LA COIS VERSION
charmante jftllc, et répondit en ces ternies :
« Voilà une décision sur laquelle il n'y a plus à revenir ; celle qui l'a prononcée lui donne trop d'autorité. Permettez-moi seulement quelques remarques ! s- ••
)) Dites- moi pourquoi tous ces chefs-d'œuvre de Corneille et de ses successeurs , qui excitent votre admiration , font aujourd'hui si peu d'effet sur la scène ? Le Théâtre- Français est désert toutes les fois que l'affiche annonce Cinna , les Horaces , Phèdre , Britannicus , Athalie y Zaïre , Mahomet ou Sémiramis ; l'on aperçoit tout au plus dans l'orchestre quelques vieilles -perruques de l'Académie française. Le majestueux alexandrin de l'école classique ronfle dans le vide , comme l'orgue d'une cathédrale avant que les fidèles ne soient venus à la prière. Que signifie cette indifférence , si ce n'est que le goût du public est changé, qu'une révolution s'est faite dans ses idées , et que nous avons besoin d'un nouveau système draiiialique. La jeune littérature, exempte de préjugés, affran-
d'un romantique. 2 25
cbie du joug de rimitalion , a compris ce besoin , et veut le satisfaire. Voilà tout le reproche qu'on peut lui adresser. Mais, de grâce , ce reproche est -il fondé? N'est -il pas évident que les formes anciennes sont usées? Eh bien , il s'agit de leur substituer des formes nouvelles, qui , sans doute*, vieilliront à leur tour, et seront remplacées par d'autres. La littérature ne peut-elle pas avoir ses révolutions comme la musique, qui change à peu près tous les vingt - cinq ans ? Que diriez vous si l'on faisait un crime à Gluck de n'avoir pas continué Rameau , et à Rossini de ne s'être pas emprisonné dans la méthode de Gluck ? Laissez l'indépendance aux artistes : le public adoptera ce qui sera le plus conforme à son goût. »
Ces réflexions de Joseph me surprirent ; je ne l'avais jamais entendu parler avec autant de calme et de suite dans ses idées. Puisqu'il commençait à raisonner , j'en conclus qu'il pouvait devenir raisonnable; et j'attribuai cette amélioration intellectuelle à l'in- I. ]5
fliiencG naissante d'un sentiment auquel il avait été jusque alors étranger.
(( Vous avez très bien résumé , répondit iVr. Dumont , les raisonnements de nos réformateurs. C'est ce qu'ils peuvent dire de plus spécieux , lorsqu'ils abandonnent le sarcasme et les sottes plaisanteries, dont ils ne sont point avares, parce que ce sont là des richesses naturelles qu'ils répandent sans s'appauvrir. Je vais reprendre l'un après l'autre tous vos arguments, et vous montrer que ce sont autant de sopliismes et d'arguties , qui , dans tous les temps , ont été reproduits , et dont la raison a toujours fait justice.
)) Vous me demandez pourquoi les tragédies de Corneille , de Racine et de Voltaire , n'attirent qu'un petit nombre de spectateurs. Il y a deux raisons de ce fait. La première, c'est que nous avons lu ces chefs-d'œuvre , que nous les avons relus mille fois, et qu'ils sont dans la mémoire de tous les hommes qui ont quelque littérature. La seconde raison,
et la plus forte , c'est que nous n'avons plus d'acteurs pour animer les personnages tragiques, et rendre avec vérité les inspirations du génie. Les grands acteurs sont presque aussi rares que les grands poètes ; mais qu'il se présente un Baron , un Lekain, un Talma, une Adrienne Le Couvreur , une Clairon , vous verrez le public accourir en foule à ces tragédies aujourd'hui négligées. Ce n'est donc pas le goût général qui est changé. La médiocrité des acteurs, plus frappante dans la représentation des grands chefs-d'œuvre de l'art, fatigue le public, le dégoûte, et voilà tout.
» Que les acteurs soient au niveau de la pièce 5 comme dans Henri III, ce sont des médiocrités qui se servent mutuellement d'appui : il n'y a point de disparates. Que la partie matérielle du spectacle , les décorations, les costumes, soient brillants et pompeux; que le sang y coule à grands flots, la foule s'y précipitera comme aux courses du Cirque-Olym- -pique , et aux expéditions nocturnes des brigands de V Amhigu. Mais ces succès sont
éphémères. Quand Henri III , le nouvel Othello , et les pièces du même genre disparaîtront de la scène , ce sera pour toujours , ou bien il n'en restera qu'un faible souvenir de coulisse. Il n'en sera pas ainsi , non seulement des anciens chefs-d'œuvre consacrés par deux siècles d'admiration, mais des ouvrages dramatiques composés avec un vrai talent et un goût pur. Ainsi V^gamemnon de M. Lemcrcier, les Templiers^ Marins à Miniurnes y Germanicus , Sylla , Léonidas , les Vêpres siciliennes , la Clytemnestre de M. Soumet, M«r/e-67w«7'^(i) , en quittant ia scène , entrent dans la littérature nationale , et y reçoivent une nouvelle vie. Toutes les fois qu'il se trouvera des acteurs habiles pour les représenter, ces pièces seront revues avec plaisir 5 c'est là le privilège de la bonne école.
» Vous dites que les formes anciennes sont
(i) Ou pourrait ajouter aujourd'hui le Gustave- Adolphe de M. Luoieu Arnault, V Elisabeth de M. Ancelot , et uue Fête de Ncron. {Note de Vcditeur.)
D UN ROMAINTIQUK. :>,2()
usées , et que vous voulez des formes nouvelles. Je Vous demanderai d'abord ce que vous entendez par les formes du drame.
)) — J'entends les formes qui résultent de l'observation des règles imposées par Aristote, et qu'Horace et Boileau recommandent expressément. Vos unités d'action , de lieu , de tenq)Ssont trop gênantes; c'est un despotisme insupportable , dont nous avons délivré le théâtre français.
>^ — Permettez-moi d'insister ! Ne dit-on pas tous les jours en parlant de Fimitation théâtrale des actions humaines : l'art dramali([ue ?
)) — Oui , sans don le !
» — Eh bien , pouvez-vous concevoir un art qui n'ait point de règles, ou , si vous Taimez mieux , de lois? La peinture, l'archileclurc, la musique n'ont-elles pas des règles , (pie les peintres, les archilectes et les compositeurs
23o LA CONVERSION
de musique sont forcés, quelque gêne qu'ils en éprouvent , d'étudier et d'observer ?
» — Je l'avoue.
» — Otez du drame les unités de temps , de lieu, d'action, il n'y a plus d'art; vous tombez dans l'invraisemblance, la confusion et l'absurdité ; vous revenez à l'enfance de la scène et de la civilisation; vous n'êtes plus de votre temps.
» — Nous remplaçons toutes ces règles par une seule , l'unité d'intérêt.
)) — Fort bien ! mais, pour arriver à l'unité d'intérêt, il faut qu'il y ait unité d'action : car la multiplicité des événements et des caractères divise et affaiblit l'intérêt ; et pour que l'action soit une, n'est-il pas naturel qu'elle s'accomplisse dans un temps et un lieu déterminés? Croyez- vous que ce soit pour i;êner le poète que ces règles aient été établies? JNon , c'est le bon sens qui les a dictées : car la philo-
d'un romantique. 23 1
sopliie cl le bon sens sont deux tenues identiques.
» L'observation stricte des unités n'est pas même imposée au poète , pourvu qu'il en résulte des beautés réelles. Boileau ne vous dit-il pas que le génie peut sortir des règles , et apprendre de l'art même à franchir leurs limites. Ne vous plaignez donc pas de la sévérité classique ! Commencez par avoir du génie , et vous nous trouverez pleins d'indulgence! Mais ne croyez pas que le mépris de toute règle soit une marque de génie : c'est le signe le plus éclatant de la médiocrité, qui sent avec dépit son impuissance , et s'arrête devant chaque difficulté , comme devant une insurmontable barrière.
» Des écrivains qui n'ont pas assez réfléchi sur les principes de l'art proscrivent les règles comme inutiles ; ceux qui n'ont ni la capacité nécessaire pour réussir en s'y conformant , ni le génie qui en fait excuser l'inobservation accidentelle , ressemblent à ces mauvais peintres, incapables de dessiner correctement une
figure , et dont la présomptueuse vanité insulte à la grande école de David. Je nie résume en vous disant comme Voltaire , dont le jugement doit avoir quelque poids , que je défends les règles de l'art dramatique , non parce qu'elles sont anciennes, mais parce qu'elles sont raisonnables et nécessaires.
» — Vous voulez donc que l'art reste stationnaire? Vous lui interdisez tout progrès !
» — Tous les arts sont stationna ires, en ce sens, que les principes, une fois reconnus, ne sauraient vaiier. Ce qui était vrai du temps de Corneille l'est encore aujourd'hui et le sera dans tous les temps. Mais le génie qui se soumet à ces lois , parce que sans raison il n'y a point de génie , le talent qui les applique avec bonheur, ne s'arrêtent point j ils s'ouvrent des routes nouvelles , et découvrent de nouveaux moyens d'intérêt dans la mine inépuisable de l'histoire et dans les profondeurs des passions hunjaincs. Corneille, Racine,
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Voltaire , et les tragiques modernes dont les ouvrages ont obtenu l'estiiue publique, conservent ce que vous nommez les vieilles formes du drame; et cependant leur théâtre a chacun son caractère et son génie particulier; l'adoption d'une forme n'est point l'imitation d'une manière.
» Rendez , s'il se peut , l'action du drame plus vive , l'intérêt plus pressant ; que votre langage , familier sans bassesse , descende des hauteurs de la poésie ; quittez le palais des rois pour l'humble demeure des citoyens; transportez -nous dans les régions les plus lointaines: offrez-nous le tableau de mœurs inconnues : nous vous applaudirons si vous restez fidèles aux lois de la raison, aux principes du goût ! Les règles élémentaires de l'art de peindre sont aujourd'hui les mêmes qu'à l'époque où Raphaël composait ses chefs-d'œuvre ; cependant nous avons eu d'admirables tableaux; nous en aurons encore, si l'incorrection, l'exagération, l'extravagance, n'envahissent pas nos ateliers. Il en sera de même pour la poésie : Ut yictura poesis. »