‹ La conversation: poèmeChapitre 7 sur 17 · SOMMAIRE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE

DU PIŒMIER CHANT,

JlLxposition du sujet. lavocation du poète à sa Muse. Poitiait du nouvelliste. L'auteur tombé ; les intrigues du pai^rre et du théâtre. L'homme qui raconte ses procès et les affaires dont il est chargé \ l'érudit , qui rappelle les lois et les coutumes de l*anti^ quité ; Pesprit léger, qui raconte ce qu'il a lu dans la gazette. Comparaison de ces deux personnages. Conversation du dîner; conversation dans le salon. Portrait du bavard; ses efforts pour se faire écouter , son embarras lorsqu'il ne peut plus parler. Porti-ait du bavard voyageur. Le conteur minutieux. Le bel esprit bourgeois , qui débite à lui seul tout l'esprit du quartier. Le conteur qui se pique d'exactitude dans les détails , et qui s'embarrasse dans ses récits. Lcfâcheux interrogateur ; le questionneur qui interrage , non pour savoir , mais pour montrer ce qu'il sait. Le rieur ridicule ', l'homme ennuyé ; le farceur ou Jloquelaure bourgeois.

POEME

CHANT PREMIER

Ue l'art de converser , ce doux présent des cieux , J'étais impatient de peindre les délices ; ^ ^ Mais je dois , avant tout, présenter à vos yeux

Des dialogucurs ennuyeux

Les ridicules et les vices : '

Qui les connaît le plus > les eVite le miev^i*

Toi donc , qui cbantais les batailles , Forçais des camps; renversais des murailles ^

Muse , quitte le ton guerrier ,

Prends un accent plus familier ,

Une mine moins se'rieuse , £t ne sois plus qu'une aimable rieuse^

Causant au coin de ton foyer , Fais-Bous de nos travers des peintut'es ûàeled }

36 LA CONVERSATÎOiy.

Tu ne manques pas de modèles.

Dans ce salon y ayant la fin du jour , Combien d'originaux vont passer tour-à-tour ! ^

Dans nos sociétés les ennuyeux foisonnent ;

Ton crayon seul peut les rendre amusants :

Dédommage-nousdonc, par leurs poi*traits plaisants ;

De tout l'ennui que leurs discours nous donnent.

D'abord , dans le cercle banal , Arrive un couple nouvelliste : (^ L'un 9 triomphant et gai ; l'autre, confus et triste ; L'un d'eux voit tout en bien, l'autre voit tout en mal ; Dès long- temps il prévoit un armement fatal \ Dès long-temps le premier ministre D'un des princes les plus puissants y A fait jusques à lui , d'une ligue sinistre Parvenir les bruits menaçants.

De crainte de le compromettre , £n poche il a gardé sa lettre.

Déjà, par l'ordre des Césars, .

Le fier Hongrois , la Bohème , l'Autiiche , Se rassemblant de toutes parts ,

Pour marcher contre nous laissent leurs champs en friche.

Et des monts du Frioul, de^ gorges du Tirol ,

L'aigle rapiiiç a déjà pris sou yoL L'autre yoit tout enbeau : pou^ nous , m^ç^ campagne "Routes les forces d'^lemagne ; Sur la Moselle et sur le Rhin Impose un contingent à chaque souyerfôn ;

De toiles p^s , sur la terre et les opdes , Au secours de la France amènç les deux mondes ; Déjà sur le)^ëser nos foiM}.rçs ont gf onde; Déjà , de nos soldats , le I^ord est inondé ; Il fprme un#^ége , il livre une bataille ; Et , tandis qu'au miliçu des rangs les plus épais , Il frappe d'çstoc et de taille , Nous appreijLpns qu'on a signé 1^1 paix.

L' univers lui fait Ijanqi^ierOiUle - N'importe , il se remet en route ; Range ses bataillons , poursuit ses armements y

Ses naarches çt ses campements.

Mais tandis qu'à son gré , troubjant toute la terrc^ Son babil triomphant fait ployer sous nos coups L'aurore e^t le couchant, le Nord et l'Angleterre , De tous côtés l'ennui gagne , et c'est nous Qui payons les frais de 1^ guerre.

Après lui , quel mortel , l'air triste et consterné,

îa LA CONVERSATION. ,

Comme un criminel condamné Sortant de rinlerrogatoire , A son tour vient grossir le nombreux auditoire ? C'est , d'un drame nouveau , Fauteur infortuné j

Encor tout froissé de sa chute.

Il conte à quels complots sa pièce fut en butte ; De la réception l'effroyable tracas ; Des malveillàuts les intrigues affreuses; Des amoureux , des amoureuses , Pour les premiers emplois les terrifies débats ; Quelle épouvantable aventure Fit écbouer la pièce à la lecture ; Comment , malgré l'organe de Mole , Aux intrigants l'auteur fut immolé ; Par quelle puissante entremise A la correction la pièce fut admise.

Le jour enfin ^ le jour , où , si long-temps caché^ Sur tous les murs son nom futafiiché^ Dans une attention profonde Ont d'abord écouté les loges , le beau monde ; Bientôt de tous côtés les spectateurs ont fui : Les femmes ont donné le signal de l'ennui ;

Pour étouffer la cohue infernale , En vain de l'amitié l'impuissante cabale ^

CHANT L Sy

Avec des mains telles que des battoirs , Faisait , au loin , sonner la salie, Et les foyers et les couloirs.

Déjà les voix devenaient plus timides , Des vétérans , jusqu'alors intrépides, Le courage était ébranle' :

Les uns étaient trop lents, les autres trop rapides ; L'un avait mal compris , l'autre était mal soufflé; Désessarts même était sorti tout essoufflé.

Pourtant , de ses beaux vers , les connaisseurs avides

Voulaient aller jusqu'à la (in.

L'ordre e'tait revenu : la pièce était en train , Lorsque des bravos, plus perfides Que les ronflements des dormeurs Et les sifflets et les clameurs.

Prenant de l'amitié la trompeuse apparence , Mais dictés par la malveillance De quelque ennemi clandestin , Ont du malheureux drame achevé le destin.

Tout espoir s'est perdu , l'on a baissé la toile ^ Et l'auteurest parti maudissant son étoile.

Mais le public n'est pas au bout ; Malgré sa chute , il est encor debout ; \ On reviendra de la méprise :

^o LA COIÏVEftSÀtlON.

La scène a ses appels pour tm auteur tombé ; Et ^ si la pièce a d'abord succombe^

Il les attend à la reprise.

Il a raison : un drame, de nos {ours, Tombe souvent , mais rebondit toufours.

Pour exercer votre courage , Arrive un grave personnage , Qui^ chargé par e'tat des affaires d'autrui.

Revient dans les salons en reverser l'ennui.

A quatre heures de relevée Il vient, la séance levée, De terminer un grand procès De successions , d'héritages , De légitimes, de partages ,.

Aux tribunaux pendant après décès i Sur tous ces cas dès long-temps il s'exerce.

Mais , durant cette controverse , Pour éclairer son jugement , Plus d'une fois chaque partie adverse A l'audience est venue humblement Lui présenter plus d'un mémoire , Qu'il a fait lire , ou qu'il a lu.

Enfin , de ce procès il a toute la gloire ;.

chàNt Ï. 41

Et , p^r ses soins , le bon droit a vaincu.

On se croyait quille cle cette affaire ; Mais rien n'est éncor décide :

Sur cette importante matière , Il ranime vingt fois i auditoire encéàé ^ Sa mémoire vient à son aide :

Il la discute , il la juge , il la plaide ; Prend tantôt le ton grave et tantôt les éclats , Et ie fausset des jeunet avocats^ Examine le pétitoire ; De là revient au possessoire , Gte le tribunal , les juges , le ressort ; Dans le procès-verbal découvre plus d'un tort ;

Discute à fond l'avancement d^boirie ;

Maint plaidoyer succède à cette plaidoirie y

Et l'ennui seul met le salon d'accord.

Si l'entretien languit , ne soyez point en peine : De la maison voisine arrive un érudit , Qui, dans les murs de Sparte , et de Rome etd'Atbèna Sait tout ce qu'on a fait , et tout ce qu'on a dit^ ^ ^

Son érudition profonde Vous dit d'où sont partis tous les peuples du monde. Il sait par cœur les noms des pribces du sénat ,

4a LA CONVERSATION.

Tous les Romains promus au grand pontificat y Au rang d'édile^ au tribunat ; Qui , sur la scène, a pris le premier mastpie ; Qui, chez les Grecs porta le premier casque.

Du casque il passe au bonnet augurai , Au lituus pontifical ; Puis viennent les extraits des poudreux antiquaires , Les temples , les tombeaux , les urnes cinéraires; Pais il vous mène au mont Gapitolin, Au Quirinal^ à TEsquilin , Au temple de la Paix ^ au vaste Golisee; Gompte les chapiteaux de sa masse brisée ;.

Vous dit par quels heureux hasards Il vient de découvrir un vieux camp des Gcsars.. Las des antiquités et romaines et grecques , Des Latins , des Gaulois , çt^s Volsques et des Eques ,

J'arrive enfin , quoique un peu tard , A nos âieux , les Francs , à leurs premiers évêques. Menacé de subir les annales d'un czar, ^ D'un Soudan , ou d'un hospodar, Je maudis les bibliothèques , Et suis. près d'excuser Tipcendiaire Qmar.

Cet autre est moins pesant; mais, comme une coquette,

CHANT I. 4î

Son esprit , tous les jours , se met à sa toilette; Tous les jours reprenant son travail clandestin.

Par le secours de la gazette ,

Du journal , ou du bulletin , Avec qui , franc de port , son mérite s'achète ^ A son lever s'iostruisant en cachette \

Il compile , chaque matin , Quelque sentence ou quelque historiette; Puis j quand il a rassemblé son butin, De salon en salon , à quiconque l'approche , De son savoir d'emprunt il prodigue Tennui :

Dans ces jours de combat , ne craignez rien pour lui , D'avance il aiguisa tous les traits ^u'il décoche,

Et tout son esprit d'aujourd'hui

Était , en brouillon , dans sa poche.

Chez lui, rien de soudain^ de naïf, d'imprévu j Aucun des traits heureux que l'à-propos amène , Qu'inspire le moment , que dicte le hasard ; Il arrange son aii: , son discours , son regard : Ennuie avec méthode , et déplaît avec art ; Met son ame en parade et son esprit en scène ; D'un savoir compilé fait une montre vaine :

Nous dit ce que Ton s«it , nous rend ce qu'il a lu : J'aimerais mieux, centfois qu'il fût sot impromptu.

44 LA CONTÈftSATION.

Or , du pédant dont là docte arrogance Avec rinstruction nous prodigue IVnnui , Ou du fat recouvert d'un vernijs de science ^ Lequel doit obtenir de nous la préférence ?

Touis les deux, aux dépens d'àutniî , Font leur recette et leur dépense ; Mais l'un a Tétalage et l'autre Tabondànce^ L'un est ce fleuve Fastuëul Qui y dans ces conlpagnes clieVies y Le lehg des bois , à travers les prairies , Roulant pompeusement ses flots majestueux ^ Des eaux du ci'él , ou de sa propre source.

S'entretient dans sa longue coursé; L'autre ressemble à ce maigre ruisseau , Qui y tarissant àû sortir du berceau , Pour nourrir son eâu mensongère , Attend qu'un malbeureux cbeval y Toute la nuit tournant d'un pas égal , Lui porte le tribut d'une source étrangère , Soutient quelques instants sa course passagère;; Puis , laissant à sec son canal y Pour réparer sa ricbesse précaire , A besoin de nouveau que le triste animal , D'un pas laborieux recommençant sa roûdè ,

fcHANT ï. 45

Au gré d'an sceau qui monte et descend tour à tour, Remplisse le bassin d'où sori eau vagabonde Va baigner de nouveau les bosquets d'alentour , Et fait, en un instant , sa dépense d'un jour.

Quelquefois iheure de la table , A ces groupes bavards , semble un temps respectable > (^^dis-je? du babil Tincommode fracas ^R>us poursuit même à l'beure du repas.

Quelque temps, sourde aii bruit et lassé die là diète,

La preiùiëré faim est iiiuette ;

Mais bientôt lés vins et les mets Ont, avec la gaîté, réveillé les caquets ; Chacun vide , en jasant , sa mémoire et son verre ; L'im conte son cartel , et l'autre son procès , lin banquier ses calculs , un auteur ses succès ,

Ou Tinclémerice du parteri:e.

Dans le récit de ses projets , L'un bâtit son château , l'autre plante sa terre , Ou menace les cièui. de soii paratonnerre ^

Un papa gronde s^ marmot :

Tous , en faisant du bruit , pensent faire merveille * Les amants seuls chuchotent à l'oreille ,

Et s'entendent à demi-mot.

L'Amphitryon du lieu^ duriut ce cailletagc.

Dont le tumulte Tëtourdit ,

Se plaint tout bas (pie ce tapage Des convives distraits lui dérobe Thommage ,

Que le dîner se refroidit.

Le gourmand , à son tour , qui , suivant son usage , Très- sérieusement s'occupe de juger

Les vins , le service et la chère ,

Dans cette intéressante affaire

Gémit de se voir déranger :

« Hé , messieurs , dit-il en colère , » A la digestion le calme est nécessaire ,

» Et Ton ne s'entend pas manger. »

Enfin la scène change : on se lève, et la foule , ^« Les deux, battants ouverts , dans le salon s'écoule.

Là , se trouve un nombreux concours

D'originaux: qui, tous les jours ^ La tête vide et l'a me désœuvrée ,

Viennent autour de votre feu

Perdre à vos dépens leur soirée

Entre les caquets et le jeu.

Il faut bien passer en^evue Cette nouvelle et bruyante cohue.

^armi ces êtres différents

De goût , de mœurs , de naissance et de rangs , De loin y à son babil , je reconnais un bommc Dont le bruit m'assourdit , dont le fracas m'assomme. On connaît cet oiseau , dont la fable autrefois

Nous a peint l'étrange assemblage , * Dont chaque plume a ses yeux , son langage ; Qni , sur le haut des tours , sur le sommet des toits ,

Jour et nuit prolongeant ses veilles ,

Des grands , des peuples et des rois , Raconjte au monde entier la honte ou les merveilles } Dans qui tout voit , écoute , et raisonne à-la fois : Le babillard n'en a les yeux ni les oreilles , Mais il en à les langues et les voix.

A son approche menaçante Tout fuit : malheur à ceux qui tombent sous sa main :

De son bavardage inhumain , Les yeux ëtincelants et la bouche écumante^

Il vous harcèle , il vous tourmente.

Harassé^ fatigue', je succombe au sommeil, Et c'est lui que j'entends encore à mon réveil. En vain vous espériez échapper par la fuite : Inutiles secours ! Bientôt à votre suite ,

Pour vous atteindre , il a pris son essor :

Vous êtes déjà loin ; il vous harangue encor^

48 LA CONYE^ATION.

Fuyez : gardez qu'il ne vous voie ; Dans quelcpie abri voisin , quelqv.^ asUe e'cartç ^

En.foncez-vous : un bavard évite', Dès qu'il la ressaisit , ne lâche plys sa pf oie.

« A propos , j'avais puhUé, » Dit-il ; ce point ne fut discuté qu'à ];i^oitié; » Votre bonheur veujt que je m'en souvienpe; » Puisque jç vous retrouvai il faut que j'y reyîenne. » Il dit , reprend son ho];nme , et s'accrocban^ à lui , Lui paie, en l'assommant , l'arriéré de l'ennui. Rencontre-t-il des auditeurs revêcbes ?

Il part : dans le groupe voisin , Va chercher des oreilles fraîches Qui l'écoutent jusqu'à la fin.

Eh ! qu'^-t-il besoin qu'on l'ç'coute, Qu'on lui répojEide ? Jl a d'autres moyens pe prolonger sans vous ses enLrejtie^.

Se taire esjt tout ce qu'il redo.ute.

Jadis, quand de la scëijie il imagina l'a^t , Thespis , dit- on , cré^ le dialogii^ç ; Mais l'inventeur du mQi^ologue Fut probablement v» bavard , Qui^ d'un cercle las^é de son impeitiE^ejnce , Ayan^ usé la patience ,

Imagina de sç parlçr à part. .

Ce m.9ypn e^t eiicçre çn Fraii,çjP L^ ressojgi^ce du bal?illv4 7 Du cercle indulgent (jui récQ,ifte , Quand il a mis 1^ c,9P3tf^ce en 4erûutc , • Il p^rlç se^l : sop tour en revient plus sQuveixt ; Il parlç ^ s|ss t^b^eajuix , à la Kuiir^ille , au vçç^. N'allez p^ lui parler de ses biens, de ses terrçs , De ses amç^s et de ses. guerrçs , De sa lu^is.on , d,^ son loyer , De son poème et 4e s^on pl^doyçr :

Pour exercer s^ manie incur^lç Le prétexte le pljVis léger Lui suffit ; et le piisër^le Dont renuMJ ^çU;ie^t t^che en yaiçi d'aHégiçr

De son bahi,! le poids i^oléraUe , Craignant d'çntre,tçjttir , a\i lieu de T^rçger , Son bavardage inef or^e , Feint de comprendre et craint d'int^roger :

Tout esjt powr lyi dfmgçr, c^aintç, ou s^ijffrance. Si je B^rlç , r^^iff. au tourpi^ 4iji silen^.ç , Mais prêt à reiwj>uer le SI dje 3P9 d^cQMcs , Il trépigne d'ardew' , J feçut d'i^ypatie^qç ;

5o LA CONVERSATION.

Un récit détaillé dé procès ou d'amours j

Il sait combien , en racontant leurs rixes y Les plaideurs sont diffus , et les amants prolixes ; Mais à quel saint n'aura-t-il pas recours ?

Si , préludant à sa gloire future , L'écrivain à la mode , entre un dguble flambeau ^ Et son verre , et son^ucre , et sa carafe d'eau , . Dans son fauteuil chercbant une posture y £t tenant en main son rouleau y Vient, de son chef-d'œuvre nouveau, Aux assistants proposer la lecture.

Quels beaux moments va lui coûter Cette épouvantable aventure !

Une soirée entière on eût pu l'écouter !

Combien faut-il que son supplice dure?

Énorme est le cahier , et fine Técriture ^ Puis, de Fin-folio qu'il vient d'apercevoir, Le format menaçant aisément fait prévoir L'étemilé de la torture.

Long- temps , pour mieux sq faire voir, Et se sauver , s'il peut , d'une épreuve si durt, Parmi les auditeurs hésitant de s'asseoir.

Il parle, il tousse ; vaii» espoir , De^]à le cercle «otier a , par un doux murmure,

. CHANT I. 5k

Invité le lecteur qui se met en devoir j Déjà y pour secourir son oreille peu sûre ,

Orgon vers lui tourne son écoutoir.

Adieu son^ espérance et ses projets du soir.

Quel tourment est égal au tourment qu'il redoute ! Il venait pour parler : il faudra qu'il écoute.

Il n'y tient plus , et gagne son manoir ;

Mais se console en parlant sur la rpute.

Malheur à vous s'il revient sur ses pas !

Par hasard , ou par prévoyance.

Si quelquefois j'ai pris sur lui l'avance y De son rôle passif, pour finir l'embarras , Combien d'expédients n'imagine-t-il pas !

Exercé dans celte tactique , ,

Sur la morale ou sur la politique , S'il s'élève quelques débats , De crainte que' je ne m'explique , Et de voir ainsi reculer L'heureux moment, le moment de parler, A mes raisonnements il n'a point de réplique , Fait semblant de céder ; à l'interlocuteur Craint de laisser quelque prétexte , Et de doubler l'ennui du texte

5a LA COlkVEKSAtlON.

Par celui du commentateur ; Chaque phrasé lè tue; ét^ prodigué dés ^îeùùés ,

Il est toujours économe des iniennès ; Il ne demande ppint lés comment , les pourquoi : Les définitions lé font pâlir d'éflroi.

Si ma mémoire souffre, ou si ma langue hésité^

A mon aide il accourt bien vite ,

M'importune de ses secours ; Si quelque terme obscur en a brouille le cours , Lui-même il ëdaircit ma phrase embarrassée , Accélère les tours , diligente lés mots y

Vient au-devant de mes propos , Appelle la parole , accouché ta pensée ;

Et y pour sauver lé temps perdu ,

Par un habile stratagème , Me fournissant le mdt trop long-temps attendu , Se dëliyre de moi pour m'accabl^erliii-mêmé.

Enfin , voici venir un grand conteur ;

De ses projets , de ses affaires, De ses travaux guerriers , civils ou littéraires ,

Infatigable narrateur, D'avance minutant l'histoire qu'il prépare ,

Pour en venir à sa narration

fcÔÀNT i. si

Il n'atteAd ^lus qu'une irâhsitiôu Ridiculement plate ou folîémeht hiiaur'e.

Peu délicat sur leâ hidyeiis , QUet({uefois â nos etatrëtiéns Donnant toUt-à-*cbup une entorse, Sa brusque ihcutsioh eu écarfé l'objet, Et de plein saut il aririvè à Son fait.

D'autres fois , ptëtérant là finesse à là force , Pour placer son récit , par lui seul attendu ,

L'oreille au guet , l'esprit ïèûàu , Et du discours qui toulè observant cbaquè phase , Long-temps prêt à saisir le rapide à-pro^os ,

Il tourne autour dé cliaque pbrase , Tâte tous les sujets, et guetté tous les inbts : Heureux , s'il peut Kâtfer l'occasloii tardive ! A-t-il péï*du , par un fâcheux écart , La transition fugitive ?

Dans sa tytanilie attentive , L'imperturbable babillard , Occupé de tenir Votre oreille captivé , Au premier incident se rattache avec art , S'en fait un texte, et se jette au hasard Dans son récit. Malheur à qui l'écoute !

S de Rome ou de Naple on a nommé la iroutè ,

II connaît ces pays : lui-même sur les lieux £a dessina les monuments pompeux ; La collection en est prête ; Rome n'est plus dans Rome , elle est toute en sa tête.

Avec raison tout bavard nous fait peur ; Mais quel fléau pareil au bavard voyageur !

Pour nous endoctriner^ empressé de s'instruire , Gros de ce qu'il a vu , gros de ce qu'il ouit dire j Sa plus douce espérance est de le repéter ; Il va pour voir , revient pour raconter , Et raconte pour qu'on l'admire.

Mais j pour arriver à son but , Il a besoin d'un honnête début.

La philantropie , à la mode , Lui fournit un moyen séduisant et commode :

a Messieurs , dit-il , je vous l'avais promis , D J'ai voyagé pour moi , pour mes amis : ^ » Jouir tout seul est un plaisir barbare » Que je m'iixterdis constamment ; » Car je bab presque également » La richesse égoïste et la science avar^.

i> Que font pour nous les oreilles , les yeux » D'un voyageur silencieux , » Qui y dans sa mémoire discrète ,

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