REVOLUTIONS DANS LA LANGUE KOETIQUB
Ex fructibus eorum cognoscetis eos.
{Evang, sec.S. Matth.,c.7, v.30.)
Je rends grâces au profond écrivain qui a bien voulu enrichir la jeune littérature en publiant la vie, les poésies et les pensées qui ont paru sous le nom de Joseph Delorme , mon frère ; il s'est acquitté de cette tâche avec un admirable talent. Il est vrai qu'il avait à sa disposition le journal où sont con-
4 a LA COMTEIISION
signées les principales circonstances de la vie du pauvre Joseph ; mais il a eu besoin d'une patiente et romantique sagacité ce pour suivre , » avec une curiosité mêlée d'émotion, les y> épanchements de chaque jour., dans les- » quels s'en allait obscurément une sensibi- » lité si vive et si tendre j et pour ne pas* y> laisser périr tout -à- fait ces soupirs de dé- )) couragement , ces cris de détresse , qui y> étaient devenus des chants de poète ; ces »' consolations pleines de larmes qui s'étaient » passées dans la solitude entre la Muse et » lui (i) . » Je ne saurais cependant m'empêcher de faire ici une observation. Mon frère , qui aurait applaudi avec enthousiasme à cette sensibilité qui s'en va obscurément dans les épanchements de chaque jour, se serait révolté contre la Muse (2) ; il avait une répugnance ex-
(i) Vie de Jos^h Delornae.
(2) Je dois relever ici une erreur, légère à la vérité, mais qui ne doit pas se trouver dans un ouvrage où l'exactitude est poussée jusqu'au scrupule. Ce n^esi
d'un romantique. 43
trême pour l'ancienne mythologie, qu'il voulait à toute force remplacer par les djinneç , les gnomes , les salamandreâ , les farfadets , les revenants , les sorcières, et les exécnteursf des hautes oeuvres. Je me rappelle qu'un jour, causant avec lui de ses inspirations poétiques , je me servis par inadvertance du mot de Parnasse : la sensibilité de mon frère fut excitée par cette expression justeme^t proscrite.; et , laissant tomber la plume de corbeau qu'il tenait mélancoliquement entre ses doigts, il me prit la main, et me dit avec émotion :
(c Jacques , je t'en supplie , si tu m'aimes , ); ne te sers jamais devant moi de ces exprès-' )) sions mythologiques ! Parle-moi de la Grè- » ve , des cimetières , des vieilles églises , des
pas contre la Muse > mais contre les Muses , que se révoltent les adeptes de la nouvelle école. Au reste , cette distraction échappée à. Jacques Delorme est là seule dont il se soit rendu coupable.
( Note de Véditeur. )
» tours crénelées , des pointes de rochers?
» C'est là que^ doivent s'inspirer les poètes » qu'un goût invincible pour la rêverie , » et d'ordinaire une douloureuse conformité » d'existeçce, intéressent aux peines de cœur )) harmonieusement déplorées» »
Je lui donnai ma parole d'honneur que cela ne m'arriverait plus. Alors , je vis , pour me servir de son langage , je vis ce comme » l'ombre d'un §ourire glisser mystérieuse y> ment sur ses lèvres rouges , et une étin- » celle bleue jaillir de ses petits yeux; sa say> tisfaction intérieure se reflétait dans ce y> miroir vivant des affections humaines ; il » reprit sa plume avec vivacité, et la fit y> voyager de nouveau sur des pages empreiny> tes de tristesse. »
Mais, tout en remerciant le sublime historien de Joseph , j'ai deux reproches à lui faire : le premier, c'est d'avoir caché au public que Joseph avait un frère qui lui a rendu de grands services , en assistant à sa vie tout intérieure , dont il surveillait les crises avec
dW romantique, 45
sollicitude. Le second reproche est plus grave : conçoit-on que ce cruel éditeur ait tué mon frère d'une phthisie pulmonaire, compliquée d'une affection àe coeur , tandis qu'il a joui constamment de la meilleure santé du monde : je parle de la santé physique. Il était encore au bal trois semaines après sa mort : car Joseph aime beaucoup à se trouver
Parmi les chants , les jeux , les rires babillards (i).
Il faut donc bien se garder de prendre à la lettre cette phthisie pulmonaire , compliquée d'une affection de cœur, qu'il n'a jamais éprouvée qu'en imagination. Mais, me dirat-on. ce frère n'est donc pas mort ? On croirait peut-être qu'il est facile de répondre à cette question. S'il s'agissait d'un homnie tel qu'on en voit partout j d'un de ces personnages antipoétiques qui s'adonnent à des pro-
i^ïi
(i) Poésies de Joseph Delorme.
fesBions vulgaires , tels qu'un banquier , un juge y un avocat , un capitaine de gendarmerie, un rentier de la Place Royale ; de ces gens qui vivent bourgeoisement , et meurent , sans métaphore, d'une attaque d'apoplexie ou d'une consultation de médecins, la réponse ne coûterait qu'un oui ou un non. Il en est autrement pour les poètes romantiques : un homme de cette trempe sait qu'il mourra demain, ce soir peut-être ; mais en attendant il se fait porter, à midi , au soleil , sur le banc tapissé de chèvrefeuilles, ou sous un pommier en fleurs. Par exemple , s'il faut en croire son historien , ce Joseph ne vivait plus que de )) chaleur et de soleil , d'effets de lumière au )) soir , sur les nuages groupés au couchant , » et des mille aspects d'un vert feuillage clair- » semé dans un horizon bleu. Plusieurs amis » que le ciel lui envoya vers cette époque , ay> mis simples et bons , cultivant les arts avec » honneur, et quelques uns avec gloire , l'arraï) chèrent souvent à une solitude qui lui était 3) mauvaise; et ^ par on admirable instinct, y> familier aux nobles âmes , le consolèrent » sans presque savoir qu'il souffrait. Joseph
d'un romantique. 47
y> ne mourait pas moins à chaque instant , at- )) teint d'une plaie incurable ; mais il mou- » rait plus doucement ^ et il j avait des }) chants aux abords de la tombe ; la rai- » son morte rôdait autour de lui comtne un )) fantôme , et l'accompagnait à l'abjme y » qu'elle éclaitait de lueurs sombres (i).o>
Tout cela veut dire que Joseph était tombé dans une espèce de folie qui lui faisait croire , de temps à autre , qu^l était mort et enterré. Mais il ressuscitait bientôt ; et , au lieu d'être porté au bal des sorciers , par quelque vilain squelette , il se promenait tranquillement sur le boulevart Poissonnière , en attendant l'heure de l'Opéra.
ïl ne faut pas croire non plus qu'il vécût entièrement de rayonsdu soleil, du clair de la lune, et des aspects d'un vert feuillage sur un horizon bleu. Je dirai , pour rendre hom-
(i) Vie de Joseph Delorme.
mage à la vérité , que Joseph aiine à bien dîner , et qu'il digère presque aussi bien qu'un martyr de la congrégation.
Sa folie consistait à se transporter, sur les ailes de son imagination , dans ce qu'il nommait a le monde poétique. y> Il savait lui-même qu'il était en démence ; mais, comme le fou dii Pirée , il aimait sa douce folie. Je vais en donner une preuve certaine dans le dizain suivant , intitulé le Vœu ,. qu'il n'a jamais désavoué.
Le Voeu.
Pour trois ans seulement, oh! que je puisse avoir Sur ma table un lait pur, dans mon lit un œil noir; Tout le jour du loisir; rêver avec des larmes ; Vers midi me coucher à Tombre des grands charmes; Voir la vigne courir sur mon toit ardoisé.
Et mon vallon riant sous le coteau boisé; Chaque soir m'endormir en ma douce folie ^ Comme l'heureux ruisseau qui dans mon pré s'oublie ; Ne rien vouloir de plus , ne pas me souvenir ; Vivre à m^e sentir vivre!.., et la mort peut venir!
Quelques personnes s'étonneront que Jo-
dVn romantique. 4g
seph ne veuille avoir dans soa lit qà!un œil noir. Il faut que j'explique celte bizarrerie dans l'intérêt des personnes qui ne sont pas familiarisées avec la nouvelle langue poétique. Lorsque Joseph m'eut récité ces vers , qui, je le répète, sont bien de. lui (i), et pour lesquels U avait une prédilection particulière , je lui dis que je ne comprenais pas suflisamment ce qu'il entendait par cet œil noir couché dans son lit :
ce Tant mieux , me répQndit>il : c'est là le triomphe de la jeune littérature. Vous autres qui ne parlez que pour être compris , vous auriez dit tout simplement : Une belle fille aux yeux noirs. Voyei le beau mérite ! quelle difficulté y a-t-il à cela ? Parlezmoi des poètes de l'époque : ils prennent , quand ils en ont besoin, la plus petite partie
(i) Ceci demande une explication, dont Timportance se fera sentir plus tard. Joseph n'avouait que deux ou trois pièces, de vers , qui sont peut-être les plus médiocres du recueil qui porte son nom : cela prouve du moins sa modestie.
( Noie de Jacques Dehrme. ) I*. 4
5o li A CONy ERSION
cVune chose pour le tout : c'est la synecdoche rotnatitique. Il siiffit de ne pas oublier la couleur de l'objet* Ainsi , au lieu d'un oeil noir, j'aurais pu mettre dans mon lit une oreille rouge , ou une main blanche ; mais j'avais besoin pour ma rime d'un œil noir :
c'est là le motif dé ma préférence, car , au fond , j'aimerais autant un œil bleu. »
Puisque j'en suis aux figures de rhétorique, je dois ajouter que les génies modernes aiment singulièrement un trope que nos professeuts de belles- lettres nous conseillent d'éviter avec grand soin. Ainsi, dans une pièce de viers adressée à l'un de ses amis , Joseph se trouve au milieu d'une valse générale , et s'écrie :
Moi je valsais aussi ce soir-là , bienheoreax ! Entourant ma beauté de mon bras amoureux ^ Sa main sur mon épaule , et dans ma main sa taille; Ses beaux seins suspendus à mon cœur, qui tressaille, Comme à l'arbre ses fruits (i).
Lorsque Joseph mé lut ces vers , je me
(i) Poésies de Joseph Deldrme.
d'un romantique. 5i
permis avec beaucoup d^ réserve de lui faire observer qu'il était difficile que les beaux seins de sa beauté Aissent suspendus à son cœur , comme des pommes à un pommier ; il me répondit en souriant :
ce C'est que tu n'as pas le sentiment de la poésie: je suis fâché de te le dire; mais c'est la vérité. Tu penses toujours à ces vieilles règles dont nous avons secoué la domination.
Je t'apprendrai que cette image est ee que nous nommons la grande hyperbole. Nous nous en ^rvons beaucoup, parce que soa effet est infiailliblement d'exciter une vive surprise. Ce que nous redoutons le plus y c'est d'écrire comme les autres ; ce ae serait pas la peine de faire une révolution dans la république des lettres, pour nous retrouver au point d'où nous sommes partis. Nous avons imaginé bien d'autres tropes dont jusqu'ici personne n'avait entendu parler. Je commencerai par la triviale : elle abonde dans ma pièce des Rayons jaunes^ que je regarde ajuste titre comme mon chef-d'œuvre. Ecoute avec attention !
53 LA GONYERSION
O ne sont que chansons , clameurs , rires d'ivrogne , Ou qu'amours en plein air, et baisers sans vergogne,
Et publiques faveurs.
Je rentre : sur ma route on se presse , on se rue ; Toute la nuit j'entends se tramer dans la rue
Et hurler les buveurs (i).
» Qu'ea dis-tu ? Tu né sens peut-être pas tout le sublima de la figure triviale. Je ne con« nais que mes amis Alfred de Vigny et Emile Deschamps qui puissent descendre à cette profondeur. Aussi sont-ils , avec ton serviteur , les maîtres du siècle , dont ils ont acquis la propriété exclusive. Nous vivons seuls en poésie ; tous les autres sont morts ; Casimir Lavlgne lui-même est enterré. »
Je priai Joseph de continuer , pour mon instruction , le lumineux exposé de ses doctrines.
«Volontiers, me répondit-il. Tune manques pas d'une certaine intelligence ; mais il faudrait que cette intelligence , avide comme
(i) Poësîes de Joseph Delorrae.
d'un romantique • 53
la mienne , ce yëcùt de sa propre substance. » Alors , tu n'aurais qu'à coudre des rimes bien exactes au bout les unes des autres , et tu au- , rais l'honneur d'être reçu dans notre eéna-^ de (i). Tu pourrais dire , à notre exemple , avec un juste -orgueil :
Ne dësespérons point, poètes , de la lyre !
Car le siècle est à nous !
Il est à nons ; chantez , S voix harmonieuses ! Et des humains bientôt les foules envieuses
Tomberont à genoux (2).
y> Revenons maintenant à notre perfectionnement du langage. L'un des tropes les plus séduisants dont nous nous servons est le nonsens (3) ; c'est l'ombre que nous jetons , comme d'habiles peintres , dans nos tableaux. Toutes les fois que cette figure ac
(i) Cénacle; vulgairement, salle à manger, (2) M. Sainte-Beuve. *
(5) De Tanglais non sensé.
présente à notre esprit , et cela arrive souvent; nooa sommes saisis d'enthousiasme.
Rimé, écho qui prends la voix
Du hautbois , Ou Téclat de la trompette^ Dernier adieu d'un ami , •
Qu'à demi , L'autre ami de loin répète (i).
Ou je ne m'y connais pas , ou il me semble que c'est là le triomphe du non-sens. La rime qui est à la fois un écho , une trompette , un dernier adieu! voilà, si je ne me trompe, des beautés neuves. Emile Deschamps lui - même n'a rien de pareil dans ses Etudes étrangères.
» Le vide est une figure qui tient au nonsens , mais qui en est cependant séparée par une nuance délicate, que le sentiment poétique peut seul faire distinguer. En voici un exemple bien instructif :
(i) M. Sainte-Beuve.
d'un romantique. 55
Un livre est entr'oavert près de moi , sur ma chaise ,
Je lis ou fais semblant ; Et les jaunes rayons que le couchant' ramène , Vins jaunes ce soir-là que pendant la semaine, /
Teignent mes rideaux blancs (i).
)> Je ne sais pas si tù goûtes conune il faut l'heureux mélange de non^sens et de yiide que j'ai mis dans ces vers. Un livre ouvert sur une chaise ^ voilà le vide : hs rayons 4u soleil couchant^ plusjaunes le dimanche que pendant le reste de la semaine ^ voilà le nonsens. Cette alliance, que notre Alfred de Vigny a , je crois , trouvée le^remier , car je ne veux point lui enlever ce mérite ; cette alliance est d'un grand secours pour les poètes du siècle. Avec elle , ils sont toujours sûrs de se tirer d'embarras. Je voudrais bien qu'on me montrât dans votre littérature à règles ,; dont nous voulons éteindre le souvenir,, des beautés aussi éclatantes. 11 y a encore
(i) Poésies de Joseph Delorme.
56 liA GONVEHSIOBT
des gens qui voudraient que la raison ne fut pas séparée de la poésie ; cela est vieux comme le inonde. Horace, je le sais , était de cet avis : cela me ferait soupçonner qu^Horace portait perruque comme M. Boileau et M. de Voltaire. Or nous avons établi en règle fondamentale que la présence d'une perruque supposait nécessaire-^ ment l'absence de llnspiration. Sans l'air un peu effaré et les cheveux en désordre , il n'y a point de salut en poésie. Aussi , dans le monde, on peut nous reconnaître à Taban-* don pittoresque de notre chevelure , et à la manière dont nous ouvrons les yeux : c'est l'enseigne du génie. »
Je ne voulus pas contredire Joseph , parce que je m'étais aperçu plus d'une fois que la contradiction l'irritait au dernier point. Je me joignis à lui pour rire des perruques de M. de Voltaire et de M. Boileau ; j'eus même la faiblesse de lui dire que , de tous les arguments de la nouvelle école contre l'ancienne littérature, celui-là me paraissait l'emporter sur tous les autres^ et qu'il ne laissait
d'un homantique. 57
aucune prise à la réfutation. Là dessus, Joseph se rengorgea , comme un docteur en droit , ou un professeur de métaphysique , et accueillit avec complaisance la prière que je lui fis de me donner de nouveaux renseignements sur la nature du langage romantique.
ce Nous avons jugé à propos , me répondit-il 9 de placer parmi les tropes dont nous aimons a nous servir celui que [je nommerai volontiers Xenfantin. Lamartine est un modèle en ce genre. Tu trouveras, dans ses Adieux à la mer un nombre assez considérable d'images enfantines qui te feront le plus grand plaisir. Que diras-tu de cette strophe que j'aime mieux que toutes les odes de Pindare ? Lamartine suppose qu'il est dans une barque , et il parle ainsi à la mer de Naples :
, Ah ! berce, berce, berce encore , Berce pour la dernière fois , Berce cet enfant qui t'adore , Et qui depuis sa tendre aurore N'a rêvé que l'onde et les bois !
D Si tu n'es pas touché de l'harmonieuse
58 I^ CONYSHSION
répétitioa de berce, berce , berce encore y il faut que tu sois dépourvu de toute sensibilité naturelle.
» La similitude éloignée j autre figure , dont le grand poète que je viens de citer a fait un admirable usage dans les vers suivants :
Qa'il est doux , quand le vent caresse Son sein mollement agité , De voir sous ma main qui la presse La vague qui s'enfle et s'abaisse Comme le sein de la beauté.
» L'idée de comparer une vague au sein de la beauté n'était encore venue à personne. Voilà de ces coups de maître , de cçs bonnes fortunes qui doivent exciter beaucoup de jalousies. Lamartine est bien heureux d'avoir pressé le sein mollement agité de la mer de Naples ; d'autant plus que dans un autre passage il en fait une amante fidèle.
Murmure autour de ma nacelle , • Douce mer, dont les flots chéris , Ainsi qu'une amante fidèle.
d'un romantique. 59
Jettent une plainte étemelle Sar ces poétiques débris.
» Je te défie bien de comprendre comment des flots chéris . peuvent être une amante fidèle , et jeter des plaintes sur des débris. Mais c'est là précisément le plus haut degré du sublime. J'ai fait beaucoup d'eflTorts pour y parvenir ; et je puis dire sans me vanter que je n'ai pas trop mal réussi.
Mais, à propos de Lamartine , il faut que je te fasse une confidence. Si nous l'avons admis dans notre cénacle , ses dernières pièces de vers, qui annoncent un véritable progrès , lui ont valu ce privilège. Nous n'avons pas été contents de ses premiers ouvrages. On y trouvait des images naturelles, une malheureuse étude de la manière de Racine , assez de clarté , et même quelque raison. Il n'aurait pas dit alors en parlant à sa maîtresse :
Tes deux mains sont deux corbeilles Qui laissent passer le jour ; Tes doigts , de roses vermeilles.
En couronnent le contour.
6o LA GONTEIISION
Ou bien :
Les anges amoureux se parient sans parole , Gomme les yeux aux yeux.
Ou bien encore :
En vain une neige glacée D'Homère ombrageait le menton.
y> Ce n^est que par degrés que Lamartine est arrivé à ces sublimités poétiques , qui l'ont placé au premier rang dans la radieuse constellation dont j'ai l'honneur de Êiire partie. Maintenant , il est à nous , et le siècle est à lui.
» Si je voulais énumérer toutes les richesses dont nous avons grossi le trésor de la langue nouvelle , tu serais frappé d'admiration ; mais je n'en ai pas le loisir. Seulement je ne saurais passer sous silence deux tropes nouveaux, qui reviennent souvent dans nos vers. Le premier est la battologie romantique^ comme dans ces vers de Victor Hugo :
V d'un romantique. 6i
Je revenais du bain, mes frères 5 Seigneurs^ du bain je revenais.
Ou ceux-ci d'Alfred de Vigny :
Qa'il est donx ! qn'il est dou d'écouter des histoires , Des histoires du temps passé !
y> La seconde figure est F exagérée , c'est-àdire la tension violente et continuelle des pensées ; ce qui produit une charmante sensation. Ainsi , dans la traduction déjà célèbre de Roméo et Juliette , tragédie de Shakspeare , Mercutio , l'un des personnages , est blessé à mort d'un coup d'épée : il revient sur la €cène , et s'écrie d'une manière agréable et très dramatique :
Le coup n'est pas très fort 5 non, il n'est pas sans doute Large comme un portail (V église, ni profond Gomme un puits .-c'est égal , la botte est bien à fond.
» Veux- tu un autre exemple de l'exagérée ?
Nous le trouvons dans le Fas-^annea du roi
62 LA GOUYBRSION
Jean, de M. Victor Hugo , où ce genre de beauté est poussé à ses dernières limites.
Figure-toi que les gens-d'armes sont à cheval, et qu'ils s'excitent les uns les autres par ces vers harmonieux :
Sans attendre , Çà piquons !
L'œil bien tendre , * Attaquons
De nos selles ^ Les donzelles
Aux balcons !
Tu vois ces chevaliers qui s'exhortent mutuellement à attaquer, de leurs selles, les donzelles aux balcons. Cela fait un tableau Au le trait et la couleur sont en parfaite harmonie. Mais peut-être aimeras-tu mieux la peinture de l'enterrement du beau page qui vient d'être tué dans la mêlée :
Moines , vierges , porteront De grands cierges sur son front } Et dans l'ombre , D'un lieu sombre ,
d'un romantique. . 63
Deux, yeux d'ombre Pleureront.
» Conçois-tu toute la portée de génie qu'il a fallu pour faire pleurer des yeux d'ombre.
11 y a là de quoi désespérer la cohue des serviles continuateurs du système scolastique.
Ils croiraient trébucher à chaque pas s'ils ne s'appuyaient sur la vérité, ce Quant à nous , 0) nous le dirons hardiment , le temps en est )) venu , et il serait étrange qu'à cette époque , » la liberté comme la lumière pénétrât par- » tout 5 excepté dans ce qu'il y a de plus nay> tivement libre au monde , les choses de la y) pensée. Nous mettons le marteau dans les )) théories , les poétiques et les systèmes ; » nous jetons bas ce vieux plâtrage qui mas- » que la façade de l'art ; il n'y a ni règles . ni » modèles ; ou plutôt , il n'y a d'autres règles » que les lois générales de la nature , qui pla* » netit sur l'art tout entier, (i) »
» Tu ouvres de grands yeux , et tu as l'air
(i) M. Victor Hugo.