A. GRATRY, J
Prêtre de l’Oratoire de l’Immaculée-Conception.
P. S.— Je viens d'apprendre, avec une vive émotion de re- 4 connaissance, que M. Augustin Thierry a légué sa bibliothèque aux prêtres de l’Oratoire. Il veut qu'une somme de 1000 francs soit jointe à ce legs pour compléter les ouvrages dépareillés. Cette nouvelle m'est donnée dans les termes les plus gracieux | par M. Amédée Thierry.
(Extrait du Correspondant, 25 juin 1856.)
A PROPOS DE LA MORT ET DES FUNÉRAILLES DE M. ERNEST RENAN SOUVENIRS ET IMPRESSIONS PAR M” PERRAUD, ÉVÊQUE D'AUTUN, MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANCAISE. — 2e ÉDITION, PARIS, 1893, p. 13 sgg.
À l’époque où j'ai connu Augustin Thierry, en 1854, il y avait déjà plusieurs années qu’il était atteint d’une cécité complète et d'une paralysie partielle, qui lui rendait impossible presque tout mouvement sans avoir porté la moindre atteinte à la prodigieuse
activité de son esprit. L'auteur de la Conquête de l’Angleterre par les Normands et des Récits mérovingiens était alors appliqué au plus noble travail dont se puisse acquitter un loyal serviteur de la vérité. Il avait entrepris une revision totale de ses œuvres, afin d’en faire disparaître un certain nombre d’attaques contre la foi chrétienne et contre l’Église catholique, auxquelles l’avaient en-
traîné des préjugés rationalistes et l'influence du protestantisme
qu’il avait subie pendant un assez long séjour à Genève.
Il me disait un jour : « Jai jugé l'Église catholique comme quelqu'un qui, pour apprécier la valeur artistique des vitraux d’une cathédrale, se bornerait à les examiner par le dehors. On ne peut se rendre un compte exact des œuvres de ce genre, que si l’on entre dans le monument et si l’on regarde directement de face les verrières qui le décorent. Il faut agir de même à l'égard de l’Église catholique. Pour la bien juger, il faut y entrer et la voir par le dedans. »
Augustin Thierry a fait comme il l’avait dit. Avant de quitter ce monde, il est entré dans l’Église catholique. « Je veux avoir, me disait-il encore, la foi des simples. Je ne suis pas un philosophe, je suis un historien. Je ne cherche pas à approfondir la métaphysique du christianisme, elle me dépasse. Je prends l'Église comme un fait qui s'impose à mon attention et que je ne saurais n1 éliminer, ni éluder. D’autre part, si j'essaie d’expliquer par des raisons humaines l'existence de ce fait et ses conséquences de toute sorte sur la marche de l’histoire, jy échoue invinciblement. Les raisons humaines sont hors de toute proportion avec l’établissement de la religion chrétienne dans le monde et sa propagation par l'Église. Donc... »
Voilà par quels motifs solides, péremptoires, vraiment scientifiques, l’illustre historien justifiait, soit à lui-même, soit aux autres, son très humble et sincère retour à la foi de son baptême !.
Pendant les deux dernières années de sa vie, il donna de ses sentiments religieux une démonstration qui, je l’ai su, ne causa pas une médiocre surprise à ses vieux amis et contemporains, Sainte-Beuve, Mignet, Henri Martin, et probablement aussi aux
4. Bien qu'atténué dans sa portée et dans ses conséquences, le fait de la conversion d'Augustin Thierry à la foi chrétienne a été reconnu par M. Renan dans l’article qu’il a consacré à la mémoire de son prédécesseur à l’Institut. (Essais de morale et de critique, pp. 135 et 136.)
jeunes, comme Renan, qui allait souvent à cette époque visiter Augustin Thierry. |
Iei encore, je n’ai qu’à évoquer mes souvenirs pour mettre en relief le contraste d'opposition que j'ai déjà signalé plus haut entre ces deux princes de la science.
Voici en quels termes, il y a tout au plus deux ou trois ans, s’exprimait, au sujet de la messe, M. Renan, qui l'avait servie tant de fois lui-même à ses anciens maîtres et directeurs de Tréguier et de Saint-Sulpice. À propos d’un crime récent, on lui avait demandé ce qu'il y aurait à faire pour moraliser la jeunesse. Il répondit : « Je regrette qu’on néglige d'inculquer aux jeunes gens tout sentiment religieux. » Puis, aussitôt 1l ajouta : « Je sais bien qu’on ne peut pas leur demander d’aller à la messe, ils y entendraient des inepties et des misères!. »
En regard de ce jugement sommaire et dédaigneux porté sur le sacrifice auguste que nous considérons comme l’abrégé et le centre de toute la religion, je vais mettre, non pas une parole isolée d'Augustin Thierry, mais une série d’actes qui se sont soutenus sans interruption durant les deux dernières années de sa vie, à partir du moment où 1l avait manifesté sa ferme résolution d’appartenir à l'Église catholique.
Dans l'été de 1854, peu de temps après mon ordination au sous-diaconat, Augustin Thierry, qui demeurait à peu de distance de l’Oratoire, avait prié mes supérieurs, les PP. Pététot et Gratry, de lui envoyer un de nous, chaque dimanche, afin de lui faire « une lecture religieuse ». A titre d’ancien élève de l'École normale et d’agrégé d'histoire, j'avais été député à cette honorable et charitable mission.
Je m'étais imaginé que l’illustre aveugle m’exprimerait le désir d'entendre successivement des pages choisies de notre littérature sacrée, peut-être certains épisodes des récits bibliques, — ou bien des chefs-d’œuvre oratoires de Bossuet, de Bourdaloue, de Massillon, du P. Lacordaire, — que sais-je?
Dans notre première entrevue et après l’échange des politesses et salutations d'usage, Augustin Thierry me dit : « Monsieur l'abbé, veuillez me lire les prières de l’ordinaire de la Messe », ce que je fis aussitôt, en commençant par le psaume /ntroibo,
1. Cité par M. Jean Honcey. (Réveil de l’idée religieuse, p. 17.)
pour aller sans interruption jusqu'au Verbum caro factum est de l'évangile de saint Jean.
Ce fut la même chose tous les autres dimanches, et cela, jusqu'au mois de mai 1856, époque à laquelle une nouvelle attaque d’apoplexie et de paralysie détermina la mort d’Augustin Thierry.
Je n’oublierai jamais de quelle façon il se disposait à entendre cette lecture. Il se faisait habiller comme s’il avait dû aller en ville. Il avait même soin, en signe de respect, d’avoir les mains gantées. Je lisais lentement, dans la langue même de l'Église, ces prières liturgiques qualifiées par M. Renan « d’inepties et de misères ». Elles arrachaient parfois à mon auditeur, et comme maloré lui, des cris d'admiration : « Que c’est beau! disait-il à demi-voix; que c’est grand ! que c’est profond ! » Puis, quand je m'étais acquitté de mon office, 1l m'exprimait sa reconnaissance dans les termes les plus émus et les plus délicats.
Un certain dimanche, ma soutane avait été aperçue par un de ses amis qui avait dû attendre dans le salon voisin que j’eusse achevé la lecture de ce latin d'église. Je sus depuis que le visiteur avait exprimé son étonnement. Sans aucun respect humain, Augustin Thierry répondit : « Oui, mon ami, on vient me lire les prières de la messe : et sans ma paralysie qui me cloue sur ce fauteuil et m'empêche absolument de sortir, j'irais l’entendre. »