CHANT DEUXIEME
JL/ ES ridicules trop nombreux, Qui de l'ennui sont les fâcheux complices ,
J'ai mis les portraits sous vos yeux;
Il est temps de peindre les vices , De nos cercles polis tyrans plus dangereux.
L'orgueil en vain le dissimule , Les sots et les pervers se rapprochent entr'eux. C «
Le vice est souvent ridicule , Le ridicule est souvent vicieux; Dans la société l'un et l'autre circule ; L'un vient du caractère et l'autre de l'esprit. Du plaisir social source toujours féconde ,
L'expérience nous l'apprit,
Le ca4||i^re est ^ dans le monde,
Un pouvoir plus sûr que l'esprit : ^ L'un veut qu'on l'aime, et l'autre qu'on l'admire^ L'un se fait craindre , et l'autre nous attire ; L'un est ce phosphore brillant Qui luit sans échauffer et meurt en pétillant ; L'autre est cettç agréable et paisible lumière Qui de ses doux rayons effleure ma paupière ,
Épure l'air , féconde les vapeurs , Dissipe' de l'ennui les fantômes trompeurs y Se répand en bienfaits sur la nature entière , Donne aux fruits leur nectar , et leur émail aux fleurs^.
Vous donc qui prétendez à plaire, Songez-y bien j par la raison sévère Tous les torts ne sont pas également permis \ De L'esprit aisément les péchés sont remis ,
Mais non pas ceux du caractère.
Aussi d'un ton plus gai, jusqu'ici dans mes vers j Des causeurs ennuyeux* j'ai décrit les travers^
Mais dans la nouvelle carrière , Dont ma muse à regret a franchi la barrière, Que de prétentions , de vices, de défauts , Vont attrister mon cœur et noircir mes tableaux !
Je vois d'ici la sombre Défiance ^^^
GHANT n. X5^
La folle Vanité , la froide Insouciance , L'Espift inaltentif et l'Esprit curieux,.
L'Indiscret , le Mystérieux,
Surtout l'odieux Égolfste , Du bonheur social le fléau le plus triste t;
Voyez ce mortel orgueilleux , De la société tyran impérieux..
Devant lui sans cesse en extase :
A. tout propos, dans chaque phrase , •
Le moi régnant , le moi yaincjueur , Est dans sa bouche ainsi que dans son cœur.
Il n'est point de sujet , il n'est point de matière y Quelque étranger qu'il soit , où de quelque manière Le moi ne reparaisse avec tout son ennui ; Il compare, il rapporte, amène tout à lui» ,
Les grands seigneurs , les subalternes ^
Les républiques et les rois , Les grand& et les petits , les nobles , les bourgeois ^
Les auteurs anciens et modernes ,
Pour peu qu'il fasse quelque effort
Pour en rapprocher la distance , Ont toujours avec lui quelque léger rapport,.
Ou du moins quelque différence.
Pour nous entretenir de soi,
^6 LA CONTEUSATION.
Heureux quand il trouve un prc'lcxte !
C'est son premier besoin , c'est sa suprême loi :
Chaque mot lui foiïrnit un texte Où son orgueil fait revenir le Tnoi : C ' On parle de banquet ? iî vous cité sa table ;
De vin? le sien est dëîcctable; D'un beau jardin , ou d'un hôtel charmant ?
Il vous cite son parc et son ameublement ; D'un rhume ? de sa goutte il vous conte l^istoire ; D'astronomie? i! grinrpe à son observatoire , Où jadis de Saturne ii observa Tanneati ; De chimie ? il vous mène à son laboratoire^ Il vous décrit son creuset , son fourneau ; D'une maison des champs? la sienni^ est enchantée ; De musique ? la sienne est justement vantée^
De baptêmes et de patrons ?
Il a ses quatre saints , et vous cite l^ur^ iloms ^ De vos amis? les siens sont tous gens de mérite^ De la société c'est Ik brillante élite ; D'un vice ? il fut toujours l'objet dis son mépris^ D'une vertu ? son cœur en connaît tout le prixj
De quelque tragique aventure?
Il conte son cartel , et montre sa blessure ;
D'aïeux ? eh î n'a-t-il pas les siens ,
CHANT ir. 77
Tous plUis nobles et plus anciens'?
Depuis la^ source de sa r^ce , De branche en branche il les suit à la traice , Et de tous ces grande noms , de lui-même ehchaiitë , Il ajoute à' son moi toute s^ parenté ; Le moi chez lui tièiit plus d^une syllabe ;
Le moi superbe «st TaStrolabe Dont il mesure et les autres et lui ; Le moi partout rencotitl*e un- point d'appui; L^ moi le siiit sur la terre et sur l'onde Le Moi à(d lui fait lë centre du rhoride;' Mais il eh faitle tourment et l'ennui.
Ce mortel cependant , tout entier à lui-même ,
Ne yieutpoint à gi*and bruit vous prouver qu^il vous aîmef
Mais tel n'est point cet importun,
Autre e'goïste assez commun , Qui , courant en tous lieux offrir ses bons offices ,
Vous tourmente de ses services.
Ne vous y trompez pas ; des soins qu'il prend d'autrui Tout calcule , l'unique objet , c'est lui :
Quitte envers vous dès emplois qu'il s'impose , Il met à s'en vanter tout le temps qu'il repose ,
Et tant de services rendus ,
-fi LA CONVERSATION.
S'ils demeuraient obscurs , lui sembleraient perdus. « O qu'un grand nom y dit-il , est un poids incommoder » De ma longue obligeance enfin je me sens las ;
)> Pour y suffire il faudrait un Atlas.
,» Chez un peintre fameux, que j'ai mis à la modie y
» De grand matin Lise m'a dépêché ; » Ce soir pour un hôtel je conclus un marché;
D Demain j'arrange un mariage , i> Et je réconcilie , en passant , un ménage ; » J'ai fait^ pour Florimond , emplette d'un cheyal;
» Pour Blesimar , d'un chien de bonne race , » Qui pour l'intelligence est , je crois , sans rival ^ » Pour le concert d' Amynte on compte sur ma basses » A propos , c'est lundi la fêle de Chloé j » Sa maison , on le sait , est l'arche de Noé ; » La ville , les faubourgs, chez elle tout abonde;
» De ce chaos il faudra faire un monde :
D Seul je puis m'en charger ; et vous concevez bien » Que , puisque je m'en mêle , il n'y manquera rien. » Enfin , de toutes parts on m'accable , on m'assiège : » Un goûter au .couvent, une thèse au collège j » Mon absence aujourd'hui déparerait la cour; » A peine dans un mois je suis maître d'un jour. »
CHANT n. 7^
Ainsi , quoi qu'on dise ou qu'on fasse y A son zèle banal il ne met pas de frein :] Vous ayez fait un livre? il fournit la préface f
Un enfant ? il est le parrain j Une maison? c'est lui qui toisa le terrain ; Un mémoire? il corrige , il ajoute, il efiace. Il a partout affaire , il a partout accès ^ Be vos enfants surveille les progrès ; Vous offre ses marchands, vous arrét« un mémoire-, A table il coupe , il verse à boire.
Pour votre théâtre des champs , Voulez-vous ajouter à votre répertoire
Quelques drames gais ou touchants ?
Il veut de vos plaisirs avoir toute la gloire ^ liC voilà chef de troupe , auteur , souâieur , acteur , Machiniste , décorateur , Et même, au besoin , l'auditoire.
Voulez-vous une cave? il vous la remplira^; Une bibliothèque ? il vous la choisira ; Un censeur? de vos vers il entend la lecture; Un protecteur ? pour courir les bureaux , Et vous recommander aux ministres nouveaux , Avec vous il monte en voiture.
Rencontre-t-il une table de jeu?
Sa • LA CONVERSATION.
Et qui rompt tous les nœuds de la société.
Vide de vous , et rempli de Kii-même ,.
Son amour-propre extrême , Au plus touchant récit, au trait le plus saillant ^
A Téloquence la plus vive, Refuse de prêter une oreille attentive; En rêvant vojis écoute , et répond en baillant. Quelquefois seulement, pour sauver la décence. Sortant de son sommeil , et rompant le silence , Par un mot vague : Oui , je conçois, cest bons
Et d'autres formules banales
Qui reviennent par intervalles , Son ennui déguisé vous demande pardon.
Rien d'éttanger à lui ne flatte son oreille.
Voulez-vous rarracber à sa distraction ?
Avec dextérité touchez sa passion.
L'égoïsme en sursaut tout-à-coup se réveille ,. Et , charmé de fixer l'attention d'aufrui ,
Revient à vous par amitié pour lui , Mais retombe bientôt dans sa molle apathie.
A des esprits moins froids le ciel a prodigué Le brillant à-propos , la vive répartie j Mais pour lui rien n'émeut son ame appesantie^ N'en soyez point surpris , il est né fatigué.
Ainsi lorsque de Flore arrosant la corbeille , Le folâtre ruisseau , cher à la jeune abeille , De fleurs en fleurs , de de'tours en de'tours , Rouie , murmure, et bondit dans son cours ; En son morne repos, qu'aucun souffle n'eVeille , Immobile au milieu de ses dormantes eau3^ , Le marais paresseux tranquillement sommeille Sur le limon fangeux qui nourrit ses roseaux.
Mais je prëfèfe encor l'humeur indifférente , Le ton froid , l'esprit lourd de cet homme indolent y A^la vivacité' bruyante De ce babillard turbulent Qui 9 dans son air , son langage et son geste ;- Est moins joyeux que fou , plus étourdi que leste : Tel que sur le feuillage et le jeune bouton , Bourdonne en voletant l'importun hanneton , Parce qu'il fait du bruit , il croit faire merveille , Papillotte à mes yeux , et lasse mon oreille. Le mouvement , sans doute , a des appas ;
Sur le duvet où je sommeille , Aux doux rayons de l'aurore verméiUe , J'aime à rêver ; mais ne veux pas Qu'à coups d'épingle ou me réveille.
Ghacuu du tfacassier se venge e»le f ayant ; De jsasottise sémillante Laissez-lui Tardeur pétillante :
Le bon ton n'est jamais bruyant.
Après lui Tient un liomme insupportable ,
Plus attentif, mais non pas plus aimable ^ Qu'un invincible instinct de curiosité
Rend incommode à la société.
Il veut tout voir et tout connaître ,
Vos noms , surnom , le lieu qui vous vit naître , Combien de pieds carrés composent votre cour. Vos rêves de la nuit et vos travaui^ du jour \ Quels sont vos revenus « quelle est votre dépense^
Ce qu'on vous doit et ce que vous devez, , Les mets que l'on vous sert, les vins que vous buvez; Quel directeur prend soin de votre conscience ; Ce que perd votre argent sur la baisse des foipds \ Si vous allez au bal >»aux Français, aui; Bouffons;
Ce que votre ferme rapporte ; A quel prix vos moidtns sont affermés par an ; Pour combien Floirimon vous mit sur son bilan ; Quel âge ont vos enlants , et dans quelle famille Un mariage heuveux fait, entrer votre fiUc.
De votre voyage lointain Il veut savoir le but , le terme , le chemin , Les peines y le$ plaisirs y les dangers de la route ; Questionne toi^ours^ et rarement écoute,
Oubliant que ce ton léger
Dans un étranger est blâmable^ £t que l'amitié seule a droit d'interroger.
Confident sûr , citoyen estimable^
Ami constant , convive aimable , Cet autre n'est bavard , ni curieux ; Mais sou astre en naissant le fît mystérieux :
Il ne peut concevoir, dans son humeur discrète,
Que les journaux et la gazette
Parlent de traités , de combats , De négociations et d'intérêts d'états ;
En saluant craint de se compromettre; De peur de la%signer, n'écrit point une lettre; N'ose lire tout haut l'adresse d'un billet ;
Si son épouse est brune ou blonde ; Si sa poudre est à l'ambre, à l'iris , à l'œillet; Si le fort a tiré , si le tonnerre gronde;
Le jour du mois , l'heure quil est ;
Le bruit qui court, le temps qu'il fait.
Dans sa discrétion extrême , Je Fai vu , se craignant lui-même , Prendre un air de mystère et vous dire tout bas : « Talma, joûra ce soir ; mais ne me citex pas. »
L'homme indiscret , par un deTaut contraire , Prend plaisir à tout reVéler ; Il pairie pour faire parler , Et pour s'ins truirc il consent à se taire ; .Un indiscret est toujours curieux.
Dans les faubourgs , dans la ville , en tous lieux ^ Son inspection vagabonde , Tous les matins recommence sa ronde :
Le soir , à rOpe'ra , guettant les rendez-vous ^ Les œillades , les billets doux , , De sa lorgnette inexorable Il poursuit un sexe adorable ; Sur les maris , les rivaux , les jaloux, Braque de loin le tube redoutable.
Son espionnage odieux Trouble le bal , le concert , le spectacle , Et la loge grillée oppose un vain obstacle
A ses inévitables yeux.
C'est de lui qu'on apprend le secret des ménages , Les divorces y les mariages.
Dans nos cercles galants a-t-il uni son tour ? Les notes dans sa poche , et la mémoire pleine y Gazetier scandaleux , sur sa tiste inhumaine ,
Il enregistre à son retour , -^~ \
Nuit par nuit, jour par jour, semaine par semaine , Les revers de l'Hymen , les exploits de F Amour j Et si de sa milice il n'est le capitaine y
Il en est du moins le tambour.
Par lui y par ses agents ou par la renommée , Il sait tous les emplois de la galante armée ; * Par quel nouvel arrangement
Gclimène se crut aimée ; Combien il faut chez Flore être exact en ^mour ; Quel hasard de Floris a décidé la chute ; A quels périls expose une absence d'un jour ^
Et quelquefois d'une minute.
Bref, il voit tout , entend tout , redit tout. Mais attendons : l'étourdi, jusqu'au bout Poussant son imprudence extrême , Dit son propre secret > et se punit lui-même.
De ces fâcheux travers , de ces tristes penchants ,
Qont ma muse a peint les esquisses , Que j'arrive , à regret , au plus honteux des vices !
Le Mensonge est son nom. Dès leurs plus Jeunes an^ Le père avec horreur le montré à ses enfants ; Mais , hélas ! cette horreur de jour en jour s'efface; On le souffre, onleplaint, onl'elcuSe, on l'embrasse. Voyez cet homme dëhonté , Qui va portant , dans tout son voisinage , Et son impudent verbijage ,, Et son caractère effronté :
S'il répand dans le monde , en quittant son ménage. Quelque fausseté de son cru , De son valet , pour être cru , Il invoque le témoignage , Et par lui , furieux dé se voir délaissé , Lui dit à son retour , d'un accent courroucé : a Quoi ! dans Poccasion , tu m'abandonnes , traître î » Et ne peux d'un seul mot appuyer mes discours ! » — Ah ! mohsf^in* , qa^avel-vous-hesoin de mes secours?
RépOttd le Valet à son maître ; » De vos convftshâfdi^les'ihieik^n'dj^proch^ntpas ! » Toutes vos fictions uni un charme suprême ; » Et si je vous aidais , mon timide embarras
» Vous embarrasserait vous-m^me.
» Mais tout peur aisémx^nt s'arranger émrenqus; » Vous mentirez pour m'oi , je rougirai pom* vous. »
CHANT tï. 89'
De l'orgtieil cbarlatàiï IHmpertitiencé iiisigné D'un trait de mon pihcekù serait ehcor bien cligne : En iinposefati monde est son linique emp)t)i.
Daiis sa puérile jactâfÀce, De ne citer que des gens d'importance
Il s'est fait une expresse loi ; Il a dit au ministre , il a' su dé' la rieiné '\
Il a cru devoii* dii'e au roi, Et doit lé lui redire' à la cliassé [trocliaine,
Du moins au tirer , dôtit le j6ur * Est , il le sait de séience certaine ,
Remis à là huitaine.
Le voyage à Màrly ; du départ , du relôto Le jour précis , où 'du moins la sèniainis )
Ce qui doit , penldaiït lé séjour , Occuper le conseil et divertir la cour :
Voilà lés entretiens 'que sans cesse il ramené.
Jamais ramîlié , ni l'amour, Ni les retours de la recoïkiàiïisânce , Sur les grands de là' viHe et sis patroni du jour , Dans ses fiers souvenirs n'otit eu la pre'ferèncé. Parmi ses' familiers sont nommés tour- à-tour Le général en cbef , 4'àltessc , rexcelleuce. Par des homiiies satis titre il serait compromis :
Citer un bon bourgeois^ un honnête commis ^^
Serait blesser la convepance ; D'un simple homme de bien il n'a point souvenance y Et c'est pour s'en vanter qu'il se fait des amis.
Que mon bon ange aussi me garde De cet homme à prétention Qui, commandant l'attention , Tient pour sacre chaque mot qu'il hasarde ; En me parlant sans cesse me regarde , •
Et , comme l'on voit un archer •
De son arc détendu quand la flèche s'envole, Suivre de l'oeil le trait qu'il vient de décocher ,
Sitôt qu'il lâche une parole , Veut lire jdans vos yeux l'effet de son discours ;
Ne permet pas qu'on en trouble le cours ; D'un regard exigeant me presse , m'interroge }
Quête un souris , sollicite un éloge ; S'il a cru rencontrer un trait ingénieux , M'avertit de la main, ja'interpelle des yeux^ De mes distractions sans pitié me réveille ; Traite de cabaleur l'auditeur qui sommeille \ Tremble qu'une pensée , une maxime', un mot , N'aille mourir dans l'oreille d'un sot !
Au milieu de sa période *
J'échappe en m'esquiyant au parleur incommode , Et le laisse cherclier , dans les regards d'autrui, La satisfaction que lui seul a de lui.
Cet autre , encor plus fat , prétend , si Ton en cavse, Des grands événements connaître seul la cause. Intrépide conteur et menteur courageux :
« Messieurs , dit-il , d'un air avantageux , » Ce fait n'est pas exact , je sais toute l'affaire y » Car ]a politique est ma sphère ^ » J'ai tout appris , poursuit-il sans pudeur , 9 De Xéphon^ mon parent et notre ambassadeur ; t Durant sa mission, dans plus d'une rencontre, » Il m'a tout dit, et son nom seul vous montre » Quelle facilité j'avais de tout savoir Au même instant , sans s'émouvoir :
<c De bon cœur je me félicite^ D Mon cher parent, de cet entretien-ci.
» — Nous ferons connaissance ici , » Lui répond en riant l'ambassadeur qu'il cite j û Je suis (le temps pourrait m'avoir changé ) » Xéphon dont vous venez de vanter le mérite ^ » Depuis hier revenu par congé. » »
ga LA CONVERSATION-
Eh! pourrais- je oublier la faiblesse Honteuse
De cet homme alarmé d'uti rien ,
Qui , dfe sa crainte vatllteusé ,
Trouble le plus dbUx entretien ?
D^;is son inquiète folie.
ToutrofAisqué, toutThumilie; Dans tin cdin dû sàlon's'ii nîéditè à Fecart , Pene'trez datiS son ctieut , vous renieridi-ez se dirîe :
« Qne signifiait ce sourire,
» Ce itiot , ce geste, ce regard ? »
En fait-exprès il trattsfbrme un haiàrd , , Fait un tort capital d'une plaisanterie ,
Û'wi Ab^e irne piôquerie.
Pour ses prétentions tbut'devieril un ' danger ; Pour'tout autre que Itii lè soin le plus léger ,
La plus légère préférence' , Semblent un passe-^lrolt , et souvent utfê offense ,
A ses yeux troublés et jalou^'j Partout semâflt là gêne et la contrainte , En Tinspiraïit il éprouve la crainte', Et le travers d*im seul fait le tourment de tous.
Le traiterai-je mieux, cet homme insociable ^ D'homm^es, de respects toujours insatiable ,
CHANT n. ^
En sa faveur sottement prévenu , Qui , s'il n'est adore' ^ croit être fne'connu 7 Ainsi que l'ouvrier qui vient de sa chaussure Prendre a genoux la forme et la mesure , Il faut sur son orgueil ajuster vos égards , Votre air , vos discours , vos regards , Vos caresses , vos prévenances ; Lui seul il eu connaît les justes convenances. Tyran des entretiens , fléau de là gaifë , De sa vanité chatouilleuse La prompte irritabilité , D'une extgeance pointilleuse Fatigue la société.
Son air sombre ou joyeux est un objet d'étude ;
L'amitié même avec inquiétude , Observant son visage , et prompt à remarquer Ce qui lui plaît , ce qui le blesse , Souffre à-la-fois et rit de sa faiblesse , Et même en le flattant tremble de lui manquer. Qu'arrive-t-il ? Son amour-propre extrême Au plus triste abandon Je livre sans appui , Attiédit l'amitié , glace l'amour lui-même , Et met une barrière entre le monde et lui.
Tout près de lui plaçons cet humoriste ,
^ Dont la hargneuse déraison Dans la socie'te' vient yerser son poison.
Parlez , ne padez pas , soyez gai , soyez triste ,
Blâmez , louez y il se fâche d'autant ;
C'est sa nature^ il est ne mécontent.
Encore enfant , ses caprices farouches Tourmentaient des oiseaux , persécutaient des mouches :
Au lieu d'apprivoiser ses mœurs , L'âge n'a fait qu'aigrir ses sauvages humeurs. Son cœur souffre quand on l'oblige , Il souffre lorsqu'on le néglige; Il se plaint des oublis , s'offense des égards } Chicane vos discours , vos gestes , vos regards , Jamais sur son visage un rayon d'allégresse.
Dans son périlleux entretien , Malheur à qui s'engage ! il s'afflige d'un rien ;
Un rien l'offusque , un rien le blesse.
Pour mieux évacuer la bile qui l'oppresse , Son humeur vagabonde a partout des relais :
Après sa femme , il gronde ses valets ; C'est pour vous gronder qu'il vous aime ^ Laissez-le seul, il se gronde lui-même:
Objet de crainte et de pitié , Dans ses chagrins visionnaires ,
Il donne à tout des torts imaginaires ^
Par un éloge il est injurié ; Par un consentement il est contrarié.
Tout s'enlaidit au gré de ses humeurs chagrines } Il se fâche du rire^ il gourmande les pleurs , Et le ciel lui ferait une route de fleurs ,
Qu'il les changerait en épines.
Aussi parmi les siens il demeure étranger ; Sa rencoutre est un choe , sa visite un danger ; On l'évite avec soin , on l'aborde avec crainte ; Tout lui semble impoli , tout lui semble indiscret ^ Et quand il meurt ^ au lieu d'exprimer un regret^ Ses derniers mots sont une plainte.
Condamnée aux chagrins et livrée aux soupçons , C 4 Survient plus triste encor la sombre Défiance. Que je plains le mortel dont ce triste poison
Flétrit le cœur et trouble la raison ! En tous lieux promenant la terreur qui l'assiège^ Il voit partout un masque , il craint partout un piégc; Chaque mot qu'il entend lui semble insidieux ; Ses yeux en vous parlant interrogent vos yeux : Il compose ses traits , commande à son visage . Interprèle votre air , sonde votre langage ;
ijô XA CONVERSATION.
Ne croit pas à Tamour , ^oupçoune Tamitié ; Ses secrets de son cœur ne sortent qu*à moitié'. Aussi chacun l'cfyite ^ et chacim l'abandonne : On aime peu celui qui n'ose aimer persoime.
Mais je n'ai point encor trace le diiputeur , Dans le choc des avis intrépide lutteur.
Si de son réduit solitaire, Il quitte quelquefois le loisir sédentaire , Ce n'est pas pour venir , dans le sein d'un ami ^ Verser sa joie ou bien ses doléances , Ou pour rempli)' de justes bienséances y Ou pour tendre les bras à son vieil ennemi :
Non y d'une assemblée amicale , 11 vient troubler la douceur sociale.
Impatient de ferrailler ,
Il cherche avec qui batailler ;
Il a besoin d'une victime Sa vie est un combat, son commerce un escrime. Possédé de l'esprit de contradiction , ( ^ S'il arrive au milieu d'une discussion , A peine dans la ohambre il a fait son entrée ,
Il flaire votre opinion ;
Aussitôt qu'elle s'est montrée ;
CÇANT II. 97
Que vous ayiez dit oui , que yo A ayiez dit non , Que vous ayiez tort 'pu raison , Voilà la guerre déclarée.
]N 'espérez pas fléchir son obstination ; II a besoin d'une querelle ; La dispute est pour lui le feu sacré ; Il en saisit la première étincelle ; Un mot la terminait ^ un mot la renouvelle.
Du chicaneur fLaspéré , Qui se bat en désespéré , En vain pour adoucir la sauvage rudesse , Du bon sens calme et tempéré Vous prenez le ton modéré; Vainement de la politesse ^ L'attentive délicatesse , Autour de son orgueil cabré ^ Tourne avec art , se joue avec adresse ; Rien ne guérit l'amour^propre ulcéré.
De sa logique qui vous presse , Chaque trait part plus acéré.
Hé ! comment pardonner , quand votre patience En sje taisant le condamne au silence y Et sans pitié termine les débats !
Rendez-lui ses fureurs ^ rendez>lui les combats ;
le jouissance où ^a manie aspire tre contredit , afin de contredire :
désobligez en vous montrant plus doux ; t pour redoubler son courroux , îut-etre il suffisait de dire :
Monsieur, )e pense comme vous. »
it f par dépit et par yanitë même , qu'il est le votre , abjurant son système :
Monsieur , dit>il , baussrât le ton , ne suis plus de mon opinion ; vôtre est à mes yeux d'une évidence extrême , vous avez grand tort de me donner rajson. »
ien plus insupportable encore,
adulateur , qui toujours nous adore j (^
t tout ce qu'on fait , louant tout ce qu'on dit,
ton doucereux le miel vous affadit :
onsieur , j'ai fait retrancher de ma table i ou deux plats , par raison de santé.
— Le sacrifice est admirable , Répond-il, j'en suis enchanté.
e me suis procuré le livre de Licippe;
- C'est fort bien fait j sur un très-bon principe mvrage est fondé. Que de sens, que d'esprit î »
Vous lui lisez voire dernier écrit ? •
£t le voilà pleurant de joie et de tendresse :
» Quoi ! ce chef-d'œuvre est encor manuscrit !
» De quoi s'occupe donc la presse ?
»,De l'imprimer il faut que Ton s'empresse.
» Par le nombre de vos lecteurs , » Vous compterez celui de vos admirateurs.
» Veuillez bien m'inscrire d'avance
r> Sur la liste des souscripteurs ^
» Car je me meurs d'impatience
» De vous ranger parmi le choix » Des livres que je lis et relis mille fois ,
)) Tels que vos vers et vos harangues , » Qu^onrelit en tous lieux , qu^on traduit en yingtlangues .«
Tout-à-coup il voit un portrait :
« Ha ! monsieur , c'est vous trait pour trait ,* » Et l'art ne pouvait mieux imiter la nature. » Cependant , je vous parle ici de bonne foi ,
» Dans cette admirable peinture ,
» Je cherche en vain je ne sais quoi
y> Qui charme dans votre figure. »
Tandis qu'il parle encore , arrivent vos enfants ; Même avant de les voir il les trouve charmants y Et reconnaît dans tous un grand air de famille ,
ïoo LA CONVERSATION.
Légère dans le fils , la mëre dans la 6lle :
La nourrice à son tour , un enfant dans les bra^ ,
Arrive dan^ la cb ambre : il ne se coritienl pas ,
Et de la mère il vole à la nourrice ; Il trouve son air sain , il juge son lait bon. •
Enfin le petit chien dans la foule se glisse y Et pour lui dans sa poche il se trouve un bonbon» Ainsi sa bassesse aguerrie Fait de tout une flattei-ie.
Qu'en revient-il au louangeur banal ?
Il vous déplaît en cherchant a vous plaire , Et vous regrettez le brutal Qui tantôt vous mit en colère.
Cet autre ne veut pas flatter; Mais son avis peureux craint toujours d'éclater; Entre deux jugements s'il faut qu'il se décide ,
Sa circonspection timide ,
Entre la double opinion , Laisse flotter son indécision ; Et comme , par le jeu d'une manœuvre adroite ^
Au gré de l'élastique acier , D'un cours alternatif lé souple balancier Va de droite à la gauche et de gauche à la droite :
CHANT II. xor
Aîusî , risquant un double démenti , 11 prend , quitte et reprend Tun et l'autre parti. Quelquefois y au milieu de la lutte bruyante, Dans son humeur conciliante , Il chercbe à les mettre d'accord :
ft Eh mais ! pourquoi vous échaufier si fort ? • . » Vous vous battez , faute de vous comprendre ^ » Et vous pourriez aisément vous entendre !
» L'un de tous a raison , mais l'autre n'a pas tort. » Et puis vdilà le bon apôtre , Qui , recomposant son maiotien , Pour en former un avis mitoyen , Prcuà quelque chose et de l'un et de l'autre ; Puis tout-à-coup se jetant entr'eux deux :
« Monsieur, dit-il , s' adressant à l'un d'eux , » Dans un sens , je ne puis blâmer votre adversaire ^ » De l'autre, je me pique en tout d'être sincêi^e, » En y réfléchissant , votre avis a du bon ;« » Et je serais tenté de vous donner raison ,
» Si mon avis avait quelque importance. »
Quel fruit lui revient-il de sa rare prudence ? Aucun ne veut de son appui , Et pour prix de sa complaisance, Chacun sort mécontent et fatigué de lui.
Or , maintenant , au langage insipide
Du complaisant adulateur ,
À l'entêtement intrépide
Du farouche contradicteur , . Ajoutons le calme stupide , Le ton méticuleux , et l'orgueil circonspect De ce mortel pour lui plein de respect , Qui croit en conversant sa gloire compromise ^
Observe l^aucoupr , parle peu ;
Voudrait faire fortune au jeu ,
Mais craint de hasarder sa mise ; Pour jouer à coup sûr pèse tout ce qu'il dit ; D'un simple amusement se fait une entreprise ; Par son air réservé , son parler triste et sec Tient le cercle en arrêt et la joie en e'chec ;
Sur lui tremble de donner prise ; Craint un malentendu , redoute une méprise. ; Contredit rarement , moins souvent applaudit ; Ignore l'aBandon , se défend la franchise ; Demeure retranché dans sa grave sottise ; Doute par vanité de tout ce qu'il apprit , (7
Et meurt sans avoir eu l'esprit
De se permettre une bêtise.
Cet homme est fatigant et non pas dangereux.
CHANT n. io3
Mais tel n'est point ce personnage affreux ,
tLe mëdisaiit qui, semant le scandale , li^tille le poison de sa langue infernale.
Son oreille attentive et ses yeux indiscrets , Pour les trahir ont surpris nos secrets.
Seul il ile'trit tout ce qu'il touche ; A peine il vient d'ouvrir la bouche , Vingt réputations ont pe'ri sous ses traits.
Cependant , on Técoute : il s'échauffe , il s'anime : Ce qu'il a dit en prose , il veut le mettre en. rime. Le Zoïle en cela n'est point mal avisé, De la prose à ses vers le passage est aisé.
Dès long-temps ils ont fait une étroite alliance , Et la prose se plaint de cette ressemblance.
C'est trop peu de ses enmemis , Il n'épargne pas ses amis.
Ses amis pourraient dire au cruel satirique Ces mots d'up roi prophète et poète lyrique : « Que mes persécuteurs s'acharnent contre moi; ( ^ y> Que mes rivaux me déchirent; mais toi !
Y> Toi que j'aimai comme mon frère, D Qui partageais la table de mon père , » A qui j'ouvris mon cœur , dont je serrai la main , » Comment de ton ami te fais-tu l'assassinv r>
t«>4 LA CÔKVERSAtlOfTr
Inutile reproclie ! il veut une victime } Mais la punition se trouve près du crime ; Il lit dans vos regards qu'à lui seul il a nui y £t n'a y par ses noirceurs y déshonore' que lui.
Tairons-nous le brouillon , dont autrefois AÏoIîère D'un pinceau vigoureux' eût tracé lé portrait,
£t dont Gressét , a sa manière, Sous le nom du Méchant crayonna quelque traii? ( 9 Lorsque dé l'Eternel la sagesse profonde,
Bans les abîmes du chaos Séparait Tair , la flamme, et la terre et les flots , Un génie ennemi , perturbateur du monde ,
Pour retarder le chef-d'œuvre de Dieu , De nouveau brouillait Pair , l'eau , la terre et le feu; Le brouillon de ce monstre est le fils et l'image ;
De son perfide bavardage ,
Dé ses propos insidieux Va partout répandant les poisons odieux.
A peine le traître à l'oreille A dit un mot , la paix n'existe plus ; Tousles coeurs sont aigris, tous les nœuds sontrompus^ Même en^e deux amis qu'on avait vus la veille ^
Sans autre conciliateur Qu'un flacon , de la paix joyeux médiateur ,
CHANT II. iu5
Tous deux auprès de la même bouteille j A même table assis en un festin , Le pardon sur la bouche et le verre k la main , Se verser en riant le doux jus de la treille ; A }a voix du brouillon , infâme délateur ^ Le soupçon assoupi tout-à-coup se réveille ,
Et peu s'en faut qu'un cartel inhumain Ne mette à tous les deux le glai\^ dans la main. Qu'arrîve-t-il ? les torts s'oublient , Les intérêts se concilient ; Des traités de paix sont conclus ^ Chacun les signe , et lui seul est exclus.
Que de prétentions , de travers^ de caprices^ De l'art de converser dangereux ennemis .
En rivaux tracassiers transforment des amis I
Du cœur humain sombres dominatrices ,
C'est vous , surtout , fougueuses passions^
Dont les folles émotions *
Des plus chèrs entretiens nous gâtent les délices ;
Pour en savourer la douceur, Il faudrait y porter l'heureuse paix du cœur ,
Et s^imposer des sacrifices.
Mais quoi ! chacun de nous dans la société
xo6 LA CONVERSATION.
Que Texigeance blesse et que rintérêt mine,
Au lieu de Taiinable gaîte'
Porte souveut Thumeur chagrine
De l'intraitable vanité' , Ou les projets cruels que la haine rumioe,
Ou de Famour qui le domine
La morne taciturnite'.
Regardez cet avare en proie à sa richesse , Et d'un gros revenu puni par sa tristesse :
Dans un cercle indulgent de paisibles amis ,
Si quelquefois pav grâce il est admis , Et quitte son tre'sor pour leurs douces séances ;
De ses dettes , de ses créances , ^
De la perte et du gain chaque jour calculés,
De ses chiffres accumulés, De son crédit qui décroît ou s'augmente , Des fonds dormant dans son coffre à trois clés , En vain il croit pouvoir oublier la tourmente , Et dans un groupe aimable où règne la gatté , Apporter l'allégresse et la sérénité ;
Toujours à lui-même semblable ',
De son cœur avaricieux, S'il ne gagne au piquet , n'attendez rien d'aimable ; Tout plein de ses calculs , son instinct soucieux ,
CHANT tf. 107
Gomme de ses pensers ^ de ses discours s'empare. II ne parle jamais , dans son jargon barbare , Que de rentes , de placements*
Et d'intérêts et de remboursements.
Pour vous apitoyer sur ses pertes passées , ^ Il tire un assignat de ses poches percées.
Là-dessus , redoublant de déclamation ,
Il s'élève avec passion Contre l'amour du mieux dont la France s'enivre , Et qui fit qu'un beau jour, des rentiers naufragés ,
Tous les de'bris à-la-fois submergés Allèrent se noyer dans la mer du grand-livre. Par ces durs souvenirs tout-à-coup excité :
a Quoi ! ce luxe , dit-il , dont la folle magie » Amusa si long-temps notre perversité ,
» Ce maudit luxe est donc ressuscité ?
» Vainement donc nous avions suscité » Ces brèves citoyens , dont Faustère énergie m Devait y par l'abstinente et par l'adversité , » Corriger pour long-temps cette grande cité ? » Puis y renfrognant sa maigre et dolente effigie, Qui par le Chambertin ne fut jamais rougie,
Il blâme avec vivacité De nos banquets pompeux la ruineuse orgie ,
lois LA CONVERSATION. CHANT U.
Et permet tout âu plus le scandale d'un thé.
Lui-même eu fait d'épargne il veut être cite' ; Et, pour prêchev 'd'exemple , éteint une bougie
Qui brûle sans nécessité.
En sortant , il rencontre un rival d'avarice : Deux Harpagons ensemble : quel bonheur !
Et que Molière en eût ri de bon cœur !
Le premier , saisissant Toccasion propice ,
Dit au second : « Monsieur , mille pardons ; » Je vous ai , l'an dernier , fait passer de mes vignes » Quelques vins^quide vous n'étaient pas trop indignes;
» Si vous pouvez renvoyer les poinçons , » Et les flacons vidés , et même les bouchons y
9 Je vous saurai gré du message.
» C'est vous faire descendre à de bien petits soins ; » Mais vous vous occupez cpmme moi du ménage , » Et sûrement , si vous m'en aimez moins , » Vous m'en estimez davantage. »
VIN Dû SECOND CUAIfT..
CHANT TROISIÈME
tti .LA CONVERSATION*
Après avoir dans l'inf érnal abime , .
Creuse la demeure du crime , D'un triple mur d'airain environne Piuton , Composé de serpents les tresses d'Alecton^ Peint de l'Hydre en fureur la gueule épouvantable, Et le fougueux Cocyte , et son hideux nocher y Et des filles d'enfer le courr»ul indomptable y Et Sisyphe au sommet d'un mont insurmontable , Roulant, les bras tendus , son éternel rocher; Bientôt , parmi les fleurs et la rosée , Loin de ces abîmes brûlants , Dans ses vers consolants , Il ouvre aux morts heureux le riant Elysée :
SovLB l'ombrage odorant des jeunes arbrisseaux , Les endort au bruit des ruisseaux ; Et, dans leur paisible retraite^ Contre les souvenirs d'une vie inquiète , De l'oublieux Léthé leur fait boire les eaux. Toi donc, qui, sur les pas du maître que j'adore^ Imitas quelquefois avec fidélité Et sa douce élégance et sa simplicité, O ma Muse ! essayons de l'imiter- encoi^e Dans sa riche variété.
Des ridicules et des vicc3
• CHANT Ut. ni
Qui des cercles polis souvent sont les supplices ,
J'ai , par tes mains , dessine' le tableau ; Viens, reprends tes couleurs, ressaisis ton pinceau, ( ' Et peins-nous, à son tour, le discoureur aimable
Qui , par un charme inexprimable, Comme des bons esprits , modèle des bons cœnrs , Causeur ingénieux , citoyen estimable , Et , parant la raison de brillantes couleurs, Bans les épanchemcnts d'un entretien facile ,
Ressemble à Tarbre agréable et fertile Qui nous promet des fruits en nous donnant des fleurs.
Cher même aux rivaux qu'il efface, Le discoureur aimable est ce mortel charmant
Qui , sans paresse et sans empressement , Repond avec justesse , interroge avec grâce , Nourrit Fattention , et jamais ne là lasse ;
Parle , s'arrête et reprend à propos :
t)e sel sans âpretc , de gaîté sans grimace
Assaisonne ses moindres mots ; D'inutiles de'tails ne charge point sa phrase ; Et , simple avec noblesse, et noble sans emphase , A l'estime du sage et le respect des sots.
Dans son aimable conférence ,
114 LA CÙNVERSAtlON.
Les égards attentifs , l'honnête déférence ,
La cÀt%si^aiitë.aiïiëhite%
T:a dëtttcate urbatiitë^ Calittenfd W vain babil la folle ihtëiûpéràiice ,
Font grâce k VithfOttiîtiité ,
A^pprivoiseiit l'intolérance^
£t désarment k'Vahité; Réservé sans froideùt-, dbtixfsanâ afféterie y Il fuit égalemeoft la nibrgue dti ddctè'urV'
Et du savant di^ertàkfedr'
La proli&e pédaritèriéf, Et la sèche âpreté de Fargumentateur, Par qui rhum'eur Ikplus dbu^è est aigrie ,
£t du fàdè complinïentèlir'
L'insipide cajolerie.
Vons ne le verrez' point à se^ décîsioni
Asservir nos op^îùiofis.
Jadis , (piand jetrà(àiies'lôfs du paysage',
De notre aiMable fàblier
Empruntant le simple langage , ,
Je redisais au jairdinier :
« Laisset4à votre setpe , instrument de domhiage. »' Je demandais qi1*ati soitit dû berèeau.
Chaque plante , chaque arbrisseau ,
pat k SOD p^ë àépiàjér soû Malàgé'; , Que , brkVâht lé'crbiissaiit , Tëcliellë et le treillagié , Chaque branche , eïi dé^it des vieux dëcoratèurs
Et des ciseaux' mutil^teurs , Pût rendre un libre essor à son iuxe saiiva'g^tô'/ Suivre sa fantaisie , et dépasser ses soeurs ;•
Qu'on affranchît Ifô bôrs , la terre et IVïidfe^....^ Tel doit être un jardin , tel doit être lè^ moiidè. Le libre ^aiiéliemehl dfe l'éspfrit et dû cœdr^ Voilà des cntiietiehs la première douceur. ' Ils ne çounaissent'pbint le pouvoir atbitrâîfet Les conveisatioiis sont' i'étàt populaire' : ^^ Nul n'y veut être dbminë ; On y déplaît en chierchtarit trop à jplâlré^, Et qui veiit régiiel- seul est bientôt détrône:
Dans ses promenades' royales , Autrefois , nous dît-ori , le superbeTarquin , Des plantes de* son parc tyran républicain', Mutilait sâtrâ pitié les tiges inégales Dont la têle orgtiëilletise om'brageaitlélîr^'riVates, Et' nivdlàit lëh fleuri de son j ardîn .
Tel est Uargueil : dans sa fierté' chagrina
^Il voit d'un œil jaloux tout ce qui le dominé ^ Et , détestàBit Veit^fè d*im rival ,
ti6 LA tOlJîV^&ATION.
Ne souffre point de maître , et craint même un égal< L'aimable di^coui^eur jamais ne nous occupe
De ses talents,, de son emploi ;
Il sait combien l'orgueil est dupe
Quand il ram^e toift à soi.
Ainsi qu'une eau douce , limpide et pure ^ ^ans le canal où son lit est trace ,
Du terrajin qu'elle a traversé , Ne pr^nd l'odeur , Iç goût , ni la teinture j Poète , commerçant , orateur ou soldat , En discourant il sait oublier son état :
A tous .les arts il rend liommage.)
Parle à chacun de son métier ,
A î'éprivain de son ouvrage, Au peintre y de dessin , de mançeuvreau guerrier ^
Au savant *, des siècles antiques , Au négociateur , d'intérêts politiques , Au juge y de procès , d'argent au financier j Le chantre harmonieux , l'algébriste sauvage , Le mondain enjoué^ Taustère magistrat y Surpris , dans ses discours ^ d'entendre leur langagf f
Partent contents de leur état
Et se flattent de son suffrage; Aussi tous les esprits lui sont conciliés^ ^
ClfANT m.
Les amoucs-propres qu'il ménage
Autour du sien sont rallies : *
Soumis , sans être humiliés , Tous 9 à l'enyi , déposent à ses pieds De leur respect l'hommage volontaire ;
La haine même est réduite à se taire ^ .
Et de ses ennemis il fait des alliés.
Son érudition ne bat point nos oreilles
Des auteurs anciens et nouveaux ; Il ne se venge pas sur nous de ses travaux , Ne nous punit point d^ ses veilles :
Comme un parfum délicieux ,
Dont la mollesse orientale
Remplit un flacon précieux ^ En légères vapeurs sa science s'exhale j • Se laisse deviner , et jamais ne s'étale
Dans des discours ambitieux»
C'est ce niisseau, dont les ondes captives
Caressent molftment leurs rives ; ^
Sans effort , sans bruit , sans fracas,^ Son savoir se répand et ne del)orde pas.
Mais , s'il craint le savoir prodigue y
Dont la profusion fatigue , £t dont j'ai peint tantôt l'ennui fastidieux , -
^ ;la ceWrvÈftSATïQN.
Il u'eVite pas itfoîiis Fé to^ mystëi^eul , L'orgueîl discret , !ar tâ'orgufi tatcitùfàe De ce savant y lucubratetid^ noctuhié , Qui , dans le f tfttd de sonr dbcte réSxÛt , De ses tabt^tte^ tértiimettôeà Ayan^c<mlpile' jc/nr et? tnÂl Les richesses volumiàiétfséà , ^ * De ses rec^^f clke^ Iitnïîù'éU^'és Pour lui seul cotfsenre !e îttiii j Et , semMdble à ce rithe ayare Couche sur Tor qifîA àocaipaite , Fait de sa tête utf c6ffi:e-fort Qu'il renferme avec sain , él qpi'avéc pern^ il oi^ùtrt j Possesseur moins jaloui , Fh'ohinie aimable découvre Les tré^rs prétii^eù-l! coÉq*uis ^a!!* ées travaux; Lui-même en e^t ^yë far des ttéser$'Ât>ùyéatkï.
Son entretien est M échange ; Et , pareil' àu vabseiaû qui porte à' soti i^et^oor , Pour le nMlar du' Min lés ëtofiês du Gange ,
Il oRne et i^çoit tour-à-tour ; Il évite avec soih les j^raises ^opût^îl^s y Les lieux communs et les propos vulgaires.
Il ne dit point qu'U falï dùnà , qù-û fait frdid , Dans qudlë anhée y en' quel endroit
Les Tiyi:es fqrent chexs , la inpi$s<^n aboiidiiQte , (^i Les ^m i^ii yoît , ]^s maisom qu'il frecpicnte; Que GoFûeille est «jutA^B et flaciQç galaiit ;
Qa^ le Français est parfois turbulent ; Que ç(es fontes de neige qï^ ^nOé )a BordogPe ; QufEf le blé manque en Beaitce , e^ )^ vin m Boui^ogne. M^is il bait epcor plus le )argoq prçpîei^K Dont rbotel R^n^bouillet tonjpmf^t^it nos aïeux, C 5 Quand, sôus le$ ëtpndards d^ CpÛAS, d^ Voiture ,
Des bataiUQi^s de be^ux esprits , ^ Régents acçi'âitçs de U UtteV^^ture , Que de Boile^u Tinflexible c^O^ure De leur trône Msqrpt^ jeta dan^ }e mépris ,
Dans leurs phrase eiitortilié^ Par le faux go^t d^ jour de c)ipqu2^nt habillées , De l'alïbctatiQn se dbputilcpt le pri?^;
Mettaient la langue 4 la tortmrfi , Et triomphaient de n'être pg3 compris.
Disciple besurçax de la nature ^ ^
D'une plu^asç naïve et purç
Il ne dem^Qde point pard^Q , ( ^ S'exprime ayeç clarté, parle avec abandon; rTanibitionne point utie Gpesse ob^curQ ) Fuit d'un style apprêté la pénible tournure;
De fleurs, sans* art, sëme sod entretien^ Quelquefois ai la langue , en dépit du purisme^ Ose faire présent d'un Kei^Pk. solécisme ,
Scandale du grammairien
£t bravant du logicien
Le pédantesque rigorisme y M'instruit de quelque cbose^ ou m'amuse d'un rien. Surtout il se défend des sons durs que hasarde Des parleurs mal instruits la nation criarde; Dans les ffiws ébranlés par leurs rauques accents Il laisse s'enrouer leurs gosiers glapissants. Les Stentors des salons sont pour nous un supplice ; Il faut , en conversant , qu'un beureux arti6ce De l'écbelle vocale étudiant les tons , Adoucisse à propos ou renforce les sons.
L'organe bumain ne veurni roidcur , ni mollesse : Trop faible il nous écbappe, cttrop fort il nous blçssc; Le doux parler nous plaît; et, toujours redouté, L'bomme le^us bruyant est le moins écouté.
Pareil au flot grondant qui vient battre la rive , Damon le clabaudeur , en mugissant , arrive : Du bas de l'escalier , par de fréquents éclats Son formidable abord s'annonce avec fracas ; ^ ^ Il entre \ son salut vous a rompu la tête ;
CHANT m. m
Sa bouche est us yolcaïf^ sa yoixane tempête.
On se plaît à causer avec ses bons amis ;
Mab quand leur yoèiftr(|^|Drte à l'orage est pareille ,
Leur amitié devient un tourment : notre oreille
Appelle la parole et repotisse les cris.
Bien plus puissant encor y Tatlrait du caractère ,
Des plus rares vertus lui prêtant Le secours y
D'un causeur agréable embellit le discours ;
Sans timide indulgence et sans rigueur austère , ~
De ses sentiments vertueux
L'épanchement affectueux
A ses expressions prête un charme qu'on aime ^
Franc sans témérité , discret avec candeur ,
Il parle avec une noble pudeur
De ses entours , des siens et de lui-même ;
Il ne fait point des lécits éternels
De ses arrangements , de ses soins paternels,
Pour ceux à qui du sang la chaîne l'intéresse ,
Il n'a point d'un badaud la bourgeoise tendresse ^
r^e vous parie point des leçons
Que l'on donne à ses enfançons ;
Il ne vous poursuit point des droits de sa famille ,
Du rang de ses garçons ^ de la dot de sa fille ^
Mais il est loin de ce fou du bel air y '
1)2 LA ÇmVMMAtlOJf.
A i'«5prt| gsmke^ aif eceur^t hr, Qui , pour ioîeu3:$'^if»^rde8 nunières astiqfues , Cachant dans #a maispi^l plaisirs domestiques , Gwt mal^<3^t de parRrdis'ses fils , De ses paii^ts les fim oléris ; Se sépare ea public de sa swvt y de so& frcre , N'oserait devaot im voisia - Pi'onoiicer lé mol de courût, N'a poittt de tante , et pvescpie peint de mère , Et par bon ton , se défend d'être père.
Dans sa douce amabililé Et sa tendresse kejpëditaire^ X'honn^e homme , écoutant sa sensibilité y
N'ordonne pointa son ccsur de se taire.
Sorti de sa maison comme d'un sanctuaire Où la seule vertu fut sa divinité ,
Dans ce grand monde , où de la vanité La brillante frivolité Immole la nature au vain désir de jdaire^ Il porte, sans rougir, l'esprit de parenté :
Les grands airs n'ont jamais dénaturé soname ; Par un heureux instinct , de bonne heure il apprit A chérir les doux- noms et de mèFe et de fenuwe s Le bon cœur fait le boti esprit.
GHiINT m. 1&3
S'il blâme , il veut «pie la een^nre Soit un conseil ^ et noB pas une injure }
S'il loue , il fait le ton flatteur ;
Il sait qu'un mot adnAileur
Démenti par ht conscience y D'une juste pudeur fait, rougir notre f#ovt ,
£t qu'un ëioge est iid affront y
S'il n'est pas une récbapeilse.
-Quelquefois il plaisante, etneratlte jdaiaÂ^ :
On passe à rhoflxi||e aimable une juste défeivse ;
L^honnête hommv chemine «nrre cedoubk ëeueii ;
Même en le combattant il méast^e l'orgueil.
Le sage au soC9 peut montrer l«ur image ,
Mais ne leur jette pnnt le miroir sut Ti&açè.
• Il est un art heureux, doutla dextérité
Donne un aii^ d'obligeance à Tâpse yerité.
Le boxeur furieux , tout bouttaât de colère >
S'élance sur son- adversaire ,
Meurtrit , à poings hrasm^ et sa tête et sesbras ,
Fait Yoler ses dents en éclats :
Son art est un flëail , son triom^e est un< crime;
Le bon plaisaAt est ce maître df escrinie ,
Qlji^ dans k cboc dfun cartel inhumain'.
ia4 LA CONVERSATION.
Par son cœur indulgent laissant guider sa tnain ^
Loin d'employer à servir sa vengeance De son bras exercé là vieille exp^ience ^.
Fait de son épe'e un fleuret ,
Use , en jouant, de cette arme innocente , Retient , près de frapper y la pointe menaçante ^ Tantôt y l'œil attentif et ie corps en arrêt , Noblement se pre'se&te , adroitement s'efface y
Pare avec art , ou riposte avec grâce , Amollit son attaque et faiblit à de^ein :
C'est un athlète , et non un assassin.
Il laisse respirer son trop faible adversaire, Prolonge j sans blessure , un combat sans colère ^ Dans son antagoniste épargne son ami , £t s'en fait un ^val et non un ennemi. .
L'homme sensible^ ainsi , jamais n'abuse Des avantages de Fesprit ^ Et quand la yanité confuse Souffre , en déguisant son .dépit y Du mot piquant dont le cercle s'amuse , De son succès cruel le premier il s^accuse ,
Et souffre du mot dont on rit :
Il joint un baume heureux à la flèche qu'il lauc^^
GHANT m. ia5
Respecte la faiblesse » épargne Uianocence^ Se \o\it autour du icmwt , et ses traits délicats Hffleureût Tamour-propre , et ue le blessent pas.
La bonté fait sa politesse , L.e malheur est sacré pour sa délicatesse } (^ Tous ces.défauts d'un corps ou dififorine , ou grossier*^ I>e la nature ouvrage irrégulier ^ Le piedtortu , 1a jambe circonflexe ^ D'un dos voûté l'éminence conyexe y
La langue qui , dans le palais , Gberchant des mots qui n'arrivent jamais ^ Semble , en balbutiaint la plus belle pensée , Du filet de l'enfance encore embarrassée^ £t dont le bégaîment, consolant le muet^ A chaque son qu'elle tâche d'émettre, Tourmente en vain tout l'alphabet Et lutte contre chaque lettre } L'œil isolé qui , seul chaîné de voir ^ Somme en vain son^second de remplir son devoir j
Le bras manchot (|ui , resté sans o£&ce , Laisse au survivancier tout le poids du service , ^ le trouvent jamais ni malin , ni moqueur; t^our lui les seuls défauts sont les défauts du cœur. Il s'interdit l'infâme médisance,
1X16 LA C0NVM6MIO^^
L'exigeaaceau toii diir , HaltiërQ saffiMbeè y Des reproclies amers Piti|ttridftMy%iigr6tip, Les acoeiiU<dtt «soupçon ^ i '^tprâssûmf d4i bUifie^ Le sarcasme cruel , la mordfttitèé^Â^aiâmfe^
£t Piroiiieauton moq^etir. ( 9- Detrait , en s^eebappatot'^ dëelii,r^rMt^sim<;âÊlfm Surtout d'un torUré«l , d^uflen^tëd&re- A ramour^pro{»!r^i)*saii^wlA lileslsIH'ê'y' Et ne raccabl^-poiû|)d^sattmte mii^itij L'Expérience appfit 'à'S0n<oceltr jttK^^<b(mv
Que4a»plu6 ^dé^biKluté' ii^««t ; Celle qui , dan^ un coeur pf ofotid)àÉ^lf)lès$e; Laisse le trait *Ûit Al ^pour péindis entai^ié^ Que Tor^ud} {jamais iie^jMti^dMttje', Ce ne sont^poifrties térts qu'xmtiMHils^pVètà-,
Le ridicule qu'on nousdènn^,
Mais le ridi<iuiè qu'un» 'ai
Se& yertuê n''oli« lieop dé fttYOnclitf ; S^âmoindl-es «i^tâ oiit'uA'tcliftftÉ^'qiïrtdiléhé'^
La compatissante' b^itf',
La tend^(rs»»ibiHté' Sepeignentdâns sesyetdC', s-'ërprimentparsabbu the;
Mais quelle autre tîiVïffité
Au front sefeiia , kVm doux et tituMè, Sans ornmoent^ 'et non pâs sans beauté , Les jeux^bftissés , l^dccoirifMigtii? et le guidé ? Ah ! je Ik lyonnais : ofcrbteét siîtiplë , s^n nom ^ A tous nos jeunes îsAsYm demande p^dvdbfi , E&t modestie ^'*', atmaèle'^mdbiainieresst^, Qui jamais n'i^Aimi^ertiiUfOUH intéressé! :
De Tcsprit sociai c'est le premierli^U;
L'ayeugleOrgtieilTaiiwiiienit la' coadànâï^; Sa craintive pudeur ne lui dérobe' rien ; Et quand ^ pour échapper atf vui^ire^ profime^^ Au fond d'un puitsr loge la> Write ^ La Modestie , à^ notre oâilenohâtilè% OfTre un vêtement diaphane ; Ses attraits sont voiles, màis^ne sont pas perdus , Et ce voile Itti-niêniie'estun ctfannedéplu^.
Tel krtissiî d'une gaxe légère'.
Embellissant l'objet qn'^iè' semble caclèr , ThVite l'œil à' Iç^ chercher Soûs cette parure' e'trailgëre, 1/ obstacle a ses plaisirs 'pour notre oeil curieux; X«a fable , d'un nuage environnait les dleox ;
Et la beauté' là plus* divine I^'est pas celle (ju'oii* voit, mais celle qu'on devine.
128 LA COKVERSATIONi
Ainsi rhoinme modeste, à lui-même étranger^ Nous plaît sans le savoir y charme sans y songer. Ainsi de son esprit qui toujours nous attache, On aime ce qu'il montre et même ce qu'il cache ^
Discret^ et non mystérieux 9 , Vous ne le verrez point , d'un regard curieux ,
Fouiller dans les secrets des autres ^ Il sait garder le sien et respecter les nôtres ^ Ou si , seul avec vous demeuré sans témoins , .
Son œil curieux vous pénètre , .
Sans TOUS troubler , fiez-vous à ses soins :
Ce qu'il désire de connaître
C'est le secret de vos besoins»
Que l'indiâférent égoïste , D'un air distrait , insojaciant et triste , Semble, à regret , supporter vos discours ; C ** L'homme poli , sans peine en isuit le cours.
Vous pouvez lui conter vos plaisirs , vos affaires ^ Vos soins publics , vos travaux solitaires ,
Vos infortunes , vos succès^
Votre projet de mariage ,
Vos amours et v^tre procès ,
Les bruits de votre voisinage ^ .
CHANT m- 139
Les tracas de votr^ mëQâge, Rien n'est .pefc[u ni fatigant pour lui^ 11 sait braver on déguiser Tennui :
De sa courtoisie oUigeante , Prompte à saisir vos moindres mots ^ L'attention encourageante Suit avec intérêt le fil de vos propos ^ Il dissipe un chagrin y il èclaircit un doute ; Son amitié' yous^parle et son cœur vous e'coute.
L'impolitesse est prompte à se lasser :
Bien dire et bien entendre est l'art de converser. C » S'il raconte , il e'pargne à l'heureux auditoire Les froides inutilités ^ ' £t de tout l'ennui narratoire Les prolixes futilités ^ ITe se croit point chargé de rendre le langage ^ Les gestes ^ les propos de chaque personna^ ;
N'imite point ce conteur qui farcit D'épisodes tramants un ennuyeux récit ^
A chaque mot fait une pause y Et répète vingt f ob : « J'oubliais une chose , i> Je vous dirai dans un moment ; »
Dont les effrayantes préfaces Vous auioncent obligeamment
i3o LA CONVMSATION.
Ce qu'il promet de èûre kaçftemeiàt ;
Dont les narres sont im t«»rm««t >
Et les promesses des ne«»ee&.
Son récit , d'un pas diligent.
Va droit as but , et plaît en abf égeaBt.
Ainsi , dans son discours ^ qpk ^mAÎs ne tmb bisse , Le silence a son pix, le «ysteïe sa gxâo»^ Mais tel est le malheiir àélà société :
Le dégoût de bien près suit la satiété f *
Et le talsiit h pk» subline ^
Pour garder long-teçipa n»çre estisktf ^ ^
A besoin de vansté; ^ ^^
Qu'un parleur monotone eneau^ttt nmn enddftne ,
Le mien sait éviter un langage ttBïfoi*flie ;
Il sait être à propos ibtâtre ou sérteuï;
Il s'accammodte au lemps , ava. personnes , anrIitQS.
Ainsi , dévdoppaiit sa ilexâle souplesse^
Un ilewFe beut^ens a^ec mollesses De ses bords variés embrasse les contotnrsr^
Suivant les H^ux cbange son cours , Gronde ou se tait , suit sa route ouserpente, Tourne avec ie terrain , s'àbamdbimcf àsa pente, Arrose des champs nus ou des bocages verts ;
CHANT nL iSi
S'attrisfe daas iFaffîreux déserts ,
Se plaît dans de rickes caalpa^es , Traverse les vallanft, tourne aapteddes montagnes ^ Dans le cristal d« «ofi limpide axnr
Réflëeliit Védatt d'un ciel pur , Les moissons d'akntou^ , les riyee boca^ères
Et le rendex-TOQS des pasteurs , La boissoti des troupeaux et le bain des bergères , La route des vaisseaux et des barques légères, La ceinturedes rocs et le miroir des fleurs.
Dans les cercles nombreux , en pourparler , à table ,
Par SCS discours plaisants ou sérieux y Quelquefois instruetif , et jamais ennuyeux y
Ainsi nous platt ie parieur agréable } Son amabilité rend tout k monde aimable.
De nuage en nuage, ainsi de mille éclairs L'étincelle électrique embrase au loin les airs i Telle , en brillants reflets , la lumière se joue ; Tels tournent sur l'essieu ks rayons de la roue ,
Ou tel , sur la scèoe des eaux ^
Le motnwBMnt qui se propage Gagne de pvoche en procbe , et, jusques an rivage , ^n cercks onéoleux on roil rouler les âots^ ( * 4
Attfsiy quaïîéil s«rt ^ il emporte-
i32 LA CONVERSATION.
Sur ses rivaux ua triomphe complet :
La reconnaissance l'escorte , ^ L'amitié lui rime un couplet ; L'envieux même lui pardonne , £t tous les cœurs lui- rendent en secret Les hommages ipi'il abandonne.
Il plaît à qui lui parle , il charme qui l'entend ; Et quand l'heure du départ sonne , Chacun se retire content , Moins de l'esprit qu'il a y que de celui qu'il donne.
Mais quoi ! parmi iant de portraits divers y Ce sexe intéressant , modèle de la grâce ( Et j'en suis honteux pour mes vers ; , Dans mes tableaux n'a pas encor de place ; Et mes pinceaux , dans leurs premiers essais ,
De ces belles Athéniennes Qu'adorèrent jadis Socrate et Périclès , A 'peine dans l'histoire ont saisi quelques traits ! Nos aimables concitoyennes A mon encens ont«>elles moins de droits ?
Rappelons-nous ce fameux Genevois Qui, dans Saint-Preux nous peignant son image , De son briilajot génie aus. bdles fit hommage ;
CHANT III. i33
Et, pour mieux les flatter , s'en plaignit quelquefois.
Si j'en crois son expérience , Ce qui blesse 1p plus ce sexe impérieux , Ce n'est pAnt le dépit , le soupçon^ l'exigeance^ Mais le dédain y la tië^e négligence , Et d'un cœur froid le calme injurieux.
^Par ses accens flatteurs la ^ouange l'attire ; Par le silence il se croit ayilr; - Son orgu^eil exigeant lui trouve nn air d'oubli , Et l'oubli lui déplaît bien plus que la satire. ' Parlons-en donc , au risque d'en médire.
Avec ses penchants et ses goûts y Se& défauts enchanteurs et ses tendres caprices y Et ses moments d'humeur , et des moments plus doux; Ses habiles détours , ses charmantes malices ,
Ce seie aimable est là Mais quel pinceau
Pourrait suffire à ce tableau !
Dans nos champs émaiUés iroyez ces fleurs sans nombre L'une aime nos jardios, l'autre des monts déserts ; Celle-ci les zéphyrs , celle-là les hivers ; ^ L'uneveutl a grandjour, l'autre se plaît dans l'ombre; L'une aime à s'enlacer à nos jeunes ormeaux , L'autre croît sur des rocs , l'autre pend sur lès eaux ; L'une , du ciel qui lai colore ,
la
i34 LA CONTERSATION.
ri^obtietit qa'uR feuillage inodore^ L'autre , mêlëe «u serpolet , De la jeune brebis va parfumer le i^t.
De <îe sexe adorable , à qui tout rend hoUimage , Dans ces variétés je pense voir l'image.
Je ne puis à-la -fois retracer dans mes vers
Tant de caractères diver» ; a
Mais si j'en crois mon coeur , c'est à voas> sexe aimable , Qu'on doit des entretiens le cbarme inexprimable: Avec un tact plus fin , des sens plus délicats , Vous gouvernez vos modestes états ; Vous manieE avec plus de souplesse
Des passions fa sauvage rudesse
Nous raisonnons , et vous persuades.
Des grâces que vous possédez Votre langage se colore ; Du tendre épancbement d'un cœur affectueux Votre expression semble éclore; Tel un parfum voluptueux N'attend , pour s'exhaler , qu'un des soupirs de Flore, Ou les premiers regards d'un ciel pur et vermeil. L'esprit de l'homme est un trait duSoleil , Le vôtre un rayon de l'aurore , Ou d'j globe argenté qui ^ de l'azur des cieux y
CHANT m. 1^5
Nous verse un jour si doux, et repose les yeux. Sans peine on obéit au pouyoir <|«'oa adof e : £h ! quel pAple jamab a niieu3iL coqbu yos loij^ ? De nos FrançaisL Fesprit ckevaleres^e y Pour la beauté lettc cahc roiaaBefii|iie y Vos regards séduisants y votre touchante voix. Le respect et l'amour , tout assure vos droitSi. Même lorsque le temps vient sur votre visage
Gia^KT les injures de Fâge , Et depouilkr de flec^s votre arrière- saison^ Des sens dësenchaatës » vous perdez l'hommage , Des bons espsil» vous avez le suf&age Et le sceptre de la raison.
La longue habitude du mowie , Du vtai savoir souvce feoondie , Le tableaa comparé des ëtata dÀiTérents , Les égards mesiisés sur Féchelle des rangs , * Tant de prétentions rivaliBS, - Tant de fortunes^ inégales^ ; L^ im^âts^ qui viennent se croiser , Les passons qu'il faut apprivoiser, .
Le besoin et soumettre au joug des- circonstances De l'intraitable vériié L'incomm od^pévérite ,
i36 LA CONVERSATION.
Le tact de Fà-propos^ le soin des convenances f
Tant de fugitives nuances De bonne heure exerçant votre jeune ram)n , Ont de votre pensée étendu Tliorizon.
Dans ses jeunes ans une belle , Connaissant peu le monde et les secrets du cceur y. De son sexe adoré n'est encor que la fleur; .
Avec le temps elle en est le modèle-;] Depuis ses premiers ans , jusqu'à l'âge avaacé^ Tout ce qu'elle a senti , tout ce qu'elle a pensé ^
Le souvenir , l'étude , la lecture L'art qui fertilisa les dons de la nature y Aux succès du présent font servir le passé.
Son jugement, lentement exercé ,
Comme un fruit mûr s'est fait attendre ; On aimait à la voir ^ on se plaît à l'entendre ;
On ne lit plus son destin dans ses yeux ; Ses attraits peuvent moins^sa prudence instruit mieux^ N'excitant plus du cœur les terribles orages ,
Moins turbulent ^ son pouvoir est plus doux; Ses charmes enivrants l'entourèrent de fous : ^^ charmants entretiens l'environnent de sages y
Elle éclaire sans enflammer , En eUe k raison peut encor nou^glurmec
CHANT m. tÎ7
■ On la- flattait^ on la révère, ]ît l'art de gouverner remplace l'art de plaire»
Telle autrefois , dans son brillant déclin , J!ai vu la célèbre Geoffrin , ( ^^ D'un cboix de vieux amis aimable présidente »
Et quelquefois utile confidente.
Son zèle généreux de leurs besoins discrets Souvent , à leur profit y surprenait les secrets : Pour elle une bonne œuvre ét^ une conquête, Les pauvres des amis , leur bonheur une fête , Son luxe des bienfaits , la vertu son pouvoir, Son esprit le bon sens , la raison son savoir ^ Au talent jeune encore elle ouvrait la barrière , Accueillait la vieillesse au bout de sa carrière ,
Et ses élèves triomphants Venaient de leurs lauriers couronner ses vieux ans. Avec quel art, surtout, dans ses. mains souverames, . Des conversations elle tenait les rênes ! Elle rendait l'essor à la timidité ,
En imposait à la témérité ;
Du froid t;onteur excitait la paresse, De l'argumentateur , dont l'âpre sécheresse Effarouche les ris et même la sagesse^
i3a LA CONVEBSA;riON.
Désarmait la ténacité.
Avec UâgfiLafancE , ragftmûretil'enfaocc..
De son ulile expérience
Gardait h viçiliet.autwité.;.
Dans sa naissance éto^fikit la^di^it^tf ^ Ou , dei^.opiDioas. ejiaQttrag^An(> 1*- luu«i. Faisait de nos del)ats^ soxtix^ 1$. véi'ité, ; Exerçait sans ji'igueMr.sA doacé spr^^^m^e^,
Far ua>accéQt.de l»eiiyeillanx:e
Tempérait :1a. sâlîérité ; Consolait la laideur., conseillait la beauW ^ Calmait r^emportcment , répâzaaii la Jic^nee^ ; Maintenait iç^hon tau., père 4e. la décence ; Rendait ia modestie, à l 'orgueil eflronté ,
Le repentir au. vice délionté 9 A Taffectation l'aimable négligence , L'espoir à la failiiesse.^ au pouvoir. l'indulgence.; Louait par sentiment, et grondait parb^jLité. Aussi , vainqueur ou vaincu dans laiice ,
Chacun satisfait ien partant,
Dans le beau monocle allait xontant Ses piquants ^niretieps., son aimable police; . Autant que sa louangepiLaimait sa.malice^
Et l'orgue i^^e était «onteot*
CHAmr Hl; 1.39
De là ce long^risspect et cepoui^oil^ soprêtte
Qu'elle exerçA'daii&^ii vieillesse méine!:
Elle plaisait saiâ^artf, dominait sans orgueili Aux limites de sa carrière ^ ' Il m'en souvient^, j^iyu-l'Burope entière^ D'un triple cercle entourant^son fauteuil;^ Guetter un mot , e'pier un coup-Ki^âeii :
Le jettuefoii qui y dftns lè^racmdè , Le soir , ayant fini' sa ronde-.
Gâte par ses succès, enrey«iaitplt»fàt';
L'ccrÎTaiiietJ'liomrae d'état ^^ Chez elle , du bon goût'^ étwliaient lé Gàde«
Sans son ayen , nuln'ëtak'^ la mode; Les enfants du Midi , les habitans dft Nord',
Le rang , la faveur, la naissance , Pour être accrédités dans les cercles de France y Venaient, dans son salon , prendre leur passeport,
Et recevoir leurs-lettres de «rëance.
Seule , elle triompha de nos goûts inconstants , Et son hiver défiait son printemps.
Ainsi, dans les bosquets de Flore, Quand le fougueux. Borée emporte leurs de'bris^
La rose qui se décolore , Belle encore au milieu de ses festons flétrie ,,
i4o LÀ CONVERSATION- CHANT III*
Seule nous plaît, et seule règne encore.
Ah ! permets , ombre que j'adore ,
Que dans les Champs-Élysiens y
Entre tes amis et, les miens y Par mes ressouvenirs j'aille jouir encore
De tes aimables entretiens.
Quand mes faibles talents commencèrent d'éclore , Il m'en souyient, de mon sort rigoureux Pour corriger la funeste influence y
Ton honorable bienveillance Me pressa d'accepter ses secours généreux.
Aux o0^s de ta bienfaisance Ma fîère pauyrete ne consentit jamais ;
Mais y en refusant tes bienfaits ^
J'ai gardé ma reconnaissance.
V\V DU TROISIÈME £T DERNIER CVLJkVTw