SOIREE ROMANTIQUE. — INAUGURATION DU BUSTE DE RONSARD
Je viens rendre à ton nom ce qu'il a mérité , Belle âme de Ronsard !
( GVILI^AVME COLl.ET£T. 1
Le lendemain matin , Joseph arriva chez moi, vers midi. Il m'apprit qu'il avait déjà vu le docteur Lefranc , et qu'ils étaient d'accord sur la nature des fonctions qu'il devait remplir auprès de lui ; il s'était même chargé de le suppléer , dans l'occasion , auprès de ses
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malades. Je le félicitai sur cet heureux événettwnt , et je lui demandai s'il avait été content de la soirée de la veille.
(( Enchanté ! répondit-il. Je n'aurais jamais cru que notre vieux professeur, avec ses ailes de pigeon et sa cravate mal nouée, pût raisonner si juste et si serré. On dîne fort bien chez lui; et si je n'étais irrévocablement brouillé avec la muse, je me serais donné le plaisir de composer, à la manière de Ronsard, un sonnet où j'aurais célébré les louanges de Véronique. A propos de Ronsard, tu me vois dans un embarras mortel. Je me suis solennellement engagé à passer la soirée chez M"'" la comtesse Colombelle, où doit se réunir une société choisie de jeunes poètes. Je te dirai même , en confidence , que nous devons y procéder à l'inauguration d'un buste de ce pauvre Ronsard , si maltraité par Boileau , et dont nous voulons, à quelque prix que ce soit, réhabiliter la mémoire. Tu sens bien qu'aujourd'hui que je suis réconcilié avec le bon sens et la littérature classique , je serais déplacé dans cette assemblée. Je ne pourrais
d'un romantique. •2'yy
peut-être pas m'empêcher de rire de ce qui aurait excité en moi , il y a seulement deux jours, des transports d'admiration. Mes amis n'entendent pas raillerie sur ce point, et je ne veux pas m'exposer à leur colère.
)) — Ce serait pourtant le moyen de rompre avec eux ; je crains toujours que tu ne retombes dang tes rêveries.
y) — Sois tranquille ! le paroxysme est passé, et j'ai repris l'usage de ma raison.
» — C'est égal, je ne serai rassuré que lorsque tu auras fait publiquement ta profession de foi : les rechutes sont si dangereuses ! D'ailleurs je t'accompagnerai : je suis curieux de voir les héros de la jeune littérature , et surtout de les entendre.
» — Tu n'y comprendrais rien. Il faut beaucoup de préparations pour arriver à la disposition d'esprit que nous exigeons de nos candidats; ce n'est pas l'affaire d'un moment. Je parie que tu ne t'es jamais donné la peine
2<So LA CONVERSION
de passer la nuit dans quelque cimetière , au clair de la lune , pour noter les modulations de la brise qui gémit en passant à travers les grandes herbes.
» — foi , non !
» — Tu ne t'es jamais enfonce dans le creux d'une vallée, près d'une source d'eau, où les allouettes viennent boire, avec l'intention d'y rêver au plaisir qu'il y a de se noyer tout à son aise , et sans être vu de personne ?
)) — Non vraiment ! . -
y) — Mais au moins tu t'es quelquefois arrêté à la Morgue pour y considérer, à loisir, les teintes livides des corps qu'on y dépose , afin de pouvoir, au besoin, les décrire en vers ou en prose ?
y> — Gela ne m'est pas arrivé , et ne m'ar rivera jamais , à moins que je ne devienne fou. ' . , .. ,
d'un romantique. 281
)) — C'est pourtant par de semblablesétudes, et par quelques visites à Charenton, qu'on peut espérer de réussir dans la littérature du siècle, et de nous comprendre.
» — Que cela ne t'embarrasse pas. Je ne te demande que de me présenter à cette comtesse. Comment la nommes-tu?
» — - Madame la comtesse Colombelle.
)) — Voilà un fort joli nom. C'est sans doute quelque jeune dame de haut parage , bien délicate , et portée à la mélancolie.
)) — Pas tout-à-fait. Cette comtesse est une petite femme, veuve depuis quelques années , et qui est parvenue à son dixième lustre. Ne sachant comment remplir son veuvage, elle hésita, pendant les premiers mois, entre l'église de Saint-Roch et la république des lettres; mais enfin elle s'est jetée dans la jeune littérature. Elle compose même des élégies; et je connais une ballade de sa façon
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qui a été insérée dans XAlhiun romantique. Elle jouit d'ailleurs d'une fortune considérable j elle a un fort beau salon ; et si l'on y entend de mauvais vers, on y boit, en revanche , d'excellent punch , et l'on y mange des glaces faites d'après les meilleures traditions.
» — Est-ce que vos romantiques boivent du punch ?
» — Sans doute ! pourvu qu'il soit bon. Nous prends-tu pour des Hottentots ?
)> — Non. Mais c'est qu'en vous lisant, j'ai souvent pensé que vous aviez l'estomac aussi vide que le cerveau : vous paraissez dans vos poésies toujours tristes, languissants, et prêts à mourir.
» — C'est le cachet de la jeune littérature; mais cela n'est que pour la forme.
» — Je le vois bien , et cette singularité
d'un romantique. 283
me fait désirer encore plus d'assister à l'inaiiguration du buste de Ronsard.
» — Eh bien ! j'y consens. Viens me prendre vers les neuf heures du soir : c'est le moment de la réunion. Tu sauras que nous sommes aussi exacts à ces rendez-vous que les membres d'un comité de lecture qui vont toucher leurs jetons.
» — Cela suffit. Je ne me ferai pas attendre. »
Je me rendis en effet chez Joseph à neuf heures précises. Il était encore indécis ; et ce ne fut qu'à force d'instances que je le déterminai à me conduire à son rendez-vous. Chemin faisant , je lui dis :
« Que penses-tu de mademoiselle Bertlie , la fille du docteur Lefrauc ? »
Il me répondit avec chaleur :
« Ne m'en parle pas , ou plutôt parle m'en toujours ! Que de charmes , que d'esprit ! J'ai voulu savoir , la nuit dernière, s'il me restait encore quelques faits de conscience ; je me suis écouté penser : je ne pensais qu'à Berthe; j'ai exploré attentivement jusqu'aux .plus petits recoins de ma conscience , je n'y ai vu que son image. Il faut que je te l'avoue : j'en suis éperdument amoureux , et je crois ^ sans vanité , que ma personne ne lui est pas désagréable.
» — Quelles sont tes prétentions?
» — Je prétends me distinguer dans ma profession , acquérir l'estime publique , et me rendre digne de son choix.
» — Allons ! voilà parler en homme raisonnable ^ la cure est parfaite. ))
Nous étions arrivés à la porte de l'hôtel de madame la comtesse Colombelle , à la Chaussée-d'Antin. Joseph, en montant l'escalier,
d'un romantique. 285
lïic fit remarquer qu'il était garni , des deux côtés , de cyprès et d^épicéas en caisses et en pots, surmontés, à la dernière marche, de deux saules pleureurs , sous l'ombrage desquels nous fûmes obligés de passer. Un domestique, en livrée rouge et noire, nous introduisit dans un grand salon nommé le salon de la Mélancolie ; la porte est en forme ogive. Sur la cheminée, de marbre blanc, s'élève une cathédrale gothique en bronze ; l'ouvrier a pratiqué dans l'intérieur une horloge dont la sonnerie imite le bruit du bourdon de Notre-Dame. Deux chapelles , dans le même goût d'architecture, sont placées de chaque côté de la cathédrale; et comme elles contiennent plusieurs bougies, elles servent de candélabres. L'ameublement est somptueux : le divan, les fauteuils, les chaises, sont garnis de velours noir, avec des franges écarlates. Les draperies des croisées, en étoffe de soie rouge à bandes noires ; un tapis de pied de la Savonnerie ; un lustre magnifique, et de belles glaces , attirent aussi l'attention. Ce salon est orné de quelques tableaux de la nouvelle école , parmi lesquels on distingue le
Cauchemar, une Expédition de vampires , le Massacre de Scio , V Apparition d'un revenant, une Volée de chauve-souris , et la Ronde du sabbat. La tête du diable , qui s'élève , avec sa mitre d'archevêque , au milieu de la galopade des sorciers , a une expression singulière ; on ne l'aurait pas trouvée dans l'école de David.
Madame la comtesse Colombelle nous reçut avec un gracieux sourire. Cette dame, d'une taille ramassée , est d'un embonpoint gênant ; ses yeux ronds , à fleur de tête , me parurent encore pleins de vivacité. Elle était assise dans un fauteuil , et un peu renversée en arrière , pour avoir la faculté de poser sur un tabouret un pied en travers de l'autre , comme il est d'usage parmi les dames de la Cliaussée-d'Antin et du boulevart Poissonnière. Je remarquai sa robe de mousseline blanche des Indes , avec une garniture de roses noires , et sa chevelure arrangée en forme de papillon de nuit ; son nez retroussé , et sa bouche légèrement entr'ouverte , lui donnaient l'air quelque peu enfantin. Cette
d'un ROMA^TIQUE. 287
manière d'ouvrir les lèvres est une habitude que les jeunes femmes avaient prise à l'époque du consulat , et que quelques unes d'entre elles conservent encore aujourd'hui. Madame la comtesse Colombelle est de ce nombre. Plusieurs dames et quelques jeunes personnes placées à ses côtés formaient un cercle. J'en remarquai de fort jolies; une , entre autres , vêtue , comme V elléda la druidesse , d'une tunique noire, et couronnée d'une branche de chêne ; elle avait au côté un bouquet de verveine ; des baies d'églantier lui servaient de collier , et pour compléter le costume, elle portait à sa ceinture une petite faucille d'or. Cependant ces dames avaient , en général , un air guindé et dédaigneux qui ne prévenait pas en leur faveur.
Je me retirai avec Joseph dans l'angle d'une croisée; et avant l'ouverture de la séance, je le priai, à voix basse , de me faire connaître les illustres personnages que je voyais pour la première fois-
2b8 LA CONVERSION
« Quel est , lui dis-je , cet homme efflanqué , et à lunettes vertes, nonchalamment enfoncé dans cette bergère?
)) — C'est un enfant du siècle.
)) — Tu te moques de moi. Cet enfant me parait avoir au moins soixante ans ; on s'en aperçoit facilement, quoiqu'il ait les sourcils peints et qu'il prenne un air mignard.
)) — N'importe : il est compris dans la jeune littérature. Il serait courbé comme un bisaïeul, qu'il jouirait de ce privilège. Parmi nos prérogatives, celle de donner des exemptions de vieillesse n'est pas la moins précieuse. Nous avons remarqué que la plupart des écrivains ressemblent aux femmes et aux artistes, qui aiment à dissimuler leur âge. Aussi, quand nous voulons piquer vivement un homme de lettres qui n'est pasde nos amis, nous disons qu'il a vieilli.
» — Cela est plus facile que d'avoir de
dVn romantique. 289
l'esprit; mais quel est le noQi de ce person-
nage ?
» — Le chevalier Charles Bookworm , d'origine écossaise. Il est encore inédit ; mais il fera; il nous a promis qu'il ferait. On m.'a assuré qu'il avait en portefeuille une tragédie historique intitulée Alexandre - le -Graîid. Toute la vie de ce conquérant y est passée en revue. Les spectateurs le suivront depuis son départ de la Macédoine jusqu'aux bords de rindus , et reviendront avec lui à Babylone; on m'a beaucoup vanté le quatrième acte , où la ville de Persépolis est incendiée sur le. théâtre.
)) — La scène sera brûlante. Mais, dis-moi, quel est ce jeune homme brun, avec un bouquet de barbe sur la lèvre supérieure, et dont la chevelure s'élève en pointe sur la tête?
» — C'est un de nos coryphées. Je ne me souviens plus à présent de son nom ; mais nous l'appelons entre nous le bel obscur. Il ne s'exprime qu'à demi mots, ne se déride
jamais, et joue à merveille son rôle de mystérieux, ï;
)) — Et ce jeune homme à la face réjouie , qui parle à l'oreille de cette dame d'un certain âge , dont le front est ceint d'une guirlande de scabieuses ?
» — C'est mon ami Jérôme , que nous nommons aussi le mélancolique .
» — • Le mélancolique ! il n'y a pas un muscle dans cette figure triviale que la nature n'ait destiné à exprimer la joie.
y> — C'est égal , il est voué au noir : il excelle à décrire l'agonie des mourants; sa muse ne sort pas des ruines et des tombeaux ; il a chanté le ver du cercueil ; ses vers et sa prose sont pleins de ténèbres.
» — Je l'aurais pris pour un élève du Caveau. Mais comment nommes-tu ce blondin dont la vue est fixée sur le bal des Sorcières: sa physionomie est douce et caressante.
» — Nous le nomnions le terrible. Personne ne peint mieux que lui la décomposition des cadavres, et les phénomènes de la putréfaction ; il n'a pas son pareil pour décrire une exécution à mort, et les tortures des suppliciés ; on ne peut lire ses ouvrages sans frissonner des pieds jusqu'à la tête. Les femmes , avides d'émotions, en raffolent, et le lisent avec le même plaisir qu'elles éprouvaient, il y a quelques années, à se faire précipiter des Montagnes russes. Il a de plus fait la conquête de l'enfer; c'est un domaine où il règne sans rivaux.
» — Et ce gris-pommelé qui se penche familièrement vers la grande femme sèche et gourmée dont la main agite, en guise d'éventail , une petite branche de cyprès ! Tu ne diras pas au moins que celui-là est un enfant,
» — Ah Dieu ! le comte de la Roche-Noire , et la baronne Médora , chaste muse de la rue Bleue. Que vois-je ! le comte a oublié de se teindre la chevelure : c'est l'homme le plus distrait que je connaisse. Si on lui présentait
un miroir, il serait capable de se trouver mal. j) r
» — A-t-il composé quelques ouvrages ?
» — Peu de chose; une demi-douzaine de romans historiques, à la manière de Walter Scott , dont les titres sont déjà oubliés. On lui doit aussi une ballade intitulée : Le Spectre, monté sur un fantôme de cheval , qui va chercher sa fiancée , et la ramène ^ au grand galop , à son cercueil. Nous rangeons cette ballade parmi les chefs-d'œuvre de notre littérature.
» — Elle est digne de cet honneur. Y oistu cette petite femme en grand deuil, qui jette sur le bel obscur un regard languissant. Je serais curieux de savoir son nom. , ,
» — C'est M™" de Lambrequin , la femme la plus sensible et la plus passionnée pour les arts qu'on puisse citer, Son mari n'est mort que depuis quinze jours , et elle a déjà composé deux sonnets à sa louange j elle a dessiné
d'un ROMANTIQUIi. ^()3
elle-même l'esquisse du monument qu'on doit élever à la mémoire du défunt : nous citons cette jeune veuve comme un modèle de tendresse conjugale : c'est une nouvelle Artémise.
)) — Je n'ai plus qu'une question à t'adresscr. Quel est ce jeune homme , d'une mine sérieuse , avec une cravate où plonge son menton; celui qui remet un papier à la petite Velléda ?
» — Comment ! tu ne le connais pas! On nous nomme les Inséparables. C'est notre cousin germain, M. Jean Saintc-Bari3e,leplus redoutal)le des criti(jues : lorsqu'il mord , il cniporle la pièce. C'est lui principalement qui s'est chargé d'anéantir la littérature classique; il l'a déjà tuée trois ou quatre fois. lia prouvé plus clair que le jour que Boileau et J.-J3. Rousseau n'entendaient rien à l'art des vers; que Racine avait quelque talent, mais point de génie. Nous le regardons comme un foudre de guerre. Son admiration pour Ronsard
294 LA COISVERSION "
est égale à son antipathie pour Boileau. C'est lui qui est le héros de la fêle. » . ;
Joseph achevait à peine ces mots , que la porte du salon s'ouvrit avec fracas. Deux grands laquais entrèrent avec un immense plateau couvert de sorbets, de meringues, de gâteaux de toute espèce , le tout accompagné d'un grand vase de punch à la glace , entouré de festons de feuille morte. Bientôt après deux autres domestiques firent aussi leur entrée. Ils portaient le buste de Ronsard enve- 'vi|^- loppé d'un crêpe. Il fut déposé avec lï^spect sur une table de marbre, au milieu du salon. Quand tous ces préparatifs furent terminés , M^'^ la comtesse Golombelle pria M. Jean Sainte-Barbe de prendre la parole.
« Mes bons amis, dit-il, quand le bef- » froi de la cathédrale sonnera minuit, heure y> solennelle, où le monde invisible ouvre ses )) portes mystérieuses , où le génie de la mé- » lancolie , porté sur un rayon de la lune , » descend vers nous, et fait verser de douces » larmes aux âmes rêveuses, nous procéderons
d'un romantique. 2g5
)) à l'inauguration de ce buste d'un grand » poète , dont la mémoire est placée sous )) notre protection • nous vengerons l'injure » des siècles ; nous recueillerons ses cliefs- » d'oeuvre , et le classicisme caduc rendra » le dernier soupir. «
Cette harangue , prononcée avec lenteur et gravité, excita un vif enthousiasme. Pour moi , je commis ime imprudence qui pouvait avoir des suites fâcheuses. Au moment où M. Jean Saint-Barbe annonçait le dernier soupir du classicisme /yt chantai à demi-voix ce refrain , qui malheureusement me revint en mémoire :
Va-t'en voir s'ils viennent , Jean !
Ces maudites paroles furent entendues , et causèrent du scandale.
« Grand Dieu ! s'écria la muse de la rue Bleue , aurions-iioas un profane dans cette enceinte?
» — Odi profanum vulgiis^ » reprit avec so-
2i)6 LA CONVERSION
leniiité M. le chevalier Charles Bookworm, qui n'était peut-être pas fâché d'apprendre à ces dames qu'il savait un peu de latin.
Je m'excusai le mieux qu'il me fut possible; je dis que ces mots malencontreux ,
Va-t'en voir s'ils viennent , Jean ,
appartenaient à une vieille chanson romantique, d'une expression simple et pittoresque, et que je chantonnais d'habitude , sans y attacher la moindre importance ; que d'ailleurs je trouvais très convenable qu'on élevât une statue à la gloire de Ronsard , monument digne du génie de l'époque.
Cette apologie calma un peu l'indignation générale. M"" Colombelle , qui avait eu le temps de m'examiner des pieds jusqu'à la tête , et je m'aperçus que l'investigation ne m'avait pas été défavorable, me dit avec un air d'intérêt :
d'un eomantique. 297
« M. Delorme, si vous n'êtes pas de notre religion , c'est moi qui me charge de vous convertir. J'ai eu en ce genre de véritables succès. Venez me voir demain ; nous causerons des choses du mystère. »
Je me confondais en actions de grâces, lorsque la druidesse passa devant moi , avec un air marqué de dédain , en disant :
« Je n'aime pas les gens prosaïques : ça fait mal! »
Cependant le plateau chargé de friandises avait été entouré , et je m'aperçus que ces dames ne manquaient pas d'appétit. Seulement elles levaient les yeux au ciel en mangeant leurs gâteaux , et chaque verre de punch était accompagné d'un soupir. Tandis que je faisais ces observations, un nouvel incident troubla la docte assemblée : nous aperçûmes avec eflProi M. le comte de La Roche- Noire devant une glace, l'œil hagard, le poil hérisse comme Calchas , la bouche ouverte , pétrifié, et d'une mortelle pâleur. Madame de
Lambrequin et madanie la baronne Médora volèrent à son secours. • :
(( Pardon, mesdames, dit-il, en se remettant; je pense à une afiPaire très importante que j'ai négligée , et qui ne peut souffrir de retard. Je vous quitte à regret. »
Il partit, et je l'entendis qui disait , en gagnant la porte : « Me voilà perdu d'honneur, on va croire que je ne suis plus jeune. )i
Dans ce moment , l'horloge assourdissante de la cathédrale sonna minuit ; il se fit un profond silence. jNotre cousin Sainte- Barbe prit la petite Velléda par la main , et la conduisit auprès du buste de Ronsard.
« C'est à vous, vierge des Gaules, lui dit-il, qu'appartient l'honneur de lever ce voile noir, emblème de l'injuste oubli où était plongée, depuis plus de deux siècles, une renommée gauloise , jadis radieuse , et qui , par nos soins, va reparaître avec une incomparable splendeur. »
d'un romantique. 2gg
Yelléda souleva doucement le voile qui couvrait le buste , sur la base duquel élait gravée l'inscription suivante :
A toi Ronsard, à toi qu'un sort injurieux Depuis deux siècles livre au naépris de l'histoire , J'élève de mes mains l'autel expiatoire Qui te purifîra d'un arrêt odieux (i) !
Sainte-Barbe reprit alors la parole.
« Le voilà, dit-il , cet admirable poète , » détrôné par les Malherbe, par les Boi- » leau , les Racine , et autres usurpateurs du «siècle de la cottrtisannerie , quoiqu'à dire » vrai, il conservât encore un bon nombre » d'amis et de partisans , tels que Scudéry , » Théophile, Saint- Amand, La Calprenèdc, ï) Chapelain, Brebeuf , Cirano de Bergerac, » qui n'en parlaient jamais qu'avec honneur
(i) Poésie française au i6« siècle , tome II , page
3oO LA CONVERSION
» et respect. Le voilà , ce sublime inventeur » de rhytlimes lyriques trop îong-temps per- » dus. Nous les avons heureusement retrou- » y es ; le moule du style en usage depuis Bal- » zac jusqu'à J.-J. Rousseau a sauté en éclats, » aussi bien que le moule du vers (i). »
Des applaudissements unanimes et réitérés accueillirent ce dernier trait. Je remarquai , avec quelque surprise , que ces enthousiastes avaient même changé les termes qui expriment l'approbation. Ainsi, au lieu de dire, Beau, sublime , admirable ^ ils s'écriaient en choeur : <s. C est im^nense l quelle vigoureuse végétation / »
c( C'est trop beau, en vérité, s'écria madame de Lambrequin ; j'admire ce moule de style qui saute eu éclats. Quel langage ! c'est du pur génie !
( I ) Tableau historique et critique de la Poésie Irançaise au 16*= siècle, t. I , p. 569.
d'un romantique. 3oi
« — -Lorsque Ronsard mourut, reprit Sain- )) te-Barbe , en grossissant sa voix , la France » entière le pleura. Des oraisons funèbres, des » statues de marbre lui furent décernées: sa )) mémoire, revêtue de toutes les sortes de » consécrations , semblait entrer dans la pos- )) térité comme dans un temple (i). »
» — ]l mourut! dit en gémissant la petite druidesse • il mourut ! cela fend le cœur; je n'ose plus le regarder, tant je suis attendrie !
)) — Il mourut, ajouta l'orateur, en baissant le ton. Le temple de la postérité fut fermé à sa mémoire ; mais nous allons lui en ouvrir les portes. Sa vieille gloire , toute brillante de jeunesse , guidera le nouveau siècle , comme une colonne lumineuse , dans le désert de la poésie inconnue. »
(i) Tableau historique et critique de la Poésie française au i6« siècle, t. I , p. 85.
A ces mots les transports d'admiration redoublèrent ; il y eut des cris de joie , des trépignements d'enthousiasme.
c( Le coup fatal est porté! dit le hel obscur.
« — Racine et Voltaire ne s'en relèveront jamais ! reprit Jérôme le mélancolique.
» — Le siècle courtisanesque est enfoncé ! s'écria le terrible. Le tonnerre a grondé , la foudre a éclaté, les tombeaux sont béants, et les ossements des vieux classiques craquent sous nos pas.
y, — -Maintenant, reprit Sainte- Barbe , il nous reste à réciter devant ce vénérable buste un petit chef-d'œuvre où tout se rencontre, passion , badinage , et poésie \ et ensuite chacun de nous déposera respectueusement devant l'illustre poète une couronne de laurier. »
Je m'aperçus alors qu'on avait apporté avec
d'un romantique. 3o3
le buste une corbeille couverte d'un tissu des Indes : et je supposai qu'elle était remplie de petites couronnes de laurier.
On se rangea en cercle autour de l'orateur. Sainte-Barbe releva deux ou trois fois la touffe de cheveux qui ombrageait son front, et récita avec une emphase monotone les vers suivants :
A Cassandre (i).
Ma petite colombelle , Ma mignonne toute belle , Mon petit œil , baisez-moi î D'une bouche toute pleine De musc , chassez-moi la peine De mon amoureux esmoi !
« Dieu! que cela est joli, dit madame Colombelle j et mon nom qui s'y trouve ! Ce
(i) OEuvres choisies de Pierre de Ronsard , page
3o4 LA CONVERSION
bon Ronsard ! il méritait bien qu'on lui chassât la peine de son amoureux esmoi ; je n'y aurais pas manqué.
Quand je vous dirai : Mignonne , Approchez.-vous ! qu'on me donne Neuf baisers tout à la fois !
Donnez-m'en seulement trois!
)) — Ravissant ! s'écria la baronne Médora, en pinçant les lèvres ; neuf baisers , trois baisers : cela fait douze baisers. Cette Cassandre n'était pas malheureuse.
Tels que Diane guerrière Les donne à Phébus son frère , Et l'Aurore à son vieillard !
Puis reculez votre bouche ', Et bien loin , toute farouche , Fuyez d'un pied fre'tillard !
)) — Je ne savais pas , dit Velléda , que Diane donnât des baisers à son frère; je suis ravie de l'apprendre : rien n'est plus sentimental.
D'UN ROMANTIQUE. 3o5
Comme un taureau par la prée Court après son amovirée , Ainsi , tout chaud de courroux , Je couri'ai fol après vous.
y> — Charmante comparaison! Anacréon n'a rien de plus délicat. »
Je ne connaissais pas la dame à la taille élevée et à la voix forte qui s'exprimait ainsi. J'ai su depuis que c'était madame la vicomtesse de Cliàteau-Gaillard , l'une des syrènes de la paroisse de Saint-Thomas-d'Aquin.
Et prise'd'une main forte ^
Vous tiendrai de telle sorte
Qu'un aigle un cygne tremblant.
Lors , faisant de la modeste ,
De me redonner le reste
Des baisers ferez semblant.
ce Quel joli badinage! quelle aimable poésie! dit madame de Lambrequin ; cela remue le cœur.