BIBLIOTHECA
Savinien avait un grand sang-froid.
Il fut aimable et gai comme à l'ordinaire.
Quant à Margot on eût dit, à la voir, que rien d'extraordinaire ne s'était passé dans sa vie ce iour-là.
Elle paraissait avoir oublié complètement la demande dont elle avait été l'objet, la réponse qu'elle y avait faite. Le dîner fini, Richardier prit Savinien Il le fit passer dans un petit salon.
— Venez fumer un cigare, dit-il.
— Volontiers 1 Quand ils furent seuls :
— Mon cher Savinien, dit paternellement Richardier, je suis très triste d'être obligé de vous annoncer une mauvaise, très mauvaise nouvelle.
L'aventurier était trop habile comédien pour ne point se troubler et pâlir,
Il baissa la têtte et il eut une contraction des lèvres qui était comme la preuve fugitive de ce qu'il soufirait.
— Mais ma fille ne vous aime pas !
jSavinien dit d'une voix faible :
— Soyez franc, monsieur M'estil permis de conserver l'espoir qu'en un jour lointain, très lointain, peut-être, Mlle Marguerite se laissera attendrir...
lorsqu'elle comprendra combien je l'aime et combien surtout mon amour est désintéressé ?
Richardier garda le silence.
Savinien se leva, très agité.
Une effroyable colère grondait en ce cœur mauvais, une colère d'autant plus redoutable qu'elle se cachait, en ce moment, eous l'infâme apparence d'un désespoir sans bornes, tout près des larmes.
— Ainsi, dit-il, éperdu, pas même une espérance ?
— Non.
Et tout à coup Richardier s'écria :
— Voyons, que s'est-il donc passé entre ma fille et vous î — Ce qui s'est passé î Et cette fois, bien réellement, le jeune homme manifesta la plus vive surpri- Be.
Non seulement elle ne vous aime pas, mais elle me semble éprouver pour votre pêrsoimeje ne sais quel éloignement.
presque de l'aversion
— De l'aversion 1 ! murmura Savinien.
Et brusquement, fondant en larmes :
— Je suis bien malheureux 1 Oui,
bien malheureux, car jamais, ni dans ma conduite, ni dans mes paroles, je n'ai pu laisser deviner à Melle Marguerite l'amour profond que j'éprouvais pour elle... Je l'ai aimée silencieusement de loin me cachant
pour la regarder lorsque je la rencontrais par hasard, et ici, dans votre
maison, fuyant même sa présence
de peur d'être compris • 1
— Alors, je m'y perds !
—Ainsi, monsieur, c'est un jugement sans appel ?
— Sans appel, hélas ! mon cher ami! !
— Adieu donc I Vous le voyez, j'avais
raison de vouloir partir et vous aviez
tort de vouloir me retenir.
— J'avais tort, je l'avoue.
— Adieu I
Et Savinien s'enfuit.
Dans le bois, devant Landepereuse, il s'arrêta et son regard chercha les fenêtres de la chambre de Marguerite.
Ses yeux étaient brillants de haine.
Il eut un sourire méchant :
— ^A bientôt ! murmura-t-il, à bientôt ma petite Margot !
Et dans la nuit, marchant à grandes enjambées vers les Basses -Bruyère, il disparut.
Première menace
Savinien ne partit pas.
Il cessa toute visite à Landepereuse, seulement.
Et pendant les premiers temps qui suivirent cet entretien, il évita toutes les occasions que le hasard eût pu lui ofiFrir de rencontrer soit Richardier, soit Marguerite.
Du reste, il sortait peu.
Un jour, pourtant, en revenant à la nuit tombante vers les Basses-Bruyères, il aperçut, à quelque distance devant lui, suivant l'avenue de platanes qui conduisait à Landepereuse, Marguerite I seule.
L'hiver avait été rude ; la misère était grande dans le pays j la jeune fille était très charitable, répandait le bien autour d'elle : depuis que Richardier était au château, il ne se couchait pas un pauvre, à quelques lieues à la ronde, qui ne fut sûr de son pain du lendemain.
Margot, ce soir-là, venait de porter des secours, du vin, un peu d'argent, des vêtements à une famille de pauvres gens, tombée après la mort du père dans un extrême dénuement.
Un domestique du château, Lefort, l'avait suivie, mais elle l'avait renvoyé s'était attardée à consoler les misérables qui la bénissaient et embrassaient ses mains.
C'est ainsi qu'au coucher du soleil, ce soir-là, elle se trouvait seule dans l'avenue des platanes, regagnant Landepereuse d'un pas hâtif,
Savinien pressa sa marche afin de la rejoindre.
Elle ne sembla point s'apercevoir qu'il y eut quelqu'un derrière elle et ne tourna pas la tête une seule fois.
Lorsqu'elle passa devant les Ecuries que l'ombre du soir envahissait déjà et dont la blanche maison paraissait dormir paisiblement derrière sa ceinture de peupliers, elle ralentit un peu sa marche et Savinien la vit qui, avançant la tête, essayait de voir
Qui?
Savinien se le demanda.
— Ce n'est pas moi, bien sûr !
Du reste, des Ecuries, personne ne sortit. On eût dit même que la maison était inhabitée, car malgré l'heure tardive, pas une lumière n'apparut derrière les rideaux.
Marguerite s'était presque arrêtée.
Elle étoufi'a un soupir.
Mais tout à coup, une voix, tout près d'elle, lui parlant presque comme si on lui touchait l'épaule, la fit tressaillir. Savinien lui disait ; —Vous n'avez pas peur, mademoiselle, de vous attarder ainsi dans ces campagnes désertes î
Non, monsieur, car si je courais un
danger, tout le monde, ici, se ferait mon protecteur.
— C'est vrai, tout le monde vous aime non seulement les gens du pays...
Il ajouta plus bas
— Il y en a d'autres aussi, vous savez !...
— Monsieur !
Elle voulut passer, avec un regard de mépris.
Mais il lui avait pris la main, il la retenait de force.
Elle eut peur. Il sentit qu'elle tremblait.
— Oh 1 je ne vous ferai point . de mal. Je veux vous dire seulement une choses. Je vous aime .... Vous avez avoué à votre père que vous ne m'aimiez pas que vous étiez certaine de ne m'aimer jamais...
Elle le brava, presque farouche.
— Mon père, je le crains, ne vous a pas tout dit. J'ai ajouté que j'avais pour vous, sans savoir pourquoi, d'instinct, de l'horreur et du dégoût...
Il pâlit.
Ses doigts se contractèrent si rudement autour du poignet de la jeune fille qu'elle laissa, malgré elle, échapper une plainte tant la souffrance fut vive et inattendue.
Il dit, et la colère faisait trembler sa voix :
— Vous êtes franche J'aime mieux
cela... Eh bien, je répondrai à votre franchise... Vous me haïssez sans raison et d'mstinct. . . .soit... votre haine et votre dégoût ne m'eflrayent point et ne changent pas mes sentiments pour vous.
Pour vous prouver combien est grand mon amour, je vais vous donner un bon conseil, le meilleur assurément que l'on puisse vous donner : Défiez-vous de moi ! . . . .
— Je ne vous crains pas I
— Vous avez tort je suis capable
de tout
— Je l'avais deviné.
— J'ai juré que vous seriez ma femme ...j'ai juré que vous seriez à moi...
— Jamais !
— Défiez- vous, je le répète, car je tiendrai mon serment.
Elle le bravait toujours la bouche méprisante, les yeux droits dans les yeux du misérable.
Il jeta un regard autour de lui.
ç j. La plaine était toujours déserte, la nuit presque noire
Personne pour le vor, personne pour le surprendre.
Alors, brutalement, retenant les mains de la jeune fille dans une de ses mains, il passe l'autre bras autour de ce cou fràe qui se dérobe, il attire cette jolie tête épouvantée, et avant qu'un cri ait pu donner l'alarme, il lui jette un baiser en pleine face.
— Tiens, dit-il, voilà mon baiser de fiançailles !
Il lâche les mains de la pauvrette qui chancelle et s'enfuit éperdue, les mains sur les yeux, un haut-le-cœur aux lèvres et elle répète :
— L'infâme ! l'infâme !
Et déjà très loin, il lui semble qu'elle entend le rire insultant du misérable qui vient de l'outrager.
Le guet-apens
Bien qu'elle ne fût pas craintive, la menace de Savinien avait tellement bouleversé Marguerite qu'elle en fut malade pendant plusieurs jours.
Elle ne voulut rien dire à son père, car elle redoutait une querelle entre Savinien et Kichardier.
Révéler cette insulte à Richardier qui adorait sa fille, c'était jouer la vie de son père, car Savinien ne l'eût point épargné et eût accepté toutes les provocations.
Elle se tut. Puis elle pensait à Renaud.
Elle ne voulait pas irriter son père contre toute cette famille.
Lorsqu'elle fut debout et put sortir, elle fit en sorte de ne point s'éloigner du château.
Mais, du reste, elle fut vite tranquillisée.
Elle apprit, en eflet, huit jours après la scène que nous venons de raconter, que Savinien avait quitté les Ecuries pour rentrer à Paria,
Et Hélène, qu'elle vit le surlendemain de ce départ, lui dit au courant de la
conversation, que Savinien se disposait à retourner en Amérique où il avait trouvé une situation brillante.
Margot ne laissa rien paraître de sa joie à cette nouvelle.
Mais elle en éprouva un soulagement profond.
La présence de Savinien aux Basses- Bruères eût été une menace constante contre sa sécurité, contre son repos.
La vie, ainsi, n'eût plus été possible.
Alors, peu à peu, et pendant les beaux jours du printemps joyeux qui commençait, le souvenir de ce court drame de sa vie s'eflaçait dans son cœur.
Hélène, après le départ de Savinien, avait continué quelques visites au château.
Elle les avait toutefois rendues plus rares.
Eatre elle et Marguerite aucune s'impathie.
Les avances d'aâection faites pas Hélène avait été reçues froidement, non seulement avec' indifférence, mais presque avec répulsion.
L'instinct avertissait l'enfant en lui faisant deviner ceux qui étaient ses ennemis;
Hélène s'en apercevait, mais elle n'y prenait point garde, voulant conserver un pied à Landepereuse.
Quant à Renaud, jamais ou presque jamais on ne le voyait.
Lorque ses malades ne l'appelaient pas dans quelque village ou dans quelque ferme des environs, il s'enfermait dans son cabinet de travail et ne reparaissait plus.
Souvent, il y passait une partie de ses nuits.
Du reste très souttraut, et perdant le reste de ses forces dans un labeur acharné, il tournait doucement, sinon à la folie, du moins à cette idée fixe qui amène soit l'hypocondrie, soit le déli»
re des persécutions où celui des grandeurs. '
Il se voyait faiblir tous les jours et mettait à s'étudier lui-même une âpre et douloureuse volupté.
Il sentait sa vie non point tant seulement par la perte de son avenir et de
ses illusions, par l'abandon qu'il avait dû faire de ses rêves de bonheur et de luxe, mais brisée surtout par le reproche éternel qu'il voyait dans les yeux d'Hélène.
C'était de cela qu'il se mourait.
C'était cela qu'il avait voulu fuir, à l'obsession de ce regard où il lisait sans cesse les regrets du bonheur perdu, qu'il avait voulu échapper par un labeur opiniâtre, énorme.
Et il comprenait, vaguement encore,— il espérait plutôt, — qu'il arrivebien vite à l'oubli, car son cerveau s'af. faiblissait j il constatait, tous les jours avec joie, que se rétrécissait le large cercle de l'horizon de son intelligence. Il aspirait au moment où ce cercle se serait si complètement rétréci où l'horizon se serait si fortement rapproché que cela toucherait ses paupières.
Alors, il serait obligé de fermer les yeux.
Il ne pourrait plus rien voir. La raison serait partie, dans le vaste ciel indifférent, comme une fumée légère et il ne resterait plus qu'un pauvre corps sans âme, inconscient et inerte, que son cœur ne déchirait plus puisqu'il n'aurait plus de cœur, que le souvenir du paesé ne torturerait plus, puisque pour lui le passé serait mort.
Ce n'était point la fortune perdue qu'il regrettait.
Il eût vécu pauvre, s'il avait été seul. La cause de sa souffrance était en sa sœur.
m'avait aimée beaucoup.
Maintenant, il l'aimait encore, mais son affection était mêlée de crainte.
Il la redoutait ! Il tremblait devant elle!
Ce travail de désorganisation, qui atteignait son cerveau, avait depuis longtemps affaibli tout ressort chez lui, toute énergie, toute volonté.
Il était devenu, auprès d'elle, comme un tout petit enfant.
Parfois, il frissonnait d'une vague peur lorsqu'il se sentait plus profondément atteint par sa faiblesse grandissante j c'est qu'à ce moment-là, il se demandait :
— Que vais- je devenir entre ses mains.
Puis une réflexion le calmait :
— Peu m'importe, puisque je ne comprendrai pas I
Benaud, ainsi malade, fuyait depuis longtemps toute distraction. Depuis que la réconciliation était faite entre les deux familles, il n'avait fait à Landepereuse que de très rares apparitions.
Renaud avait alors trente ans.
Très grand et très distingué d'allures il avait les cheveux coupés en brosse, bruns, pas même dégarnis vers les tempes.
Une barbe légère et jeune adoucissait ce que la maladie et la tristesse avaient mis de dur en certains traits de son visage.
Celui-ci avait toujours été pâle, mais il présentait maintenant cette couleur si particulière, qui est celle de la cire, indice de la maladie physique ou de la torture morale qui mine sourdement.
Une large meurtrissure entourait les yeux et leur imprimait un cachet de souffrance infinie.
Malgré tout, ou plutôt peut-être à cause de cela, très larges et très beaux, ils avaient un regard d'une profondeur extraordinaire, d'une douceur sans égale j un regard qui était comme une lente caresse.
A Landepereuse, les rares fois où il voulait bien y accompagner Hélène, il recevait toujours l'accueil le plus délicat et le plus empressé.
Ces jours-là, il y avait, chez Marguerite pluspe joie, plus d'expansion.
Cette âme de fillette avait pris en pitié ce malade j elle avait deviné que cet homme dissimulait la tristesse infinie de sa vie manquée.
Chaque visite qu'elle faisait aux Basses-Bruyères, chaque visite de Renaud à Landepereuse lui faisait découvrir quelques changements dans la santé du comte.
Elle le voyait s'étioler, s'affaiblir, s'en aller, doucement, et il lui semblait parfois saisir, aussi rapide passage, dans les yeux de Renaud, une amertume immense, désolée, désespérée, des larmes brusquement refoulées et que cachait bien vite un pâle sourire.
AlorS) Marguerite se faisait bonne pour lui.
Elle essayait de jeter un peu de gaieté dans ce désespoir.
Souvent elle y arrivait.
Elle en était elle-même comme soulagée.
Ce n'était plus la plante inclinée tristement à laquelle elle ressemblait, lorsqu'elle s*en allait par les allées du bois, recherchant jalousement la solitude.
C'était la fleur vivace et rayonnante, sur laquelle tombe le chaud et bon soleil qui vivifie.
Puis, chose bizarre, lorsque sonnait l'heure où Renaud et Hélène devaient quitter Landepereuse pour rentrer aux Ecuries, cette joie factice s'évanouissait.
La fleur baissait sa tête alourdie.
Le soleil venait de se cacher sous quelque nuage noir et du Nord, sans doute un vent aigu, âpre et desséchant, le vent qui apporte les tristesses de l'âme, courbait vers la terre sa sveltesse et sa fragilité.
Les jours se passèrent.
Parfois Marguerite entendait Richardier qui demandait à Hélène des nouvelles de Savinien.
Hélène répondait :
Mon cousin continue ses préparatifs.
H est obligé de voir diflérents personnages officiels avant de partir pour occuper la situation qui lui est oflerte.
—Dans quelle partie de l'Amérique s'en va-t-it ?
—Au Brésil.
Il est content ? son avenir est assuré î
Marguerite était là et écoutait.
Elle ne serait rassurée complètement, contre un retour offensif de Savinien, que lorsqu'elle le saurait de Pautre côté de POcéan.
Et ce fut un jour de joie que celui où Richardier, ayant renouvelé ses questions, Hélène répondit :
— Mon cousin à dû quitter Paria aujourd'hui 11 s'embarque demain.
Margot se sentit plus légère.
Elle respira librement.
Et hors de toute contrainte elle reprit, le jour même, ses courses vagabondes par la campagne et par les bois, à la recherche des malheureux que sa bonté soulageait, dans les villages et dans les fermes.
Quelques semaines se passèrent encore.
Marguerite ne pensait plus à Savinien.
Elle se faisait accompagner la plupart du temps, dans ses courses charitables, par un domestique de Landepereuse, nommé Lefort, un garçon à l'air faux, au regard fuyant, d'une obséquiosité presque gênante.
C'était lui qui portait les fardeaux trop lourds dont Margot ne pouvait se charger.
Un jour de mai, cet homme remit à la jeune fille une lettre qu'elle ouvrit aussitôt.
La lettre, d'une écrfhwe grossière, avec une encre si blanche qu'elle en était presque illisible, était conçue en termes à la la fois naïfs et douloureux.
C'était bien la misère vraie qui était dépeinte là.
Une femme, Césarine Bardabé, lui racontait que son mari, un bûcheron, venait de mourir à l'hôpital à la suite d'un accident, qui la laissait sans pain, sans ressources, à la veille d'être jetée hors de la misérable cabane de terre et de chaume qu'elle habitait avec ses enfants.
De plus belle, elle était malade, souffrant de la fièvre, réduite à ne point sortir, si misérable enfin, qu'elle était obligée d'envoyer ses enfants, jusqu'aux plus petits, tendre la main dans les villages des alentours.
— Je ne connais pas cette femme, dit Margot à Lefort.
— Je ne crois pas, en effet, qu'elle se soit adressée à mademoiselle jusqu'aujourd'hui. Elle est fière. Il faut qu'elle soit au plus bas pour avoir pris ce parti.
— Comment cette lettre est.elle entre vos mains ?
— J'ai renCoiîtré l'aîné des enfants de ^pgarine qui l'ai^ortait à ma demoise ^ Landepereuse. Je lui ai épargné la moitié du chemin et connaissant la situation de la mère de, j'ai pris sur moi de lui remettre tout de suite quelques sous. Mademoiselle ne me grondera pas?
— Vous avez bien fait, au contraire.
Où habite cette pauvre femme î Loin
d'ici ?
— Non, mademoiselle. Cêsarine Bardabé habitait jusqu'à l'année dernière le village de Saint-Laurent-des-Eaux ; ce n'est qu'au printemps que le bûcheron et sa famille sont venus s'installer au bord de la route qui traverse le bois de Galary, non loin de Nouan. Mademoiselle qui est passée par là, plusieurs fois delà, soit à pied, soit en voiture, doit bien se rappeler le bois de Galary ?
— Non seulement le bois, mais aussi la maison.
Margot donna un peu d'argent à Lefort.
— Tenez, vous irez dès aujourd'hui remettre ceci à cette pauvre femme
Ensuite vous verrez l'huissier de Saint- Laurent et vous vous arrangerez avec lui pour éviter l'expulsion.., et vous préviendrez Cêsarine que demain de l'après-midi, j'irai lui faire visite...
— Mademoiselle s'y rendra- 1- elle à pied, ou attelerai-je sa petite charrette ?
— S'il fait beau comme aujourd'hui, j'irai à pied.
— Accompagnerai- je mademoiselle î
— Non, dit-elle, après une courte hésitation.
On sait combien était grand le subtil instinct chez la jeune fille.
Avait-elle la prescience d'un danger?
Si oui,ce fut bien fugitif, car qu'avait, elle à craindre ?
En plein jour dans cette campagne, quel péril pouvait-elle courir ?
Puis, le seul ennemi qu'elle se connut, Savinien, était à des milliers de lieuses de Landepereuse.
Dès lors, une crainte quelconque lui parut un enfantillage.
Elle la bannit.
Le domestique fit une dernière ques* tion.
— Mademoiselle peut-elle me dire l'heure à laquelle elle compte[se rendre à Galary ?
— Vers trois heures, probablement.
I A Landepereuse depuis deux jours, I Margot était presque seule.
Kichardier était parti pour Blois et avait emmené Juliette.
Ils ne devaient rentrer que le surlendemain.
Brinquetaille, seul, veillait sur sa nièce.
Mais Brinquetaille campagnard endurci, ne paraissait guère au château que le matin et le soir.
Il était en toutes ses journés par monts et par vaux, ne rentrait même pas, la plupart du temps, aux heures de repas.
Ce fut plus tard, seulement que ces détails, où le hasard semblait avoir mis sa main, frappèrent l'esprit de la jeune fille.
Le lendemain le soleil se leva radieux.
Après le déjeuner, Lefort vint demandez à Margot :
— Devrai-je faire atteler ?
— Non. J'irai à pied, je vous l'ai dit...
Elle adorait la marche et faisait, parfois sans tatigue, de longues courses, i '" L'automne, souvent Brinquetaille l'emmenait à la chasse, battant avec elle tailles et genêts sans qu'elle éprouvât de lassitude.
Lefort insista une dernière fois.
— Mademoiselle ne veut pas, décidément, que je l'accompagne ?
— C'est inutile. Après avoir causé avec cettre femme, je saurai quelles sont les choses dont elle a le plus pressant besoin. Demam vous irez les lui porter. Vous avez exécuté mes ordres î
—J'ai remis moi-même l'argent à Cêsarine. J'ai vu l'huissier. Il s'attendait à ma visite. Il est si habitué à voir mademoiselle le désintéresser de tous ses frais|contre les pauvres gens ! L'expulsion n'aura pas lieu.
— Bien. Merci.
Vers deux heures elle partit.
Lefort paraissait inquiet et fiévreux.
Au moment où il vit la jeune fille sortir du château, il fit un mouvement comme pour la rejoindre.
On eût dit qu'il se repentait, qu'il aurait voulu lui confier quelque chose.
Mais il fit seulement deux ou troisipas.
11 s'arrêta,
— Bast ! murmura-t-il il ne se
passera rien Et puisque l'autre m'a
dit qu'il était d'accord avec maiemoiselle, qu'ils s'arrangent... Faut soutenir les amoureux
Son ombrelle à l'épaule, Marguerite marchait doucement, sans se presser, à travers la caaipagne où verdissaient les moissons, où les avoines étaient encore toutes petites, comme une prairie, mais où les seigles, plus grands, montraient déjà leurs épies barbelés.
Elle semblait jouir pleinement de cette après-midi délicieuse, point trop chaude, toute parfumée de l'odeur des eapins et des genêts fleuris. La campagne était déserte. A cette époque ies tavaux sont finis. La terre a sa semence
Et ce n'est pas encore le moment où l'on doit retourner d'un dernier coup de charrue les champs réservés au sarrasin.
Au bout d'un quart d'heure, elle atteignit le bois.
Comme il était traversé par un ruisseau jamais à sec, toujours fuyant sous les brindilles, la mousse et les feuilles mortes, la fraîcheur environnante avait amené Jà des tribus d'oiseaux et c'était, dans les feuilles d'un joli vert tendre, et qui sentaient encore la bonne sève,un étourdissant concert de cris de toutes sortes, depuis le sifflement sonore du merle et de la grive, le haap 1 houp 1 de la huppe, la monotone refrain du coucou, jusqu'aux longues conversations de la fauvette grise aupièa du nid déjà bâti, jusqu'aux gazouillis pointus du chardonneret, jusqu'aux trilles sonores du rossigaol. Les rossignols, ii y en avait partout. Tous les buissons semblaient réceler quelque chanteur invisible et
bruyant. Et d'un bout à Pautre du bois, on les entendait s'appeler.
Le passage de Marguerite dans l'allée herbeuse qui coupait le bois par le milieu n'empêchait point ces cris de fête.
Après ce bois il y eut encore quelques plaines, où l'allée fuyait, mal entretenue, du reste, et bordée, de chaque côté, d'ornières où les roues de voiture devaient s'enfoncer jusqu'à l'essieu.
— J'aurais démoli ma charrette dans ce chemin, murmura la jeune tille en souriant.
A quelque distance devant elle commençaient les bois de (iaUry.
Elle atteignit la lisière.
Elle s'arrêta quelques minutes pour se reposer. Le chemin avait monté, depuis le bois des Kossignols, et elle en était un peu essoufflée.
De là, l'horizon s'étendait très vaste devant elle.
Landepereuse était visible, sur sa gauche, en haut du coteau berbant de la Loire ; les tourelles émergeaient pardessus la cime des chênes qui dégringolaient en masse noire compacte sur le flanc du coteau.
De l'autre côté des taillis qu'elle venait de traverser et de la première plaine,;^c'e talent les Basses -Bruyères.
Il était impossible d'apercevoir la maison, mais les peupliers qui l'entouraient étaient très hauts et leur ligne élégante et régulière semblait, au loin, fermer l'horizon. C'était tout ce qu'elle voyait.
Elle afl'ectionnait particulièrement ce coin de paysage, car ses regards s'y reportaient souvent, comme malgré elle.
Quand elle fut reposée, elle reprit sa marche.
Le bois de Galary était broussailleux et mal percé. Cependant, il était traversé vers les deux tiers de sa largeur, du côté de Nouan, par une route le long de laquelle étaient disséminées quelques vieilles masures délabrées, abandonnées depuis longtemps, depuis que les champs qui s'étendaient auprès et qui avaient été cultivés pnr les anciens locataires, étaient plantés de bouleaux, de chênes ou de sapins. C'était
dans une de ces masures que Césarine avait cherché refuge avec ses enfants, après la mort de son mari. Si délabrée qu'elle fut, la masure était un abri, un asile.
Les enfants pouvaient y dormir.
Marguerite mit une demi-heure à traverser le boi de Galary jusqu'à la route. Là, un cantonnier lui indiqua son chemin.
— C'est à deux pas d'ici, mademoiselle, au tournant de la croix Sébastien.
Mais je pense que si vous trouvez Césarine chez elle, vous n'y rencontrerez point les petits, car ils doivent être à cette heure en tournée dans les fermes. — Mais Césarine est chez elle 2
— C'est probable sinon chez elle,
du moins dans les environs, occupée à ramasser des champignons qu'elle fait vendre à Nouan ou à Saint-Laurent.
Margot suivit la route.
Bientôt elle aperçut la masure, presque complètement invisible, à une centaine de mètres de la route, et tout entourée d'un cercle étouflant de broussailet de tailles épaisses.
Un sentier très étroit— ou plutôt une sente d'herbes hautes récemment foulées et qui indiquaient un passage régulier— la conduisit jusqu'à la maison.
Au moment de s'y engager, pourtant, elle eut une peur pour la seconde fois. Ce fut le même sentiment de crainte éprouvé déjà lorsque Lefort lui avait demandé si elle se rendrait seule à Galary et qu'elle avait répondu qu'elle n'avait pas besoin d'être accompagnée.
Pourtant, si la masure était misérable— oh ! il ne pouvait en être de plus pauvre 1 — rien n'indiquait qu'elle pût réceler un danger. Son aspect avait rien du sinistre. Les arbres au-dessus d'elle, verts et feuillus, lui faisaient une ombre fraîche. Tout autour d'elle les oiseaux gazouillaient. Dans le chaume du toit et sous les poutrelles, des hirondelles, des moineaux et des roitelets avaient établi leurs demeures. En cette douce quiétude de la nature en fête, en cette solitude mélancolique, au milieu de ces parfums sylvestres et des cris joyeux de ces mille petits paquets de plumes multicolores qui voltigaient
sous les feuilles, un philosophe eût vécu heureux, laissant son âme s'épanouir au soleil et la nature reprendre lentement possession de son être, de la plante des pieds jusqu'au cerveau.
Dès lors, qu'avait-elle à redouter ?
Elle sourit, haussa les épaules et s'engagea dans la seute.
L& porte était fermée. Elle frappa en appelant :
— Césarine 1 Césarine Bardabé 1 Comme on ne répondait pas, elle poussa la porte qui céda et elle entra, pendant qu'un flot de soleil inondait, par l'ouverture, la misère navrante de la pièce où elle venait de pénétrer.
Quelques casseroles, des escabeaux, des hardes qui pendaient à une corde, des amas de teuilles mortes et de mousse séchée formaient deux lits où l'on avait jeté des couvertures rapiécées.
Deux pièces composaient la masure.
Dans l'autre, sans doute, couchaient les enfants, les plus âgés, pendant que les petits restaient sous la surveillance de la mère.
— Pauvres gens ! murmura Margot at»
tristée par ce spectacie.
Et de nouveau elle appela, en frappant à la porte qui cocnmuni.iuait avec la seconde pièce :
— Césarine, êtes-vous ici ?
Elle entendit un x)eu de bruit.
Brusquement, devant elle, la porte s'ouvrit.
Mais ce ne fut pas Césarine qui apparut aux yeux terrifiés de Marguerite.
Ce fut un homme au regard dur, au sourire cruel.
Savinien I
— Vous ! vous I dit-elle, reculant, les mains tendues en avant, comme pour se défejidre !
Et déjà, d'un bond, elle s'élançait vers la sortie lorsqu'il la retint, la repoussa dans le fond de la chambre et alla fermer la porte a clé.
— Monsieur 1 dit-elle, pouvant à peine parler tant l'épouvante lui étreignait la gorge que signifie ?
— Cela signifie que je vous aime, que je vous avais fait une promesse autrefois et que je tiens parole aujourd'hui.
— Un guet-apens !
Oui 1 c'est le mot.
—Oh 1 misérable 1 misérable.
Et elle recula jusqu'au fond de la chambre, et là appuyée contre le mur, blême, l'angoisse faisant claquer ses dents, elle se sentit perdue.
Elle chercha autour d'elle.
Pas d'arme. Bien qui pût la protéger.
Auprès de la porte, maintenant close, il y avait une étroite fenêtre, ou plutôt une ouverture — car les vitres manquaient de longue date — et les contrevents, à moitié disloqwés, y étaient atta chés avec des cordes.
Par là, elle aurait pu s'enfuir, mais le temps de briser ces cordes, de pousser les contrevents, de s'élancer au dehors, et Savinien Peut bien vite retenue.
L'aventurier s'était assis sur un escabeau, du reste, entre elle et la fenêtre, et lui barrait le passage.
Il comprit la pensée de la jeune fille.
11 dit, très calme comme s'il se fût agi de la chose du monde la plus indifférente.
—•C'est inutile de songer à la fuite...
rien ne vous sauvera J'ai pris
mes précautions... Les enfants de Césanne sont loin et ne rentreront pas avant ce soir. J'ai eu soin, sous un prétexte quelconque d'envoyer Césarine à Saint- Laurent Elle en a pour deux heures avant d'être de retour. C'est moi qui ai donné le conseil de s'adresser à vous. Je vous attends, caché dans le pays, depuis huit jours. Je guettais l'occasion favorable. L'occasion s'est offerte J'ai
réussi
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle, demi-morte.
Je ne vous ai pas prise en traître Je
vous avais prévenue. Ne vous avais-je pas dit : " Prenez garde à moi ! " Vous n'avez pas su vous défendre. Tant pis !
Ilvint à elle, lentement; les yeux de la pauvre enfant semblèrent s'agrandir sous une épouvante horrible, une épouvante que tout son corps était secoué de tremblements et que sans forces, dans l'impossibilité absolu de faire Blême un geste, de jeter même un cri, elle restait là, comme une chose inerte, entre les mains du misérable.
Lui souriait toujours, triomphant^ sans pitié.
Et il lui jeta à la face l'outrage ignoble de son amour :
— Je t'aime, Marguerite, je t'aime de toute mon âme 1 Il reprit après un silence :
— Je ne vous fais pas injure en disant que je vous aime. Que voulez^vous î Ce n'est pas ma faute, allez ! j'ai essayé de vous oublier, de ne plus penser à vous. Je ne l'ai pu. La réponse que vous ave» faite à votre père, lorsque malgré moi, oui bien malgré moi. il avait pris sur lui de vous parler de mon amour, cette réponse où vous avez accueilli si cruellement une affection aussi désintéressée .... que la mienne, m'a causé le plus violent chagrin.
J'ai cru un moment que j'en deviendrais fou Certes, je m'attendais à
ce que ne m'aimeriez pas... certes, je m'attendais à votre refus mais vraiment qu'avais-je donc fait jusque-là pour mériter votre horreur, votre aversion et — vous l'avez dit — votre dégoût ?
Elle se taisait les dents serrées par l'épouvante, les yeux éperdus, se sentant mourir.
— Il ne faut vous en prendre qu'à vous si je suis ici aujourd'hui — à vous seule si je vous ai tendu un piège — car c'est vous qui m'avez rendu mauvais...
Je croyais, parce que je vous aimais, mériter un peu de pitié. . . . . mais je ne pouvais m'imaginer que cela vous soulèverait le cœur d'apprendre de quelle respectueuse et secrète adoration je vous poursuivais...
— L'mfâme ! L'infâme I murmura-telle.
Le cynisme de ces paroles la révoltait à la fin, lui rendait un peu de courage avec son indignation.
Un moment elle avait été défaillante.
Maintenant elle se sentait revivre.
Elle se redressa très pâle, mais sans plus trembler :
— Monsieur, j'ignore quelles sont vos intentions et pourquoi vous m'avez attirée dans ce guet-apens. Mais puisque vous me reprochez les termes trop' vifs dans lesquels j'ai exprimé à mon pè-
re le sentiment que vous m'inspiriez, je vous ferai remarquer que votre conduite actuelle justifie Popinion que j'avais
de vous .Vous êtes un misérable
je suis bien aise de l'avoir pensé et de l'avoir dit, longtemps avant que vous ayez donné des preuves de votre bassesse et de votre infamie.
Il eut un sinistre sourire.
— Je saurai bien rabaisser votre orgueil et tout à Pheure vous vous traînerez à mes genoux.
— Jamais !
— Vous me demanderez grâce I...
— Jamais I
Elle se dirigea vers la porte.
— Je vous ordonne de me laisser sortir !
— Allons donc ! dit-il en haussant les épaules.
— Je vous l'ordonne !
— Vous plaisantez !
Elle essaya de passer devant lui.
Elle le bravait de son regard Impérieux.
11 soutint ce regard.
Mais, en même temps, et pour l'empêcher d'aller plus loin, il la prit par les épaules et la repoussa brutalement.
Elle chancela, fit quelques pas en arrière.
Alors, elle cria d'une voix forte.
— A moi, au secours ! — Oh I si cela vous distrait, vous pouvez crier Il n'y a personne aux environs La maison es bien choisie,
allez, et rien ne viendra. La route, en face, est trop loin pour que l'on puisse entendre vos appels. Et dans le chemin herbeux qui est derrière la maison et qui conduit au hameau des Bénardières, il ne point un paysan que tous les quinze jours.
— Lâche !
—Si vous voulez Mais assez brave pourtant, l'été dernier, pour sauver au péril de sa vie votre cousine Juliette d'une mort horrible...
—Ce jour-là, j'aflfirme que vous avez joué une odieuse comédie.
Comment cela 1 fit-il en sursautant.
Je l'ignore... je ne puis l'expliquer... mais je l'affirme !
Et revenant à lui :
— Je vous ordonne une dernière fois de me laisser partir.
Il lui saisit les mains et l'attira.
Elle se défendit, égarée, folle.
Alors sans doute dans cette âme éperdue, passa soudain le souvenir de toutes les mystérieuses rêveries qui, depuis longtemps déjà, alanguissaient son front.
Un nom vint à ses lèvres, que jamais elle n'avait osé prononcer tout haut.
L'amour lui envoya ce nom comme le refuge suprême, comme le suprême salut dans sa détresse
Ce fut hors de sa volonté, hors de tout son être, que sa bouche jeta cet appel
Cela fut plus fort que la pudeur d'aimer sans oser avouer son amour...
Et ce nom sortit vibrant de son cœu' angoissé.
Ce nom :
Kenaud ! Renaud 1
Le misérable.
Il s'était élancé vers la jeune fille.
Il lui tordit les bras, violemment, et la douleur fut si horrible qu'elle poussa un profond soupir, ferma les yeux, et, aux pieds du misérable, s'écroula, privée de vie, perdue dans ses longs che* veux dénoués.
Mais, en même temps, des coups ébranlaient la porte et une voix d'homme criait :
— Ouvrez ! Ouvrez ! 1
Et Savinien laissa échapper une exclamation de rage.
Cette voix, il l'avait reconnue.
C'était celle du comte d'Albaron I
Il ne répondit pas, toutefois...
Peut-être que le comte, s'il n'attendait plus rien, s'imaginerait s'être trompé.
Il s'éloignerait.
Savinien, de nouveau, resterait seul.
Mais Kenaud insistait, frappait avec énergie.
— J'ai entendu des cris, des appels au secours Ouvrez, ou j'enfonce la porte 1
La porte était solide encore, malgré le délabrement, mais les contrevents ne tenaient guère j le moindre effort du
comte, si neu robuste qu'il fût, devait les faire céder.
Le visage de Savinien exprimait une terrible déconvenue, une atroce colère.
H était obligé de fuir au moment oïj il voyait son triomphe assuré 1 ...
Et c'était le renversement de ses odieux projets car désormais Margot se tiendrait si bien sur ses gardes que jamais plus il ne trouverait Poccasion si ardemmnnt cherchée, si patiemment attendue.
Le comte venait de s'attaquer aux contrevents.
Si Sïï^vinien ne voulait pas être trouvé en flagrant délit de son attentat infâme, il était temps qu'il prît la fuite.
n s'élança dans la pièce voisine, juste au moment où les cordes reliant les volets sebrisaient sous les efforts extérieurs et où apparaissait en plein soleil, inquiète,mais résolue, la tête pâle et fatiguée de Renaud.
Dans la seconde pièce une fenêtre donnait sur les broussailles.
Savinien l'emjamba, se ieta dans le bois,se coucha dans des touffes de hautes fougères où il disparut, devenu complètement invisible et il attendit ce qui allait se passer.
Renaud avait été appelé dans la matinée au hameau des Barnadières auprès d'un garçon de ferme qui avait été mordu cruellement par un cheval.
Après avoir soigné le malade — dont le bras était perdu — il regagnait les Basses-Bruères.
Le soleil était si ardent qu'au lieu de Buivre la route poudreuse de Nouan à Saint-Laurent-des-Eaux, il avait nris le chemin des Bénardières, coupant à travers bois et passant non loin de Galary.
Près de la maison il avait entendu des cris d'épouvante.
Il lui avait semblé que c'étaient des appels au secours, des appels déseapéréa
Il étaitt accouru.
Et au moment même où il arrivait, un nom, le sien, fut prononcé dans un cri qui s'étrangla, sous le spasme de quelque épouvante horrible.
Alors il avait frappé.
Il avait brisé les contrevents qui lui avaient offert bien peu de résistance.
Il s'était élancé, dans la cabane.
Et devant lui, paraissant morte, Marguerite était étendue, les lèvres entr'ouvertes, les yeux clos, pâle à faire pitié.
— Mademoiselle Richardier ! ici
appelant au secours... que s'est-il donc passé ?
Il regarde autour de lui.
Personne !
Il pénètre dans la chambre voisine.
La fenêtre est ouverte.
C'est par là, sûrement, que le malfaiteur a pris la fuite.
L'idée d'un attentat effroyable vient ^ à l'esnrit du médecin.
— Ah ! la pauvre enfant... je l'ai sauvée ! !
Il la soulève, l'appuie contre le mur.
Dans un coin, il y a une cruche de grès, pleine d'eau.
Il lui rafraîchit, le front les yeux et les mains.
— Comme elle est pâle !... Mais quel peut être le misérable ?
Tout à coup elle soulève péniblement les paupières.
Quelque chose de lourd semble peser sur son esprit, car elle ne se souvient pas tout de suite.
En même temps elle regarde le comte pendant un instant, sans le reconnaître.
La secousse a été si rude, tout à l'heure,que c'était miracle si sa raison ne s'était pas détraquée
Sans cesse le docteur lui baigna le front, la tête, les yeux, avec des flots d'eau rafraîchissante.
T^t cela calma les nerfs surexcités.
Un peu d'ordre revient dans le tumulte douloureux de ses pensées.
Elle se rappelle l'odieuse scène...
Elle se rappelle ses cris dont il se riait, bien certain qu'ils ne seraient point entendus.
Elle se rappelle enfin cette suprême invocation qui était montée à ses lèvres malgré elle dans le désordre de son pauvre cœur et déteste dans la folie envahissante de son cerveau ce nom de Re
naud qu'elle avait ieté sans savoir, et soudain, devant elle, la regardant d'un air craintif, lui donnantdes soins tendres et délicats, elle aperçoit, elle reconnaît le comte.
Alors, brusquement, elle se redresse.
Elle le repousse, encore Pesprit dominé par l'efiroyable scène de tout à Pheure...
— Non, non, je n'ai rien dit ! Je
n'ai appelé personne I Partez I... Je ne veux pas que vous restiez ici 1
Très surpris, il cherche à la calmer.
Il craint pour sa raison.
Il explique comment il est venu, comment il a entendu les cris qu'elle poussait, comment il est entré juste au moment oii, par la fenêtre de l'autre chambre, quelqu'un s'enfuyait.
Et lui î Et lui 1
— Qui est-ce ?... Je me l'ai pas vu!
— J'ai été attirée ici, dans un guet-a-
pens, surprise... sans défense Vous
m*avez sauvée !
— J'en suis heureux... Mais Phomme qui donc î
Elle fut sur le point de le lui nommer.
Mais elle eut peur du chagrin que cela lui causerait.
Lui révéler le crime ?
Non.
A quoi bon ?
Cela ne devait-il pas du reste, être à jamais inconnu de tous !..
Puis se voyant hors de danger et sûre que désormais elle n'aurait plus rien à redouter de Savinien, elle ne pensait plus qu'à ce miracle d'avoir été sauvée par celui-là même qu'elle avait invoqué.
Elle se hâta de dire :
— Je ne le connais pas 1
Il^n'osa insiter, craignant de l'obliger à des révélations qui l'eussent fait rougir.
Sauvée ! sauvée par lui !
Une immense Joie emplissait son cœur
Parfois, elle croyait rêver Estce que ce n'était pas un cauchemar que ce crime préparé contre elle... Tout cela a'était-il pagaé vraiment ?
Et à ce cauchemar voilà que succède un rêve bien doux à son âme... un rêve étange, si invraisemblable. qu'elle en est superstitueusement troublée, croyant y voir une main divine...
Elle qui, à tous, cachait si profondément dans la chaste probité de son âme l'amour Qu'elle éprouvait pour Renaud, elle qui, à l'égal d'une faute, puisque son père le lui avait défendu, mais d'une faute dont elle n'était pas responsable, se reprochait cet amour, se voyant sauvée par lui, elle demandait maintenant :
— Est-ce que Dieu à béni mon amour en envovant Renaud aujourd'hui près de moi 1 Et me réserve-t-il dans Pavenir au lieu de larmes !...le bonheur, peutêtre...
Il y avait dans son cerveau une pointe de romanesque.
Le cœur chez elle ne marchait pas sans l'imagination.
Obligée de s'en tenir au terre-à-terre de l'existence familiale, son esprit, quand même, était toujours en ébullition, comme surchauffé par un extrême besoin d'agitation, de dépenses de forces, de vie enfin.
Et avec ce côté romanesque qui l'attirait toujours versle merveilleux, elle restait la créature la plus douce et la plus égale, sans jamais de bizarrerie ni de soubresaut dans le caractèrre, tendre et rieuse à la fois.
Sur la terre féconde de ce cœur généreux, ainsi préparé, le premier amour devait pousser bâtivement'et s'implanter en racines profondes, prenant jusqu'à Pesssence même de cette vie.
Et pourtant, cela ne fut pas foudroyant, comme certaines grandes passions qui passent en ouragan et ne laissent derrière elles que des ruines.
Margot fut intéressée d'abord, étonnée, puis envahie.
Comme elle n'avait plus sa mère pour veiller sur son âme, pour deviner, au besoin le changement qui s'opérait en elle lentement, elle seule combattit son propre amour.
Mais la lutte était impossible.
Elle devait être vaincue.
Lorsque le comte était venu, après ses revers de fortune, se réfugier aux Basses-Bruères, Marguerite ne tarda à le rencontrer souvent.
La vente des Basses-Bruère et Pachat de la propriété par Kichardier étaient l'occasion toute naturelle de ces rencon tre fréquentes.
Elle fut frappée de la tristesse douce et résignée qu'elle lisait sur le visage de Renaud.
Il se croyait marqué pour une mort prochaine, vers laquelle il acheminait par gradations visibles, — à moins, comme il le disait parfois avec un sourire navré, — que la maladie nerveuse dont il souârait ne fît sombrer sa raison.
Et auprès de ce pauvre malade, Margot voyait Hélène indifférente et sans affection.
Elle comprenait,avec l'instinct si subtil qui était en elle, que ce n'étaient pas des soins matériels qui devaient sauver Renaud, mais des soins de l'âme, de la tendresse, de la douceur, de l'indulgence, de la gaieté surtout, en cette existence gênée qui attirait des récriminations constantes sur les lèvres d'Hélène et qu'elle aurait dû accepter avec indifférence, avec sérénité, pour le salut
de son frère
— C'est elle qui le tue !
Voilà quelle fut sa première pensée.
De là sa pitié pour lui !
Son cœur éveillé, l'amour devait venir bien vite.
Elle l'aimait 1 Et cet homme, frappé par le destin, elle savïût qu'il était condamné à une mort précoce et qu'il s'inchnait vers la tombe, en dépit de sa jeunesse.
C'était l'amour impossible, ou bien l'amour avec l'arrière-pensée d'une catastrophe toujours menaçante, l'amour avec une éternelle souffrance.
Et de ce jour, malgré tout ce qu'elle
tenta pour réagir contre son cœur, et
pour retrouver la gaieté d'autrefois, de
ce jour elle fut triste.
Toutes ces pensées lui revenaient ra-
pidement, devant cet homme qui venait de la sauver.
Sauvé par lui !
Elle était envahie par un bonheur immense.
Et fermant les yeux, un sourire d'extase sur les lèvres, sans savoir ce qu'elle disait, ce qu'elle taisait, elle murmura de nouveau avec un accent de ten» dresse infinie ;
Oh ! Renaud ! Renaud 1 Ce simple mot, ce simple mot, ainsi jeté, alla frapper le cœur du jeune homme et le bouleversa.
Il semblait qu'un voile se déchirait et qu'il lisait maintenant des choses jusqu'à ce jo ur invisibles*
Et très ému, il la considérait, silencieusement.
Comme elle était jolie et séduisante, dans son désordre même.
Comme elle était digne d'être aimée comme il serait heureux celui-là qui posséderait ce trésor 1 Renaud I Renaud 1
Comme elle avait prononcé son nom doucement I Pourquoi était-ce lui qu'elle avait appelé ? Pourquoi son nom, avant tout autre nom, était-il à ses jolies lèvres ?
Sa pensée, la pensée de l'homme doux, triste malade,occupait donc ce jeune cœur !
Quel rêve entrevu 1 Hélas ! quel rêve impossible I 1
Son visage exprima un désespoir profond et il eut un sourire navré, un sourire de mépris pour lui*mème, pour sa taibleses, pour son inutilité.
Margot vint à lui et tendit ses mains, timidement.
Elle était encore dans une surexcitation telle que Renaud, en balbutiant, essaya de la calmer, de la rasBurer.
— Je n'oserai jamais rentrer seule à Landepereuse, dit-elle. Oh ! monsieur d' Al baron, ne me quittez pas. .... Accompagnez-moi... Je suij3 sûre Que le miséraoie n'est pas loin... qu'il va guetter peut-être ma sortie... et s'il me voyait seule.
Un frisson la secoua de la tête aux pieds.
Il répondit.
— Comment pouvez-vous croire que je
songe a vous laisser Vous êtes si
chancelante, vous avez si peu de forces que vous seriez dans l'impossibilitj^ absolu de regagner le château Sortons
Prenez mon bras Appuyez
vous Je ne suis pas très robuste,
hélas 1 et depuis quelque temps, je sens tous les jours ma vigueur décroître
encore pourtant soyez certaine
qu'avec moi vous n'aurez rien à redouter...
— Merci, vous êtes bon !
— Oh ! bon, bon, dit-il.. .il n'y a point là-dedans de bonté et tout honnête homme en ferait autant à ma place...
Ils sortirent.
Quand ils furent en plein air, dans cette aUée herbeuse qui conduisait aux Bénardières et que le comte avait suivie tout à l'heure, celui-ci sentit trembler le bras de la jeune tille.
Mais un sourire de Kenaud la rassura de nouveau.
Autour d'eux un grand calme.
L'ardent soleil même faisait taire les oiseaux qui voletaient en silence.
Ils s'engagèrent doucement dans l'allée. ^
Et au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient de Galary, la respiration de la jeune fille devenait plus libre, son visa-^ ge n'était plus pâle, ses yeux s'animaient.
Maintenant aucun danger ne la menaçait plus.
Et alors, elle s'abandonnait, au bras de cet homme auquel elle avait voué un mystérieux amour, à une joie intime à une sorte d'ivresse de son cœur.
Elle marchait sans prononcer un mot.
Et le comte respectait son silence et sa rêverie.
Parfois même elle fermait à demi les yeux, se laissant conduire, comme pour ne plus rien voir des choses d'autour d'elle et mieux savourer au fond de son âme si tendre le suprême et fugitif bonheur qu'elle éprouvait à cet instantlà, qu'elle eût voulu retenir un peu plus, mais qu'elle sentait bien devoir lui échapper tout à l'heure pour
ne pouvoir plus ré-apparaître jamais plus !
Il lui semblait que, pour une minute, leurs deux vies venaient d'être liées j que, pour une seconde, quelque chose les avait étroitement unis., avait mis en commun leurs pensées
Marguerite, sûre de n'être point comprise, s'abandonnait naïvement et chaste aaent à cette émotion.
Ils avaient quitté le bois de G-alary.
Ils traversèrent la première plaine, les tailles où ies centaines de rossignols se taisaient, autour des sources, puis ils furent en vue du château.
Renaud s'arrêta.
— Désirez -vous que je vous accompagne jusqu'à Landepereuse ? demanda t-il.
Elle l'aurait bien voulu.
Mais il ajoutait :
— Je suis à vos ordres, mais on vous a vue partir seule et bien qu'il soit tout naturel que nous nous rencontrions souvent, puisque Landepereuse est une maison hospitalière et que d'autre part nous nous voyons parfois auprès des malades et des malheureux vers lesquels m'amène mon devoir et vous attire votre charité, cependant, peut-être est-il préférable que je vous quitte ici...
Elle inclina la tête pour le remer« cier.
Elle était redevenue triste.
Comme cette heure de félicité avait passé vite 1
Ils se séparèrent, mais le comte la suivit longtemps des yeux, troublé jusqu'au fond de i'àme par cette rencontre.
Si troublé, que lorsqu'il fut aux Ecuries, Hélène s'aperçut de son émotion et l'interrogea.
Il ne savait pas r. sister à sa sœur.
Il raconta ce qui s'était passé.
Dans l'auteur de ce guet-apena, Hélène n'eut pas de peine à reconnaître Savinien.
Mais ce qui la frappa surtout, ce qui la rendit tout à la fois interdite et joyeuse fut ce nom de Benaud ainsi jeté par la jeune fille répondant sans doute au cri de son cœur.
Ce cri, ce nom, c'était un aveu, un
aveu éloquent.
— Elle Paime ! c'est lui qu'elle aime.
Son regard cruel tomba, avec un écrasant mépris, sur cet être faible qu'elle savait honnête et qui, peut-être, avec sa faiblesse et son honnêteté, allait devenir un obstacle aux projets qu'elle avait formés.
Mais elle releva bientôt sa belle et orgueilleuse tête !
— Il l'épousera ! !
l<a cliaiiie de lei*
Ce nom de Renaud ! Renaud 1 jeté par la jeune fille dans sa détresse n'avait pas été sans surprendre Savinien tout d'abord et sans le troubler profondément ensuite.
Il avait guetté la sortie de Marguerite la sortie de cet homme aussi, qui était venu se jeter miraculeusement au travers de son odieux dessein et quelle n'avait pas été sa surprise de reconnaître le comte d'Albaron !
Pourquoi Pavait-elle appelé ?
Elle le savait donc là ? Ils s'étaient donc donné rendez-vous ?
Il les suivit, de loin, ne les quittant pas de vue, en se cachant au milieu des broussailles, ne traversant les avenues ou les champs enclavés dans ces bois que lorsqu'il les avait vus disparaître j ensuite il pressait le pas pour regagner le terrain perdu.
Lorsque Renaud et Margot se séparèrent, Savinien ne revint pas tout de sui« te aux Ecuries ; la haine,la déconvenue, l'incertitude où il était des sentiments qui faisaient agir les deux jeunes gens le firent rester longtemps à errer par la campagne.
Et ce fut seulement le soir qu'il se décida à reparaître dans les Basses-Bruyères.
11 en était parti quelques jours auparavant, BOUS prétexte d'aller à Blois pasi-er une semaine, mais en réalité il s'était tenu caché à Saint- Laurent pendant ce temps.
Lorsqu'il rentra, il aperçut Hélène au-
près de la fenêtre ouverte, iïile l'avait reconnu de loin, dans l'allée des peupliers et lorsqu'il arriva auprès d'elle, elle M?i fit un signe de la main en disant tout bas :
— Viens ! Il y a du nouveau ....
Il la rejoignit aussitôt.
Et dès qu'il fut assis.
— Tu viens de commettre une sottise.
— Hein ! fit- il en sursautant.
— Je te dis que toi, l'homme tort, tu viens de nous mettre dans une situation extrêmement délicate qui peut ruiner nos projets et de laquelle nous aurons peine à sortir notre honneur...
— Tu sais que je ne devine pas ce que , tu veux dire
Elie haussa les épaules.
— Mon cher, quand on livre la bataille d'où tu sors, encore pâli et tout décontenancé, il faut la gagner, et alors on peut être un grand homme ; si on la perd, on n'est plus qu'un gredin,
— Renaud t'a tout conte ?
—Oui.
Et il a deviné que c'est moi qui
— n n'a rien deviné, heureusement, ce qui fait que rien n'est perdu... mais il y a autre chose»
— Oui, je m'en doute
— Dis-moi donc ce que tu penses.
— Renaud et Margot s'étaient donné rendez-vous. Ce n'est pas moi qu'elle attendait, dans la maison de Césarine c'était Renaud !
— Eh bien, non, tu te trompes, et tu es aveugle...
— Alors, comment expliques-tu que ne sachant pas s'il était auprès d'elle Margot s'est mise à l'appeler ?
— Tu vas le comprendre. Tu mjas dit toi-même que tu avais été frappé, à plusieurs reprises, de la tristesse de Margot.
— Oui elle avait bien l'air d'une
amoureuse... et j'ai cru..,.
— Tu m'as raconté aussi que tu l'avais surprise bien des fois hors du parc, les yeux fixés sur un coin du paysage qui s'étendait devant elle et que c'était du côté des Basses-Bruyères qu'elle regardait...
— Achève I achève ! dit Savinien d'une voix sourde
— Bon I si tu me dis d'achever, c'est que tu as compris
— Ainsi, tu prétends ?
— Qu'elle aime Renaud sans
aucun doute !...
Savinien essuya son front couvert de sueur.
Qu'as-tu donc ? fit-elle, étonnée. On
dirait que tu vas te trouver mal !
Sois vraiment fort... et prends-en ton parti... Margot s'est éprise de Renaud... Elle ne t'aimait pas.
— Jamais, je le sais.
— Et n'oublie pas qu'en somme rien n'est perdu. Si Renaud épouse la fille de Richardier,une partie de la fortune de ce lui-ci n'entret-elle pas dans la maison ? Et cette fortune, entre les mains de Renaud de cet être faible sur la volonté duquel il m'est si facile de peser
n'est-elle pas à nous également ?
Si tu avais épousé Margot tu m'aurais
richement dotée c'est Renaud qui
l'épouse Cette fortune ne nous
en appartiendra que mieux Il
faut que ce mariage se fasse.
Et sur un brusque mouvement de Sa-
vienien elle réplique durement,
inflexible :
. . Il faut qu'il se fasse. Tant pis pour toi ! Mais avant tout, avant même de causer avec mon frère, de savoir s'il a deviné cet mour de Marguerite et quelles sont ses intentions, il faut nous rouvrir cette porte que ton imprudence d'aujourd'hui nous a presque fermée...
Je ne veux pas que tu sois exclu de Landepereuse où ta présence, quelque jour, à côté de moi peut nous être
utile Marguerite ne trahira pas
ton esclandre Elle n'en dira même
rien à son père...
— Comment, le sais-tu ?
— Je le devine ( t j'en suis sûre. Elle ne voudrait pas mettre M. Rich&rdier aux prises avec toi... Renaud de «on côté se taira également, avec sa discrétion habituelle lu vas donc tout simplement écrire à Marguerite une lettre que je me chargerai de lui apporter, en plaidant une cause autant qu'une jeune fillecomcne moi peut plaider une cause pareille.
—Et dans cette lettre ?
— Tu lui diras que tu étais fou et tu lui demanderas pardon j du reste, je te dicterai la lettre.
—Et tu crois que cela suffira ? dit-iî avec ironie.
— Oui, car je saurai choisir le moment oii je lui remettrai cette lettre. Et à ce moment-là Margot sera si heureuse qu'elle n'aura pas de courage de refuser son pardon .
— Le jour où elle aura reçu l'aveu de Renaud ?
— Justement. Et comme je ferai en sorte que ce jour-là ne tarde pas, metstoi à cette table et écris cette lettre.
Il obéit.
Elle dicta :
" Je vous demande pardon et je suis " prêt à tout pour vous prouver mon re- " pentir Pardon ! Pardon 1 "
—C'est tout ? dit-il.
— Oui ! Tu n'as pas oublié les points d'exclamation ? C'est très utile dans ces sortes d'épitres
Mais il ne songeait pas à rire. Un désespoir farouche était répandu sur son rude visage d'aventurier.
— Tu es triste ?
Deux larmes de rage vinrent jusqu'au bord de ses yeux.
Il les essuya du bout du doigt et détourna brusquement la tête, comme s'il avait été honteux de cette marque de faiblesse, lui qui se vantait de ne point ressembler aux autres hommes.
Hélène le considéra longuement; dans ses larges yeux superbes, faits pour dompter toutes les résistances et aSoler tou3 les cœurs, il y avait pour son cousin une méprisante et cruelle ironie.
— Tu n'es qu'un enfant I dit-elle. Tu es prêt à aicaer cette fille !
Il alla appuyer son front contre la vitre et regarda vaguement du côté de Landepereuse.
— Laisse-moi te conseiller dit^elle toi^t court.
Il se retourna.
—Parle !
— Tu n'es pas de taille à poursuivre jusqu'au dénouement le but que nous nous sommes tracé. Par con8équent,quitte ce paya et retourne traîner ce qui te
reste de ieunesse, de force dans les pays d'où tu viens...
Il eut un frisson.
— Non, non, j'ai eu trop de misères...
je ne veux plus
— Eéfléchis bien.
— Je ne tiens pas à réfléchir.
— Alors, notre pacte n'est pas por-
du ?
Et nos efforts, notre intelligence, notre énergie nous continuerons de mettre tout en commun pour réussir ?
— Oui ! mais que crains-tu ? Et pourquoi me fais-tu toutes ces questions ? Ne t'ai-je pas dit que je n'avais pas de- scrupules ? La vie est peu de chose pour moi tu le sais, aussi bien celles des autres que la mienne.
— Oui, tu me l'as dit, repliqua-t-elle
durement, mais lorsque tu me l'as dit,
• tu n'étais pas faible comme tu le serais
aujourd'hui devant le sourire d'une
femme !
— Que t'importe ?
Elle secoua la tête.
— Ma confiance en toi n'existe plus.
Que cette fille le sourie et qu'elle te tende la main, que son regard se fasse un peu plus doux, et te voilà sans forces, faible et tremblant devant elle
D'un mot, d'un regard, elle peut détruire tout Péchafaudage que j'aurai construit.
Je suis à la merci d'un de ces caprices et tu n'es plus libre, tu es en servitude Tu me sacrifieras au besoin
pour lui faire plaisir, pour que sa 'main serre la tienne encore un peu plus tendrement, pour que son regard se fasse encore un peu plus doux Je t'offre de rompre la parole que nous avons
échangée, à ton retour dans le pays
Rien de nos projets, rien de ce que nous
avons dit n'existe plus Laissons
au hasard le soin de régler notre vie...
Retourne à ta vie d'expédients
moi, je retourne à ma vie de pauvreté
Il vint à elle, lui saisit le bras, le serra à le briser.
Elle pâlit, mais ne poussa pas un cri. — Je te comprends, dit-il d'une voix
étouôée Margot aime Renaud. . . .le
mariage est possible Et maintenant
que le gâteau t'arrive, d'une autre main quQ la mienne, tu me rejettes, tu aimes
mieux être seule au partage ,Eh bien
non, tu entends ? Non, je reste !
— Reste, dit-elle, et épargne-moi tes brutalités et tes injures. Mais puisque tu n'as pas foi dans ma franchise et puisque, moi, j'ai peur que l'amour que tu n'ose avouer ne te rende faible et i^e t'amène à me sacrifier quelque jour,puisque enfin, nous nous défions, l'un de l'autre, je vais t'oflfrir un moyen de faire rerenaître la confiance disparue... un
moyen qui te rendra maître de moi-même Je serai maîtresse de toi. . . .
— Que veux-tu dire ?
— L'acceptes-tu ?
— Oui, quel qu'il soit
— Alors , tu vas comprendre...
Elle alla s'asseoir à la table où tout à l'heure Savinien avait écrit sous sa dictée.
Et là, sa main traça quelques lignes, sur le papier, fiévreusement.
Savinien la regardait faire sans surprise.
De temps en temps, Hélène relevait la tête, semblait méditer, puis son front se penchait et ella écrivait de nouveau. A la fin, Savinien remarqua qu'elle signait.
Puis, elle tendit le papier j elle était très pâle et ses yeux brillaient étrangement.
—Lis, dit-elle et quand Ju auras lu,
écris-moi pareille lettre, signe à
ton tour et remets-la moi Nous
serons liés quoi qu'il arrive et comdamnés à la confiance jusqu'à ce que nos projets aient réussi.
Il prit la lettre et la parcourut.
^•Savinien, il faut entre nous quelque " chose qui nous lie et qui soit, au be- '* soin, une menace de l'un sur l'autre. " Garde cette lettre et si jamais tu " crains que je manque à la parole don- <^ née, sers-toi d'elle contre moi. Devant " elle, je ne pourrai nier ce qui est, ce '' que nous avons juré de faire, quels " que soient les obstacles que nous de- " vions rencontrer et quels que soient " les crimes à commettre pour surmon- " ter ces obstacles. Toi et moi, nous " avons horreur de la misère où nous
" sommes. Cette misère nous a rendus " mauvais. Près de nous, à Landepe- '' reuse, est une colossale fortune dont " la possession nous redonnerait le rang " auquel nous avons le droit de préten- " dre. Il nous faut cette fortune.
" Nous voulons la conquérir. Tu in'y »' aideras, avec ta force et ton intelli- " gence d'homme. Je t*y aiderai avec " ma ruse de femme. Ecris-moi pa- •* reiile lettre et signe !"
Il sourit. >.
—Bien, dit-il. Tout est prévu.
— Tu ne vois pas d'objection ?
— Aucune. J'approuve, au contraire, entièrement.
Et sans attendre qu'elle l'y invitât, il alla, devant la table, prendre la place qu'y occupait Hélène et «opia la lettre.
Il n'y apporta que les deux changements nécessaires.
Au début, d'abord, il substitua, à son propre non, le non de sa cousine.
♦' Hélène, il faut entre nous quelque chose "
Et à la fin, il modifia la dernière phrase en ce sens :
" Je t'y aiderai de toute ma force et " de toute mon intelligence d'homme.
'* Tu m'y aideras avec ta ruse de fem- « me ! "
Chacun des deux complices prit la lettre qui lui était destinée et l'ayant pliée soigneusement la cacha.
Puis ils se serrèrent la main.
— 2û aintenant, dit Hélène, comme il faut avant tout que j'obtienne ton pardon de Marguerite, je te conseille de disparaître pendant quelque temps..
Va où tu voudras. ..Ta présence ici ne pourrait que nuire à votre réconciliation et au mariage de mon frère.
Elle avait raison. Il le comprit,
— Je partirai dès demain, dit-il, et j'attendrai pour revenir que tu m'appelles.
Le lendemain matin, en efiet, il partit pour Blois. li ne voulait pas s'éloigner davantage et être prêt à accourir au premier signal d'Hélène.
Dans la journée même, la jeune fille résolut d'avoir avec son frère une explication au sujet de Margot.
Elle l'avait vu préoccupé, depuis sa
rencontre du bois de Galary, avec un visage qu'elle ne lui connaissait pas, sur lequel elle lisait tantôt le rêve d'un bonheur auquel il s'abandonnait pendant quelques minutes, oubliant les soucis et les terreurs de sa vie de chaque jour, tantôt l'immense, l'infini désespoir qui succédait à ce rêve impossible. ^
—Il pense à Marguerite... Il va l'aimer Peut-être l'aime-t-il déjà !..,
Elle résolut de l'interroger et ce fut le soir même qu'elle lui parla.
Elle le voyait pensif auprès d'elle, à une petite table, sous la violente lumière d'une lampe à pétrole. Il lisait. Mais Hélène, qui l'observait, avait remarqué que depuis une demi-heure déjà il n'avait pas tourné la page. Ses yeux, pourtant, y demeuraient fixés. Evidemment la pensée était ailleurs, loin de là, sans doute.
Elle dit :
— Tu l'apprends par cœur ?
Il tressaillit comme s'il se fût réveillé tout à coup.
— Qui donc ?
— Cette page où tu te tiens depuis si longtemps.
Il rougit violemment et se troubla.
— A quoi pensais-tu ? Depuis quelques jours tu me semblés encore plus triste que d'habitude... et cependant tu as des intervalles d'excitation nerveuses que je ne te connaissais pas. Estce que tu te sens plus malade ? plus faible ? Ou bien as-tu quelque contrariété dont tu hésites à me faire la confidence?
— Je n'ai rien. Je ne suis plus malade. Tu as tort de t'alarmer.
— Il se peut, après tout, que tu songes à ta rencontre du bois de Galary, dit-elle en souriant.
Il se troubla de nouveau.
— J'y ai réfléchis moi, de mon côté, continua Hélène, et serais-tu curieux de connaître le résultat de mes réflexions ?
— Sœur, dit-il d'une voix qui s'altérait, ne parlons plus de cet incident veux-tu ?
— Pourquoi !
— Parce que je voudrais, moi-même
Peffacer de mon souvenir, comme si rien ne s'était passé.
— Tu vois bien que tu y penses !
— Hélène, je t'en supplie...
Il se leva pour se retirer.
— Reste dit-elle durement. Est-ce que je t'oflense en te parlant de cette jeune fille ? ou bien crois-tu que son nom, en passant par ma bouche, soit une insulte pour elle ?
Il se laissa retomber sur sa chaise et mit son front dans ses mains.
— Oui, j'ai réfléchi et je me suis souvenue, dit Hélène. Tout d'abord je me suis souvenue chaque fois que tu as eu devant moi, l'occassion de te rencontrer avec Mlle Richardier, j'ai remarqué qu'elle te regardait à la dérobée avec timidité, d'abord, plus tard avec beaucoup de tendresse. Cela éveilla mon attention. Tout de suite, j'avais cru a la simple curiosité d'une fillette riche, regardant avec intérêt comment est fait le gentilhomme dont son père vient de raser le château. Mais je ne fus pas longue à y trouver autre chose. Quoi ? Je n'osais pas me l'avouer encore. Plus tard lorsque toute nos créances furent payées par Marguerite aux huissiers qui nous poursuivaient et je ne fus pas plus renseignée. Evidemment, cette enfant s'in téressait à nous, à toi surtout. Mais de quel genre d'intérêt ? Etait-ce compassien injurieuse pour notre misère ? Etaitce un sentiment plus doux inspiré par toi ? J'hésitais à me prononcer... Aujourd'hui l'aventure du bois de Galary aachevé ma conviction : Marguerite t'aime 1
^Hélène !
Eh bien I quoi de plus simple? D'où
vient la révolte ? N'est-elle pas libre de t'aimer, cette jeune fille ? Et n'es-tu pas libre de répondre à son amour ? Aurais-tu par hasard des scrupules ? Et lesquels ? Oui, elle t'aime, et depuis longtemps. J'en ai maintenant la certitude. Sais -tu à quoi elle passait son temps, à Landepereuse, lorsqu'il faisait beau et qu'elle pouvait sortir ? Sais-tu à qu'elle grave occupation elle se livrait, où bien des fois Savinien l'a surprise ? Elle s'en allait sur la bordure du bois, t psuditit des heures pleurait en re-
gardant les Basses -Bruères ! La pauvre petite ! Elle réclamait son cœur ! Et c'est le cri de son cœur aussi que tu as entendu dans le bois de Galary. Comment expliquerais -tu qu'elle eût invoqué ton nom si son cœur n'avait été plein de toi ? Elle s'est vue en danger.
Et sa première pensée a été de t'appeler â son secours ! Elle aurait pu songer à son père, à son oncle, à ses gardes ou serviteurs. Pas du tout. C'est à toi qu'elle pense, de toi qu'elle se réclame, de l'amant de son cœur 1 n'en doute pas, elle t'aime ! Elle t'aime beaucoup,de cette pitié,de toute son âme et
de toute son imagination Tu seras
heureux.
— Où veux-tu en venir ?
— Crois-tu que je puis rester insensible au bonheur que cet amour présage pour toi ?
— Je ne te comprends pas encore.
— Cette jeune fille a donné son cœur.
On ne te refusera pas lorsque tu demanderas sa main,
— Jamais 1
Elle eut un soubresaut comme si elle avait reçu le choc de quelque brutalité.
—Aimerais-tu donc ailleurs ?
— Est-ce que je puis aimer ? fit-il avec désespoir. .
— Pourquoi 1 Parce que tu es pauvre î Qu'importe notre pauvreté I Ta fierté n'aura pas à souffrir, puisque c'est Margot qui vient à toi
Alors, il dit, retrouvant les mêmes expressions que Richardier un jour, lors» qu'il avait reçu de Marguerite l'aveu de son amour pour Renaud :
Je serais un malhonnête homme, si
je consentais à devenir le mari de cette jeune fille . .
Et s'animant peu à peu :
—D'abord qui te dit qu'elle m'aime !
Imaginations et rêves tout ce que tu viens de me raconter ! Folies peut-être toutes les observations que tu as cru
faire Puis qui te dit que je l'aime
ou que je l'aimerai ? Et que je
veuille me marier sans amour ?
Enfin, ma pauvre Hélène, regarde-moi donc, regarde donc le malade qu'est ton frère ! est-ce que ce ne serait pas un sa-
crilège, est-ce ce ne serait pas même un crime de lier ma vie chancelante à la beauté et à la splendeur de vie de cette enfant ? Je suis médecin, je sais ce que je vaux Hélène ! Hélène 1 regardemoi 1 Si je vis, si je suis debout encore, c'est par un dernier reste d'énergie ; mais la lumière de la vie vacille en moi et va s'éteindre j et j'épouserais cette enfant qui s'abuse sur son cœur, dans la divine et mieéricordieuse bonté ^qu'ont parfois les femmes, et qui prend pour de l'amour ce qui n'est que pitié pour ma faiblesse ! Moi, l'homme qui se sait mortellement frappé, je deviendrais le compagnon de tous les jours de
cette enfant je l'obligerais dans
sa fleur de jeunesse, de gaieté et d'insouciance, à se flétrir dans les angoisses et dans les larmes ? Allons donc, Hélène 1 comment peux-tu me croire capable de ce que je considère comme une infamie ?
11 se leva fiévreux et se mit à marcher de long en large dans le petit salon.
Calme impassible, Hélène laissait passer cet orage.
Elle l'avait prévu, sans doute. Elle n'en était pas surprise. Seulement, ses lèvres, d'un rouge ardent, sensuelles et cruelles, étaient retroussées d'un sourire ironique.
L'aimer ! l'aimer ! disait-il Estce possible ? Es-ce que je puis même songer à cela ? Est-ce que cela est fait pour moi, l'amour î Est-ce que moi, honnête homme, je consentirais à donner la vie peut-être à des entants qui porteraient en eux le germe des infirmités ou des morts précoces î Est-ce que je consentirais jamais à faire de cette jeunesse adorable un enfant de regrets, et de cette vie qui sera si facilement heureuse avec un autre, un lien éternel ?
Non, non, jamais, jamais ; Ce serait un crime ! Ce serait un sacrilège ! Je ne veux pas 1 je ne veux pas I
— Elle est très riche ! dit doucement Hélène.
— Tais-toi .... Ta pensée est monstrueuse...
— Elle est très riche et nous sommes si misérable^ 1
— Nous restons honnêtes et fiers dans notre pauvreté
Elle laissa s'écouler quelques minutes sans répondre, comme pour donner plus de poids à ce qu'elle allait dire.
Puis, de la même voix calme et douce :
— Tu parlais de ta mauvaise santé.
Renaud I... J'espère que tu te trompes et mes soins et ma tendresse te conserveront auprès de moi longtemps encore.
Pourtant, si je voulais te croire. . . .si je partageais tes craintes... tes folies... si tu devais me laisser seule, as-tu pensé, frère, à ce que je deviendrais ?
Il s'arrêta brusquement et la regarda.
Il vit cette belle tête pâle penchée sur son ouvrage éclairé par la lampe.
Il entrevit le désespoir et la misère de cette existence de jeune fille, si quelque jour il n'était plus là pour lui venir en aide.
Et la prenant dans ses bras, il l'embrassa dans les cheveux, tout à coup, pleurant et disant :
— Ma pauvre Hélène I Ma paave sœur chérie I C'est vrai, pourtant, que deviendrais-tu ? quelle serait ta vie ?
—Oui, as-tu réfléchi ? Tant que tu seras auprès de moi, nous vivrons, comme tu l'as dit tout à l'heure, fièrement dans notre pauvreté... mai^ que ferai-je
moi ? A quels expédients, à quel
parti désespéré en serai-je réduite ?
Je ne sais aucun métier... Je donnerais peut-être quelques leçons de piano ou de dessin, pour des débutantes, car mon éducation a été négligée.. Ci n'est pas
ma faute C'est une conséquence du
désordre où notre père nous a fait vivre. Encore, ces leçons, viendront-elles ?
Et pour ne point mourir de faim ne serais-je pas obligée de me faire gouvernante d'enfants, dans quelque famille où l'on voudra bien avoir pitié de ma détresse, ou partout ailleurs, femme dechambre ?
— Non, non, ne parle pas ainsi.
—Je ne dis que la vérité. Voilà pour quoi j'ai eu tant de bonheur lorsque j'ai' découvert l'amour profond de Margot pour toi. Cet amour-Jà, c'est le salut I
pour nous tous, qui portons le même
nom que toi ! Et pour moi, c'est
]a sécurité ! Que parles-tu de crime ou de sacrilège ? As-tu le pouvoir de lire dans l'avenir ? Tu es médecin et suis sur toi-même la marche de la maladie nerveuse dont tu souffres, mais es-tu bien sûr de ne pas te tromper, lorsque tu te condamnes î Est-ce qu'au contraire cet amour de jeune fille, cette vie nouvelle de bonheur, de luxe et de confort ne va pas revifier ton sang, te rendre des forces inconnues ? Est-ce que cet amourlà ne serait y as plutôt ta guérison ?
— Oh ! ma pauvre enfant, tu ignores combien je suis cruellement et profondément atteint !
— Ainsi, tu refuserais ce boDheur que l'on t'offre ? inespérée, inouïe, miraculeuse, tu la mépriserais ?
Oui, dit-il, d'une voix ferme
parce que, ie te le répète, mon mariage avec cette jeune fille serait Pacte d'un...
misérable et heureusement, dans
ma vie de pauvreté, je n'ai pas un reproche à me faire et je mourrai en souriant, très calme, très heureux d'en être quitte...
— Et moi ?.. Et moi ? —
n baissa la tête.
C'était la, il le sentit bien, l'éternel reproche.
— Tu ne l'aimes pas cette jeune fille, pourtant si séduisante et si jolie. Tu ne l'aimes pas, car si tu l'aimais tu ne parlerais pas comme tu le fais, et tu serais faible devant ton cœur.
Il pâlit un peu et dit, très bas :
—Non, je ne l'aime pas et je ne veux pas l'aimer
Cet entretien, visiblement, l'oppressait, le faissait souffrir.
Il se leva, avec l'intention de s'y soustraire.
—Ecoute-moi bien, dit-elle, je veux que nous échangions des paroles décisives ! Tu refuses ?
—Oui.
—Je te donne huit jour pour changer d'avis. Si dans huit jours tu n'as pas changé de résolution...
—Que feras-tu ?* dit-il redevenant craintif.
— Je te quitterai pour m'en aller vivre seule, loin de toi et au hasard...
— Tu ne feras pas cela 1
— Je suis libre. Tu n'as aucun pouvoir sur moi. Je te le jure, par mon orgueil et par mon ambition, je te le jure, je t'abandonnerai. Je partirai
Elle s'était dressée devant lui et le dominait, le pauvre être faible, de son regard superbe et menaçant. Il la con.
naissait bien.
Il savait bien qu'il y avait en elle une indomptable énergie et que le jour où elle glisserait de la grande route dans l'ornière elle marcherait quand même et mal gré tout vers le but.
Pourtant, il résista.
Si tu pars,8i tu^me laisses seul, tu sais bien que j'en mourrai un peu plus tôt dit-il doucement.
Elle ne répondit rien à cette plainte.
Mais comme il l'implorait d'un regard suppliant :
— Adieu, dtt-elle enfin, réfléchis...
Pendant toute la nuit qui suivit, elle remarqua qu'il se promenait dans sa chambre. Ce fut le matin seulement qu'il se jeta tout habillé et harrassé sur son lit. Le sommeil le prit enfin et il dormit une partie de la journée. Lorsqu'elle l'entendit descendre, Hélène s'enferma chez elle, ne voulant point le voir, voulant le laisser sans défense à sa tristesse, à ses angoisses. 11 sortit, au hasard, dans la campagne. Il ne rentra que fort tard. Hélène avait dîné plus tôt que d'habitude et était rentrée dans sa chambre. Il vint écouter à la porte. EUe perçut sa respiration haletante. Il frappa même timidement. Elle ne léponcfit pas. Le surlendemain, pourtant, elle reprit son existence de tous les jour8,mais il n'y eut pas une allusion entre eux.
Trois jours encore. Un soir, elle dit ;
— As-tu réfléchis ? Persistes-tu dans ton entêtement ?
Des larmes vinrent aux yeux de Renaud.
— Je t'en supplie, sœur, murmura- t-ii.
Elle secoua la tête.
— C'est bien, après-demain je serais partie...
Le jour suivant Renaud sortit encore
saDB dire où il allait, et sa sœur vit de sa fenêtre, qu'au lieu de se diriger vers les bois de Landepereuse, où il aimait se rendre, dans l'espoir inavoué d'apercevoir Marguerite, il prenait le chemin qui conduisait aux Rouches, chez l'Américain George Gordon.
Elle crut qu'il avait quelque malade à visiter de ce côté-là etelle ne s'en préoccupa pas davantage.
Elle se trompait, pourtant. Ce n'était pas le médecin allant voir un malade, c'était le malade qui allait demander conseil à un médecin plus âgé, plus savant, plus expérimenté que lui.
Renaud, avant que le docteur Gordon fût venu se fixer en France, connaissait la grande réputation que l'Américain s'était acquise non seulement dans son pays mais dans le monde scientifique tout entier. Le docteur Gordon s'était fait une spécialité des maladies nerveuses et son traité de l'épuisement nerveux était devenu classique parmi ses confrères.
Renaud allait lui demander conseil.
Certes, il ne faisait pas d'illusions sur son propre compte ; il se savait frappé: mais quelle que soit la désespérance du malade,ne reste-t-ii pas toujours au fond du cœur la petite plante humble de l'espoir, toute prête à grandir, toute prête à fleurir à la moindre caresse du BOleU ?
Le docteur Gordon travaillait dans son cabinet lorsque Renaud d'Albaron se fit annoncer.
Les Rouches étaient meublés de façon très simple. Le châtelain n'avait sacrifié ni au luxe inutile, ni au dieu encombrant du bibelot et de la modernité : il y avait de l'air, de l'air surtout, dans ces vastes pièces où seulement apparaissaient ça et là les meubles mdispensables. Point de tortures lourdes aux portes j aux fenêtres seulement les rideaux de vitrage et quelques lambrequins étroits. Pas même de tapis sous les pieds } on eût dit, vraiment, à voir cette installation sommaire, que le docteur George Gordon ne voulait pas faire un long séjour aux Rouches, qu'il n'habitait là que provisoirement, en atten-
dant peut-être que se réalisât quelque rêve de sa vie, intimement carressé.
Renaud fut introduit dans un salon très grand percé de six fenêtres trois au nord, trois au midi.
Et il attendit.
Sur les tables pas une brochure.
Aux murs, pas un tableau.
Tout cela était nu et vide et triste, et Renaud, nerveux et impressionnable à l'excès, en reçut une commotion, avec le pressentiment que de son entrevue avec le célèbre médecin ne sortirait pour lui-même qu'un désespoir plue grand, la certitude de la catastrophe in< évitable.
Il se leva. Il voulait partir, se sauver.
Mais au même instant, Gordon en^ trait,
JLe cliâtelam des JKoaclies
Ils s'étaient rencontrés souvent à Landepereuse, chez Richardier. Ils se serrèrent la main. Gordon avait été frappé depuis longtemps par cette physionomie empreinte de résignation triste et de souffrance. Il avait étudié le jeune homme, sans que celui-ci s'en doutât, trouvant chez Renaud un de cas de neurasthénie, à l'état aigu, comme il en avait soigné déjà. Mais Renaud était médecin. Il devait savoir s'observer lui-même. Gordon se contentait à chaque entrevue de lui demander de sa santé. L'autre répondait quelque phrase banale ou indifférente. Et c'était tout. Renaud ne cherchait ni confident, ni conseil, et la discrétion de Gordon empêchait toute curiosité.
Il y eu eut un peu d'embarras entre les deux hommes. Au dernier moment, le comte d'Albaron hésitait. Bien qu'il fût certain du navrant diagnostic que le célèbre spécialiste devait porter sur sa maladie, il lui semblait qu'il eût été plus heureux de vivre sans le connaître. Il n'y a pas d'être plus prompt à reprendre espoir qu'un malade même condam.
né. La petite fleur bleue trouve le germe
de sa force et de sa croissance dans le désespoir le plus grand et lej^lus justifié.
Ils échangèrent quelques mots. Puis le silence, de nouveau. Gordon examinait le jeune homme avec une attention grave et réfléchie.
Il comprit ce qui se passait dans cette âme, sans doute, car tout à coup, il dit doucement :
— Vous êtes médecin... Pourquoi craignez-vous ?
— J'ai peur de mourir. ..maintenant...
Alors qu'il y a quelques jours à peine, je ne pensais à la mort qu'avec joie.. .je la regardais comme une délivrance... aujourd'hui, cela me fait horreur et je voudrais vivre.., oui, je voudrais vivre... recouvrer la santé, être fort !...
Suis -je le confrère auquel vous êtes venu confier vos peines... ou le médecin que vous êtes venu consulter ?
— Le médecin, dit Renaud. J'ai foi dans votre expérience. J e m'en remets à vous, entièrement. Interrogez-moi. Je ne vous cacherai rien. Et lorsque je vous aurai tout dit, prononcez et ditesmoi..
Il se tut, hésitant, la tête basse.
Parlez, monsieur, dit Gordon avec
bonté Je ne suis pas seulement un
médecin... voyez mes cheveux blancs...
Les médecins sont aussi des confesseurs. Alors, Renaud, à voix basse :
— J'aime, j'aime profondément. et
je suis aimé... comprenez- vous j'aime et j'ai peur... Alors je suis accouru auprès de vous... parce que je veux que vous vous prononciez et que vous me
disiez s'il est permis de me marier
et ai ce mariage, en l'état de santé où je suis, ne serait pas un crime.
Au mot de mariage, George Gordon avait fait un brusque mouvement de surprise et de dénégation, comme si delà et depuis longtemps son opinion avait été faite là-des8U8-
Puia, sa figure, de très douce et empreinte de bonté qu'elle était tout à l'heure, devint subiteme jt presque sévère, presque dure.
Un doute lui avait traversé l'esprit et pendant quelques secondes, ses yeux par la fenêtre ouverte, allèrent chercher la
silhouette fine, des tour telles de Landepereuse qui apparaissaient, au loin, sur le coteau dominant la Loire, au bout d'une large avenue.
Il venait de penser à Marguerite Richardier.
Alors, il interrogea Renaud d'Albaron tout d'abord sur les souflrances qu'il ressentait, la céphalée, l'insomnie persistante et douloureuse, la dépression cérébrale. Il voulait savoir à quel degré en était arrivé la maladie. Il l'interrogea également sur sa famile, sur les ancêtres qui pouvaient lui avoir légué, en triste héritage, cette dégénérescence physique.
Ainsi que l'a dit le docteur A Mathieu dans son traité de V Epuisement nerveux , *' les neurasthéniques peuvent engendrer des névropathes de divers ordres qui prennent place à des titres différents en haut ou en bas de l'échelle des dégénérescences névropathiques héréditaire. On conçoit dès lors comment la réproduction incessante des mêmes causes de surmenage, d'irritation et de dépression et la concentration de l'hérédité dans certaines familles et dans certaines races peuvent faire de la neurasthénie une chose des plus communes dans ces races et dans ces familles. "
Ce que dit le comte d'Albaron au docteur américain ne fit que confirmer les observations déjà faites par celui-ci, par les malades du genre de Renaud et aussi profondément atteints présentant un ensemble de phénomènes, des allures, une série de symptômes, d'impressions caractéristiques qui Je font aisément reconnaître et attirent tout de suite l'attention. Chez Renaud, les vertiges n'étaient pas rares ; accompagnés de sifflements dans les oreilles et le sol, sous lui, semblait osciller, remuer, se déplacer. *I1 se plaignait d'une grande faiblesse physique et se sentait incapable du moindre efiort sans une fatigue énorme et persistante. Ses nuits étaient terribles, sans repos, et s'il dormait, remplies de cauchemars. Il éprouvait dans les membres des douleurs vagues qui,
Earfois, se localisaient tout à coup dans X colonne vertébrale et à la nuque. La dépression cérébrale avait amené chez
lui Paôaiblissent de la volonté et c'était cet aflaiblissement qui l'avait jeté depuis longtemps, sans force pour se défendre, sous Indépendance de sa sœur.
Le travail intellectuel était devenu presque impossible pour lui, et se voyant ainsi frappé, sentant sa mémoire s'afiaiblir, il s'était résolu, depuis quelque temps, dans la crainte de quelque catastrophe due à une erreur d'ordonnance ou même de diagnostic, à renoncer à l'exercice de la médecine. Et cette affreuse perspective, derrière laquelle il apercevait la misère, redoublait ses anxiétés nerveuses et )e rendait plus malade encore. Il avait été atteint de paralysies partielles, à plusieurs reprises, de courte durée, il est vrai mais qui trahissaient un état général extrêmement grave.
Ils parlèrent longtemps, le docteur Gordon interrogeant, faisant préciser certains détails, affirmant, parfois de quelques remarques simples et lumineuses, l'autorité qu'il avait acquise et le renom dont il jouissait ; Kenaud prenait de plus en plus confiance en lui et répondait, se prêtait à toutes les investigations faites au nom de la science et pour son salut peut-être.
Pais ils cessèrent de parler.
Et Gordon se mit à songer, regardant avec une sorte de pitié maintenant cet homme qui rêvait de se faire aimer, cet homme qui portait en soi le germe de générations abâtardies, de dégénérés cérébraux hystériques épileptiques, hypocondriatiques, lesquels, à leur tour, jetteraient des aliénés dans la vie ! Et cet homme levait l'amour et rêvait de se voir revivre dans ses enfants ! ...
Renaud releva les yeux, qu'il tenait baissés depuis quelques minutes et il demanda en tremblant :
— Je pais quels peuvent être les soins que réclame l'état où je suis ; je sais également que ces soins sont à peu près inutiles j ils seraient, du reste, d'une nature telle qu'il est probable que je serais dans l'impossibilité d'y avoir recours, car je suis pauvre j tout voyage, tout déplacement m'entraînerait à des dépenses qui me sont défendues. Ce
n'est donc pas ce conseil que je viens solliciter de votre bonne confraternité.
Ainsi que je vous l'ai dit tout à l'heure, j'aime et je suis aimé, je suis aimé ardemment et je me suis mis, moi aussi à aimer de toute mon âme et de mon^désespoir. Et maintenant, docteur, parlez et répondez-moi. Puis-je me marier ?
Le docteur secoua la tête et dit simplement :
—Non 1 Vous ne le devez pas 1 Non, vous ne le pouvez pas ! Non, parce que cela vous serait un remords eflroyable, le jour où peut-être vous auriez transmis à un fils ou à une fille les germes funestes que vous avez vous-même reçus de vos ancêtres Non, non,
non, il ne le faut pas ! Vous ne le
devez pas...
Renaud prit fiévreusement la main de Gordon et la serra.
—Docteur, telle était ma volonté, merci...
Gordon répondit à cette étreinte et dit:
— C'est bien, vous êtes un honnête homme !
Lorsque Renaud revint aux Ecuries, il se croyait plus fort contre sa sœur. Et dans le désespoir même, augmenté des graves paroles que lui avait dites Gordon, dans le désespoir de ne jamais avoir à avouer à Marguerite son amour, et se laisser aller au bonheur d'être aimé, il trouvait à présent une joie intime, celle de s'être sacrifié pour une idée généreuse, celle d'avoir fait son devoir jï^lle ne l'apprendrait jamais, peu importe ! Mais quand il mourrait, ce seserait doucement, la conscience tranquille et peut-être qu'elle devinerait w alors et le pleurerait.
Hélène remarqua ce changement.
— D'où viens-tu ? dit-elle.
— J'ai voulu consulter le docteur Gordon sur ma santé et savoir de lui s'il m'était permis d'espérer dans l'avenir.
Elle haussa les épaules.
— Le docteur Gordon, fit-elle. Est-ce qu'on sait ce qu'il est et d'où il vient ? Quelijue aventurier ou peut-être quelque charlatan
— Non, sœur. Le docteur Gordon s'est illustré par des travaux sur la
folie et sur les maladies nerveuses.
C'est une des célébrités médicales du monde.
—Et il t*a dit, cet homme ?
— Il a confirmé mon opinion, et presque dans les mêmes termes, il m*a répété ce que je t'avais dit...
— A savoir ? fit-elle, souriant avec ironie.
— Que si ie ne veux pas me rendre coupable d'une crime, je dois me refuser à tout mariage.
— Cet homme a donc lui-même quelque vue sur Margot ?
— Hélène, tu es injuste !
— Eh ! crois -tu donc que je l'estime assez savant pour prévoir ainsi l'avenir? Et n'est-il pas clair, contrairement à ce qu'il aflSrme, à ce que tu prétends, n'est il pas clair que la vie heureuse, dénuée de soucis, que te créerait ce mariage aurait sur toi une une grande influence ? Cet amour serait pour toi comme une résurrection Et voilà pourquoi surtout, j'insiste tant auprès de toi, mon frère
Ce ne serait pas seulement le salut
de ta sœur et la sécurité de son
avenir Ce serait ton salut aussi
Hélas 1 hélas I sœur, ne crois pas cela 1
— Alors, ta résolution est prise ?
— Oui. Ce mariage serait criminel.. Je ne veux pas...
— Tu n'as pas pitié de moi ?
— Sœurl sœur! ne vjis-tu pas que j'ai le cœur brisé î
Elle le regarda longuement, puis tout à coup :
— C'est bien, frère, je ne t'en parlerai plus.
Il la surprit le lendemain, rangeant dans ses malles tout ce qui lui appartenait.
Elle dit, souriant de son éternel et ironique sourire :
—Je pars, tu sais bien... C'était convenu.
Et où vas-tu dit-il tremblant.
— A l'aventure ! fit-elle, avec un grand geste vague.
Malheureuge 1
— Pourquoi ? Veux -tu me dire à quoi,
de par le sort et de par la vie que tu me ménages, je suis destinée quelque jour ? A ce que je vas cl|ercher aujourd'hui. J'ai voulu être une honnête fille
Je l'ai été tant que j'ai pu. Que
la honte de ma chute retombe sur
toi
— Mais je t'aime, je t'aime profondément, d'une afleotion qui s'est encore augmentée chaque jour de notre existence comme au milieu de tant de misères et de tant dépreuves.
— Tu m'aimes égoïste, pour toi et non pour moi. Je suis nécessaires à ta vie, ou du moins je l'étais jusqu'au jour où une autre pensée que celle de ta sœur Hélène a occupé ton esprit. Ma présence ne te sera plus utile. Je pars.
— Mais je ne puis vivre sans toi, dit-il^ en tremblant. Je ne peux pas, tu le sais bien.
J'ai peur de la solitude, j'ai peur du silence autour de moi. Si tu pars, tu me
tues
— Je pars, dit-elle, inflexible... Si tu veux que je reste, tu sais à quel prix... — Jamais, jamais !
— Adieu donc, ce soir nous serons se parés, séparés pour toujours.
Il s'enfaii dans sa chambre, en proie à une crise nerveuse intense. Mais sa volonté ne fléchit pas. Et il vit disparaître au loin la voiture qui emportait Hélène sans qu'un cri ou sans qu'un geste essayât de la rappeler,
La nuit fut terrible. Il eut des hallucinations, du délire. Il s'était étendu tout habillé sur son lit. 11 se releva sans se rendre compte de ce qu'il faisait et sortit. Il parcourut au hasard la campagne, tomba épuisé au bout d'un chemin où des paysans le trouvèrent évanoui.
Ils le ramenèrent aux Ecuries.
Elle le connaissait bien, la cruelle jeune fille. Elle savait bien qu'il ne résisterait pas à la solitude, que cette solitude allait réagir sur ses pauvres nerfs affaiblis et malades, sur cette imagination surexcitée...
Quand il étale entré dans la chambre d'Hélène, le lendemain, avec l'espoir qu'un mot, une lettre, lui aurait été
laissée par elle, il avait eu un cri de l'oie.
Elle avait écrit, en effet, et elle lui disait :
•* Rappelle-moi bien vite si tu ne peux pas vivre loin de moi. "
Et elle lui avait donné son adresse.
Elle était descendue à Blois, dans l'hôtel où Savinien lui même attendait.
Il résista pourtant : les journées ne lui apportaient pas trop de souffrances il essayait de travailler et quand il n'y parvenait pas, il sortait, essayant de tromper son cœur en allant à Landepereuse et en voyant Margot.
Mais aussitôt que tombaient les ténèbres, il était pris de tremblements nerveux et de battements de cœur si violents qu'il gémissait parfois, comme près de mourir. Et les nuits toutes entières se passaient de la sorte. Et chaque heure écoulée dans ces tortures le rendait plus faible.
Cela dura quelques jours.
Puis, sa résistance domptée, il écrivit à Hélène :
"Reviens Je ferai ce que tu
voudras ! *'
Deux jours après, elle était de retour. Elle avait assez d'empire sur elle-même pour jouer toutes les comédies. Elle tomba dans les bras de son frère en pleurant.
— Nous serons heureux, tu verras, tu verras, disait-elle à travers ses larmes, contre son cœur.
Le retour de la jeune fille parut calmer la crise dont souff*rait Renaud. Le calme revint. Les nuits étaient meilleures. Il se sentit plus dispos et plus fort. Et maintenant qu'il s'en remettait à sa sœur du soin d'organiser sa vie, de préparer Pavenir, maintenant qu'oublieux de ce qu'il avait considéré comme son devoir d'honnête homme, il acceptait ce maria ge, l'espérance renaissait, l'illusion revenait Il se disait que sans doute
il avait exagéré ses craintes et que l'amour qui fait tant de miracles, rendrait la santé... De l'ivresse entrait dans son cerveau car il s'était épris d'une profonde passion pour Marguerite L'aimer
être aimé d'elle... s'abandonner à ce
bonheur inouï. . . .il n'en fallait pas plus pour que cela lui rendît des forces trompeuses, une vigueur imaginaire...
Et quand Hélène lui eut dit :
— Va, et que Marguerite comprenne bientôt que tu as deviné son cœur et que tu l'aimes...
Il répondit :
— Demain.
Il ne lui fut pas difficile de rencontrer Marguerite. La jeune fille avait repris confiance depuis que Savinien avait quitté le pays et, sans s'aventurer bien loin maintenant ainsi qu'elle le faisait seule autrefois, elle recommençait ses promenades habituelles et ses tournées charitables.
Depuis l'aventure du bois de Galary, Renaud qui avait deviné ce jour-là l'amour de Marguerite, n'avait point reparu à Landepeureuse ; dans la probité de son cœur, il estimait qu'il ne devait pas encourager cet amour et Richardier de son côté, depuis l'aveu f^u'il avait reçu de sa fille, n'avait pas été sans se réjouir de voir devenir plus rares les visites du comte d'Albaron.
Une fois il avait pensé s'en expliquer avec Renaud.
S'il lui disait cet amour, et s'il faisait appel à l'honnêteté du comte pour qu'il cessât toute relation ? Est-ce que ce n'était pas trancher le mal dans sa racine?
Mais une réflexion le retint.
Ce qu'il avait rêvé là était possible, en eff'et, avec un honnête homme .... Mais que savait- il de Renaud ? S'il avait affaire à un ambitieux, à un intrigant
à un homme qui abuserait de ce secret pour passer sur le cœur de Margot de toute l'influence que lui donnerait cet amour.
Il préféra se taire.
Mais lorsque, après que Renaud se fût tenu éloigné de Landepereuse, il reparut tout à coup, Richardier résolut de le prier d'interrompre toute visite.
Et il se proposait de se rendre aux Basses-Bruyères lorsque tout à coup on vint lui annoncer le comte.
M. d'Albaron l'attendait dans le salon du rez-de-chaussée. Richardier desoen-
dit pour l'y retrouver, mais au moment où il mettait le pied sur l'escalier, il sentit deux bras qui se jetaient autour de son cou, et il entendit une douce voix qui lui disait à l'oreille :
—Père, il va te parler de moi, n'oublie pas que je Paime
C'était Margot qui Pavait attendu.
— Comment sais-tu ce qu'il vient me dire? * Elle rougit.
— Je l'ai rencontré hier, par hasard...
Oh ! père, père, ne me gronde pas... Je
t'assure que le hasard a tout fait
— Que t'a-t-il dit ? Que s'est il passé entre vons ?
— Oh ! père, il m'aime I il m'aime ! et je suis heureuse ! !
— Et toi ! toi ! tu m'avais promis, tu
m'avais juré
Je n'ai rien dit, père, rien... mais en l'entendant parler comme il Pa fait, avec tant de tendresse, j'ai été si troublée, j'ai été si heureuse que je me suis mise à pleurer... Je n'ai rien dit, père, je te le jure, et pourtant... pourtant il sait tout ! !
—Rentre chez toi, va, va, dit le père
d'une voix altérée
— Père, je te demande pardon.
— Non, tu es une mauvaise fille, va, rentre chez toi.
Mais les bras l'entouraient toujours j les lèvres l'embrassaient toujours ; les bras serraient toujours plus fort.
— Je te le jure, tout cela s'est fait contre notre volonté à lui et à moi.. Je
l'aime Il m'adore N'oublie
pas que mon bonheur est entre tes mains, père chéri.
Elle s'enfuit en lui jetant d.^s baisers encore.
Et Richardier acheva de descendre l'escalier et entra au salon. Il avait, dans l'intervalle, retrouvé sa présence d'esprit.
Renaud, avec élan, laissant déborder la passion véritable qui emplissait son coeur, Renaud lui dit ce que Richardier depuis quelques minutes, savait par Margot : il aimait et il venait demander la jeune tille en mariage.
Richardier le laissa parler, ne l'inter-
rompit point et quand le comte d'Albaron eut fini :
— Ma fille vous aime, cela est vrai, je le savais depuis quelques jours et puisqu'elle vous l'a laissé comprendre, j'aurais mauvaise grâce à vouloir vous le cacher.
Mais je considère cela comme un amour de tête et d'imagination .... C'est un roman bâti tout d'une pièce dans
le cejveau de cette fillette Je vous
conseille fort de n'y plus penser
Ma fille n'est pas pour vous.
Le comte pâlit à cette rude réponse.
— Vous avez oublié nos anciennes querelles, monsieur Richardier. Ce n'est donc pas leur souvenir qui vous a laissé de la rancune contre ma famille. Vous me dites d'abandonner tout espoir
Est-ce parce que je suis pauvre ? . , . . Pensez-vous qu'en aimant votre fille je n'ai visé que sa dot 2 ...... Hélas !
monsieur, je l'aime profondément et je me suis longtemps défendu contre mon
amour Si quelque doute vous
vient sur le désintéressement de mon
cœur usez contre moi de tous les
moyens que vous donne la loi 1 »
Et faites mieux J'aime Marguerite donnez-la-moi pauvre..
— Des mots ! des mots I murmura Richardier.
Et plus haut, après avoir considéré le comte attentivement :
Je ne refuse point à cause de votre pauvreté ....
— Et pour quelle raison, dès lors, monsieur ?
— Je vous vois si chancelant, si faible^ si peu fait pour être la souche d'une famille vigoureuse que, vraiment, il
m'est bien permis d'hésiter Vous
êtes médecin Je n'ai pas besoin
de vous en dire davantage Pourtant, j'ajouterai un mot. ... Le jour où Marguerite me fit l'aveu de l'amour qu'elle éprouvait pour vous, je lui répondis qu'elle ne devait pas espérer que je donnerais jamais mon consentement et je ne lui cachai pas qu'en l'état de santé où vous paraissez être ce serait une mauvaise action de votre part que de songer à l'épouser Ce
que je vous dis est brutal, mais il 8*agit de mon enfant, vous me pardonnerez...
Cette république, si franche et si cruelle, répondait trop bien aux secrètes douleurs, aux remords même de Renaud pour qu'il n'en fût pas douleureument atteint.
Il resta un moment interdit.
Mais deux iuâuences combattaient pour le pousser dans la voie où il venait de s'engager : d'une part, son amo/ir et la certitude qu'étant aimé il serait quelque jour victorieux de toute résistance : d'autre part, l'étrange pouvoir que sa sœur exerçait sur lui, fait de crainte et d'afiection.
— Monsieur, vous l'avez dit, je suis mé
decin Je puis donc vous rassurer
sur mon compte et calmer vos appréhensions paternelles
Richardier secoua la tête.
— Je refuse... Tant que je vivrai, je ne
consentirai pas. à ce mariage
Tenez- vous- le pour dit...
Le comte balbutia quelques mots et sortit navré.
Richardier le reconduisit.
Et au moment où ils quittaient le salon, ils se croisèrent avec un homme qui venait d'entrer à Landepereuse et qu'un valet de chambre allait mtroduire auprès de Richardier : cet homme, c'était le docteur Gordon,
Le docteur et Renaud échangèrent un ealut. Mais le- regard que l'Américain laissa tomber sur le comte était si aigu, si pénétrant, empreint d'une telle sévérité que Renaud se sentit deviné et pâlit affreusement.
Mais il n'y eut pas un mot entre eux et Renaud s'éloigna. En silence, du seuil, les deux hommes le regardèrent partir, puis, tout à coup, avec émotion, Richardier serra la main de George Gordon et dit :
— Voulez-vous savoir ce qu'il vient de m'apprendre ? Qu'il aime ma fille et qu'il me la demande en mariage
Et Gordon, sans que Richardier l'entendît, murmura :
— Cet homme m'avait trompé et c'est un misérable...
De sa fenêtre, Margot, sans doute, avait guetté le départ de Renaud, car elle descendit aussitôt et se se jeta con-
tre la poitrine de son père, en y cachaai sa tête confuse :
— Père 1 père ! tu as tenu mon bon* heur entre tes mains.. oh 1 père chéri, qu'en as-tu fait ?
— Mon enfant, sois sage, sois raisonnable
Mais elle comprenait tout à coup :
— Oh 1 père, maintenant qu'il sait que je l'aime, si tu ne me le donnes pas j'en mourrai !
Et elle s'enfuit en ne retenant plus ses larmes.
Chose singulière, George Gordon paraissait aussi ému que Richardier. Il ee taisait. Il ne trouvait aucune consolation à donner à ce père qui était pris entre sa tendresse pour sa fille et la certitude que s'il faiblissait, il ferait le malheur de Margot.
Mais Richardier avait besoin de confidences.
Ce fut lui qui parla, qui raconta ce qui s'était passé.
—Conseillez-moi, monsieur Gordon
Le médecin ne répondit pas. Il n'eut que quelques paroles évasives qui ne firent qu'augmenter l'incertitude de Richardier.
Il était tenu au secret. Renaud était venu consulter en lui le médecin. Le médecin devait se taire. Il n'était pas nécessaire, pour que le silence lui fût imposé que Ja maladie lui eût été expressément confiée à titre de secret.
Toute confidence du malade étant le ré«. sultat de la nécessité où il se trouve d'invoquer le secours de la science est présumée faite sous le sceau du secret, Entre le malade et son médecin les confidences sur les causes de la maladie sont forcées puisqu'elles peuvent seules mettre sur la voie de la guénson. Le dépôt des secrets du malade dans la conscience du médecin est donc un dépôt nécessaire.
Voici l'article 378 du code qui règle cette situation si délicate et si controversée.
" Les médecins, chirurgiens et autres " ofiiciers de santé, ainsi que les phar- " maciens, les sages-femmes et toutes " autres personnes dépositaires par état *< ou profession des secrets qu'on leur
** confie, qui hors le cas où la loi les obli- <•' ge à se porter dénonciateurs, auront <' révélé ces secrets, seront punis d'un " emprisonnement d'un mois à six mois " et d'une amende de cent à cinq cents « francs. "
Sur un principe de droit et sur la sanctijn des devoirs qu'il impose, il ne peut exister un texte à la fois plur clair et plus inflexible.
-^ — Monsieur Gordon, dit Richardier 81 je veux pas entendre parler de ce mariage, c'est que je ne voudrais pas donner un malade pour mari à ma fil -
ie L'hésitation que vous mettez
à me répondre me prouve que votre opinion est faite sur le compte de M.
d'Albaron. S'il n'est pas venu vous consulter, vous avez deviné son état. Eh bien ! monsieur, par toute l'aflection que vous semblez porter à Marguerite, répondez : puis-je donner ma tille à cet homme ?
— Je ne puis me prononcer à la légère, dit Gordon troublé, et porter ainsi, sans réflexion, un jugement dont vous vous armerez pour repousser définitivement ce jeune homme et attrister votre fille
Et il se hâta d'ajouter :
Vous avez raison de dire que j'aime beaucoup Marguerite, fit-il d'une voix étrange, elle m'a conquis jusqu'au plus profond de mon cœur par sa douceur et par sa grâce. Je voudrais
la savoir heureuse et tout à l'heure
en la voyant pleurer, je sentais mes yeux mouillés de larmes. v,
Richardier prit vivement les mains du docteur.
Merci, docteur... C'est que je l'aime
tant, ma Marguerite adorée ! C'est
moi qui l'ai élevée et j'ai essayé de t lui donner toutes les qualités de bonté, de franchiee et de séduction que possédait sa mère, ma pauvre et bien-aimée
Christiane J'y ai réussi Et
aujourd'hui, non seulement Margot ressemble à sa mère par son cœur, mais la nature a voulu rendre moms insupportable en moi le regret du pascé en donnant à ma fille le visage de Christia-
ne.
Il s'arrêta.
Il venait de voir tout à coup George Gordon pâlir et chanceler. Le médecin alla s'asseoir lourdement sur un fauteuil du vestibule.
— Qu'avez- vous, docteur ?
— Ce n'est rien, n'ayez pas souci de
moi un peu de fatigue je
ne puis pas rester longtemps debout... j'ai des éblouissements
Déjà il était complètement remis.
— Docteur, fit Richardier, vous ne m'avez pas répondu avec toute la franchise que je suis habitué à rencontrer dans vos paroles, lorsque je vous ai prié de me guider de vos coaseils.
— Je ne puis rien dire de plus...
— Aujourd'hui, peut-être, mais ne vous est- il pas possible plus tard, bientôt
— Oui, oui, peut-être
— Vous me le promettez, docteur ?
— Je vous promets de faire tout ce
que ma conscience me. permettra
je ne vous le promets pas, je vous le jure...
— C'est bien. J'ai confiance en vous...
La profession du médecin commande la confiance du malade, a dit un avocat général dans un procès célèbre^ et lorsque le médecin a provoqué et reçu les épanchements de cette confiance, ce n'est plus par un sentiment ordinaire de délicatesse, c'est par le devoir de sa profession qu'il est obligé de garder le dépôt tait à raison de sa profession même. '' L'intérêt public, l'intérêt de l'humanité, exigent que toutes les conditions nécessaires à la liberté, à la sûreté, à l'efficacité de l'art de guérir, soient pleinement respectées. C'est dans un intérêt puWic qiae la loi impose aux médecins le secret. Et quand cet intérêt nuirait à d'autres, personne ne se.constitue juge de la diflérence et ne leur donne le pouvoir de choisir. La libre disposition des secrets au degré des circonstances pourrait devenir entre les mains de quelques-uns un instrument perfide, quand il ne serait pas faussé par des erreurs de clinique ou des fautes de jugement. Qui empêchera un médecin mal intentionné de s'embusquer dans le sanctuaire occulte de la science pour lancer,.sur la santé des gens
des diagnostics empoisonoés. Où sera la garantie de sa sincérité ? Ce serait infâme, soit, mais c'est pour les infamies que le code pénal a été inventé "
Quel problème délicat, presque impossible à résoudre, et quelle source de luttes intérieures et d'anxiété, pour le médecin confident, que la nécessité im • périeuse de ménager les intérêts sacrés de la personne qui est venue livrer le secret de ses infirmités physiques — de celle qui, également confiante, est venue soumettre tcute sa destinée, tout son avenir, à la réponse qui lui sera faite !...
La conduite que doit tenir le médecin consulté, en vue d'un projet de mariage, sur la santé d'un de ses clients, a donné lieu a de nombreuses discussions dans lesquelles on a fait valoir, de part et d'autre, les plus graves considérations. On s'accorde généralement à décider qu'il doit garder un secret absolu sur tout ce qu'il connaît par suite de la confiance qui lui a été accordée.
Pour qu'il y ait secret, disent certains auteurs, il suffît que le médecin ait êàé instruit à titre de médecin, n'importe en quelle circonstance, en quel lieu, en quelle forme.
Cette règle du silence partout et du silence toujours, le docteur Gordon la jugeait bien rigoureuse. Il lui paraissait difficile, sans même vouloir peser les différents intérêts en présence, d'accepter une semblable et aussi radicale théorie. Sa probité se révoltait contre et il lui semblait qu'il serait responsable de tous les maux qu'engendrerait cette union néfaste, s'il n'essayait pas, de tout son pouvoir, de s'y opi:'Oser. Le désaccord me u^,e des médecins être eux ne lui lainfcait-il pas une sorte d'indépendance et la liberté d'agir, entre Renaud et Marguerite, s^^lon les indications de sa conscience et l'entraînement de son affection ? Dans ce mariage, qui de cette famille ruinée et misérable ferait une famille opulente et puissante, était-ce bien l'amour seulement qui était enjeu.
L'intérêt ne dominait-il pas tout autre sentiment ? Et en supposant même que Henaud fut amoureux, et que, pendant quelques jours, il eut repoussé avec vé-
hémence, en sa probité première, toute pensée d'une union qui lui semblait sacrilège, n'était-il pas possible que l'intérêt, la perspective de cette fortune si aisée à conquérir, l'ambition et l'orgueil eussent agi sur lui pour vaincre ses résistances et surmonter sa répulsion ? Et sa résolution prise, que lui importait, reaintenant, de donner naissance à des débiles, dont la faiblesse ferait le chagrin éternel de la mère, s'il y trouvait son avantage î Ces raisons d'intérêts, ces questions d'argent, sont tous les jours cause des unions les plus disparaîtes, les plus mal assorties, a'cù sortent hélas ! des générations vouées à une précoce décrépitude.
— Non, non, jamais je ne laisserai
Marguerite épouser cet homme
Jamais je ne prêterai les mains aux infâmes combinaisons que je prévois ....
Jamais ! Jamais ! ! Ce serait être complice d'un acte que je considère comme un crime. Jamais je ne me sentirai Je courage d'obéir à la loi en pareille circonstance J'en appelle à
tous les pères, à toutes mères de famille... et si je devais être puni pour
avoir parlé, je plaindrais le tribunal qui se serait cru autorisé à me punir d'avoir préservé d'un pareil malheur, d'un malheur certain, cette pauvre enfant et sa génération entière 1
En quittant Landepereuse il se rendit tout droit aux-Basses- Bruères.
Renaud venait d'y rentrer.
Le comte comprit tout^de suite, devant la figure grave et les yeux tristes du médecin, quel était le but de sa visite.
Hélène était auprès de lui et dans le courant de la journée Savinien était revenu de Blois et s'était réinstallé aux Ecuries.
Gordon s'arrêta sur le seuil et dit :
— Monsieur d'Albaron, c'est à vous, et à vons en particulier que je voudrais parler
A.U trouble de Renaud, Hélène comprit qu'il y avait dans l'air quelque danger menaçant. Elle se hâta de répondre :
— Vous pouvez parler, monsieur ,
Mon frère, croyez-le, n'a pas de secret
—Je parlerai si votre frère m'y auto- Renaud hésita, mais il fut dompté par le regard de sa sœur.
Il baissa la tête et balbutia :
— Parlez 1
Alors George Gordon, avec une smgulière dignité, ranpela à Renaud d'Albaron la visite qu'il avait donnée. Doucement, sans reproches, sans rien laisser paraître du profond mépris que lui inspirait le revirement du comte, sous lequel il voyait clairement le calcul infâme de l'intérêt, il démontre à quelles graves conséquences il s'exposait, et quelle terrible responsabilité pèserait sur lui. Enfin il usa de toute son autorité de savant, de médecin et d'honnête homme pour essayer d'empêcher ce mariage auquel il savait que Renaud était résolu, ,
Sous le regard de sa E«ur, Renaud répondit, rappelant au médecin quil était médecin lui-même et combien souvent font erreur les jugements des médecins.
—Ainsi vous persistez dans votre résolution ? ,,rT'1> T»
Sous le regard cruel d'Helene, Renaud répondit :
—Oui et je vous serai oblige, mon cher confrère, de vouloir bien ne plus vous préoccuper de moi,
—C'est bien, monsieur, je ferai donc ce que je considère comme mon devoir. , , . r •
Les deux hommes se saluèrent iroi-
dement. .. o • •
Quand l'Américain lut parti, Savinien murmura dans l'oreille de sa cousine :
—Moi, j'ai le don des pressentiments et mon instinct me dii que cet homme est notre ennemi
—Oui, c'esi à toi d'y veiller et de l'empêcher de nous nuire.
—Je n'y manquerai pas.
Une heure après, le docteur Gordon était de retour à Landepereuse.
Et quand il fut devant le père de Marguerite :
—Monsieur Richardier, dit-il, voua m'avez demandé tout à l'heure si vous pouviez donner votre fille à M. d'Albaron.
— Oui. J'ai confiance en vous. Quel que soit votre conseil, je le suivrai.
— Eh bien ! mon conseil, le voici : N'y consentez jamais 1
Le même soir, Savinien et Hélène eurent une longue conversation, en se menant, la nuit tombée, sur la route bordée de peupliers.
Ils causaient avec animation, à voix basse.
Lorsqu'ils revinrent aux Ecuries, Hélène disait :
—Richardier est le seul obstacle et sa volonté s'opposera toujours à la volonté de Marguerite... Ah ! si Marguerite était libre
Savinien se pencha, et plus bas, plus bas encore, ne dit que ces trois mots :
— Elle le sera !
Hélène eut un long frémissement et si l'obscurité n'avait pas été si profonde Savinien l'eût vue pâlir.
Elle murmura :
— Savinien ! Savinien ! Tu ne feras pas cela !..i
Il la regarda longuement, les yeux dans les yeux, tout près, haussa les épaule et se tut.
JLe trou-aux-£pines
Richardier aimait à chasser seul, avec son chien d'arrêt. Tous les vrais chasseurs le comprendront. Souvent môme, pour être plus libre de ses allées et venues, et ne point sentir derrière lui le compliment flatteur de son garde ou son excuse lorsqu'il venait de manquer, il portait lui-même allègrement son gibier qui pesait peu à ses robustes épaules. Ses gardes, au lieu de le suivre continuaient ailleurs leur surveillance.
Le lendemain de ces derniers événements, Richardier prit son fusil, plaça une vingtaine de cartouches dans son gilet, jeta son carnier sur son dos, siffla son chien, un grifion à poil dur, à l'œil jaune vif, intelligent et bon, qui s'appelait Pyramej et, profitant du gai soleil matinal, gagna les bois de Galary .
11 aurait bien voulu embrasser Margot et Juliette avant de partir, comme
il faisait d'habitude, mais il ne vit que Juliette. Cependant, il savait que Margot était très matineuge, toujours la première levée au château. En sortant dans la cour, il se tourna vers les fenêtres de la chambre à coucher de la jeune fille pour tâcher de l'apercevoir et lui faire un petit signe d'amitié.
Les rideaux d'une fenêtre remuèrent et il crut avoir distmgué Marguerite.
— Elle me boude, à cause de la scène d'hier murmura-t-il...Elle ne sait pas que je souffre beaucoup de lui résister.
Il eut l'envie de rentrer et d'aller la trouver.
Mais que lui dirait-il qu'il ne lui eut dit déjà ? Et ne valait-il pas mieux attendre que le temps apportât quelque adoucissement à ces regrets ?
Cependant bien qu'il n'eût rien à se reprocher, bien que son refus de laisser Magot épouser la comte ne fut dicté qu par son afiection pour la jeune filie.
l'intérêt de son avenir et de son bonheur il était inquiet. Des pensées tristes l'assaillaient. Il voulaient les écarter, Elles revenaient.
— Si j'étais supertitieux, murmura-t-ii j'aurais peur 1...II me semble que j'ai le pressentiment de quelque malheur.. ..
Et il se rappela tout à coup la sinistre soirée qui avait précédé son départ pour la forêt d'Alattte, dix-huit ans auparavant alors que le vent sifflait lugubrement et que la neige tombait, ouatant la campagne.
De nouveau, il eut un regard en ar* rière, vers Landepereuse.
Il s'arrêta, indécis.
Etait-ce Inique ce malheur menaçait ?
Etait-ce un de ceux qu'il laissait au château, Marguerite peut-être ?
Mais tous à coup, il haussa les épaules et un gros rire de mépris pour lui-même, pour ce qu'il considérait comme une faiblesse d'esprit ; indigne d'un homme sérieux.
Son chien bondissait autour de lui, en jappant de joie, énervé aussi d'attendre, et craignant qu'il ne prît au maître, comme il en avait l'air, la fantaisie de rentrer.
Richardier comprit les inquiétudes du brave animal .
—Oui, oui, mon bon Pyrame, nous allons nous amuser, lui dit-il en le caressant sur la tête d'une tape amicale.
Et cette fois sans plus d'hésitation, sans plus se retourner, il s'engagea dans lî campagne.
A la lisière du parc, il rencontra Brinquetaille et lui dit :
— Je vais jusqu'à Galary pour tâcher d'y rencontrer une bécasse Je
serai de retour vers dix heures pour l'arrivée du courrier.
Et les deux hommes se séparèrent, Brinquetaille rentrant au château.
Il était sept heures et demie du matin. Des brouillards flottaient sur la campagne, mais le soleil leur livrait bataille plongeait ses rayons naissants dans leur épaisseur, les séparait, les dispersait, les poursuivait.
Une demi-heure après, Richardier, précédé de Pyrame, s'engageait dans les taillis de Galary.
Deux ou trois heures se passèrent.
Vers dix heures, lorsque dans sa tournée régulière le facteur passa à Landepereuse, Richardier n'était pas rentré, le facteur dit :
— J'ai entendu tirer tout à l'heure dans Galary, du côté du Trou-aux-Epines...
— C'est mon frère, dit Brinquetaille, il cherche des bécasses,
A midi, Richardier n'était pas encore rentré IMais, au château, nulle inquiétude.La passion de Richardier pour la chasse l'emportait parfois très loin. Souvent, il était en retard et même ne pouvant plus rentrer pour l'heure régulière du déjeuner, il prenait un repas frugal en quelqu'unes de ses fermes, on le savait.
On l'attendit jusqu'à midi et demi.
Puis, on se mit à table et après le déjeuner la vie du château reprit comme d'habitude.
L'après-midi s'écoula.
Vers cinq heures, la nuit était tout à fait venue.
Deux heures après, Richardier n'était pas encore rentré.
Si la nuit avait surpris le chasseur à l'extrémité même de la propriété de Landepereuse, il ne fallait pas plus d'u ne heure pour traverser celle-ci dans
ea plus grande longueur et Eichardier aurait dû être de retour.
Brinquetaille paraissait préoccupé.
Et Marguerite et Juliette consultaient l'heure, à chaque instant, puis regardaient Brinquetaille qui, alors, prenait un air indifférent, comme s'il n'avait eu aucun souci et se mettait à siffloter.
Vers sept heures, il ouvrit la fenêtre et regarda dans la nuit noire, rendue plus noire encore par les grands arbres du parc.
Un profond silence dans la campagne.
Pas un souffle de vent, pas un cri, pas un bruissement de branchettes.
Tout à coup une ombre glissa vers le jardin, sortant du parc, et Brinquetaille se pencha.
— Ah ! voici mon frèrô ! dit-il joyeusement.
Margot et Juliette respirèrent, soulagéep.
Brmquetaille ajoutait :
— Du moins c'est Pyrame, et mon frère ne peut être loin...
Et il referma la fenêtre, tranquillisé.
Un quart d'heure se passa. Richardier ne paraissait pas. Brinquetaille sonna, repris d'inquiétudes.
Un domestique entra.
— Est-ce que mon frère n'est pas revenu.
— Je n'en sais rien.
— Informez-vous en bas.
Cinq minutes après le domestique se montrait.
— Monsieur n'est pas rentré et Pyrame est revenu seul...
Alors Brinquetaille et les jeunes filles se levèrent brusquemment et Marguerite s'écria prise d'angoisse :
— Il y a un malheur j'en suis sûre..
— Oui, dit Brinquetaille, il faut qu'il y ait eu un accident Mais rassuretoi, Margot, ce n'est rien, va. . . . Quel accident veux-tu ?.,.. Mon frère est un vieux chasseur, très prudent, habitué à manier ses fusils Avec lui une imprudence n'est pas possible Il sera
tombé, il se sera démis le pied et il revient tout en boitant Voilà et
c'est ce qui aura causé son retard
Pyrame ayent faim et voyant qu'il ne chassait plus l'aura devancé pour être plus vite à sa bonne pâtée et à la paille de son chenil.
Il essayait de tranquilliser les jeunes filles et lui-même était plein d'épouvante.
Une heure encore se passa.
— Décidément, je vais tâcher de savoir, dit Brinquetaille, il faut tout de même qu'il y ait quelque chose...
Il descendit, appela deux gardes, le cocher et le palefrenier, leur ordonna de prendre des lanternes.
Et ils se dirigèrent, par la parc, vers la plaine au bout de laquelle s'étendait la ligne sombre des bois de Galary.
Les cinq hommes venaient à peine d'entrer sous les arbres qu'ils entendirent du bruit derrière eux.
C'était Margot.
Elle les réjoignit. Pyrame la suivait.
Elle était allée le chercher. La bête avait l'air inquiet, comme d'une faute commise, portait la tête basse et gardait la queue entre les jambes.
— S'il est arrivé malheur à mon père, Pyrame nous conduira, dit la jeune fille, dont la voix était altérée.
Brinquetaille voulut la faire rentrer à Landepereure.
Elle s'y refusa énergiquement.
Alors les hommes se remirent en route, Margot se tenant près de son oncle. Tous gardaient le silence. Cette promenade dans les ténèbres à la lueur incer» taine des lanternes, avec la préoccupation de la catastrophe prévue, presque certaine, était lugubre.
Pyrame trottinait auprès de Margot,
Une s'éloignait pas de la Jeune fiile, au contraire de ce qu'il faisait d'habitude. Parfois, il s'arrêtait seulement dans l'allée, donnait un coup de nez sur le passage de quelque gibier dont l'humidité de la sente gardait le sentiment, mais au lieu de suivre ces émanation r ou de marquer un arrêt, il reprenait son trot avec un coup d'oeil oblique à sa jeune maî^iresse,
Margot disait avec des larmes :
— Mon bon chien, couduis-nous auprès de ton maître I
Pyrame remuait la queue pour indiquer qu'il comprenait, mais n'allait pas plus vite. Ce fut de l'autre côté du parc, lorsqu'on atteignit la plaine, qu'il manifesta quelque inquiétude. Il passa tout à coup devant Brinquetaille qui marchait en tête et fila droit, à travers les champs, du côté de Galary.
Une demi-heure de marche dans la plaine. Puis on pénétra dans les bois, Pyrame ne courait pas, n'allait pas plus vite et pourtant son allure était plus fiévreuse. De temps en temps, il avait une sorte de plainte nerveuse, impatiente.
Tout à coup il abandonna la route et prit un layon étroit.
On marcha un quart d'heure encore.
Pyrame abandonna le layon et entra sous bois, dans un taillis assez bas, qui dégringolait longtemps en pente douce, dans la direction de la Loire.
Un garde dit :
—Pyrame nous conduit vers le Trouaux épines...
Alors, Brinquetaille se rappela que le matin, à dix heures, le facteur avait prétendu qu'il venait d'entendre tirer
Sous le couvert, dans ces ténèbres et dans les broussailles qui devenaient de plus en plus épaisses au fur et à mesure que l'on descendait, Brinquetaille perdait souvent Pyrame, mais le chien revenait bien vite...
Tout à coup il s'arrêta, devant une ligne de buissons d'épinoè, très fourrés presque impraticables, mais larges, de l'autre côté desquels le taillis recommançait, plus élevé, déjà presque en gaulis
—Eh bien, mon Pyrame, sh bien ? fit Brinquetaille en tremblant.
Il éleva sa lanterne dont la jaune lumière se projeta sur les broussailles.
Et il eut une sourde exclamation.
— Mon frère ! Mon frère 1
Richardier gisait sur le dos, au traders des buissons d'épines son corps même ne touchant pas le sol et soutenu par des branches.
Il était mort, déjà raidi.
Marguerite venait de se jeter sur lui, éperdue, se déchirant aux épines les mains et le visage
— Mon père ! mon père chéri !
Et comme les autres s'approchaient, comme toute ces lanternes réunies faisait un peu plus de lumière, elle vit ce masque terrible de la mort violente, les yeux encore ouverts et surpris en pleine vie, la bouche contractée par une suprême douleur par l'abominable épouvante de la fin imprévue et ces vêtement souillés vers la poitrine par le sang qui avait coulé d'une plaie par où était entrée la mort 1
Elle s' aâaissa évanouie dans les bras de Brinquetaille.
Le fusil de Richardier était auprès de lui dans les broussailes le canon tourné de bon côté.
Un des chiens était rabattu, tu.
Comment l'accident était-il arrivé ?
Richardier avait voulu sans doute traverser le parquet de buissons afin de ne poin s'ob^ger à un détour et gagner du tempsc II n'avait pas désarmé son fusil et s'était engagé dans les épines en le téfnant par le canon. Une pareille imprudence était inexplicable de la part d'un vieux chasseur. Cependant, la plupart des accidents de chasse arrivent de cette façon. La gâchette avait rencontré une oranche et le chien s'était abattu, faisant partir le coup. Richardier semblait avoir été foudroyé, à bout portant. La mort avait été instantanée.
Brinquetaille restait pensit.
— Mon frère, pi calme, si maître de lui, est-ce possible qu'il ait pu commettre pareille imprudence. ..Et pourquoi ?
Un des gardes essayait de rappeler Margot à la vie.
L'autre, qui venait de traverser le roncier, eut une exclamation et appela :
— Monsieur Brinquetaille ! Monsieur Brinquetaille !
Brmquetaille accourut.
hs garde, la lanterne au-dessus de la lête, montrait un entre-reoroisement de menues branches, dans les gaulis.
— Là ! diaait-il là, vous ne voyez pas î Une bécasse, morte, prise dans une branche ....
En effet, une bécasse était là, les ailes
pendantes, une goutte de sang au bout de Bon bec.
Elle était restée accrochée là, en tombant.
Richardier l'avait tirée de l'autre côté des brouesailles, Pyrame s'était précipité pour la rapporter et ne Pavait pu j alors son maître s'était jeté dans le roncier,sans prendre garde, et l'accident était arrivé.
Le garde expliquait cela.
Oui, c'était vraisemblable. .Cela même était évident*
Etait-ce vrai!
Des hommes étaient déjà en train de couper des branches et et de les lier entre elles pour en faire un brancard.
Le corps du pauvre Kichardier y fut
placé.
Mais Brinquetaille voulut que personne ne touchât au fusil qui fut laissé dans les broussailles. Il y aurait une enquête, en efiet, sur cet accident. La justice ne manquerait pas de venir sur les lieux et voudrait s'assurer de la façon dont Richardier s'était tué Avant de déplacer le cadavre, il en observa aus£i la posture afin de renseigner la justice au besoin. Et pour que son témoignage, s'il était invoqué, eût p^us de poids, il faisait part aux deux gardes de ses observations, au fur et à mesure qu'elles lui venaient à l'esprit.
Marguerite avait repris connaissance et sanglotait, à genoux auprès de son père.
Lorsque les hommes enlevèrent le brancard, elle faillit de nouveau être prise de faiblesse et Brinquetaille, la Boulevhut dans ses robustes bras, dut la porter jusqu'à la dernière rouie, derrière le funèbre cortège.
On ne fut au château que vers minuit.
A peine à Landepereuse, Brinquetaille 5t atteler une voiture légère et repartit pour Saint-Laurent où il voulait télégraphier au parquet de Blois.
Il fit un léger détour et vint sonner aux Bouches où il réveilla le docteur Georges Gordon.
Le médecin, effrayé du trouble de Brinquetaille, soupçonna vite un nouveau malheur.
D'une voix suppliante, Brinquetaille demanda au médecin de se rendre en toute hâte à Landepereuse avec lui j qu'on avait besoin là, de ses services et de son dévouement.
Un grand malheur vient d'arriver, M.
Gordon, le plus grand des malheurs.
Ne laissez pas Margot et Juliette toutes seules à leur désespoir Tâchez
de trouver des paroles pour les consoler
— Que s'est il donc passé ?
— Mon frère s'est tué, par un accident dans le bois de Galary
Il est mort ?
Mort,
Dix minutes après, Gordon à cheval, partait à fond de train pour Landepereuse.
Les larmes de Marguerite et de Juliette redoublèrent lorsqu'elles virent entrer l'homme qui, bien qu'apparu depuis peu de temps dans leur vie, avait vite conQjuis leurs cœurs.
Kichardier était étendu sur un lit,dans son costume de chasse. Il était vêtu d'un veston de gros drap marron, d'un gilet-cartouchiere de même étoffe, dans les poches duquel se dessinait la forme des cartouches qu'il n'avait pas tirées et d'un pantalon bouclé aux genoux, en haut des bottes. Une déchirure sanglante et guère plus large que ne l'eût fait l'entrée d'une balle se voyait au milieu de la poitrine ; le gilet était tout im. prégné de sang. Mais autour de cette ouverture, les bords étaient quand même noircis, comme brûlés. C'était là une preuve que Richardier avait reçu le coup à bout portant, la flamme du coup de feu avait brûlé le drap du gilet et les bourres, même de la cartouche, avaient dû pénétrer dans les chairs. Une rapide inspection de la blessure prouva au médecin que le coup qui avait donné la mort était chargé à plomb, non à balle, car les lèvres de la plaie étaient pour ainsi dire hachées.
Gordon paraissait réfléchir profondément.
— Cette mort arrive si à propos pour servir certains intérêts infâmes qu'elle me semble bien étrange I
Il eût voulu tout d'abord interroger le cocher, le palefrenier et les deux gar-
des qui avaient aidé Brinquetaille dans ses recherches, mais il préféra ne se confier qu'à celui-ci et attendre son retour. Lorsque Brinquetaille reparut, les deux hommes s'enfermèrent et George Gordon se tit raconter comment avait eu lieu la sinistre découverte.
Rien, dans ce qu'il entendit, ne pouvait faire naître le soupçon d'un meurtre et l'idée de suicide devait être également écartée, d'un suicide machiné, arrangé pour faire croire à un accident vulgaire.
Richardier était un homme dont l'esprit droit et sain était ennemi de toute e> altation.
Bien qu'il y eût chez lui, depuis la mort de Christiane, beaucoup de mélancolie, et que rarement le rire apparut sur ses lèvres, son amour pour sa fille et pour sa nièce lui donnait quelque douceur et quelque bonheur aussi à sa vie si cruellement atteinte autrefois.
Pour Brmquetaille le doute n'était pas permis : le pauvre Richariier était mort victime de son imprudence, et George Gordon n'avait aucun motif de combattre cette opinion. 11 ne fit doue pas de réflexion. Mais la même restriction morale restait dans son esprit et sa pensée se rapportait vers les Ecuries oii l'on allait se dire, peut-être, qu'entre Renaud d'Albaron et Marguerite le seul obstacle qui existât venait de disparaître.
Il n'acusait pas Renaud : il n'accusait personne j c'était une pensée confuse encore, mais impétueuse, qui lui martyrisait le cerveau. Il la repoussait. Elle revenait.
Le matin, au petit jour, comme le parquet de Blois ne pouvait arriver à Laadepereure avant midi, le docteur Gordon, accompagné de Brinquetaille, prit le chemin du bois de Galary.
Il voulait s'absurer s'il n'y avait pas d'autres observations à faire, au Trou-aux-Epines, que celles qu'il en avait reçues de Brinquetaille. Mais il De ro marqua rien. La bécasse était toujours fixée dans la fourche des blan* ches.
La terre humide, devant le roncier, avait été si foulée aux pieds la veille au
de dis- Kichar-
soir, qu'il n'était plus possible tinguer les traces des pas de dier.
Du reste, à quoi pouvait aboutir cet examen ? Le fusil était là, son canon gauche chargé, pris dans les broussailles Un peu de sang avait couler sur les épines, tombant de la poitrine de Richardier.
C'était tout. Gordon longea la haie du roncier.
Elle avait une centaine de mètres de long et se terminait brusquement dans le gaulis clair oiî le passage était facile. Richardier gisait vers le milieu.Et tout près, une sorte de trouée, faite par lui peut-être ou par les gardes en d'autres jours, lui eut permis de passer sans encombres, en enjambant les basses branches. Il n'y avait pas songé. C'était étrange. Il était étrange aussi que le vieux chasseurn'eût pas désarmé son fusil avant de traverser le fourré. Etrange encore qu'il eut saisi le fusil par les canons au lieu, mouvement si naturel, de l'élever au-dessus de sa tête en le tenant par la poigaée
Etrange aussi qu'il eût été frappé de face, en pleine poitrine, au lieu d'être atteint dans le côté I Toutes ces réflexions passaient rapides dans l'esprit du aocteur américain. Mais il les gardait pour lui, au moins jusqu'à l'heure où la justice elle-même interviendrait. Alors peut-ête jetteraii-il quelque doute dans les remarques de ceux qui seraient là.
Ils revinrent à Landepereuse.
Margot et Juliette avaient passé la nuit en prières au chevet du lit où reposait Richardier.
George Gordon attendait le parquet avant de déshabiller le corps et d'examiner plus attentivement la blessure.
Il s'agenouilla, alors, lui aussi et pria. Son regard chargé de larmes— de larmes qu'il refoulait et qu'il ne voulait point laisser voir,— ne quittait pas le visage de l'honnête homme qui gisait là. Sa figure, aux yeux noirs expressifs, exprimait une douleur immense. On eût dit qu'il était lié à ce mort par de mystérieux et tout-puissants liens que seul peut-êtje il connaissait et que Je
deuil frappait cette maison, autour de lui, le frappait lui aussi. C'était une singulière émotion.
Et de sa poitrine s'échappa un long et profond soupir, disant des regrets intimes, peut être des remords... comme s'il s'était reproché de n'avoir pas assez veillé sur cet homme comme s'il s'était reproché, lui, encore hier inconnu de tous les membres de cette famille, de ne lui avoir pas assez montré combien il respectait sa loyale nature, combien il l'aimait enfin pour sa bonté, sa franchise, pour la tendresse profonde dont il adorait ses enfants.
Il y avait de tout cela dans ce regard et aussi l'expression du désespoir incompréhensible, d'un désespoir sans borne, d'une immense et infinie tristesse.
Deuz larmes coulèrent malgré lui, sur son visage.
Il baissa la tête, les essuya vivement.
Personne ne les vit, ni Margot ni Juliette, agenouillées, ni Brinquetaille, debout.
Mais tout à coup change l'expression de ce visage.
Les yeux redeviennent secs, clairs, vifs et leur regard s'accroche, sur le cadavre, à un détail, sur un seul point.
Et tout à coup Gordon se lève.
Il s'approche du lit, se penche, saisit une des mains de Richardier, la main gauche qui pend hors du lit.
Cette mam est fermée, dans une suprême convulsion, mais hors des doigta serrés s'échappent des brindilles jaunes restées .à, et que personne navait remarquées encore.
Gordon desserre doucement la main.
Lee bnndilles s'en échappent.
Ce sont des feuilles ou des tiges de fougères jaunies, desséchées par l'automne.
Comment se trouvaient-elles là ?
En se sentant foudroyé, en tombant, il est probable que Kichardier avait étendu la main en avant pour se retenir ; sa main avait rencontrée les hautes fougères encore debout, quoique légèrement inclinées par la mauvaise saison. Elle avait essayé d'y prendre un, point d'appui et toute une poignée de
tiges arrachées lui était restée dans les doigts...
Sans nul douté, cela s'était passé ainsi.
Et pourtant le docteur examinait attentivement ces brindilles, comme s'il avait trouvé là quelque indice, comme s'il avait voulu y découvrir une preuve qui eût donné corps à tous ses soupçons
Il ne dit rien à Brinquetaille.
Mais il sortit et repartit pour les bois de Galary sans prévenir personne.
Là, il courut au Trou-aux-Bpines.
Et à peine y fut il qu'il ne put retenir une exclamation d'horreur...
— C'est un crime ! je le savais bien I . .
Dans les ronciers, dans gaulis, dans la tail'e jusqu'à nn© profondeur de plus de cent mètres, il n'y avait pas une tige de fougère, pas une seule ! !
Richardier n'avait donc pas été tué là!
Cet indice si simple était une preuve si éclatante d'un mystère que bien que Gordon eût le soupçon et le recherchât, il s'arêta un moment, troublé, interdit.
Mais cette faiblaisse ne pouvait être de longue durée :
Oh ! le misérable ! le misérable ! murmura t -il.
Il s'éloigna du roncier, faisant des zigzags dans sa marche à droite et à gauche dans l'espoir de rencontrer bientôt les fougères qui avaient dû être témoins du drame.
Et son espoir ne fut pas trompé.
Il arriva tout à coup à une sorte de claircie dans la taille où des fourgères seulement s'élevaient.
Il chercha.
Et sur la bordure, il trouva une mare de sang. Des tiges de fourgères avait été froissées là, comme foulées sous le poids lourd d'un corps étendu.
C'était là que Kichardier avait été frappé, là qu'il était tombé, et pour que l'oa crût à un accident, le corps avait été transporté et jeté au milieu du roncier,
— Oui, oui, cela est clair, cela est évident.
Gordon ne s'en tint pas là de ses découvertes
Il cherchait toujours.
Quelque chose de brillant attira son
attention dans la mousse humide d*un coin du bois, près des fourgéres.
11 le ramassa vivement.
Ce qui brillait c'était le culot en cuivre d'une cartouche. Le carton de la douille était rouge. Le culot et le carton portaient la marque d'une fabrique anglaise : Eley. La cartouche était d'un fusil calibre 12 à percussion centra e. Elle avait appartenu à liichardier. C'était Ja cartouche, sans doute, qui avait tué la bécasse retrouvée dans une fourche de branche, près du roncier.
Gordon continue fiévreusement ses recherches.
A quelques pas de là, au pied d'une touiïe de bruyères un paquet de plumes et quelques gouttelettes de sang.
Gordon reconnaît aisément des plumes de bécasse.
L'oiseau était tombé là, et non dans le roncier. Le meurtrier avait admirablement combiné. Il avait ramassé la bécasse et l'avait accrochée dans le gaulis. Prés de la toufie de bruyères une empreinte des pieds de chien^ les pieds de Pyrame, qui sans doute avait rapporté le gibier à son maître. Le crime avait eu lieu au même instant. Gordon lisait clairement dans ce qui s'était passé. L'assassin était caché dacs les fougères, soit qu'il attendit le chasseur, soit, qu'il l'eût surpris au hasard. Il avait tiré à bout portant. Il avait transporté le corps au roncier. Il l'arait installé de façon à faire croire à un accident, et avec un sac g- froid extraordinaire, il avait prévu et combiné,même, les causes de cet accident.
Mais Kichardier était grand et gros.
C'était un fardeau énorme et il avait fallu la force d'un athete pour le soulever, le porter, sans le traîner, pendant près de deux cents mètres sous bois, ainsi qu'on eût porté un enfant. 8i l'assassin n'avait pas de complice, il fallait qu'il fût d'uue vigueur colossale.
Gordon ne découvrit pas d'autre indice.
Il revint au roncier en essayant de distinguer daus l'humidité des feuilles mortes les pas du meurtrier.
Ils étaient visibles, profondément en-
foncés, sous le poids doublé par le fardeau du cadavre.
Mais ces traces ne pouvaient être relevées, car elles ne formaient que des trous profonds, déjà presque comblés par l'eau reparue à la surface.
Deux ou trois sources en effet, entretenaient dans le Trou-aux-Epines cette humidité.
Gordon revint à Landepereuse, tout pensif. Et quand il arriva au parc, il se retourna vers les Esuries dont le toit apparaissait dans le lointain, au bout de la plaine, derrière l'avenue des peupliers,
Est-ce que vraiment ce crime monstrueax était parti de là.
11 n'osait plus le croire.
Deux hommes et une jeune fille habitaient cette maison et il paraissait naturel qu'il y eût chez eux une sourde rancune contre l'étranger riche qui était venu s'installer à la place où leurs aïeux avaient régné en maîtres. Ces deux hommes et cette jeune fille pouvaient dans leurs rêves, convoiter une fortune ! Mais dans l'une ou l'autre de ces têtes, une pareille et aussi abominable machination pouvait-elle avoir pris naissance ? Tuer le père dont la volonté formait l'infranchissable obstaole,tuer le père pour arriver plus aisément à la fille ! !
De ce rêve sanglant il fallait écarter Renaud et Hélène.
Kenaud, faible et sans volonté.
Hélène, une jeune tille !
Restait l'^avmien ! Quel était- il, cet aventurier aux yeux ironiques et cruels. De quoi était-il capable ?
Mais Gordon s'agitait dans des suppositions au milieu desquelles il ne rencontrait aucune trace de la vérité.
Pour lui, une seule clarté dans les ténèbres.
Alors que chacun croyait à un accident, il y avait crime I
La justice découvrirait-elle le crime ?
Et si elle passait là sans le voir, devrait-il l'avertir ?
Mis sur ses gardes, le meurtrier s'échapperait. Il semblait résolu à tout et d'une présence d'esprit singulière.
Tandis que persuadé qu'il ne courrait aucun daDger en voyant la justice croire elle-même à la réalité de Paccident, ne se livrerait-il pas ? Ne serait-il pas plus facile de le découvrir, de surprendre ses desseins et de le châtier ?
Gordon ne savait quel parti prendre.
Mais pensant à Marguerite, isolée maintenant et sans forces contre son amour, pensant à la jolie et douce enfant, contre laquelle peut-être était dirigé ce crime qui venait de la priver de son père, il murmura :
— Moi, je la protégerai ! je la sauverai,
dût-il m'en coûter la vie La vie!
Est-ce que je ne la dois pas à cette jeune fille comme je la dois à son frère absent, comme je la devais à Richardier ! Hélas 1...
Il traversa le parc et monta à Landepereuse.
On le prévint que le procureur de la République de Blois, avec le juge d'instruction, venait d'arriver.
Il allait ausstôt les rejoindre.
En entrant dans la chambre, où, sur Bon lit, gisait Richardier, il vit tout d'abord les deux magistrats.
Et près de Marguerite en pleurs, Bélène et Renaud d'Albaron, qui lui prodiguaient des tendresses.
Lorsque Renaud aperçut le docteur Gordon, il y eut , sur son visage, un trouble fugitif, de l'embarres. Les deux hommes s'inclinèrent froidement. Quant à Hélène, elle ne regarde même pas le docteur. Elle ne parut pas remarquer Ba présence. Elle se tenait auprès de Marguerite, elle lui avait pris les mains et lui parlait doucement, à voix basse. Elle tournait le do^i au lit, au mort qui y était étendu. Sans doute l'image de cette mort la troublait et ce sang, visible encore, agiastiit sur les nerfs de la jeune tille. Gordon, debout près du seuil, attendait silencieusement. Il ne s'occupait que du frère et de la sœur, d'Hélène et de Renaud. Et le soupçon revenait • " Etait-ce de là qu'était parti le crime? u Non, en vérité s'ils avaient commis ou seulement mspire le meurtre, ils n'auraient pas trouvé en eux l'énergie de braver cette mort ! Il faut pour cela des âmes singuUèrement
trempées, des criminels endurcis, des habitués de l'assassinat 1 Et parmi ceuxci même, combien trouveraient en eux l'énergie de paraître calmes devant le sang qu'ils ont répandu ! !
Renaud est triste et les regards qu'il laisse tomber sur Marguerite sont chargés de pasàion.
Et quand Margot rencontre ces regards, elle lui en exprime, avec ses larmes, toute sa reconnaissance.
Certes, ils s'aiment ces deux jeunes gens, d'un amour vrai et profond.
Et George Gordon observe ensuite Hélène. Il semble que, avec la splendeur d'une beauté incomparable, toute la force, toute l'énergie, presque toute la dureté de cette famille, reçues par héritage des ancêtres, se soient concentrées en elle. Mais Gordon croit rencontrer chez elle en cette minute, une étrange expression de crainte et d'horreur. Les moindres de ses gestes sont nerveux et heurtés. Il essaye d'entendre les douces paroles alors avec lesquelles sans doute elle voudrait réconforter Margot, et il s'imagine que ces paroles sont prononcées quoique très bas, d'une voix tremblante entrecoupée. Les lèvres sont sèches, presque pâles et Hélène en a conscience car, de temps à autre, pour y ramener fraîcheur et couleur de santé elles les mordille du bout de ses dents dont la pointe apparaît très blanche. Parfois comme invinciblement attirée, elle tourne la tête vers le lit, mais alors ses yeux se ferment, se creusent comme sous la fatigue d'un eâort énorme et quand elle les rouvre, ils sont troubles comme une eau jadis limpide dont on vient d'agiter le fond.
Renaud, au contraire, est calme devant ce cadavre.
A plusieurs reprises, il s'en est approché pour l'examiner ainsi qu'un médecin peut faire d'un malade. Et rien , aucune autre émotion que celle de la pitié et de la tristesse -
Les deux magistrats qui causaient auprès de la fenêtre revinrent à ce moment auprès du lit.
Ils passèrent devant George Gordon sans le voir.
La porte de la chambre était ouverte
et dans un salon voisin on voyait Brinquetaille, les deux gardes, le palfrenier et le cocher qui attendaient qu'on reçût leurs dépositions.
Les deux magistrats quittèrent la chambre pour entrer au salon.
Et l'un des deux, qui semblait âgé de cinquante à cinquante-cinq ans, à la figure douce et expressive, le procureurde la république de Blois, vint alors à Marguerite et lui dit :
— Mademoiselle, je vous plains de tout mon cœur et oserai-je vous dire,de toute mon amitié.
Marguerite fit un geste surpris.
Le magistrat continuait :
Que cette amitié ne vous offense et ne vous étonne point, mademoiselle, car si vous ne me connaissez pas, moi je connaissais depuis long-, temps votre père, bien que depuis de longues années nous ne nous fussions jamais rencontrés. Les circonstances dans lesquelles nous nous sommes vus pour la première fois étaient trop dramatiques pour que nous puissions oublier le souvenir l*un de l'autre et j'éprouve véritablement un grand serrement de cœur en me retrouvant mêlé au drame qui vient de mettre votre famille en deuil, de même que je me suis trouvé mêlé autrefois au drame douloureux de la mort de votre mère
Vous avez connu ma mère ! fit Margot en joignant les mains, ses beaux yeux baignés de larmes relevés sur le magistrat.
Non point, mademoiselle, mais j'ai aidé de tout mon pouvoir à lui rendre l'honneur que le crime et la folie d'un malheureux auraient pu lui enlever.
— Vous êtes monsieur d'Aigurande ?
— Oui, mademoiselle.
Il s'inclina et entra dans le salon voisin.
George Gordon avait entendu ces quelques mots rapides, sans que personne fît attention à lui.
Mais à ce nom prononcé, il eut un brusque mouvement et son visage, bouleversé tout à coup, exprima une terrible angoisse.
Il se laissa tomber dans un fauteuil,
sa tête s'inclina sur sa poitrine et il de« vint d'une pâleur mortelle.
— Monsieur d'Aigurande I murmura^ t-il avec terreur,
Hélène s'aperçut la première de cette faiblesse étrange.
Elle accourut :
M. Gordon se trouve mal, dit-elle.
Et elle voulut lui prodiguer ses soins. Mais il était debout, déjà il était remis. Et doucement il remerciait.
— J'ai souvent de ces faiblesses... Ne soyez point inquiète...
Dans le salon voisin, on entendit M, d'Aigurande et son collègue qui interrogeaient Brinquetaille et les autres.
George Gordon regardait là, avec une pouvante visible.
Il voulait se retirer, mais il devait pour cela traverser le salon, passer sous les yeux des deux hommes, attirer leurs regards et on eût dit qu'il n'en sentit pas la force.
Enfin, il s'y résigna .
Lentement, il sortit.
M. d'Aigurande l'aperçut et se pencha vers Brinquetaille. Ils échangèrent quelques mots. Brinquetaille répondait.
— C'est le docteur George Gordon, un brave monsieur qui est venu d'Amérique et qui est veau s'établir il n'y a pas longtemps dans le pays où il tait beaucoup de bien. Il était l'ami de mon frère 11 paraît, à ce que disait mon frère, que que c'est un savant très célèbre pour ses travaux sur les maladies des nerfs, le crime et la folie ! . . . .
M. d'Aigurande ne répliqua rien.
Gordon était parti. Le magistrat se leva, se dirigea vers une fenêtre, l'ouvrit et se pencha, attendant.
Gordon, en bas, parut, traversa le jardin et s'éloignait dans la direction du parc.
M. d'Aiguirande le suivait d'un œil attentif et préoccupé.
— Cest étrange ! murmura-t-il.
Mais Gordon ne se retourna point, ne releva pas la tête, et M. d'Aigurande ne put voir son visage. Le magistrat referma la fenêtre et s'adressant à Brinquetaille :
— Le docteur Gordon habite loin d'ici ?
— Au châteu dea Roiiches, à une demi heure environ.
— Merci.
Et les dépositions continuèrent. Elles concluaient toutes à un accident et toutes expliquaient cet accident de la même façon le rejetant sur une imprudence commise par Richardier.
U n'y avait pas de doute poar les magistrats. Cependant leur devoir était de se rendre au bois de Galary et de visiter le Trou-aux-Épines d'examiner les lieux.
Ils partirent aussitôt sous la conduite de Brinquetaille. Mais leurs remarques personnelles ne pouvaient les conduire à une conclusion différente de celle à laquelle ils s'étaient arrêtés. Ce qui avait amené des découvertes singulières de George Gordon, c'avait été la poignée de fougères retrouvée dans la main du mort.
Les magistrats n'avaient plus la même base d'enquête.
M. d'Aigurande avait prié le comte d'Albaron d'examiner la blessure de Richardier et de lui faire un rapport. Renaud obéit. 11 reconnut que le coup avait frappé à bout portant et retira de la blessure quelques plombs, les uns écrasés en facettes, les autres presque aplatis, quelques-uns encore très ronds. C'étaient les plombs durcis anglais, shitled shoiy dont liichardier se servait toujours, et du numéro 0 que le chasseur employait presque communément pour tous les petits gibiers. De la blessure, Renaud retira également les bourres, celle en carton qui retenait les plombs à l'entrée de la cartouche, la bourre de feutre qui séparait la poudre de Li graisse du feutre.
i/es bourres avaient le calibre 12 du fusil de Richardier.
Ces remarques prouvaient que Richardier avait été tué avec son propre fusil chargé des cartouches dont il avait coutume de se servir j toute idée de meurtre était écartée.
Au moment où M. d.Aigurande se disposait a quitter Landepereuse, un homme l'aborbe et lui remit une lettre.
De la part de sir George Gordon, dit-
M" d'Aiguranle déplia le papier et lut :
" Je voudrais parler à M. d'Aiguran- "de seul, au sujet de quelques remar- " ques que j'ai faites au Trou-des-Bpi- << nés."
" Ne voulant pas l'obliger à venir jus- ' ^qu'aux Rouchesjje l'attendrai à l'entrée ♦* des Quatre-Chemins où M. d'Aiguran- " de doit passer en regagnant Saint- •* Laurent. "
Le magistrat haussa les épaules, et avec vivacité :
— Pourquoi M. Gordon n'est-il pas venu à Landepereuse ?
— Il s'est trouvé indisposé cette aprèsmidi et tout ce qu'il a pu faire, c'est d'aller aux Quatre-Chemins.
—Vous connaissiez le contenu de cette lettre ?
— Non, monsieur.
— Alors, comment pouvez- vous savoir ?
—M. Gordon avait sans doute prév^u votre réponse et votre observation et m'avait prié de voue donner l'explication de la manière d'agir.
— Vous êtes à son service ?
Oui.
— Depuis longtemps î
Depuis que M. Gordon s'est établi aux Rouches.
— C'est bien. Je vais rejoindre votre maître.
Et au juge qui l'accompagnait :
— Cet Américain demande à m'eatretenir seul. . . . Vous m'excuserez, mon
Je vous rendrai compte de notre entretien...
La voiture s'arrêta devant \\ ferme sur la lisière de Galary.
La ferme des Qaatre-Chemins était en même temps une auberge assez fréquentée par les routiers et située au carrefour des quatre routes dont l'une traversait les bois de Galary pour arriver au pont de la Loire.
Sur le seuil, Gordon se tenait ; il s'ap proctia, renouvela ses excuses, à M.
d'Aigurande.
Il semblait malade, en efiet, très fatigué mal remis de la faiblesse qui l'avait pris dans la chambre^du mort.
Il y avait, lorsqu'il fut devant le procureur de la République, une sorte d'incertitude dans son allure, de même qu'il y avait eu comme un tremblement dans sa démarche.
Etait-ce toujours la suite de cette faiblesse ?
Etait-ce vague effroi de ce jqu'il allait dire, de la responsabilité qui allait tomber sur lui lorsqu^il aurait éveillé les soupçons du magistrat en lui racontant les graves découvertes qu'il avait faites ?
Cela peut-être, et peut-être aussi une autre angoisse qui lui abaissait les yeux, devant M. d'Aigurande, comme s'il n'avait pas élé innocent de ce crime odieux et comme si lui-même, coupable, se fût soudain trouvé devant un juge.
M. d'Aigurande l'examinait, le poursuivait d'un regaid attentif, rêveur. Son front barré d'une ride indiquait l'effort qu'il faisait pour rappeler quelque souvenir qui le fuyait malgré lui.
Au bout d'un instant, brusquement il demanda :
— Vous n'avez jamais habité la France, monsieur, avant de venir vous installer aux Kouches ?
Jamais, monsieur
Le magistrat eut le geste vague de l'homme qui veut chasser ime pensée importune. Evidemment, Gordon lui rappelait rfes traits entrevus autrefois. Lesquels ? Dans quelles circonstances î
Il ne savait plus. Peut-être même se trompait-il.
11 commençait à tomber une petite pluie fine et froide dont chaque goutte apportait sur la peau la sensation aiguë d'une pointe de glace.
Ils entrèrent dans la première salle de l'auberge. Un grand feu flambait. Aucun consommateur. L'aubergiste s'approcha et demanda ce qu'ils désiraient.
— Un abri pendant la pluie, fit Gordon.
Il était connu. L'homme ne fit pas d'objections et disparut les laissant seuls Une seconde salle vers la droite, avait sa porte ou7erte.
Il y avait là im billard -j près d'une enêtre, assis à une petite table un
omme en costume de chasse, les oreil-
lons de sa casquette fourrée rabattus sur la nuque, était en train de manger une omelette. Il tournait le dos à la porte et ne paraissait pas se soucier de ce qui se passait de l'autre côté. Cependant, il avait entendu s'arrêter devant l'auberge la voiture du magistrat. Et quand les deux entrèrent et furent installés, il se leva doucement transporta son verre, sa bouteille et son assiette auprès de la porte restée ouverte. Et ce fut tout.
—Vous avez désiré me parler, monsieur Gordon, fit le procureur de la République... Auriez-vous quelque renseignement à me donner au sujet de ce malheureux accident ?
— Oui, monsieur, des renseignements très graves.
—Je vous écoute, monsieur, dit M,, d'Aigurande avec curiosité.
Gordon se recueillait, en une dernière minute d'hésitation.
Il baissa la voix, mais pourtant elle était distincte encore, car les mots arrivèrent nettement jusqu'au chasseur à la casquette fourrée qui, soudain, réprimandait un geste de surprise et d'effroi,
— M. Richardier a été assassiné...
M. d'Aigurande eut un regard incrédule.
—Vous portez là, bien légèrement, une accusation bien grave, monsieur...
Comment la justifie^-vous alors que tout noua piouve, à nous autres, que M. Richardier s'est tué accidentellement ?
— Si vous étiez arrivé en même temps qne moi auprès du corps de ce pauvre homme, vous auriez fait avant moi les remarques que j'ai dû faire.
— Expliquez-vous.
— Oui, écoutez-moi donc, fit Gordon nerveusement.
Et il mit M. d'Aigurande au courant de ce qu'il avait trouvé, depuis la poignée de fougères jusqu'à ses recherches dans le Trou-aux-Epines. M. d'Aigurande resta silencieux et préoccupé durant ce récit. Mais chose étrange, il ne paraissait pas seulement prêter attention aux graves révélations qu'il entendait. Sa pensée, une fois encore, remontait le passé, essayait de trouver dans I les souvenirs de sa vie où il avait vu les
yeux noirs brillants de fièvre sur cette figure ravagée, dans quelles circonstancds il avait enteridu aussi cette voix.
Et lorsque George Gordon eut terminé son récit, ne recevant pas de réponse, ayant parlé la tête basse il releva les yeux et regarda M. d'Aiguirande.
Le regard des deux homcnes se croisa.
M. d'Aigurande était pâle et paraissait interdit.
Avait-il trouvé enfin dans sa mémoire ce qu'il cherchait depuis qu'il avait vu cet homme ? Savait-il enfin où il avait vu ces yeux, entendu cette voix.
Kntre eux, pas une parole, à cette heure ; entre eux une commotion électrique qui fait qu'ils se comprennent qu'ils se devinent, qu'ils entrent dans la pensée l'un de l'autre.
Ils sont tous les deux dans une émotion extraordinaire, infiniment troublés, l'un sévère et chargé de reproches et d'interrogation extraordinaire, infiniment triste et humble, les yeux noyés de larmes, trahiiasait le mystère de longues et cruelles tortures.
Mais c'est tout. Pas un mot, pas une explication, pas une allusion à tout ce que cette scène muette vient de rappeler sans doute au cœur de ces deux hommes.
Seulement, la voix de M. d'Aigurande est altérée quand il dit enfin :
Je pense comme vous, après tout ce que je viens d'entendre, que M. Kichardier a été assassiné..., Mais il ne suffit pas de me l'avoir prouvé...
Baissant la voix bien qu'il n'y eût là personne :
—Quel est l'assassin ?
— Je l'ignore, hélas !
M. d'Aiguirande fit un geste d'incrédulité.
Gordon ajouta avec véhémence:
— Je vous jure, monsieur, que si le moindre indice venait donner corps à mes soupçons, je n'hésiterais |pas à vous faire part de ceux-ci.
Sur qui se portent vos soupçons }
— Je ne puis vous le dire, car vous auriez le droit de me reprocher une accu-
sation aussi vague que rien, vous entendez bien ? que rien, au moins en ce moment ne viendrait confirmer. J'ai considéré qu'il était de mon devoir de voua confier les découvertes qui nécessairement devaient vous échapper, mais je considéré également qu'il est de mon devoir de ne point troubler votre esprit en y jetant des noms honorables encore et peut-être dignes de l'être.
— Mais plus tard . .
Les yeux de Gordon brillèrent.
— Oh ! si quelque jour la preuve venait comptez sur moi, monsieur
d'Aiguirande
— V^ous connaissez mon nom ?
— Nel'ai-je pas entendu prononcer tout à l'heure à Landepereuse î
Etait-ce la première fois ?
Gordon adressa au magistrat un regard suppliant.
Il y eut de nouveau entre les deux hommes un silence prolongé. Le même trouble profond sur ces deux visages.
Puis comme se parlant à lui-même, Gordon murmura :
— Toute ma vie s'est passée dans le travail , l'étude, les recherches scienti* fiques. La célébrité est venue et aussi la fortune. Et j'ai usé de l'une et de l'autre pour ne faire que du bien autour de moi. Et toute ma vie aussi s'est passée dans des larmes et le remords. Je n'ai jamais eu un sourire. Je n'ai jamais eu une heure de joie. J'avais une tâche à accomplir et je l'accomplissais j celle de faire le plus d'heureux possible... Et puis, quand je sentis la vieillesse, quand je fus bien sûr qu'elle avait à ce point changé mon visage que ceux qui m'avaient pu connaître autrefois ne me connaîtraient plus désormais, j'accourus en ce pays et quand je rencontrai Marguerite Kichardier, un peu de paix entra en moi. Il me sembla que ma vie avait un dernier but suprême et que cette jeune fille aurait quelque jour besoin de mon dévouement. Comment et pourquoi ? Je ne sais pas. Je ne voulus plus m'éioigner. Elle a trouvé en moi un ami. Elle m'aime. J'en ai du remords parfois et aussi un infini bonheur
Baissant la voix encore :
— Je suis celui que vous avez deviné
— Jean Vandale...
— Oui... Jean Vandale
— Vous savez que la prescription ne vous est pas acquise sur votre crime d'autrefois ? Vous êtes sous le coup de la loi qui peut, aujourd'hui, comme il y a dix-h'nt ans, vous demander compte du sang répandu.
- Je le sais.
— Et vous n'avez pas craint de reparaître ?
— Non, parce que ma vie depuis dixhuit ans a prouvé par sa sagesse et sa vertu, par le calme de son travail et la grandeur de ses découvertes, que le crime de jadis fut l'œuvre d'une heure, le crime d'un fou.
— Pourquoi faut-il que le hasard vous livre à moi ?
— Je remercie le hasard. Un autre
n'eût pas eu pitié, peut-être
Vous qui sait ?
—Je ne puis transiger avec mon devoir
— Et votre devoir 2
— Est de vous faire arrêter...
— Ecoutez-moi, monsieur, et pesez bien mes paroles. Vous ne m'aviez pas reconnu, tout à l'heure, à Landepereuse.
— En eôet vos traits seulement
m'ont frappé.
— Vous ne m'eussiez jamais revu si telle avait été ma volonté... Au contraire, je me suis livré à vous... pour éclairer votre jugement et vous mettre en garde contre une erreur... J'ai voulu vous entretenir, parce que j'ai foi en votre haute intelligence, large et généreuse, dans votre pitié, surtout... Mais si je me suis trompé et si votre compassion cède à la rigueur de votre devoir, n'accomplissez pas celui-ci sans réfléchir à ce que vous allez entendre : le meurtre de Richardier n'est pas un crime vulgaire ; il a été longuement médité, exécuté avec un sang-froid extraordinaire par un homme prêt à toui et d'autant plus redoutable que le sang-froid ne l'abaudonne pas dans l'horreur de l'acte atroce commis.
Ce meurtre, monsieur d'Aigurande, ne voulait pas atteindre seulement l'homme qui n'est plus. Le coup visait plus
loin et plus haut, j'en ai, non la preuve, mais la conviction absolue
— Plus loin et plus haut ?
— Marguerite
— Comment cela ? Expliquez-vous, je vous Pordonne.
— Non, je ne parlerai pas Vous
auriez le droit de traiter ma conviction
de folie ou d'hallucination Mais
le danger existe le péril se resserre autour de Margot Elle ne le connaît pas Elle ne le voit pas. ..Son
père ^tait sa seule protection contre le danger et son père n'est plus 1
Ce danger, Richard ier le connaissaitil?
— D'instinct, il le devinait.
— Et vous ne pouvez avertir Marguerite ? Et vous ne pouvez me dire, à moi ...qui la protégerais peut-être.
— Vous y fieriez impuissant.
Et avec un geste de désespoir :
— Vous êtes libre, monsieur, de me faire arrêter et de faire revivre pour m'en punir, tout l'odieux passé. ..Mais si je suis arrêté... si Marguerite reste seule livrée à elle-même, songez-y bien, elle est perdue...
De nouveau, comme dix-huit ans auparavant, d'Aigurande se trouvait juge d'une situation délicate, en dehors de la vie de tous les jours.
Qu'allait-il résoudre ?
Devait-il avoir confiance en cet homme î Ou devait-il faire ce qui était strictement son devoir ?
Mais cet homme avait souffert. U avait reparé dans la mesure du possible Ce nom rendu célèbre, cette vaste et belle intelligence, ces travaux qui avalent fait avancer la science, ces études profondes du crime et de la folie où la justice elle-même sentait parfois le besoin d'aller raffermir son jugement et puiser sa conviction, M. d'Aigurande connaissait cela. Cet homme,ce vieillard aux yeux suppliants, si douloureux
ne mentait donc pas î Devait-il le
livrer?...
Et s'il le livrait, ne faisait-il pas de Marguerite la victime innocente de cette mystérieuse intrigue dont Jean Vandale avait parlé ?
Et ne serait-il pas responsable des malheurs prochains ?
Alors, son parti fut pris et avec une profonde émotion :
—Jean Vandale est mort pour moi...
Que le docteur George Gordon protège Marguerite 1
Un torrent de larmes s'échappa des yeux de Vandale.
Il F.e précipita sur les mains du magistrat et il les embrassa convulsivement sans pouvoir retenir ses sanglots.
Oh ! monsieur, monsieur, c'est la
vie, entendez-vous, la vie de Marguerite que vous venez de sauver plus
tard, vous le saurez, je vous le dirai, et vous comprendrez que c'est Dieu qui vous a inspiré votre généreuse pitié
M. d'Aigurande retira ses mains :
—J'ai pitié, mais je ne pardonne pas
Votre existence tout entière,
pour votre abominable action d'autre-
Quelûues minutes après, Gordon avec M. d'Aigurande et le juge d'instruction, se dirigeait vers le Trou-aux-Fpines où les magistrats voulaient s'assurer par eux-mêaies des découvertes du docteur.
A peiue la voiture qui les emportait avaitelle disparu, à la descente d'une côte, qu'un homme sortait de la seconde salle de l'auberge.
C'était le chasseur à la casquette tourrée.
li appela l'aubergiste et paya, prit son fusil et partit, pai8iblement,la pluie ayant cessé.
Sur le seuil, il s'arrêta, roula minutieusement une cigarette, l'alluma.
Puis il dit, à mi-voix, avec un éOuri-
—La bonne idée, tout de même, que j»ai eue de venir manger une omelette aux Quatre-Chemins.
Et à grandes enjambées, il reprit le chemin qui conduisait aux écuries. !
Cet homme, c'était Savinien !
Deux nouveaux venus
Lorsque Savinien rentra aux Basses- Bruyères, Hélène et Renaud y étaient
revenus.
Savinien s'informa avec la plus grande tranquillité :
— Rien de nouveau à Landepereuse ?
— Non.
— C'est bien véritalement un accident ?... La justice a dû faire son enquête...N'a-t-eile rien découvert ?
— C'est un accident, fit le comte. J'ai moi-même examiné la blessure et je n'y ai rien vu qui puisse faire croire à un
meurtre Oui, cet homme était bon,
aimé de tous qui eût songé à l'assassiner ?
Savinien roula une cigarette. Il ne répondit pas.
Hélène était très pale.
On eût dit qu'elle était prête à défailli, Renaud ne s'en aperçut point et lés laissa.
Savinien fumait, les pieds tendus vers le feu.
Hélène se leva, lentement, péniblement et vint appuyer par derrière la main sur l'épaule de Faventurier.
Il s'y attendait.
Il ne se retourna même pas.
— Qu'est-ce que tu me veux ? demanda-t-iL
' Elle lui dit à l'oreile, terrifiée : — Ainsi, c'est toi ?
—Oui, parbleu... Qui serait-ce ? dit-il sur le même ton.
Et parodiant les dernières paroles de Renaud tout à l'heure :
— Cet homme était bon, aimé de tous.
Qui eût songé ?
Elle tressaillit, ses traits exprimaient une épouvante atroce.
—C'est horrible ! c'est horrible !
Je sais bien... mais c'était nécessaire n'en parlons plus !
Elle n'osa plus rien ajouter, domptée par cette brutalité. 11 ne l'avait même pas regardée une fois. Rien en lui ne se troublait. H était insensible à toute émotion. Elle retourna s'asseoir, prit un travail et essaya de s'occuper.
Mais ses mains étaient agitées par un tremblement violent. Elle ne le put. Et elle répétait, machinalement, fermant les yeux pour ne plus voir le cadavre ensanglanté du pauvre homme ; -C'est horrible ! C'est horrible !
Près du feu, il devinait, car il dit encore :
— Qui veut la fin veut les moyens.
Eappelle-toi ce dont nous sommes convenus. Tu m'as juré que tu n'avais point de scrupules. Et moi, je t'aiié pondu qu'aucun obstacle ne me barrerait le chemin. Il est trop tard pour reculer.
—Du sang ! Du sang I Je n'avais pas prévu !
— Tu as eu tort Et maintenant,
belle cousine, nous voici liés pour la
vie un peu plus encore que par
la lettre que nous avons échangée. Ne crains rien. Ne fais aucune imprudence.
La partie est belle. Nous la gagnerons.
Il jeta dans le feu le bout de cigaret-
— Il faut pourtant que je te mette en garde.
— Contre un danger ? dit-elle en frissonnant.
— Que penses-tu de ce George Gordon î...
— Parfois, les regards qu'il arrête sur moi me font peur. On dirait qu'il pénètre jusqu'au tond de mon cœur et qu'il y devine tout.
— Oui il a des doutes Il
n'a pas Pair de croire à la sincérité de notre désintéressement dans cette affaire de mariage dit-il avec cynisme
Prends garde à lui mais ne le redoute pas trop Défie-toi, mais ne
tremble pas devant lui Gordon
sera peut-être un obstacle, lui aussi, mais je saurai bien m'en débarrasser.
Elle crut à un nouveau crime et ne retint pas un cri d'horreur.
Il se mit à rire :
— Tranquillise- toi ! Comme te voilà
nerveuse ! ! Je te croyais plus forte
Tu le vantais donc ? Je n'aurai
pas besoin de tuer Gordon pour l'empêcher de parler J'aime mieux que
cela...
— Je ne comprends pas. Que rêves-tu ?
— Inutile aujourd'hui de te mettre dans la confidence.
Puis, après quelques secondes de réflexion :
— Donne-moi, toutefois, quelques renseignements... . J'ai entendu parler, aussi bien ici qu'à Landepereuse, depuis
le retour dans le pays, d'un drame dont la femme de Richardier aurait été la victime il y aune vingtaine d'années.
—Mme Richardier, paraît-il, a été assassinée par un jeune homme,tu connais e on nom?
— Oui, car ce nom est en exécration auprès de Marguerite...
—Dis-le...
—Jean Vandale.
Savinien eut un demi-sourire.
— Il a été condamné, je suppose î
— A vingt ans de travaux forcés.
Très bien. Merci... Je n'ai plus rien à te demander...
— Mais pourquoi ces questions singulières î
—Plus tard, plus tard, tu l'apprendras. Je te renouvelle ma recommandation : Méfie-toi du docteur américain.
Mais en même temps, je te rassure en répétant : Ne le C'ains pas !....
— Et moi, je te le redis : cet bomme, avec ses yeux si étrangement noirs et profonds, cet homme m'épouvante... Je ne suis pas superstitieuse et pourtant, prends garde... C'est de lui, j'en suis certaine, que viendra le malheur I
Savinien haussa les épaules et se contenta de répondre.
— Avant six mois, quand le chagrin de la mort de son père se sera un peu calmé, Marguerite sera la femme de Renaud, je te le jure !
Et se levant, étendant les bras et avec une sourde violence :
— Je te le jure !
Au Trou-aux-Epines, M. d'Aigurande et George Gordon ne découvrirent rien en dehors de ce que nos lecteurs connaissent déjà.
Mais la dépositioa de Gordon et les découvertes de ces nouveaux indices amenèrent une enquête, secrètement et minutieusement poursuivie par le parquet de Blois et qui dura longtemps.
Cela produisit une grande émotion dans le pays lorsqu'on y apprit au bout d'un certain temps, que la mort de Richardier n'était pas accidentelle.
Mais les eflorta des magistrats pour arriver à la vérité restèrent infructueux..
Un moment^ ils crurent être sur une piste sérieuse
Deux braconniers avaient été vus le matin sortant de Saint-Laurent-des- £auz et se dirigeant ver les bois de Galary. Pes vignerons les avaient rencontrés et même avaient échangé avec eux quelques mots. Ces deux braconniers avaient la réputation, non point de poser des collets, mais de chasser à l'affût au fusil. Du reste, ils ne s'en cachaient pas. Ils portaient leur fusil démonté, attaché dans le pantalon, la crosse dans une poche intérieure de la blouse. Ils remontaient le fusil quand ils étaient sous bois et allaient se blottir sur la passée de quelque gibier. Surpris par Richardier dans le Trou-aux-Bpines,par Richardier dont les gardes avaient eu maintes fois maille à partir avec ses mécréants, peut-être s'en était-il suivi une querelle. Peut-être Richardier avaitil été terrassé, désarmé, tué avec son propre fusil. Puis les braconniers, pour tromper la justice et faire croire à un accident, avaient transporté le corps
dans un massif de ronciers Et l'idée
d'accrocher la bécasse entre les deux branches de gaulis ne pouvait, en effet, avoir pris que dans une cervelle de chasseur. Justement les braconniers avaient disparu depuis le jour de l'assassinat. On les chercha. On les retrouva, opérant leurs razzias dans la forêt de Ruiisy, près de Blois. Mais quand ils furent arrêtés, interrogés, ils se défendirent avec indignation. Cette indignation n'aurait peut-être pas influé beaucoup sur l'esprit des juges, car ils avaient uneexécrable réputation, mais ils eurent la chance de prouver un ahbi au sujet duquel la justice ne pouvait élever aucun doute. L'accusation fut abandonnée.
Peu à peu tout ce bruit se calma. Il parut à tout le monde que la mort de Richardier ne serait jamais changée.
Mais un mois environ après le crime, Pyrame, le chien de Richardier, fut trouvé raide mort dans le parc.
Sur le corps de la pauvre bête, aucune trace de blessure.
George Gordon l'emporta chez lui.
Il en fît l'autopsie.
Le chien avait été empoisonné par de la strychnine. Les gardes jurèrent qu'aucune boulette contenant ce poison et destinée aux renards n'avait été jetée par eux sur toute l'étendue de la propriété.
Il y avait donc malveillance.
Et Gordon se disait :
— C'était le seul témoin du crime . .
Maintenant, il n'en existe plus !
Quelques mois se passèrent ainsi, sans apporter aucune découverte,san8 éclaircirle mystère de la mort de Richardier j personne n'en parlait plus j personne ne semblait plus s'en occuper.
Un homme seul veillait et n'oubliait pas.
Gordon !
Mais lui non plus n'avait rien appris de nouveau.
Rien n'était venu confirmer les tembles soupçons nés dans le fond de son cœur.
La seule consolation à la douleur de Marguerite fut son amour pour Renaud d 'Al baron.
Dans les premiers temps, et pour ne point offenser le souvenir de son père, elle essaya de n'y plus penser, mais elle aimait trop, avec trop de tendresse, pour ne point s'abandonner bientôt à toute la passion irraisonnée qui l'entraînait vers le comte.
Gordon et Brinquetaille, désolés, tentèrent de rappeler la volonté énergique du père qui n'avait pas accepté l'idée de ce mariage mais Margot était si éprise elle, leur disait qu'elle était si certaine du bonheur qui l'attendait ! Elle leur disait qu'elle serait si malheureuse sans Renaua, qu'ils ne trouvaient plus d'arguments.
Lorsque le jeune homme renouvela sa demande, il ne rencontra plus aucune difficulté.
Mais Gordon, troublé, bouleversé, se disait :
Si je me trompe, peut-être serat-elle heureuse ! Mais si j'ai deviné la vérité, cette pauvre enfant va entrer dans une famille d'où est sorti l'assassin de son père ! !
Mais que dire î Que faire ? Qui accuser ?
Il n'avait pas de preuves II était com damné au silence !
Le lendemain où Eenaud fît cettc nouvelle demande et fut agréé, Hélène aborda mystérieusement Marguerite.
Celle-ci était fiévreuse, ses yeux brillaient. Ses joues, pâlies depuis la mort de son père, avaient pour la première fois un léger incarnat j tout en elle, trahissait le bonheur de son amour et sa foi dans l'avenir.
— Ma chère Marguerite, dit Hélène en passant son bras sous le bras de la jeune fille, vous êtes heureuse ?
— Il n'y a qu'un seul nuage à ma joie dit-elle, c'est le sou ^enir de la mort de mon pauvre père et la presque certitude que sa mort ne sera pas vengée.
Hélène réprima un léger tressaillement.
Mais comme ses premières paroles n'amenaient pas une question plus directe, un silence se fit et elle eut le temps de se remettrer
Puis s'enhardissant enfin :
— C'est parce que je sais que vous êtes heureuse, heureuse d'aimer et d'être aimée, que je me suis hasardée à vous pré senter une requête.
— Une requête ? dit la jeune fille surprise.
— Celle d'un homme très malheureux, ma chère Margot, que j'ai vu pleurer
de remords et de repentir un
homme qui s'est rendu coupable d'un crime vis-à-vis de vous, dans l'aveuglement de son désespoir et de son amour et qui donnerait volontiers sa vie, en ce moment, pour racheter le passé et effacer le souvenir de votre mémoire
Marguerite murmura troublante, avec terreur évoquant tout d'un coup le spectacle de l'attentat dont elle avait falli être victime :
— Vous voulez parler de M. Savinien d'Albaron...
— Oui.
— C'est un misérable !
— Malheureux, bien plus que misérable, ma chère Marguerite Ah I si
vous l'aviez vu, comme moi, pleurer, se
lamenter dans la solitude Deux fois
jl voulut se tuer.. Deux fois, le hasard
m'a permis de prévenir son dessein et
de lui sauver la vie ! Je l'interrogeai
alors et je lui demandai les raison de son désespoir, de cette douleur navrante... La honte l'empêchait de parler...
Il n'osait me prendre pour confidente... Il ne s'y est résigné que lorsqu'il connut votre amour pour mon frère, l'amou de mon frère pour vous... Ce jour-là, il me dit tout... comme on se confie à une sœur, à une mère... et il ajouta que si vous lui refusiez son pardon, il se tuerait
Elle lui remit la lettre autrefois dictée par elle-même à Savinien. Margot la prit et la lut. Elle avait du dégoût sur les lèvres, du mépris dans les yeux.
Alors, doucement, insinuante, Hélène murmura .
— Pensez à l'avenir, ma chère Marguerite Renaud et Savinien s'aiment beaucoup.... Allez-vous les
condamner à ne se plus se voir î
Déjà Renaud est surpris de tous les prétextes mis en avant par son cousin pour ne point reparaître à Landepereuse , Plusieurs fois il l'a interrogé, mais les réponses de Savinien n'ont fait qu'endormir ses soupçons, sa curiosité Qu'arrivera-t-il, lorsque, a-
près votre mariage, Savinien continuera de ne pas vous voir, de vous fuir même ? 11 faudra bien qu'entre lui
et Kenaud il y ait quelque jour une exexplication aece qui s'est passé ! Et à quelles violences peut conduire la jalousie de deux hommes ? Est-ce de
vous que viendra la vérité ? Au-
rez-vous le le courage de jeter la haine une haine mortelle entre ces deux jaunes gens dont l'enfance a été commune et qui ont passé passé leur jeunesse à s'aimer comme deux frères ? Non, non,
vous n'aurez pas ce courage Vous
n'assumerez point pareille responsabilité.
Marguerite réfléchissait.
Elle comprenait qu'en effet il y avait là des complications redoutables.
Puis elle était si heure.use que son cœur était faible. Cette douce enfant ne vivait que pour la tendresse. Et tout sentiment de haine lui était pénible et la faisait souffrir.
Soit, dit-elle, puisqu'il se repent, puisqu'il a des remords, ie veux bien lui
permettre de revenir Je tâcherai
d'oublier par amour pour Renaud .... et par amitié pour vous !
Quelques jours avant le mariage il y a eu deux nouveaux venus à Landepereuse.
Marguerite eut un matin une grande joie en voyant apparaître devant elle et brusquement un beau et vigoureux garçon de vingt-cinq ans environ, bruni, les traits énergiques, portant l'uniforme d'oflScier de l'infanterie de marine, au bras les trois galons de capitaine et sur la poitrine la médaille militaire et la croix de la légion d'honneur.
Elle tomba dans ses bras avec un Cri :
—Martial ? Mon frère ! Mon frère !
— Ma chère Margot I
Et ils s'étreignirent.
Depuis deux ans, au Soudan, Martial- Richardier, nous l'avons dit, faisait cam pagne contre Samory. C'était là, qu'il avait appris la mort de son père et là aussi que quelques semaines plus tard était venue le trouver la lettre de Marguerite lui racontant son amour et ses projets d'avenir. Il devait rentrer en France, à cette époque, avec un congé de six mois. Il avait prévenu Margot de son retour, mais sans lui fixer de date certaine. Et une fois débarqué, il n'avait pas voulu lui écrire, aimant mieux jouir de sa surprise. A leur joie se mêlait la profonde douleur de ne plus voir le père, si dramatiquement disparu. Le frère et la £œur s'enfermèrent pendant de longues heures pour parler de lui, Martial voulant que Marguerite lui racontât tous les détails de cette mort, et quand ils ressortirent, quand on les revit, ils avaient les yeux rouges.
Au mariage prochain de sœur, Martial ne fit pas d'objection. Il savait que Richardier avait été opposé à ce mariage, mais il savait, également, par les lettres de la jeune fille, combien ardemment elle aimait.
11 dit seulement :
— J'espère que tu me feras connaître bientôt ion fiancé 1
— Ce soir même, si tu le désires."
Nous avons dit qu'il y eut, ce jour-là,, deux nouveaux venus à Landepereuse.
Le docteur Gordon, en eâet, arriva dans l'après-midi, accompagné d'un jeune homme paraissant du même âge que Martial, vêtu en civil, mais avec l'allure militaire et qu'il présenta ^au château :
— Noël Labarthe, lieutenant d'aitillerie
Celui-là aussi était sympathique, ayant comme Martial, fière mine, les yeux francs, le regard droit. Depuis deux ou trois ans en Tunisie, il n'avait pas remis les pieds sur le sol français. Pais il avait demandé à rentrer en France et venait d'être nommé à Orléans.
Les deux jeunes ofiScier allèrent l'un vers l'autre, les mains tendues, un sourire aux lèvres.
Une soudaine amitié était née entre eux.
De même âge, officiers tous deux et amoureux de leur métier, pouvait-il en être autrement î Martial, depuis longtemps, connaissait par les lettres de son père et par celles de Margot les relatioDs affectueuses qui avaient existé entre George Gordon et l'entrepreneur.
La douceur de Gordon, sa tristesse même, sa modestie lui avaient conquis bien vite surtout le cœur de la jeune tille qui même, en certaines circonstances délicates de sa vie, en cette dernière année, avait eu recours à lui et l'avait pris pour confident. Nos lecteurs se rappellent, en efiet, que Gordon avait servi d'intermédiaire entre Marguerite et les huissiers de Biois pour rembourser à ceux-ci les Irais d'un procès.
Entre les trois hommes, la liaison fut donc bientôt faite.
Mais Martial savait également que c'était à Gordon que l'on devait de n'avoir point considéré la mort de Richardier comme un accident.
Il l'interrogea donc à ce propos, voulant être sûr qu'il ne restait, dans l'esprit du docteur américain, aucun indice^ aucun soupçon.
Gordon ne pouvait riea lui apprendre.
Seulement, il aimait trop Marguerite, il ter ait beaucoup trop à son bonheur pour ne point regarder comme Eon devoir de tenir Martial au courant des événements intimes qui avaient précédé le projet de mariage.
Il lui raconta ce qui s'était passé, l'opposition formelle de Ricbardier, l'éloignernent inetinctif qu'il éprouvait pour la famille d'Albaron. opposition qui avait cédé un moment lorsque l'entrepreneur s'était laitisé prendre à l'inlelliger ce déliée, aux idées hariiee de Savinien, mais qui s'était retrouvé d'autant plus énergique lorsqu'il s'était agi de Renaud, que celui ci était malade, d'une maladie héréditsire.
— Mon père eût-il cédé quelque jour devant les larmes, devant les sollicitations de Marguerite ?
— Non, jamais, dit Gordon avec énergie.
Et comme, d'autre part, jamais votre sœur n'eût passé outre à la volonté de Richardier, jamais le mariage n'aurait eu lieu.
— Alors, dit Martial, croyez bien que j'userai de toute mon influence sur Marguerite pour l'empêcher de faire cette sottise
— Hélas ! j'ai peur que vous ne réussissiez point.
— Qui sait ? ma sœur a une profonde affection pour moi. Elle écoutera peutêtre mes conseils.
— Que Dieu vous entende, monsieur !
dit Gordon en secouant la tête
Martial le considéra pendant quelques instants sans que Gordon, préoccupé, y prît garde.
Et tout à coup, baissant la voix, le jeune homme dit :
— Vous n'avez pas d'autres raisons que celles que vous m'avez dites, monsieur î
Le docteur tressaillit comme si sa pensée, brusquement, avait été devinée,
—Non, rien, fit-il d'un son de v oix qui s'altéra.
Que pouvait-il révéler ?
Martial reprit :
- Ma sœur est très riche et M. Renan l d'Albaron est très pauvre. Vous no croyez pas, pans doute, à son désintérsement et à scn amour.
—Renaud d'Albaron, de par son caractère et son tempérament, est un être faible, incapable de volonté, subissant, j'en suis certain, les inflaerces ambiantes. S'il n'avait été livré qu'à lui-même, tout me dit qu'il n'eût pr,8 demandé votre sœur en mariage, si grand que fût son amour, mais il y a auprès de lui les deux êtres énergiques, un jeune homme et une jeune fille J'ai peur
que ea résolution ne vienne de ces êtres là Du reste, monsieur, vous les verrez bintôt vous en jugerez par
vous-même. ..Vous apportez ici un esprit ne if et non prévenu Peut-être votre jugement différera-t-il du
mien! quoi qu'il en soit, croyez
que ma conduite en loute cette aflaire n'a eu d'autre nsobile que le soiici du bonheur de Marguerite que j'aime comme ma fille...
Gordon avait parlé avec une grande tristesse.
Martial lui tendit les mains, — Et j'espère, monsieur, que vous reporterez sur moi un peu de cette affection ?
Gordon serra ses mains, mais ne répondit pas. Une émotion lui étreignait la gorge et il fut obligé de se détourner pour ne point se trahir.
Noël Labarthe revenait au même instant.
Gordon l'avait présenté comme un orphelin, fils d'un ami mort dans la pauvreté. Français d'origine et rencontré en Amérique.
Gordon l'avait recueilli, l'avait envoyé en France et lui avait facilité l'entrée dans nos grandes écoles.
Il le conpidérait comme son enfant et
Noël Labarthe l'aimait comme un père.
Les deuz jeunes gens s'éloignèrent
ensemble, laissant le docteur seul, et cette solitude fit du bien à Gordon. Son visage reprit un peu de calme. Mais dans les yeux, toujours la même tristesse, la même inquiétude .
Et considérant Landepereuse, tout iêclairé par le soleil d'été, au milieu de sa verdure, Landepereuse qui semblait l'asile de la fortune et du bonheur, il murmura :
—Comment faire pour écarter de ces têtes chéries les catastrophes que je prévois 1
Le soir, Renaud d'Albaron fut présenté à Martial par Brin quêtai! le. Hélène accompagnait son frère. Et Savinien, pour la première fois depuis longtemps, reparut au château. Margot ee sentait dans l'ivresse de son bonheur rêvé et la présence de Savinien passa presque inaperçue pour elle. Du reste, lorsqu'il vint la saluer en eutrant, il eut Part de composer un visage si craintif, si douloureux, que le repentir de l'infamie passée s'y lisait clairement. Il n'osa relever les yeux, s'éloigna., et pendant toute la soirée, se tint sur la réserve.
Gordon avait trop d'mtérêt à savoir ce qui suivrait cette soirée pour ne point y assister.
Il était là, avec Noël Labarthe.
Mais, dans sa préoccupation de veiller sur Marguerite, il ne vit pas l'orage se former au-dessus^de sa tête et la foudre, un instant hésitante, choisir non pas ceux pour lesquels il tremblait, mais sa propre maison !
Jamais Hélène d' Al baron n'avait été aussi belle ! Son vêtement simple, dans lequel elle accusait orgueilleueement ea pauvreté, semblait faire ressortir encore la splendeur de ta beauté. Certes, elle n*avait pas la douceur, l'attrait et la tendresse de à: argot. Celle-ci était née pour l'amour. Hélène était faite pour la riomination. Mais il se dégageait d'elle, pourtant, une séduction irrésistible. Elle forçait le regard et l'admiration.
Lorsque Martial et Noël Labarthe lui fureht présentés, elle s'inclina légèrement et laissa tomber sur eux un regard indiflérent qui disBimulait sa curiosité.
Noël Labftrthe ne l'intérreseait pas Mais Martial, le frère de Marguerite,
depuis longtemps flottait dans^sa fpensée. ' É»}
Celui-là aussi était une proie splendi-^ de.
Aurait- elle la force, la ruse qu'il fallait pour le capturer. t.f'lil
Lorsqu'elle apprit que Pofficier était à Landepereuse et qu'elle allait le voir elle ne put se défendre d'un certain trouble. Savinien se trouvait là. Ils se regardèrent. L'aventurier ^souriait ^et son sourire voulait dire :
— C'est ton affaire Tu es assez
belle pour cela.
Voilà pourquoi, pendant toute la journée, elle ne s'était occupée que de Martial Richardier,
Et pourtant, le soir, très tard, lorsqu'une voiture de Landepereuse reconduisit Savinien et Hé.ène et Renaud aux Basses-Bruyères, dans la nuit calme et parfumée, silencieuse et douce, Hélène était rêveuse et ne pariait pas.
Snvinien, alors, se pencha à l'oreille de sa cousine et sans que Renaud entendît :
— Eh bien ! la première impression at-elle été bonne.
Elle ne répondic rien et fronça légèrement les sourcils comme si quelque indiscret venait de la réveiller d'un rêve plein de charmes.
Et en ce rêve, Savinien eût été bien surpris s'il avait pu voir quelle était la figure qui tout à coup avait apparu, avec la persistance d'une obsession, mâle et énergique figure, aux yeux très doux et très profonds. . . .
Noa point Martial Richardier. Mais Noël Labarthe.
Ce même soir, Noël Labarthe, en quittant Landepereuse en compagnie de son père aaoptif, interrogea Gordon sur cette famille d'Albaron dont il venait de voir les derniers descendants. George Gordon lui donna tous les renseignements qu'il voulut ; sans mêaae y prenure garde, sans comprendre quel intérêt mystérieux poussait Noël de lui faire cesquestions, le docteur lui dit tout ce qu'il savait, réservant, cependant, pour plus tard, de lui révéler les soupçons qui lui étaient venuSjSi jamais ces soup. çoDS se confirmaient Mais Noël ne pré tait à ces paroles qu'une vague atten tion. C'était de Renaud et de Savinie
que Gordon persistait à l'entretenir, et il était évident que ia pensée du jeune homme était ailleurs, se préoccupait d'autre chose. Et comme cette autre chose n'arrivait pas sans doute assez vite à son gré , il demanda, avec la feinte d'uce indiÔ'érence absolue :
— Et cette jeune fille, qui pendant toute la soirée est restée silencieuse... la sœur de M. d'Albaron ?
— Figure énigmatique, dit le docteur j il est bien ditlicile de déchiôrer dans ces beaux yeux ce qui se passe au fond de cette tête. Je ne sais pas quel rôle elle joue dans cette maison, mais il n'est pas possible que cette jeune fiile n'ait point gardé de la misère où elle vit, car leur pauvreté est voisine de la misère, une rancune s étendant à tout ce qui la touche, à tout ce qui l'approche. Je l'ai observée souvent, sans qu'elle doutât qu'elle était ainsi surveillée, te j'ai surpris sur cette belle ligure, d'une beauté si radieuse et si pure, de terribles expressions de colère qui m'ont fait frémir et qui étaient pareilles aux
révoltée intimes d'un ange déchu
Elle doit parfois beaucoup souÔrir dans son orgaeil et chea certaines femmes ces souârances-là sont les plus douloureuses.
Ils avaient voulu rentrer à pied aux Rouches, bien que leur voiture les eût attendus à Landepereuse. Elle les suivait, du reste, au pas, dans la nuit, sur le chemin borié d'arbres.
George Gordon s'était tu, au sujet de la famille Richardier, de ses graves préoccupations.
Noël lui-même garda le silence.
Au bout de quelque-: instants Gordon sortit de sa rêverie et cooime Noël se taisait, toujours :
— A quoi penses-tu, mon enfant i ditil avec tendresse.
Noël tressaillit et après une hésitation.
— Père, je suis heureux de me retrou-
enfin enfin auprès de vous Orléans
n'est pas loin Je viendrai passer
aux Kouches toutes les journées que je serai libre.
— Ton bonheur n'est pas plus grand
que le mien, 'mon fils, car tu es la seule joie de ma vie...
Gordon prit les main de l'officier et les serra avec tendresse. Et tout à coup il demanda avec inquiétude :
— Comme tes mains son brûlantes, mon ctier Noël, est-ce que tu serais malade ? s
— Non, père, tranquillisez- vous I *
Et le jeune homme eut un rire sonore qui s'alliait mal avec une indisposition quelconque.
Mais lorsqu'ils furent aux Rouches, et qu'il fut rentré dans sa chambre, Noël ouvrit sa fenêtre et s'accouda sur le b^con, rêveur.
Il resta là longtemps, sans bouger, comme endormi, sous le souffle caressant d'une brise tiède qui s'était levée. Le sommeil ne venait pas. Enfin il se coucha, lorsque déjà i'aube grise apparaissait à rhorizon, derrière les arbres. Et il s'endormit en murmurant :
— Comme elle est belle !
Ce fut vers cette heure-là, à Faube naissante, qu'àLandepereuse s'endormit également Martial.
Et devant les yeux de Martial comme devant les yeux de Noël Labarthe flotta longtemps, la vision radieuse d'Hélène, énigmatique et superbe.
IL chercha à la revoir le lendemain.
Cela ne lui fut pas difficile car les apprêts du mtiriage rendaient entre les deux familles les relations incessantes.
La vue d'Hélène l'avait troublé jusqu'au fond de l'âtne.
Il inventait tous les prétextes pour ne la point quitter, pour rester le plus longtemps possible avec elle, l'accompagnait jusqu'aux Basses-Bruyères lorsqu'elle était venue à Landepereuse, si elle était un joar sans venir, il alla la retrouver, s'enivrant de cette beauté qui le rendait fou, tremblant devant elle, comme un enfant, heureux quand il l'avait vue sourire, malheureux lorsqu'il n'avait pu vaincre ci sa préoccupation ni son inditlérence.
Car, en eliet, cho^^e singulière, elle ne semblait pas s'apercevoir du drame d'amour qui se passait dans le cœur du jeune homme.
Elle n'opposait à toutes ses avances qu'une sorte de tristesse contrainte ; on eût dit qu'elle souflrait de quelque chagrin secret, et son visage ne reprenait un peu de gaieté, ses lèvres leur sourire, que lorsque tout à coap elle appercevait ^'oël Labarthe.
Alors soudain un vif incarnat sur ses joues toujours si pâles et un éclat de joie dans ses yeux.
Et sa parole s'animait comme si la jeune fille avait été prise d'une fièvre.
Puis, lorsque Noël partait, elle retombait dans son mutisme, dans sa tristesse.
Martial, tout occupé de son amour ne voyait rien. Il se laissait aller sans réfléchir a cet entraînement.
Il ne se souvenait même plus des graves lévélations que lai avait faites le docteur Gordon, celui-ci l'avait mis sur ses gardes en lui révélant l'opposition formelle autrefois faite par Richardier à ce mariage.
Il ne se souvenait pas non plus de la promesse faite à Gordon, lorsqu'il avait dit qu'il userait sur sa sœur de toute son influence pour l'empêcher d'épouser le comte d'Albaron.
Et un jour que Gordon le prenait à part, il ne se douta même pas que le docteur allait lui rappeler cette promesse.
— Avez- vous oublié, monsieur, dit gravement le docteur, tout ce que je vous ai dit lors de votre retour à Lanpepereuse?
Martial se troubla et rougit.
Emporté par sa passion naissante, il ne se sentait pas le courage d'intervenir désormais entre Renaud et Margué rite. Son intervention, en supposant qu'elle réussit, devait amener la rupture du mariage, et par conséquent la rupture de toute relation entre les deux familles.
C'était s'attirer le ressentiment de Renaud—cela peu lui importait — mais aussi peut-être la haine de Mlle d'Albaron I
Et il l'aimaill
Il eut une réponse évasive, gênée, disant à Gordon qu'il ne voyait vraiment
et toutes réflexions faites, aucun obstacle sérieux à une union qui était si ardemment désirée par Margot et qui, par conséquent, devait faire son bonheur.
Il remercia le docteur de l'intérêt qu'il portait aux enfants de Richardier.
Gordon l'écouta, jusqu'au bout, éibiu, sans comprendre :
— Laissez-moi vojs parler comme si j'étais votre père Moa pauvre enfant, vous que j'ai vu il y a si peu de temps, disposé à vous servir de l'autorité que vous donne votre afiection fraternelle, qui a pu vous changer ainsi ?
— Je vous assure, monsieur Gordon...
Mais le vieillard secouait la tête.
—Oh ! mon enfant, comme je voudrais avoir confiance !
Puis d'une voix qui tremblait :
— Ainsi ce mariage se fera ?...
— Je vous le répète, monsieur Gordon, si vraiment vous ne pouvez me dire d'où vient l'éloignement que vous éprouvez pour cette famille, si cet éloignement est purement instructif,si vous ne connaissez rien qui puisse entacher l'honneur du comte. ..je ne puis dès lors considérer en tout ceci que le bonheur de Marguerite... et le mariage se fera !
Gordon avec un geste désespéré, s'écria :
— Je ne puis rien dire, car je ne sais rien... mais croyez en mon affection!...
mon afiection qui vous crie que ce mariage est un malheur, que ce mariage est un crime...
— Et moi, monsieur, dit Martial sèchement, permettez-moi de vous faire remarquer que votre afiection, toute nouvelle pour moi, me semble singulière... Vous êtes un étranger pour nous, apparu dans notre vie depuis deux ans.
Ces deux années d'amitié avec mon pauvre père ne vous donnent pas le droit de me parier comme vous le faites, (^ui êtes'vous, monsieur, pour traiter de criminel un acte auquel je consens et que vous ne réprouvez que pour des raisons mystérieu^jes, dont l'aveu voua
est impossible 1 Qui êtes-vous ?
—Qui je suis ?...
Gordon eut un tremblement de tous les membres.
Puis à voiz basse, les yeux mouillés de larmes, vaincu par ces seules paroles :
— Qui je suis ? Rien vous Pavez
dit un étranger qui n'a qu'une excuse, celle de s'être laissé égarer par son cœur et qui vous en demande pardon !
Martial ee repentit d'avoir parlé ainsi qu'il venait de le faire ; un instant, il eut envie de tout avouer à Gordon, de lui dire pourquoi il n'osait pas faire aujourd'hui ce que la veille encore il considérait son devoir.
Mais tout à coup apparut, venant à Landepereuse, Hélène, accompagnée de son frère.
Il se tut.
Gordon avait surpris pourtant ce regard, si rapide que cela fût été j il avait deviné un peu de trouble chez le jeune homme. Il avait compris.
Martial aimait.
Alors, il vit qu'il était impuissant à lutter contre cette intrigue. Il vit Martial perdu comme il voyait Margot perdue et il soupira, infiniment triste.
Le jeune homme avait Laissé Gordon pour courir au-devant d'Hélène. Et il n'avait d'yeux et d'attentions maintenant que pour elle, sentant son amour s'augmenter de toute l'indiflérence qu'elle lui opposait.
Le mariage approchait.
La veille, Savinien et Uélène avaient laissé Renaud s'en aller seul à Landepereuse auprès de sa fiancée.
Hélène, croyant y voir Xoël Labarthe, avait voulu le Euivre et passer la soirée avec lui.
Un mot de Savinien Pavait retenue.
— Reste, nous avons à causer
Elle fut indécise. Depuis le meurtre de Richardier, cet homme lui inspirait de l'horreur, une épouvante secrète. Et il prenait sur elle, sur sa conduite, sur son cerveau, une autorité sinistre qu'il puisait dans le crime commis.
La passion naissante qu'elle ressentait pour Noël Labarthe, lui inspira, ce Boir-ià, un moment de révolte. C'était une si grande joie pour elle de revoir le jeune homme 1 Elle se laissait aller
à cet amour, pans y prendre garde, et quand elle réfléchissait à ce qu'elle avait été avant cela, à ses haines, à ses rancunes, à ses ambitions, à son orgueil, et à ce qu'elle avait tait déjà pour les satisfaire, elle se retrouvait tout autre, toute changée, ne se reconnaissait plus, devenue timide presque, hésitante aussi. L'amour, Pamour tout puissant avait amolli la dureté de son cœur.
Plus tard, sans doute, la réflaxion aidant, elle serait plus forte contre son penchant, mais dans sa première surprise elle n'avait pas eu le temps de se débattre et si Savinien ne s'était pas trouvé là, veillant sur elle, marchant droit, impitoyable, dans la ligne de conduite qu'il s'était tracée, eile eût été vaincue ; l'amour fait de ces miracles.
— J'avais promis à Renaud de le suivre à Landepereuse.
— Renaud n'a pas besoin de toi. Il aime trop sa fiancée pour s'apercevoir de ton absence.
— Cependant... j'avais promis hier à Marguerite et à son frère que je viendrais
Il haussa les épaules.
— Que m'importe ? Il faut que
nous causions, je te le répète.
Elle se redressa contre ce qui semblait un ordre.
— J'irai cela me plaît ainsi... Les
choses que nous avons à nous dire ne sont pas SI pressantes que tu ne puisses les remettre au lendemain.
Il se mit à rire d'un rire cruei :
— Va donc, Hélène, va, je ne te retiens pas... Pourtant, il faut que tu saches que tu ne trouveras pas M.. Labarthe à Landepereuse. Je l'ai vu à Saint-Laurect-dee-Eaux, il y a deux heures.
Elle ne fut pas maîtresse de son émotion et pâlit. Elle se sentait devinée.
Elie n'avait pas pu feindre et il avait vu ! Pourtant, elle essayait de mentir et de jouer la surprise dédaigneuse.
— Pourquoi prononces-tu le nom de M. Noël Labarthe et en quoi la présent ce de ce jeune homme à Landepereuse peut-elle m'intéresser et m'aitirer!
— Je te le dirai lorsque nous serons seuls,
Renaud entrait, venant chercher sa
sœur. Mais avant que celle*ci eût même BODgé à s'expliquer, Savinien disait :
— Hélène est un peu souffrante. Elle ne t'accompagnera pas.
La jeune fille n'osa le démentir.
Elle rassura cependant Renaud, par quelques mots, et attendit, les sourcils froncég, prête à la résistance, qu41 fût parti.
Alors, Savinien prit une chaise, s'assit et croisa les jambes :
— Causons, ma belle !
Hélène resta debout. Il n'y fit pas attention.
— Nous avons besoin de récapituler ce que nous avons fait et ce qu'il noua reste à faire. Moi, je suis content de notre besogne, jusqu'aujourd'hui tout nous a réussi. J'espère que tu n'es pas sans partager ma satisfaction ?
— Je suis heureuse du mariage de
mon frère
—Et tu ne me remercies pas autrement ?
Elle se taisait.
— Ce mariage est un peu mon œuvre belle cousinerdit-il en baissant la voix, car tu n'oublies nas que si cet excellent Richardi'^r ne s'était pas tué si malheureusement à la chasse, jamais Eenaud n'eût épousé Marguerite ?
Elle eut un frémissement d'horreur Sur le même ton d'insolence railleuse il continua :
Ce mariage fait entrer une fortune gplendide dans notre famille, à peu près la moitié de ce que possédait ce pauvre Kichardier, mais permets-moi de te féliciter du COUD de maître que tu nous prépares en songeant à nous faire cadeau de la fortune tout entière.
— Je ne te comprends pas.
— Martial s'est épris pour toi d'une
belle ardeur Cela se voit déjà et
il ne le cache guère Il me semble
d'un caractère tout droit, ce garçoa et
pas difficile à conduire Avec un
peu d'adresse, et tu n'en manques pas,
c'est à l'autel que tu le conduiras
Par la soeur et par le frère, toute la fortune est à nous Sais-tu que c'est un
beau rêve ?...
— Oui, dit-elle sèchement, mais rien qu'un rêve.
— Pourquoi 1
— D'abord parce qu'il n'est pas sûr que je sois aimée...
— Moi, je te l'affirme, mais patience, la déclaration ne peut tarder beaucoup, tu seras fixée.
— Ensuite parce que moi je ne l'aime pas..,
Savinien regarda sa cousine avec ébahissement. Puis tout à coup il partit d'un grand éclat de rire. Evidemment il trouvait très naïf ce que venait de dire là sa cousine, car son accès dura longtemps. Enfin, quand il eut repris un peu de calme :
— Je te demande pardon, mais tu as
quelquefois des idées d'un drôle !
Et puis je ne m'attendais pas à une pareille boutade. Franchement, que tu l'aimes, ce garçon, ou que tu ne l'aimes pas, voilà par exemple, qui m'est égal, — A toi peut-être !
— Et à toi aussi, fit-il durement. Tu ne vas pas faire du sentiment. Tu l'épouseras, je le veux. Quant à Noël Labar the...
Elle se précipita vers lui et sourdement ; Achève !
— Tu l'aimes, n'est-ce pas ?
— C'est possible
—Tu l'aimes î Tu l'aimes î Voyons, sois franche !
—Soit.
— Je l'avais deviné Eh bien I é-
coute...
Il lui prit les mains pour retenir la jeune fille auprès de lui et après un moment de silence :
— Te rappelles-tu ce que tu m'as dit le jour où nous sommes devenus complices, en mettant en commun nos haines et notre orgueil, notre soif de fortune et la rage de notre pauvreté ? Te rappelles -tu ?
— Non, je ne me souviens pas.
— Je vais te rafraîchir la mémoire.
Voici ce que tu m'as dit Ce sont tes
propres paroles : " Pour des gens com-
»< me nous, l'amour n'est rien Il faut
" que nous sachions marcher sur notre " cœur et nous moquer de nouS'mê- " mes 1 " Elle baissa la tête.
C'était vrai ; elle avait dit cela. Elle s'en souvenait, hélas !
— Je vois que tu as mauvaise mémoire.
Heureusement la mienne est bonne et si tu veux bien me le permettre, je te rappellerai ce mot de temps à autre, afin de t'empêcher de commettre quelque sottise...
Elle ne trouva rien à lui répondre tout interdite. Et il jouissait de son triomphe, de la confusion de la jeime fille.
Enfin, craignant de froisser trop profondément cet orgueil il cessa de railler il se fit plus doux, il devint presque paternel.
— Voyons, ma chère Hélène, parlons sérieusement, car tout ceci n'est pas très grave. Si tu étais une petite pensionnaire à la cervelle prompte à s'enflammer, il y aurait à craindre que cet amour ne vive trop longtemps ; mais tu es une fille qui réfléchit, tu ne laisses rien à l'abandon et tu as pris l'habitude de raiÊonner tes impressions et de dissimuler celle qui pourrait te nuire.
S'il était resté en toi quelque chose de la pensionnaire, tu n'aurais pas cet orgueil et cette ambition que je te connais et qui ont fait que du jour où nous nous sommes retrouvés, nous avons été amis confidents et, disons-le mot qui rend le mieux ma pensée : complices.
Cette complicité avait un but : la fortune et non point la fortune en général, sans idée définie, mais une fortune que nous connaissions, qui était près de nous, à portée de notre main, et qui nous éclaboussait, nous autres pauvres diables et sans le sou : la fortune de
Richardier, enfin ! Vraiment, tu
n'as guère de mémoire, ma pauvre enfant ! Faut-il que je sois obligé de te rappeler toutes les misères, toutes les larmes de rage refoulées, toutes les révoltes inutiles de ton orgueil ? Toi, si méprisante, si hautaine, si bien faite pour dominer et pour régner, as-tu vraiment pris ton parii de tant de bassesses et de tant de dégoûts ?
Il reprenait peu à peu possession d'elle avec une infernale habilité, rentrait,
dans ce cerveaujdont un moment il avait été dépossédé pour une pensée de ten<* dresse et d'amour.
— Non, non, dit-elle, je n'ai rien ou., blié !
Il tressaillit de joie.
— Tu vois bien ! Est-ce qu'une fille comme toi, née comme tu l'es, belle d'une beauté sans rivale, à qui tous les triomphes sont réservés dans le monde, toutes les joies possibles, est-ce qu'une fille comme toi peut borner son ambition à faire elle-même son ménage, à balayer sa cuisine, dans les écuries de l'ancien château de ses ancêtres ?
— Tais-toi, tais-toi Tu me rends
mauvaise ,
—Non, pardieu, je ne me tairai pas, car je te sauve... Tu ferais une jolie en t'abandonnant à ton cœur... Son.
ge avant tout à regagner dans le monde la place dont tu es digne... Songe à revivre au milieu de ce luxe auquel notre enfance a été habituée . . au milieu de cette fortune dont nul autre que toi n'est plus digne... Ensuite, tu seras libre d'aimer, si ton cœur est toujours capable d'amour Je ne m'y
opposerai plus Et qui sait si moimême alors je ne songerai pas à faire
une faine ?
Elle l'écoutait, le sinistre conseiller, tête basse et front très pâle, soulever et remuer en elle tout ce qu'il y a avait de passions indomptées.
Non, non, elle ne voulait plus de ces misères de sa jeunesse et de ces ranceurs de la besogne de tous les jours à laquelle elle s'astreignait dans le ménage de son frère.
La vie passée ainsi, jamais, jamais !
Et déjà s'éloignait d'elle le joli rêve intime, d'amour et de tendre dévouement un instant entrevu, dans un éclair de fugitif bonheur.
Noël ! Elle y pensait encore avec un vague regret
Mais c'avait été une folie que s'abandonner a ce rêve-là !
Est-ce qu'elle n'avait pas pieds et poings liés ?
Est-ce que Savinien n'était pas là, gardien terrible, surveillant narquois et inexorable de sa vie ?
Éa une heure de révolte elle s'était livrée.
Cette heure pèserait-elle donc sur Bon existence tout entière ?
Il suivait d'un oeil curieux le combat de cette âme oii les bons et les mauvais sentiments se contre-balançaient encore j tout ce qu'il y avait de bon en elle avait été réveillé par les premiers rayons de son amour pour Noël.
Lesquels l'emporteraient ?
Où pencherait la balance de ces passions ?
Il ne voulut pas qu'elle hésitât plus longtemps et dans un plateau de cette baiauce il jeta soudain le poids des lugubres souvenirs qui, déjà, à l'un comme à l'autre, leur étaient communs.
— Souviens-toi, lui dit-il à voix basse, qu'il vaut mieux que tu cèdes à mes conseils de bonne volonté, car je n'hésiterais pas à employer d'autres moyens.
Souviens-toi que nous avons échangé une terrible lettre, que tu peux te servir de cette lettre contre moi, mais que je n'héssiterais pas à m'en servir pour empêcher tes amours, si tes amours nous sont funestes ... . Vois-tu Noël Labar-
the au courant de nos projets ?
Le vois-tu lisant cette lettre ?
Elle eut uu geste d'épouvante.
— Par pitié, Savinien, par pitié ! !
— Ne crains rien. Ce n'est pas une menace de ma part, car tu es trop sérieuse, au fond, pour que j'aie besoin de te menacer. Mais ce n'est pas tout.
Et de plus en baissant la voix :
— Souviens-toi qu'il y a y du sang entre nous...
Elle étouffa un cri d'horreur.
— Non, non, pas cela ! Non Je ne
l'ai pas voulu C'est horrible... j'aurais mieux aimé rester misérable toute ma vie. Tu as commis un crime. Ce sang ne peut retomber que sur toi. Mais moi jamais, jamais, je ne veux pas, je ne veux pas.
— Trop tard pour t'y opposer, mon
enfant car tu me l'as dit aussi : " Je
n'ai pas de scrupules et je suis décidée À briser tous les obstacles. " Je t'y ai aidé, voilà tout.
Elle fut prise d'un long frisson. Et
son front était mouillé d'une sueur glacée.
Impassible, Savinen reprit, au bout d'un instant.
— Nos affaires sont donc en excellent chemin, puisque le hasard lui-même s'est chargé d'apporter à notre projet de fortune un complément sur lequel nous n'avions pas compté. Demain le mariage de Kenaud avec Marguerite. A quand s'il te plaît le mariage de Martial avec Mlle Hélène d'Albaron ?
—Soit, dit-elle, puisqu'il le faut !
— Nous réglerons nos comptes plus tarj. J'ai confiance en toi ! Oe ce côté rien à craindre Tu seras trop heureuse avec le sacrifice d'une certaine somme, de rentrer en possession de tout ce qui t'intéresse... Quant à Renaud, grâce à nos conseils et sans , du reste, qu'il ait trouvé d'opposition chez Margot, il se marie sous le régime de la communauté de telle sort que nous avons tout le loisir qu'il nous faut pour nos combinaisons futures.
— A quoi songes-tu ?
Il ne répondit rien, mais il y eut un sinistre éclair dans ses yeux.
Elle répéta, éperdue :
— A quoi songes-tu î je veux le savoir...
— A rien, je te le jure Je me réserve... j'attends l'avenir...
Elles'élançi sur lui soudainement, et le saisit à la gorge de ses deux mains contractées.
Cette attaque fut si imprévue qu'il chancela suffoqué, et qu'il eut beaucoup de peine à se .iégager.
— A quoi penses-tu î
— Je pense qu'il est possible que tu viennes de rêver un nouveau crime...
et que tu oublies que Henaud est mon frère ! I...
Misérable !....
— Tu es folle Rassure-toi I. . . .
Et réfléchis J'ai le plus grand
intérêt, au contraire, à ce que Reoaud vive
Elle, frémissante :
— J'ai vu le crime, tout à l'heure, passer dans tes yeux
— Tu as mal vu, je te le répète...
Mais elle le poursuivait de son regard obstiné :
— Margot, peut-être !
— Pas plus Margot que Renaud
Si Margot mourait sans enfants, Renaud se retrouvera aussi pauvre que nous...
—Alors ?
— Alors, je te Pai dis... j'ai en ce moment les pensées les plus paciâques du monde. Je ne songe qu'à te voir mariée et heureuse... Ce n'est pas commettre
un crime cela, je suppose... Et pour la dernière fois, je te le répète, je réserve l'avenir et j'attends 1
Il se leva, prit son chapeau.
— Maintenant que nous avons eu oet»
te petite explication nécessaire, je vais fumer un cigare dans la campagne...
Et il sortit.
Le lendemain avait lieu le mariage de Margot, et Margot amoureure était heu« reuse.
Fin de i*a pbemièbe partie