PROLOGUE» a
Le cerf-volant , objet de surprise et de joie Pour les marmots qui , le suivant des yeux y Croyaient monter avec lui dans les cieux.
Souvent encore avec délices »
De nos scolastiques essais , Nous nous rappelions les esquisses j £t nos premiers travaux, et nos premiers succès \ Qui de nous du laurier classique , Vit ceindre sou front jeune encor \ Qui , dans la lice poétique , Risqua le premier son essor.
Tantôt des mœurs , du caractère , / Boudeur ou gai , folâtre ou sérieux ^ Dans notre enfance et dans nos premiers jeux Nous recherchions Télan involontaire ; * Ces premiers traits , ces préludes obscurs , Des défauts , des vertus , et des talents futurs. Qui de nous, sous les lois d'un pédagogue austère, Sujet obéissant et docile écolier , De bonne Heure apprit à plier Au joug d'une règle sévère , Son caractère moutonnier.
Lequel de nous , malgré sa chaire dominante , Sa coiffure carrée et sa robe imposante ,
aô LA C03WERSATI0N.
Sur le nez du rcgent faisait, d*un doigt hardi ^ Voler le pain en boulette arrondi.
Sans pesanteur, sans morgue doctorale, Souvent nous raisonnions des lois , de la morale ^ Des défauts de Tesprit et des vices du cœur^ De la science , peu commune , D'unir la gloire et le bonheur ^ Du grand chemin de la fortune , "" . Du sentier étroit de Thonneur.
Aucun , par un babil frivole ^ Sur son voisin n'usurpait la parole ^ Chacun parlant , se taisant à son tour , Du discours circulaire attendait leretour ^ Et comme ces pinces fidèles Qui , des tisons de mon ardent foyer ,
De temps en temps , pour m'égayer , Font pétiller les vives étincelles , - Par un commun accord passaient de main en main ;
Ainsi venant , revenant à la ronde , L'entretien , tour^^à-tour , sérieux ou badin , Sans désordre suivait sa marche vagabonde ,
Et faisait jaillir à propos Le feu de la saillie et l'éclair des bons mots*
^ PROLOGUE. a;
De ces aimables causeries , Qui me charmèrent tant de fois y J'ai conservé les images che'ries ; >'eD goûtai les plaisirs ^ j'en dicterai tes lois.
Dans les sociétés et les âges antiques ,
'■Câustr , fut le premier des plaisirs domestiques ;
Et dans cette altière cité , Mère du despotisme et de la liberté,
Dont les bandes républicaines , A}ix bords de FËurotas y aux rives africaines , A travers les débris de vingt trônes divers , Allaient porter ses lois , ses drapeaux et ses fers ; Si du Forum les fougueuses cabales , Ou du sénat les discordes fatales,
Ou les attentats des méchants , Les avaient exilés dans leurs maisons des champs , Ce qui restait d'illustres personnages ,
Édiles , consuls , dictateurs , Magistrats renommés , ou fiers triomphateurs ;
Sitôt que dans leurs paysages Les bos({uets paternels reprenaient leurs ombrages , Pe leur sainte union resserrant les liens , Qk^que jour renouait leurs graves entretiens.
aS LA CONVERSATION.
Là^ n'étaient point traités ces objets inutiles^ Ces petits intérêts , ces nouYcautés futiles , Qui des grandes cités composent les rumeurs ^ De la mode du jour le caprice fantasque , Ou les plis d'une toge, ou les plumes d'un casque.
Les bonnes lois , les bonnes mœurs , Le chemin du bonheur, la route de la gloire ; Les règles de la vie et de l'art oratoire;
Les grands tableau^ de la terre et des cieux ; Les droits des citoyens , la nature des dieux y '. La constante amitié , la tranquille vieillasse, GuciUant en paix les fruits de la sagesse .^ Voilà leurs enlreliens. C' De frivoles esprits Aux interlocuteurs ne donnaient point le prix. A Tuscule , à Tibur , aussi bien que dans Rome , De grands hommes toujom'S écoutaient un grand homme : C'étaient les Cicéron, les Caton , les Brutus. Les grands talents et les grandes vertus.
Tous oubliaient, dans leurs riants domaines ^ Et les ambitions et les pompes romaines ; £t, dans le fond d'un bois , sous l'abri d'un berceau^
Au bord paisible d'un ruissqau.
D'où leurs discours pesaient sur les destin&du monde y, ]p)ntr'eux se préparaient ^ dans une paix profonde^
Ces grands ëdits et ces puissantes lois Qui commandaient à Rome et maîtrbaient les rois.
ly Athènes', plus galanteet moins majestueuse,
L'habitude voluptueuse, Dans ce séjour des arts et de la liberté, A qai Rome , à regret, cédait son eber Virgile,
Donnait souvent à la beauté ,
Sur un auditoire docile,
Une plus douce autorité.
Sa grâce commandait à la foule attentive ;
Et sa douceur persuasive , Des plus mâles vertus et des plus hauts talents , Quelquefois , j'en conviens , arrêtait les élans ;
Mais plus souvent , d'une austère sagesse , Son tact , plus délicat , corrigeait la rudesse y Du génie j encor brut , polissait l'âpreté ; Des naturels hautains abaissait la fierté.
Tous , à ses lois soumettant leur audace , De leur brillant modèle ils admiraient la tcace ', Inspirés par l'amour , par le goût applaudis. Et discoureurs plus gais, novateurs moins hardis. Ce qu'ils perdaient enf orce, ils le gagnaient en grâce .
3o LA CONVERSATION,
Ainsi dans son salon ^ par les arts embelli ,
Ëncor brillante de jeunesse , Aspasîe assemblait ce que toute la Grèce
Avait de grand et de poli.
Sur ce terrain brillant de grâce et de richesse ,
Tons les fruits avaient leur saison ; Ia gravite sévère y suivait la vieillesse , Le calme Fâge mûr , l'audace la jeunesse.
Instruits , par la comparaison ^
De ce qui plait , de ce qui blesse , Tous devaient Tup à l'autre une heureuse soi^les&e
Le riant épicurien Y déridait Tapre stoïcien ;
Sous les yeux de l'enchanteresse, Pleins de grâce , à-la-fois , et de sévérité' , Le bon sens n'eût osé se montrer sans finesse,
L'illusion sans vérité ,
L'enthousiasme sans justesse ; Le bon exemple y formait le bon ton ; La critique sévère avait sa politesse ^
L'éloge sa délicatesse ;
C'était la fleur de la raison
fx la moisson de la sagesse.