‹ La conversion d'un romantiqueChapitre 6 sur 29 · LA GONTBBSION · texte numérisé non relu

LA GONTBBSION

» de ne pas comprendre ces paroles. Ap- » prends que c'est parce que nous avons mis » le marteau dans les théories , et démoli la y> façade de Fart , qu'un poète du siècle a pu » écrire en toute liberté , et sans craindre la )) critique, les beaux vers suivants :

Venez sans remords , Nains auit pieds de chèvre ; Goules dont la lèvre Jamais ne se sèvre Du sang noir des morts !

Femmes infernales, Accourez , rivales 5 Pressez vos cavales , Qui n'ont point de mors !

' Satan vous verra :

De vos mains grossières , Parmi des poussières , Ecrivez , sorcières , Abracadabra!

Volez , oiseaux fauves , Dont les ailes chauves Aux ciels des alcôves Suspendent Smarra (i) !

(i) M. Victor Hugo.

b'itn romantique. 65

((Tu m'écoutes tranquillement comme si je te disais les choses vulgaires de la pensée ; tu n'es pas saisi , d'enthousiasme ; tu restes froid comme un marbre à (!es chants lyriques que notre thuriféraire Sainte-Beuve met bien au-dessus des odes et des cantates de J.-B. Rousseau; Pèut-^étre es-tu de ces gens qui voudraient gêner notre liberté « et couper les ailes de notre génie. Serais - tu , par hasard , de la faction des continuateurs? » ■

Je répondis avec modestie que , puisque les choses de la pensée étaient ce qu'il y avait de plus nativement libre , et que nous étions arrivés en littérature à une indépendance absolue, je lui demandais la permission de trouver détestables tous les vers qu'il m'avait cités.

A cette réplique , qui m'échappa sans réflexion , les cheveux de Joseph se dressèrent sur sa tête ^ son œil bleu-clair jeta des flammes : et il me répondit avec l'accent de l'indignation :

66 LA GONYEBSIOIC

<c Je reconoais bien dans tes paroles Tes prit d'une littérature tirée au cordeau comme la rue de Rivoli. Mais je te répondrar avec Victor Hugo :

c( Crois-tu que Fart soit fait pour recon- )) naître des lisières, des menottes, des bàil- » Ions ? Il vous dit f^a! et vous lâche dans ce >> grand jardin de poésie , où il n'y a pas* de » fruit défendu. L'espace et le tempS'Sont au » poète : que le poète donc aille ou il veut , » en faisant ce qui ^ui plaît ! c^est la loi! Qu'il » croie en Djeu ou aux dieux , à rluton )) ou à Satan , à Canidie ou à^Morgane , ou à » rien ; qu'il acquitte le péage du Styx , qu'il )) soit du sabbat, qu'il écrive en prose où en )) vers, qu'il sculpte en marbre ou co^le en )) bronze , qu'il prenne pied dans tel siècle ou )) dans tel climat; qu'il soit du midi , du » nord", de l'occident , de l'orient ; qu'il soit )) ancien ou moderne , que sa muse soit une » muse ou une fée ^ qu'elle se drape de la co^ yy locasia ou s'ajuste la cotte-hardie : c'est à )> merveille , le poète est libre.

» Pourquoi n'en serait- il pas de l'œuvre » d'un poète comme de ces belles vieilles villes » d'Ëspagae , où vous trouvez tout : fraîche j> promenade d'orangers le long d'une rivière , » larges places ouvertes au grand soleil pour » les fêtes; rues étroites, tortueuses , queW » quefois obscures , où se lient les unes aux )) autres mille maisons de toute forme , de )) tout âge y hautes , basses , noires , blanches , )) peintes, sculptées; labyrinthe d'édifices » dressés côte à côte , pèle mêle , palais , hos- » pices , cûuvents , casernes y tous divers, tous » portant leur destination écrite dans leur » architecture ; marchés pleins de peuple et » de bruit; cimetières^ , où les vivants se tai- » sent comme les morts; ici le théâtre avec » ses clinquants , sa fanfare et ses oripeaux ; )> là*bas le vieux gibet permanent , dont la » pierre est vern^oulue , dont le fer est rouillé, » avec quelque squelette qui craque au vent. »

La longueur démesurée de cette période me fit craindre que Joseph n'en perdît laf respiration ; mais il continua avec une nouvelle

véhémence et sans perdre haleine :

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c< Au centre , Id. grande cathédrale gotbi- »<que, avec ses hautes flèches tailladées en » scie 9 sa large tour de bourdon, ses cinq » portails brodéâ de bas-reliefs , sa frise à » jour comme une collerette / ses solides jf arcs-boutants , si frêles à l'oeil ; et puis , ses 1^ cavités profondes , sa forêt de piliers à cha- » piteaux bizarres , ses chapelles ardentes , » ses myriades de saints et de chasses , sesco- » lonnettes en gerbe , ses rosace^, ses ogives y » ses lancettes qui se touchent à Fabside et )> en font comme ùm^ caye de vitraux; sûbl » maitre-autel aux mille cierges ^ merveilleux » édifice 9 imposant par sa masse, curieux » par ses détails , beau à deux lieues , beau » à deux pas. »

Je fis encore une tentative pour arrêter ce torrent de paroles inutiles ; mais ce fut peine perdue.

<c Enfin , à l'autre bout de la ville, cachée » dans les sycomores et les palmiers , la mos- » quée orientale , aux dômes de cuivre et d'é- )) tain , aux portes peintes , aux parois ver-

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y> nissés , avec soa jour d'en haut , ses grêler » arcades , ses cassolettes qui fument jour et y> nuit, ses versets du Coran sur chaque porte, » ses sanctuaires éblouissants, et la mosaïque » de son pavé , et la mosaïque de ses mu^ )) railles , épanouie au soleil comme une large » fleur pleine de parfums (i). »

ce Voilà ce que doit être l'œuvre du poète !

Il fait ce qui lui plaît : c'est sa loi. O n&audite critique , dont le sou£Ble glacial nous désenchante , et fait disparaître ces belles visions , où des spectres et des squelettes se tiennent par la main et dansent des rondes infernales ! que deviendra la poésie du siècle , si ta voix est écoutée ? »

A ces derniers mots , Joseph me lança un regard foudroyant . et me quitta avec humeur. Pour moi , je restai stupéfait , comme un homme qui vient de faire un mauvais rêve*

(i) Préface des Orientales.

d'iw RaMANTioxm. 71

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