‹ La conversion d'un romantique, manuscrit de Jacques Delorme, publiéChapitre 34 sur 46 · G LA CONVERSION · texte numérisé non relu

G LA CONVERSION

Mais en vain serez pendante Toute à mou col, attendante, Tenant un peu l'œil baissé, Pardon de m'avoir laissé.

Car, en lieu de six , adoncques , . J'en demanderai plus qu'oncques

Tout le ciel d'estoiles n'eut ; Plus que d'arène poussée Aux bords , quand l'eau courroucée Contre les vagues s'esmeut.

Un nouvel accès d'enthousiasme suivit cette lecture ; il n'y avait pas d'expressions assez fortes pour rendre justice à un pareil génie.

(( Qu'on me montre , s'écria Sainte-Barbe, d'un air triomphant, qu'on me montre un chef-d'œuvre aussi complet dans ces poètes fossiles qu'on nomme classiques. O Ronsard , Ronsard , reçois le tribut de notre amour ! »

A ces mots , il découvrit la corbeille, prit une couronne de laurier , et la plaça sur le buste du vieux poète. Chacun suivit cet exemple. Joseph seul était immobile et silencieux.

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a Allons , mon tlieriuiii . lui dit Sainte- Barbe , allons, viens payer ton honinjai;e au père de la poésie romantique : ce sera le com • plémcnt de cette aui;uste cérémonie, dont le récit portera le deuil dans le camp enneuii, et assurera à jamais notre j^loire. »

Tous les rei^çards étaient fixés sur mon frère , (|ui semblait recueillir ses forces. Enfin il éleva la voix, et prononça, d\in ton assuré , les paroles suivantes :

« Mes chers amis , j'aurais voulu vous épargner une pénible explication ; mais, vous le voulez , j'y consens. Croyez-moi ! « les )) plus courtes folies sont les meilleures. » Appliquons-nous ce vieux adage, qui renferme un grand sens. C'est une triste comédie que celle que nous jouons depuis quelques années; quittons la scène avant le concert infaillible de sifflets qui n'attend pour éclater que le premier signal. Nous avons dit que nous voulions régénérer la littérature; nous n'y avons apporté que la confusion et l'ennui. La singularité éveille un moment l'altention; mais le vrai seul est durable. C'est une nouvelle invasion

de barbares, qu'une nation vive et spirituelle repoussera avec dédain. Nons sommes notre public ; nous nous enivrons de nous-mêmes ; nous chantons nos louanges sur tous les tons; et le véritable public , préoccupé d'intérêts politiques 5 ne nous aperçoit pas. Prévenons le moment où il tournera les yeux vers nous: car, pour parler votre langage, notre littérature ne présente ce qu'écume à la sur- » face, eaux bourbeuses , et fracas bientôt y> apaisé. »

:» Voyez nos drames, annoncés avec emphase : ils tombent les uns sur les autres, après une courte existence. h^Othello, qui devait faire une. révolution dramatique , est déjà Fobjet des plus cuisants mépris. Il en sera de même de toutes tes pièces taillées sur un patron gothique, assorties au goût d'une civilisation à peine ébauchée, et qui ne peuvent produire parmi nous qu'un sentiment fugitif de curiosité. »

Ces paroles avaient excité une si vive sur-

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prise , que Sainte-Barbe lui-même restait lu bouche ouverte et les yeux fixes , comme s'il eût été frappé de la foudre.

c( Pour moi , reprit Joseph , je suis las de la portion de ridicule qui m'est échue , et je donne ma démission. Mon cher Sainte-Barbe , je te rends les sornettes rimées que tu as débitées sous mon nom. »

Cette épigamme réveilla la sensibilité de l'admirateur de Ronsard. « Sornettes rimées, s'écria-t-il soudain ; ingrat , homme sans goût , classique caduc ! Va , je te recommanderai à nos amis. Emile Deschamps dira que nous sommes des rossignols ^ et que vous êtes des ânes (i); il fera tonner sur vous, com-

(i) Hélas ! dans ce temps-ci , que trouvez-vous souvent pour vous juger ? Des ânes.

( Etudes françaises et éiraiiffères. )

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ojc dans ses vers , la douleur des canons (i). Je te battrai moi-même avec « l'aviron Iran- )) chant de ma rime ,» et nous serons vengés (2).

fi — Vos rimes ne blessent que les oreilles, et n'épouvantent que le bon sens. Tiens , je prends ce laurier , non pour en couronner ton vieux Ronsard, qui avait pourtant plus de mérite que vous lous , mais pour le placer sur le premier buste de Racine que je rencontrerai , de ce Racine le plus parfait poète

(1) Comme un signe de deuil, pour saluer leurs noms Tonne au tombeau des l'ois la douleur des canons.

( Études françaises et étraricjères . )

(2) Rime, tranchant aviron ,

Eperon Qui tend la vague écumante.

( Poésie française au 16" siècle, t. II , p. 5o.)

d'un koaiajn tique. 3ii

qui ait jamais paru , mais dont vous êtes incapables de sentir les divines beautés.

» — Va , va , ton Racine et ton Voltaire sont en bonnes mains. J'ai dit que le siècle est à nous; je l'ai dit , et je n'en démords pas ; nous le menons à la lisière , et il nous suit.

» — Pure démence ! je te croirai quand le siècle sera tombé en radotage ; aujourd'hui il vous siffle , ce qui prouve sa raison.

» — Sois tranquille ! nos jeunes néophytes vont te poursuivre comme des abeilles armées de leur aiguillon.

» — Tes abeilles sont des guêpes , que je ne crains pas.

» — Nous te bannissons de notre cénacle !

» — Tant mieux ; j'entendrai moins de sottises.

» — Nous te maudissons des pieds jusqu'à

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la tête, soit que tu veilles, soit que tu dormes ; nous te maudissons au nom de Ronsard et de Saint-Gclais , au nom de Perrault et de Lamotte - Houdard , au nom de William Schlegel.

» — Et moi je vous maudis au nom du bon sens.

)) — Tu verras ce qu'il en coûte d'être brouillé avec les poètes qui distribuent la

eloire.

y> — Oui, et qui n'en gardent rien pour eux-mêmes !

» — Tu seras traduit en distique , en quatrains , en sonnets, en ballades, en rimes redoublées, en vers croisés.

» — Et en vers plats. » ) ;

La conversation s'animait tellement que je crus qu'une interposition amicale était de-

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venue nécessaire. Je parlai donc froidement en ces termes :

(c De la tolérance, mes amis, de la tolérance! Ne renouvelons pas les scènes ridicules de l'hôtel Rambouillet! Vous dites que vous avez émancipé la littérature : eli bien ! usez de la liberté tout à votre aise ! Confondez les i^enrcs ; faites-vous une lani,'uc à votre usage ; abreuvez-vous de mélancolie ; abaissez-vous au laid idéal; avancez-vous à reculons jusqu'au seizième siècle : rien de mieux ! Seulement , nous vous demandons la permission de n'être pas morts , et de continuer, comme nous pourrons , la littérature de la civilisation moderne , ce qui n'est , en d'autres termes , que continuer la civilisation ellemême. Ainsi , nous sommes sûrs de ne jamais nous rencontrer et d'éviter toute querelle. Nous voudrions , s'il était possible , que vous missiez un peu moins d'âcreté et un peu plus d'esprit dans vos critiques : soyez sûrs qu'en France l'esprit et la politesse ne gâtent rien. Continuez à prodiguer vos hommages à Ronsard; célébrez sa gloire en prose et en vers;

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faites des libations en son honneur ; surchargez son buste de couronnes : mais permettez-nous d'adorer en paix d'autres divinités , de préférer Corneille à Shakspeare , Racine à Goethe, Voltaire à Schiller. Nous nous retirons , mon frère et moi , et j'espère que désormais nous n'aurons rien à démêler ensemble.

y> — Quel prosaïsme! s'écria M"« la baronne Médora. Je crains une attaque de nerfs. , ; , : ^ ■ ' o.

» — Et moi je vais m'évanouir. dit la petite druidesse en tombant sur un fauteuil. »

, Pendant qu'on s'empressait autour de cette prêtresse des Gaules , nous quittâmes la mélancolique assemblée , avec le regret de voir des hommes , dont quelques uns ne sont pas sans talent , se rendre ridicules de gaîté de cœur. , " •

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