‹ La conversion d'un romantique, manuscrit de Jacques Delorme, publiéChapitre 17 sur 46 · I'^ CONVERSION · texte numérisé non relu

I'^ CONVERSION

Cromwell me fait porter sa queue ; eh bien ! sa femme Lui fait porter à lui ses cornes.

» On reconnaît dans ces ridicules saillies la manière de Shakspeare , lorsque , subissant l'influence d'un siècle grossier, il fait agir et parler ses clowns selon le goût du temps. Mais ne faut-il pas être aussi insensé que Giraff ou Gramadoch pour imaginer qu'après tant de chefs-d'œuvre d'un naturel exquis, d'un goût parfait et d'une haute raison , les Français du dix-neuvième siècle accueilleront ces dégoûtantes inepties! On dit que les professeurs de cette école comptent beaucoup sur les jeunes gens de l'époque : ils se font une singulière idée de la jeunesse française, s'ils croient qu'elle soit disposée à l'admiration ou à l'imitation de cette littérature grotesque et barbare , qui n'a fait irruption en France que lorsque les Anglais campaient au bois de Boulogne et les Cosaques au Luxembourg (i). Nous sommes

(i) La haine inspirée par les conquêtes de Napoléon a soulevé les premières attaques contre la littérature

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liouTCuscniont parvcnrs à ce degré de civilisation où la littérature , pour devenir populaire, doit être un moyen d'amélioration sociale. Ce sera le trait caractéristique du travail de l'esprit humain dans le siècle actuel. »

M. Dumont commençait à s'échauffer. Je me permis de l'interrompre pour lui dire qu'il était dans l'erreur sur un fait , et qu'un nombre considérable de jeunes gens étaient passionnés pour les nouvelles doctrines.

nationale. Il convenait aux étrangers d'affaiblir l'influence que cette littérature exerçait en Europe depuis plus d'un siècle; et , comme notre théâtre était surtout un objet de jalousie , on s'occupa de le démolir. M. William Schlegel se chargea de l'expédition : il traduisit tout exprès Shakspeare et Caldéron pour les opposer à nos poètes tragiques , et parla , d'un ton d'inspiré, de la supériorité de génie qui assurait la prééminence des premiers sur les seconds. Cela n'aurait été que ridicule s'il ne s'était formé parmi nous une école qui s'est étourdiment associée à ces attaques de l'étranger.

( Note de l'éditeur. )

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« Cela ne tiendra pas , me répondit-il : des jeunes gens, qui aiment à s'instruire et à réfléchir, reconnaîtront bientôt que les insipides vieilleries qu'on leur donne pour d'ingénieuses nouveautés ne sauraient constituer une littérature digne d'estime. Le plus méprisable de tous les peuples serait celui qui renoncerait à ses plus beaux titres de gloire, et couvrirait d'un mépris , déshonorant pour lui seul , les hautes illustrations du génie national. Cela n'est arrivé en aucun temps, en aucun pays. Ce qui se passe , à cet égard , parmi nous , est un phénomène unique, qui, une fois évanoui, ne se reproduira plus. On s'aperçoit déjà que ces écrivains, d'un orgueil si naïf, et qui s'admirent entre eux avec une candeur si comique, ne se sont jetés dans l'extravagance que parce qu'ils ne se sentent ni la force ni le talent nécessaires pour continuer la littérature virile des deux derniers siècles. Ces bons jeunes gens, que je plains de tout mon cœur, il leur faut une littérature de hambins pour s'y distinguer. Mais comment peuvent-ils croire qu'on puisse remettre en crédit les croyances superstitieuses du quinzième siè-

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ele, et que la société rétrograde jusqu'à cette épo(jue d'une ténébreuse barbarie , tout exprès pour se mettre à leur niveau?

)) — Ce que vous dites là est vrai ; mais il faut des siècles pour perfectionner une littérature , et peu d'anrées suffisent pour la corrompre. Songez que les médiocrités qui pullulent dans tous les temps adoptent avec transport les doctrines favorables au mauvais goût, qu'elles finissent par se constituer en secte , et qu'elles en ont l'intolérance , la fureur et les passions. Des hommes de talent , mais de peu de caractère et soucieux de leur repos, voyant la sottise en majorité, se laissent aller au courant, et favorisent ainsi le triomphe du faux et de l'inepte. Voilà où nous en sommes !

» — Nous n'y resterons pas. Ce qui est ou ce qui paraît nouveau a toujours son moment de vogue. Le froid Fontenelle et le glacial Lamotte-Houdard entreprirent, vers le commencement du siècle dernier, une révolution dramatique pareille à celle dont nous

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sommes aujourd'hui menacés. Ils n'estimaient ni Racine, ni Boileau , et dédaignaient les grands chefs-d'œuvre de l'antiquité. Ils firent secte , et obtinrent même quelques succès. Que reste-t-il aujourd'hui de leurs efiforts? Un faible souvenir, tout prêt d'expirer. Cependant LaniotteetFontenelle étaient bien supérieurs, pour les connaissances et pour le talent, à nos modernes novateurs. Ceux-ci auront une destinée peut-être plus fâcheuse. Encore quelques années de mouvement et de bruit, et , s'ils persistent dans la route où ils sont entrés , ils ne laisseront qu'une mémoire aussi peu honorée que celle des Chapelain et des Scudéry. Voilà l'inconvénient dont je voudrais les préserver ; mais je me réserve de traiter plus tard ce sujet. Nous voilà bien loin de Cromwell !

» — Revenons-y, je vous prie : l'impartialité de vos réflexions m'éclaire sur un sujet que j'avais considéré jusqu'ici avec trop peu d'attention.

» — Nous en sommes restés à la scène des

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bouffons. Le fou Graiiiadoch prend à son tour la parole , et annonce qu'il va chanter une ballade à Ve'cho. En voici le premier couplet :

Pourquoi fais-tu tant de vacarme,

Carme ?

Rose t'aurait-elle trahi ,

Hi!

» C'est encore là une malheureuse imitation. Le père Louis, auteur du poème de la Magdelahie , a donné en ce genre un modèle digne de l'école romantique. Ce poète suppose que sa pieuse héroïne , dans un moment d'inspiration, demande des conseils à l'écho. Je ne me rappelle que les vers suivants , qui sont moins ridicules que ceux de M. Victor Hugo :

Que craignent les oiseaux volant dans ces bocages?

Cages !

Que deviendra l'épine , enfin , si je l'arrose ?

La rose !

)) Ces puérilités rimées avaient un grand succès avant Malherbe et Corneille ; on les abandonna lorsque le goût se fut épuré. Il

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était digne de l'école nouvelle de s'approprier ce qui excitait le dédain dos écrivains dont les productions sont des monuments de génie. M. Victor Hugo, non content d'imiter Saint- Amant et le père Louis , s'est même donné le plaisir d'emprunter à M. l'abbé de Pradt un des sarcasmes les plus connus de ce publiciste, et de le mettre dans la bouche de Trick , l'un de ses bouôbns :

Tous nos Orphées Sont des Morphées j Notre Jupin Est un Scapùi.

» L'imitation est ici flagrante. Je ne sais, au reste, si M. l'abbé de Pradt ne considérera pas comme une épigramme ce que nous regardons comme un plagiat. C'est une question à décider entre l'ancien archevêque de Malines et le grand-prêtre du romantisme.

» J'ai encore une remarque à faire sur cette scène de bouffonneries : c'est qu'elle n'excite pas même ce rire involontaire qui

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nous surprend quelquefois à la lecture des burlesques saillies de la Gigantomachie et du Virgile travesti {^\^. Rien de plus triste et de plus assommant que la gaîté des bouffons de Cromwell. Vous en jugerez par ce passage :

ELESPURU.

( Il chante. )

Vous à qui l'enfer en masse Fait chaque nuit la grimace , Sorciers d'Angus et d'Errolj Vous qui savez le grimoire , Et n'avez dans l'ombré noire Qu'un hibou pour rossignol !

Ondins qui, sous ces cascades, Vous passez de parasol !

Sylphes dont les cavalcades Bravant monts et barricades, En deux sauts vont des Orcades A la flèche de Saint-Paul!

Chasseurs damnés du Tyrol ,

(i) Scarron.

Dont la muse aventurière ;.

Bat sans cesse la clairière !

Clercs d'Argail, archers de Noll ,

Pendus sèches au licol ,

Qui ranimez vos poussières

Sous les baisers des sorcières ;

Caliban, Macduff, Pistol,

Zingari , troupe eiFroyable ,

Que suit le meurtre et le vol ,

Dites : quel est le plus diable

Du vieux Nick ou du vieux Noll (i) ?

)) Je n'ai pas le courage d'aller plus loin , et je vous épargne d'insipides rébus sur le vieux Nick et le vieux Noll. Je rougis même d'appliquer les règles de la critique à de telles pauvretés. C'est un effort que je fais sur moimême , et vous devez m'en savoir gré.

» — Beaucoup plus que vous ne pensez!

Je n'oublierai point vos remarques : elles auront quelque jour leur utilité. Surmontez ,

(j) Old JSick , surnom du Diable dans le dialecte de la po])ulace anglaise. ISoll, abre'viation ^Ollivier.

d'un romantique. i5i

je vous prie , votre dégoût bien naturel pour ces fades bouffonneries! Continuez vos observations sur le chef-d'œuvre dramatique de la jeune littérature !

» — La tache est pénible , et je regrette de l'avoir entreprise; mais puisque vous y attachez quelque intérêt , je tâcherai de la remplir.

» Nous apprenons par la scène des fous qu'ils détestent Cromwell. L'un d'eux assure, dans le nouveau langage , que Satan fait les tyrans au plaisiî- des bouffons. » On aurait dit , dans le dialecte suranné de Racine et de Voltaire , ce pour le plaisir des bouffons. » Mais je vous ai déjà prévenu que, si je voulais relever toutes les fautes contre la langue que l'auteur s'est permises, je ferais un volume aussi gros que celui de Cî'omwell ^ et aussi peu amusant. J'y renonce volontiers !

» Maintenant , ce que vous aurez quelque peine à concevoir, c'est letourderie de Ro-

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chester-Obédedoiii , notre a chapelain impromptu. ))

GKAMADOCH.

Ce cher Obédedom ! tout en tirant de l'arc , Je l'ai vu qui rôdait près la porte du parc } Qui parlait aux soldats de garde , sous prétexte De les édifier en leur prêchant un texte. Puis il les a fait boire , et puis leur a donné De l'argent ; puis enfin , de tous environné , Il a dit : « A ce soir ! Pour entrer dans la place , Cologne et /-J^h iieha II seva le mot de passe! »

» C'est mi singulier conspirateur que ce cher Obédedom. Voilà la garde de Cromwell publiquement séduite , et le secret de la conjuration bien gardé ! Cromwell arrive bientôt après, accompagné de Milton et de quelques autres personnages. Il annonce qu'il vient se délasser de ses travaux, et qu'il veut se distraire. C'est dans cette disposition d'esprit qu'il s'adresse à Milton, en lui disant : )) ^ous êtes vieux •' (i) » Le poète prend mal

(i) Nos jeunes romantiques ne coimaissentpas d'é-

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la plaisanterie , et se fâche sérieusement.

MILTON , avec dépit.

Vieux Milton ! dites-vous : milord , ne vous déplaise , J'ai bien neuf ans de moins que vous-même !

CROMWELL

A votre aise !

MILTON

Oui, vous êtes, milord, de quatre-vingt-dix-neuf ; Moi , de seize cent huit !

CROMWELL

Le souvenir est neuf.

MILTON , avec vivacité.

Vous pouviez me traiter de façon plus civile : Je suis fils d'un notaire, aldennan de la ville.

pigramme mieux acérée que ce reproche de vieillesse.

( Note de l'éditeur. )

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» Cromwell lui répond qu'il est bon poète , mais que cependant JVithers et Donne (i) ont un mérite bien supérieur au sien.

)) Nouvelle colère de Milton, qui , se parlant tout liaut à lui-même, dit «qu'un gé- » nie ardent travaille dans son sein ; qu'il )) habite dans sa pensée , qu'il s'y console , et )) qu'il veut créer , par sa parole , un monde )) entre l'enfer, et la terre, et les cieux. »

» Ce brusque passage de la platitude à l'emphase est un des secrets de la composition romantique. C'est ce que les professeurs de l'école considèrent comme une agréable variété de tons, ettm puissant moyen d'intérêt. Ils plaignent Corneille, Racine et Voltaire, de n'avoir pas connu les avantages qui résultent de cet heureux contraste, et d'avoir pensé qu'on pouvait faire de bonnes tragédies sans se servir d'un langage tantôt burlesque ,

( i) Deux mauvais vcrsilicaleurs de Tcpoque.

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tantôt déclamatoire , et toujours vide de sens.

» Cromwell, qui veut absolument s'égayer, ordonne à ses quatre bouffons d'être joyeux. A cette injonction nos fous éclatent de rire : Ah ! ah! ah! Cela ne suffit pas au Protecteur; il dit à l'un d'eux :

CROMWELL

Trick , tais-nous apporter de la bière, une pipe!

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