LA CRITIQUE CATHOLIQUE LÉON AUBINEAU — L'ABBÉ GORINI
Si beau que soit le spectacle d’une haute intelligence s’inclinant devant les mystères du surnaturel, il en est un autre non moins remarquable aux yeux de quiconque a sondé, au delà de l’orgueil humain, le fond de la vanité littéraire. Dans la conversion d’Augustin Thierry, ce ne fut pas seulement le penseur qui revint au catholicisme, mais l’auteur.
Rien ne coûte plus à un écrivain que de se corriger conformément aux vues d'autrui; à plus forte raison tout sacrifice est-il pénible, qui confine à un véritable désaveu. Renoncement à des théories longtemps caressées, abandon d'idées neuves ou empruntées, mais rendues originales par la forme et appropriées par l'adoption, ces retours en arrière supposent un courage peu fréquent chez les gens de lettres. Depuis les protestations obstinées des plus anciens hérétiques jusqu'aux révoltes les plus récentes contre les décisions de l’Zndex, la liste serait longue des manques de subordination ou des refus d’obéissance; plus courte celle des respectueuses déférences et des filiales soumissions. Même en partant des #etractationes de saint Augustin, les ouvrages erronés ou dangereux qui ont été retouchés et amendés par la main de l’auteur, avec la sévérité d’un juge et la plume d’un censeur!, se pourraient compter aisément.
Augustin Thierry ne tomba jamais dans ce travers. Trop poète pour ne pas sentir la valeur des mots, il passait et repassait la lime, à chaque nouvelle édition de ses œuvres, sur ces mêmes pages si lentement élaborées qu'on les aurait crues
1. « Cum quädam judiciarià severitate et velut censorio stylo. » Divi Augustini Retractationes. Prologus.
définitives. Michelet, emporté par la fougue de son lyrisme, n’écrivait que de premier jet ; il eût pensé se déshonorer en revoyant, aux heures de froide réflexion, ces tirades imagées et violentes qui avaient jailli comme une lave de son cerveau en ébullition !. D’un romantisme moins hardi et d’un goût plus sûr, ami de l'élégance autant que de la couleur, et presque voisin des classiques par la pureté transparente de son style, Thierry se complaisait à polir ce qu’il avait ciselé. En 1827, il réunit pour la première fois, en y adjoignant quinze autres, ses dix Lettres sur l’histoire de France publiées dès 1820 dans le Courrier francais. La reproduction est presque textuelle et il s’en excuse; une note signale ce qui après ce laps de sept ans est devenu anachronisme. L'année suivante, paraît une seconde édition. Cette fois, 1l a fait de nombreux changements ; les dix lettres plus anciennes sont «en partie remplacées, en partie retravaillées pour le fond et pour la forme ». C’est lui qui en prévient dans la préface de son ouvrage « tant de fois remanié »; 1l ne détaille pas les corrections et additions, laissant au lecteur d’en juger l’à-propos. On sent pourtant qu’il serait heureux de les faire valoir à loisir, s’il n'avait à se défendre sur un point fort controversé où l’usage a prévalu contre lui : l'orthographe teutonique des noms francs?. Son Tiers-État et surtout sa Conquête de l’Angleterre témoignent encore de la même inquiète et permanente sollicitude.
Il met quinze mois à revoir, déjà aveugle et souffrant, les deux premières éditions de la Conquête. En tête de la troisième, parue en 1830, il avertit le public qu’il a exercé envers lui-même « toutes les sévérités de la critique », et il raconte avec complaisance ce long et laborieux examen.
4. « Universitaire, Michelet a brülé la grammaire de l'Université pour s’enivrer du vin pur de Saint-Simon, ce grand écrivain sans grammaire. // ne se retouchait pas, tant il avait peur d’éteindre les flammes de sa phrase. » Histoire du quarante et unième fauteuil, p. 296.
2. Non seulement l’usage, mais le progrès de la philologie. V. dans la Revue des questions historiques, 1872, pp. 91-120, le bienveillant article de M. H. d’Arbois de Jubainville : Augustin Thierry et les noms propres francs. L'auteur appelle de tous ses vœux une édition critique de celui qu'il proclame « un des grands écrivains de notre siècle ».
J'ai soumis à une revision lente et consciencieuse l’ensemble et les détails, la composition et le style. J’ai souvent ajouté, souvent retranché, et fait de nombreuses corrections, soit pour donner plus de relief
-aux circonstances du récit, soit pour rendre le langage plus net et plus
coulant. Je me flatte d'avoir fait disparaître complètement ce qui tenait à des préoccupations de jeunesse, ce qu’il y avait dans certains passages d’un peu hasardé quant aux vues, ou d’un peu acerbe quant à l'expression !.
Cette attention scrupuleuse à revenir sans trève sur ses ébauches primitives pour les perfectionner indéfiniment, apparaissait dès lors aux yeux clairvoyants comme une tournure de son esprit et un penchant de son caractère. Le plus grand artisan de style de cette époque ne s’y trompa point. L'année suivante (1831), Chateaubriand, réfugié de la politique dans les livres, appréciait en tête de ses Études historiques la moderne école de la France. Il estima « excellentes » les Lettres sur l’histoire de France, et, arrivé à la Conquête, il porta cette sentence terminée par un oracle :
M. Thierry, comme tous les hommes doués de conscience, d’un
talent vrai et progressif, a corrigé ce qui lui a paru douteux dans les
premières éditions de sa belle et savante Histoire... Quelques-unes de ses opinions se sont modifiées ; l'expérience est venue reviser des jugeménts un peu absolus. On ne sauroit trop déplorer l'excès de travail qui à privé M. Thierry de la vue. Espérons qu’il dictera longtemps à ses amis, pour ses admirateurs {au nombre desquels je demande la première place), les pages de nos annales : l’histoire aura son Homère comme la poésie ?.
Ce que lui avaient coûté pourtant ses premiers essais, nul ne le croirait, si lui-même, et du même ton qu'il nous a décrit l'espèce d’extase qui l’absorbait durant les heures de recherches et de découvertes, ne nous avait fait l’humble ou coquette confidence de sa peine à rédiger. Nos barbouilleurs de métier, qui alignent quotidiennement à la page du noir sur du blanc, souriraient de dédain en entendant ce maitre d'autrefois parler de son àpre labeur, des épines et des découragements de sa route, deses fatigues et de ses mécomptes « dans cette opération de l’esprit, où le calcul domine, et par