait perdre Savinien, sans doute ?

11 ne fallait pas qu'il parlât.

Et Savinien n'avait pas reculé devant un meurtre, pour l'empêcher de parier!

Mais bien que le docteur eut là presque une certitude contre Savinien, il ne s'en contenta pas.

Il sortit et s'éloigna de Landepereuse sans prévenir personne, sans dire où il se rendait.

Il traversait le parc silencieux sous la neige et se dirigea d'un pas rapide vers les jîicurieSjOÙ il savait trouver l'unique domestique de Savinien.

C'était la domestique qui avait été au service de Renaud, avant son mariage.

Elle n'avait pas quitté les Basses-Bruyères et Savinien l'avait gardée auprès de lui.

Il était à peine jour et la vieille n'était pas levée encore.

Comme Savinien, en général, dans l'oisiveté de sa vie, faisait assez régulièrement la grasse matinée, sa domestique avait pris ses habitudes et le docteur Gordon dut frapper longtemps et vigoureusement à la porte et contre les Persiennes fermées avant d'obtenir une réponse.

Enfin, la porte s'ouvrit et la bonne femme se montra.

Encore les yeux gros de sommeil, elle ne reconnut pas tout de suite le docteur.

— Qu'est-ce qu'il y a pour votre servit ce, monsieur ?

Puis réveillée tout à fait, elle s'écria : — Mais c'est monsieur Gordon... Entrez donc, monsieur, je vous demande bien pardon de vous avoir ainsi laissé dehors les pieds dans la neige, par un

froid pareil

Gordon entra.

La vieille s'excusait toujours.

—C'est que, voyez-vous, j'ai été réveillée dans le courant de la nuit par M.

Brinquetaille qui m'a apporté la nouvelle de la mort de ce pauvre monsieur. Alors ça m'a bouleversée comme vous

pensez bien j'ai été longtemps sans

pouvoir me rendormir et toute la nuit s'en est suivi ....

Elle lui oôrait une chaise.

— Je vais vous faire un peu de feu, monsieur, car vous avea l'air de grelotter dans votre manteau. .

—Ne vous donnez pas cette peine, ma bonne femme, dit le médecin, je ne m'attarderai pas Veuillez seulement annoncer à M. Savinien d'Albaron que j'ai une communication des

plus graves à lui faire. et vous

m'excuserez en même temps de venir le réveiller à pareille heure. La domestique parut surprise, — Est-ce que monsieur le doc4;eur ne vient pas de Landepereuse ?

— Je m'y trouvais encore il y a une demi-heure.

— Et monsieur n'a pas vu mon maître î...

— iSon,

— Voilà qui est singulier, monsieur, dit la vieille alarmée...

Lorsque M. Brinquetaille est accouru cette nuit, mon maître n'était pas à la maison

—Cela lui arrive- t-il donc quelquefois î

— Jamais, monsieur, jamais à cette heure-là.

— Mais depuis l'heure où Brinquetaille est venu vous réveiller, M. d'Albaron a pu rentrer

— Je l'aurais entendu J'aime

bien dormir, mais j'ai le sommeil léger.

— Veuillez cependant vous en assurer

Elle disparut dans la chambre voisine.

Au bout de quelques secondes elle revenait.

— M. d'Albaron n'est pas rentré cette nuit, dit-elle, c'est bien ce que je

vous disais Le lit n'est pas défait

rien n'indique qu'il y ait fait un séjour même de quelques minutes car avec cette neige, il aurait mouillé et sali le carrelage de briques Il n'y a trace de rien.... monsieur le docteur

peut s'en assurer lui-même

Mais cet examen était inutile.

Le docteur avait appris tout ce qu'il voulait savoir.

Il rassura la bonne femme en lui disant qne sans doute son maître s'était décidé brusquement à quelque voyage, sans avoir le temps de la prévenir.

— Il faut cela, moDsieur, dit-elle, il faut cela, car, autrement, cela serait un peu inquiétant

Sur le point de partir, Gordon posa une dernière question.

— M. d'Albaron est passionné chasseur, ces temps de neige sont favorables à la chasse auz sangliers. ..On a signalé le pasbage de nombreuses bandes auz alentours, depuis quelque temps et principalement dans les bois de Ga-

lary N'est-il pas possible que M.

d'Albaron ait été tenté par une nuit d'aflût î

—Oh ! monsieur, oh ! monsieur, mais il te serait gelé... Il serait, du moins, revenu prendre des couvertures, des bot-

tes, de chauds vêtements... Et puis, tenez, voici dans le vestibule le râtelier de ses armes...

Il ne manque pas un fusil... Non, non il faut écarter cette idée-là .

— En somme, vous ne lui connaissiez aucune affaire importante qui pût le retenir loin des Basses-Bruyères ?

— Non, mais monsieur est assez taciturne ; il n'a pas l'habitude de me conter ses afiaires.

Le docteur n'avait plus rien à apprendre

Il partit.

Pour lui, c'était une certitude absolue;

Savinien s'était caché dans le château.

C'est là qu'il avait passé la nuit.

C'est lui qui avait étouffé Kenaud avec un oreiller I...

Voilà ce qu'il se disait en reprenant le chemin de Landepereuse.

Mais il était dans une anxiété très grande.

De même que, lorsqu'il s'était agi de la mort de Richardier, il avait le premier soupçonné ce crime, sans qu'il eût des preuves absolues contre le meurtrier, de même il venait de découvrir que la mort de Renaud était due à un attentat, mais les indices qu'il avait relevés contre Savinien, et qui, à lui-même, semblaient suffisants, semblaient accablants, seraient-ils suffisants pour des esprits non prévenus, pour la justice par exemple ?

Etait-il capable de faire comprendre la raison mystérieuse q«i avait armé le bras du meurtrier î Enfin, réussirait -il à prouver à ceux qui l'écouteraient, à ceux devant lesquels il accuserait, que Savinien avait pu pénétrer et comment il l'avait pu, dans cette chambre de malade ?... Bien qu'il eût en lui la certitude morale de ce crime, où trouverait-il la preuve matérielle devant laquelle le criminel est obligé de ne plus nier, de baisser la tête et d'avouer ? ... S'il accusait, ne s'exposait-il pas, avec un esprit aussi souple et aussi habitué aux expédients suprêmes que l'était celui de Savinien, à recevoir un démenti si clair, si évident, et préparé déjà sans doute, que

cette accusation tomberait d*elle-même et n'en paraîtrait que plus odieuse, plus incompréhensible ? C'était une grave faute que d'accuser ainsi sans avoir la possibilité, la certitude de prouver son accusation.

Gordon était donc perplexe.

Savinien lui paraissait comme un être redoutable et si bien protégé par sa prévoyance, par son sang-froid qui ne laissait rien au hasard, que Gordon se demandait maintenant quelle|pouvaii être la faiblesse encore inconnue par laquelle il se rendait maître de ce misérable.

Existait-elle même cette faiblesse ?

Et la nature ne s'était-elle pas plue par hasard, à créer en lui un monstre de cruauté et d'abominable saDg-froid, un monstre bien complet, sans lacunes, chef-d'œuvre de perversité et de calcul ?

Où s'arrêteraient ces crimes ?

Et quelles étaient les combinaisons scélérates qui étaient nées, qui avaient grandi dans ce cerveau î

Ne valait, il pas mieuz, malgré tout, réunir tous ceux qui, peut-être, étaient menacés par ces combinaisons et leur jeter en face les crimes soupçonnés ?...

Savinien répondrait, se défendrait I

MaÎB la parole indignée du médecin n'aurait-elle pas raison de cette défense ?

Entre lui et Savinien, il faudrait choisir...

Il faudra choisir entre l'accusation et la défeuse

Et n'aurait-il pas fait son devoir ?

Son devoir, même son devoir absolu, n'était-il pas», obligé devant la sinistre découverte qu'il avait faite de prévenir la justice, et de faire ouvrir une enquête ?

N'avait-il pas agi de la sorte lorsque Richardier avait été tué ?

Et maintenant qu'il s'agissait d'un autre forfait, sa conduite n'était-elle pas toute tracée !

Lorsqu'il revint à Landepereuse, il chercha vainement Savinien : celui-ci, après être resté asses longtemps auprès du lit où gisait sa victime, avait fait at-

teler et il avait quitté le château sans dire où il se rendait.

Un instant, Gordon crut que le misérable, devant les soupçons grandissants du médecin, s'était vu découvert et jugeant qu'il n'avait plus de sécurité à Liandepereuse, avait pris la fuite.

Mais une heure après, il le vit revenir.

Il ne manifestait pas la moindre inquiétude.sa figure seulement était empreinte d'une profonde tristesse.

En passant devant Gordon, il ne parut nullement se souvenir de la scène qui avait eu lieu le matin entre eux j il rentra aussitôt dans la chambre de son cousin.

Gordon l'y trouva une heure après.

Il avait beau l'observer :

Aucun trouble sur cette physionomie, aucun eflioi, mais seulement l'émotion toute naturelle de l'homme qui vient de perdre un être qui lui est cher.

— S'il était ie meurtrier, se disait Gordon, est-ce qu'il aurait le courage de rester ainsi auprès de sa victime ? Estce qu'il n'y aurait pas certains moments, si rapides qu'ils fussent, où le rem ords, serait plus puissant que l'énergie, et où ie crime se trahirait ?

, Savinien, du reste, se sentait observé.

Et cette surveillance était bien faite pour le rendre prudent, pour le laisser tout le temps sur le qui-vive.

II ne commit pas une faute, il ne fit rien qui pût être mal interprété.

Ce fut ainsi que la matinée se passa.

Après le déjeuner, Savinien resta en bas, occupé à écrire quelques lettres et à suppléer Martial, Margot et Hélène dans les tristes besognes nécessaires de ces jours de deuil.

De temps en temps, il consultait sa montre.

Puis il se dirigeait vers la fenêtre et regardait au lom, dans la campagne, vers Saint-Laurent-des-Eaux.

Vers deux heures, il vit descendre Gordon.

Le médecin se préparait à retourner aux Rouches.

Alors Savinien l'aborda :

— Monsieur, je vois que vous vous disposez à nous quitter Voulez-vous

me permettre d'insister auprès de vous pour que vous ne parliez point encore ?

— Pourquoi, s'il vous plaît ?

— Parce que tout à Pheure, bientôt sans doute, nous aurons besoin de vous.

—Qui?

— Tous ici, tant que nous sommes.

— On peut compter sur mon dévouement Je suis surpris que ce soit vous

qui vous fassiez l'intermédiaire de cette demande Qu'attend-on de moi ?

— Je ne puis vous le dire encore,mais vous le saurez assurément bientôt.

Bien que Savinien eût parlé avec beaucoup de déférence, avec une politesse extrême, cepecidant il parut à Gordon que sous ces paroles se cachait une mystérieuse menace.

Laquelle ? que pouvait-il craindre de cet homme ?

Il se sentait si bien connu de tous, sous sa personnalité d'emprunt, dans la vie nouvelle qu'il s'était faite, qu'il ne lui vint pas même à l'esprit qu'un danger pût être suspendu sur sa tête,

— Je reste, dit-il, non parce que vous m'en priez, mais parce que vous m'assurez que ma présence ici peut être utile à ceux que j*aime

Savinien s'inclina sans répondre.

Le docteur Gordon rentra et monta reprendre auprès de Marguerite son poste d'ami et de consolateur.

Il n'était pas là depuis un quart d'heure qu'il entendit dairs Pavenue le bruit d'une voiture, assourdi par la neige profonde, etjla voiture s'arrêta devant le château.

Depuis le matin, depuis que la nouvelle s'était répandue dans ies environs, il y avait eu un va-et-viejit de véhicules, les uns amenant des fermiers, les autres des châtelains des environs, et qui s'en allaient presque aussitôt.

Gordon n'y prit pas garde.

Quelques minutes se passèrent ; Savinien apparut.

Il dit quelques mots à voix basse à Marguerite et à Martial, qui se levèrent aussitôt et sortirent, non sans avoir échangé un regard de surprise.

Puis il s'approcha de Gordon.

— Monsieur le docteur, je vous ai dit

que nous aurions besoin de vous

l'heure est venue....,,

— C'est bien, monsieur, dit froidement le médecin sans défiance, je vous suis.

Hélène et Juliette restèrent auprès du mort.

Savinien précédait le docteur dans l'escalier, et ce fut au salon que l'aven, turier les conduisit.

Au salon il y avait Martial et Marguerite.

Il y avait un homme, aussi près d'une fenêtre et tournant le dos.

Tout d'abord Gordon n'y prit pas garde. Il ne le reconnut pas, car la nuit commençait à descendre et déjà le salon était dans une demi-obscurité.

Lorsque la porte fut refermée, l'homme se retourna.

Et Gordon brusquement, comme frap • pé d'un grand coup, recula portant les mains en avant et retenant un cri.

Cet homme était M. d'Aiguirande.

Et ce n'était pas lui, lui Gordon, qui l'avait mandé 1

Il fut prit d'une émotion si intense qu'il sentit see jambes chanceler.

Il se laissa tomber dans un fauteuil.

Son front était couvert d'une sueur d'angoisse ; il ne comprenait pas encore clairement quoi allait se passer, mais il entrevoyait quelque piège infâme où sans défense il allait tomber.

Machinalement il releva les yeux sur Savinien.

Savinien était auprès de lui et le regardait.

Et son regard brillait d'une cruauté triomphante.

Il se vit perdu.

Comment ? Il ne le savait 1 mais il en eut la certitude.

M. d'Aigurande l'avait à peine salué.

Il n'osait pas regarder le magistrat, tremblant de lire sur ce visage sévère sa perte prochaine, le renversement de tous ses rôves!

Martial et Marguerite restaient très surpris de cette courte scène, silencieuse, il est vrai, mais si éloquente pourtant.

Ils contemplaient tour à tour Savinien et M. d*Aigurande, puis le docteur abimé en son fauteuil et qui ressemblait si bien en cette minute-Jà à un accusé devant ses juges.

Mais M.arguerite l'aimait, ce vieillard, en qui elle avait reconnu depuis longtemps une affection si profonde ; elle Paimait parce qu'il lui semblait parfois qu'il y avait un peu de son père qui revivait en lui.

Elle s'approcha de lui avec tendresse et murmura :

— Qu'avez-vous doac,mon ami ? Pourquoi êtes- vous si pâle et pourquoi semblez-vous si triste ?

Cela le fit revenir à lui.

Il se redressa, se retrouva debout, essayant de braver la mauvaise fortune.

Mais il avait beau faire. L'efiroi était plus grand que tous ses efforts. Il avait beau faire : il avait peur.

Alors, parce qu'il se voyait à la merci de M. d'Aigurande, parce qu'il croyait que M.. d'Aigurande, après avoir longtemps gardé son secret, se croyait sans doute obligé de le livrer, ne voulant plus être complice par son silence, et fatigué peut-être de sa magnanimité, il adressa au magistrat un long, doulou reux, désespéré regard.

Et ce regard disait :

— Pourquoi avoir patienté si longtemps 1 Pourquoi m'avoir aidé à devenir l'homme que je suis, si vous deviez quelque jour briser ma vie, me couvrir de honte et m'enlever au moment même où ma liberté serait, pour ceux auxquels je m'intéresse, un bien inestimable ?

Mais il n'y eut ni regret ni compassion sur le visage du magistrat.

11 n'y eut qu'une gravité triste.

Révélations l

M. d'Aigurande s'approcha de Savinien.

Il tira de sa poche un télégramme et le lui montra en disant :

— Cette dépêche est bien de vous, monsieur

— Je suis celui qui a signé cette dépêche.

— C'est bien vous qui m'avez prié de venir 1

— Prié instamment, au nom de votre devoir comme au nom de notre intérêt à tous: c'est bien moi.

— Parlez, monsieur... je vous écoute...

— Monsieur, je vais voua parler tout d*abord du présent et vous rappeler certains faits qui ont été portés à votre connaissance. Ensuite, si vous le voulez bien, je vous parlerai du passé très dramatique auquel vos fonctions vous ont obligé de vous mêler, où vous avez joué un rôle actif et au dénouement duquel vous n'êtes pas resté étranger.

— J'ai été mêlé, de par le poste que j'occupe, monsieur, à bien des drames, et de bien douleureuses histoires sont parvenues jusqu'à moi. Je ne sais je ne puis deviner, si vous ne précisez rien, à quoi vous faites aLiusion ....

— Je préciserai tout à l'hâure, monsieur, croyez-le bien. J'ai voulu, en vous prévenant ainsi, ne pas vous surprendre et ne pas vous faire croire que j'abuse de votre patience si je vou^ rappelle des faits assez récents que vous n'avez pas du oublier. Vous verrez, plus tard, quand j'aurai fini, qu'entre le présent où nous sommes et le passé où vous avez joué votre rôle, il y a uu lieu qui vous échappe encore et que j'ai voulu vous faire toucher du doigt pour ainsi dire...

M. d'Aigurande lui fit signe de continuer.

— Ce que j'accomplis en cet instant, monsieur, est un devoir très douloureux Je sais que je vais faire de

la peine à ceux qui sont ici et

d'avance je leur en demande pardon

Ces paroles bourdonnaient aux oreilles de (iordon sans qu'il pût comprendre de quoi il s'agissait.

Un moment il avait eu peur, de nouveau.

Ce fut lorsque Savinien fit allusion au passé auquel avait été mêlé M. d'Ai • gurande.

Mais il se rassura en entendant l'aventurier expUquer que le passé et le

présent étaient liés entre eux pour ne faire qu'un.

D^s lors, était ce bien de lui qu'il s'agissait î

Et vraiment, comment Savinien eût-il réussit à percer le mystère dont il s'enveloppait ?

Pour cela, il eût fallu avant tout, qu'il QÛt des doutes. Partant de ces doutes, il aurait pu arriver à quelque demi certitude...

Mais, d'où lui seraient venu ces doutes ?

— Monsieur, disait Savinien, très'calroe et maître de lui, Je suis obligé de vous rappeler et de rappeler aux deux enfants de ce pauvre homme, le meurtre commis sur M. Richardier... Vous savez tous dans quelles conditions mystérieuses ce meurtre fut commis. On crut à une mort accidentelle, tout d'abord difiBcile à admettre, étant donné la prudence de M. Richardier... et son expérience des armes de chasse. •

La justice s'en émut et fit une enquête.

Cette enquête,nous le savons tou8,s'égara, après s'être portée sur deux vagabonds, et enfin de compte n'aboutit pas. Pourtant, la conviction restait que M.

Richardier avait été victime d'un assabsinat, mais la l'ustice ne connaît pas tout les crimes, hélas 1 et ne punit pas tous les coupables !

Gordon écoutait les paroles de l'aventurier comme s'il avait entendu ces paroles en quelque fièvre de cauchemar.

Etait-ce bien cet homme qui parlait ?

Cet homme qu'il ne soupçonnait même plus, maintenant, du meurtre de Richardier, mais du crime duquel il avait la certitude... Cet homme qu'il avait surpris, dans le délire d'une seconde de BHrexcitation et de remords au Trou-aux- Epinep, avec, devant les yeux, le san- |[lant fantôme de l'assassiné !...cet homme osait évoquer pareils souvenirs I

Et il était tranquille.

Aucune apparente émotion sur le vi»

Bage ! ;. Rien qu'une sorte de pitié lorsqu'il

avait reconté ce drame du Trou-aux- Epines.

Due pitié pour la victime mêlée d'indignation pour le meurtrier I

Il reprit :

— Ce que j'ai à vous dire maintenant vous paraîtra si étrange que j'ai peur que vous me considériez comme un insensé... Et cependant regardez' et voyez si quelque chose en moi peut vous

donner pareille crainte Le meurtre

de M, Richardier n'est pas en effet le seul crime dont je suis obligé de vous entretenir... Il en est un autre quia été commis plus récemment, aussi mystérieux, aussi épouvantable, et pour le châtiment duquel je tremble que la justice ne reste de nouveau impuissante

— De quoi parlez-vous ?

Martial et Marguerite, effarés, l'écoutaient.

Gor«ion ne comprenait pas il n'osait !

— Je veux parler de la mort de Renaud

—Renaud, mort victime d'un attentât ?

—Oui.

— Renaud, assassiné, ici, dans son lit sous nos yeux ?

— C'est impossible ! C'est folie que d'accuser ainsi ! Ce serait si horrible ! non, non, cela n'est pas !

—Cela est !

— Des preuves ! Des preuves !

— Tout à l'heure je vous donnerai des preuves

— Parlez ! Qui a pu vous faire croi-

— M. d'Aiguirande écoutait silencieusement.

Quant à Gordon, il croyait rêver

Tout oe qui arrivait à son oreille, en effet, continuait de passer comme à travers un cauchemar.

— Les remarques que j'ai faites,dit Savinien, un autre que moi a dû les faire, un autre plus expérimenté, plus savant surtout et dont vous écouterez religieusement la parole. J'ai remarqué que Renaud avait dû être, non pas étranglé,

mais étouffé On a dû lui jeter un

oreiller sur la bouche et appuyer sur

l'oreiller juaqu'à ce que la mort s'ensuivît la congestion est visible sur le

visage et l'oreiller qui a servi au

crime est taché du sang qui est monté aux lèvres...

Voilà ce que j'ai vu. . ce que j'ai cru voir, du moins...

Marguerite terrifiée se cachait les yeux dans ses mains comme pour fuire cet odieux spectacle.

Elle répétait machinale :

— C'est horrible I Cela n'est pas ! Je ne veux pas croire.

— Vous croirez, hélas, madame, lorsque M. Gordon, que j'ai prié de venir exprè8,vou8 aura répété les observations qu'il n'a pas manqué de faire...

Et se tournant vers le vieillard anéanti :

— N'aviez-vous donc rien remarqué, monsieur ?

J'ai fait les mêmes observations...

— Et ces observations ne vous auraient elles pas amené à la conclusion qui est la mienne, à savoir que Renaud est mort étoufié par une main criminelle ?...

Gordon appuya son regard sur les yeux de Savinien.

— Il est vrai,

Marguerite se précipita dans les bras du médecin.

— Parlez, docteur, parlez librement, disait Savinien

Gordon, toujours dans les yeux de l'aventurier :

— Oui, je suis convaincu que Renaud est mort assassiné, de même que je su's convaincu que la mort de Richardier n'a pas été accidentelle... Et je suis convaincu également que ces deux crimes ont pris naissance dans le même cerveau et ont été exécutés par la même main...

Savinien hocha la tête, attristé.

— Oui, même cerveau et même main, dit-il, j'en ai, comme vous, la certitude...

— Et le coupable, vous le connaissez ?

Cette question tombait de la bouche de M, d'Aiguirande.

Savinien répliqua d'un ton ferme :

— Je le connais 1

Et devant la profonde émotion de ceux qui se trouvaient là, Savinien se hâta d'ajouter :

— Je connais le coupable et cependant

je ne l'accuse pas Si quelqu'un

venait me dire, si M. d'Aigurande me demandait , comme il en a le droit :

" Prouvez, du moins, que cet homme a commis ces crimes ! " je ne pourrais, car je n'ai contre lui que des preuves morales. Et parce que j'estime, et je le dis bien haut, que ce malheureux n'est pa? responsable de ses actes et que ces actes sont ceux d'un fou !

Ils écoutaient l'aventurier avec une ardente curiosité, penchés vers lui et retenant leur souffle.

Malgré son apparente impassibilité, M. d'Aigurande était vivement intrigué, lui aussi.

Quant à Gordon, du fond des ténèbres où il se débattait depuis quelques minutes, une vague lueur commençait à poindre...

Certes, il ne comprenait pas encore I

Comment eût-il pu deviner l'infâme machination ourdie par l'aventurier ?

Mais ce mot de folie qu'on venait de prononcer lui avait rappelé le t-rrible accès de fureur jalouse et de colère aveugle pendant lequel autrefois, ne raisonnant plus, ne se possédant plus, véritablement fou, il avait tué Ghristiane.

Et cette clarté vague, indécise, dans le fond de so i esprit, semblait montrer la pensée de Savinien dirigée contre ce fou d'autrefois, qu'il allait accuser des meurtres d'aujourd'hui.

Et Gordon en était si épouvanté, se sentait si enchaîné par le passé qu'il restait éperdu, sans plus un regard maintenant, les yeux baissés et sans mouvement.

— C'est à vos souvenirs, maintenant que je vais faire appel, monsieur d'Aigurande Il y a vingt ans, vous avez

dirigé une enquête contre un malheureux accusé d'avoir assasiné une jeune

femme Il n'est pas possible que vous

ne vous rappeliez cette dramatique affaire qui, en son temps, passionna toute la France.

—Précisez, monsieur, dit le magistrat froidement.

Je veux parler de Jean Vandale.

Martial et Marguerite eurent un cri étoufié.

— L'assassin de notre mère !

— Oui, l'assassin de votre mère, de la pauvre Christiane. Si coupable, si misérable que fût cet bomme, il était pourtant, jusqu'à un certain point, digne de pitié, puisque, au moment où il avait commis ce crime, il n'était pas complètement responsabilité de son action...

Martial s'élança vers Savinien.

— Arrêtez, monsieur. Je ne veux pas que, devant moi, vous défendiez cet homme... Je ne veuz pas même qu'une seconde fois, devant ma sœur et devant moi, vous pronoDciez son nom exécré...

Nous avons été élevés, nous avons grandi avec l'horreur de ce nom Nous

n'avons jamais voulu savoir si la folie avait égaré sa main criminelle ou s'il avait tué de sang-froid. Peu nous importe ! Cet homme n'est-il pas pour nous un monstre, et toutes les fois que le hasard éveille le souvenir de son crime, est-ce que ce n'est pas pour évoquer, en même temps, du même coup, le spectacle odieux de cette maison maudite où le cadavre ensanglanté de notre mère fut retrouvé ?... Pour un pareil forfait, monsieur, la pitié peut trouver place dans le cœur des étrangers...

Mais pour nous, il s'agit de notre mère, de cette pauvre femme, si pure, si belle, innocente de toute mauvaise pensée 1 II s'agit de notre mère que ce misérable a failli déshonorer par son forfait ! Il s'agit de notre mère, dont il nous a privé qui, sans lui, serait auprès de nous encore, entourée de notre

amour, heureuse et respectée 1 Il

s'agit de notre mère que nous n'avons guère connue... car nous étions, ma sœur et moi, trop Jeunes, hélas ! pour que les souvenirs en demeurassent précis ...de telle sorte que nous n'avons même pas la consolatii-n euprême de nous rappeler ses traits, le son de sa voix, la douceur de son sourire, la tendresse de son regard. Rien I Kien 1

Que d'autres que nous aient donc com-

passion de ce misérable, monsieur d'Albaron, mais nous, jamais, jamais 1 I l n'est-ce pas, ma sœur ?

Margot tomba, avec des sanglots ner* veux, dans les bras de son frère...

— Jamais I Jamais !

— Je vous demande pardon, Martial, et à vous aussi, madame, d'avoir prononcé ce nom, mais je ne m'en repens pas, il était nécessaire de le prononcer,il était pour moi nécessaire de savoir si la catastrophe d'autrefois était toujours présente à votre esprit et si le temps n'en avait pas adouci l'horreur...

— Ah î Dieu, fit Martial dans une une exaltation extraordinaire, c'est un blasphème, monsieur, ce que vous dites là î

— Encore pardon, Martial, dit Savinien, avec une profonde émotion... mais veuillez me permettre de reprendre men récit et vous comprendrez alors pourquoi j'ai dû faire ces tristes allusions L'homme qui jadis pour son

crime, mit un deuil si cruel dans votre famille, se défendit lui-même en se déclarant irresponsable

M. d'Aigurande pourra'^vous donner là-dessus plus de détails que je ne le ferai moi-même j les journaux de l'époque parlèrent en effet de l'étrange visite qu'il reçut certain soir, et des étranges paroles qu'il y entendit. M. d'Aigurande confia à la justice, ainsi que c'était son devoir, la confidence. Tous les détails de cette visite — et le visiteur n'était autre que le meurtrier, — ne furent point connus du public. Tout ce qu'on sut ce fut que le meurtrier avait plaidé et démontré la folie de son acte... M. d'Aigurande ne peut avoir aujourd'hui aucune raison pour ne pas raconter cette scène aux enfants de Christiane Richardier.

— Aucune ! dit le magistrat... bien que je ne devine pas encore où nous conduisent vos allusions à ce triste passé... . Jean Vandale me démontra qu'il avait été fou. Il aimait Mme Richardier d'une passion insensée, depuis sa jeunesse, depuis même son enfance...

Elle avait eu la faiblesse, pour l'empêcher de recourir au suicide, d'accepter un rendez-vous.. C'est en la voyant auprès de lui, c'est au moment où il vit

surtout, qu'elle allait le quitter, pour retourner à l*amour de son mari, que son cerveau se détraqua, qu'il perdit toute notion du bien et du mal, et que le crime fut commis... Jean Vandale avait des fous parmi ses ancêtres immédiats . . et lui-même, dans sa jeunesse, avait éprouvé de graves accidents qui avaient influé sur sa santé...

— Ainsi, monsieur, votre opinion ? insistait Savinien.

— Elle est connue, monsieur. Je ne l'ai pas cachée. Si je n'avais pas été obligé, par force et sous sa menace de suicide immédiat, de laisser s'enfuir cet homme, je l'eusse fait arrêter et conduire dans une maison de fous Ensuite, il fut considéré comme un criminel vulgaire et vous savez quelle a été sa condamnation

—Pour vous, monsieur, cet homme était fou...

— Il l'a été au moment de son crime...

— Et cependant vous l'auriez fait enfermer ?

— Oui, dit le magistrat

Malgré que toute folie eût momen.

tanément disparu ?

— Malgré cela.

Vouiez-vous, monsieur, me permettre de vous prier de nous expliquer cette apparente contradiction ?...

Je vous l'expliquerai, cet homme

avait tué, en un accès de folie... Rien au monde, aucune observation médicale, ne pouvait me prouver qu'il ne recommencerait pas quelque jour... et qu'après des années de raison et de calme d'esprit, un nouvel ac^ès ne le rendrait pas de nouveau assassin 1

Savinien ne répliqua rien à ces paroles du magistrat. Il laissa, volontairement ces paroles tomber dans un silence profond, religieux.

Martial et Marguerite, enlacés, Marguerite pleurant tout bas, contemplaient tour à tour M. d'AiguranJe et Savinien d'Albaron.

Où Savinien voulait-il en venir ?

Quant au docteur Gordon, il était abî mé dans un fauteuil, bras ballants, la tête sur la poitrine, les yeux clos, si pâle qu'on eût dit qu'il était mort 1

Loreque l'eflet des paroles de M. d'Ai-

gurande eut été produit, Savinien reprit :

— Voilà pourquoi, monsieur, je vous disais tout à l'heure qu'après avoir parlé des catastrophes ré sentes, j'évoquerai le passé... et pourquoi je disais que le passé et le présent se tiennent, et que les larmes d'aujourd'hui n'ont pas d'autre cause que les larmes d'autrefois...

Car ce malheureux qui jadis a tué Christiane n'est pas mort... il a disparu longtemps de France j il est allé, à l'étranger, recommencer une vie nouvelle

puis il est revenu en s'abritant sous un faux nom... et qui sait s'il n'a pas obéi à quelque mystérieuse impulsion de l'héritage de folie légué par ses ancêtres en recherchant parmi toutes les familles françaises chea lesquelles son renom de médecin aurait pu lui créer des relations précifiément la famille où le crime de sa jeunesse avait jeté un éternel deuil?

A-t-il bien pu raisonner les motifs singuliers qui l'ont amené à rechercher la famille de la victime innocente d'autrefois ? N'y a-t-il pas eu en lui

une force toute puissante qui l'a fait marcher en avant, qui l'a poussé malgré lui ?. . . .N 'a-t-il pas obéi à la folie, enfin, à la suggestion d'une idée fixe sans avoir la force de résister ?

Et en se retrouvant dans cette famille, ensanglantée par une fois déjà, ce fou n'a-t-ii pas été hanté de nouveau par la manie du meurtre, par la foiie du crime Est-ce que la folie n'engendre pas la

folie ? Est-ce que le sang n'attire

pas le sang ? Et n'avais-je pas raison de dire que saub avoir des preuves réelles contre ce malheureux, contre cet irresponsable, mon devoir était quand même de le remettre entre les mains de la justice, qui sans doute, elle, trouvera les preuves des meurtres d'aujourd'hui, en attendant qu'elle lui fasse expier le crime d'il y a vingt ans...

Slartial, épouvanté, murmurait :

— Savinien, que prétendez-vous donc?

— Hélas ! Martial, vous avez compris, mais tout cela vous semble si terrible que vous voudriez vous faire allusion encore, n'e^t-ce pas ?

— Ainei Jean Vandale n'est pas mort?

—Il vit.

—Jean Vandale est en France ?

— Depuis quelques années

Vous l'avez vu ?

Savinien, d'un geste lent, désigna George Gordon,

— Je le vois ! dit- il.

Gordon ne bougea pas.

Ses yeux restèrent fermés.

On eût dit qu'il n'avait rien entendu et qu'il dormait.

Martial et Marguerite firent un pas vers le médecin avec une exclamation d'épouvante et d'horreur.

Jean Vandale 1 Lui ! Jean Vanda-

Puis ils reculèrent, en se tenant

par la main, mais sans cesser de regarder le malheureux, répétant, machinalement, l'un à l'autre, et terrifiés :

—Jean Vandale ! Gordon, l'ami de notre père ! !

Il y eut un long silence.

Tout à coup Martial dit :

Savinien, si vous vous trompiez, ce

serait abominable.

Alors, l'aventurier s'adressant à M.

d'Aiguirande :

Vous avez vu Jean Vendale autrefois.... Le reconnaissez-vous? Est-ce que je me tompe ?

Le magistrat murmura :

Cet homme est Jean Vandale.

Vous ne l'auriea pas reconnu, monsieur, dit Savinien, que j aurais immédiatement fait venir une vieille femme, nommée Césarine Barba dé... Cette femme est celle qui secourut Vandale blessé lorsqu'il fuyait la Maison-Neuve...

Depuis longtemps, elle savait que George Gordon et Jean Vandale était un seul et même homme... C'est elle qui m'en fit la confidence,

Savinien aurait pu ajouter que ce n'épas d'elle qu'il tenait la révélation de ce mystère et qu'il l'avait surprise dans l'auberge du carrefour où, après l'assassinat de Richardier, Jean Vandale et M.

d'Aiguirande avaient eu un entretien.

Mais il avait trop de raisons pour ne point gêner M. d'Aiguirande. Et il n'eût pas manqué de l'embarrasser et de le mécontenter s'il avait fait allusion à cet entretien et s'il avait dit :

— Depuis longtemps, M. d'Aiguirande avait reconnu Jean Vandale. Et si Jean Vandale restait libre, c'est que le magistrat, pour des motifs dont il ne devait rendre compte qu'à sa conscience* fermait les yeux.

Il ne fit, par prudence, aucune allusi* on à cet incident.

Le magistrat s'approcha de Gordon.

Il gisait en son fauteuil, immobile toujours.

— Jean Vandale ! dit M. d'Aiguirande.

Gordon ne répondit pas.

— Jean Vandale ! répéta le magistrat d'une voix plus haute.

Mais le malheureux gardait les yeux fermés, la tête baissée.

Alors Savinien s'approcha.

Il lui toucha l'épaule, le secoua brutalement.

Et l'on s'aperçut alors que Gordon était évanoui.

Martial et Marguerite le considéraient avec horreur.

L'assassin de leur mère ! !

Et ils l'avaient accueilli dans leur maison !

Et Hichardier avait été son ami, lui avait eerra les mains, ces mains qui avaient commis l'abominable forfait.

Et eux aussi, les enfants de Christiane n'avaient-ils pas reçu de cet homme des protestations de tendresse !

Etait-ce possible 1

Et n'était-ce pas vrai ce que disait Savinien, à savoir que ce malheureux, poussé par sa folie, n'était entré dans leur famille, n'avait recherché leur amitié que pour obéir aux impulsions de sa nature qui lui demandait d'autres crimes ?

Ainsi, cet homme, coupable de la mort de Christiane, avait tué aussi Richardier, avait tué aussi Renaud ?

Est ce que tant d'horreurs étaient possibles ?

Marguerite murmura, défaillante :

Frère, j'ai peur, j'ai grand'peur 1

M. d'Aigurande s'adressa à Savinien,

— Ainsi, monsieur, vous accusez cet homme ?

— Non, je le répète J'ai voulu,

par ma révélation, mettre la justice sur

ses gardes C'est à elle, maintenant

qu'il appartient de découvrir la vérité...

Cet homme est contumac e Il n*a

pas purgé sa condamnasion à vingt années de travaux forcés Il n'est pas

encore couvert par la prescription

Il est donc toujours sous le coup de ia

loi En l'ariêtant, ce sera justice...

Et lorsqu'il sera sous les verrous, qui sait ei lui-même ne fera pas l'aveu de

ses crimes involontaires ? Non,

non, je ne l'accuse pas Mais vous

avez dit vo us -même qu'autrefois vous avez trembla que le fou d'alors, rendu à son indépendance, ne se rendît coupable d'autres sanglantes folies ! . . . . Etesvous certain, monsieur, que vos craintes ne se sont pas justifiées, hélas 1 M. d'Aiguracde ne répondit pas.

C'était vrai.

La pensée lui en était venue autrefois lorsque Jean Vandale lui avait révUé la folie de son crime- Jean Vandale avait deviné sa pensée et alors, il lui avait sflarmé que c'en était fait de cette folie d'un moment et que jamais plus elle ne renaîtrait.

Se s'était-il pas abusé ?

Quelle que fût sa science, quelle que lût la connaissance qu'il avait de luimême, n'avait-il pas pu se tromper ? Qui dira jamais les étranges imaginations que peut inspirer l'hérédité de la folie ? Personne.

VU

Arrêté I

Le docteur Gordon reprenait connais- Bance.

Il venait de faire quelques mouvements, avait remué les mains, les avait reportées sur les bras du fauteuil, avec une sorte de fatigue énorme.

Au bout de quelques secondes il ouvrit les yeux.

Ce fut avec surprise qu'il regarda ceux qui étaient autour de lui et attendaient dans l'épouvante de ce qu'il allait dire et de ce qu'il allait faire, son retour à la vie.

Mais il se souvint presque aussitôt.

Et il reçut comme une blessure le regard froid de M. d'Aigurande.

Il sentit qu'il n'avait plus à s'adres* ser à l'homme, dans ce magistrat, et que le magistrat allait être contraint de faire son devoir.

Il était perdu : on allait l'arrêter.

Il f'it pris d'un immense désespoir.

Mais s'il désefîpérait, ce n'était pas pour lui-même et s'il pleurait ce n'était pas sur la perte de sa liberté.

Hélaa ! il devinait qu'il venait d'être le jouet d'une machination infâme ourdie par Savinien.

Dans cette partie mystérieuse, sourdement menée entre eux deux, il avait eu le dessous.

Savinien triomphait.

Plus tard, Gordon réfléchirait à tout cela et il prendrait parti.

Maintenant il y avait trop de désordre dans son cerveau pour qu'il pût s'arrêter à quelque décision que ce fût.

Il n'avait pas entendu tout à l'heure les dernières paroles de Savinien. Mais il n'avait pas eu besoin de les entendre. N'avait-il pas clairement compris que, par un pro lige d'audace et de cruauté l'aventurier l'accusait des deux crimes que lui-même avait commis, en mettant ces crimes sur le compte de la folie d'autrefois, tout à coup re parue.

Et ce fut à cet instant-là qu'il s'évanouit.

Lorsque M. d'Aigurande le vit revenu à lui, il dit :

— Vous êtes Jean Vandal'3 î

Gordon bai^^sa la tête eu frémissant.

Et il murmura d'une voix inintelligible.

— Oui, je suis Jean Vandale, je ne le nie pas !

Peut-être avait-il espéré, jusqu'au dernier moment, qu'il se défendrait et prouverait qu'on avait commis sur son compte, une fatale erreur, car Martial et ilarguerite se serrf»rent plus étroitement l'un contre l'autre, en entendant cet aveu qui leur enlevait toute incertitude.

Jean Vandale vit ce mouvement des enfants de Christiane.

il joignit les mains eu une supplication ;

~Vou8 avez horreur de moi, horreur de ce que j'ai fait jadis. Il ne peut en être autrement. Si vous saviez pourtant combien je me suis repenti, depuis vingt ans ! Comme j'ai souffert I que de larmes j»ai versées 1 Et si vous aviez pu voir mes cauchemars et mes rêves emplis de remords ! ? 1 Oui, oui, je me suis repenti.. et toute ma vie depuis vingt ans, a prouvé mon repentir ! Qu'est-ce que cela vous fait ? Je le sais bien. Est-ce que mon repentir et mes remords détruisent le crime d'autrefois et effacent le sang répandu ? Non. Je ne cherche pas votre pité, je n'en suis pas digne. Je n'ai mérité que votre épouvante et votre horreur !

Et toute ma vie, durât-elle cent mille années, je n'aurais pas droit à votre pardon ! Et je n'espérerais même pas voir

diminuer votre horreur de moi!

maie ce qu'il ne faut pas croire, c'est que je suis coupable des deux crimes que cet homme me reproche... Non, il ne faut pas croire cela, mon Dieu, il ne le faut pas !...J'ai été fou, autrefois, pendant une heure terrible qui pèsera sur 1« reste de mon existence Depuis ce jour-là, je vous le jure, monsieur d'Aiffurande, je n'ai jamais eu le moindre retour de folie ou d'exaltation

Je me suis observé attentivement pendant longtemps et j'ai acquis la certitude que toute crainte devait être bannie

Non, non, vous n'avez pas affaire à un fou... mais à un homme en possession absolue de son intelligence et de son libre arbitre... Ma vie et mon nom le prouvent... Je suis le docteur George Gordon et mes livres sont célèbres dans le monde entier.. Il n'est pas un médecin oui souvent, lorsqu'il hésite et lorsqîi'jl est embarrassé ne s'y rapporte afin d'y trouver la Folution souvent si délicate du problème qui le laissait irrésolu...Ai-je besoin de vous dire cela et ne le saviez-vous pas aussi bien que moi Ce nom, cette célébrité, la science que j'ai acquise, tout cela est-il donc l'œuvre d'un fou ?... Non. non, monsieur d'Aigu rande, que d'autres le croient ou fassent semblant de le croire, c'est possible...Mais que vous partagiez leur avis,

jemais, jamais !. .M. d'Albaron m'accuse de deux crimes épouvantables

— Non, je n'accuse pas, insista Savini en.

— Vous les mettez sur le compte de ma folie et vous voulez bien, sans doute, me déclarer irresponsable î Est-ce que je vous tiens en ce moment le langage d'un homme qui, même de façon intermittente, peut être atteint d'accès dangereux de folie meurtrière ? Je ne

suis pas fou et si j'ai commis ces

deux crimes, je les ai commis en toute connaissance de cause, en pleine possession de moi-même et c'est ainsi,

non comme un irresponsable, mais comme un assassin, que l'on doit me traiter.

Et j'ajouterai, monsieur d'Aigurande, j'ajouterai bien haut, devant vous, monsieur d'Albaron, et devant ces deux pauvres enfants do ut les yeux se détournent de moi avec terreur, j'ajouterai que je crois à la réalité de ces deux crimes : Oui, il s'est trouvé une main criminelle pour tuer Kichardier dans les bois de Gaiary j oui, il s'est trouvé une main criminelle, la même, j'en suis convaincu, pour étouffer sous son oreiller le dernier et faible soufie de Renaud d'Albaron En ce qui concerne Richardier l'enquête a prouvé le crime sans découvrir le coupable I En ce qui concerne Renaud, M. d'Aigurande ordonnera l'autopsie et les médecins qu'il commettra lui certifieront que le pauvre garçon a été assassiné...

— Puisque vous aviez fait cette observation, pourquoi la gardiez-vous secrète ? Pourquoi ne paraissiez-vous pas vouloir avertir la justice ? C'était votre devoir.

Les traits accentués du médecin prirent tout à la fois une expression de douleur et de rage contenue.

— Je n'aurais pas voulu seulement dénoncer le crime, j'aurais voulu, aussi, dénoncer l'assassin.

Ces paroles furent dites d'une voix très basse, presque à lui-même.

El M. d'Aigurande seul les entendit.

Savinien, alors, prit la parole.

— Pour la dernière fois, je le répète, je n'accuse pas, mais si vous tenez à écarter de l'esprit des deux enfants de

Christi^ne Richardier le soupçon terrible que ^ouB pouvez être coupable, à nouveau» de deux crimes, cela vous sera facile peut-être et je puis vous en donner le moyen.

Le docteur Gordon releva la tête.

Les yeux des deux adversaires — des deux ennemis — se croisèrent, s'enveloppant de liaine réciproque.

Mais dans le regard de Gordon, il y avait de plus la crainte vague d*un

nouveau piège

Expliquez à ces deux enfantspour-

quoi vous, dont la présence devait souil- 1er leur maison, vous, dont la seule pen. sée les a terrifiés toute leur vie, vous, dont ils ont horreur et à qui, jamais, ils ne pardonneront, expliquez-leur, à ces deux enfants, pourquoi vous êtes venu en France expliquez.leur pourquoi, étant en France et pouvant vivre loin de leurs yeux, sans vous mêler à leur vie, vous avez voulu, au contraire, vous rapprocher d'eux

Pourquoi vous êtes venu chercher leur intimité, pourquoi, vous, le terrible cauchemar du passé, vous avez tenté d'arriver jusqu'à leur affection... Expliquez-leur donc cette odieuse comédie

Si vous l'expliquez, c'est bien vous

n'êtes pas fou Mais si vous ne

trouvez pas d'explication qui vous justifie, est-ce que je n'aurai pas le droit de penser que vous avez été conduit en cela par une puissance que vous ne raisonniez sans doute pas vojis-même ....

plus forte que votre volonté, et dont vous étiez l'esclave absolu : la folie, la folie inconsciente et latente, mais dont le travail souterrain s'opérait lentement en vous !... J'aurai le droit de penser cela et de le dire ! Et si voua tenez

à ce que je ne le pense et ne le dise, répondez à votre tour et expliquez-vous I Expliquer cela ! Le pouvait-il î II avait obéi à une impulsion confuse de son cœur en se rapprochant de cette famille qu'il avait plongée dans un deuil cruel.

Il s'était dit, il l'avait souhaité peutêtre, qu'un jour cette famille aurait besoin de lui, que, pour être heureuse, il lui faudrait le sacrifice d'une vie, un dévouement sublime et il avait espéré

qu'il aurait le bonheur immense d'ac« complirce sacrifice et de se dévouer ainsi 1

C'était en cela qu'il avait été fou !

C'était parce qu'il avait imaginé cela qu'on pouvait traiter ses actions de foie !

Mais d'une folie généreuse, la folie du repentir, la folie du remords, la folifl ,1» l'oubli... ® ^®

Pouvait-il dire cela, à ces enfants qui détournaient de lui leurs regards horrifiés ?

A quoi bon î Ils ne le croiraient pas Pour le croire, il aurait fallu connaî-* tre sa vie tout entière et descendre dans l'intimité de son cœur.

Alors, il se tut.

Mais il sentait monter en lui une rage de désespoir, née de l'impossibilité absolue où il était, non pas seulement de se défendre, mais même d'expliquer ses actes. ^

Il voyait sous ses pieds fl'entr'ouvrir un abîme effroyable, où Savinien le poussait, par un effort long, continu et sûr I

Et il eut, pendant quelques instants une hallucination étrange. *

Est-ce que vraiment Savinien se trompait ?

Est-ce qu'il n'avait pas raison de prétendre que lui, Gordou, était réellement fou ?

Est-ce que tout ce qu'il avait fait, toutes les actions commises, ce n'avait pas été sous l'influence de la folie ?

Et ces deux crimes qu'on lui reprochait n'en était-il pas l'auteur ?

Un tremblement violent l'avait saisi.

Jl essuya son front couvert de sueur glacée. Ses idées s'en allaient !

Un grand vide dans son cerveau !

Et même ses yeux s'obscurcissaient | On eût dit que d'épaisses ténèbres s'étendaient devant lui, l'enveloppaient et pénétraient sous son front.

Et il murmurait :

—Non, non, pas cela ! pas cela !

c'est horrible

Cela, c'était la folie, vraiment, qui venait I Et il ne voulait pas !

Il se débattait !

Confasément, son innocence lui appa- Taiseait encore, en ces ténèbres. Et puisqu'il était innocent, il devait vivre, vivre pour châtier le coupable !

Vivre, pour empêcher d'autres forfaits peut-être.

Tout à coup il tomba aux genoux de Martial et de Maguerite enlacés.

— Non, non, ne croyez pas ! ne croyez pas 1 Si je suis venu auprès de vous, c'est parce que j'espérais qu'un jour vous aurfez besoin de ma vie ! Ki je vous l'aurais donnée avec tant de joie ! avec tant de joie I

Et il se met à sangloter nerveusemes.

Puis, après les sanglots, ce furent enfin les larmes.

Les larmes, intarrissables, qui le soulagèrent, qui le sauvèrent, par lesquelles semblaient fuir les atroces* cauchemars de ces dernières minutes 1

Il pleura longtemps.

Quand il fut un peu plus calme, il se • releva.

Et se tournant vers d'Aiguirande :

^Moa crime d'autrefois vous en avez reçu l'aveu, monsieur, dit-il, mais des crimes d'aujourd'hui qu'on voudrait faire peser sur moi, je me déclare iULOcent et j'espère facilement vous prouver mon innocence

Il regarda Savinien :

— El je saurai bien trouver le coupable !

— Je le souhaite, monsieur, dit Savinien froidement.

— Monsieur d'Aiguirande, vous allez sans doute me mettre en état d'arrestation?

— Oui, je vous arrête,

— Je suis prêt à vous suivre. Me permettrez-vous, toutefois, d'aller jas- Qu'aux Kouches et là d'embrasser mon fils adoptif, Noël Labarthe, le cher enfant de mon cœur ?

— Je vous le permets. Je vais vous y faire conduire sous la garde de deux gendarmes qui attendent mes ordres en bas...

Je procéderai, aux Rouxches, à une perquisition...

— Et cette perquisition vous montrera, monsieur, que ma vie n'avait qu'un but : le travail et l'étude.

Et d'un pas ferme, sans jeter un regard sur ceux qu'il laissait, il sortit avec M, d'Aiguirande.

Deux gendarmes attendaient dans le vestibule,

M. d'Aiguirande leur fit un signe.

Il se placèrent de chaque côté de Jean ''^andale.

Mais comme l'un d'eux tirait des menotes, le magistrat les lui fit remettre dans sa poche.

-—Jean Vandale s'en était aperçu.

— Merci, monsieur, dit-il, vous êtes bon.

Une voiture les conduisit aux Kouches.

Noël Labarthe se disposait à partir pour Landepereuse et en voyant son père adoptif qui lui apparvaissait entre deux gendarmes, pâle et bouleversé, il se précipita vers lui et le prit dans ses bras.

— Oh ! mon père, mon père, que se passe-t-il donc ?

— Viens, mon enfant, tu vas tout savoir.

Il i'entraîaa nerveusement.

M. d'Aiguirande avait ordonné aux gendarmes de lui rendre sa liberté momentanément.

Mais lui-même suivit Gordon.

Noël Labarthe ne connaissait rien du passé de Jean Vandale et ne savait même pas que Jean Vandale fut le nom de son père adoptif.

Eu Amérique, Jean Vandale avait changé de nom et de nationalité.

Ce qu'il savait de ce passé, c'est que Gordon l'avait adopté j c'est que son père et sa mère étaient morts misérablesj c'est qu'il n'avait point d'autres parents et que sans la la charité de Gordon il traînerait dans quelque pays où l'eusse conduit les hasards d'une vie de travail pénible et peut-être de vagabondage.

Il aimait son père d'une tendresse passionnée. Il l'aimait, le respectait infiniment. Jamais entre eux n'était née la moindre querelle. Jamais le moindre

dissentiment. A toutes les heures de leur vie, une parfaite harmonie.

Quelle navrante confession il allait être obligé de lui faire !

Car maintenant il fallait tout dire :

Il n'omit rien.

La confession fut longe. Devant M. d'Aiguirande il dit sa vie, ne cachant rien.

Et il ne fut interrompu que par des sanglots <l6 Noël. Ou bien, lui-même parfois, s'interrompait pour dire :

Pardon, mon entant bien-aimé,par-

don Doui" tout le mal que je te fais...

E* quand il eut fini, laissant Noël abîmé de désesDoir, il se leva et dit à il, d'Aiguirande :

Maint^^nant, j'ai bu le calice jusqu'au fond. Rien ne me retient plus. Conduisez-moi où vous voulez, monsieur.

A Landepereuse après le départ de M. d'Aigurarjde etde George Gordon, Martial et Marguerite avaient paru se réveiller d'im mauvais rêve.

Depuis que durait cette scène douloureuse, il y avait sur leur poitrine un fardeau énorme.

Maintenant, Us respiraient soulagés.

Martial s'approcha de Savinien et lui prit les mains :

Monsieur, dit-il, vous venez, certes,

de nous causer une profonde douleur, mais cette douleur était nécessaire. Je comDrends le sentiment qui vous a fait agir ; en snpposant même que ce malheureux ne soit pas coupable des crimes dont vous parlez, sa présence dans notre maison, sa présence auprès de nous, devait vous indigner, vous qui aviez pénétré la vérité... Je vous remercie de nous avoir dit la vérité, quelque cruelle qu'elle soit.

Les deux hommes se serrèrent les mains.

Savinien ne répondit pas.

Son cœur était gonflé de tout l'orgueil de son triomphe et il était obligé de cacher la joie méchante qui débordait en lui.

Il avait écarté de son chemin, une fois pour toutes et pour toujours, un homme qu'il redoutait, d'autant plus dangereux que cet homme avait pénétré ses projets, deviné ses crimes, et

qu'il serait arrivé peut-être à découvrir des preuves de ceux-ci.

Cet homme était sous les verrous.

En supposant même qu'on lui fit remise d'une partie de sa peine, Savinien en était débarrassé pour longtemps. Il avait maintenant le champ libre et de> vaut lui rien qu'il redoutât, aucune difficulté, aucun obstacle.

Lorsque, quelques minutes après, il se trouva tout à coup seul avec Marguerite, il s'approcha d'elle respectueusement, la tête basse, les yeux pleins de larmes.

Rarement il lui adressait la parole.

Mais il avait su composer son visage et prendre devant elle une expression de repentir sincère, profond, empreint de tristesse et du remords de ce qu'il avait fait jadis.

Jamais, non plus, il n'avait osé faire une allusion à la scène du bois de Galary.

Marguerite avait toléré son retour à Lande pereuse, nous avons dit pourquoi tout d'abord, Hélène avait imploré 1© pardon de son cousin en un jour où la jeune fille avait le cœur trop plein de joie et d'amour pour ne pas oublier le passé ; puis, si elle n'avait pas voulu pardonner, si elle avait voulu interdire Lanriepereuse à s'avinien, il aurait fallu qu'elle s'en expliquât avec Renaud qui sans doute se fût fait expliquer cet éloignement ; quelles raisons eût-elle invoquées î Pouvait-elle dire la vérité sans risquer de faire éclore une haine dangereuse entre les deux hommes î

Elle avait fermé les yeux.

Mais à Landepereuse où du reste Sa> vinien n'apparaissait que de loin en loin et discrètement, elle le considérait comme un étranger...

Entre elle et lui l'attentat du bois de Gaiary mettait pour toujours une infranchissable barrière.

Il vint donc à Marguerite et très bas, faisant sa voix tremblante et simulant l'émotion...

— Madame, j'ai été ja lis bien coupable envers vous, et vous vous êtes montrée bonne et généreuse envers moi en ne me bannissant pas de votre présence J'ai voulu montrer

combien mon repentir est sincère et vous prouver que si vous avez besoin d'un dévouement qui aille jusqu'à tout sacrifier pour votre bonheur, ce dévouement vous le trouverez en moi I . . . . Je voudrais, madame, que rien n'ezistât plus dans votre pensée de ce jour de criminelle folie auquel je viens de faire allusion...

Et les yeux fermés, de» larmes dans la voix :

— Me croyez-vous, madame î

Elle dit, mais sans le regarder, en détournant les yeux, car elle redoutait cet homme :

— Oui, je voua crois 1

Alors il s'inclina, retenant un sanglot, et la laissa.

Mais elle ne lui avait pas tendu la main«

M. d'Aigurande reparut à Landepereuse dans le courant de la soirée après avoir envoyé Jean Vandale à Blois sous Pescorte des gendarmes.

Il voulait faire une enquête sur la grave déposition de Savinien d'Alba ron.

Savinien avait dit: *' Il y a eu un crime 1 "

Et le docteur Gordon, également, avait dit : "Il y a crime ?"

M. d'Aigurande coucha à Landepereuse.

Il avait mandé par dépêche deux médecins de Blois qui arrivèrent le lendemain matin.

Pendant la nuit, le magistrat avait essayé de commencer une enquête et de chercher la vérité dans le dédale obscur de cette aflaire nouvelle.

Mais il s'était heurté du premier coup à des difficultés telles, à un si impénétrable mystère, qu'il en était venu à penser que Savinien et le docteur Gordon se trompaient en croyant à un crime.

En eflet, il avait eu beau interroger tous ceux qui avaient approché Renaud en ses derniers moments, il n'avait pu recueillir un indice.

Hélène avait été questionnée minutieusement.

Hélène surtout.

N'était-ce pas elle qui s'était, la pre-

mière, aperçue que Renaud avait cessé de vivre ?

N'était*ce pas elle, aussi, qui le veillait, à ce suprême moment ?

Hélène ne put donner aucun renseignement.

Mais lorsque le magistrat lui eut appris que Renaud, selon toute probabilité, était mort victime d'un assassinat, elle avait eu un cri de détresse, un cri terrible d'épouvante et d'horreur.

Et elle était tombée évanouie.

Le magistrat ne pouvait attribuer cet* te émotion si violente qu'à la profonde affection de la sœur pour le frère. Il ne pouvait pas se douter de l'abominable soupçon que cette nouvelle venait de faire naître dans l'âme de la jeune fiUe.

Noël Labarthe, également, fut entendu.

Mais il était resté à peine pendant quelques minutes dans la chambre du malade, lorsqu'il était venu y rejoindre Hélène.

Tous deux, Hélène et lui, s'étaient te* nus exprès dans le hall pour ne point troubler le sommeil de Renaud.

Du reste, aux questions de M. d'Aigurande, le pauvre garçon pouvait à peine répondre,

La cruelle révélation entendue, le terrible passé de Jean Vandale, l'avait troublé à ce point que ses paroles étaient inintelligibles et que ses réponses furent interompues, à différentes reprises par des crises de larmes

Si ce crime, vraiment, n'était pas né dans l'imagination de Savinien et de Jean Vandale, comment avait-il pu être commis ?

Et par qui ? Et dans quel but ? Dans quel intérêt ?

Cette mort ne profitait à personne...

Alors, ce crime était donc l'acte d'un fou !

Et la pensée de Georges Gordon revenait chez le magistrat après toutes ces réflexions.

Lui aussi était venu, ce soir-là, auprès du malade.

N'approchait-il pas de ce lit comme il voulait ?

N'était-oe pas lui qui avait annoncé ,

chez Renaud, ce sommeil bienfaisant, réparateur qu'il avait recommandé de ne point troubler et que la mort avait suivi î

Le lendemain matin, les deux médecins que M. d'Aigurande avait convoqués arrivèrent.

M, d'Aigurande les mit au courant.

Les médecins s'enfermèrent dans la chambre de itemiud et y restèrent longtemps.

M. d'Aigurande attendait leur opinion avec une impatience singulière.

Enfin ils reparurent.

Et leur avis, longuement et scientifiquement motivé, fut qu'en effet Renaud d'Albaron avait succombé à la suffocation.

La prison de Blois

Les jours qui suivirent l'arrestation de Jean Vandale n'amenèrent aucune clarté dans le mystère étrange de la mort de Renaud. Il n'y eut pas un indice relevé, pas une preuve découverte qui pût indiquer à M. d'Aigurande, au milieu de ces ténèbres, le chemin qu'il avait à suivre pour châtier un coupable au nom de la justice sociale. Le crime restait dans son atroce réalité, affîrmé par les hommes de science, mais M.

d'Aigurande avait pensé, dès le premier jour, que sans une intervention dû au hasard, il était impossible à voir, la lumière apparaître.

Savinien lui-même avait été entendu.

M. d'Aigurande lui avait demandé :

— Vous n'avez pas porté d'accusation directe contre Jean Vandale. Cependant, malgré que vous vous en défendiez, vos paroles ont indiqué clairement que vous n'êtes pas loin de considérer ce malheureux comme le meurtrier de M. Richardier et de M. d'Albaron. Il n'est pas possible que cette conviction se soit formée dans votre esprit sans qu'elle y ait été introduite par des raisons d une gravité extrême Ces

raisons, vous avez dû les examiner

Vous les avez pensées vous y avez

réfléchi, enfin £t c'est après ces

réflexions que vous vous êtes décidé à

avertir la justice ., Mais ces raisons

dont je parie, qui ont déterminé votre opinion, peuvent également former la conviction des magistrats... Veuillez me les faire connaître...

— Je m'empresserais de répondre à votre désir, monsieur, et je l'eusse devancé, mêaae, si je pouvais soumettre, sur Jean Vandale, des observations précises. Malheureusement, il n'en est

pas ainsi Je n'ai rien observé qui

pût l'accuser nettement Les raisons

de ma conviction sont des raisons d'ordre moral. Je l'ai expliqué à Landepereuse lorsque Jean Vandale a été mis par vous en état d'arrestation. Et lorsque j'ai prié Vandale de vous dire pourquoi il avait tenu à se rapprocher de la famille de Richard, er, dans quel intérêt dans quel but, lui que toutes les raisons du monde poussaient à s'en éloigner au contraire, vous avez vu, monsieur, comme il s'est troublé, comme il a évité de répondre et quel égarenlent, quelle folie, pendant un instant, il y eut dans ses yeux...

—En eflet, à cet instant-là, il eut bien l'air d'un fou, mais le désespoir a aussi sa folie...

— Je sais, monsieur, dit noblement Savinien, que le devoir du magistrat n'est pas seulement d'accuser, mais aussi de défendre ; de châtier le coupable, mais de protéger aussi l'innocent... Je souhaite de tout mou c œur avoir fait fausse route, en ce qui concerne la mort de Richardier et celle de Renaud... Je souhaite que Jean Vandale en soit innocent !

Et après une légère pau se.

— Dans tous les cas,ma déclaration à la justice n'aura pas été inutile, puisqu'elle aura servi à mettre enfin sous les verrous un homme qui depuis vingt années avait échappé à son châtiment.

— Oui, vous vous êtes fait le pourvoyeur du bagne I dit M. d'Aigurande en souriant.

Savinien tressaillit. Il avait cru surprendre, derrière ce sourire, derrière ce regard, une vague et lointaiae menace.

Il se redressa, hautain.

— Me le reprocheriez-vous, monsieur ?

— Non, monsieur, fit le procureur de la république avec le plus grand calme et souriant toujours, mais il me sera bien permis de vous faire remarquer que vous n'auriez pas agi autrement si vous aviez eu besoin de vous débarrasser d'un adversaire ou d'un ennemi.

Savinien se sentit pâlir.

Est-ce quo M. d'Aiguirande, avec sa nerspicacité aiguë, l'aurait deviné ?

C'était impossible.

Il fit bonne contenance et presque insolent :

— Je disais tout à l'heure que je comprenais que le devoir du magistrat était de défendre aussi bien que d'accuser.

Ma pensée n'allait pas toutefois jusqu'à considérer comme de sou devoir de protéger, contre un châtiment mérité, un contumace, dont le crime, autrefois à fait tressaillir toute la France...

M. d'Aiguirande se sentit atteint et fronça le souciL

Savinien revint poli, sûr d'avoir frappé juste.

—Je n'ai pas voulu vous oflenser, monsieur, et vos actes sont en dehors de toute malveillante interprétation. J'ai voulu vous rappeler, seulement, que dès le lendemain de la mort de Richardier, si vous l'aviez voulu, Jean Vandale eût été mis à la disposition de la justice

Monsieur !

—J'achève A l'auberge des qua-

tre-Chemins près des bois de Galary...

George Gordon n'avait pas pu, longtemps vous cacher Jean Vandale !...

—Qui a pu vous dire ?

J'étais dans la salle voisine. J'ai entendu 1

Les deux hommes échangèrent un regard de menaces.

Mais ce ne fut pas Savinien qui baissa la tête.

Ce fut M. d'Aiguirande 1

Et Savinien, prenant une voix doulou reuse :

—Je ne dirai plus qu'un mot, monsieur. C'est que vous aurez encouru, en agissant comme vous l'avez fait, une responeabilité bien grave, s'il vous est démontré prochainement que Jean Van-

dale emprisonné alors, Renaud serait vivant aujourd'hui.

Il salua M. d'Aiguiran ie et le laissa interdit.

L'arrestation de Jean Vandale avait fait grand bruit.

Et ce qui la rendait d'autant plus intéressante, en l'entourant de tout un mystérieux roman, c'était d'apprendre qu'à son retour en France Jean Vandale s'était introduit dans la famille de la femme qu'il avait tuée autrefois.

L'opinion se perdait là-dessus en conjectures.

Dans quel but Jean Vandale avait-il agi de la sor^e ?

On avait discuté jadis sur sa folie.

Les journaux recommençaient les mêmes diècussi ns, dans l'impossibilité où ils étaient de pénétrer jusqu'au cœur de Vandale et de scruter ses intentions.

Si la famille de Richardier avait été malheureuse, dans la misère, par exemple, l'intervention de Jean Vandale eût pu être comprise et on aurait pu, aisément, l'attribuer au repentir,au remords.

Il serait venu au secours de cette famille et eût essayé, sans se faire connaître de la tirer de la misère.

Mais Richardier était riche, très riche.

Qu'est-ce donc que Jean Vandale était venu faire ià ?

Toursuivait-il Richardier d'une haine mystérieuse parce qu'il avait été malheureux jadis à cause de lui ? Et avait il voulu faire retomber sur Richardier et sur ea famille tout le poids de cette haine, cachée sous les dehors de de l'amitié ?

Maints romans furent bâtis. Aucun ne donna satisfaction à l'opinion surexcitée.

Mais la prudence de M. d'Aiguirande avait empêché que le vague soupçon né de l'accusation de Savinien ne devint un bruit public.

Jean Vandale passait pour avoir été arrêté parce qu'il n'avait pas atteint la prescription de son crime.

Aussi longtemps que le soupçon resterait soupçon et ne s'appuierait pas sur quelque indice décisif. M, d'Aigurande voulait épargner au malheureux

la honte et le désespoir de se savoir, en horreur et en exécration, pour des forfaits dont il se déclara innacen t.

Il l'avait interrogé à plusieurs reprises.

Jean Vandale éperdu par la catastrophe qui venait de briser sa vie s'était contenté de répondre :

— Je vous jure que je suis innocent Je ne puis, en ce moment, vous dire autre chose... Je ne puis que protester et, vous le voyez, monsieur, je n'ai même pas la force de m'indigner... Laissezmoi quelques jours, par pitié« afin de me permettre de reprendre un peu de sang froid.

— Et de trouver sans doute un système de défense î

— Non, monsieur, dit Vandale avec une gravité triste, mais peut-être pour vous désigner le coupable...

Cependant, M. d'Aigurande avait été obligé, dans l'intérêt de l'enquête, d'interroger Jean Vandale minutieusement sur certains faits qui se rapportaient, les uns au meurtre de Richardier, les autres à la mort de Renaud.

C'était en effet Jean Vandale qui avait jadis prévenu M. d'Aigurande de l'évidence du crime commis dans le bois de Galary. Si Jean Vandale avait gardé le silence, il est probale que la justice ne se fût jamais doutée de la vérité. M.

d'Aigurande avait été surpris, è, ce moment, de l'acuité des observations du médecin. Jean Vandale avait raconté les péripéties qui avaient dû accompagner le meurtre en reconstruisant la scène comme s'il en avait été témoin.

Mais d'autre part, si Jean Vandale s'était senti coupable, dans quel but, dès lors, eût-il essayé d'ouvrir les yeux de la justice ? Pourquoi eut-il éveillé son attention ?

Comme en cetjinterrogatoire, M. d'Aigurande partait de cette idée que peutêtre Vandale avait agi, en cela, sous l'influence de la folie, il reprit l'affaire du meurtre de Richardier au lendemain de la découverte du cadavre.

Mais il eut beau enserrer Jean Vandale dans le cercle de ses questions, le médecin avait tous les détails présents à la mémoire.

Il ne fit que répéter, simplement toute sa déposition d'autrefois.

M. d'Aiguranie n'y découvrit aucune contradiction.

Assurément si le docteur avait été atteint de folie, il ne se fût pas rencontré dans son esprit, après un aussi long intervalle, pareille logique de raisonne^ ment.

Il en fut de même pour la mort de Renaud.

Il raconta à M. d'Aigurande ce qui s'était passé entre lui et Renaud avant le mariage, alors que celui-ci était venu le consulter sur sa santé. Il dit au juge quels avaient été les conseils qu'il avait donnés à cette époque, conseils qui n'avaient pas été suivis.

Puis le mariage avait eu lieu.

JUntre Renaud et Grordon, depuis lors, les relations avaient été froides, embarrassées.

Jamais plus Renaud avait pris conseil du docteur, et, du reste, pendant les premiers mois de son mariage sa santé avait été meilleure.

Tout à coup, Renaud était, pour la seconde fois, accouru, accompagné de Savinien.

Et ce jour- là, après avoir considéré comme très grave l'état du comte d'AU baron, le docteur lui avait promis d'entreprendre quand même de le guérir.

Et il avait formulé la recommanda* tion expresse d'éviter toute émotion violente.

Le docteur ajouta :

— Je suis convaincu que l'on n'a pas tenu compte de ma recommandation et que, par imprudence ou avec une intention criminelle, quelqu'un a contrevenu à mes ordres. La dernière syncope de Renaud vient de là

— Qui accusez-vous ?

— Personne encore. A quoi bon î Ce crime, si réel qu'il soit, ne serait point de votre ressort. Cependant je vous dirai tout ce que je pense, bientôt, lorsque, ainsi que je vous l'ai dit, j'aurai re. conquis assea de sang-froid pour réfléchir à tout ce qui s'est passé* et que je pourrai envisager ma situation avec plus de calme.

—Vous pouvez cependant me dire,

dès aujourd'hui, sur quoi se fonde votre opinion que la dernière syncope de M.

d'Albaron a été amenée par des moyens criminels,

— Oui I Avant ce jour-là, avant cette dernière consultation qu'il est venu prendre chez moi, M, d'Albaron, ainsi que je vous le disais, me traitait avec froideur. Eh bien 1 pendant les deux ou trois jours qu'a duré sa maladie dernière, alors qu'atteint de paralysie il ne pouvait articuler aucun son, ni faire aucun geste, il lui restait pourtant la puissance de son regard. Lorsque je me trouvais là, ce regard ne se détachait jamais de moi« Il semblait m'inir plorer, non pas implorer mes soins qu'il voyait empressés et dévoués, mais implorer pour ainsi dire ma protection contre un danger que je ne soupçonnais pas.

— Vous vous abuse» peut-être.

Non, non, dit le docteur avec vivacité. Je suis sûr de ce que je dis. Je lisais dans ce regard étrange, à qui la paralysie générale paraissait donner une éloquence singulière, comme si tout le reste de cette pauvre vie se fut concentré là, je lisais comme en un livre ouvert.

— Et qu'y lisiez-vous ?

— Une prière, une pilère instante.

— Et cette prière ?

Celle de ne point quitter, comme

si j'avais été capable,et moi seul peut-être, de le protéger contre les dangers qu'il redoutait.

M.d'Aiguirande fit un jeste d'incrédu- Uté.

Oui, oui, murmurait Gordon, je comprends que vous ayez de l'hésitation à ajouter foi à ce qui vous semble encore les imaginations d'un fou ; mais ce regard, qui se portait vers moi, ne s'arrêtait pas sur moi... Il s'arrêtait sur un de ceux qui parfois se trouvaient, avec moi, auprès de moi, auprès de son lit... et si vous aviez été présent, monsieur d'Aiguirande, ^oua auriez été étonné alors de remarquer combien profondément l'expression de ce regard changeait. Ce n'était plus la prière, ce n'était point la tristesse.ce n'était pas le regard de perdre certaine amitiés que la mort,

cruellement, allait dénouer, non, non, ce n'était rien de tout cela, monsieur d'Aiguirande, rien de tout cela.

—C'était?

— Une épouvante de l'homme qu'il

regardait et lorsque les yeux se

reportèrent ensuite sur moi, je vous jure, monsieur,*je vous jure qu'ils me disaient clairement : ''Ne me laissez pas ! Prenez garde ! Protégez-moi contre cet homme." Et avec de l'épouvante, il y avait de l'horreur

—Et cet homme ?

—Plus tard, monsieur, plus tard

— Vous aurez donc des preuves ?

— Hélas ! des preuves matérielles et pouvant convaincre des hommes réunis pour juger, non, — mais des preuves morales qui peut-être vous persuaderont, vous, monsieur, je l'espère ! ,

Le magistrat laissa s'écouler quelques secondes sans répliquer puis tout à coup :

— Savinien d'Albaron, n'est-ce pas î

Le docteur releva la tête.

Et sans hésiter, d'une voix ferme, il articula :

— Savinien d'Albaron 1

M. d'Aigurande essaya de pénétrer les mystérieuses raisons qui faisait accuser Savinien mais le docteur se tint sur une réserve absolue.

Il se contenta de dire, lorsque l'interrogatoire terminé ce jour-là, le magistrat le fit reconduire en prison 1

— Rien dans mes paroles jusqu'aujourd'hui, n'a pu vous faire deviner que je fesais allusion à cette homme. Mon accusation vient donc de tomber sur un terrain à l'avance préparé pour la

recevoir Cela germera, je vous le

jure,monsieur d'Aigurande, cela germera !

Et le magistrat, resté seul, murmurait songeur :

— Quel homme étrange ! Malgré

l'horreur de son passé criminel, je ne

puis croire à des ..crimes nouveaux

et, malgré moi, je me sens pris pour lui d'une grande pitié

11 passa le reste de la journée à parcourir les dossiers et les notes, de concert avec le juge d'instruction chargé de l'afiaire plus particulièrement..

Il aurait voulu se former une opinion.

Mais il resta indécis.

Le motif de ces crimes lui échappait.

Si Jean Vandale était le coupable, à ses crimes aucune raison : la foùe avait armé sa main.

Mais si le coupable était Savinien î

Pourquoi avait- il tué ?

Dans quel but ?

Pour quel intérêt immédiat ?

Jean Vandale était dans un abattement absolu. Lorsqu'il se trouvait devant M. d'Aigurande et que celui-ci l'interrogeait, le docteur sortait un peu de cet anéantissement de sa pensée et essayait de répondre. Malgré tout, il comprenait si bien qu'il ne se possédait pas, qu'il n'était redevenu le maître de sa pensée et de son raisonnement qu'il avait préféré renvoyer à plus tard les explications qu'il comptait lui donner. La présence de M. d'Aigurande en qui confusément il sentait, non un ami, mais non pas un ennemi non plus, lui redonnait quelque vie.

Mais lorsqu'il rentrait en prison, lorsqu'il se revoyait dans la solitude de sa cellule, le désespoir, de nouveau, s'emparait de lui.

C'était autour de lui un si complet efibndrement !

A quoi bon s'être repenti et avoir consacré une existence entière de travail et de science à prouver au monde son repentir si le monde même ne s'en apercevait pas !

Cette pensée lui était venue.

Mais il l'avait repoussée bien vite en se disant que, s'il s'était repenti, ce n'était pas pour le monde, mais pour luimême, et qu'après la noble vie de ces vingt dernières années il donnerait au monde un exemple de vertu, la haute et indiscutable preuve de ses remords en courbant la tête sous la catastrophe méritée qui brisait sa vieillesse.

En dehors du monde, en dehors des étrangers pour lui qui faisaient l'opinion publique, il avait été, dans Pintimité de son cœur, bien plus profondément, bien plus cruellement atteint.

Le fils de son âme, l'enfant de Lise Labarthe connaissait maintenant l'infamie d'autrefois. Ce jeune homme, qu'-

il aimait certes autant qu'on peut aimer un être né de sa chair et de son propre, sang, rougissait maintenant de devoir la vie de son intelligence à l'assassin traqué par la police, et dont le crime autrefois avait soulevé l'horreur du monde entier.

C'était la première ruine de son'coiur

D'autres ruines encore s'y amoncelaient.

Il avait vu l'atroce épouvante de sa personne, au souvenir évoqué de la mort de Christiane, se peindre sur le visage de Martial et de Margot.

C'était là le châtiment, surtout.

C'était fini, désormais, à jamais fini pour lui dans le cœur et il était obligé de s'éloigner d'eux à l'heure même où sa présence et sa surveillance allaient peut-être leur devenir nécessaire pour leur épargner quelque nouveau malheur.

li ne l'avait pu, jusqu'alors !

Non pas que sa surveillance eût été en défaut, car ses soupçons contre Savinien étaient depuis longtemps fixés, mais il avait trouvé dans Savinien un esprit supérieur dans le mal, et dont les prévisions avaient déjoué jusqu'aujourd'hui tous les pièges tendus.

Il n'avait pu prévoir la mort de Richar die r.

Cette mort s'était abattue sur Lande* pereuse comme un coup de foudre qui descendrait d'un ciel où rien n'annonçait l'orage.

Mais la mort de Renaud !

Bien qu'il ne s'expliquât point les raisons de cette mort, ea conviction ne le désarmait pas : il en accusait Savinien dès lors, n'aurait-il pas dû la prévoir ? Et la prévoyant, n'aurait-il pas pu l'empêcher ?

Telles étaient toutes les p eneées de désespoir qui traversaient son cerveau, lorsqu'il se retrouvait seul, dans sa cellule, étendu sur son lit étroit, les yeux fermés, Eon point avec le désir, avec l'intention de chercher le sommeil, mais afin de mieux concentrer son esprit sur un seul point.

—Comment continuerait-il, de là où il était, prisonnier, incapable de toute initiative, à protéger Martial et Margue-

rite î Comment veillerait-il sur eux, désormais î

Et une autre pensée, aussi, moins noble, moins généreuse assurément, mais non moins iorte qui se trahissait dans un éclair de ses yeux noirs restés très vifs et très jeunes :

;^ — Comment châtierait-il Savinien et prouverait-il à^ tous son infamie ?

. Autant de problèmes insolubles pour le prisonnier.

Et c'est parce qu'il sentait son absolue impuissance, c'est parce qu'il se voyait pieds et poings liés, que malgré le ressort de sa volonté, malgré l'énergie de son caractère, pendant les premiers jours de sa détention, il perdit courage et s'abandonna à une complète désespérance.

Le coup qui le frappait, si rude, si imprévu, avait failli le blesser mortellement.

Mais enfin, il se réveilla un jour, plus calme, s'étant reconquis.

Il demanda au gardien de la prison une plume, de l'encre et du papier.

Et il envoya un mot à M. d'Aigurande dans lequel il demandait à être entendu par lui de nouveau, ce qu'il avait à dire ne pouvant être compris que de lui. Le juge d'instruction assisterait à cet entretien, et M. d'Aigurande se chargerait de lui expliquer, au besoin, les obscurités des allusions que Jean Vandale ferait dans son récit. Tel était le sens de la lettre qu'il remit au gardien, toute cachetée, le prisonnier pouvant correspondre directement et sans le visa de la prison avec ses juges et l'avocat qu'il a choisi.

M, d'Aiguiraode,dè8 qu'il fut libre, et après avoir reçu cette lettre alla conférer avec le juge d'instruction.

Il ne pouvait rien faire sans ce magistrat et se substituer à lui dans cette enquête.

Mais dès le premier jour, dèa le meurtre de Richardier, il l'avait mis au courant de tout le passé de Georges Gordon ne voulant point garder ce secret pour lui seuL

Et voilà pourquoi lorsque Savinien avait mandé M. d'Aiguirande à Landepereuse, le procureur de la République

était venu seul, après avoir communiqué cette lettre au juge.

Celui-ci lui laissa toute liberté en cette occurence j de telle sorte que M.

d'Aiguirande put faire amener Jean Vandale dans son cabinet oii il s'enferma avec lui.

Le magistrat lui montra sa lettre ouverte devant lui, sur son bureau :

— Vous désirez m'entretenir... Btesvous prêt à me confier tout ce que vous savez ?

— Oui, monsieur Hélas ! je sais

peu de chose, mais le peu que je sais

vous guidera peut-être >Et si je ne

vous donne pas la preuve matérielle que vous désirez je formerai peutêtre votre conviction morale...

— Parlez, Vandale dites-moi

tout...

— J'ai rappelé tous mes souvenirs depuis quelques jours, dans la solitude de ma prison et je suis obligé de reprendre mon récit du jour où cet homme, ce Savinien d'Albaron, est arrivé aux Ecuries

Quelque temps après son arrivée,

il se trouvait à Landepereuse avec sa cousine Eélèneet je l'entendis qui disait à la jeune fille : " Maintenant que je suis au château, je n'en sortirai plus, " Ce fut le sens des paroles qui me parvinrent et il ne fut dit rien de plus, car Savinien et Hélène s'aperçurent alors que je les écoutais. ... A quoi faisaient «ils allusion ? A une conversation, sans doute, qu'ils avaient eue ensemble à quelque projet élaboré en commun et ce qui me le fait croire, c'est que quelques mois après Marguerite Richardier était demandé en mariage par Savinien. Richardier me raconta que Marguerite l'avait refusé avec une sorte de terreur. Ce fut une première et cruelle déconvenue. Et c'est de là, sans doute, que naquirent en germe les catastrophes qui plus tard éclatèrent,

— Tout cela est très vogue, Vandale, fit M. d'Aiguirande. N'avez-vous rien de plus précis à me raconter ?...

— Patience, montieur, patience !

Il resta silencieux pendant quelques secondes.

J'en arrive tout de suite au meurtre de Richardier Je ne sais, monsieur, Bf

vous connaissiez l'opposion énergique que Richardier faisait au mariage de sa fille avec le comte d'Albaron. De son vivant et malgré les larmes et les supplications de Marguerite, jamais RenauJ n'aurait été son gendre. Sans avoir contre Renaud d'antipathie particulière, il avait pour une union pareille l'aversion de l'homme sain et robuste, comme lui et qui ne voulait point, par un mariage avec un malade héréditaire, voir dépérir sa race dans des enfants malingres, chétifs, peut-être infirmes. Il avait pourtant à combattre contre l'amour de Margot, un amour qui n'est pas fait seulement de tendresses, mais aussi de dévoûment et de pitié, Renaud robuste, gai, semblable aux autres hommes, qui sait si Margot l'eût aimé ? Renaud malade, elle l'aimait ! Savinien et Hélène d'Albaron avaient du s'apercevoir depuis longtemps de cet amour et la partie perdue par le premier pour son propre compte, il était tout prêt à l'engager de nouveau et à la gagner pour le compte de Renaud. Celui-ci vint me consulter.

Je le dissuadai de se marier et je lui dis même brutalement que son mariage avec cette jeune fille serait l'acte d'un malhonnête homme. Ce jour-là, nous étions d'accord. Mais aux Basses Bruyères il y eut certainement des querelles, des tiraillements entre le frère et la sœur, car Hélène partit dans un coup de tête et alla pendant quelques jours s'installer à Blois. Le frère aimait sa sœur et subissait son influence. Elle revint, mais elle ne dut consentir à ce retour que BOUS certaines conditions qui seraient qu'il ne mettrait, de son côté, aucune opposition à son mariage.

— Ce sont des hypothèses Vandale, rien que des hypothèses, qui ne peuvent servir de base à une accusation.

— Il y a plus que des hypothèses, monsieur d'Aiguirande j jusqu'à ce moment, Renaud n'avait jamais parlé de son amour à Marguerite j jurqu'à ce moment Renaud n'avait tait de cet amour, aucune allusion à Richardier ; et ce fut aussitôt coup sur coup, que les aveux s'échangèrent entre les deux jeunes gens et que la demande se fit. Entre temps, et lorsque j'eus par Richardier

connaissance de ce qui se passait, j'essayai de faire des remontrances sévères à Renaud II me reçut très mal. Je compris qu'il allait passer outre à toutes mes recommandations et que dès lors les efforts de cette famille allaient tendre à l'accomplissement du mariage en dépit de tous les obstacles.

Jean Vandale s'arrêta, puis douce* met :

— Suis-je clair, monsieur, et voyezvous quelque contradiction dans mes paroles ?

— Vous êtes très clair et vos déductions sont très logiques Mais nous ne

sortons pas des hypothèses.

— J'arrive aux faits j quelque temps se passe et Richardier est assassiné dans les conditions mystérieuses que je ne vous rappellerai pas et qui sont assurément présentes encore à votre mémoire.

—Oui.

— Ne remarquez-vous pas maintenant monsieur, après ce que viens de vous dire, que cette mort arrivait merveilleusement pour servir les intérêts de la famille d'Albaron? Richardier était le seul obstacle au mariagej Richardier disparu, le mariage allait se faire !...Et Richardier disparut, non point accideatelle-

ment, mais de mort violente Mes

soupçons se portèrent sur les trois membres de cette famille que cette mort servait si bien. J'écartai Hélène qui peut être moralement complice, car c'est une tille énerque et je la crois capable de bien des choses ! Mais si elle pouvait laisser perpétrer ce crime, elle ne pouvais l'accomplir. Et peut-être même s'est-il accompli en dehors de sa volonté. J'écartai également Renaud.

Je le savais faible, sans aucune force de résistance, mais honnête. Puis il aimait, véritablement. La pensée de tuer le père de celle dont il se savait passionnément aimé ne pouvait même lui venir, La partie se jouait sur lui, mais pour ainsi dire en dehors de lui et sans qu'on lui fît de confidence !

— Restait Savinien d'Albaron ?

—Oui, Savinien dit Vandale a«

vec un frémissement dans la voix. C'est un homme redoutable, aventurier er-

rant dans les mondes et pour qui la vie des autres et la sienne doivent être peu de chose.. Vous avez déjà pu voir par vous-même combien il est intelligent, souple, et avec cela énergique, doué d'un sang-froid merveilleux... Les plus abominables projets ont pu naître en cette tête. Et il possède l'audace et la force nécessaires pour les mettre à exécution.

Je veux parler de son sang- froid... Je l'ai vu en défaut, pourtant, certain jour

... il n'y a pas très longtemps Et ce

jour-là, ce fut le hasard qui me servit. . Je suivais le chemin qui, à travers^bois, descend dans Galary jusqu'à la route de Nouau à Saint-Laurent-des-Eaux. Et je venais de passer devant les broussailles du Troaaux-Epines lorsque tout à coup j'entendis quelque bruit et prêtai l'oreille. On marchait sous bois. Je me baissai et j'aperçus à travers le taiUis Savinien d'Albaron qui, seul, rêveur, observait tout autoar de lui, en cet endroit, sinistre témom d'un meurtre, ccmm) s'il avait pris un orgueilleux et triomphant plaisir à se rappeler, peut-être, les détails de ce drame, connus de lui seul

Il était si préoccupé que je pus m'approcher de lui sans qu'il m*eût entendu Il restait immobile Et j'étais derrière lui, si près, si près que tout à coup, sous l'influence de je ne sais quel instinct, ma main s'étendit et alla s'appuyer sur l'épaule de l'homme.. .Ah monsieur d'Aigurande, si vous aviez été présent ! Si vous aviez vu l'horreur et l'épouvante de ce misérable, secoué

soudain de Irissoa ! si vous aviez

entendu le cri étouflé, rauque, lamentable, sorti de cette gorge, comme à l'apparition de quelque chose de surnaturel et de monstrueux I Si vous aviez entendu l'infâme murmurer :

Le fantôme 1 le fantôme de Richardier ! " dont il croyait, pendant le court espace d'une seconde, peut-être, sentir peser sur son épaule la main décharnée, la main vengeresse, ah ! monsieur, si vous aviez pu voir, entendre tout cela, vous ne douteriez plus et vous diriez comme moi : "Cet homme est le meurtrier !"

— Quelle a été son attitude on vous apercevant ?

— Il a été plus épouvanté encore, si

c'est possible J'ai cru qu'il allait

s'évanouir, et une sueur d'agoisse découlait de son front Il eut beau-,

cou p de peine à se remettre ....

— Que lui avez-vous dit î

— Je l'ai rasssuré en lui disant qu'au lieu du fatôme de Richardier, c'était moi, simplement, qui avait besoin d'allumer mon cigare.. .Et j'ajoutai, pour augmenter son trouble et lui prouver que j'avais entendu :

"Il a suffi d'une simple pression de ma main sur votre épaule pour vous faire revibrer tous ves nerfs, vous amener la sueur au front et vous faire croire que le fantôme Richardier surgissait tout à coup de sa tombe pour venir vous raconter comme il est mort... Et c'est à ce moment-là que je vis le violent effort que le misérable faisait sur lui-même , pour reprendre sa présence d'esprit...

—Il répondit ?

— Il mit son trouble sur le compte de l'affection profonde qu'il prétendait avoir pour Richardier et détourna aussitôt la conversation. Il était redevenu maître de lui et je n'insistai pas

Jean Vandale se tut.

M. d'Aigurande réfléchissait à tout ce qu'il venait d'entendre.

Et Vandale ne voulait pas l'interrompre.

— Continuez votre récit dit enfin le magistrat.

— Tout ce que je viens de dire ne constitue, je le sais, que les éléments de preuve morale Mais j'en arrive a la mort de Renaud et peut-être vais-je être assez heureux pour former en vous la conviction absolue de l'infamie de cet homme Dans quelles

circonstances est arrivée la syncope de

Renaud Je l'ignore. Jesuiscer-

tain seulement que cette syncope, suivie de paralysie, a été provoquée par une scène violente et j'avais défendu à Renaud, en présence de Savinien, toute émotion forte, de quelque nature qu'elle lût.

Fut-ce Savinien, malgré mon ordre I qui provoqua cette scène mortelle ? fut-

ce Hélène î Je penche à croire que ce fut cette dernière, car c*est elle que je retrouvai auprès de Renaud. Quelle fut cette scène ? Je Pignore également. Hélène même eut-elle conscience de l'acte qu'elle commettait et du danger que courait son frère î II peut se faire que non. Elle seule nous renseignerait. Mais il faudrait l'interroger. Et l'interroger, si elle est coupable ou si elle est seulement complice de son cousin, ce serait à tous les deux donner l'éveil et les mettre sur leurs gardes.

Je vous ai ditjmoasieur, quels regards épouvantés Eenaud, presque moribond jetait parfois sur Savinien, lorsque celui-ci entrait dans sa chambre ou s'approchait de son lit. Je vous ai dit comment le malade, impuissant à s'exprimer, semblait ensuite implorer ma protection contre quelque danger venant

de cet homme J'arrive à des faits

plus précis. Lorsqu'on vint m'avertir que Renaud était mort, j'accourus et le premier examen du visage inspira mes soupçons. Ils se confirmèrent bientôt, après un examen plus approfondi. Je fus convaincu qu'un épouvantable attentat venait d'être commis contre le moribond incapable de se défendre, incapable d'appeler même à son secours, et qui, sous une main robuste, avait dû exhaler son dernier souffle comme eût fait un tout petit enfant. J'étais sorti de la chambre de Renaud et dans le hall voisin, je m'étais accoudé à la barre d'appui d'une fenêtre que je venais d'ouvrir malgré le froid, car cette idée m'avait rendu fiévreux. J'avais le front brûlant. J'étais terrifié par tout ce qui se passait ainsi autour de moi et à quoi je ne pouvais m'opposer. J'avais besoin d'un peu de calme et de solitude. Je réfléchissais à ce que je venais de découvrir et je me demandais comment ce crime avait pu être commis. Je ne rappelerai pas, monsieur, les menues circonstances de cette soirée, puisque votre enquête a tout retrouvé, a tout établi. Dans votre enquête, le nom de Savinien d'Albaron n'est môme pas prononcé, car il vous a paru certain que Savinien n'était pas à Landepereuse au moment où le crime s'est commis. Eh bien, monsieur, vous

auriez pu pousser plus loin votre enquête et interroger Savinien, l'interroger surtout, car Savinien a passé la nuit au château, sans que personne le sût, caché à tous les yeux, dans une chambre inhabitée du second étage.

— La preuve ? demanda M, d'Aigurande avec vivacité.

— Je l'ai surpris au moment où, à Paube, il essayait de descendre, de s'esquiver, n'entendant plus de bruit Que faisait-il à cet étage où personne ne monte, pendant l'hiver, pas même les domestiques, si ce n'est, de temps à autre, pour les soins d'entretien et de propreté ? Pourquoi se cachait-il ? Car il

se cachait. La veille, il avait quitté le salon, il était sorti, accompagné de Martial et de Noël, et il avait paru prendre le chemin des Ecuries. Il a donc fallu qu'il revînt, qu'il rentrât au château sans être vu. S'il avait été surpris que risquait-il ? iSe pouvait-il pas toujours alléguer l'intérêt qu'il prenait à la santé de Renaud ? Mais personne ne le vit. Pour attendre une occasion favorable, il fut obligé de se cacher et se réfugier au second étage. L'occasion s'offrit dans la soirée. Comment ? Est-ce avec la complicité d'Hélène ? Je no le sais. Mais ce qui ne fait aucun doute pour moi, c'est qu'il réussit à pénétrer dans la chambre de Renaud. Et il y eut un crime de plus. Ensuite, comme il lui fut impossible de quitter le château où Hélène avait presque aussitôt donné l'éveil il se tint caché jusqu'au matin, jusqu'à l'heure où je le surpris... Et les preuves de ce que j'avance, monsieur d'Aigurande, ces preuves les voici : Comme il pouvait se faire que je me fusse trompé et que Savinien fût entré, à l'instant même où je l'aperçus, je descendis immédiatement et j'interrogeai des domestiques que je trouvai causant dans le vestibule, près de la porte d'entrée. Ils n'avaient vu personne. Ils me le certifièrent et ils étaient là depuis plus d'un quart d'heure. Quant à la porte qui donne sur l'autre façade de Landepereuse, elle était encore à ce moment-là fermée. Je pus moi-même le constater. Vous m'écoutez, monsieur ?

— Je vous écoute et je trouve vos révélations très graves.

— Ce n'est pas tout. Je ne voulus pas me contenter de ce que je venais de découvrir. Il me paraissait évident que Savinien avait passé la nuit au château. J'avais un moyen bien simple de m'en assurer ; c'était de courir aux Ecuries, avant que Savinien lui-même n'y apparût et ne pût faire la leçon à sa domestique, et une fois là d'interroger celle-ci qui, prise à l'improviate, ne songerait même pas à mentir...

— Vous l'avez fait ?

— Oui, sans hésiter, Aije eu tort ?

— Non, certes.

— Je ne prévoyais cependant guère, ce jour-là, que je serais accusé et obligé de me défendre. Je prévoyais bien plutôt que quelque jour l'accusation partirait de moi contre cet homme...

Continuez... si cet homme est coupable, la justice aura son heure.

— Bien tardivement, hélas ! murmura Vandale, bien tardivement.

Et il reprit :

— Je courus donc aux Ecuries sans perdre de temps. La bonne vieille n'était pas encore levée et à mes questions elle ne put répondre que ce que je prévoyais.

— Savinien d'Albaron n'était pas rentré.

— Non.

— Il ne s'était pas couché î

— Son )it était intact ?

— Je m'en sui assuré par moi-même et la bonne parut inquiète de cette absence.

Elle ne se l'expliquait pas. La preuve était faite pour moi...

—C'est en efiet un indice. Vous n'en avez rien laissé paraître ?... Savinien d'Albaron ne se doute pas de votre curiosité ?

— Hélas, monsieur, la bonne a parlé Bans doute. Cet homme s'est vu soupçonné par moi. Et voila pourquoi monsieur, au lieu de l'accuser, je suis moimême accusé par lui avec une infernale audace.

H n'avait qu'un moyen de se défendre, c'était de m'attaquer. Il avait découvert, cela je l'ignorais, que mon nom

honoré de Gordon cachait le passé de Jean Vandale. Dès lors il pouvait tout contre moi. Ne pouvait-il pas me supprimer du jour où je lui porterais ombrage et où il comprendrait que ma présence serait un danger pour lui.

— Je veux bien admettre que Savinien d'Albaron se soit rendu coupable du meurtre de son cousin.

— Oui, oui, monsienr, croyez-le I croyez-le ! dit Jean Vandale avec véhémence.

— Je le croirai lorsque vous m'aurez expliqué quel intérêt il avait à faire disparaître E^enaud.

— Hélas ! Je ne le sais... il y a là un mystère qui tient à une série d'événements que je ne connais pas. Quelque chose s'est passé entre la visite de Renaud accompagné de son consin et le moment où je le retrouvai, paralysé, auprès de sa s<Bur. Oui, quelque chose s'est passé dans ce court espace de temps.

Mais quoi ? Qui me le dira ? Je l'ignore . .Ah ! si je le devinais 1.. Je suis sûr, monsieur, que nous tiendrions alors la clef de toute cette intrigue

—Il se peut, dit le magistrat qui réfléchissait profondément. Mais aussi longtemps que nous n'aurons pas la clé de ce mystère, nous en serons réduits à considérer comme illogique le meurtre de Eenaud par son cousin. Si j'admets ce que vous m'avez raconté, si j'admets toute intrigue ourdie pour s'emparer par n'importe quel moyens de la fortune de Eichardier, je suis bien obligé de suivre jusqu'au bout la marche de cet intrigue dans l'esprit de ceux qui en tiennent et qui en font mouvoir les fils... Or, voici pour moi qu'elle serait la situation actuelle... Par le mariage de Renaud avec Marguerite Richardier,la famille d'Albaron était entrée en possession de la fortune de Landepereuse. La mort de Renaud, qui laisse sa veuve sans enfants fait revenir tout naturellement cette fortune à la famille Richardier. Or, selon vous cette mort serait le résultat d'un crime commis par Savinien, c'està-dire par un de ceux qui avaient au contraire le plus grand intérêt à ce que le comte d'Albaron continuât à vivre.

Dans tout crime,il faut chercher d'abord

Pintérêt qu'il y avait de commettre ce crime. L'intérêt de Savinien d' Al baron était d'empêcher cette mort, et non de la hâter. Ce ne peut donc être lui le coupable à mon avis ....

— Hélène, alors ?

— Pour les mêmes raisons et en supposant, ce qui est impossible, que cette jeune fille n'eût aucune aflection pour son frère, en supposant qu'elle fût capable de commettre un acte aussi épouvantable qu'un fratricide, pour les mêmes raisons, dis-je, pour ces raisons d'intérêt Hélène d'Albaron non plus ne peut être suspectée...

— Oui, oui, je comprends vos doutes,

vos hésitations et pourtant, je vous

dis, cet homme est coupable.

— Il m'est impossible de le faire arrêter n y a bien dans le peu que vous

m'avez dit, quelque apparence des faits qui s'élèvent contre lui. Cela ne me suffit pas, car ces faits sont contredits par la logique et par la vraisemblance...

— Ainsi, moiisieur, vous ne ferez rien ?

— Que puis- je faire ?

— Vous ne ferez rien contre lui ! Vous le laisserez libre dans cette famille,ioui8sant en paix de ses crimes, et prêt à d'autres crimes.

— Calmez-vous, Vandale, et réfléchissez, je vous prie

D'autres dangers, menacent ces enfants

— Lesquels ?

—Danger de mort, danger de déshonneur peut-être.

Encore une fois, réfléchissez... Dès

maintenant» la famille d'Albaron et la famille Richardier devinnent étrangères.

Renaud était le seul lien entre elles... Renaud est mort il n'y a plus de lien.... Demain Hélène ira reprendre sa place aux Basses- Bruères. Toute intimité toute vie commune aura cessé.

—Jusqu'à ce qu'elle reprenne peutêtre avec d'autres liens,avec une intimité, plus grande encore.

—Expliquez-vous ?

— Je prévois le mariage d'Hélène avec Martial

— Ce mariage n'explique point le meurtre de Renaud. Renaud vivant au-

rait aidé à ce mariage, au lieu de s'y op. poser Ce mariage enfin, serait pareil à beaucoup d'autres qui se font dans les mêmes conditions de beauté et de pauvreté d'une part,de fortune d'autre part. Quel intérêt. Vandale, auriez* vous donc, si vous étiez libre, à vous y opposer 1

Vandale ne répondit rien.

Ce mariage lui paraissait infâme à lui dans de telles conditions, car il rendait Hélène complice de Savinien j il persistait à voir, en tout cela, confusément la main du misérable.

Il pensait que pour une cause obscure encore, mais bien puissante, Savinien avait été obligé de tuer Renaud, Renaud qui peut-être était un danger pour lui...

Il pensait, de même que M. d'Aigurande, que cette mort ruinait momentanément les espérances de fortune de Savinien et d'Hélène...

Mais il pensait aussi que ces espérances renaîtraient avec possibilité du mariage d'Hélène avec Martial.

Et il se disait que Savinien n'était pas homme à reculer devant les obstacles qui s'opposeraient à ce mariage.

Telle était sa crainte.

Quels seraient ces obstacles ?

Comment et à l'aide de quels moyens les surmonterait-il ?

Ses angoisses venaient de là.

Il n'avait plus rien à dire à M. d'Aiguirande et les gendarmes le reconduisirent en prison.

Noël Labarthe avait tenté de le voir à deux reprises déjà, mais le parquet n'avait pas voulu donner l'autorisation nécessaire.

Le juge d'instruction attendait les confidences de Jean Vandale à M. d'Aigurande. Lorsque Jean Vandale eut parlé, les deux magistrats jugèrent qu'il n'y avait plus intérêt à tenir Jean Vandale au secret et permirent à Noël Labarthe de s'approcher de son père adoptif.

Vandale fut amené au parloir de la prison.

11 était triste et abattu. Un profond découragement se peignait sur ses traits. 11 sentait qu'il n'avait pu convaincre M. d'Aigurande et que si dea

doutes s'étaient élevés dans l'esprit du juge, il fallait d'autres arguments et d'autres preuves pour changer ses doutes en une opinion bien arrêtée.

Chose singulière et qu'il remarquait seulement à présent : en tout cela il n'avait mêmb songé à se défendre luimême contre l'accusation portée par Savinien ! Il n'avait pas songé à se disculper de ces deux crimes qu'on lui reprochait tout en les attribuant perâdement à quelque accès d'une folie latente ayant couvé longtemps pour éclater enfin ! Non, rien de tout cela ne semblait avoir surnagé dans l'esprit de M. d'Aigurande ! Kt l'interrogatoire subi, au lieu de l'obliger à se défendre, n'avait été au contraire qu'une occasion d'accuser, à son tour, comme si tout naturellement M. d'Aigurande avait écarté de Jean Vandale le soupçon de ces deux crimes nouveaux 1 M, d'Aigurande connaissait, sous le nom de docteur Gordon tout ce que Jean Vandale avait écrit et qui se rapportait plus particulièrement à l'étude du crime et de la folie. Il estimait que cet homme n'était pas fou 1 C'était au contraire une haute et ferme intelligence !

Jean Vandale avait deviné ce qui s'était passé dans l'esprit du magistrat.

Et il Bouârait, maintenant, de ne pouvoir, jusqu'au bout, forcer les portes de ce cœur, l'obliger à la conviction, trouver en lui le défenseur qu'il aurait voulu pour Martial et. pour Marguerite, le justicier suprême qui châtierait Savinien.

C'était accablé par ces différentes pensées, qu'il se dirigeait vers le parloir, à travers les corridors de la vieille prison, et qu'il se trouva tout à coup en présence de son enfant bien aimé.

Noël était bien pâle et bien triste.

Et quand il aperçut Jean Vaddale, il éclata en pleurs.

Interdit, Vandale n'osait faire un mouvement.

Savinien en dénonçant Vandale à M.

D'Aigurande et en le faisant arrêter, avait brisé sans pitié deux existences dont l'une avait été jusque-là bien heureuse : celle de Jean Vandale d'abord.

Celle de Noël Labarthe par contrecoup.

1 [—Oh ! mon enfant, mon pauvre enfant, dit Vandale, comme tu as souffert....

Déjà Noël redevenait calme.

— Mon père, je n'ai pas le droit de vous accuser, je n'ai même pas le droit de penser à ce que j'ai entendu, au crime que l'on vous reproche. .....Je ne

connais et ne connaîtrai jamais Jean

Vandale Je ne connais que l'homme

au cœur bon et grand qui a eu pitié de mon isolement et m'a sauvé de la misère.

Il s'approcha de Vandale qui restait immobile et gardait la tête baissée :

— Mon père, je vous aime et vous aimerai toujours.

— Mon enfant, tes paroles me font du bien et me rendent la vie, car tu ne sauras jamais combien je souffre et combien mon découragement est profond. .

mais puisque tu m'offres toujours ton affection, je l'accepte, mon enfant, et je puis te dire que je n'aijamais cessé d'en être digne. Quant au crime d'autrefois, je te l'ai dit le jour de mon arrestation, ce fut l'acte non d'un homme qui réfléchissait et accomplissait une œuvre de haine, ce fut l'acte d'un irresponsable, jeté le jure.

Et puis ce passé de honte, ce passé sanglant, personne, mon enfant, n'a le droit et n'aurait le triste courage de te le reprocher. Tu ne portes pas mon nom I... Tu n'es le flls que de mon cœur. Tu ne tiens pas à moi par les liens plus étroits du sang et de la famille. Kelève donc la tête... Ton affection me rend du courage... mais je ne puis être heureux que de ton bonheur, et s'il te fallait renoncer à moi pour être heureux quelque jour, je te dirais : "N'hésite pas ! Ton bonheur avant tout !..."

— Non, mon père, jamais, jamais !...

Et je n'ai rien fait non plus, qui puisse vous laisser croire que je montrerai quelque jour une aussi grande ingratitude...

— Et comme moi, je te le répète, il faut que ta vie passe avant la mienne... et je ne veux pas que notre affection soit plus tard un obstacle à ton bonheur Renie-moi s'il le faut Et

ne t'engage point vis-à-vis de moi par

des serments Tant que tu seras libre de ton cœur et de ta volonté les serments tu les tiendras... Mais sais-tu ce que deviendrait ta liberté... ta volon-

té si ton cœur s'éprenait d*une

fille sans Pamour de laquelle ta vi^ entière se concentrerait ? Ne serais-tu pas faible alors, si Pon donnait comme condition à l'acceptation de ton amour de renoncer à moi, de ne plus parler de moi, de ne plus me voir, ie m'oublier î... Moi je suis prêt à tout, prêt à tout oubli même, si cela doit te rendre heureux...

— Comme vous seriez injuste, père...

Et tout à coup, interrompant Vandale qui allait parler encore :

— Ce que vous prévoyez n'arrivera pas mon père, je ne crois pas que l'obstacle à l'amour dont vous parlez vienne de vous 1 . . . .

— Hélas ! tu peux le prévoir.

— Je le prévois au coatraire

— Pour cela, il faudrait que tu aimes.

— J'aime !

— Et que la jeune f^lle que tu as choisie ait le oœur si haut placé qu'elle sente augmenter son amour pour toi de toute l'aSection'que te cause le passé de ton père adoptif, inconnu de toi....

— Il en sera ainsijj'en suis sûr !

— D'elle, peut-être, l'amour est si puissant ! Mais à côté de la jeune fille, tu rencontreras père, mère, famille, qui s'élèveront entre toi et moi, et tu ds-

vras choisir, ainsi que je le disais

sacrifier à ton amour l'atiection que tu

m'as vouée garder cette atiection

au fond de ton âme, sans en rien laisser paraître

— Non, car celle que j'aime est libre de sa voloQté, sans craindre d'eutraves,

sans redouter d'obstacles Elle n'a

plus de famille...

— Ainsi tu aimes ?

— Ardemment, follement,

— Depuis longtemps ?

r— Depuis mon retour de Tunisie... depuis mon arrivée en ce pays où je n'étais pas venu et je vous ai retrouvé.

Jean Vendale parut inquiet.

Silencieusement il regarda Noël, comme s'il avait voulu deviner sans qu'on le lui dise, le nom de cette jeune " fille qui avait ainsi conquis l'enfant aimé.

Noël était grave, et même un peu triste.

— Pourquoi ne m'en as-tu jamais rien dit ?...

— J'allais vous le dire lorsque cette... catastrophe . . nous a séparés brutalement...

— Cette jeune fille est digne de toi... Je n'ai pas besoin de te le demander...

—Oh ! père !

— Je la connais ?

— Hélène ! dit Noël dont la voix trembla en prononçant ce nom chéri.

Mais le prisonnier paraissait n'avoir pas entendu.

Qael nom as-tu dit, mon enfant î murmura-t-il.

— Hélène d' Al baron, père !

Sur le T isage de Vandale une grande terreur ....

0 'est un nouveau coap qui le frappe et si cruel, si inattendu, qu'il en reste déconcerté.

Il ne veut pas croire.

Et il se répète, pour lui-même machinalement, comme s'il voulait faire pénétrer ce nom dans sa mémoire et plus profondément la blessure dans son cœur :

— Hélène ! Il aime Hélène d'Albaron 1!

Son fils ! Son fils avait songé à entrer dans cette famille maudite d'où venait tout le mal 1 d'où venaient même des crimes !

Non, non, cela ne serait pas 1

Il empêcherait cela.

Et soudain, un espoir au fond de sa détresse, un espoir qu'il traduit aussitôt.

— Mais lui as-tu avoué ton amour ?

— Oui, père.

— Et elle ne t'aime pas, n'eet-il

pas vrai ? Elle ne t'aime pas ? Cette fille orgueilleuse, trop belle, et qui regrette le luxe et la richesse perdus, cette fille

n'a pu aimer un officier pauvre sans

ambition que celle de faire son devoir î Entre ta haute probité et ses goûts frivoles, entre ton caractère et le caractère d'Hélène, la distance est trop grande. Elle ne t'aime pas 1

—JùWe m'aime !

Elle te l'a dit ? Tu ag reçu son aveu î

Il répéta, dans une sorte d'extase de bonheur :

— Elle m'aime !

Et Vandale, épouvanté, murmurait les mains jointes dans une prière suprême :

^ — Oh I mon Dieu, mon Dieu, vous auriez dû m'épargner cette dernière tristesse !

Noël n'était pas sans remarquer l'émotion singulière de Jean Vandale et sans en prendre d'inquiétude.

— Mon père, . .

Mais Vandale ne faisait plus attention à lui. Dans le trouble qui l'agitait il songeait à ce nouveau et eflroyable malheur :

Son fils chéri aimant cette fille...

Certes, il ne pouvait articuler contre elle aucun grief, mais n'avait-il pas en lui la certitude morale que la cousine de Savinien était complice de celui ci, non point pour les crimes commis mais pour le but qui les avait fait commettre ?

— Mon père qu'avez-vous à reprocher à cette jeune fille ?

Vandale tressaillit.

Que pouvait-il dire, pour convaincre Noël ?

Quel fait invoquer ?

Quelle preuve donner ?

Est-ce qu'il ne se heurtait pasjamenblemeut, et depuis combien de jours , à l'impoEsibilîtë d'arriver à former la conviction des autres ? Est-ce qu'il ne sentait pas en lui-même l'intelligence du mal que possédait Savinien ?

Je n'ai rien à lui reprocher, mon fils

dit-U.

— Cependant, mon père, vous êtes devenu triste brusquement,

— Tu te méprends.

— r^on, non, père, vous me cachez quelque chose.

— Je puis être attristé de ce que tu m'aies laissé dans l'ignorance de cet amour

— C'est vrai, père, et je vous en demande pardon.

— Si tu m'avais pris pour confident, j'aurais tâché de te faire entendre raison.

— Vous n'approuvez pas mon choix ?

—J'ai peur que cette jeune fille ne te rende pas heureux.

— Puisqu'elle m'aime ?

C'était, cela, la réponse victorieuse à tous les arguments. Eien ne résistait à cette réponse.

Et Jean Vandale baissa la tête.

Mais ce n'était pas seulement cette révélation qui le frappait.

Il venait de penser tout à coup que l'amour d'Hélène renversait de fond en comble l'échafaudage des preuves morales qu'il croyait posséder contre elle et contre Savinien,

Si Noël ne se trompait pas, si cet amour était vrai, s'il avait reçu l'aveu d'Hélène, rien n'existait plus de ce qu'il avait imaginé, rien n'existait plus de cette intrigue dont il avait voulu convaincre M. d'Aigurande.

L'accusation qu'il avait portée était fausse et dès lors Savinien, innocent, et prévoyant ses accusations étranges, n'était, il pas naturellement tenté de se défendre contre elles en attribuant à un fou les actes sur lesquels elles reposaient.

Si Hélène aimait Noël, si Noël épousait Hélène, que restait-il de l'intrigue que Vandale croyait avoir devinée chez les d'Albaron pour conquérir la fortune des Richardier ?

— Si je ne me suis pas trompé, avait-il dit, Hélène, bientôt, épousera Martiale»

Or, voici qu'une nouvelle douleur tombait sur son cœur comme la foudre.

Ce n'était point Martial qu'Hélène épouserait.

C'était Noël 1....

La logique de son accusation reposait sur le mariage de Martial : cette logique n'est plus, ses déductions tombent d'elles-mêmes.

Et il est obligé de reconnaître qu'il a accusé faussement.

Alors, il interroge Noël.

Il lui fait raconter l'histoire de cet amour...

Il voudrait trouver, dans les détails qu'il entend, racontés avec tant d'émotion, l'indice d'une coméiie audieuse jouée par Hélène...

Mais non, c'est bien Pamour qui parle en elle.

C'est bien la passion, la passion ardente, que trahissent les paroles tombées des lèvres de la jeune tille, qui toutes sont restées dans la mémoire de Noël et qu'il redit à Vandale...

Celui-ci ne peut s'y méprendre.

Et pourtant il redoute un piège.

C'est une crainte irraisonnée, instinctive, et c'est sous l'empire de cette crainte qu'il dit tout à coup :

— Mon cher entant, je ne te gronderai pas, et je ne te donnerai pas de conseils

Tu aimes et tu es aimé Il n'y a

rien de meilleur au monde Je voudrais seulement t'adresser une demande et, selon ce que tu me répondras, une prière

— Parlez, mon père.

— La demande d'abord : peux-tu me dire si Savinien d'Albaron, lequel maintenant est le chef de la famille, depuis la mort de Kenaud, connaît Pamour d'Hélène pour toi ? Et s'il Papprouve?

— Je l'ignore Et j'ajouterai, père, que je ne m'en soucie point

Hélène est ^libre mamtenant, et que son cousin approuve ou n'approuve pas son mariage, elle passera outre à son consentement et ne s'occupera point de sa volonté

— Peut-être, peutêtre, dit Vandale.

Et après un silence :

— Je viens de t'adresser la demande j à présent voici la prière que je te fais. Tu iras trouver Savinien d'Albaron. Tu lui confieras ton amour, tes espérances, l'aveu que tu as reçu d'Hélène

— A quoi bon ?

— C'est une prière que je te fais. Ne le discute pas. Me retuserais-tu.

— Non. J'irai.

— Bien. Si ce que je prévois se réalise voici ce que te répondra Savinien :

" Renoncez à Hélène, car elle ne sera jamais votre femme 1

— Qui vous fait croire ?

— Plus tard, si je ne me suis pas trompé, tu le sauras.

— Mais qu'importe après tout l'oppotition de cet homme. Il n'a aucun droit sur Hélène ....

—Tu en jugeras après

— Hélène n'en tiendra aucun compte,

— Tu l'interrogeras.

— Certes.

— Et tu me diras quelle a été sa ré< pouse.

— Vous saurez tout.

—Sa réponse, je la prévois également Elle te dira : " Renoncez à moi. Oubliez* moi. Je ne puis être à vous ! "

— Mon père, vous m'inquiétez,

—Hélas !

— Vous me désespérez !

— J'aurais voulu que cet ainour ne fût jamais entré dans ton cœur j il ne te réserve que bien des déboires et que bien des larmes ! m'obéiras-tu î

— Je vous obéirai.

Avant de quittar Noël et au moment où le gardien de la prison entrait pour ramener Jean Vandale dans sa cellule, le prisonnier dit à son fils :

— Noël, je suis désormais loin du monde. Je ne sais plus rien de ce qui intéresse ceux que j'aime. Et même si j'étais rendu à la liberté, je n'aurais plus le droit, depuis que mon nom est connu, de manifester Pardente afiection

que j*ai pour Marguerite Noël,

puis-je compter sur toi pour me parler d'eux ? pour ne rien me laisser ignorer de ce qui se passe autour d'eux ?

Noël secoua la tête avec tristesse.

— Non, mon père.

— Que dis-tu ?

— Je dis, père, que depuis le jour où Savinien a révélé votre nom, je n'ai

point reparu à Landepereuse Je

suis votre fils. ..et je porte vis-à-vis de Martial et de Marguerite, le poids du passé.

— D'un passé dont personne n'a le droit de te rendre responsable personne, ni Martial, ni Margot.

— Père, Martial m'a fait comprendre que l'horreur du nom de Jean Vandale s'étendait à ce que Jean Vandale avait aimé, à tout ce qui aimait Jean Vandale et je vous aime

Ainsi, plus rien ne restait entre Landepereuse et Jean Vandale, aucun intermédiaire. Le château allait être si loin de lui, qu'il n'en aurait pas de nou-

velle jamais et que les plus noirs projets pourraient s'y élaborer sans qu'il l'apprît.

Il eut un moment de révolte contre tant d'injustice : c'était trop pour lui ; il se redressait contre cet implacable destin qui, depuis quelques jours, le frappait aveuglément.

— Du moins, mon fils, toi, tu es libre ...toutes les fois que tu viendras m'embrasser, à la prison, tâche de me parler

d'eux tâche de te renseigner et de

me dire ce qu'ils font, pour que je vive

toujours un peu de leur vie Alors

qui sait, si même réduit à l'impuissance, prisonnier, je ne pourrai pas quand même leur être utile ?... qui sait ?

Noël dit tristrement ;

— Vous oubliez, père, que moi-même je suis lié par mon devoir et que je ne puis quitter que rarement la garnison

d'Orléans Toutes les fois que je le

pourrai, j'irai aux Kouches toutes

les fois que je vous verrai .je vous dirai le peu que je sais

Ils s'embraesèrent et Vandale fut reconduit dans sa cellule,

Noël était obligé de rentrer le soir même à Orléans et il fut huit jours sans retourner aux Bouches.

Ce fut au bout de huit jours seulement qu'il put rencontrer Savinien d'Albaron aux Ecuries.

Les relations entre les deux hommes avaient toujours été aegez froides.

Jamais d'intimité ni de confidences.

Depuis qu'il aimait Hélène, cependant, Noël Labarthe, comme s'il avait prévu que l'aventurier devait jouer un rôle dans son amour et ses projets de mariage, avait essayé de se rapprocher de lui

Mais Savinien, qui devinait les causes secrètes de ce rapprochement, n'avait accueilli qu'avec une extrême réserve cette tentative.

Lorsque Noël entra aux Ecuries, Savinien eut un sourire j il avait deviné du premier coup, le but de la démarche tentée auprè» de lui.

Non point qu'il devinât que cette démarche était inspirée par Jean Vandale.

Non, mais il comprenait qu'entre lus et l 'officier, il allait être question d'Hélène.

Et en eôet, Noël était à peine entré, avait pris place à peine dans le fauteuil que Savinien lui indiquait, qu'il abor* dait franchement, mais non sans un battement de cœur, l'objet de sa visite.

—Monsieur d'Albaron, dit-il, si Renaud avait été vivant, c'est à Renaud que je serais venu faire la demande que vous allez entendre. Renaud est mort.

Vous êtes, maintenant, le chef de cette famille, et je crois obéir aux vœux et au secret désir de Mlle d'Albaron en m'adressantà vous... et en obtenant de vous un consentement qu'elle-même ne m'a point refusé.

— Un consentement? fit Savinien

De quoi donc s'agit-il, monsieur ?

— Ne le devinez- vous pas ?

— Je ne devine jamais rien, monsieur

— Il s'agit de Mlle d'Albaron, votre cousine

— Parlez, monsieur, je vous assure que je ne devine pas.

— Je l'aime, monsieur, et je n'aurais pas de plus grand bonheur que de lui donner mon nom

Savinien paraissait très grave.

Il hocha la tête à plusieurs reprises.

11 ne voulait pas heurter de face le jeune homme à exaspérer son amour. H

savait Hélène amoureuse et les

femmes amoureuses, aussi bien qne les hommes, sont capables de bien des folies !

— Monsieur, dit-il, je vous remercie de m'avoir choisi pour confident. Je vous repondrai avec toute le franchise que mérite votre caractère . . . Je vois bien des obstacles, monsieur, au mariage

que vous avez rêvé tant d'obstacles

même que, à votre place, j'aimerais mieux y renoncer que de perdre ma jeunesse à vouloir en triompher

—La co nquête d'Hélène ne vaut-elle pas que je lui consacre, au besoin, ma vie tout entière ?

— Si, si, ma cousine est digne de cet amour-là, je n'en disconviens pas, et je ne vous découragerais point, assurément si j'apercevais la réussite de votre projet, quelque lointaine qu'elle fût,

— Ainsi, monsieur

— Vous ne serez jamais, je le crains,

le mari de Mlle d'Albaron

— Je vous ai fait entendre qu'elle

m'aime L'obstacle ne viendra donc

pas d'elle

— Elle vous aime, je le crois et

si elle vous aime, je la connais, ce sera pour toute sa vie

—Eh bien ?

— Eh bien, monsieur, cela ne fait rien,

Hélène ne sera jamais votre femme

Elle est pauvre, vous n'êtes pas riche... Elle rêve Paris, ses fêtes, ses triomphes, C© sont des rêves que vous ne pourriez lui faire réaliser.... Elle a beau vous

aimer elle est trop sérieuse pour

se condamner, de gaieté de cœur, à la pauvreté éternelle et la vie de moisissure et de renfermé que vous lui feriez tramer de garnison en garnison.

— Vous calomniez. Hélène, je vous le jure. Il se peut qu'elle ait eu ces rêves .... Ces rêves se sont évanouis.

— Jusqu'à ce qu'ils renaissent, avec le regret, cette fois, de les avoir pour jamais rendus impossibles...

Savinien prit un air attristé.

—Puis, monsieur, ce n'est pas tout et je vous prie de me pardonner ce que je vais vous dire... En dépit de tous les obstacles que j'entrevois, ce mariage, il y a quelques jours, aurait été possible encore peut-être... Mais depuis quelques jours, les choses ont bien changé.

Je voudrais être compris de vous, monsieur, fit douloureusement l'aventurier, sans que vous m'obligiez à préciser ce que je veux dire et à rappeler l'événement auquel je fais illusion...

Noël avait pâli légèrement.

—Dites toute votre pensée, monsieur...

Ne vaut-il pas mieux que cette explication soit très franche entre nous ?

— Oui, cela vaut mieux car, de cette façon, cette explication ayant eu Ueu franchement, nous n'y reviendrons plus Je veux parler de l'arrestation de M. le docteur George Gordon.

— Arrestion dont vous êtes l'auteur monsieur, fit Noël sourdement.

— Oui... et je vous demande seulement pour me disculper, ce que vous auriez

fait à ma place si, ayant reconnu dans l'intimité de deux enfants l'homme qui vingt années auparavant avait assassiaé leur mère vous aviez vu cet hom^a^e peu à peu prendre une place au foyérde ces deux enfants et attirer sur lui une attention sacrilège ?...

N'était-il pas du devoir de tout honnête homme d'avertir Martial et Marguerite ?

— Non, monsieur, il était de votre devoir seulement d'avertir ce malheureux et de lui dire : " Va-t-en hors de cette maison où ta place n'est pas ! Va achever ailleurs ta vie de remords et de repentir ! " La dénonciation est toujours une lâcheté, monsieur.

— Je vous pardonne le mot, car vous

êtes le fils de cet homme mais c'est

justement parce que vous êtes son fila et que son nom rappelle un crime épouvantable que ma cousine ne peut porter votre nom,

— Je m'appelle Noël Labarthe ,

— Reniez. vous Jean Vandale ?

Noël releva la tête.

— Jamais.

— Vous voyez bien !

— Personne n'aura jamais le droit de .me reprocher le passé de Jean Vandale et de m'en rendre responsable. Ce serait une iniquité.

— Je suis de votre avis. Et pourtant, en vous voyant, ceux qui connaîtront votre histoire diront ; " Celui-là n'avait ni père ni mère et il a été recueilli et élevé par un assassin ! ". On vous plaindra sans nul doute, mais tout en voua plaignant, le monde ne manquera pas de vous regarder avec une certaine curiosité, comme s'il devait rester sur vous et sur votre caractère quelque chose de celui-qui jadis avait commis un crime fameux. C'est absurbe, mais le monde est comme cela. Dès lors, quelle existence réservez-vous à une jeune fille qui porterait votre nom et qui partagerait avec vous la curiosité publique ? Etesvous 6Ûr de faire le bonheur de cette jeune fille devenue votre femme, alors que tant de chances contraires s'élèvent pour mettre un obstacle à ce bon»

heur ? Je cherche à vous faire entendre raison et pour ma part, je ne

vous oppose pas un refus formel, car bien que chef de famille, Hélène est libre de ne pas tenir compte de ma volonté.

— Vous a-t-elle parlé de moi ? voua a-t-elle dit qu'elle m'aime ? Vous a-telle dit que j'espère ?

Savinien disait avec le plus grand calme.

— Jamais votre nom n'a été prononcé entre nous.

— Et vous croyez î

— Je crois qu'elle a dû se laisser aller pendant quelques jours, avec bonheur, avec son emportement naturel, au sentiment qui l'entraînait vers vous, mais je crois lermement. aussi, qu'elle a conservé dans le fond de son cœur le culte de sa famille et le respect de son nom. De l'heure où elle sut l'histoire navrante de l'homme qui a servi de père à celui qu'elle aimait, elle a dû comprendre que jamais elle ne pourrait être votre femme.

— Et moi, j'ai plus que vous confiance dans son amour et dans la justice et la

générosité de son cœur Puisque vous

n'avez jamais parlé de moi avec elle, et comme vous lui confierez sans doute l'entretien que nous venons d'avoir ensemble, voulez'vous que cette confidence soit faite à l'instant même 1

— Vous désirez que je la prie de venir ?

— Et que devant vous je lui répète ce qui vient d'être dit entre nous î

Sans rien lui cacher.

— Que devant vous je lui dise que vous m'avez demandé sa main ?

—Et vous la prierez de me répondre.

— Soit, j'y consens Cependant, cette conversation ne peut avoir lieu à l'instant, car Hélène, vous le savez, est toujours à Landepereuse mais qu'à cela

ne tienne Landepereuse n'est pas

loin et s'y vous voulez bien m'y suivre.

— Hélas 1 monsieur, Landepereuse est fermé pour moi, pour toujours.

— Ah ! oui, je comprends.

Savinien sembla réfléchir.

Et au bout d'un instant :

— Je pourrais vous offrir d'aller moimême chercher Hélène à Landepereuse et de la ramener aux Basses-Bruyères, mais quelque confiance que vous puissiez avoir en moi, je crainderais que vous n'eussiez la pensée que j'ai tenté d'influer, en votre absence, sur la volonté de ma cousine, afin de lui dicter une réponse conforme aux prévisions que je vous ai indiquées.

Noël Labarthe fit un geste de protestation.

Savinien poursuivit :

— Je me contenterai de lui envoyer un petit mot qui la pressera de venir et nous l'attendrons, si vous le voulez bien.

— Je vous remercie.

Savinien s'assit à un bureau et écrivit :

" Je ne puis me rendre à Landepereu- ** se. Il se passe ici quelque chose de ** grave pour toi. Toute chose cessante, " je t'attends. "

Il donna la letttre à lire à Noôl.

— Vous voyez. Je ne lui fais aucune allusion.

H sonna sa bonne, lui remit la lettre.

— Vous allez courir à Landepereuse et vous donnerez cette lettre à Mlle d'Aïbaron. Comme elle viendra ici, sans doute, vous l'attendrez et vous Taccompa* gnerez.

Combien vous faut-il de temps pour vous rendre au château ?

— Près de trois quarts d'heure, aveo mes pauvres vieilles jambes. Si j'avais vingt ans de moins, il me faudrait vingt minutes ....

— Hâtez-vous.

Et à Noël :

— Nous en avons pour deux heures, monsieur. Vous êtes libre pendant ce temps.

— Si vous voulez rester, voici des livre de voyage, les seuls qui m'intéressent... Si vous voulez vous promener aux alentours et fumer pour tuer le temps voici des cigares du Mexique, les seuls que j'apprécie et les seuls que je fume

Noël remercia, s'assit et feuilleta digtraitement des livres pendant que Savi nien rentrait chez lui.

Noël malgré tout, et bien qu'il eut la certitude d'être aimé par Hélène, se sentait envahi par une profonde tristesse.

Des pressentiments emplisaient son âme, comme à la veille de -quelque malheur prochain.

Seul, dans ce petit salon où Savinien l'av&it laissé, il avait refermé les livres qu'il feuilletait et il rêvait, les yeuz clos.

QIl essayait de se ressouvenir de toutes les paroles tendres tombées des lèvres d'Hélène, de se rappeler toutes ses protestations qu'elle avait eues avant d'en arriver à Paveu, et cet aveu, enfin.

— Oui, disait-il elle m'aime, elle m'aime.

£t cependant il craignait...

Est-ce que vraiment elle avait les sentiments que lai prêtait Savinien ?

Il ne croyait pas cela possible

Les paroles de Jean Vandale bourdonnaient à son oreille, de Jean Vandale qui paraissait si certain du malheur qui lui faisait prévoir

Et déjà la prédiction du prisonnier ne s'était- elle pas réalisée ? N'avait-il pas entendu Savinien refuser nettement de consentir à favoriser ce mariage ?...

Si enguirlandé que fût son refus, celuici n'en avait pas moins été énergique.

Qu'allait dire, à Noël, Hélène à son tour?

Voilà pourquoi il craignait. . . .

Lorsque au bout de deux heures après avoir bien souvent regardé par les fenêtre dans la direction de Landeperense, pour guetter Hélène, il aperçut enfin la jeune fille, l'otfiSier, si robuste, si brave, se sentit tout à coup la faiblesse d'un enfant?

Il n'avait même pas la force de s'approcher de la fenêtre, enfin d'envoyer le premier, du plus loin qu'il serait vu un geste d'amitié à la jeune fille.

Et lorsqu'il le voulut, il n'était plus temps.

Savinien venait descendre et l'avait rejoint au salon.

Tous deux attendirent.

Quelques minutes se passèrent.

Puis Hélène entra.

Au grand geste d'effroi et de surprise

qui lui échappa, Noël comprit combien peu elle s'attendait à cette rencontre.

Elle lui tendit la main pourtant, et murmura quelques paroles de bienvenue auxquelles il ne trouva nulle réponse, dans son premier et inexplicable trouble.

Savinien, en apparence très sérieux et aôectant même un peu de tristesse, les regardait tour à tour.

Mais le coin de ses yeux se releva, pendant une seconde, en un mouvement d'ironie cruelle.

Noël Labarthe n'avait par vu Hélène depuis l'arrestation de Jean Vandale.

Cette arrestation remontait à quelques jours à peine et pourtant, dans son vêtement de deuil, pâle, les yeux étrangemant creusés, Mlle d'Albaron était si changée qu'elle lui parut méconnaissable.

Elle avait maigri; son visage indiquait une énorme et mystérieuse fatigue et la fièvre brûlait ses yeux.

La main qu'elle avait tendue spontanément à Noël donna au Jeune homme l'impression d'un morceau de glace ; on eût dit vraiment que rien ne vivait plus en l'étrange apparition de ce qu'avait été cette jaune fille et que la fièvre seule la soutenait encore.

Elle laissa tomber sur Noël un regard où il y eut peut-être une tendresse, une tendresse navrante et désespérée, mais cela se changea presque aussitôt en une expression de froideur et d'inditiérence.

Et Noël qui s'en aperçut murmura :

— Uh 1 mon Dieu 1 que s'est-il dono passé ? Et qui a pu la changer ainsi ?

— Ce qui s'était passé ? Ce qui avait pu la changer 2 Nous allons brièvement l'expliquer :

H n'avait pas été possible de cacher à Hélène les bruits qui avaient couru sur la mort de son frère et lorsque lui fut racontée l'arrestation de Jean Vandale, il fallut bien qu'elle sût que Savinien accusait Vandale non seulement du meurtre de Kichardier, mais aussi du meurtre de fienaud.

Elle apprit, de cette façon, que la mort de son frère, qu'elle croyait natu-

relie, et survenue à la suite de sa syncope, était le résultat d'un nouveau crime.

Tout d'abord elle douta.

Cela ne lui paraissait pas possible.

Elle n'avait point quitté le malade de la soirée !

Mais les médecins de Blois intervinrent de toute leur autorité, La justice, en même temps, faisait son enquête.

L'hésitation n'était pas permise.

Lorsqu'elle eut cette terrible certitude, elle était seule dans sa chambre de Landepereuse et debout, devant la fenêtre aux rideaux relevés par laquelle elle regardait distraitement et sans le voir le paysage d'hiver.

Sous le choc effroyable du soupçon né en elle, Hélène chancela tout à coup et tomba,

L^évanouissement la retint longtemps à 'demi-morte et lorsqu'elle reprit un peu de vie, lorsqu'on se traînant sur les genoux, comme blessée à mort, elle put gagner un fauteuil et s'y asseoir, elle resta là longtemps, durant des heures, affaissée, les yeux fixes, ayant l'air d'une folle.

Et folle, elle Tétait vraiment en cette heure atroce.

Personne, heureusement, ne vit la déranger, personne ne vint frapper à sa porte.

Et de temps à autre, l'idée fixe de son cerveau, sur laquelle elle semblait pour ainsi dire hypnotisée, se traduisait par une sourde exclamation :

— n a tué Benaud ! Et je suis sa comphce !

Le soir, quand il lui fallut descendre, elle se leva péniblement, fit quelques pas dans sa chambre pour se raffermir.

Les heures de cette journée l'avaient vieillie et transfigurée. En même temps que la haine, et quelle implacable haine 1 née en elle contre Savinien depuis longtemps grandissait encore, une résolution était prise tout au fond de son cœur, une soif de de vengeance et quelle terrible vengeance ! emplissait

son être frémissant Et c'en était fini

désormais, de toutes ses terreurs !... Elle irait droit au but qu'elle s'était fixé I Rien, aucun obstacle ne la ferait dévier !

Elle venait de faire pendant ces longs et douloureux moments, le sacrifice de sa propre vie au besoin, et de son amour même, s'il le fallait et cela pour le compte de sa haine et pour le compte de sa vengeance 1

Et celui-là qui est bien décidé à mou. rir pour une idée est capable de gran^des choses.

Quand elle descendit ce jour-là ayant repris un peu de calme enfin, elle ^e trouva devant Savinien d'Albaron.

Eh bien que, dans la première idée venue à l'avenéurier que la jeune fille le soupçonnait de ce crime, il eût voulu pénétrer jusque dans les replis de cette âme, bien qu'il fût habitué à deviner ce qui se passait en elle, il ne put rien remarquer de la haine centuplée et du désir de vengeance I 11 ne put rien remarquer non plus de l'horreur qu'il inspirait I

Tout cela était caché et tout cela devait être caché désormais, sous un masque de tristesse ou de froide indifférence.

Eien ne devait trahir jamais les sentiments tumultueux qui l'agiteraient toutes les fois qu'elles se trouverait auprès de son cousin !

Elle était maîtresse de son âme, maintenant, et toute l'énergie virile dont elle était capable, elle la reportait sur une seule et unique pensée : celle du châtiment.

Il n'y eut pas un mot d'explication entre eux.

Elle ne lui fit aucune allusion.

Elle ne parut point Iteccuser de ce meurtre et trompé par l'art singulier avec lequel elle dissimulait, Sayinien n'eut pas le moindre doute de cette comédie tragique qui se jouait pour lui et contre lui.

Il la trouva docile, résignée, sans plua de ses révoltes qui lui faisaient redouter quelque éclat, quelque coup de désespoir.

Et c'est avec la plus entière confiance qu'il venait deux heures plus tôt de la mander à Landepereuse et qu'il la voyait entrer aux Basses-Bruyères,

Dans la première surprise de la rencontre de Noël, à laquelle Hélène ne s'at.

tendait pas, la jeune fille avait trahi un peu d'émotion.

Mais, nous l'avons TU, ce fut un éclair fugitif et le masque de l'indifférence recouvrait ce viBage. Et voilà pourquoi Noël s'était écrié :

— Que s'est-il passé ? Qui a pu la changer ainsi ?

Savinien s'avança vers elle :

— Ma chère Hélène,dit'il, je te demande pardon de t'avoir ainsi obligée à une course aussi matinale, alors que tu as dû certainement te demander pourquoi ayant besoin de te voir, je ne me rendais pas tout simplement à Landepereu se. La présence de M, Labarthe auz Basses-Bruyères doit te faire comprendre suffis ament les raisons qui m'on fait agir.

Et comme Hélène ne répondait pas, comme Noël lui-même, interdit, gardait le silence, devant l'attitude énigmatique de celle qu'il aimait, l'aventurier poursuivit :

— M. Labarthe, ma chère cousine, est venu me faire la confidence du très grand amour que tu lui as inspiré, dont paraît-il, tu a^ reçu l'aveu déjà et auquel, à ce que M. Labarthe m'affirme, tu n'es pas restée indifférente.

— Me 8uis-je donc trompé, Hélène!

fit Noël suppliant.

Mais Savini5n voulait diriger la conversation et prévint la réponse que pouvait faire la jeune fille.

— M. Labarthe, dit-il, m'a demandé ta main J'ai répliqué que votre mariage ne me paraissait pas réunir les conditions de bonheur r'eclierchées en pareil cas, pour des raisons que je ne lui ai point cachées. Je lui ai dit que, sans intention de t'imposer ma volonté et eu te laissant libre de ton choix, j'estimais que tu ne consentirais à devenir sa femme,depui8 l'arrestation de J ean Vandale...surtout.. .Je lui ai dit que, pour ma part, je m'opposerais à ce mariage, mais qu'une seule personne au monde pourrait lui répondre, sans tenir compte des propos que nous échangions, et que cette personne

—Vous, Hélène, disait Noël, Vous!..

Parlez I Parlez I Hélène, les yduK balaies, écDutait.

Son cœur était torturé j ce qu'elle allait dire déciderait peut-être de sa vie, de son amour, de son bonheur.

E^ pourtant elle n'hésita pas.

Sans regarder Noël Labarthe, elle répondit ;

—Tu as bien fait de parler à M. Labarthe ainsi que tu le prétends.

— Ainsi, Hélène ?... fit Noël en tremblant

— Je ne puis être votre femme .

— Oh ! mon Dieu 1

— Je sais que je vous fais beaucoup de peine puisque vous m'aime^., et je vous en demande pardon,.,,.,

Hélène 1 Hélène !

Et il ne pouvait retenir ses larmes.

La jeune fille évitait toujours de relever les yeux sur lui.

Peut-être, malgré les résolutions prises, peut-être malgré le but qu'elle se proposait et toute son énergie, la faiblesse l'eût trahie.

Mais lui, au comble de l'exaltation :

— Hélène, j'ai reçu votre aveu

— Cela est vrai.

— Hélène, je vous ai entendue me dire que vous m'aimiez.

— Cela est vrai, je vous aime...

— Vous m'aimez et vous me désespérez

— La vie a été plus forte que nous, mon ami, je ne puis être votre femme...

— Alors, vous ne m'aimez pas, puisque vous êtes libre, puisque votre volonté serait souveraine, puisque d'un mot vous pourriez me rendre le plus heureux

des hommes Vous ne m'aimez pas,

vous ne m'avez jamais aimé puisque ce mot ne tombe pas de vos lèvres, que votre volonté se dresee tout à coup entre nous, puisque vous vous rendez l'esclave de je ne sais qu'elle crainte de préjugé de naissance qui n'existe plus I . .

— Je vous ai aimé et je vous aime encore !

— Mensonge ! mensonge I vous m'avez pris sans doute comme un jouet, pour l'amusement de quelques heures, et vous me rejetez parce que vous êtes lasse de moi. .

—Noël I

— Mensonge ! mensonge ! Qui sait.

même, si en recevant mon amour comme TOUS l'avez fait, en y répondant ainsi que vous avez répondu, qui sait si vous ne suiviez point de mystérieux projets, que j'entrevois à cette heure ? Qui sait si vous n'étiez point logique avec vousmême, et si cet aveu que j'ai entendu sur vos lèvres n*était point, pour vous, une scène de l'odieuse comédie que vous aviez imaginée ?

—C'est à moi, Noël, de ne plus comprendre !

— Ah ! que vous me comprenez bien au contraire : Pensez- vous que je n'ai pas surpris, auprès de vous, un autre amour, celui d'un homme que sa naissance a rendu riche immensément, et dont la fortune comblerait vos aspirations secrètes, satisferait vos ambitions de luxe et de prodigalités ? Croyez vous que je n'ai pas deviné l'amour de Eichardier ? Et que je n'ai pas vu que c'est du jour où cet amour vous fut connu que vous avez voulu le surexciter et le grandir par la crainte, sans doute, en lui donnant le spectacle d'une passion pour moi que vous n'aviez jamais ressentie ? Vous vous êtes servie de moi pour le rendre fou de son amour. ... Et maintenant, il faut que vous soyez certaine de votre succès, puisque le complice inconscient et victime que vous avez eu en moi vous est devenu inutile et que vous le rejetez désormais comme un encombrement qui gêne votre vie !

Elle baissait le front sous cette tempête d'injustes reproches auxquels elle ne pouvait répondre.

Elle s'attendait à cela du reste.

Elle était prête à tout.

Et tout à coup il ajouta, avec une ironie outrageante :

— Vous allez épouser Martial, n'est-ce pas ?

Elle garda le silence.

Savinien avait laissé dérouler cette scène devant lui sans y prendre part.

Il ne fût intervenu que s'il avait craint de voir Hélène faiblir et par son amour renverser ses projets.

Au contraire, du premier coup, Hélé* ne avait repoussé l'idée de ce mariage, comme s'il y avait eu entente préalable entre elle et Savinien.

Et il lui eût dicté son relus qu'elle ne se lût point exprimée autrement.

Il n'eut aucuns soupçons contre elle.

Dès lors il ne dit pas un mot, se contenta d'écouter et d'observer, indifiérent aux souffrances, et sans se préoccuper de l'amour violent qui malgré tout se voyait dans ces pleurs, dans ces refus, jusque dans ces silences des deux jeunes gens.

Il jugea cependant, aux derniers mots de Noël, qu'il devait intervenir.

Et doucement, comme un père eût parlé à son fils.

— Monsieur Labarthe, vous êtes sur

une pente dangereuse permetteE-

moi de vous arrêter je ne puis pas

vous laisser accuser Hélène de jouer avec vous une comédie je ne sais dans quel but imaginée par le désordre de votre esprit et puisque vous venez de

prononcer le nom de Martial Richardier, puisque vous précisez ainsi le reproche que vous semblez faire à ma cousine, je ne puis vous permettre de prolonger plus longtemps un entretien qui est douloureux pour elle autant que pour vous. Il vous suffirait de regarder Hélène pour vous apercevoir de sa tristesse et pour vous dire combien sont injustes et outrageants vos reproches. Mais les amoureux sont aveugles. Et c'est parce que vous êtes aveugle que je vous pardonne, en son nom comme au mien vos insinuations malveillantes

— Je n'ai que faire de votre pardon I fit Noël en le bravant, comme s'il avait accepté avec joie l'occasion de déverser sa colère sur un être fort, capable de lui répondre, capable de lui tenir tête.

Mais Savinien était la prudence même.

11 considérait comme ridicule un duel avec Noël.

Un duel ? Pourquoi ? Dans quel intérêt î Pour calmer l'exaspération d'un amoureux éconduit î Allons donc !

Il dit, avec un sourire :

— Mes paroles n'ont rien eu d'ofiensant pour vous, monsieur Labarthe. S'il y a eu, en tout ceci, quelqu'un d'atteint par une allusion imprudente, ce n'est pas vous, c'est Mlle d'Albaron et par

conséquent^c'est moi 1 Et si je n'ai pas rele\ é vos allusions c'est parce que je sais qu'Hélène vous aime et soufiFre de vous aimer, et c'est parce que je comprends aussi en quelle détresse est votre cœur.

Ces paroles,prononcées avec beaucoup de douceur, firent tonàber la colère de Noël.

Il s'avança vers Hélène.

— Ainsi, Hélène, dit-il, tout est fini entre nous ?

— Oui, Noël, ne pensez plus à moi.

—Est-ce bien vrai, mon Dieu, est-ce bien vrai ?

— Cela est vrai

— Ainsi jamais, jamais plus ? Quoiqu'il arrive

— Jamais ! quoiqu'il arrive...

— Et vous me jurez, Hélène, vous me me jurez que je me trompais tout à l'heure, en vous accusant de songer à un mariage qui comblerait certaines de vos ambitions, en sacrifiant la tendresse que vous aviez pour moi ? I ^EUe mit les mains sur son front, comme si une douleur brusque, violente, é< tait passée là.

Puis, tout à coup, elle les abaissa, et les yeux clos, sans doute pour mieux regarder sa propre souârance et ne point voir la souârance de celui qu'elle aimait :

— Je vous jure qu'en ce moment je ne songe qu'au mal que je vous fais et à tout le mal que je fais à moi-même...

Et lentement, elle se retira le cœur

éperdu.

Presque aussitôt Noël lui-même désespéré, ayant des envies de suicide, s'en allait, sans prendre garde aux bonnes paroles dont Savinien essayait de relever son abattement.

Il devait i entrer à Orléans le jour même.

II ne put songer à se rendre à la prison de Blois afin de raconter à Jean Vandale ce qui s'était passé et de dire à son père qu'il ne s'était point, hélas ! trompé dans ses prévisions.

Ce fut le dimanche suivant, seulement, qu'il put avoir quelques heures de Uberté,

II avait eu soin d'obtenir, dans le

courant de la semaine, l'autorisation de voir le prisonnier.

Lorsque père et fils se trouvèrent en présence dans le parloir de la prison, Vandale n'eut pas besoin d'interroger le jeune homme pour deviner la triste histoire de la fin de ses amours.

Le désespoir se lisait dans les yeux du pauvre garçon.

Et dès qu'il vit son père,il tomba dans ses bras ot l'étreignit en sanglotant.

— Mon pauvre enfant I mon pauvre enfant !

Lorsque Noël fut plus calme ;

—Dis- moi tout... Il le faut.... Et si je renouvelle ta tristesse, je t'en demande pardon.

—Oui, père, vous saurez tout Je

suis venu pour tout vous dire.

Et il le mit au courant. Toute cette scène était restée si bien dans son esprit qu'il n'en oubliait aucune parole.

Jean Vandale le laissa parler.

Il ne voulut point l'interrompre et de temps en temps seulement.pour lui faire comprendre combien était grande sa tendresse, et combien il le plaignait, il lui serrait la mains dans une étreinte prolongée...

Mais quand Noël eut fini. Vandale ne voulut point lui dire quelle mystérieuses raisons lui avaient fait prévoir ce dénouement.

A ce cœur en détresse, si douloureusement frappé déjà, c'eût été porter le dernier coup que de lui dire quelles terribles accusations Vandale faisait peser sur Savinien, et pourquoi, qu'elle fût victime ou qu'elle fût complice, les accusations rejaillissaient sur Hélène d'Albaron.

Victime ou complice, car il ne devinait pas bien clairement encore quel était en tout cela le rôle de la jeune fille.

Victime, peut-être, de quelque savante machination ourdie par Savinien et de laquelle elle ne pouvait sans doute se dégager.

(Jomplice,il n'osait s'arrêter à cette idée qui lui semblait abominable, car il ne pouvait croire que cette jeune fille eût trempé dans le meurtre de Richardier

et eût rougi ses mains du sang de son propre frère.

De ces incertitudes mêmes, il ne pouvait faire part à Noël

Les lui confier n'était-ce pas avouer, n'était-ce pas reconnaître que le crime, en somme, était possible, et qu'il était possible qu'elle fut coupable î

Sans preuve positive pouvait-iI,oserait- 11 causer à Noël un aussi abominable supplice?

Cependant Noël l'interrogeait, l'anxiété dans les yeux :

— Père, c'est vous qui m'avez conseillé de parier à Savinien...je vivais dans

une illusion c'est à vous que je dois

d'être en ca moment aussi malheureux.

— Oui, mon fils, je le reconnais.

— Me direz-vous, père, comment s'étaient formés vos soupçons ! Et puisque vous paraissiez avoir la certitude que je courrais à un fétus, me direz-vous comment vous en est venu à cette certitude ?

— Je ne le puis en ce moment, mon fils.

—Pourquoi ?

— Tout ce que j'ai à te révéler est trop grave pour que je le fasse sans être certain de te convaincre.

— Trop grave, père î dit-il avec effroi.

—Oui.

— Père, je suis un homme je suis

courageux .... et je crois bien que quelle que soit votre confiance, jamais je ne souflrirai plus que je ne souffre en ce moment.

— Hélas I mon enfant, tu souffrirais davantage, je te le jure

— Eh bien, père, parlez, torturez. moi.

— Oui, tu es homme et tu es courageux...et voilà pourquoi, un jour, je ne te cacherai rien de toutes ces choses auxquelles j'ai fait allusion... mais laisse-moi, mon enfant, laisse-moi choisir mon heure

— J'attendrai père.

Le jour même, Jean Vandale écrivait à M. d'Aigurande pour lui demander de vouloir bien l'entendre de nouveau.

M. d'Aigurande, agissant toujours de concert avec le juge d'instruction, le fit venir dans son cabinet.

Et là, reprenant la situation oii il Pavait laissée lors de sa dernière entrevue Jean Vandale dit aux magistrats quelle avait été son incertitude en ces derniers temps et comment il avait pu croire qu'il s'était trompé sur le compte de Savinieu et d'Hélène d'Albaron

La base de ses déductions venant à lui manquer, si le mariage de Noël et d'Hélène se faisait, toutes les déductions devenaient fausses.

Mais il ne s'était pas trompé.

— Le mariage de Martial et d* Hélène est la preuve des intrigues que je vous ai signalées, monsieur d'Aigurande dit-il.

— Et si ce mariage ne se fait pas ?

—11 se fera. Pour que vous en soyez sûr, pour que vous en ayez la nouvelle, je ne vous demande plus que quelques jours de patience

— Cette preuve ne fera pas avancer d'un pas l'enquête. . . ,

— Qui sait '/...Le triomphe rend imprudent parfois Ah ! si J'étais libre et si je pouvais suivre de plus près les événements qui vont se passer à Landepereuse !... Hélas I pourquoi fautil que je sois réduit à l'impuissance ?.., pourquoi faut-il que je laisse se commettre sans pouvoir m'y opposer, l'acte infâme du mariage de Martial Richardier, sous les yeux de l'assassin de son père?

Et joignant les mains :

— Ne pouvez-vous rien pour moi ?

— Kien. Vous allez passer prochainement en cour d'assises du fait de votre contumace.

— Et être envoyé au bagne

Les juges ne répondirent pas tout de suite.

Mais pourtant, devant ce désespoir effrayant du prisonnier. M, d'Aigurande, pria de pitié, ajouta.

— Le chef de l'Etat, seul, a Ift droit de grâce !

C'était une espérance, si vagae fûtelle, qu'on lui donnait là.

Il remercia, d'un regard navré; l'homme qui laissait tomber, sur son â ne, cette lueur fugitive.

Et on le ramena en prison.

Près du triomphe

Martial Richardier avait senti grandir tous les jours son amour pour Hélène.

Et cet amour s'augmentait des obstacles qu'il rencontrait, de l'incertitude même où les hésitations, les réponses évasives, les demi-refus de Mlle d'Alba* ron laissaient le jeune homme.

Après l'aveu qu'il lui avait fait certain jour dans le jardin de Landeperease, et la scène qui l'aï^ait presque désespéré, il n'avait pas été sans rechercher plus tard la présence d'Hélè* ne, sans lui faire comprendre que son amour ne se décourageait pas des résistances, toutes les fois qu'il la surprenait seule, et les occasions de ce genre étaient fréquentes au château, il s'approchait d'elle avec timidité, et Hélène pouvait lire aisément, dans les yeux qui la dévoraient,rardeDte tendresse qu'elle avait inspirée.

La situation complexe et trèa délicate où elle se tro avait avait fait que la jeune tille ne le découragea pas complètement.

Elle fut plutôt coquette d'une coquetterie qui attristait le jeune homme et qui souvent à elle-même lui faisait montrer des larmes honteuses de la comédie qu'elle jouait et des vagues espérances qu'elle laissait à Martial, alors que son cœur était tout entier à Noël Labarthe.

Emportée par sa passion, surprise sans défense par le coup imprévu qui de la tille orgueilleuse, froide et réfléchie qu'elle était encore la veille avait tait d'elle une amoureuse timida* et tremblante, elle n'avait pas eu, malgré les eflorts de Savinien, le courage de cacher son amour et N( ël labarthe en avait reçu l'aveu.

Nous avons expliqué, précédemment, par quels sentiments avait passé la jeune fille après la mort de Renaud et les sombres rêves qui 'l'agitaient maintenant que l'odieuse vérité lui était connue et qu'elle savait qui avait préparé et exécuté l'abominable meurtre.

Nous avons vu Hélène, répudiant

Bon amour, apparaître froide et résolue devant Savinien et devant Noël, intérieurement torturée et souffrant horriblement, et pourtant la figure presque caime, comme si plus rien désormais ne devait animer ces traits, donner de la vie à ces yeux et faire refleurir ces lèvres.

Et pourtant, comme elle l'aimait !

Et comme elle était presque défaillante devant ce désespoir qu'elle causait, devant cette terreur qu'elle voyait, ces yeux où son incompréhensible dureté venait de jeter tout à coup une sorte de tolie

Pour combattre sa propre faiblesse, il lui fallait vraiment rappeler tous ses souvenirs, l'horreur qu'elle avait de Savinien et de sa complicité ! l'effroyable besom de châtier et de venger qui était né en elle.

Et elle châtierait ! Elle se vengerait 1 Elle était prête à tous les sacrifices, prête à mourir, prête à tous les aveux qu'on lui demanderait.

Pourtant, son âne, adoucie par l'amour et devenue meilleure, s'attristait du jeu cruel dont elle prévoyait bien que Martial allait être victicne.

Pour arriver au châtiment rêvé par Savinien, il fallait que Savinien fût luimême dupe de la comédie jouée par Hélène et pour qu'il s'y laissât prendre, en dépit de sa ruse et bien qu'il fut sur ses gardes, il fallait qu'Hélène parût accepter enfin l'amour que Martial lui offrait et qu'elle ne se montrât plus rebelle aux propositions de mariage qu'elle avait entendues une fois déjà.

Elle y était résolue.

Elle brisait ce cœur d'homme, il est vrai, car quelque jour la vérité lamentable lui serait connue, mais elle-même ne brisait-elle pas son cœur et sa vie ?

Martial n'avait pas été sans prendre ombrage de l'amour qu'il devinait chez Noël Labarthd. Et paifois Noël lui avait paru si heureux, le visage si radieux les yeux si brillants, qu'il avait senti la jalousie le mordre au cœur. Est-ce que Noël était aimé ?

Il avait guetté leurs entrevues.

Mais il n'avait rien découvert.

Il avait eu parfois l'intention de s*en expliquer avec Noël Labarthe,

Mais il eut peur.

Qu'apprendrait-il ?

Que Noël était aimé ?

Alors, que deviendrait- il, lui, Martial I Et puisqu'Hélère n'avait Jamais opposé un refus catégorique aux allusions qu'il avait faites, ne pouvait-il garder une espérance suprême ?

Il redoutait la vérité et préférait Pincertitude.

Après la mort de Renan d, après l'arrestation de Vandale, Noël Labarthe ne reparut plus à Landepereuse.

Malgré l'amitié qu'il éprouvait pour Noël, cette rivalité d'amour, mystérieuse peut-être encore, à peine ébauchée et qui ne s'était point manifestée publiquement, cette rivalité fit que Martial ne fut pas affecté du malheur de Noël autant que si la beauté d'Hélène n'avait point jeté entre eux deux un ferment de discorde.

L'instinct lui avait dit que Noël était un adversaire de son amour, et quelle que 8oit l'amitié qui lie deux hommes, l'amour rival les sépare, frère de la haine.

Hélène n'avait pas encore quitté Landepereuse.

Marguerite ne l'avait pas voulu.

Martial la voyait donc et continuait de la voir tous les jours, à toute heure du jour, dans Pintimité de la vie commune, ainsi qu'au temps où vivait Eenaud d'Alb»ron.

Mais le congé qu'il avait obtenu à Bon retour du Soudan était près d'expirer.

Il allait être obligé, dans quelques semaines, de s'éloigner de Landepereuse et d'aller rejoindre son régiment. A part le bataillon qui depuis quelques années tint garnipon à Paris et fait le service de de la présidence les régiment d'infanterie de marine qui sont en France se dispersant dans les ports. Le régiment de Martial était à Brest. A Brest, c'en était fait de cette douce vie d'intimité n ne verrait plus Hélène avant longtemps à de rares très rares intervalles. Cette pensée Pattristait profondément.

Et ce qui l'attristait aussi c'était de par-

tir sans avoir deviné s'il avait pénétré enfin jusqu'à cette tendresse qui tantôt s'offrait, tantôt se reprenait.

Et c'est pourquoi il se résolut à avoir avec elle un entretien qui lui enlèverait, à lui, toute espérance ou bien qui le rendrait le plus heureux des hommes.

Il y était, du reste, encouragé par Hélène elle-même.

Du moins, il le croyait.

Hélène, en effet, paraissait pour lui plus douce, plus attentive que par le

Il lui semblait que ses yeux avaient pour lui, depuis quelque temps, plus de tendresse.

Ne se trompait-il point î

Ce qu'il prenait pour de la tendresse n'était-ce pas plustôt le chagrin cruel de la mort de Renaud, qui avait mis sur ce visage le masque de la douceur ?

Cependant parfois, Martial avait senti l'étreinte plus accentuée des mains d'Hélène.

Jadis elle le fuyait, certains jours, sous le coup d'un caprice, d'une bizarrerie de caractère qui le faisait souffrir mais dont il ne lui gardait pas rancune.

A présent, au contraire,eUe le recherchait, se plaisait dans sa compagnie,l'écoûtait avec complaisance.

Elle obéissait à Savinien qui avait dit:

— Il est temps ! Il faut que dans un mois tu sois la femme de Martial... J'y veille... Tiens ta promesse

Sur les yeux de la jeune fille, brillants et tarouches, les paupières s'étaient baissées brusquement.

Il n'avait rien vu, rien surpris de cette hjùue.

Hélène avait simplement répondu :

— Je suis prête... Dans un mois je serai sa femme 1

Elle s'attendait, de son côté, à quelque tentative de Martial et le visage inquiet, l'allure nerveuse du jeune homme lui disaient que l'heure était proche.

Ce fut devant Savinien qu'il s'expliqua :

— Hélène, lui dit-il, vous savei que de-

Puis longtemps ]'e vous aime. Je ne vous ^i ri6° laissé ignorer de l'état de mon cœur. Je n'ai pas de plus ardent désir Que de vous nommer ma lemme.

Bientôt, dans quelques semaines, l'e vais être obligé de quitter Landepereuse. Me laiseerez-vous partir, Hélène, sans me laisser, du moins, l'espérance que vous me rappelerez bientôt t Ne serez-vous pas touché© par la grandeur de mon affection î J'ai souffert beaucoup depuis mon retour à Landepereuse, j'ai souffert de ne pouv^oi^* obtenir de vous une parole qui me prouvât que vous n'étiez point indifférente à naa tendresse. .....n'aurez-

vous poin pitié de mon angoisse ?...

Elle lui tendit la main silencieusement.

Si résolue qu'elle fût,son cœur se révoltait à la pensée de tromper cet homme, —son cœur devenu meilleur et plus compatissant depuis qu'il avait connu le repentir, — à la pensée de le tromper et de le faire servir à sa vengeance .

Mais cette vengeance elle le savait, serait approuvée plus tard par Martial lui-même.

Par Martial qui ne pourrait reprocher à Hélène d'avoir voulu châtier le meurtrier de Richardier et de Renaud.

Ce qu'il fallait, avant tout, c'était endormir les soupçons et la surveillance de Savinien.

£t elle ne pouvait mieux qu'en paraissant accepter l'idée de ce mariage, quitte à le rompre au moment où il deviendrait indissoluble.

A ce moment, la douleur des crimes qu'on lui révélerait.

Et si son amour brisé couvrait de ruines son cœur, le mépris et l'épouvante de cette famille d'Albaron, si funeste à la sienne, balayeraient bientôt tout ces regrets et tous ces rêves d'un bonheur impossible.

Martial avait pris les mains de la jeune fille.

— Les objections que je vous ai faites jadis, dit celle-ci, je vous les renouvelle aujourd'hui.

— Je n'en ai pas tenu compte alors.

Kien n'est changé en moi et je n'en

tiendrai pas compte en ce moment. Je

vous demande seulement de répondre

un peu à l'amour que je vous porte. Je tâcherai que vous m'aimiez davantage

lorsque vous me connaîtrez mieux

Hélène lui serra doucement les mains.

— Est-ce uns promesse ? dit-il en souriant. . . Eàtce une réponse ?

Et il désignait les doigts de la jeune fille légèrement contractés autour des siens.

—Oui, dit-elle c'est une promesse.

Martial pâlit de son trop grand bonheur.

Et il porta les mains d'Hélène à ses lèvres.

Ces mains pourtant étaient glacée8,agitées de frissons.

Il s'en inquiéta.

— Qu'avez-vDus Hélène ? On dirait que vous souffrez ?

Elle secoua la tête.

Entre elle et ce pauvre garçon qu'elle trompait venait d'apparaître soudainement la figure de Noël Labarthe.

Elle avait trompé Noël en lui faisant croire qu'elle ne l'aimait plus.

Elle trompait maintenant Martial en le laissant croire qu'elle l'aimait.

Et elle souffrait doublement, cruellement.

Elle souffrait de ces deux mensonges.

Savinien l'observait et comprenait.

Ce fut lui qui la sauva.

— Hélène a combattu longtemps, Martial, avant de vous laisser voir qu'elle vous aime. J'ai assisté à ses luttes, j'en ai été souvent le confident. Aujourd'hui qu'elle a été faible enfin contre son cœur, ne soyez pas surpris de son émotion La trop complète joie fait

souffrir, aussi...

—Est-ce vrai, Hélène î dit-il éperdu.

Elle s'était assise, à bout de forces.

Il se mit à genoux devant elle...

Discrètement, sachant bien maintenant que la partie était gagnée et qu'il n'avait plus rien à craindre de la résistance de sa cousine, Savinien partit, les laissant seuls.

Et même, dans sa pleine confiance il ne se cacha point, ne se rapprocha pas de la porte pour écouter?

Il alluma une cigarette et se promena dans les champs .

Martial murmurait :

— Hélène, je ne puis croire à mon

bonheur Hélène, parlez, afin que

l'e ne prenne pas tout ce qui se passe pour un rêve... Hélène, est-il vrai que vous sere» à moi ?

£t pendant longtemps il lui parla ainsi, lui disant que tout ce qu'il avait souôert de ce qu'il voyait chez elle d*indiflférence pour lui.

Elle l'écoutait les yeux fermés, presque impassible.

Elle lui abandonna seulement ses malus.

Ses mains toujours glacées ! !

Elle n'osait pas le regarder dans la crainte qu'il ne lût dans le regard son mensonge 1

Il vit, enfin, malgré son exaltation, malgré i'aflolement de son amour et de son bonheur, qu'elle répondait à peine à ce qu'il disait.

Il vit combien elle était pâle.

Il vit qu'il y avait, répandus sur ce beau visage si noble^ d'une grâce souveraine, une sorte d'épouvante qu'elle essayait de surmonter.

H s'en inquiéta.

iSon cœur ee serra tout à coup.

— Hélène ! dit-il dans un cri.

Elle releva les paupières

Ses yeux étaient brillants de larmes.

— Hélène ! Vous souffrez ! Hélène, vous ne m'aimez pas ! Hélène 1 Hélènel vous venez de vous faire violence en me laissant croire que vous m'aimez.

Elle secoua la tête.

Il fallait qu'elle mentît de nouveau*

— Si je suis quelque jour votre fem* me, Martial, dit-elle, vous n'aurez pas» je vous le jure, d'affection plus tendre» plus dévouée que la mienne et plus prêle à tous les sacrifices que votre bonheur rendrait peut-être nécessaires.

— Alors ces larmes, Hélène ! Ces larmes, pourquoi 1

— Parce que j'ai des pressentiments de malheur, Martial, contre lesquels je ne peux me défendre... Je ne suis pas superstitieuse et cependant quelque chose me dit que je ne serai jamais votre femme et qu'au contraire une gran-

de tristesse venant de moi brisera votre cœur...

Hélas je le voudrais !

— D'où viendrait le malheur que vous redoutez ? Est il en mon pouvoir de l'écarter ? Parlez, Hélène, parlez I

Mais elle ne pouvait, elle ne voulait rien dire.

Elle ajouta seulement :

— Il eût mieux valu pour vous, comme pour moi, que nous ne nous fussions jamais connus Et il vaudrait mieux

m'oublier, vous éloigner, croire que je suis morte ....

— Hélène !... partir, vous oublier...

malgré ce que vous venez de me dire. . malgré votre amour

— Oui... malgré mon. ..mon amour !...

—Jamais î cela, jamais ! Vos terreurs sont enfantines. Le bonheur viendra en nous de vous et de moi. .Te ne vous demandais et ne vous demande qu'une

chose : Aimez-moi ! Le reste me

regarde

Alors elle n'osa plus lui donner d'inquiétude et elle écouta navrée, dans un poignant désespoir, toutes les folie'j de rêves et d'avenir qui tombaient de son cœur trop plein.

Ce fut ainsi tous les jours ; tous les jours recommencèrent les mêmes scè- De3 où Martial parlait de son amour et faisait avec elle des projets de vie heureuse.

On sut bientôt, un peu partout, qu'il y aurait, avant longtemps, un mariage à Landepereuse.

Et un jour que Noël Labarthe vint aux Rouches. cette nouvelle arriva jusqu'à lui.

Elle le laissa incrédule, tout d'abord.

Cela était si invraisemblable, vraiment.

Eât-ce qu'il était possible qu'Hélène eût oublié, en quelques jours, l'amour, dont il avait reçu l'aveu.

Qu'elle eût jugé tout mariage avec Noël difficile après la révélation qui taisait de Gorges Gordon un forçat contumace, cela, Noël le comprenait.

Mais que, allègrement, de gaieté de cœur, presque au lendemain de cette scène, Hélène consentit à devenir la femme d'un autre, cela, non, il ne le croirait jamais.

Et pourtant il fallut bien le croire.

Un jour il ne douta plus.

Colpertée d'abord d'oreille en oreille, la nouvelle, maintenant, était publique.

Hélène allait être la femme de Martial.

Noël se sentit devenir fou.

Qu'est-ce que cela voulait dire î Alors, il était donc le jouet de cette jeune fille. Cet amour avoué, n'existait pas. ..Qui sait si par une infâme comédie, elle, n'avait pas voulu, tout simplement surexciter la passion de Martial avec de la jalousie ?

£t son but atteint, elle n'avait pas hésité à se séparer de Noëi comme on se sépare d'un objet inutile, embarrassant désormais dans la vie ?

En vam, il se débattait contre ses pensées.

Elles revenaient victorieuses, apportant avec elle la conviction qu'on avait brisé sa vie et abusé de sa tendresse.

Alors en lui, une sourde, effrayante colère 1 lin lui en ce garçon doux et refléchi, le désir de vengeance naissait !

Se venger d'elle, la misérable de qui venait toute sa souffrance î

Se venger de lui aussi qui se substituait à son bonheur.

11 essaya de rencontrer Hélène, mais Hélène devinait sans doute ces tumultueux sentunents, et le redoutable état de cette âme. Hélène le fuyait, se dérobait à lui.

Dans ses jours de liberté, toutes les fois qu'il pouvait s'échapper d'Orléans, au lieu de se rendre à Blois et d'aller consoler Jean Vandale dont le procès s'instruisait et dont il recevait parfois des lettres attristées, il passait toutes ses heures aux alentours de Landepereuse, guettant le château, ou de là, parfois, s'en allant rôder aux alentours des Basses-Béuyères, espérant ici ou là rencontrer Hélène.

La jeune fille demeura invisible.

Et il allait repartir uu soir, sans l'avoir vue, n'osant se présenter au château, lorsque soudain et par hasard, il se trouva devaLt elle.

Avant qu'elle eût fait un mouvement avant qu'elle eût pu essayer de s'échap-

per, il s'était élancé et lai avait pris les mains.

Il les serrait à les briser.

Mais elle ne se plaignait pas.

Elle gardait les yeux baissés et son beau visage était d'une pâleur mortelle.

— Vous êtes une menteuse I vous êtes une infâme !

— Noël ! dit la jeune fille demi morte d'effroi.

— Vous avez joué avec moi une misérable comédie à laquelle je me suis laissé prendre Et vous n'aviez pas

d'autre but que de vous faire épouser, non point par un garçon honnête et pauvre, qui vous eût aimée sans vous laire riche, mais par un homme qui vous apporte une fortune de roi ! Vous

êtes une créature digne de mépris

et je vous méprise, oui, je vous méprise avec toute la force de l'amour immense que j'avais pour vous !

Et comme elle se taisait, il lui secouait les bras rudement.

— Répondez ! mais répondez donc !

— Que vous dirai-je ?

— Je veux que vous reconnaissiez,avec moi, que vous m'avez troaipé !...

— Je vous ai trompé ! dit-elle.

— Vous vous êtes iouée de moi !

— Je me su's jouée de vous.

— Je veux que vous reconnaissiez que vous êtes une infâme.

— Je suis une infâme, pour vous, je le reconnais.

— Une menteuse et une misérable !

—Je suis tout cela et j'ai mérité votre mépris Aiaintenant que

tout est fini entre nous, laïasez-moi, je vous prie, lâchez mes mains, laissez-moi partir.

— Non, non, pas encore , dit-il,

au comble de la rage jalouse, dans une

folie de desespoir Non, non, je veux

me rassasier de la fausseté de tes yeux que je trouvais si beaux, si loyaux, où il me semblait que ne pouvait entrer aucune mauvaise pensée Je me veux

rassasier de regarder tes lèvres, tes lèvres que j'aimais tant et desquelles sont tombées tant de paroles mensongères I Et je veux garder dans mes mains, encore, tes mains dont j'ai senti l'étreinte

si souvent, l'étreinte menteuse Ah

misérable ! misérable ! toi qui, joyeusement, me fais ainsi souffrir.

Et tout à COUD, la repoussant.

— Car tu savais que j'allais souffrir.

— <^ui, ie le savais !

— Tu n'allais pas au hasard. Tout cela était réfléchi en toi I Tout cela avait un but.

—Oui.

— La fortune ?

— Je l'avoue 1

—Si j'avais été riche, tu m'eusses épousé !

Elle, mourante, montait le calvaire de la honte et torturée, certes, plus que cet homme.

— J'eusse choisi le plus riche entre vous deux !

n eut un rire nerveux.

Mais ce dernier mot, cependant, sembla le ralmer.

Va-t-en ! Va-t-en I

—Oui, .je m'en irai mais soyez juste et reconnaipsez du moins que j'avais tout fait nour éviter cette rencontre.

—Parbleu ! C'est naturel vous

aviez nenr que je ne vous jette mon mépris à la face

Elle dit très bas, à bout de forces :

— Non, l'avais peur, surtout, de voir votre souffrance. Je ne redoutais pas votre colère

C'est à peine s'il l'entendit.

Il murmura, méprisant :

— Alors, que redoutiez vous î

— Vos larmes !

11 haussa les épaules.

Son rire devint insultant.

Mais tout à coup il se tut effaré, devant la jeune fille.

Celle-ci venait d'étendre les bras en avant comme pour se retenir.

Et elle était tombée, évanouie, sans un soupir, sans une plainte.

Elle restait aux pieds de Noël, pareille à une morte.

Il la contempla Ion ornement, partagé entre l'envie de s'enfuir bien loin de celle d'où venait sa peine, et un peu de pitié qui montait à son cœur.

Elle était si pâle !...

U mit les doigts sur le front, sur les mains, sur les lèvres, sur les yeux.

Les yeux étaient clos, comme pour toujours.

Et le front, les mains; les lèvres, tout était de glace.

Alors il la prit entre ses bras et alla jusqu'au ruisseau qui coulait dans le parc sous un lit de feuilles mortes.

Il y puisa, la fit revenir à elle.

Son évanouissement dura longtemps.

Et agenouillé auprès de ce joli corps qui l'avait tant fait rêver, il l'admirait dans le paroxysme de son mépris, de son désespoir, et de son amour aussi, hélas I Car il sentait bien que, malgré tout, il l'aimait encore 1

Elle était étendue dans l'herbe humide et froide, un bras replié sous la tête.

Il appela doucement :

— Hélène ! revenez à vous ! Eevenez à la vie, Hélène !

Mais elle ne répondait pas.

Il lui reprit les maina, non plus pour les briser ainsi que tout à l'heure dans l'étreinte de sa colère, mais pour essayer de les réchauff*er.

Et il murmura :

— Comme elle est belle même dans cette pâleur de morte et comme je l'aime !

Et il se pencha pour l'admirer de plus près.

Il porta les mains à ses lèvres.

Il y appuya un baiser léger.

Aucun tressaillement ne lui répondit- Il se pencha encore.

Et ses lèvres étaient tout près de son front, et ses cheveux en désordre, dont les lourds bandeaux se déroulaient.

Et la tentation fut plus forte.

L'amour fut plus fort que le mépris, que le ressentiment, que la colère.

Les lèvres rejoignirent les cheveux.

Elles y |;restèrent longtemps, comme perdues, enfouies, respirant une dernière fois le parfun de la femme aimée, aimée malgré tout, de qui eût pu venir tant de bonheur, et de qui venait tant de mai 1

Mais tout à coup il se releva.

Elle venait de faire un mouvement.

Ses mains s'étaient tendues.

Un peu de rose était apparu à ses

joues 'f la vie reprenait possession de ce joli corps.

Alors, il s'enfuit, ne voulant pas lui montrer sa faiblesse, honteux de lui-mê* me, honteux de l'aimer encore, et il disparut dans les arbras.

Mais Hélène restait étendue, les yeux grands ouverts .

Déjà depuis quelques secondes, la vie ^tait revenue en elle ] depuis quelques secondes, si elle gardait obstinément les paupières closes, s'astraignant à ne donner à Noël aucun soupçon, c'est par ce qu'elle venait d'être infiniment heuheureuse, heureuse pour la dernière fois de sa vie sans doute !

Elle avait voulu recevoir ces caresses qu'il croyait ne donner qu'à une insensible !

La douce étreinte des mains brûlantes de Noël lui avait fait remonter un peu

de chaleur au cœur les baisers sur

les doigts... les baisers dans les cheveux l'avait jetée dans une volupté délicieuse, dans une langueur d'amour, qui en ce moment lui enlevait toute force et toute énergie.

Et si Noël ne se fût point enfui, s'il était resté là quelques minutes encore, elle n'eût point combattu plus longtemps contre elle-même.

Elle se fut jetée dans les bras du jeune homme.

Et elle lui lui aurait dit :

— Je t'aime. ... je t'ai toujours ardemment aimé fais de moi ce que tu

veux ! . .

Mais il était parti, ne soupçonnant rien.

Quand elle fut plus calme, elle se dit que cela valait mieux ainsi, que cetts scène de reproches, elle devait s'y attendre, et que maintenant Noël pren.

drait son parti du mariage de Martial.

Elle revint à Landepereuse.

Noël était rentré aux Rouches.

n repartit le même soir pour Orléans, sans aller embrasser son père.

11 repartit, se disant :

^^amais plus je ne reviendrai aux Bouches I Je ne ne veux plusme trouver en présence d'Hélène 1 je ne veux plus courir le risque de la rencontrer.

Et le dimanche suivant, il se retrou, vait aux Rouches.

n la cherchait , mais vainement.

Il était encore grisé des baisers qu'ils lui avait donnés, grisé da parfam de ses cheveux où ses lèvres s'étaient tenues si longtemps.

Mais elle se déroba, désormais, à toute rencontre.

Alors, il se rendit à Landepereuse,

Et là, il demanda à parler à Martial Richardier.

Martial se présenta à lui aussitôt.

Le jeune homme avait sans doute le pressentiment de quelque querelle, car en abordant le fils adoptif de Jean Vandale, il ne témoigna d'aucune marque de cette amitié qui jadis les avait au premier jour rapprochée l'un de l'autre.

Et tous deux, très émus, restèrent un moment silencieux.

Leur intimité avait été si complète qu'ils en avaient fini par se tutoyer comme deux frères, dans l'abandon charmant de leurs confidences et de leurs rêves.

Mais l'amour avait passé.

L'intimité n'existait plus.

Ils étaient rivaux, prêts à se haïr peut-être.

—Monsieur, je vous écoute dit Mai^ tial.

—Veuillez me permettre une question.

—Faites bien que que je la devine.

—Est-ce que vous êtes fiancé à Mlle Hélène d' Al baron?

— Cela est vrai.

—Nous avons vécu trop près l'un de l'autre et pendant trop longtemps pour que voua n'ayez pas remarqué que ie l'aime. "'

—Je pourrais vous faire la même observation J'aime depuis longtemps

Mlle d'Albaron et vous n'êtes pas sans l'avoir remarqué.

— Etes-vous sûr d'être aimé d'elle.

— Que vous importe.

—Répondez. moi, dit Noël d'une voix sourde, car vous voyez que je souffre et

que j'ai peine à contenir Je voudrais

rester calme, je vous le jure, oui, je le voudrais.

—Je répondrai : Penzez-vous que Mlle d*Albaron m'épouserait eans amour ?...

Et si voua le pensez, oseriez-vous, en me le disant, lui faire cet outrage î

Je ne saîs où est Poutrage,monsieur.

Tous les jours on voit des mariages où

l'amour n'entre pour rien où le rêve

d'une fortune facilement conquise tient lieu de tout.

—Monsieur, vous insultez Hélène.

— Hélène ne vous aime pas,

— Prétendez-vous ?

—Oui J'ai reçu son aveu d'amour,

et je veux savoir, entendez-vous, je veux savoir pourquoi, subitement, sans raison, elle s'éloigne de moi pour venir à vous...

— Hélène est libre ......

Mais la jalousie, la jalousie terrible avait mordu Martial Eichardier au cœur. ^

Et sans laisser à Noël le temps de repondre :

— Ainsi, elle vous aime ?

—Oui.

—Elle vous aime peut-être encore ?

— Peut-être.

— Alors, vous comprenez que, puisque tous deux nous prétendons à cet amour, puisque tous deux nous sommes convaincus que nous y avons des droits

c'est une querelle de mort l'un de

nous deux est de trop.

— Ma visite n'a pas d'autre but que de vous faire comprendre....

— C'est compris.

Nous nous battrons.

A l'arme que vous choisirez ou que

le sort décidera, peu m'importe. Je ne vous demande qu'une chose ; mon ma' riage doit avoir lieu dans quinze jours. . Je suis obligé de m'absenter dès demain pour terminer à Paris quelques affaires Je dois aller en outre à Breste où est mon régiment et tâcher d'obtenir une prolongation de congé de deux semaines. Ces deux voyages exigeront quatre et peut-être cinq jours.. .au plus... Vous m'attendrez cinq jours...

—Je vous attendrai.

Adieu, monsieur.

— Adieu !

lia repentie

Depuis longtemps, Hélène nourrissait un projet, entretenait un rêve.

Elle voulait rentrer en possession de la lettre échangée entre elle et Savinien.

Il lui semblait que si elle pouvait s'emparer de cette lettre et la détruire et en disperser les cendres, elle serait moins coupable et surtout on l'accuserait moins.

Cette chose tangible qu'était cette lettre l'eârayait avec juste raison car bien qu'elle n'eût rien commis des crimes dont la responsabilitéjpour l'exécu.

tion comme la pensée même, retombait sur Savinien, cependait les termes de cette lettre funeste étaient si graves et si précis qu'en dépit de son innocence elle paraîtrait coupable à tous ceux qui la liraient.

Et c'était elle qui avait eu l'idée de cette lettre !

C'était elle qui l'avait conçue, dictée, parce qu'elle craignait quelque faiblesse du caractère de Savinien.

Ah ! comme elle se repentait I

Vraiment, elle était donc frappée de follie en ce temps pour donner à cet homme une arme aussi redoutable 1

Elle avait désiré se garantir contre lui.

Et c'était elle qui était menacée !

C'est qu'elle n'aimait point, alors 1 Elle restait l'orgueilleuse créature dont l'imagination pleine de rancune, surchauffée de haine enfantait des rêves de fortune et de toute-puissance.

Aujourd'hui son cœur était faible.

Elle avait soif du pardon.

Ah ! comme elle avait vécu de tristes et lourdes nuits avec le gouvenir de cette lettre !

Comme celle-ci avait pesé de toutes ses phrases effrayantes sur sa pensée,sur son âme ! !

Et des sanglots montent à sa gorge, l'étoufient.

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! pardonnezmoi !

** Près de nous, à Landepereuse, est

** une colossale fortane dont la posses- " sion nous redonnerait le rang auquel ** nous avons le droit de prétendre. Il " nous faut cette fortune. Nous vou- " Ions la conquérir. Tu m'y aideras '* avec ta force et ton intelligence <» d'homme. Je t'y aiderai, avec ma " ruse de femme. Ecris-moi pareille, lettre et signe.

Et elle avait signé !

Et la lettre tout entière était de son écriture î

Que de fois elle l'avait relue, aussi pour essayer d'y découvrir quelque chose qui ferait naître de l'indécision, de l'incertitude

Mais elle avait tout prévu, hélas 7 Et c'était, cela, une formidable preuve contre elle-même, si elle accusait un jour Savinien, puisque c'était une preuve de sa complicité avec l'aventurier.

Que de fois elle l'avait relue !

*' Savinien, il faut entre nous quel- " que chose qui nous lie et qui soit, au " besoin, une menace de l'un sur l'au- " tre. Garde cette lettre et si jamais tu *' crains que je ne manque à la parole *' donnée, sers-toi d'elle contre moi. De- " vaut elle je ne pourrai nier ce qui est " ce que nous avons juré de faire, quels *' que soient les obstacles que nous de- " vions recontrer et quels que soient les *• crimes à commettre pour surmonter *' ces obstacles. Toi et moi nous avons (< horreur de la misère où nous sommes, '* qui nous a aigris et nous a rendus mau- " vais-Près de nous à Landepereuse, est " une colossale fortune... "

Hélène pour la centième fois la relisait.

Non, impossible de s'y méprendre.

C'était bien ime association fondée sur im but que l'on cachait pas, et cimenté par des crimes, même qui avaient été prévus 1 . . . .

Eât-il possible qu'elle ait rêvé cela, écrit cela, signé cela ?

Elle a horreur d'elle-même.

Ses yeux sont hagards, fous de terreur.

Ses mains tremblent et la feuille mortelle s'y agite avec un frisson, roule courant nerFCux de l'épouvante qui secoue la jeune fille misérablement.

Elle relit cela.

C'était cela qu'elle voulait avoir, à tout prix, parce qu'elle redoutait que ce papier ne tombât entre les mains de celui qu'elle aimait 1

Elle acceptait tout.

Qu'il eût pour elle de la haine, que son ardent amour, si profond, se changeât en aversion non moins profonde, soit î

Qu'il lui fit des reproches sur son mensonge, et l'accusât de s'être jouée de cet amour, soit !

Mais du moins, qa'il ne connût jamais, jamais, cette dégradation du passé à laquelle elle était descendue !

Qu'il ne lût jamais, jamais, cette lettre .qui l'accu8ait,elle comme l'autre, et qui lui eût inspiré du dégoût et une insurmontable horreur I

Cela non, elle ne le voulait pas 1

Car, en tout cela, c'était à Noël qu'eK le pensait, non à Marguerite ou à Martial.

A Noël Labarthe, seul.

Et voilà pourquoi elle se ^disait dans une rage de terreur et d'impatience en relisant le papier fatal :

— Il me faut cette lettre ! Il me la faut?

Mais où est. elle ?

Où 1 dans quelle cachette mystérieuse Savinien l'avait-il placée, hors de toute atteinte ?

Elle ne le savait.

Elle-même la gardait cette lettre, toujours sur elle, ne la quittait jamais, ayant peur de la perdre et de la voir tomber entre des mains étrangères.

Savinien devait en laire autant.

Comment le savoir î

Une seule fois U avait fait allusion à la lettre dans une scène que nous avons rapportée.

Depuis, il n'en avait plus parlé.

Elle avait bien eu l'intention de lui dire :

—Tu vois que je t'ai obéi en tout et que j'ai sacrifié mon amour à notre fortune Rends-moi cette lettre qui

est inutile aujourd'hui que je suis à la veille d'être la femme ae Martial Richardier.

Elle avait su lui inspirer tant de con-

fiance, dans la triste comédie qu'elle jouait depuis quelque temps, qu'il ne se fût points défié, peut-être !

Peut-être eût- il rendu cette lettre !

Le but était atteint et selon leurs conventions, ces deux feuilles qui les liaient l'un à l'autre si étroitement devaient être détruites.

Mais elle n'osa.

La lui réclamer, n'était-ce pas éveiller ses soupçons 1

N'avait-eile pas plus de chances en essayant tout d'abord de s'en emparer par la ruse ?

Et si la ruse ne réussissait pas, elle aurait toujours le temps de la lui demander et de faire auprès de lui cette suprême tentative.

C'était à cela, à ce but unique, qu'elle tendait depuis la mort de Renaud, depuis qu'elle avait résolu de punir le misérable

Elle avait changé peu à peu ses habitudes.

Pendant que vivait Renaud, et depuis le mariage de son frère avec Margot, elle avait vécu à Landepereuse.

Après la mort de Renaud,elle y vécut encore.

Mais au lieu de rester des semaines, des mois, sans paraître aux Basses-Bruyère, à présent elle y revenait.

C'était là que demeurait Savinien.

C'était là que peut-être, en quelque coin, il avait caché la letre terrible.

Et elle voulait profiter de toutes les occasions pour l'y chercher et pour l'y découvrir î...

La domestique de Savinien ne prenait nul souci de la jeune fille et ne songeait guère à s'occuper de ce qu'elle taisait au Basses-Bruyères.

Alors, toutes les fois qu'elle y vint, pendant l'absence de l'aventurier, Hélène parcourut les chambres, ouvrant les meubles, ne laissant aucun coin où elle ne passât de longues minutes dans une inspection attentive.

L'aventurier ne l'avait pas cachée sans doute, car tous les meubles étaient ouverts tous les tiroirs étaient béants et vides 1

Au bout de quelques jours de cet espionnage, elle fut convaincue que Savi-

nien devait garder la lettre dans son portefeuille.

Et son portefeuille ne le quittait pas.

N'en faisait-elle pas autant de son côté ?

Alors toute son attention se tourna vers ce détail.

Ne l'abandonnerait-il donc jamais ce carnet î

Est-ce qu'elle-même, à plusieurs reprises, rarement il vrai, n'avait pas oubUé le sien ?

Et pareil oubli ne pouvait-il arriver à Savinien î

Lorsqu'il partait pour la chasse, par exemple, est-ce Qu'il emportait son carnet ?

Et ne le laisserait-il pas dans ses vêtements à la maison, au lieu de risquer de le perdre dans ses courses à travers la campagne ?

Peut-être.

Savinien chassait beaucoup.

Des occasions fréquentes étaient, de cette façon, offertes à Hélène.

Ce fut vainement qu'elle essaya d'en profiter.

Il sembliat que Savinien avait tout prévu, se doutait de toutes les tentatives, prévoyait tous les pièges, déjouait toutes les ruses.

Vainement guetta-t-elle toutes ses sortie elle ne put rien trouver.

Elle se dit qu'en employant ces armes contre Savinien elle serait toujours vaincue.

Savinien avait une intelligence extra* ordinaire de ces sortes d'intrigues.

Que pouvait-elle contre lui ?

— Déjà maintes fois, n'avait-elle pas constaté son impuissance à se révolter ?

Elle ne fit plus aucune tentative.

Mais elle n'hésitait* pas, cependant.

Son repentir n'en était pas moins profond,moins vrai,et son désir- de vengeance moins grand.

Ce qu'elle aurait voulu, c'eût été de point, aux yeux de Martial et de Noël, de Noël avant tout, paraître si méprisable !

Elle voyait bien que c'était impossible.

Dès lors, le sacrifice complet, elle le ferait...

Ce mariage avec Martial ne s'accomplirait pas, certes La triste comédie qu*elle avait jouée n'avait jamais ©u d'autre but, dans sa pensée, que d'endormir la défiance de Savinien.

Mais au moment d'en arriver au terrible dénouement qu'elle prévoyait, elle hésita.

Elle craignait seulement de n'être pas suffisamment armé econtreîlui, lorsqu'elle viendrait l'accuser... Elle craignait que cet esprit audacieux, souple, fertile en inventions, ne se sauvât aisément des dangers qu'elle voulait lui faire courir.

Seule contre lui, dans cette lutte, était-elle de taille ?

Ce fut en ces heures d'hésitation qu'un matin Savinien l'aborda, l'air préoccupé et mécontent.

Elle prévit qaeiqu? crage et se tint prêt.

Il l'entraîna dans sa chambre.

— Viens, viens vite

— Que veux-tu de moi J — Il se passe des choses graves.

C'était le lendemain du jour où aavait eu lieu l'altercation entre Martial et Noël Labarthe.

Martial, suivant la nouvelle qu'il en avait donnée, était parti le matin même pour Paris. De là, il devait se rendre à Brest. Et c'était à son retour de Brest que les deux jeunes gens devaient se battre.

— Ainsi tu ne sais rien ?

— Quoi donc 1 fit- elle, surprise, elle» même vaguement inquiète.

— Au fait, tu ne peux savoir... On ne raconte pas ces sortes d'affaires aux femmes.

— De quoi s'agit-il... Ne peux-tu me dire î — Oui. .Il s'agit d'un duel...

Hélène pâlit.

— ïu comprends, n'est-ce pas ?

— Martial et Noël se sont querellés î — Justement. Et ils se batteront Mais Martial est parti...

—Noël attend son retour. C'est chose entendue...

— Ah I mon Dieu, mon Dieu ! mur-

mura-t-elle Ils veulent se battre

à cause de moi à cause de

moi !...

— Et un duel sérieux, sois-en persuadée.

— Un duel.. .à mort...

— Oui, il y aura mort d'homme, c'est probable. Ces deux garçoas t'aiment follement Ils sont jaloux. Ils vont se haïr ferme. L'un des deux mourra.

— A cause de moi I mon Dieu, murmura-t-elle.

Il dit, galamment :

— Tu en vaux bien la peine. et

pour ma part, si jamais j'avais été amoureuxde tji, j'aurais châtié rudement celui qui m'eût disputé ta conquête, — Comment as-tu appris î ' — C'est bien simple. Martial aura besoin de deux témoins. En moi, il en avait un tout trouvé. Il m'a mis au courant, avant son départ, en me donnant l'adresse de quelques officiers de ses amis, en garnison à Tours. Je me suis chargé de lui trouver deux témoins et j'ai refusé de le seconder en cette affaire Je lui ai fait comprendre

que ma situation vis-à-vis de Noël Labarthe, dont j'ai fait arrêter le père adoptif, était trop délicate et que je ne pouvais me mêler à une querelle dont, en somme, j'étais la première cause.

Martial s'est facilement rendu à mes raisons. Le duel aura donc lieu sans moi, mais j'en connais l'histoire. Et je te le repète, il y aura mort d'homme...

— Ils se sont insultés ?

^ — Non pas. Très calmes au contraire, discutant leur haine en gens qui ont profondément réfléchi avant de prendre une résolution. Cela est beaucoup plus sérieux qu'une insulte.

— Que faire ? que faire ?

— Je n'en sais rien. Je ne te donnerai pas de conseil. Et pour la première fois de ma vie, je suis indécis, dérouté. Je n'avais pas prévu ce contretemps...

C'est un coup de dés qui se prépare

poumons Si Martial est frappé

adieu nos projets. . . .adieu ton mariage.. . .Voilà pourquoi je suis venu t'avertir tout de suite Il ne faut pas

laisser jouer cette partie ! L'enjeu est trop gros pour nous et si nous perdions, ce serait la misère pour le reste de notre vie, ma petite Il ne

faut pas que ce duel ait lieu, tu m'entends...

— Mais que puis- je faire ? Comment l'empêcher ?

— Je l'ignore Cherche un moyen

Dans ces sortes d'affaires les femmes

ont souvent des idées de génie Tu

trouveras, j'en suis certain, tu trouveras Ils se battent à cause de toi Empêche-les de se battre Voilà tout.

Elle ee tordait les mams, éperdue.

Il se dirigea vers la porte.

—Du reste, tu as quatre jours pour réfléchir !

Tout à coup, elle releva la tête, très pâle, les yeux creusés.

— Eh bien 1 soit, j'empêcherai ce duel

— Tu as un moyen ?

— Peut-être.

—Je te le disais bien I Conte-moi ça.

Et il se rapprochait,

— î»jon. Je veux rester libre de mes actes. J'empêcherai cette rencontre, je te le jure.

— Tu ne veux pas me dire comment tu t'y prendras.

—Non . . Et je ne veux pas que tu m'interroges

Il hésita et son regard dur et brillant enveloppa Hélène d'un soupçon.

Est-ce qu'elle le trahissait 1

A quoi songeait -elle 2

Elle devina.

Tu redoutes, ce duel, n'est-ce pas

dit-elle.

—Comme un grand malheur pour nous. .

—Eh bien I je te jure que Martial et Noël ne se battront pas Que veuxtu de plus ? Et que t'importe le moyen qui me Eervira 1

11 restait indécis, les sourcils froncés.

Puis il haussa les épaules.

Au fait, tu as raison .... Je te laisse

libre Le principal pour nous, c'est

qu'ils ne s'égorgent point !

Et il partit.

Mais en descendant l'escalier, il s'arrêta rêveur.

Et il se disait.

— Elle manigance quel que Jchose. . . .

mais quoi ? l,,^

Certes, elle l'empêcherait, ce duel. C'était bien trop, hélas ! des ^crimes commis. Elle ne voulait pas que, pour la troisième, il y eût mort d'homme...

Quel moyen elle emploierait ? avait demandé Savinien.

Un moyen héroïque et qui l'eût^épouvanté, s'il l'avait connu : ces deux hommes se battaient pour elle, jaloux, jusqu'à la haine, de son amour et de son sourire.

Se battraient-ils encore lorsqu'ils apprendraient pour quelle femme, méprisable et indigne d'eux, ils allaient s'en-

tre-tuer ? Et de deux rivaux, de

deux adversaires, de deux ennemis, ne deviendraient -ils pas deux frères, confondant leurs regrets, leurs larmes, leur mépris de la créature avilie pour laquelle le sang avait failli être répandu ?

Elle n'en doutait pas et voilà pourquoi elle était eûre d'empêcher ce duel, en faisant le sacrifice d'elle-même.

Mais il fallait se hâter.

Il fallait qu'avant quatre jours elle eût pris une décision, qu'avant quatre jours toute la vérité leur fût connue, et que le sacrifice fut consommé.

Un homme existait qui seul, parmi tous avait deviné l'intrigue de Savinien et ses crimes.

Un homme existait que Savinien redoutait, qui avait su effrayer un jour l'aventurier, mais dont l'aventurier s'était débarrassé par une idée de génie.

Cet homme, c'était Jean Vandale.

Cet homme ne pouvait plus rien contre le misérable puisqu'il était en prison, condamné à l'inaction, à l'impuissance.

Mais s'il trouvait une aide venue du dehors 7

S'il trouvait une âme, sœur de son âme, épousant sa haine, sa soif de châtiment.

S'il trouvait un complice.

Si Hélène allait à lui et forte de ce qu'elle savait, des confidences qu'elle avait reçues de Savinien, décidée à se

perdre mais en perdant l'aventurier, si elle allait à Jean Vandale et lui disait à genoux, les raains jointes en implorant son pardon :

— J'ai été coupable dans mes pensées Vous avez été jadis vous même coupable dans vos actes. A votre repentir et à vos remords, je viens joindre mes remords et mon repentir. Vous avea été vaincu par cet homme, plus fort que vmis, parce qu'il n'a pas de scrupules et parce qu'il ne recule devant aucun forfait j je viens, moi, vous donner l'occasion de le

vraincre à votre tour Vous avez

vainement essayé de racheter votre passé criminel par un dévouement qui ne fut point réparti sur l'humanité tout entière, ainsi que vous l'avez fait par votre science et votre travail Vous

auriez voulu un dévouement que seule pût réclamer de vous la famille que vous avez, il y vingt ans, plongée dans un deuil si cruel. ..vous l'avez tenté et vous n'avez pas réussi, car un homme plus fort que vous, barrait votre chemin et devinait vos pensées... Moi, je viens

vous livrer cet homme Faites de lui

ce que vous voudrez... Je me perds en le perdant, mais ma vie et mon honneur ne sont rien.

Oui, elle irait à Vandale et lui dirait tout cela.

Et ce fut le jour même qu'elle partit pour Blois, se faisant accompagner par Brinquetaille,

Et comme Savinien, surpris et toujours un peu inquiet, lui demandait pour quelle raison elle se décidait si brusquement à ce voyage, elle prétexta des achats à faire.

Il voulut l'accompagner à la place de Brinquetaille.

Elle refusa.

Et pour la seconde fois, Savinien pensa :

— Il se passe quelque chose dans cette cervelle.

Il eut un moment l'envie d'insister auprès d'Hélène pour la suivre à Bloie.

De cette façon, il eût rendu inutiles les démarches mystérieuses qu'elle semblait vouloir lui cacher.

Mais il était tard.

Hélène était partie.

Et s'il y avait danger, puisqu'il était sur ses gardes, le danger n'était-il pas à demi conjuré ?

A Blois Hélène se rendit au parquet pour y demander l'autorisation de pénétrer jusqu'à Jean Vandale, dans sa prison.

La permission lui fut aisément accordée.

Et M. d'Aiguirande, prévenu, devina quelque complication et s'attendit à des événements nouveaux.

Brinquetaille fut bien un peu étonné de la démarche que tenait la fiancée de Martial.

Pourquoi voulait-elle parler au prisonnier ?

Il le lui demanda.

Elle ne pouvait lui répondre et se contenta de lui dire que bientôt, peut-être, il connaîtrait le véritable assassin de Eichardier et de Kenaud.

Elle lui recommanda en outre le secret le plus absolu sur sa visite à la prison lui faisant jurer de n'en rien dire à personne, à Martial, ni à Savinien, ni à Marguerite.

— A b'avinien ! A Savinien ! surtout avait-elle dit.

— C'est bon, c'est bon, dit Brinquetaille, on obéiraje m'en laisserais couper le cou plutôt que de dire la véri-

Il la conduisit jusqu'à la prison.

Elle entra, montra l'autorisation de visiter,

La porte se referma.

Pour Savinien, c'était le châtiment qui commençait.

Brinquetaille se promena de long en large sur la place en attendant qu'Hélène sortit.

La jeune fille attendait dans la geôle que le gardien la conduisît au parloir.

Il était allé chercher Jean Vandale.

Cinq minutes s'écoulèrent.

Il revint.

— Si vous voulez me suivre, mademoiselle ?

Elle obéit, traversa un couloir, deux ou trois galles nues, aux murailles blanchies à la chaux et tout à coup se trouva devant le prisonnier qui l'attendait

sans savoir quel était le visiteur^assis sur un banc, la tête basse, les mains entre les genoux.

Il était si absorbé que le gardien, dé- 3à, était reparti, fermant la porte et qu'Hélène attendait depuis quelques instants, sans au*il eût relevé la tête.

— Monsieur 1 dit-elle doucement.

Alors il tressaillit.

Il se dressa, aperçut Hélène, la recon^ nut.

— Vous, mademoiselle, vous ! dit-il.

— Oui, monsieur... Vous ne pouviez vous attendre à recevoir la visite d'une femme dont le cousin vous a fait arrêter..., et que vous accusez sans doute un peu comme ,lai du malheur qui vous frappe ?

Il ne répondit pas, sur ses gardes, plein de défiance.

— Vous êtes dans votre droit et je comprends votre ressentiment.

— Vous vous trompez, mademoiselle, Je n^ai pas de ressentiment,,.,,, je n'ai dans le cœur qu'une grande, très grande tristesse, M. d'Albaron a cru

faire son devoir en me dénonçant

Et je ne puis pas lui garder rancune de m'avoir accusé des deux crimes commis près de moi pendant mon séjour

à Landepereuse Puisque deux

crimes ont été commis, n'est-il pas naturel de soupçonner l'homme qui déjà une fois dans son passé s'est rendu coupable d'un crime ? Du reste, mademoiselle, ce n'est pas cette accusation qui m'eût fait arrêter et les magistrats semblent en avoir reconnu depuis longtemps

l'inanité je ne me plains donc

pas

— Vous savez, dit-elle, que je vais me marier.

—Oui.

— Avec Martial Richardier. .

— Je l'ai appris... par Noël... par Noël qui venait de me dire combien il vous aimait, .et que vous l'aimiez I...Le pauvre garçon 1 que d'illusions, et comme son désespoir a été grand... car jamais, n'est-ce pas ? jamais vous ne lui avez dit que vous l'aimiez... jamais une parole n'est tombée de vos lèvres qui a pu lui donner la folie d'une pareille espérance î

Elle dit les yeux fermés, doucement, gravement :

— Je l'aime !

— Jean Vandale eut un brusque mouvement de surprise.

Vous l'aimez et vous épouserez Martial Richardier ?

Je l'aime et je n'épouserez ni Martial ni Noël.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis indigne de Pun et de l'autre

—Ce mariage est annoncé, pourtant

Il doit avoir lieu bientôt, il me

semble, dans quelques jours peut-être.

Dans huit jours . . et le contra se signe dans cinq jours, à Landepereuse . . . • car Martial a voulu qu'il y eût un contrat.., et tient à me reconnaître une dot...

— Alors, mademoiselle, je ne comprends plus.

— Avant de vous expliquer ce que vous ne comprenez pas, j'ai autre chose à vous apprendre...

Il la regarda avec inquiétude.

— Y a-t-il longtemps que vous avez reçu la visite de Noël Labarthe ?

— Oui... bien longtemps pour moi., près de quinze jours, hélas I mais son service le retient sans doute.. .il ne peut s'absenter comme il le voudrait.

— Vous vous trompez... il s'est absenté.. il est venu aux Rouches et s'il

n'est pas venu jusqu'à Blois, c'est qu'il était trop préoccupé de me revoir et de chercher querelle à Martial..,

— Mon Dieu 1

— Et il m'a revue, moi. Je n'ai pas pu empêcher cette rencontre. J'ai subi ses reproches. Je les ai mérités Je n'avais rien à répondre... Et alors que j'avais envie de m'élancer dans ses bras et de lui crier mon amour, car je l'aime, entendez-vous, je l'aime, je ne lui montrais que froideur et indifiérence Il

m'a revue, moi, et m'a jeté à la face tout son mépris hélas, I il a revu Martial aussi... Que s'est-il passé entre eux

Je l'ignore mais il est facile de le

deviner

—Il se sont querellés î

— Et ils vont se battre

Jean Vandale joignit les mains en un geste douloureux, désespéré, impuissant

— Ils vont ge battre et je l'ai appris... Us se haïssent maintenant autant qu'ils s'aimaient — ce n'est pas banal ce

qu'ils ont résolu L'un des deuz

mourra.

Un frisson parcourut Vandale.

En une évocation brusque, il venait de voir le spectacle de son fils, de Peafant chéri, de Noël Labarthe mort la poitrine trouée sur l'herbe rougie, autour de lui de tout son sang généreux. ..

Il dit sourdement ;

— Et c'est vous mademoiselle, c'est

vous qui êtes cause de ce malheur I

Ce sont vos mensonges, ce sont vos secrètes intrigues c'est votre fatale beau-

— C'est moi !

— Alors qu'êtes-vous venue faire ici ?

Que vous ai-je fait, moi, moi, pour que vous ayez besoin de jouir de ma douleur et de mes larmes ?...Allez.vou8en !

Elle dit très bas, prête aux sacrifice, prête à tout :

— Je suis venue parce que la vie me pèse, parce que j'en ai assez de tant de mensoDges odieux de tant d'intrigues infâmes... et que mon cœur se révolte de garder plus longtemps les abominables secrets au milieu desquels je me meurs

Jean Vandale releva le front.

Ses yeux tout à coup brillèreut comme 81 une flamme intérieure — celle de l'espérance que renaissait — les eût éclairés.

Mais il se tut pourtant.

Avec l'espoir, un reste de défiance.

Si cette jeune fille était la complice de Savinien, n'était-ce pas un nouveau piège qu'on lui tendait ?

— Vous allez tout savoir, car je ne puis plus attendre. Seule, je serais inpuissante à sauver ceux que j'aime. . . . Avec vous, je les sauverai peut-être

— Ceux que vous aimez ?

. — Noël... tout d'adord, que j'aime d'un amour d'autant plus violent qu'il est sans espoir Et Martial, Martial

aussi, pour lequel j'ai une afiection profonde... une aôection fraternelle

Je ne veux pas qu'ils se battent... qu'ils s'entre- tuent à cause de moi... Je veux empêcher ce duel... Et en cela du reste je suis d'accord avec mon cousin, M.

d'Albaron.

—Ah ! M. Savinien d'Albaron, lui aussi ? dit-il, sentant s'augmenter sa défiance.

— C'est par lui que j'ai connu le duel prochain. N'est-ce pas son intérêt qu'il n'ait pas lieu î Croyez-vous par hasard, qu'il reste indifférent à mon mariage et qu'il ne fera pas tout ce qu'il pourra pour s'opposer à une rencontre dont l'issue si elle est fatale à Martial brisera les rêves de Savinien !....„

— Ses rêves ?

Moi riche, je l'enrichirai en quelques jours

— Si Martial le permet.

— Martial m'aime trop pour s'y opposer.

— Vous êtes venu à moi... Est-cepour m'apprendre ce duel seulement !

— Je suis venue parce que j'ai besoin de vous.

— De moi, prisonnier inpuissant, désespéré, et qui ne sait plus que répandre des larmes ?

— De vous, qui depuis longtempi avei deviné avec une sorte d'instinct merveilleux, d'où partait la conception des sinistres drames qui se sont déroulés à Landepereuse. . .

— Je ne sais, murmura«t-il, ce que vous voulez dire et à quoi vous faites allusion.

—Vous vous défiez, c'est trop juste !

.Allez, je vous mettrai à l'aise tout

à l'heure lorsque je vous aurai dit que je hais Savinien d'Albaron d'une haine terrible, d'une haine qui ne lui pardonnera pas, entendez-vous !

— Mais les raisons de cette haine ?

— Ah I vous les comprendrez en m'éooutant. Mais comme il faut que je gagne avant tout votre confiance, je vais entrer tout de suite au plus profond de vos préoccupations intimes en vous disant pourquoi, moi l'alliée de Savinien, je suis venue vous trouver aujourd'hui.

— Pourquoi ? dit-il froidement, gardant d'autant plus de sang-froid, d'autant plus de prudence, qu'il la voyait e'exalter davantage, singulièrement.

Elle baissa la voix de plus en plus.

— Vous qui avei si bien pénétré les projets de Savinien, croyez-vous qu'en ce moment je ne devine pas vos pensées

dit-elle Aurez vous confiance en moi

si je vous dis qu'en ce moment, en m'écoutant, vous évoquez le souvenir de M. Bichardier, retrouvé sanglant dans leâ broussailles du Trou-aux-Epines. ... et l'autre souvenir, non moins terrible, de Renaud d*Albaron, de mon frère, si étrangement mort dans son lit, alors que vous, le médecin savant et expérimenté vous aviez prévu et vous aviez annoncé qu'il survivrait ?

Il répliqua, très calme, bien qu'il fut sous le coup d'une émotion intense.

— Vous venez m'entretenir de ces deux crimes ?

—Oui.

— Pourquoi m'avez-vous choisi ? Si vous avez des révélations à taire, c'est au magistrat qu'il faut les porter.

— Plus tard et c'est vous qui

vous en chargerez sans doute A. cette heure je n'ai aflaira qu'avec vous et si j'ai demandé à vous voir, c'est parce que j'ai deviné que vos soupçons se portaient sur un homme coupable de ces

deux crimes mais que contre cet

homme vous n'avez point de preuves. .

— Peut-être Et ces preuves ?

— Je vous les apporte ! !

Le cœur de Jean Vandale battait tumultueusement.

Est-ce qu'elle disait vrai ? Est-ce que il allait enfin triompher, à son tour, grâce à elle ?

Mais il ne faisait rien paraître de son émotion.

Elle vit qu'il se réservait, qu'il se défiait toujours.

— Vous ne me croyez pas ?

-^Pas encore.

— Patience... vous me croire bientôt,

— Des preuves, avez-vous dit... Vous prétendez apporter des preuves.

— Ecoutez-moi et tout d'abord

sachez qui j'accuse. Ne le devinez-vous pas ?

— Non.

— Celui que vous accusez vous-même , votre adversaire, votre ennemi . . l'homme contre lequel vous vous êtes heurté et qui vous a vaincu...

— Dites son nom. .Je ne devine pas.

— Savinien.

Il s'y attendait. Il ne pouvait être surpris.

—Vous dites que c'est votre cousin d' Al baron qui a assassiné M. Richardier î

— Je le dis.

— Vous dites que c'est Savinien d'Al.

baron qui à Landepereuse, a étoufié le pauvre Renaud, déjà presque agonisant, sans farce pour se défendre.

— Je le dis,

— Votre accusation est terrible.

— Que m'importe ! J'en ai assez de pareils secrets qui me donnent des cauchemars...

— Ces secrets> comment les connaissez-vous î

—J'étais la complice de Savinien,

Jean Vandale se recula avec une exclamation.

— C'est horrible !

Elle secoua la tête.

— Non point la complice de ses crimes vous en jurerez, mais la complice de ses premières intrigues et ses ambitions coupables qui amenèrent ses crimes J'ai eu horreur de ces d eux

meurtres at je ne les ai connus que

lorsqu'il était trop tard pour les empêcher.

— Pourquoi, après la mort de Rîchardier, n'avoir pas dénoncé ce misérable.

De cette fgiçon vous auriez empêch§ la mort de votre frère ?

— C'est qu'en le livrant je me livrais,

en le dénonçant je me dénonçais

j'avais peur... j'étais lâche,

— Et c'est votre lâcheté qui a fait de vous sa complice î

— Oui. Et c'est pourquoi je m'en punis aujourd'hui. Car aujourd'hui comme autrefois, je me perds en le perdant...

— Pourquoi ces deux crimes ?

Le premier, cette mort de Richardier qui permettait le mariage de votre frère, avec Hélène, j'ai cru en pénétrer les causes...

M. Eichardier était le seul obstacle à ce mariage. Savinien a brisé cet obstacie-

— Son projet ?

(è — Il voulait attirer à notre famille pauvre, misérable, la fortune de la famille Richardier.

— Et ce projet, vous l'aviez conçu avec lui î

— La première pensée venait de moi.

— Avez-vous du moins quelque preuve du crime commis par Savinien ?

— J'ai son aveu.

— Entendu par vous seule.

— Par moi seule.

— Hélas ! cela ne suffit pas. Vous vous accuseriez et vous ^accuseriez en pure perte... Il vous mettrait au déti de prouver votre accusation. Que pourriezvous répondre ?

— Je dirais aux juges : Pour lier sa volonté à la mienne, pour lier ma volonté à la sienne, pour nous rendre dépendants l'un de l'autre, esclaves l'un de l'autre, au milieu des événements que nous allions provoquer, nous avons signé une lettre, que chacun de nous a adressée à l'autre, et où tout semble prévu de ce qui s'est passé à Landepereuse.

—Cette lettre ?

— Voici celle qui a été signée par Savinien...

— Et Savinien ?

— Possède pareille lettre signée de moi.

Elle tendit le papier à Jean Vandale.

Celui-ci le parcourut. . puis le relut attentivement.

Il commençait à perdre sa première défiance envers la jeune fille... si elle se

jouait de lui. quel était son but ?

En lui faisant de semblables et aussi graves confidences, quel était le piège

tendu? S'il avait été libre, il eût

cherché, il eût trouvé, peut-être... mais prisonnier, qu'avait-on à redouter de lui?

Et il arrivait à conclure qu'Hélène obéissait à quelque désir de vengeance, au repentir peut-être, sous l'horreur du sang répandu.

Cette lettre, qu'il tenait entre ses mains, était en eôet redoutable dans sa franchise.

Cet homme et cette jeune fille avaient voulu se lier sans rémission, jusqu'au jour du succès.

Etait-il possible qu'elle ne fut point aussi coupable que Savinien, ayant si* gné cette lettre, et qu'elle n'eût pas, autant que lui, la responsabilité des crimes commis ?

Si l'autre les avait exécutés... n'étaitce pas elle qui les avait rêvés ?

Oui, certaines phrases de cette lettre étaient terribles :

" Devant elle je ne pourrai nier ce " qui est, ce que nous avons juré de fai- " re : quels que soient les obstacles que " nous devions rencontrer et quels que " soient les crimes à commettre pour " surmonter ces obstacles ! "

Lorsque Jean Vandale fut maître de son émotion il rendit la lettre à Hélène.

Il en savait maintenant les phrases par cœur.

Mais, désormais, toute défiance avait disparu.

Quel que fut le sentiment qui avait amené cette jeune fille dans sa prison, elle ne jouait pas la comédie.

Elle se vengeait, se punissait, se repentait.

Il fallait profiter de ce repentir ,

— Ainsi Savinien possède pareille lettre signée de vous 1

—Oui.

—Où l'a-t-il cachée ?

— Je l'ignore. J'ai cherché partout. Je n'ai rien trouvé.

—Qu'importe, du reste La lettre

qui l'accuse est celle que vous venez de

me présenter Celle qu'il possède

n'accuse que vous... et elle est inutile puisque vous vous accusez vous-même...

Jean Vandale réfléchit pendant quel* ques instants.

— Je comprends votre intrigue pour entrer en possession de la grosse fortune de Richardier, dit-il ... et comprends aussi que Savinien n'ait pas hésité à sup.

primer ce pauvre homme Ce crime,

pour Savinien, avait une raison... Mais

ce que je ne comprends pas, ce sont les motifs qui ont pu amener votre cousin à se débarrasser de Eenaud d'Albaron...

N'avait-il pas intérêt, au contraire, à

ce que Renaud vécût ? Eenaud,

par son mariage avec Marguerite, n'avait-il pas apporté dans votre famille une partie de la fortune convoitée ?... Et sa mort, sans qu'il laiseât d'enfant, n^enlevait-elle pas cette fortune de votre famille pour la rétrocéder à Marguerite? Pourquoi ce meurtre, dès

lors ? Le savez-vous ? Pourquoi ?...

—Monsieur, dit-elle, frémissante d'horreur, je vous jure que je suis innocente du meurtre de mon frère, aussi bien que je suis innocente du meurtre de Richardier.... et pourtant, c'est moi oui, vraiment moi, moi surtout, qui ai tué Renaud ! N'accusez pas, monsieur, avant de m'a voir entendue... Je suis malheureuse plus que coupable...

n'accusez pas et écoutez-moi...

Alors elle lui rappela les événements qui avaient précédé la mort de Eenaud et auxquels avait pensé Jean "Vandale, auxquels même il avait fait allusion dans sa déposition à M. d'Aigurande.

Ces événements, c'étaient les faiblesses si graves et si fréquentes de Renaud à la suite desquelles il était allé consulter George Gordon.

Cette consultation à laquelle assistait Savinien, mais dont il garda le secret, dont il ne parla point à Hélène.

L'instante recommandation du docteur qui ordonnait surtout que toute émotion fut épargnée à Eenaud.

La nouvelle syncope du pauvre garçon, à la suite de laquelle Savinien avait couru aux Eouches, pendant qu'Hélène restait seule auprès de son frère.

— Alors, monsieur, me trouvant seule avec lui, poursuivie depuis longtemps par mes remords, à bout de forces, et voulant chercher auprès de mon frère un défenseur, je lui ai tout dit, depuis le jour où Savinien et moi nous consumes le projet de nous rendre maîtres de cette fortune jusqu'à la mort de Eichardier, jusqu'au mariage de Eenaud.

Je ne savais pas que toute émotion

pouvait l^lui être fatale Savinien,

je vous le jure, ne m'avait fait aucune confidence et j'agissais en toute innocence, poussée par mon repentir et m'accusant auprès de mon frère...

Hélas ! monsieur, vous savez ce qui suivit .... Cette révélation produisit sur mon pauvre frère un efiet foudroyant...

Et tout à coup je m'aperçus qu'il ne remuait plus, qu'il ne regardait plus,

je crus qu'il était mort C'était la

paralysie Lorsque Savinien rentra, avec vous, lorsque je me trouvai seule avec lui, je lui dis ce qui s'était

passé Il fit semblant de croire

que cette scène si cruelle avait été méditée, préparée par moi par moi,

qui ainsi aurais commis ce fratricide... Mais lorsqu'il apprit que Eenaud savait le nom de l'assassin de Eichardier, sa fureur fut telle qu'il se jeta sur moi et que je crus que j'allais mourir

Elle s'arrêta, suâbquée.

Elle ne pleurait pas, mai» elle était très pâle.

— Il fut patient. Il attendit que vous eussiez prononcé sur l'état de Eenaud.

Et tant que vous avez paru croire que Eenaud ne survivrait pas à cette attaque, je lus dans ses yeux un soulagement Mais le jour où vous avez

annonce que Eenaud survivrait, que Eenaud parlerait, ce jour-là je compris que mon pauvre frère courait un danger de mort.

— Oui. oui, c'est bien cela, j'avais deviné, murmurait Jean Vandale, l'âme

pleine d'horreur Eenaud renaissant

à la vie, Eenaud parlant, c'était la perte de Savinien

— Oui, vous aviez deviné,, et dans mon épouvante même, j'en eus de la joie lorsque je vous entendis ordonner de ne jamais laisser Eenaud seul dans sa chambre... Et malgré cela, malgré tout, parce que je connaissais le danger, rappelez-vous... Je n'ai pas cessé de veiller sur lui, nuit et jour... C'est à peine si je voulais m'éloigner de ce lit pour prendre quelque repos. .Comment le crime fut-il commis, je l'ignore... mais à coup sûr nul autre que Savinien n'a pu le commettre... Nul autre ^que lui n'avait intérêt à le commettre... Vous deman-

diez tout à l'heure quels étaient les mo* tifs qui expliquaient ce forfait... Et vous disiez que Savinien avait intérêt au contraire à ce que Renaud vécût... Je viens de vous montrer que la mort de Kenaud était nécessaire et que Eenaud vivant était 'un danger pour Savinien...

Avez-vous compris maintenant ?

— J'ai compris et tout ce que vous ye ez de dire confirme les soupçons qui me sont venus depuis longtemps.

— Maintenant, monsieur, mon aveu est complet. Je n'ai plus rien à ajouter Je suis impuissante à châtier, moi Alors, je suis venue à

vous

^Hélas !

— Moi, je suis libre Aujourd'hui

que je vous ai tout révélé, que je vous ai montré quel était mon repentir, quels sont mes remords, ne pouvez-vous donc vous servir de moi pour votre vengeance et la mienne ? Vous êtes prisonnier Moi je suis libre.. . .Soyez

au besoin le barreau qui prépare le châtiment Moi, j'exécuterai vos ordres

Jean Vandale restait silencieux.

Il repassait,, en son esprit, tout ce qu' il venait d'entendre.

Il y cherchait la preuve, la preuve contre Savinien.

Et il ne la trouvait point.

Cette lettre prouvait une complicité pour des crimes en projet, vagues, non définis. Elle ne constituerait pas une preuve.

L'accusation de la jeune fille, elle-même, tout en précisant ce qui avait été dit par Jean Vandale précédemment, resterait inefficace.

La conviction de M. d'Aigurande, celle du juge d'instruction, celle d'une cour d'assises et d'un jury, serait formelle, absolue.

Et cette conviction c'est que Savinien d'Albaron était coupable.

Mais il ne s'ensuivrait aucune condamnation.

Et le juge d'instruction lui-même hésiterait à le renvoyer devant la chambre des mises en accusation.

Lei preuves morales ne suffisent pas à faire condamner un accusé.

Et Savinien était un redoutable ban« dit ayant tout prévu, et sachant bien qu'il n'avait rien à craindre.

Voyant Jean Vandale silencieux, Hélène murmura :

— Il faut prendre une décision, mon<*

sieur Songez que nous sommes

menacés d'un grand malheur Si

vous n'agissez pas, le duel aura lieu entre Noël et Martial Pour l'un ou

pour l'autre, c'est la mort Et pour

empêcher cela, nous n'avons plus que quelques jours...

Jean Vandale ne répondit pas.

Il gardait les yeux fermés. Il semblait dormir.

Tout à coup les paupières se relevèrent et elle vit le regard du médecin, un regard égaré, plem d'épouvante, un regard où brillaient des larmes, aussi...

Sans doute un drame venait de se passer dans ce cœur aux replis mysté« rieux.

La lutte avait été pénible.

Mais la résolution était prise...

Laquelle ?

Nous le saurons bientôt.

— Mademoiselle, dit-il, vos révélations et les miennes ne peuvent atteindre ce misérable, votre repentir sera inutile.

La justice sociale ne peut le punir

— L'infâme ! L'infâme 1

— Calmez-vous ! Cet homme sera puni quand même, je vous le jure, puni comme il a mérité de l'être...

— Par qui ?

— Plus tard, vous l'apprendrez ,

bientôt Et soyez sans crainte en

ce qui concerne la rencontre de Noël et de Martial.. Cette recontre n'aura pas lieu.

— Ah ! monsieur, soyez béni...

— J'ai besoin que vous me laissiez jusqu'à demain la lettre que j'ai lue tout à l'heure.

— La voici...

— Tâchez de venir me voir demain...

je vous la restituerai Je crois pouvoir vous affirmer que l'on ne vous refusera pas l'autorisation de me rendre visite une seconde fois

Puis, tout à coup, après une hésita, tion.

— Munissez-vous d'une lime et d'un

Ï>aquet de cordes solides Vous me es remettrea.

— Vous eongezà vous évader ?...

— Peut-être si je n'ai pas d'autre

moyen de sauver Martial et Noël et de punir l'infâme

£lle frissonna.

—Mais s'il ne vous resta que ce moyen ©t si ce moyen, au dernier moment, éohouait.

Jean Vandale appuya la main sur ses yeux.

Et d'une voix profondément troublée.

— Non, non, Dieu ne le voudrait pas !

— A demain.

Elle ne s'en retourna point à Landepereuse et fit rester Brinquetaille à Blois avec elle.

Dans la journée, elle s'assura, par M.

d'Aigurande, qu'il lui serait possible de revoir Jean Vandale une seconde fois.

On lui en donna la certitude.

^ Au parquet, où elle attendait cette réponse, Jean Vandale venait d'être amené dans le cabinet du juge d'instruction où se trouvait le procureur.

Ce détail la laissa indifférente.

Et le lendemain, lorsqu'elle revit le docteur, celui-ci lui rendit la lettre signée de Savinien.

— Voici, dit-iL Je n'en ai plus besoin.

Elle s'était munie d'une lime et d'un paquet de cordes, ainsi qu'il l'en avait priée.

Elle les lui remit.

Il semblait inquiet, fiévreux.

Elle voulut l'interroger.

11 se refusa à toute explication.

Et lorsqu'elle le quita, il dit seulement :

— A la grâce de Dieu I ! !

A la grâce de Dieu !

La prison de Blois est située rue Beauvoir, numéro 30, dans la partie haute de la ville.

C'est en 1793, alors que le local ordinaire était insuffisant pour loger les

nombreuses victimes de la Terreur, que les bâtiments des Cordeliers furent réunis à ceux de l'ancienne prison.

L'église fut démolie.

Son emplacement est occupé aujourd'hui par le préau.

En arrivant à Blois par le faubourg de Vienne et le pont sur la Loire, on vient à la prison par la rue Dénis-Papin l'escalier monumental, le petit portail Saint-Honoré et les degrés Saint- Honoré.

C'est en face de ces degrés, dans un renfoncement que fait à cet endroit la rue Beauvoir, que se trouve le portail d'entrée de la prison.

La prison présente peu de façade de ce côté.

Les corps de bâtiment qui en dépendent se trouvent l'un à droite, l'autre à gauche du renfoncement de la rue Beau* voir et ne viennent pas jusqu'à la rue.

Voleurs, vagabonds, braconniers, repris de justice ont donné à la prison un surnom bizarre.

Ils l'appellent l'hôtel du Coq-Rouge.

Les dépendances, tant en bâtiments qu'en terrains, s'étendent derrière les maisons de la rue Beauvoir sur une longueur d'environ quatre-vingt mètres.

A cette distance se trouve un bâtiment dépendant de la prison, percé de nombreuses fenêtres grilîées et et munies de grosses barres de fer.

Sur la rue Guerrydonne un portail de même style que le parvis d'entrée, et muni d'une petite porte s'ouvrant à hauteur d'un mètre du sol, de façon à former quai pour décharger les bois, charbons et tous les matériaux qu'on y amène.

La rue Guerry fait coude pour aller aboutir à la place du même nom et les dépendances de la prison continuent la rue, puis contournent les bâtiments du Palais de Justice avec lequel la prison communique par un passage, qui sert aux gendarmes pour amener les détenus BOit à l'instruction, soit au Parquet qui se trouve au premier étage du Palais de Justice, soit à la Cour d'assises ou à la police correctionnelle.

il près avoir longé les dépendances du Palais de Justice, la prison joint au Midi et â PEst un beau et vague jardin dont elle n'est séparée que par un ancien mur de fortiâcations. Ce jardin appartient à une maison ayant deux façades, l'une sur ce jardin même, et Pautre sur la rue d'Angleterre.

Faisant suite à la façade de cette maison, et en descendant la rue d'Angleterre, le jardin est séparé de la rue par un mur épais très élevé, à peu près infranchissable sur la plus grande partie de sa longueur, mais qui se délabre à son extrémité au point où il arrive se joindre à la ruelle d'Angleterre.

Le long de ce mur sont appuyés deux betits bâtiments appartenant à un tonnelier.

Un deux-toits arrive à la^ hauteur du mur.

Nous avons tenu à donner ces détails précis à nos lecteurs afin de leir faire mieux comprendre les difficultés que présentait la tentative rêvée par Jean Vandale.

Les évasions, de la prison de Blois sont très difficiles, sinon impossibles.

C'était une évasion pourtant, que rêvait le malheureux, dans le désespoir d'une situation qu'jl voyait sans issue.

Depuis quelqu'es jours il y pensait, il s'y préparait, faisant toutea les observations nécessaires à son projet.

L'esprit en éveil, il ne laissait échapper aucun détail.

Il s'est rendu compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, de tout ce qui pourrait faciliter ou entraver une tentative d'évasion, des heures de ronde, des heures de garde, du personnel, de ses habitudes, de la surveillance générale.

Le personnel de la prison se composait d'un gardien-chef, d'un gardien ayant le titre de commis-greffier chargé des écrous et de la partie administrative, des trois gardiens ordinaires plus spécialement chargés des rondes et de la surveillance des cellules et d'un gardien portier.

En outre, Jean Vandale avait remarque que toutes les nuits, de six heures du soir à six heures du matin, une escoua-

de d'un régiment de ligne en garnison à Blois était détachée de la caserne et passait les douze heures de nuit à la prison.

Tel était l'hôtel du Coq-Rouge.

Pendant les heures de promenades réglementaires dans le préau, Jean Vandale avait essayé d'examiner la possibi* lité de sortir par où on l'avait fait entrer à l'aide d'une ruse quelconque qui lui eût fait franchir les derniers obstacles...

Il avait pu observer, lorsqu î^oël était venu le visiter et que le gardien-chef l'avait introduit dans la pièce servant de parloir, comment se constituait la prison de ce côté-là.

La lourde porte massive ne s'ouvre que lorsque le portier a fait glisser le judas et examiné le visiteur.

Cela, pour l'extérieur et pour ceux qui entrent.

' Mais pour Jean Vandale qui voulait sortir ?

Il lui eût fallu franchir une porte à clairevoie faite d'énormes barreaux de fer, toujours fermée, séparant la cour et les bâtiments de droite d'un long couloir sur lequel donne le cabinet du gardien-ohef j ce couloir est terminé à son autre extrémité par une porte à barreaux en tout semblable à la première ; de l'autre côté de cette porte est une sorte d'antichambre, puis la porte massive de l'entrée de la prison, ouvrant sur la rue Beauvoir, sur la liberté 1

Il était impossible de s'évader de ce côté-là.

De sa cellule, il essaya de voir les environs-

Sa cellule était située au troisième étage de la prison.

La fenêtre munie de grillagea solides était trop haut percée pour qu'il pût y atteindre

Mais en.plaçant l'escabeau sur son lit, il y réussit cependant.

Il ne réussit qu'à apercevoir une partie du panorama de Blois, toute une forêt de cheminées, et toute une avalan* che de toits dévalant en pente rapide vers la Loire dont on devinait la large vallée du côté du faubourg de Vienne.

Qu'y avait-il sous ses fenêtres?

Etait-ce la muraille unie de la prison jaune et triste, sans aspérités, par conséquent sans chances de descente, et le préau dans le bas, c'est-à-dire la prison toujours...

Ou bien s'il occupait l'angle des bâtiments, comme il le pensait, y avait-il sous ses fenêtres quelque toit voisin raccourcissant la distance qui séparait du sol sa cellule ?

Du préau, il ne pouvait voir sa fenêtre, mais il put, presque mathématiquement calculer à quelle place elle se trouvait.

Il lui parut qu'elle devait donner sur le grand jardin aboutissant à la ruelle d'Angleterre,séparée de la prison par la muraille dont nous avons parlé.

Comme il voulait une certitude, il interrogea quelques détenus habitués du Coq-Eouge, braconniers ramassés en Sologne et qui régulièrement s'arrangent pour venir passer chaque année la mauvaise saison à la douce chaleur de la prison sous l'œil paternel des gardiens qui sont devenus de vieilles connaissances, presque des amis.

Il eut bientôt tous les détails qu'il voulut.

Sa lucarne, presque à l'angle, s'ouvrait sur le vide au bas duquel, à quinze ou vingt mètres, était le préau.

Mais la muraille du jardin aboutissait à trois ou quatre mètres de là sur la gauche, de telle sorte qu'en descendant de sa cellule par une corde, il se trouverait passer à trois ou quati e mètres de la muraille

Ces trois ou quatre mètres de vide qu'il lui faudrait franchir constituaient en somme la plus grosse difficulté de son évasion.

Scier un barreau n'était rien dans sa cellule.

Attacher la corde apportée par Hélène et se laisser glisser par une nuit sans lune ce n'était rien encore, bien qu'il ne fût pas robuste.

Il savait que dans le préau il n'y avait point de gardiens ni de factionnaires la nuit.

£t il savait également que le mauvais état de la muraille sépara tive du jardin empêchait qu'on y fît des rondes.

La muraille, il ne savait trop où elle aboutissait, ni à quoi elle lui servirait, ni s'il pourrait en descendre.

Les renseignements des braconniers détenus n'avaient pu l'en instruire et il n'avait pas osé non plus pousser plus loin ses questions dans la crainte d'éveiller leur curiosité.

Dès qu'il eût entre les mains la lime et les cordas il se mit à l'œavre jour et nuit.

Il n'éveillait aucune défiance.

On ne le surveillait pas.

Il put, sans être surpris, travailler, tout à son aise.

Au bout de deux jours le barreau fut scié.

U l'ébranla vigoureusement, par secousses régulières, et comprit que là, il ne rencontrerait plus de résistance ; il lui suffirait d'une poussée pour l'enlever.

La nuit il grimpa sur le tabouret placé sur le lit et passa la tête par les barreaux, qui lui oâraient maintenant, en s'écartant, la place nécessaire.

Et il inspecta les environs.

Les détenus ne l'avaient pas trompé.

A une dizaines de mètres, sous lui, vers la gauche, commençait la muraille du jardin de la maison voisine.

Si sa lucarne avait été située juste audessus du mur, rien n'eût été plus simple que de s'y laisser glisser.

Mais il avait ce vide de quelques mètres à tranchir, au hasard d'une descente périlleuse.

Il eut envie d'essayer, ce soir-là.

Mais la nuit était trop claire.

Il eût couru risque d'être aperçu et signalé.

Il attendit au lendemain, rajusta le barreau, frotta la coupure trop brillante avec de la poussière, y introduisit un peu de mie de pain mouillée.

Pendant toute la journée du lendemain il eut la fièvre.

Il lui Bemblait,toutes les fois que tombait sur lui le regard d'un gardien, que son projet était deviné, rendu impossible.

Pourtant il ne lui fut rien dit.

Dans l'après-midi, alors qu'il rêvait au projet, qu'il était décidé, coûte que coû-

te, à mettre à exécution, le soir même quelle que fat la nuit, tout à coup il entendit les pas et les clefs du gardien de l'autre côté de sa porte.

Il tressaillit.

Jamais le gardien n'entrait dans sa cellule à pareille heure...

Que se passait-il ?

Qui venait î Que lui voulait-on ?

La clef tut introduite dans la serrure, tourna avec un bruit strident et la porte s'ouvrit.

Le gardien s'effaça.

Et ce fut M. d' Aigurande qui apparut.

La porte se referma j le gardien resta au dehors.

M. d'Aigurande venait apprendre à George Gordon qu'il s'était renseigné en hauts lieux, qu'il avait su intéresser à la cause du détenu des personages influents, et il conseillait au vieillard de demander sa grâce au chef de l'Etat, lui laissant entrevoir que la vie de travail, de repentir, de science et de gloire qui avait été la sienne depuis le meurtre de Christian e Kichardier plaidait la cause de l'indulgence.

Dans quelques jours, Jean Vandale devait reparaître devant une cour d'assises.

Mais la grâce pouvait suivre et suivrait sans doute immédiatement le verdict du jury.

Il serait laissé libre.

Toute accusation des crimes commis à Landepereuse était depuis longtemps écartée.

Jean Vandale soupira, — Dites-moi, monsieur, combien de jours encore je resterai sous les verrous.

— Une quinzaine de jours, tout au plus.

— Et il ne n'est pas possible de me rendre tout de suite la liberté ?

— Non Absolument impossible...

— Alors dans quinie jours, je n'aurai que faire de ma grâce, monsieur d'Aiguirande, dit-il tristement.

— Pourquoi î — Elle arrivera trop tard.

Il répondait à ses mystérieuses pensées en disant cela, mais M. d'Aiguirande a'û magina qu'il entendait par là que la liberté arriverait trop tard pour que Jean Vandale pût s'opposer au mariage de Martial.

Ce ne fut que longtemps après que, resongeant à cette scène dans la cellule du détenu, il comprit ce que Jean Vandale avait voulu dire.

Comme il le voyait accablé, M. d' Aigurande essaya de le remonter par quelques paroles encourageantes.

Fuis il le laissa.

Jean Vandale murmura :

— Que m'importe ma grâce 1 . . . . Que m'importe une liberté qui ne me serait accordée que dans quelques jours ; c'est aujourd'hui, c'est cette nuit même qu'il faut que je sois libre .... Dans deux

jours il serait trop tard Dans deux

jours Martial et Noël se battent... Dans deux jours a lieu, à Landepereuse, la signature du contrat C'est dans deux

jours qu'il faut que Savinien d'Albaron soit puni de ses crimes !

Il attendit la nuit avec impatience.

La soirée fut calme. Le ciel resta clair jusque vers dix heures. A dix heures seulement quelques nuages voilèrent de temps en temps la clarté de la lune, poussés par un vent assez violent.

-C'est l'heure 1 dit-il.

Monté sur le lit, il descella le barreau, attacha solidement la corde aux barrea-ux restants, pencha la tête dans le vide pour s'assurer que rien d'anormal ne se passait dans le préau.

Puis il laissa glisser la corde au dehors.

Elle était beaucoup plus longue qu'il ne fallait pour atteindre la muraille du jardin, but de ses efforts — cela, il le savait, — et l'extrémité en devait traîner dans le préau.

Mais le préau était désert; peu importait donc !

Il l'accrocha aux barreaux en pesant dessus de tout^es ses forces.

Lentement, sans faire de bruit, il passa le corps hors de la lucarne, enffn se

sentit dans le vide.

Et avec précautions, il descendit.

Il s'appuyait le long de la muraille de la prison.

Il passa devant une fenêtre du second étage, mais les détenus dormaient.

Personne ne fit attention à lui.

Lorsqu'il se vit au niveau du mur séparatif, il comprit d'un coup d'œil qu*il ne s'était pas trompé dans ses évaluations,

Un espace de trois mètres l'en séparait.

Et aucune aspérité de laquelle il eût pu s'aider pour y arriver.

Et il sentait ses forces diminuer.

Il avait fait dans cette descente tout ce qu'il avait pu ; ses bras devenaient lourds et rigides ; ses mains semblaient paralysées, à force de le soutenir ainsi*

Comment faire !

Se laisser glisser jusqu'au préau ?

Mais c'était la prison, toujours.

Il lui serait impossible de franchir la muraille séparant le préau du jardin j elle était haute et droite .

Alors il usa d'un moyen suprême.

Les doigt convulsivement raidis autour de la corde, il se donna avec les pieds un élan de gauche à droite, oscillant comme la pendule d'une horloge, jusqu'à ce qu'il arrivât ainsi dans un effort qui lui prenait tout ce qu'il lui restait de vigueur, au niveau de la muraille.

Trois fois il essaya.

Il avait les genoux et les mains ensanglantés, cruellement déchirés par l'efleurement du mur.

La troisième fois il lâcha la corde, et tomba presque évanoui.

Mais il était tombé sur la muraille séparative dont quelques pierrailles allèrent s'abattre en bas, dans le préau.

Il resta longtemps, anéanti, ainsi éten-

du.

Et ce fut la eoufirance même de ses mains et de ses genoux qui le fit revenir

à lui.

La nuit continuait d'être obscure et le vent soufflait toujours avec violence.

Il se traîna le long de la muraille traversant ainsi d'en haut, le préau

de la prison dans toute sa longueur et enfinjaprès avoir dix fois risqué de tomber et de se rompre le cou, il laissa la prison derrière lui.

Mais il fallait descendre maintenant dans ce jardin, le traverser sans être vu et de l'autre côté, vers la ruelle d'Angleterre, remonter le mur pour le redescendre encore, cette fois pour la dernière fois et pour la liberté.

N'était-ce pas une tâche au-dessus de ses forces ?

Le mur était très haut.

Il finissait, derrière lui, à l'angle de la prison, là même ou il venait de sauter.

Devant lui il finissait brusquement à des bâtiments, des|maison8 qu'il était impossible d'escalader.

Force lui était de gagner le côté qui fermait le grand jardin sur la ruelle.

Il se suspendit dans le vide, gagnant ainsi la longueur de son corps et se laissa tomber.

Heureusement il avait plu ces dernier jours, le sol était détrempé très mou.

En outre, au pied de la muraille, il y avait des broussailles enchevêtrées de lilas qui amortirent sa chute-

Il resta étourdi mais ne se fit aucun mal.

En se cachant derrière les arbres et derrière les massifs il traversa le jardin dans sa largeur.

Aucune fenêtre n'était allumée sur la façade de la maison dont dépendait le Jardin.

Aucun chien n'aboya.

S'il y avait eu quelque chien errant dans le jardin en liberté, Jean Vandale eût été perdu.

Vers la ruelle d'Angleterre, il longea la muraille, cherchant partout à grimper.

Vains ettorts.

Mais tout à coup il avise trois accacias superbes plantés le long du mur que leurs branches hautes dépassent hardiment.

Il y grimpe, à une des branches faisant corps avec elle, il glisse, il se traîne.

Et le voilà enfin qui redescend sur le haut du mur, sans difficulté, sans péril.

Le long du mur, à l'endroit même où commence le délabrement dont nous avons parlé, et là où il se termine sur la ruelle d'Angleterre, sont appuyés les deux petits bâtiments appartenant au tonnelier. Le toit du plus élevé de ces bâtiments arrive à la hauteur du mur.

Jean Vandale remarquait tous ces détails.

Il ne restait pas inactif.

Un hasard pouvait le perdre.

Il calculait, même, qu'il n'avait plus que quelques minutes pour éviter le danger d'être repris, car il savait qu'à onze heures une ronde passait dans le préau.

Dans le préau pendait jusqu'au sol la corde attachée aux barreaux de sa cellule.

La ronde découvrirait la corde.

Elle donnera l'alarme.

En un clin d'œil sa fuite serait découverte.

On suivrait facilement ses traces.

Facilement on le découvrirait.

Et il était perdu.

Et perdu avec lui, Noël et Martial , qu'il voulait sauver l'un de l'autre.

Chaque seconde était donc précieuse.

Il se hasarda avec précaution sur le toit du premier bâtiment, le longea, atteignit ainsi le rebord, et penché au-dessous, regarda.

En dessous, un second toit, à un mètre ou deux, le toit du bâtiment moins élevé.

Il s'y glissa sans la moindre difficul-

Là, il fît comme pour le premier et il eut la joie de constater que ces masures n'étaient pas élevées, il lui était possible de se laisser tomber dans la petite cour du tonnelier.

Il n'hésita pas et tomba.

Au milieu des douves, des planches de toute sorte, il chercha en tâtonnant

Enfin, il découvrit une porte vers la ruelle.

La porte était fermée à clef, mais la clef était à l'intérieur.

Il lui donna un tour.

La porte s'ouvrit.

Il se trouvait dans la ruelle.

Il était libre.

Onze heures sonnaient, à ce moment^ à la cathédrale, tout près de lui 1 Il était temps.

Là-bas, dans la prison, la ronde com^mençait.

Il descendit vers la Loire, en courant.

Ses mains, ses genoux, le faisaient cruellement souffrir, mais il n'y prenait pas garde.

Il voulait s'éloigner de Blois, s'éloigner au plus vite, en mettant à profit les heures de nuit afin d'éviter les recherches et d'échapper aux regards de la gendarmerie qui dès le matin, allait être lancée à sa poursuite.

Il gagna la campagne marchant au hasard, d'abord, n'ayant qu'une idée, celle de mettre le plus de distance possible entre lui et la prison.

Puis quand le matin arriva, il se jeta dans les bois et jugea qu'il ne devait pas être loin des Rouches.

La campagne était couverte d'un brouillard très épais qui heureusement protégeait encore sa fuite.

Il en profita pour se rapprocher le plus qu'il pouvait, sans commettre d'imprudence, a es bois de Galary.

Il les atteignit bientôt.

Là, il se trouvait momentanément à l'abri 1

Son intention n'était pas de rentrer aux Bouches C'eût été folie que d'y penser.

Déjà, certes, à cette même heure, des gendarmes se dirigeaient vers le château, poar y guetter son arrivé — ou, s'il les y avait précédés, pour le surprendre à son départ.

Et pourtant, comme s'il avait exécu.

té un plan depuis longtemps conçu et mûrement réfléchi, il ne déviait pas de sa route.

A Galary, de sentier en sentier, sans jamais suivre les avenues ou la route, car maintenant il faisait grand jour, il descendait vers le Trou-aux-Epines.

Et bientôt il fut aux alentours de la cabane habitée par la mère fiarbadé I

Il se tint caché dans les broussailles, ne voulant pas se montrer à la vieille tout de suite, sachant qu'à cette heure là les enfants ne devaient pas être sortis et ne voulant pas avoir à redouter leur indiscrétion.

Il attendit longtemps.

Il était demi-mort de fatigue... Il ne pouvait plus se tenir debout... Il se coucha

Ce fut vers dix heures seulement et alors qu'il allait céder malgré tout à un sommeil invincible qu'il aperçut tout à coup la vieille sortant de sa maison et se dirigeant vers le bois.

Elle y entra.

Cinq minutes après Jean Vandale la rejoignait.

Courbée en deux, elle ramassait du bois mort et ne l'avait pas entendu.

Il l'appela. Elle se releva et le vit.

Elle se troubla et tomba à genoux.

— Oh 1 monsieur, dit-elle, monsieur, s'il vous est arrivé malheur, ce n'est pas ma faute, je vous le jure, ce n'est pas ma faute.

— Je ne vous fais aucun reproche.

— Et moi, je yeux vous dire comment cela s'est passé. C'était sur les conseils de M, Savinien que j'étais allée vous voir, sous prétexte que je me croyais

malade en réalité pour m'assurer

que vous étiez bien Jean Vandale

Et je n'aurais rien dit, non, rien

mais il m'avait suivie jusque chez moi, et il me surprit au moment où je voulais cacher l'argent que vous m'aviez remis pour prix de mon silence... Alors, il fallut bien tout lui dire. Je ne pouvais plus nier.

—Je ne vous accuse pas, vous dis-je.

Du reste, à ce moment-là, Savinien d'Albaron était déjà certain que George Gordon cachait la personnalité de Jean Vandale .... Vous ne m'avez donc pas trahi...

— Oh ! monsieur merci, merci de ne

pas m'en vouloir Quand j'ai su que

l'on vous avait arrêté et que vous étiez en prison à Blois j'en ai été bien malheureuse, parce que je me disais que c'était ma faute, si malheureuse, et sï honteuse de ce que j'avais fait, que je n'ai pas voulu toucher à l'argent que je

tenais de vous .... malgré la misère .... malgré le froid. Non, je n'ai touché à rien. Je puis vous le prouver si vous voulez venir chez moi...

Puis, tout à coup, réfléchissant :

— Alors, monsieur, vous êtes libre ?...

J'en suis bien heureuse, oui, bien heureuse.

Il secoua la tête.

— ^Non, je ne suis pas libre.

— Vous vous êtes sauvé ?

— Evadé, oui et parce que l'on

va me chercher, me traquer partout, j'ai pensé à vous, qui déjà, autrefois, vous êtes montrée si hospitalière Auprès vingt ans, je viens pour la seconde

fois vous demander l'hospitalité J'ai

confiance en vous, malgré tout.. Malgré ce que vous avez pu faire et malgré ce que vous avez pu dire, je suis sûr que vous ne me trahirez plus.

— Oh ! cela, je vous le jure, monsieur, je vous le jure.... ..et je ne veux pas

d'argent, vous entendez, pas d'argent.

Elle s'arrêta.

— Oui, dit-elle après un silence, chez moi certainement, avec quelques précautions, vous ne courrez aucun danger.

Personne ne songera à venir vous chercher ici... Mais je ne puis vous laisser entrer à ce moment.

A cause des enfants, n'est-oe pas ?...

— A cause des enfants. Ils clabauderaient, ces petits „ . . .et on apprendrait bientôt dans tous les environs que je cache le docteur Gordon chez moi.

— Ne pouvez-vous les éloigner ?

— Peut-être J'ai une parente

moins pauvre que moi, qui demeure du

côté de Beaugency Je puis mener

chez elle les gosses Je lui dirai qu'il faut que je fasse un voyage et je lui laisserai un peu d'argent.

—Donnez-lui tout ce qu'elle demandera. Ne comptez pas avec elle...

— Seulement

— Vous hésitez ?

— Je ne puis pas laisser les petits chez elle trop longtemps. Ça l'embarrasserait, cette femme Je vous cacherai

aussi longtemps qu'il le faudra, mais si vous pouviez me dire combien de jours

vous resterez ce serait peut-être

plus commode...

Jean Vandale eut un triste sourire.

Trois jours au plus, ma brave femme.

Oh I plus longtemps, si vous voulez, plus longtemps.

— Non, trois jours Après ces trois

jours, je vous le jure, vous serez débarrassée de moi et du reste, je n'aurai plus besoin de personne.

Elle ne pouvait deviner la mystérieuse pensée de Jean Vandale.

Elle dit simplement :

— Tant mieux, monsieur, tant mieux parce que, malgré tout ce qui s'est passé, vous vous êtes tant repenti qu'on ne peut pas dire que vous n'êtes pas un brave homme.

Vandale la remercia d'un long regard navré,

— Alors vous approuvez ma proposition, monsieur ?

— Ouil

— Bon. Voici ma clef. Vous serez le maître chez moi ! Je vais m'habilier plus proprement et j'irai conduire les petits. Je serai revenue le soir , à la nuit tombante.

— Ce soir, j'aurai besoin de vous.

— Tout à votre service. Vous trouverez du pain dans l'armoire et des pommes dans un panier. Ce n'est pas cossu, mais ça trompe la faim. Je vous rapporterai ce soir des choses meilleures. A ce soir, guettez mon départ et lorsque vous m'aurez vu disparaître avec les gosses entrez et enfermez-vous.

Un quart d'heure après, Jean Vandale était à l'abri et tombait sur un grabat accablé par le sommeil contre lequel il avait lutté vainement.

Le fou

Lorsque la vieille Barbadé rentra le soir, elle fut obligée de cogner longtemps à la porte, car Jean Vandale était si profondément endormi qu'il n'entendait pas.

Enfin il entendit et elle entra.

Elle venait sans ses enfants.

Vandale était un peu moins fatigué.

Mais ses genoux et ses mains étaient enflés.

Il avait encore devant lui toute la journée du lendemain pour préparer ce qu'il voulait faire.

Le surlendemain seulement devait aavoir lieu le duel.

— Césarine, dit-il, je vais avoir besoin de vous.

— Je vous suis dévouée, je vous l'ai dit et je souhaite de tout mon cœur de vous être utile,

— Allez-vous quelquefois à Landepereuse ?

— Pas souvent. Je n'ai pas même besoin d'y aller. Mme Marguerite est si charitable qu*elle prévient, toutes mes demandes et m'envoie ici tout ce qu'il me faut.

De telle sorte que vous ne savez pas ce qui s'y passe î

— Non Mais on dit dans le pays

que le mariage de Mlle Hélène d'Albaron avec Martial est fixé à la semaine

prochaine et que lecontrat doit se

signer après-demain dans la soirée ....

Mlle Hélène a de la chance d'épouser le fils Richardier, En voilà une qui n'aura pas fait un manvais rêve.

— Martial était absent ces derniers jours ?

— Ça, je le sais aussi, je me trouvais justement à la gare où il a pris le train, il y a trois jours.

— Eat-il revenu î

— Je l'ignore, mais ce ne serait pas difficile à savoir.

—Je vous en charge donc. Je voudrais être fixé ce soir même .si c'est possible...

— Il n'est pas trop tard... Seulement, il faut que je m'en aille tout de suite.

— Attendez, ce n'est pas tout.

Elle se rapprocha, car elle avait déjà fait un mouvement vers la porte.

—Quoi donc, monsieur Vandale î

— Avez-vous ici de quoi écrire un

peu de papier, un crayon, à défaut de plume...

— Moi, personnellement, je n'ai rien.

A quoi ça me servirait-il ? mais dans les cartons de mou aîné, vous trouverez des cahiers d'écolier, une plume et de l'encre ça suffira peut-être ?

— Cela Bufi^ra.

Sur une feuille de papier écolier en haut de laquelle étaient imprimés des modèles d'écriture, Jean Vandale, malgré Tenflure de sa main, traça péniblement quelques lignes :

^' Mademoiselle, je me suis évadé... ie <« me confie à vous, car je crois en vous, " en votre repentir, j'ai trouvé refuge

<' chez Césarine Bardabé Là, je suis

" en sûreté pour quelques jours et quel- " ques jours doivent sufiSre pour châtier »' celui auquel vous et moi nous pensons, *' mais il est indispensable que je vous " voie, que je vous parle. , . . demain, " dès le matin au plus tard, et même " cette nuit si Martial est rentré à Lan- " depereuse et si la rencontre avec Noël " Labarthe doit avoir lieu dans la mati- *< née. Vous pouvez vous fier à Césarine " et lui remettre votre réponse. "

Il n'y avait point d'enveloppe dans la cabane.

Jean Vandale se contenta de plier le papier et de le remettre ainsi à la vieille.

— Je voudrais également faire parvenir cette lettre dès C3 soir, à Mlle d'Albaron dans le plus grand mystère et je vous recommande en tout cela la plus

extrême prudence que personne

ne vous voie la lui remettre et faites que Mlle d'Albaron la lise immédiatement.

La vieille devint soucieuse.

— Ce que vous me demandez là n'est

pas commode, monsieur Savoir si

M. Martial est revenu, oui ou non, ça, passe encore, c'est facile, mais remettre cette lettre sans qu'on s'en aperçoive ! Réfléchissez Je n'ai pas mes

entrées à Laudepereuse, moi, alors,comment faire ?

— Il le faut, il le faut ! dit nerveusement Vandale.

—Bon, bon, je ferai tout ce qui dépendra de moi et si je ne réussis pas ce soir, }s vous promets que demain sûrement.

— Retenez bien ceci ma bonne

femme Si Martial est revenu au

château et si vous ne remettez pas votre lettre dès aujourd'hui demain

il sera trop tard et vous serez cause d'ua grand, d'un très grand malheur...

peut être de la mort d'homme I...

— Ah I mon Dieu I Je cours, je cours. Ne me dites plus rien, vous m'eflrayea Laissez -moi partir, le bon Dieu me donnera peut-être des idées en chemin I

Elle prit la lettre, la glissa soigneusement dans son corsage.

Et sans un mot de plus, elle partit.

Elle avait la démarche rapide, tout en tenant le dos courbé j ses longues jambes maigres semblaient dévorer le terrain, sans fatigue. Tant qu'elle fut dans le bois, elle maintint cette allure. Lorsqu'elle eut dépassé les bois, au contraire, et qu'elle se trouva dans la campage, de l'autre côté de Galary, elle prit sa course et d'un trait, sans s'arrêter, sans reprendre haleine, atteignit Laudepereuse.

Dans le parce seulement Qlle s'arrêta un peu, pour respirer, afin qu'on ne vît pas qu'elle avait couru.

Puis, lentement, elle gagna le château du côté des cuisines II était un peu plus de sept heures j elle avait entendu, quelques minutes auparavant, la cloche sonner le dîner ; et, du parc, elle avait vu les fenêtres de la salle à manger qui flamboyaient.

On la connaissait beaucoup, la vieille Césarine.

On savait qu'elle était pauvre, honnête, digne d'intérêt, travaillant autant qu'elle pouvait pour nourrir ses enfants et les entretenir proprement.

Mais on savait aussi qu'elle n'aurait pu arriver sans charité.

Cependant elle venait rarement à Laudepereuse.

Les gens de l'office furent surpris lorsque, dans le rayon de la lumière projetée sur le sol par la porte ouverte de la cuisine, ils l'aperçurent.

A toute heure de la journée ou du soir on entrait librement au château.

La grille ne se fermait que pour la nuit.

— Tiens, tiens, dit un gros cocher à l'air épanoui, qui nous arrive...

— La vieille Barbadé...

— Est-ce que vous êtes invitée |à-haut

Et comme Césarine, un peu interdite, restait sans répondre, le cocher dit ;

— Entrez donc On va vous donner quelque chose, il y ajustement des friandises pour vos gosses.

Alors, elle entra, en ayant soin de laisser ses sabots sur les marches, pour ne point salir avec la boue des champs le carrelage bien propre de la cuisine et indisposer la cuisinière.

Elle s^assit tout au bord d'une chaise les genoux serrés, regardait autour d'elle et humant les bonnes odeurs qui venaient des fourneaux.

— Ça sent bon, dit elle, pour flatter le le cordon bleu.

— N'est-ce pas ? Vous n'êtes pas habituée, à manger de cetie cuisme-là, hein, ma pauvre vieille ?

— Ça, c'est. Mais il y a donc un gala au château ce soir î

— Pas du tout. C'est comme ça tous les soirs. Les maîtres sont riches, ils se nourrissent bien.

C'est tout naturel.

— Le gala, c'est pour dans deux jours.

— Ah 1 dans deux jours.

—Oui, le jour du contrat. ..il a été retardé à cause d'une absence de M. Martial

— Je l'ai vu partir l'autre matin à la gare Il est revenu, M. Martial ?

— Non, pas encore... mais on l'attend demain.

— Il a télégraphié pour qu'on aille le chercher demain dans l'après-midi à la gare.

Césarine respira.

C'était un des renseignements que désirait Vandale.

Elle pourrait le lui donner.

Mais le plus diflScile restait à faire.

Comment s'approcher d'Hélène d'Albaron ?

Comment lui faire parvenir cette lettre ?

En été, elle eût pu espérer que, le dîner terminé, Hélène descendrait au jardin pour y achever la soirée et peut être descendrait jusqu'au parc.

Là, Césarine l'eût attendue, eût bien trouvé l'occasion de se rapprocher d'elle.

Mais on était en hiver.

Le froid était piquant. Tous les habi.

tants de Landepereuse restaient dans des chambres bien closes.

Elle sortit bientôt emportant dans son tablier des provisions de toute sorte pour elle et pour ses enfants.

Ça tombe bien, ces gâteries, murmurat-elle, puisque j'ai un pensionnaire à la maison.

Bile resta pourtant aux environs, derrière un massif dénudé où elle s'assit.

Dans la cramte d'être surprise, elle tira de son tablier quelques-unes des provisions et, bien qu'elle n'eût pas faim, elle mangea.

De ce cette façon si quelque domestique survenait et la trouvait installée là, il attribuerait sa présence à Penvie de profiter tout de suite de toutes les bonnes choses qu'elle tenait de la libéralité de la cuisine.

Mais les yeux fixés sur la façade du château, elle n'en perdait pas de vue les fenêtres.

Elle vit, au bout de quelques instants un peu d'animation dans la salle à manger.

Le dîner devait être fini.

Les fenêtres du salon s'éclairèrent.

La nuit était claire, le ciel bleu, la lune brillait.

Elle attendit longtemps.

Qu'attendait -elle 1

Elle ne savait. Elle s'en remettait au hasard du soin de lui être utile, d'être utile à Jean Vandale.

Derrière les fenêtres du salon, une seule ombre se mouvait.

Et il lui avait semblé, à plusieurs reprises, que cette ombre était celle de Mlle d'Albaron.

Est est-ce qu'elle se trouvait seule î

Tout à coup Césarine tressaillit et se rejeta vivement derrière le massif d'où elle venait de se détacher pour inspecter le château.

L'ombre avait disparu, au salon.

Et presque aussitôt la porte du château s'ouvrit.

Deux personnes apparurent, descendirent le perron et se dirigèrent vers le le parc.

Un homme et une femme

Et couché tout de son long sur le sol, la tête seulement un peu relevée pour voir, la vieille Césarine essayait de reconnaître quels étaieat ceux-là.

Ils passèrent non loin d'elle.

Elle les reconnut.

C'étaient Savinien et Hélène.

Et Césarine entendit que Savinien disait :

— Jean Vandale s'est évadé la nuit dernière

Hélène avait été si surprise qu'un moment elle chancela. Césarine crut qu'elle allait tomber.

Mais la jeune fille se remit, murmura des mots qui n'arivèrent pas jusqu'aux oreilles de la vieille.

— Pourquoi s'est-il évadé 1 Quels peuvent être ses projets ? disait Savinien... J'ai beau chercher... Je ne devine rien... Evidemment il faut nous attendre peutêtre à ce qu'il mettra au dernier moment obstacle à ton mariage Du

moins il l'essayera Dejlquelle façon ?

.... Je ne vois pas très bien, dans tous

les cas tu peux te tranquiliser Ton

mariage se fera . . J'ai tout prévu, tout rien ne me surprendra... Une seule chose me trouble, c'est le résultat incertain du duel... Tu m'as promis de l'empêcher.

— Je tiendrai ma promesse.

^-Tu ne veux pas me dire comment ?

— Non.

— Garde ton secret

Ils s'éloignèrent. Césarine n'entendit plus rien.

Bientôt, il disparurent derrière les arbres.

Ah ! si Mlle d'Albaron pouvait

prendre le même chemin pour revenir, murmura Césarine... C'est ça qui serait commode...

Elle attendit patiemme nt.

Mais sa patience n'eut pas besoin d'être soumise à une bien longue épreuve

£lle vit tout à coup dans les arbres se rapprocher la silhouette de la jeune fiUe.

Et quand Hélène fut près du buisson où se cachait Céearine celle-ci se leva et s'élança.

Hélène dans sa première surprise, recula, croyant à quelque guet-apens.

Elle jeta un cri«

— Je vous en supplie, pas un mot, mademoiselle. Je ne vous veux pas de mal. Je suis inoâ'ensive.

— Que désirez-vous, que demandezvous ?

— Ne me reconnaissez-vous pas ?

— Césarine Barbadé.

— Oui. Donc, restez calme...

Et elle regarda si personne ne sortait du château.

Heureusement le premier cri d'Hélène n'avait pas été entendu.

Aucun danger ne venait de là.

Très bas. Césarine disait :

— J'ai une lettre à vous remettre.

—De qui ?

— De M. Jean Vandale.

— Vous savez oii il se cache ? Vous l'avez vu ?

— J'ai tout le loisir de le voir à mon aise. C'est chez moi qu'il a cherché refuge.

—La lettre, la lettre, vite.

— Voici.

— Attendez- vous une réponse ?

— Hélène essaya de lire. Mais si claire que fût la nuit, cela n'était pas possible.

— Je vais rentrer chez moi. Je lirai la lettre. J'ouvrirai ma fenêtre et laisserai tomber ma réponse. Prenez bien garde.

— Vous pouvez vous fier à moi. J'ai de bons yeux.

Hélène s'élogna frémissante.

Un quart d'heure se passa.

Césarine ne bougeait pas.

Tout à coup une fenêtre s'ouvrit au premier étage, doucement, sans bruit, un bras s'étendit et quelque chose de blanc tomba.

La fenêtre se referma.

C isarine se coula jusqu'au pied du château, ramassa la lettre.

Jean Vandale l'attendait avec une impatience fiévreuse. Lorsqu'elle entra, il se précipita vers elle :

— Eh bien î l'avez-vous vue ? Lui

avez- vous remis ma lettre ?... Et Martial ?

Martial est-il de retour î

— Soyez tranquille, tout est pour le mieux et j'ai réussi, alors que je ne savais guère comment je pourraifl m'y prendre...

— Martial n'est pas revenu à Landepereuse ?

— On ne l'attend que demain, dans l'après-midi.

—Et ma lettre à Hélène ?

— Voici la réponse.

Jean Vandale s'en empara.

Pour ne pas éveiller l'attention, il était resté dans une obscuri'é absolue depuis le départ de la vieille.

Celle-ci alluma une bougie, Jean Vandale put lire :

" Je vous suis dévouée. Ma vie est à *' vous, si vous avez besoin de ma vie. Je " ferai ce que vous m'ordonnerez. Cette " nuit, je m'échapperai de Landepereu-

** se et j'irai jusqu'à Galary Veillez..

'* Ne soyez inquiet de moi... Je ne suis " pas peureuse. " Il dit à Césarine :

— Je re me coucherai pas... Mlle d*Al-

baron viendra cette nuit

Césarine ouvrit des yeux effarés.

Hélène d'Albarcn se promenant ainsi dans les champs et les bois en pleine

nuit ! ! 1 Elle ne comprenait pas

Mais la pensée ne lui vint même point d'interroger Jean Vandale et elle ne manifesta pas autrement sa surprise.

— J'ai rapporté des provisions, dit-elle On m'en a mis plein mon tablier et si j'avais voulu, j'en aurais

rapporté davantage.. .Avez-vous faim ?

Avez-vous soif ?

Jean Vandale mangea quelques bouchées.

Césarine dévorait ces bonnes choses, avec des exclamations de plaisir.

Lorsqu'elle fut enfin rassasiée, Vandale lui dit :

— Vous pouvez vous coucher, Césarine. .Moi, je veille.

Un quart d'heure apiès, elle ronflait.

Vers deux heures du matin. Vandale,

assis sur un escabeau près du foyer qui

s'éteignait, entendit frapper quelques

coups sur le contrevent.

Il alla ouvrir.

Hélène parut ] elle était calme, comme si elle fût revenue d'une promenade en plein jour.

— Me voici, dit-elle, que voulez-vous de moi î

Bien que Césarine continuât de dormir, bien que Jean Vandale eût confiance en elle, le docteur crut toutefois plus prudent d'emmener Hélène hors de la cabane.

Dins le bois, ils causèrent longtemps à voix basse.

Et lorsqu'ils se séparèrent, Vandale remit à la jeune fille deux lettres.

— Celle-ci pour Martial Cette autre, vous la ferez parvenir à Noël qui sans doute sera aux liouches dès demain, prêt à son duel ....

Ces deux lettres se ressemblaient, conçues dans les mêmes termes :

** Je me suis évadé pour empêcher " toute rencontre entre vous, car cette " rencontre serait un crime.

" Je me suis évadé pour que vous ap- " preniez la vérité sur la mort de Ri- " chardier et sur la mort de Kenaud.

** Je me suis évadé pour que le cou- " pable vous soit désigné ....

" Lorsque la vérité vous sera connue, "' vous vous battrez, alors, si bon vous " semble, à moins que la tristesse " commune qui vous atteindra tous " deux ne vous fasse tomber dans " les bras l'un de l'autre. .

" Je vous demande seulement de re- " mettre au lendemain de la signature " du contrat votre duel...

" Je le demande à Martial au nom de " mon repentir, de toute ma vie de re- " mords.

" Je le demande à Noël, mon enfant * chéri, au nom de Pamour qu'il a pour " moi "

Puis, après avoir remis ces lettres à Hélène, il ajouta à voix basse quelques instructions.

Et lorsqu'il eut fini, il l'attira contre lui et la serra contre sa poitrine :

— Ma pauvre entant, dit-il, nous sommes perdus, vous et moi notre vie

est finie Nous sommes châtiés par

nous-mêmes de nos propres fautes....

Elle sanglotait.

£t au moment de le quitter, elle interrogea.

— Ainsi, dit. elle, vous ne voulez rien me confier de ce que vous comptez faire ?

— Je ne le puis.

—Et vous êtes sûr, cependant, que Savinien sera châtié de ses crimes ?

J'en suis sûr ! N'oubliez aucune de

mes instructions Agissez ainsi que

je vous l'ai dit Buvez jusqu'au

bout ce calice d'amertume Et attendez, confiante, la justice qui s'abattra sur la tête du misérable.

—Bien, j'obéirai.

11 voulut la reconduire jusqu'aux environs de Landepereuse, mais elle s'y refusa.

— Non, non, dit-elle, ce serait commettre une imprudence... Je ne veux pas.

Et elle partit, seule, brave et résolue, dans la profondeur des bois de Gfalary.

Jean Vandale rentra.

Mais il ne dormit pas.

Il resta assis, près du feu, rêvant toute la nuit, agité^parfois de longs frissons.

Le lendemain, il sut par vieille Césarine, qu'il eut soin d'envoyer aux informations, que Martial Richardier était revenu à Landepereuse. Il sut également que l'on attendait Ncël Labarihe aux Bouches dans le courant de raprèsmidi.

Noël Labarthe avait prévenu qu'il serait accompagné de deux amie.

Et d'autre part, deux ofificiers, camarades de Martial, étaient arrives avec celui-ci à Landepereuse.

Jean Vandale n'eut pas de peine à deviner dans ces quatre personnages les témoin e du duel.

Du reste, dans la soirée, assez tard, Césarine rentra.

En rôdant autour de Landepereuse, elle avait vu Hélène qui lui faisait signe et qui avait réusai, sans être aperçue, à lui remettre une lettre pour Vandale.

Cette lettre disait :

" Je viens d'apprendre par Savinien " que la rencontre était retardée entre <* Ncël et Martial suivant votre désir, u Elle n'aura lieu qu'après le contrat.

Savinien ignore votre présence auprès " de nouB et intervention dans cette af- " faire... Mais il a deviné qu'il se trame " contre lui quelque chose Il me l'a

" laissé entendre,.. Peut-être a-t-il en- " tin compris que je le hais !...... Il est

'* plus que jamais sur ses gardes . . J'ai ** peur pour vous "...

Le contrat devait être signé dans la soirée du lendemain.

Quelques invitations avaient été faites pour assister à cette signature et à la fête tout intime qui devait suivre.

Suivant sans doute^ les instructions mystérieuses qu'elle avait reçues de Vandale, Hélène d'Albaron avait insisté pour que M. d'Aiguirande figurât parmi les invités.

Et elle lui avait écrit une lettre particulière, pressante, sans lui rien faire pré» voir de ce qui pourrait se passer,ce qu'elle ignorait, mais en lui laissant entendre que sa présence était nécessaire et que la justice y trouverait son compte.

Hélène fut, pendant toute cette journée, très calme.

On n'eût dit vraiment qu'elle avait préparé tous les fils du drame qui allait commencer...

Aucune fièvre ! Aucun énervement î

Seulement elle était d'une pâleur singulière.

Et plusieurs fois Martial inquiet la voyant ainsi, avait demandé :

— Vous n'êtes pas malade, ma chère Hélène î

Elle l'avait rassuré.

Mais elle soutirait horriblement

Toutes ces heures qu'elle entendait sonner et qui lajrappochaient du moment suprême qu'elle avait voulu retarder agrandissaient la blessure de son cœur.

Elle allait, dans un instant, étaler à tous sa honte et ce qui avait été ses sinistres rêves !

Et tous seraient là qui l'écouteraient dans l'horreur et le dégoût qu'ils aurait d'elle.

Tous !

Il y aurait la famille de Martial Richardier, d'abord, c'est-à-dire ceux au milieu desquels elle avait vécu depuis longtemps.

Le frère de Richardier, Brinquetaille,^ et Juliette.

Il y aurait la douce Margot, toujours en deuil de celui qu'elle avait tant aimé et qu'elle pleurait encore.

Il y aurait Martial...

Comment supporterait-il pareilles révélations, celui-là, et la torture de voir crouler son bonheur ?

Il y aurait Savinien.

Elle avait demandé que Noël Labarthe fût présent...

Mais la lettre étrange de Jean Vanda le avait jeté des inquiétudes dans son esprit.

Comme elle avait insisté, il l'interrogea.

Elle refusa de répondre, se contentant de dire :

— Il le faut, ce soir, vous comprendrez !

Et Noël Labarthe, après quelques hésitations, lui aussi, mais obéissant sans doute aux ordres qu'il devmait dans la lettre de Vandale, Noël Labarthe avait envoyé dire à Landepereu8e|qu*]l assisterait au contrat.

Il y aurait le notaire, puis des étrangers, les amis de Martial et les amis de Noël, les jeunes officiers qui avaient accepté de servir de témoins dans leur rencontre.

Enfin, il y aurait M. d'Aiguirande !

M. d'Aiguirande dont une dépêche avait annoncé la venue...

Et devant ceux-là elle e'humilierait.

Devant eux, elle dirait la honte de ses projets !

Devant eux elle accuserait Savinien I

Qu*adviendrait-ii ensuite ?

Elle ne savait. Jean Vandale 8*était réservé ce dénouement, mais il avait refusé de le lui faire conniitre.

Dans le courant de l'après-midi, les derniers invités arrivèrent.

Et les heures s'écoulaient...

Dans cette fête intime— un gêne parmi certains des personnages.

Nulle gai lé 1

Certains visages restaient graves et soucieux dan>H l'attente d'un malheur...

Savinien allait et venait dans le château, n'arrivant pas à maîtriser l'étrange énervement qui s'était empaiè de lui.

Parfois il cherchait la présence d'Hélène, lui adressait quelques mots, afiectait de sourire comme s'il n'avait aucune arrière-pensée de crainte.

Hélène restait impénétrable 1

Le soir, avant le dîner, tout ce monde se trouvait réuni dans le salon lorsqu'on annonça le notaire.

Et un quart d'heure après, il lisait les clauses principales du contrat qui allait lier les intérêts de Martial aux intérêts d'Hélène, avant que la loi et l'Eglise liassent quelques jours après leur vie.

Cette lecture avait eu lieu devant les intéressés et devant les intimes seulement, dans la serre d'hiver contiguô au galon, où le lecteur a vu se dérouler plusieurs scènes de notre récit.

La lecture terminée, le notaire revint au salon, plaça le contrat sur une table surchargée de fleurs rares envoyées de Nice.

El tendant la plume à Martial :

—Veuillez signer, monsieur Richardier.

Martial se leva, se dirigea vers la table prit la plume et se pencha.

Mais il ne signa pas.

Une main, doucement, venait de s'apuyer sur son épaule pour l'en empêcher.

Il se retourna surpris.

C'était Hélène, plus pâle que jamais.

Il ne comprit pas.

Et souriant :

— Vouiez- vous signer la première, chère Hélène ?

Mais elle lui prit la main et l'entraîna jusqu'à son fauteuil.

—Hélène ! Que voulez-vous î Que faites-vous ?

— Vous signerez tout à l'heure, mon ami, si vous le voulez encore, après avoir entendu tout ca que j'ai à voua dire ...

Savinien sentit un frisson glacé lui courir dans les épaules.

H essaya de rencontrer le regard d'Hélène .

Mais elle ne le regardait psis.

Un profond silence s'était fait tout à coup parmi tous ceux qui étaient là.

Les plus émus, non pas les plus surpris étaient certes, Noël, Martial, Savinien et M. d'Aiguirande.

Noël et Martial, prévenus par la lettre de Jeau Vandale, s'attendaient à un coup de théâtre.

Savinien, instinctivement depuis quelques jours, prévoyait une catastrophes.

Quant à M. d'Aiguirande, l'évasion de Vandale lui avait prouvé que le docteur avait voulu quand même veiller sur les enfants qu'il aimait, et, sans qu'il pût se rendre compte de la façon dont son influence se faisait sentir en ce qui se passait, il devinait son intervention occulte.

Vandale ne lui avait pas laissé deviver le repentir d'Hélène, ses révélations et le magistrat avait eu entre les mains la lettre de Savinien que Vandale avait empruntée à Hélène pour la lui restituer au bout de vingt-quatre heures.

Hélène resta debout au milieu du salon et elle p^rla en fermant les yeux pour ne rien voir de toutes les émotions diverses de colère, de désespoir ou d* horreur qu'allaient refléter les physionomies de ceux qui l'écoutaient.

— Je demande pardon à ceux qui m'écoutent de la peine que je vais leur faire... Ils vont me haïr, sans doute. Plus tard, ils auront de moi quelque pitié... Martial, je ne signerai pas ce contrat... Je ne puis être votre femme, pas plus du reste que je ne serai la femme de tout autre, car dans quelques jours j'irai pour toute ma vie m' enfermer dans un couvent

— Hélène 1 ma chère Hélène, que dites'vous !

Et il s'était élancé vers la jeune fille, mais pour la seconde fois, étrangement elle lui prit la main et le reconduisit jusqu'à son fauteuil.

Elle lui dit très bas :

— Ne m'enlevez pas mon courage pour les terribles choses que j'ai à vous révéler 1

Alors, interdit, il ne protesta plus, jusqu'à la fin de cette terrible scène et attendit le cœur atrocement serré.

—Ce que i'ai fait, j'ai dû le faire, parce qu'il y a ici parmi nous un criminel qu'il fallait châtier et dont la prudence toujours en éveil défiait tous les châtiments. Je ne suis pas ici en fiancée, je uis en accusatrice... Deux crimes ont été commis, l'assassinat de M. Kichardier et de mon frère Kenaud,

J'accuse devant tous Savinien d'Albaron de ces assassinats.

Savinien haussa les épaules.

— Ma cousine à perdu la raison, murmura-t-il.

— Nous avions, il y a deux ans, formé le projet, lui et moi, de conquérir la fortune de M. Richardier. M. Richardier était un obstacle à ces projets. M. Richardier a été assassiné. J'ai eu horreur de ce crime que je ne prévoyait pas j il fut commis pas Savinien qui ne s'en cacha point vis-à-vis de moi.

Il y eut un mouvement d'horreur dans le salon.

Marguerite, blême, murmurait :

— Oh ! mon père, mon pauvre * père.

Savinien restait rouriant et son regard assuré soutenait le regard de ceux qui l'entouraient.

— Poussée par le remords, je fis l'aveu à mon frère du crime monstrueux qui avait si bien servi son mariage. L'émotion fut telle chez lui qu'il en resta paralysé mais comme les soins de M. Gordon menaçaient de lui rendre la vie, le mouvement, la santé, la parole, ; comme il devenait un danger pour Savinien dont il eût révélé le crime Renaud d'Albaron, Renaud, mon frère, fut étouffé sous son oreiller... par Savinien

Marguerite s'était levée en proie à une émotion qui épouvanta Martial.

Elle s'approcha de Savinien, se rappelant l'attentat infâme dont elle avait failli être victime dans la cabane de la vieille Barbadé, elle étendît la main vers lui et d'une voix sourde i

—Je la crois I je la crois !

Martial et Noël s'étaient jetés de chaque côté de Savinien pour l'empêcher de s'enfuir.

Mais lui très calme ;

— Tous deux, messieurs, s'il vous plaît. Cela fait plaisir à une folle de m'accùser de deux crimes qu'elle a peut-être commis elle-même pour mieux satisfaires ses rêves de fortune et d'orgueil... Cela ne suffit pas, j'espère, elle accuse. Il faut qu'elle prouve !

— Je prouverai Lorsque ce projet

fut conçu par nous de nous emparer de cette fortune, nous avons voulu nous lier

par un engagement qui nous obligerait à compter l'un sur l*autie... qui ferait de notre complicité une chaîne impossible à rompre qui nous condamnerait au silence, au silence de toute la vie si l'un des deux ne trouvait pas quelque jour dans son repentir, dans l'eitroi de ses remords, la force d'expier en faisant tout connaître. Cet engagement existe, il fut écrit, il fut signé de lui et de moi. Le mien, qui me perd, il le porte sur lui, mais le sien, qui va le

prendre, c'est moi qui le possède il

ne m'a jamais quitté.

Savinien fit un pas vers elle et d'une voix vibrante, indignée :

— Et moi je vous jure que cette fille est folle et que cette histoire est un roman de son imagination.

—Tu nies l'existence de cet engagement 1

^Je la nie.

»Si cet engagement existait, tu te reconnaîtrais coupable ? dit Hélène en insistant.

—Je me reconnaîtrais coupable.

Alors tues perdu, dit-elle froidement.

Elle chercha dans son corsage un petit portefeuille étroit qui depuis longtemps ne la quittait pas, l'ouvrit et tout à coup poussa un cri d'épouvante.

C'était là qu'elle cachait la lettre signée de Savinien j c'était là que cette lettre était restée } qu'elle se trouvait encore le jour où tièléne était allée à la prison de Biois se confier à Jean Vandale

Mais la lettre avait disparu !

Le portefeuille était vide...

Bile releva sur Savinien ses yeux effarés, .et rencontra un regard ironique, oruel.

Alors elle comprit...

Depuis quelques jours, Savinien était préoccupé j elle l'avait bien vu ; il flairait quelque piège j sachant que le seul danger qui le menaçait était la révélation de cette lettre.

Il triomphait.

Savinien, à son tour, interrogeait :

— Cette lettre, où est-elle.

Et comme elle ne répondait pas, comme tout le monde restait anxieux, haletant :

— Vous voyez, messieurs, que cette pauvre enfant est folle.... £t je suis persuadé, du reste, que vous n'avez rien cru de ses étranges inventions ....

L'œil hagard, éperdue, Hélène se taisait.

Elle se sentait rouler dans un abîme, elle ne se retenait pas... C'était un odieux cauchemar...

Elle essaya pourtant de balbutier encore :

— Cette lettre existait, je vous le jure je la sais parcœur...je puis vous la rédire..

— Mensonges ! nouveaux mensonges 1 dit Savinien en haussant les épaules...

Mais tout à coup, du foni du salon, une voix cria, faisant tressaillir Savinien profondément :

— Et moi, je dis que cette jeune fille n'a rien inventé.

lout le monde se retourna ;

— Jean Vandale ! Jean Vandale 1

C'était lui, en effetjtriste, très grave, très calme.

M. d'Aigurande ne s'attendait pas à ce coup de théâtre et eut un mouvement de stupeur.

Jean Vandale ne lui adressa pas un regard, comme s'il ne se fût pas même douté que le magistrat fût présent à cette scène !

Savinien se remit.

— Entre ma parole et la parole de cet assassin condamné au bagne par contumace, évadé d'hier, les honnêtes gens ne peuvent hésiter

— Heureusement, le forçat a des preuves.

— Des preuves !

— Lui aussi, a lu cette lettre, qui dénonce vos projets. Et le forçat, a bonne mémoire. Voulez -vous que sans en omettre un mot il vous la récite...

— La lettre, montrez la lettre...

— Vous l'avez volée depuis deux jours à votre ancienne complice qui vous ac« cuse...

— La lettre ! La lettre ! ou je dirai que tous, ici, vous êtes des imposteurs. . et tous, vous m'en rendrez raison, entendez-vous...

— Alors, M. d'Aigurande s'avança en souriant :

— Est-il vrai, monsieur, que vous désirez aupsi ardemment entendre cette lecture ?

— Oui, pardieu... la lecture d'une lettre qui n'a iamais existé, ce ne serait pas vul.eaire...

— Soyez donc satisfait, monsieur. Cette lettre, îe Pai entre mes mains La voici... vous reconnaissez votre écriture et votre signature ?

Savinien râlit horriblement.

C'était sa lettre !

— Puisque votre mémoire vous fait défaut, écoutez :

" Hélène, il faut entre noua quelque ♦^ chose qui nous lie et oui soit au be- " soin une menace de l'un sur l'autre. '* Gardp cette lettre et si iamais tu crains " que ie ce manque à ma parole donn<ie *• sers-toi d'elle contre moi. Devant elle " le ne pourrai nier ce qui «st, ce que "nous avons iuré de faire quelaues soient " les obstacles que nous devions ren- " contrer, et quels que soient les crimes " à commettre pour surmonter ces obg- " tacles. Toi et moi, nous avons horreur " de la misère où nous sommes, qui " nous a aigris et nous a rendus mau- " vais. Près de nous, à t-andepereuse, " est une colossale fortune dont la pos- " session nous redonnerait le rang an- " quel nous avous le droit de prétendre.Il " nous faut cette fortune, nous voulons '* la conquérir. Tu m'y aideras, avec ta '• ruse de femme... Je t'y aiderai avec " ma force et mon intelligence d'homme " Ecris-moi pareille lettre et signe ! !

Savinien, les yeux fous, râla :

— Mensonges ! Inventions I Folie !

Jean Vandale s'approcha.

— Ce que vous ne comprenez pas, c'est comment il se fait que cette lettre soit entre les mains de la iustice.. Ce qu'Hélène ne comprend pas, elle non plus, n'est comment M. d'Aiguirande la possède alors que je la lui avais restituée, à elle il y a trois iours... et alors que dans l'intervalle, prévoyant un piège, ce misérable la lui avait volée

Eb bien ! je vais vous le dire... J'avais prévu le vol.... et j'avais prévu ce qui vient d'arriver... La lettre que vous avez dérobée à votre cousine, misérable, pour votre perte et pour votre aveu, n'é-

tait qu'une photographie de l'original que vous avez signé et que M- d'Aiguiguirande vient de vous lire. ..Votre cousine elle-même l'ignorait... Et maintenant, mois aussi, je vous accuse de ces deux crimes : de la mort de Richardier et de la mort de Renaud... Je vous ai surpris un jour, tressaillant et suant l'angoisse vous si fort cependant et si maître de vous devant ce ravin où il vous semblait, en une seconde de remords, retrouver le cadavre sanglant do votre preinière victime... Et je vous ai vu, plus tard, essayer de vous dérober dans ce château, après le meurtre de votre cousin d'Albaron... Vous êtes un infâme... deux fois assassin... J'ai dit... Ce n'est pas moi qui vais vous accuser... Ce n'est pas mon droit... Je meurs, de

ma faute passée Je suis ici en jutici-

er Mais répondez à ce qui vient

d'être dit... Et si vous ne vous disculpez pas, prenez garde !

Savinien reprenait du sang-froid...

— ^Tout ceci est habilement mené,

dit-il, ironique, le regard insolent,

Dans quel but, je l'ignore! Cette

lettre ne prouve aucunement l'exécution... Elle suflBt pour me faire arrêter et soupçonner... Elle serait impuissante à convaincre, si vous n'avez pas d'autre preuve à ajouter... Et ie vous en défie...

vous entendez je vous en défie... Ri-

chardier et Renaud sont morts assassinés c'est possible... Moi je j'ure que que je suis innocent de ces deux crimes .... A vous de prouver le contraire ....

Jean Vandale s'était glissé auprès de M. d'Aiguirande,

Et très bas, rapidement :

— Ce misérable dit-il vrai ?

—Hélas 1

— Vous pensez qu'il ne se trouvera pas un iury pour le condamner... faute de preuves ?

—J'en suis sûr...

— Bien.

—Qu'allez-vous faire. Vandale ?

Mais Jean Vandale évita de répondre ?

Il quitta M. d'Aiguirande et se rapprocha de Savinien.

Il était tout près de l'aventurier, lui faisant lace.

— Savinien, tu as tué Richardier et Renaud...

— C'est faux.

Il n'y aucune preuve contre toi...

aucune autre que des preuves morales—

— Vous le reconnaissez, du moins !

Aucun jury ne te condamnerait...

— Parce que je suis innocent...

~Et pourtant tu es coupable .. Et tu risques de t'en aller, impuni triomphant malgré tes crimes, si un justicier ne se lève pour te châtier

—Je ne crains aucun justicier au monde...

— Tu as tort, Savinien, car tu as lassé la patience de Dieu...

Savinien se mit à rire bruyamment.

— Savinien tu as dit, un jour dans ce même salon, que le meurtrier de Renaud et de Richardier ne pouvait être que moi,

— Cette accusation, tombant sur un forçat, était du moins vraisemblable

— Savinien, tu as dit, pour justifier cette accusation, que j'avais été fou, autrefois lorsque je trappai Christiane Richardier,

— N'est-ce pas la vérité î

— Et que je pouvais avoir été fou encore en frappant Renaud et Richardier.

— Oui, je V&i dit..

— Et bien, c'est un fou, en ce moment qui te parle, qui va te châtier, en te frappant à son tour... La justice eût été impuissante à te punir... moi, le fou je te comdamne...

Et avant qu'on pût l'empêcher avant que Savinien lui-même eût compris, un

bras se levait armé d'un poignard, et s'abattait sur le plastron de de la chemise de Savinien,

Un flot rouge y apparut.

Le misérable ouvrit des yeux énormes fit un pas vers Jean Vandale, les les mains étendues pour le saisir puis roula sur le tapis, se tordit et resta immobile.

Il était mort.

Alors, Vandale se tourna vers M.

d'Aigurande et dit :

— Je vous demande pardon

Trois jours après à l'hôpital de Blois, Jean Vandale, brisé par ces émotions, se mourait doucement.

Tous ceux qu'il aimait se pressaient au chevet de son lit, guettant le dernier souffle de cette vie.

Hélène, seule, parmi nos personnages était absente ; elle était allée frapper au couvent des carmélites et la porte du couvent s'était refermée sur ses remords, sur son amour, sur son désespoir !

En mourant. Vandale put sourire une dernière fois à Noël et à Martial dont il avait réuni les mains dans les siennes et que leur douleur commune avait réconciliés.

Et ce fut ainsi qu'il mourut, souriant toujours, parce qu'il était pardonné, et répétant aux jeunes gens, qui pleuraient les doux mots sans lesquels la vie est si décolorée :

— Aimea-vous 1 Aimez-vous I

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