TRICK
Ali ! milord veut fumer ?
CROMWELL
J'entends qu'on me dissipe!
Je veux être un peu gai.
» Rien ne peut dissiper Cromwell, pas même une querelle qui s'élève entre Trick le bouffon et le chapelain Obédedom.
y) Dans ce moment , la députation d'une
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espèce de sectaires nommés Hanteis (i) est annoncée ; ils viennent consulter le Protecteur sur une question très importante. 11 s'agit de savoir :
S'il faut brûler ou pendre Ceux qui ne parlent pas comme saint Jean parlait ,' Et disent Sibolelh au lieu de Shiboleth,
CROMWELL
La question est grave et veut être mûrie. Prononcer Siboleth est une idolâtrie , Crime digne de mort, dont sourit Belzébuth. Mais tout supplice doit avoir un double but , Que pour le patient 1 humanité réclame. En châtiant son corps il faut sauver son âme : Or quel est le meilleur de la corde ou du feu Pour réconcilier un pécheur avec Dieu?
» Une discussion approfondie et digne du sujet s'engage sur ce point. Les uns tiennent pour la corde , les autres pour le feu. On croi-
(i) Énergumènes.
d'un romantique. iS'J
rail entendre un dialogue de Charenton. Eufin, Rochester met tout le monde d'accord en donnant la préférence au gibet , parce qu'on y monte au moyen d'une échelle , et qu'il est prouvé , par le songe de Jacob , qu'on peut escalader le ciel de la même manière. Il n'y a point de réplique à un tel raisonnement, et Cromwell est charmé de la décision. hesRanters se retirent très satisfaits, et font place aux membres du conseil privé.
y) C'est ici une des scènes capitales du drame. Cromwell va discuter, avec ses conseillers, l'invitation que lui fait le parlement d'accepter le titre de roi. C'est la situation d'Auguste consultant Maxime et Cinna sur le même sujet. Nous allons nous donner le plaisir de voir les deux écoles en présence , et d'examiner les procédés de l'une et de l'autre dans un ordre commun d'idées et de sentiments.
y) Cromwell, à l'exemple d'Auguste, invite ses conseillers à parler librement , et à développer les motifs de leur opinion.
l58 LA CONVERSION
» Je passe sur les propos insignifiants du comte de Warwick , de lord Carlille et de quelques autres personnages, pour arriver aux argumentations sérieuses. Voici celles de Wliitelocke , homme versé dans la connaissance du droit.
WHITELOCKE.
Le roi fut, de tout temps, nommé législateur^ Lator , porteur, legis, de la loi : d'où relève Qu'un prince est à la loi ce qu'Adam est pour Eve. Donc, si le roi des lois est le père et le chef. Point de peuple sans roi ! je le dis de rechef. Voyez , pour confii'mer ma doctrine certaine , Moïse, Aaron, saint John, Glymi, Cicéron, Fountaiue, Et Selden , livre trois, chapitre des Abus : Quid de his censetur, modo codicibus.
Milord, il faut régner! Dixi!
(Wliitelocke se rassied. ) •
» Ce discours ressemble beaucoup au plaidoyer de l'Intimé (i). ^
{\) De vi,paragrapho , messieurs, caponibus. ( Les Plaideurs. ) -
d'un romantique. i5g
CROMWELL
Comme il raisonne !
Qu'un discours à propos de latin s'assaisonne ! Ecoutons Wolseley !
SIR CHARLES WOLSELEY, sè levant.
Milord, sans nul détour, J'oserai détromper votre altesse à mon tour. Le chef d'un peuple libre est, suivant le prophète, Tatiquam in viedio posilus , non au faîte. Ce chef, sur quelque siège enfin qu'il soil assis. Est 7najor singulis, niinoj^ universis.
Donc le titre de roi rompt notre privilège, Rex violât legetn.
» Cromwell trouve moins de charme dans le latin de Wolseley que dans celui de Whitelocke.
Arguments de collège!
Avec vos mots latins je suis peu familier! Mauvaises raisons I
)) Il est évident que les arguments de ces
l6o LA CONVERSION
deux conseillers d'état ne valent pas mieux les uns que les autres ; mais Cromwell est décidé à ne trouver bonnes que les raisons de ceux qui l'engagent à accepter la couronne.
(Le conseil est congédié.)
» Milton seul reste sur la scène avec le Protecteur, et dans une harangue interminable , où deux ou trois idées sont amplifiées et ressassées à satiété , il conjure Cromwell de renoncer à son projet. Quehjues beaux vers sont enfouis dans cette longue déclamation. J'y ai remarqué un passage que je me ferai un plaisir de vous citer : car il n'y a rien de personnel dans mes observations, et je voudrais qu'il me fût possible de séparer l'auteur de sa malencontreuse production. Ce n'est pas que M. Victor Hugo soit très poli envers les partisans de l'ancientie littérature. Il les traite dans la préface de Cromwell avec beaucoup de dureté. Ce sont ce les milices de » Lillipiit , qui veulent enchaîner le drame » dans son sommeil avec des toiles d'araignée; '>^ des pédants étourdis ^ des roîitinierSy des
D UN ROMANTIQUE. l6l
y) fourmis pour lesquelles il ne faut pas con- » stuire de palais (i). »
)) Je me garderai bien de suivre un pareil exemple. Je vous avouerai même que j'ai quelque sympathie pour ces jeunes gens qui semblent ignorer qu'on ne fait pas plus de révolution, de dessein prémédité, en littérature qu'en politique ; ce qu'ils prennent pour une révolution littéraire est tout simplement une révolte contre le bon sens , qui peut entraîner quelques esprits timides ou peu éclairés , mais qui s'apaisera d'elle-même devant la puissance souveraine de la raison : quand l'exaltation passagère de cette révolte sera passée , ils riront eux-mêmes de leur folie.
)) Je vous ai promis uue citation de quelques vers heureux de M. Victor Hugo ; les voici :
(t) Pages XXV, XXVIII, xxxvi.
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» C'est Milton qui parle :
Au sommet de l'état jeté par la tempête, Ivre de ton destin , tu veux parer ta tête De cet éclat des rois pour nous évanoui. Tremble! On est aveuglé quand on est ébloui ! Olbvier, de Cromwell je te demande compte, Et de ta gloire enfin , qui devient notre honte.
)) Il y a bien quelque chose de péniblement étudié dans l'expression de ces sentiments ; mais ils prouvent, comme je crois vous l'avoir déjà dit , qu'en renonçant à un système absurde de composition, l'auteur peut aspirer à de légitimes succès.
» Notez maintenant le brusque passage de la raison à la sottise !
CROMWELL
Le bonhomme le prend sur un singulier ton î
Çà , maîti-e John Milton , secrétaire-interprète -
Près le conseil d'état ! vous êtes trop poète !
Vous avez, dans l'ardeur d'un lyrique transport,
Oublié qu'on me dit Votre Altesse et Milord!
d'un romantique. ]63
Mou humilité souffre à ce titre frivole ; Mais le peuple qui règne, et pour qui je m'immole, A mon bien grand regret veut qu'il en soit ainsi. Je me suis résigné 3 résignez-vous aussi !
)) Cette réponse est si ridicule de pensée et d'expression ; elle annonce tant de fatuité et de petitesse d'esprit, qu'elle place Groniweli dans un état de dégradation incompatible avec l'idée qu'on se fait d'un tel personnage.
» Je conviens que cela est nouveau ; mais si nous ne pouvons avoir de nouveauté qu'à ce prix, il vaut mille fois mieux renoncer à toute littérature. Le comble de l'ignominie pour la nation française serait de descendre au dernier rang dans la culture des lettres , après avoir tenu pendant deux siècles le sceptre du génie. Heureusement, il nous reste des hommes supérieurs , étrangers à ces grotesques aberrations de Fintelligence , et qui , au milieu des injures et des sarcasmes de la sottise présomptueuse , entretiennent le feu sacré. Nos jeunes écrivains ne sont pas tous séduits par ce délire de l'imagination qui
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enivre quelques médiocrités , et leur persuade que la France les attendait comme les restaurateurs de sa littérature. ))
Ces réflexions furent interrompues par l'arrivée du docteur Lefranc, intime ami de M. Dumont. « Nous reprendrons demain , me dit celui-ci , notre conversation. Je veux montrer mes belles tulipes au docteur : il est digne de les admirer. N'oubliez pas qu'aprèsdemain je vous attendrai à dîner, ainsi que Joseph Delorme ! Mon ami Lefranc et sa famille seront de la partie.
T> — Vous parlez d'un jeune homme que j'ai connu , dit le docteur : Joseph Delorme a suivi mon cours de pathologie avec assez de distinction : mais depuis quelque temps je ne sais ce qu'il est devenu. »
Je racontai alors au docteur comment Joseph avait été saisi inopinément du démon de la métromanie , ce qui lui faisait négliger les occupations les plus sérieuses, ce Je crains bien, njoutai-je, que^a raison ne soit altérée.
DUN ROMANTIQUE. l65
Il se livre aussi à certaines spéculations in-* intelligibles qu'il appelle sa philosophie. Il prétend , par exemple , que nous aurions des idées quand bien même nous n'aurions pas de sensations ; qu'il voit des faits dans sa conscience comme nous voyons des fruits sur un arbre ; et qu'il s'écoute penser quand bon lui semble.
y> Je me hasarde quelquefois à lui dire que les sensations sont évidemment le principe de nos idées, et que, s'il manquait du sens de l'ouïe , il n'aurait aucune idée de la musique de Rossini. Il répond que je suis un misérable sensualiste , que je tombe dans le lockisme et le condilliacistne , et que le dix-neuvième siècle fera prévaloir le kanto-platonicisme . Il veut aussi que les siècles soient des missionnaires chargés de faire triompher certaines doctrines. Il croit que ce sont des idées qui se font la guerre , se tirent des coups de canon, et emportent d'assaut les villes fortifiées ; de sorte que le général qui a la meilleure artillerie est aussi le meilleur logicien , et a des idées plus saines que ses adversaires. »
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A ces mots, le docteur sourit. — «Je sais ce que c'est , me !dit-il : quelques hommes d'esprit ont fait la gageure de remettre en vogue les rêveries qui reparaissent de temps à autre , lorsque l'imagination s'exalte , et que la raison humaine s'affaiblit. Mais il n'y a là-dedans rien de philosophique , et par conséquent rien de durable. Je suis fâché que Joseph Dclorme perde son temps à poursuivre ces chimères. Je serai bien aise de le revoir : nous pourrons peut-être le guérir de ses visions, et le rendre raisonnable !»
Je remerciai le docteur Lefranc de ses bonnes intentions, et je pris congé de M. Dumont , qui me prit la main, en me disant : ce Ne manquez pas au rendez-vous. »
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