Avertissement pour la troisième édition
2. Chateaubriand, Œuvres complètes. Paris, 1860, t, IX, p. 52,
laquelle on tâche de rendre clair aux yeux d'autrui ce qu’on a vu clairement soi-même » ; ils hausseraient les épaules de pitié, devant des aveux tels que ceux-ci :
La difficulté de trouver une forme idéale, pour l'ouvrage éclos . dans ma pensée, était d'autant plus grande que je me refusais, de propos délibéré, le secours que prête d'ordinaire limitation d’un modèle. Souvent, après de longs efforts et des ratures sans nombre, j'avais recours à ma dernière ressource, la radiation totale. J'essayais, non sans de nouvelles peines, d’autres combinaisons ; je faisais et je défaisais sans cesse : c'était l'ouvrage de Pénélope; mais, grâce à une volonté inébranlable et à dix heures de travail chaque jour, cet ouvrage ne laissait pas d'avancer".
Ces débris mêmes de ses productions successives, ces ornements modelés avec un art si patient et restés sans emploi, s’il les enlève de l’édifice, il ne les écarte pas trop loin, se garde encore plus de les détruire. Il les tient en réserve, sous la main. Puis, un beau jour, — comme, dans la restauration d’une cathédrale gothique ou d’un château féodal, l’architecte recueille les fragments mutilés des vieilles sculptures, avec les maquettes en plâtre des nouveaux motifs pour en faire un minuscule musée historique, — ainsi Augustin Thierry rassemble pieusement ses propres reliques, les classe, les complète, les relie entre elles par époques et par genres. Cette galerie rétrospective de ses œuvres inachevées ou transformées, il lui a donné un nom : Dix ans d'études historiques. On y rencontre des comptes rendus de livres et de cours, des à-propos oubliés, des actualités défraîchies, des fleurs fanées ou mortes, rien d’intéressant en soi, sinon la pensée inspiratrice et ce tableau exact de la genèse d'un écrivain de race, né poète et devenu historien.
Un conservateur de musée national ou un administrateur de bibliothèque, tout entier au soin pacifique et au remaniement de ses collections, recevant, lors des barricades de 1848 ou du dernier siège de Paris, au milieu de ses toiles ou de ses livres, quelques balles d’insurgés ou bien une bombe allemande, n'aurait éprouvé de surprise ni plus vive ni plus désagréable que celle de M. Augustin Thierry, mem-
1. Dix ans d'études historiques, Préface. Ed. 1859, in-8, pp. 308, sggq.
bre de l'Institut et lauréat perpétuel du prix Gobert depuis 1840, le jour de l’année 1851 où tomba chez lui un. ouvrage
‘intitulé : M. Augustin Thierry. Critique générale et réfuta-
tion, par M. Léon Aubineau. Ce petit volume in-18 ouvrait une série de publications destinées à former, sous la direction de Louis Veuillot, la Bibliothèque nouvelle. l’auteur, jeune encore et peu connu, s’excusait de s’attaquer à l’un des maîtres les plus populaires et les plus considérés de la science d'alors ; il rappelait les circonstances heureuses au milieu desquelles le talent de M. Thierry s’était produit, « talent assez souple, assez délié et assez fort pour procurer un succès de vogue à d’arides travaux de critique et à un grand ouvrage qui n’intéressait qu'indirectement notre histoire nationale » ; — les dix ou douze éditions successives de la Conquête de l'Angleterre expliquent cette phrase. Enfin il mentionnait les hommages rendus par nos Académies à celui qui tenait, aux yeux du public, la palme de l’éloquence historique !.
Science solide et de bon aloi, mérite littéraire incontesté, perfection de la forme obtenue au prix de retouches continues, le critique ne niait aucun de ces titres et protestait ne pas discuter la valeur de ces travaux.
A Dieu ne plaise surtout, ajoutait-il, que nous cherchions à diminuer l'estime qu’on doit faire du courage et de l’énergie morale que les derniers volumes indiquent chez leur auteur. Au milieu des chagrins de la vieillesse anticipée dont l’a depuis si longtemps frappé la Providence, il a su conserver la vivacité des affections de ses jeunes années. Ses infirmités, unies à un travail persévérant, revêtent quelque chose de si triste et de si respectable qu’on hésite à troubler le concert d’éloges auquel est habitué M. Thierry*.
M. Aubineau assure encore qu'il serait heureux de ne pas avoir à réfuter les illusions périlleuses de ce noble adversaire, et que, volontiers, il laisserait à d’autres le soin de combattre ses enseignements ; il craint dirriler son esprit plutôt que de convertir son âme.
4. Aubineau, M. Augustin Thierry. Son système historique et ses erreurs,