LE CHEF DES ARCHERS
Sur ce , vu la teneur du bill parlementaire , Mandons aux vivandiers, buvetiers, taverniers, Sous peine d'une amende au moins de vingt deniers , De clore à l'instant même et taverne et boutiques , Lieux impurs où du jeûne on romprait les pratiques!
» Les cavaliers et les têtes-rondes, qui ne peuvent plus ni conspirer, ni se quereller , ni boire , se retirent.
» Ainsi finit le premier acte du drame de Cromwell. La pièce entière est écrite de ce style barbare , où le bon sens, les convenances et la grammaire , sont constamment outrages. Cette fatigante monotonie , rarement interrompue par quelques traits de naturel et quelques pensées ingénieuses , produit un dégoût morlel. Et ce ne sont pas les règles
d'un romantique. 119
qu'il faut en accuser : le ^émo. de M. Victor Hugo ne reconnaît point de limites. C'est en cela seulement qu'il se rapproche de Shakspeare. On voit qu'il a étudié ses défauts avec un soin extrême ; il ne lui manque que les beautés qui les font excuser.
» Nous allons voir paraître Cromwell , au second acte. Cet homme extraordinaire a été si diversement jugé, même par ses contemporains , qu'il est bien difficile de déterminer son vrai caractère. Certainement, le trait qui domine dans sa vie politique est l'amour effréné du pouvoir , et l'on a quelques raisons de croire qu'il aspirait à fonder une dynastie royale. Quant à son fanatisme, il paraît certain que l'exaltation de ses idées religieuses , sincère peut-être dans l'origine , fut ensuite pour lui, non un but, mais un moyen. Il fallait bien qu'il eût l'air de partager les opinions des hommes dont l'influence et la coopération devaient servir à l'accomplissement de ses projets ; mais le puritanisme était un masque qu'il ne portait qu'en public , et qu'il déposait dans l'intimité des relations privées.
» Od raconte qu'un jour, se réjouissant à table avec quelques amis, il ne savait où prendre le tire-bouchon pour déboucher une bouteille d'excellent vin dont il faisait fête aux conviés. Dans ce moment , on lui annonça une députation de sectaires qui demandaient audience. « Dites-leur, répondit Cromwell, )) que je suis en quête du seigneur, et ne » puis les recevoir. Ces bonnes gens, ajouta- )) t-il, avec un sourire, vont croire que je » suis en quête du seigneur, tandis que je ne y) cherche que le lire-bouchon. »
)) Je pense donc que M . \ ictor Hugo s'est étrangement trompé en représentant Cromwell esclave d'idées superstitieuses et illuminé de bonne foi. Toutefois, j'admettrais volontiers cette supposition si elle était dev enue un moyen d'intérêt ; mais il suffit de citer une partie du dialogue de Cromwell avec lord Rochesterpourprouverque l'auteur aurait mieux fait de s'en tenir à la vérité de l'histoire.
LOKI) ROCHESTER
Cette lettre, iiiilord , vous dira qui je suis.
CROMWELL , prenant la lettre.
De qui ?
LORD ROCHESTER
De monsieur John Miltou.
CROMWELL , ombrant la lettre.
Un très digne homme , Aveugle j c'est dommage!
( 11 lit quelques lignes. )
Ainsi donc on te nomme Obédedom.
LORD ROCHESTER, s^ inclinant y à part.
Tudieu , quel nom !
( Haut. )
Milord l'a dit.
( A part. )
Obéd..,. Obédedom ! Ah ! Davenant maudit! De me donner un nom à faire fuir le Diable ! Qu'on ne peut prononcer sans grimace effroyable !
122 LA COjNVERSION
CROMWELL, repliant la lettre.
Vous portez un beau nom. Obédedom de Geth ^ Reçut dans sa maison l'arche qui voyageait. Rendez-vous digne aussi de ce nom mémorable I
LORD ROCHESTER , à part.
Va pour Obédedom !
CROMWELL
Un saint considérable, Milton , clerc du conseil , se fait votre garant.
Mais je dois et je veux vous soumetti^e à l'épreuve , Vous faire sur la foi subir un examen Avant de vous nommer mon chapelain.
LORD ROCHESTER
Amen !
C'est le moment critique.
Écoutez. Par exemple , Dans (juel mois Saloinon commença-t-il le temple ?
dVn ROMA^TIQUE. 12.3
LORD ROCHESTER
Dans le mois de zio, second de l'an sacré.
CROMWELL
Et quand l'acheva-t-il ?
LORD ROCHESTER
Au mois de bul.
CROMWELL
Tharé N'eut-il pas trois enfants ? où?
LORD ROCHESTER
Dans Ur, en Chaldée.
CROMWELL
Qui viendra réjouir la terre dégradée?
LORD ROCHESTER
Les saints qui régneront les mille ans accomplis.
124 ^^ CONVERSIOIN
CROMWELL
Par qui les saints devoirs sont-ils le mieux remplis ?
LORD ROCHESTER
Tout croyant porte eu lui la grâce suffisante. Il suffit pour prêcher qu'eu chaire il se présente , Et qu'il sache , abreuvé des sources du Carrael , Au lieu d'à, b, c, dire aleph, beth et ghùiiel.
CROMWELL
Bien dit ! Continuez , voguez à pleine voile !
LORD ROCHESTER , aiwc enthousiasme.
Le Seigneur en esprit à chacun se dévoile.
On peut, sans être prêtre, ou ministre, ou docteur,
Avoir reçu d'en haut le rayon créateur;
( A part.) Quelque coup de soleil .
(Haut.) Sans la foi l'homme rampe.
Mais veillez! éclairez votre âme avec la lampe! L'âme est un sanctuaire , et tout homme est un clerc. Dans le foyer commun apportez votre éclair! Les pi'ophèles prêchaient dans le.-. [)laces publiques ,
d'un ROMANTIQUE. J 25
Et le saint temple avait des l'enêtres obliques.
( A part. ) Je consens qu'on te pende , Obédedom Wilmot , Si dans ce que je dis je comprends un seul mot.
CROMWELL , à part.
C'est un anabaptiste !... Il est fort en logique ; Mais sa doctrine au fond est très démagogique.
LORD ROCHESTER, ai^ec chaleur.
Le don des langues vient à qui parle souvent Et beaucoup !...
( A part. ) J'en suis bien une preuve!
( Haut. )
En rêvant , En priant , en veillant , on devient un lévite : On peut atteindre alors , bien qu'il marche très vite , Satan, qui dans un jour, nonobstant son pied-bot. Va de Beth-Labaoth jusqu'à Beth-Marchaboth.
( A part. ) Corps-dieu! cela va bien. Poussons jusqu'à l'extase!
CROMWELL
Il suffit.... Vous fondez sur une fausse base
Votre édifice !.. . Mais nous en reparlerons. Quels sont les animaux impurs?
LORD ROCHESTER
Tous les hérons , L'autruche , le larus, l'ibis exclu de l'arche , Le butor,
( A part. )
Le Cromwell !
( Haut. )
Tout ce qui vole et marche.
CROMWELL
Quels sont ceux dont on peut manger?
LORD ROCHESTER
C'est l'artacus , Milord, et le brucus, et l'ophiomacus.
Vous oubliez aussi la sauterelle.
LORD ROCHESTER
Ah ! diantre !
Mais qui s'irait loger ces bêtes dans le ventre ?
D UN ROMANTIQUE. 1 l'J
CROMWELL
Et VOUS ne dites pas ce qu'il sied de savoir :
Qui touche à des corps morts est impur jusqu'au soir.
( A part. )
N'importe ! Il est très docte : on peut s ur ces matières N'avoir pas comme moi des notions entières.
( Haut. )
Un dernier mot. Est-il conforme aux saints discours De porter les cheveux courts ou longs ?
LORD ROCHESTER
Courts , très courts.
( A part. )
Téte-ronde, jouis !
CROMWELL
Qui vous porte à conclure ?
LORD ROCHESTER, vivemeut.
C'est une vanité que notre chevelure!
Par ses beaux cheveux longs Absalon fut pendu !
CROMWELL
Oui j mais Samson fut mort quand Samson fut tondu.
LORD ROCHESTER
Diable! •
CROMWELL
Pour éclaircir, autant qu'il est possible , Un si grave sujet, je vais chercher ma Bible!
( Il sort. )
)) Cette citation est assez étendue pour faire connaître la manière de l'auteur. On voit que le dérèglement de son imagination est toutà-fait stérile, et qu'il ne valait pas la peine de faire de Cromwell un enthousiaste puritain pour amener un dialogue aussi vide de sens et d'intérêt. En vain on me dirait que c'était là le langage de l'époque , et que tout ce fatras d'érudition biblique est naturel. Il n'y a rien de plus naturel que le langage de Bedlam ou de Charenton ^ mais convient-il
d'un romantique. 12Q
de le transporter sur la scène, et d'en faire un sujet d'imitation? Qui pourrait s'imaginer que des hommes tels que Cromwell et lord Rocliester aient jamais proféré les énormes et déplorables sottises , malheureusement c'est le mot propre, que M. Victor Hugo a mises dans leur bouche. Quand il serait vrai ciue le protecteur de la révolution d'Angleterre eût conseillé à son chapelain de manger des sauterelles , de Vartacus , de Xi'phiomaclius (i) , le simple bon sens ne devait-il pas avertir Fauteur que, dans les paroles de Cromwell, ce n'était pas là ce qu'il fallait choisir pour donner une juste idée de son esprit et de son caractère ?
)) Et c'est ainsi qu'on prétend régénérer le théâtre français ! et de telles prétentions trouvent des approbateurs ! En vérité , si les preuves n'étaient pas sous mes yeux, je ne saurais croire à un tel excès de démence !
(i) Voyez le Lévitique, chap. 1 1, v. 22.
]3o I-A CONVERSION
» Je connais la réponse banale à toutes les observations d'une saine critique :
(( On trouve , me dira-t-on , dans Shak- )) speare des scènes aussi dépourvues de raison )) et de vraisemblance. Il abonde en quolibets » et en trivialités. »,
» Mais, précisément , c'est là ce qui ne devrait pas être imité. Cette remarque a été faite il y a long-temps. Pope se plaignait aussi de quelques mauvais poètes, ses contemporains , qui n'avaient pas été plus heureux dans leurs imitations que l'auteur de Cromwell.
« Il y a , dit-il, deux sortes d'in&itation. » La première, c'est quand nous mettons à )) la torture les pensées des autres pour les » adapter au sujet que nous traitons; la se- » conde consiste à copier les imperfections et )) les défauts des auteurs célèbres. J'ai vu un y) drame composé exprès dans le style de )) Shakspeare , et qui n'a d'autre trait de conj) formité avec les pièces de cet auteur que » cette seule phrase :
d'un romantiquk. i3i
Andso, good-morrow, t'ye, good master lieutenant!
Ce qui signifie :
Eh bonjour donc, mon bon monsieur le lieutenant (i)!
» N'est-il pas évident que c'est le même genre d'imitation, dont Pope se plaignait, qui a dicté le vers suivant que Cromwell , dans la scène des ambassadeurs , adresse à don Luis de Cardenas :
Eh bonjour donc, monsieur l'ambassadeur d'Espagne !
» Quand on se sert d'un pareil langage , je ne conçois pas pourquoi on se donne tant de peine pour chercher des rimes. Il me semble que la prose conviendrait mieux aux besoins de la nouvelle école. Si le drame de Cromwell était écrit en prose, il n'en vaudrait pas mieux; mais il serait un peu moins ridicule. Henri III n'aurait pas été supportable en vers.
(i) The art of sinking in poetry.
l32 I.\ cors VERSION
)) J'ai parlé de l'audience des ambassadeurs, qui evSt la principale scène du second acte. C'est là cpie « monsieur l'ambassadeur d'Es- » page offre à Son Altesse , de la part de Sa )) Majesté Catholique , l'ordre de /« Toison- )) d'Or. » Voici la réponse de Cromwell :
Pour qui me prenez-vous? Qui? moi , le chef austère Des vieux républicains de la vieille Angleterre, J'irais, des vanités détestable soutien.
Souiller ce cœur contrit d'un symbole païen ! , On verrait sur le sein du vainqueur de Sodome Pendre une idole grecque au rosaire de Rome! Loin les tentations, ces pompes, ce collier! Cromwell à Balthazar ne veut joas s'allier.
)) On ne conçoit pas que Cromwell puisse regarder comme un outrage l'offre de la Toisond'Or. îl pouvait faire observer à don Luis Cardcnas que ses principes, et sa qualité de chef d'une républicjue, ne lui permettaient pas d'accepter un hochet qui ne pouvait avoir cjuelque importance que sous un gouvernement monarchique , où les vanités puériles jouent un grand rôle ; mais il ne devait pas se livrer à un emportement sans motif, et ré-
d'un romantique. i33
pondre par des injures à la politesse du roi d'Espagne. Cromwell n'était pas plus le vainqueur de Sodome que Philippe IV n'était un Balthazar.
» La scène de l'audience est interrompue par l'arrivée imprévue de madame Cromwell et de ses filles.
CROMWELL 5 à part.
Ah ! mou Dieu ! c'est ma femme !
( Il congédie d'un geste les assistants. )
Adieu, monsieur le duc, messieurs!
( A la Protectrice. ) Bonjour, madame!
Vous avez l'air souffrante : avez-vous mal dormi ?
» Elisabeth Bourchier, épouse de Cromwell , qu'on appelle aussi milady Protectrice j répond qu'en effet ce elle n'a, jusqu'au jour, )) fermé l'œil qu'à demi, yi Elle ne peut s'habituer à coucher dans le lit des Tudor et des Stuart , et se trouve mal assise dans un fauteuil royal. Elle regrette son verger, son parc, sa basse-cour et sa brasserie. C'est en vain que
l34 LA CONVERSION
Cromwell lui conseille « de quitter ces goûts » bourgeois 5 » elle n'y peut consentir.
Ma vie aux airs de cour ue s'accoutume pas , Et vos robes à queue embai'rassent mes pas.
» Le Protecteur est malheureux dans sa famille. Lady Claypole , une de ses filles, est tombée dans une profonde mélancolie ; madame Fletwood , épouse d'un républicain dé terminé, annonce à Cromwell qu'il trouvera dans son mari un obstacle à ses projets ambitieux. Lady Francis, qui ne connaît pas encore la participation de son père à l'assassinat] uridique de Charles 1"% déplore la destinée de l'infortuné monarque. Lady Falconbridge est la seule qui attende avec joie le moment de voir Cromwell monter au trône d'Angleterre. Une telle situation est véritablement dramatique : aussi l'auteur a-t-il été mieux inspiré que dans les autres scènes ; voici un passage qui , malgré quelques taches, mérite des éloges :
ELISABETH BOURCHIER, à Cî'Omwell.
Songez à votre pauvre mère!
Hélas! votre grandeur, incertaine , éphémère,
d'un romantique. i35
A troublé ses vieux jours : mille soucis cuisants L'ont poussée au tombeau plus vite que les ans. Calculant les périls où vous êtes en butte , Son œil, quand vous montiez, mesurait votre chute. Chaque fois qu'abattant tour à tour vos rivaux , Londres solennisait vos triomphes nouveaux , Si jusqu'à son oreille engourdie et glacée Arrivait le bruit sourd de la ville empressée , Les canons, les beffrois , le pas des légions , Et le peuple éclatant en acclamations , Réveillée en sursaut et relevant sa tête, Cherchant dans ses terreurs un prétexte à la fête , Tremblante, elle criait : Grand Dieu ! mon fils est mort !
CROMWELL
Dans le caveau des rois maintenant elle dort !