‹ La conversion d'un romantique, manuscrit de Jacques Delorme, publiéChapitre 26 sur 46 · I.A CONVERSION · texte numérisé non relu

I.A CONVERSION

une table ronde de marbre noir couverte de tasses de porcelaine de différents dessins et de diverses grandeurs, La cheminée, en marbre de bleu turcjuin, est ornée d'une pendule et de deux vases d'albâtre de Florence, luxe modeste, proportionné à la fortune da propriétaire. D'anciennes et belles gravures , telles que le Testament d'Eudamidas , les Batailles dAlexandi^e ^ et quelques portraits gravés par Nanteuil, se détachent sur une tenture de papier couleur d'ocre. Dans le fond du salon, aux deux angles, s'élèvent deux piédestaux sur lesquels on a placé les bustes de Racine et de Voltaire; enfin un piano d'Erard complète l'ameublement.

Joseph jeta un regard de dédain sur les deux figures ombragées de leurs vastes perruques. Je compris sa pensée, parce que je lui avais souvent entendu dire que les perruques , telles qu'on les portait autrefois , étaient incompatibles avec le génie, et qu'il fallait nécessairement avoir les cheveux courts et en désordre pour faire de bons vers. Quant à lui , il avait assez bonne mine malgré son air

un peu empesé. La vue de notre ancien professeur me parut réveiller en lui d'agréables souvenirs, et je fus charmé de le voir dans ces heureuses dispositions.

Nous avions à peine achevé les premiers compliments, que nous vîmes arriver le docteur Lefranc , accompagné de madame Lefranc , et de mademoiselle Berthe , leur fille. Le docteur, que tout Paris connaît , est un de ces hommes d'une humeur enjouée , qui font le charme des sociétés. Quoiqu'il soit grand partisan de la diète, et qu'il prêche éloquemment la sobriété, il ne laisse pas de faire bonne chère. Brillât-Savarin le regardait comme un des connaisseurs les plus habiles de l'époque ; j'ai même entendu M. de Périgord en faire l'éloge. C'est d'ailleurs un professeur d'une science profonde, se faisant un plaisir de rendre service , et jouissant avec modestie de sa célébrité. Il se plaît à encourager les jeunes médecins qui font preuve de talent , qualité aussi rare parmi les membres de la Faculté de médecine que parmi ceux de la Faculté des lettres.

Madame Lefranc est une femme sans prétentions, qui pourrait, tout comme une autre, faire valoir, à quarante ans, une taille bien faite et une figure agréable., mais qui a le sentiment des convenances , et se contente d'être bonne et spirituelle.

Quant à mademoiselle Berthe , âgée de dixsept ans, il serait difficile de se faire l'idée d'une plus jolie personne. Je ne pus m'empêclier d'admirer sa taille légère et gracieuse, la blancheur animée de son teint , sa blonde chevelure , ses yeux bleus , et l'expression d'une physionomie où l'ingénuité se mêle à la finesse.

Le docteur s'avança vers Joseph , et, lui secouant la main un peu rudement : a Je suis aise de vous revoir, lui dit-il. Eh bien ! que faites-vous maintenant ? Vous suivez sans doute vos études ; avec l'aptitude que je vous connais, vous devez être très avancé? C'est une belle et honora])le carrière que celle de la médecine! Vous êtes fait pour y réussir. »

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Joseph fui flatté de ces paroles , et cependant il éprouvait quelque embarras.

« Je n'ai pas renoncé entièrement à la médecine , répondit-il : mais un goût irrésistible m'a jeté dans les inspirations mélancoliques , et je me sens un cœur de poète.

» — Cela n'est pas bien , reprit le docteur. Savez-vous ce que Malherbe, qui s'y connaissait, disait des poètes? C'est que, dans un état, ils étaient aussi utiles que de bons joueurs de quilles.

» — Le mot est dur et injuste , dit M. Dumont : je ne connais pas d'homme plus estimable qu'un poète qui fait servir un vrai talent à orner la raison et à inspirer de généreux sentiments. Qu'en pense notre aimable Berthe ? »

Joseph parut attendre la réponse avec in lérêt-

c( Je ne sais , répondit la jeune fille , s'il

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me convient de me mêler d'une pareille discussion ; mais, puisque vous me demandez mon avis, je vous dirai franchement que j'aime la poésie. Je crois que peu de personnes sont insensibles au charme des beaux vers.

» — Je suis bien aise de vous entendre parler ainsi, reprit M. Dumont. On peut dire de la poésie ce (jue Shakspeare dit de la musique :

« The mail that liatli uot imisic in liimself",

» Nor is iiot moved with concord of sweet soiinds,

» Is fît for treasoii , stratagems and spoils j

» The motions of his spirit are duU as night,

» And his afTections dark as Erebus.

» Let no siich man be trusted ! »

» Je ne me crois pas obligé de vous traduire ces beaux vers. La langue anglaise est maintenant si répandue , que tous ceux qui ont reçu quelque éducation la comprennent. ))

Je remerciai, pour ma part, M. Dumont

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de sa bonne opinion ; mais je le priai de traduire les vers du poète anglais, conime si je ne les entendais pas.

» — Volontiers , reprit-il. Ce passage est l'un des plus frappants du Marchand de Venise, pièce dans laquelle vous avez vu Kean jouer le rôle du juif Shylock , comme Talma jouait celui de Néron , avec une effrayante vérité. C'est Lorenzo qui parle à Jessica :

(c L'homme qui n'a en lui-même aucun 5) sentiment d'harmonie , et qui n'est point » ému par le doux accord des sons, est propre » à la trahison , aux ruses et aux rapines. Les » mouvements de son âme sont mornes comme )) la nuit , et ses penchants sombres comme )) l'Erèbe. Qu'on ne se fie point à un tel » homme !»

A cette citation de Shakspeare , le front de Joseph s'épanouit , ses yeux s'allumèrent , et il s'écria d'un ton d'enthousiaste :

« Voilà le poète que j'aime , le seul poèlc qui ait compris le drame , et dont les pièces, traduites par Emile Deschamps et Alfred de Vigny , feront oublier nos vieilles tragédies , si pédantesquement renfermées dans les règles envieuses d'Aristote. L'art est tout entier dans Shakspeare. C'est là que se trouvent réunis le bas et le sublime , la vérité locale , rindividualiié des personnages; Richard III avec sa bosse pittoresque , Falstaff avec son gros ventre caractéristique , Henri V assis sur les genoux d'une prostituée , des savetiers et des sénateurs, des princes et des voleurs de grand chemin, la naïveté des croyances, le cri ïnstiticft/et spontané des passions. Vous remarquerez peut-être qu'il a des défauts , des incorrections. Allez dire à l'Eridan , roi des fleuves , qui coule par les campagnes et dans les grands horizons de Lombardie , à nappes épanchées , recevant ondées du ciel et ruisseaux tributaires , rapide et irrésistible à son milieu , comme incertain , et avec des courants en tous sens , sur ses bords , y déposant et reprenant au hasard roseaux et branchages flottants , et jonchant ses crêtes écuniantes de

mille gerbes de feu sous le soleil ; allez lui (lire qu'il a tort de s'épandrc et de se jouer en telle licence : si votre voix charitable perce à travers sa grande voix , et s'il peut vous entendre (i) , vous saurez ce qu'il vous répondra ! »

M. Dumont allait prendre la parole , lorsque la bonne Véronique, son ancienne gouvernante, nous avertit que le dîner était servi. Cette interruption suspendit le débat naissant. Joseph offrit sa main à mademoiselle Berthe, qui l'accepta en souriant.

«La cure sera difficile, dit à demi-voix le docteur Lefranc ; je crains l'hallucination.

» — Il y aura plus de mérite dans la guérison, répondit le professeur; j'espère que nous en sorti rons à notre honneur. »

Les places distribuées, Joseph se trouva

(i) Pensées de Joseph Delorme.

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vis-à-vis de mademoiselle Berlhe , dont la beauté , la fraîcheur et les grâces me parurent l'avoir singulièrement frappé. J'en fis la remarque à l'occasion d'un superbe poisson qui s'attira les compliments des convives. En toute autre compagnie , ce mets, dont Joseph est très friand, aurait absorbé ses idées aussi fortement que s'il l'eût vu au fond de sa conscience • n)ais je dois dire à sa louange que l'affection morale l'emporta sur l'inclination matérielle , et qu'il dîna plus sobrement qu'à l'ordinaire. Je conclus de cette observation que la raison revenait à son poste, et qu'en s'y prenant avec adresse , on pourrait replacer son esprit sous la direction du bon sens.

La conversation , jusqu'au dessert , avait été très variée. On s'était entretenu de l'opéra de Guillaume Tell , des lois communale et départementale, des voyages de M. de Polignac, de l'émancipation des catholiques d'Irlande , de la danse de mademoiselle Tagiioni , de la nomination de M. Bourdeau au ministère de la justice , de la baleine , de la rentrée de MM. Etienne et Arnault à T Académie fran-

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çaise (i), enfin de touslcssujets qui occupaient l'attention fugitive du jour. Au dessert, l'entretien revint naturellement aux matières littéraires , à l'occasion du drame de Henri III. Ce que'Joseph admirait le plus dans cette pièce , c'est le moment où le duc de Guise saisit le bras délicat de la duchesse avec son gantelet de fer , et lui fait éprouver une douleur insupportable.

c( Voilà , dit -il , les spectacles qui nous conviennent aujourd'hui. Les plus beaux vers de Corneille et de Racine ne produiront jamais d'effets semblables ; c'est d'un naturel parfait; mademoiselle Mars subit la question avec une admirable vérité.

M™e LEFRANC.

Eh monsieur ! peut-on voir souffrir des malheureux !

(i) Ces de'tails déterminent l'époque de la merveilleuse conversion de Joseph Delorme , et épargneront des recherches laborieuses aux Saumaises futurs. ( Note de l'éditeur. )

Cette citation de Racine , qui venait si à propos , avait un peu déconcerté Joseph , lorsque je m'avisai de répondre comme le juge Dandin :

Bon ! cela fait toujours passer une heure ou deux.

Joseph me lança un regard de travers ; mais il se remit bien vite, et continua l'exposition de ses doctrines dramatiques.

« Vous m'avouerez, dit-il, que tout est de convention dans votre sy.'-tème classique. L'imitation y manque d'exactitude; il n'y a point (^individualité. Dans Rome sauvée , par exemple, M. de Voltaire représente bien Cicéron comme un homme éloquent , dont le patriotisme est mêlé de cette vanité qui lui a été si souvent reprochée ; mais il a oublié des choses importantes, qui ne seraient pas échappées aux enfants de l'époque, comme dit M. Cousin , et qui auraient constaté l'individualité : je veux parler de la verrue que l'orateur romain , suivant l'opinion vulgaire , avait sur le nez , et de son geste habituel ;

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car on sait qu'il se prenait volontiers le menton de la main gauche. Voilà ce que j'aurais appelé du naturel; si l'acleur avait rincé son nez en parlant, comme Cicéron le faisait quelquefois, l'imitation aurait été parfaite. Mais M. de Voltaire, seigneur de Ferney , n'avait rien approfondi. Nous ne l'aurions pas tidmis dans notre Pléiade (i) , et M. Guiraud ne voudrait pas signer ses pièces.

» — Vous parlez bien légèrement de l'écrivain le plus raisonnable , le plus spirituel , et du génie le plus étendu qui ait jamais existé ,

(i) Pléiade : constellation poétique composée de sept étoiles de première magnitude. Ce fut Ronsard qui eut en France la première idée d'une pléiade : elle se composait de Ronsard , de Dorât son maître , d'Amadis Jamyn , de Joachim Dubellay, de Henri Belleau , d'Etienne Jodelle et de Pontus de Tiard.

Les étoiles de la pléiade romantique sont MM. Victor Hugo, Lamartine, Sainte-Beuve , Alfred de Vigny, Emile Deschamps et Gaspard de Pons.

répondit M. Diuiiont. Vous voulez du naturel , rien de mieux ! nous en voulons aussi : la (lifl'érence qui existe entre nous , c'est que vous recherchez une imitation de l'objet qui soit en poésie ce que sont en peinture ces tableaux destinés à tromper les yeux , et qui n'ont aucune valeur sous le rapport de l'art. Je me ferai mieux comprendre par un simple rapprochement.

» Un habile sculpteur, Cortot par exemple, entreprend la statue du général Foy. Le marbre s'anime sous le ciseau : le génie de l'orateur se révèle dans ses traits, et l'énergie du guerrier dans son attitude ; la pose est en harmonie avec le geste: toute son àme respire sur le marbre vaincu par le génie. Le sentiment d'une perfection idéale saisit le spectateur, frappé d'admiration : c'est le produit de l'art fécondé par l'imagination ; voilà le naturel de Corneille, de Racine , de Voltaire, et de tous les bons écrivains de la même école.

» Mais voici Curtius qui nous arrive, avec sa cire , ses couleurs et ses étoffes. 11 se met à

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Tœuvre , modèle la figure, reproduit la couleur des yeux, celle des chairs et de la chevelure. Il place sur son mannequin l'uniforme complet du général. L'imitation matérielle ne saurait aller plus loin ; et, cependant, cet aspect nous repousse : ce n'est ni la mort ni la vie Vous ne voyez là qu'une nature hideuse et sans nom. Voilà le naturel des romantiques. Ce n'est donc pas l'imitation que vous cherchez , c'est le calque de l'objet. L'imitation suppose de la réflexion , du choix , du talent ; le calque ou la copie est un travail mesquin et servile. Je finirai par une question à notre douce Berthe, dont j'estime beaucoup le jugement : que pense t-elle sur cette question ?

)) — Je préfère , répondit Berthe , en baissant les yeux , les statues de Canova aux mannequins de Curtius , et les tragédies de Voltaire à celles de M . Guiraud. »

Cette simple et modeste réponse fit faire à Joseph un-léger tressaillement, dont je fus seul à m'apercevoir. Il leva les yeux sur la

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