EXTRAIT DU DISCOURS DE M. HENRI WALLON
SÉNATEUR, SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES
LU PAR M. DE ROZIÈRE, SÉNATEUR, MEMBRE DE LA MÊME ACADÉMIE A L'INAUGURATION DU BUSTE D'AUGUSTIN THIERRY, A BLOIS LE 10 NOVEMBRE 1895
Un coup de foudre troubla ces paisibles réunions : la révolution de 1848, qui ne surprit personne plus que ceux qui l'avaient préparée. Autant il (Augustin Thierry) avait applaudi à la révolution de Juillet, autant 1l s’affligeait d’une catastrophe { c'était son mot) qui lui semblait être la fin de tout gouvernement raisonnable. On était à un tournant de l'histoire, au delà duquel il ne voyait rien que d’obscur et de menaçant. La révolution s’éten-
dant à l'Italie, il ne se crut même plus assuré de l’asile que la célèbre princesse : lui avait offert dans son domaine. Il s’établit dans une maison voisine, où son salon resta ouvert ; mais au cours de ces longues journées, plongé dans ses méditations, 1l voulut se mettre en règle avec lui-même, et comme historien et comme homme. Déjà à plusieurs reprises 1l avait remanié ses écrits. Se méfiant des passions qui les avaient inspirés à ses débuts, il n'avait pas craint d’en retrancher les traits les plus vifs, ceux qui lui avaient valu le plus de succès, se jugeant dans sa maturité d’érudit, et sacrifiant tout à ce qui lui paraissait être la vérité simple et pure. Après cela, il voulut faire encore une revision générale de ses œuvres, n’y laissant rien que sa conscience, éclairée par l’étude, ne pût avouer. Il avait retiré de l’histoire un haut enseignement pour lui-même. Que de violences, que d’intri= gues, que de révolutions! Et pourquoi? Il trouvait d’ailleurs dans l’histoire un fait dominant : la Religion. Il y voyait une religion, datant des origines de l'humanité, gardée au sein d’un petit peuple, dans un coin de la terre, jusqu’au jour où elle s’épanouit en Jésus-Christ et couvrit le monde. Il voulut revenir aux notions qu’il en avait reçues dans son enfance. De son retour au catholicisme il y a un irrécusable témoin, qu'on appellera si l’on veut un complice : un membre de l’Académie francaise, ancien élève de l'École normale comme lui, sous-diacre alors, aujourd'hui évêque d'Autun. Et ses sentiments religieux ne se renfermaient pas dans son intérieur. Je n’oublierai jamais avec quel accent 1l citait un jour dans son salon, à propos de l'instabilité des choses humaines, ces paroles du Psalmiste, parlant du Créateur de la terre et des cieux :
Ipsi peribunt ; tu autem permanes. Et omnes sicut vestimentum veterascent ; et sicut opertorium mutabis eos et mutabuntur. — Tu autem idem ipse es, et anni tui non deficient ?.
— Comme c’est beau! s’écriait-1l, et 1l répétait :
Et sicut opertorium mutabis eos et mutabuntur. Tu autem idem ipse es, et anni tui non deficient.