‹ La conversion d'un romantique, manuscrit de Jacques Delorme, publiéChapitre 46 sur 46 · î HLii l'éloqukkce · texte numérisé non relu

î HLii l'éloqukkce

ils n'ont à exciter que des passions mauvaises; mais elle est le génie des orateurs de la liberté. C'est elle qui les avertit de ce qu'ils ont à dire , et de ce qu'il faut taire: c'est elle qui donne l'autorité à leur geste et la puissance à leur parole ; c'est elle qui leur fait mépriser même la popularité , lorsqu'elle ne peut s'acquérir qu'aux dépens de la justice et des vrais intérêts de la patrie ; c'est aussi par elle que la gloire s'attache à l'immortalité.

Le général Foy avait reconnu toutes les positions sociales. Il avait vu que la contrerévolution se servait de la restauration pour asseoir sa tyrannie, et que, toute force morale manquant à ses desseins , elle se plaçait dans les lois , se faisait ainsi une législation à son usage , et envahissait en même temps tous les pouvoirs de l'état. 11 voyait un redoutable auxiliaire accourir au secours de la contre-révolution, armé d'anathèmes et de fanatisme. Ce parti , que distingue le nom de congrégation^ après avoir suivi des routes ténébreuses, se mont ait enfin au grand jour; sa voix était menaçante, son front superbe,

rOLlTIQUE. 4^3

son œi! enflammé ; il marquait déjà la liberté religieuse pour sa première victime.

Dans cette complication d'intérêts, la lutte entre les doctrines était établie; chaque mesure législative devait être mise à découvert; il ne s'agissait point de persuader une assemblée, mais d'avertir la société. La vérité, glissant sur des majorités glacées , rejaillissait hors de l'enceinte des discussions, et arrivait au peuple, avide de l'entendre; au peuple, qui la recevait comme la consolation du présent, comme l'espérance de l'avenir. La contre-révolution, gênée par cette courageuse franchise , par cette éloquence populaire qui survivait à \siclàtmeel aux questions pi^éalables, reprochait à l'opposition de parler par la fenêtre : comme s'il était possible de parler autrement , lorsque l'évidence n'a plus de force sur les esprits, que tous les intérêts sont compromis, et qu'il ne reste d'autre ressource que d'armer l'opinion pour la défense de ces mêmes intérêts !

Jamais orateur ne prononça avec plus d'au-

424 SUR l'Éloquence

torité les noms d^honneur et Ae patrie. Fautil s'étonner si tant d'échos en France répétèrent et répètent encore ces mots magiques que la contre- révolution veut abolir? Le général Foy portait à la tribune cette fermeté de caractère qui s'était fortifiée dans les camps; il y avait quelque chose dans son altitude el dans son regard qui imprimait le respect. Toujours calme au milieu des plus violents débats , il ne se laissait émouvoir ni par le nombre ni parles clameurs passionnées de ses adversaires. Les interruptions soudaines donnaient encore plus d'élan à son éloquence j et c'est avec une présence d'esprit admirable qu'il repoussait des attaques imprévues. On se rappelle cette voix contre-révolutionnaire qui , au moment même où il entrait avec chaleur dans une importante discussion , l'interrompit pour lui demander la définition du mot aristocratie, a L'aristocratie , répondit- )) il, sans s'émouvoir, l'aristocratie au dixï) neuvième siècle , c'est la ligue , la coalition » de ceux qui veulent consommer sans pro- » duire , vivre sans travailler, occuper toutes » les places sans être en état de les remplir,

» envahir tous les honneurs sans les avoir nié- )) rites : voilà l'aristocratie. » La voix contrerévolutionnaire se tut , et la nation applaudit.

Toutes les hautes questions de justice et d'humanité trouvaient dans le général Foy une éloquence sympathique et un chaleureux défenseur. L'Espagne abandonnée aux angoisses de l'anarchie , aux tortures du fanatisme 5 la Grèce réveillée du long sommeil de la servitude , et luttant corps à corps avec le formidable empire de Mahomet : la révolution sillonnant les vastes contrées de l'Amérique méridionale, y déposant ses germes indestructibles, et appelant ces peuples nouveaux à l'indépendance j tous ces grands spectacles enflammaient la parole de l'orateur-citoyen , et lui inspiraient ces pensées brûlantes , ces mots impérissables qui font battre les cœurs et se fixent dans tous les souvenirs.

Il avait aussi cette éloquence réfléchie , infatigable, qui saisit l'ensemble d'une question, en approfondit les détails, et en déduit toutes les conséquences. Ses études laborieuses , un

426 SUR l'éloqttence

travail constant d'observations et de comparaisons, avaient enrichi son esprit de connaissances positives et variées. Telle était la netteté de sa pensée, que rien de vague et d'obscur n'y pouvait entrer , et que la vérité en sortait comme une vive lumière ; le sophisme et la mauvaise foi disparaissaient devant elle Habile administrateur, il redressait tous les écarts de l'administration ; sentinelle vigilante de la fortune et du crédit public , il les défendait avec une persévérance à toute épreuve; couvert de glorieuses cicatrices, il oubliait que chaque émotion de la tribune était un danger pour lui ; il vivait pour la patrie , et il est mort pour elle.

Ne lui demandons point le secret de sa composition : il était tout entier dans son âme. Rien d'étudié, rien de calculé dans sa manière ; tout est plein dans ses discours, et , ce qu'il y a de caractéristique , on n'y trouve aucune supcrfluilé. Son abondance n'est jamais stérile; avare de mots, l'expression la plus simple met sa pensée en relief, et cette simplicité est encore un ornement. Si une

POLITIOUK. '[27

Jurande vérité s'offre à sa pensée, il l'énonce avec une énergique précision , et c'est le pivot sur lequel tournent tousses raisonnements.

« La force et le droit se disputent le monde, » dit- il , en s'adressant à l'émigration, impa- )) liente de son milliard; la force et le droit )) se disputent le monde : le droit, qui institue )) et conserve la société ; la force, qui subju- )) gue et pressure les nations.

)) Qu'est-ce que le droit? C'est, pour les T> actes du gouvernement , comme pour ceux » des particuliers, la conformité aux lois po- )) sitives et à ces principes d'éternelle raison » ({ui sont la base des lois de tous les pays. Il y) n'y a devant ces lois que deux questions à )) résoudre : l'émigration était-elle volontaire )) ou forcée ? qu'allaient demander les émi- » grés aux étrangers? «

La question ainsi posée , l'orateur entre avec fermeté dans la discussion ; ses raisonnements se pressent, ses preuves se développent dans un ordre parfait. L'intérêt du pays,

4^8 SUR l'éloquence

l'inlérêt du Irônc, celui même de l'émigration , se montrent tour à tour pour repousser une loi funeste, a Je n'y vois , s'écrie l'ora- » teur en finissant , que désordre dans le pré- » sent et trouble dans l'avenir. Ce n'est pas » moi qui m'associerai à cette œuvre de mal- )) heur. )) L'assemblée , émue enfin par tant d'éloquence , frémit , et la loi passe.

On a voulu comparer le général Foy à d'autres orateurs ; celui qui en a le plus approché est ce vertueux Camille Jordan , qui fut son ami , et qui mérita de l'être. Le cœur de Camille Jordan palpitait aussi d'indignation contre les ennemis de la France. L'aspect menaçant de la contre-révolution avait exalté son énera^ie morale ; mais les efiforts de la tribune abrégèrent aussi sa vie , et son dernier soupir fut pour la liberté.

Faut-il rappeler Mirabeau et Vergniaud?

Ils ont eu le génie propre à leur époque. Mirabeau , porté par la révolution , avait l'avantage de l'attaque; sa force se multipliait par toutes les forces d'une puissante majorité: il

POI-I'ITQUK. ,J2Q

parlait en triomphateur devant un pouvoir vaincu. Le général Foy, au contraire, soutenait les attaques de la contre-révolution , victorieuse et acharnée sur sa proie. Toujours en défense , son éloquence était protcctrice^et non agressive ; les élans de cette âme héroïque n'avaient rien d'hostile. La stabilité du trône, la gloire et la prospérité de la patrie, voilà ce qu'il protégeait avec les armes de la raison et les soudaines illuminations du génie.

L'éloquence de Vergniaud fut orageuse comme le temps où il vécut ; il lance des foudres, mais il répand peu de lumière. Son admirable langage est rempli d'émotions et d'images; il appelle à son aide tout le pathétique des passions. Le général Foy, s'adressant à la raison publique et aux intérêts de tous , échauffe et éclaire tout à la fois. Il est incomparable lorsqu'il défend la gloire nationale insultée et l'honorable misère de ses compagnons d'armes ; lorsqu'il conjure le ministère, si prodigue envers ses agents, d'épargner les cent cinquante officiers généraux de notre vieille armée, atteints dans leur repos et leur

^0 .SUR l'Éloquence

existence par ce qu'il nomme u le dernier )) coup de canon échappé de \^atcrloo. » Le général Foy ne souleva jamais que les plus nobles affections ; s'il s'indigne de la calomnie , c'est l'indignation de la vertu ; placé audessus des passions vulgaires, il s'oublie luimême, il ne voit que la patrie, il ne respire que pour la patrie.

J'entends demander quels services il a rendus, comme législateur, à son pays. [Quels services ! je vais vousle dire. Il nous a formés aux habitudes et au langage de la liberté ; il a soutenu, il a fortifié ces opinions constitutionnelles qui, au milieu des clameurs du fanatisme et des cris vindicatifs d'une aristocratie contre-révolutionnaire, se répandent, s'affermissent, et poussent leurs racines jnsque dans les fondations de l'édifice social. Du haut de la tribune nationale, il exprimait les vœux de \.\ nation , et la nation l'écoutait avec reconnaissance et admiration. Sa voix libre et retentissante prévenait le découragement , rassu.ait la faiblesse, intimidait le despotisme adn.inistratif . ralentissait son activité, et lui

opposait deux forces domiiiaiiles , la sagesse et le temps. Qui plus que lui a contribué à vaincre ces préjugés qui séparaient les hommes généreux, divisés d'opinions sur quelques points , mais enfin réunis pour soustraire les libertés publiques aux atteintes d'une secte impie dont l'audace veut associer la religion à la tyrannie ? Vous demandez quels ont été les services rendus par le général Foy ! Ne parlons ni des triomphes de son éloquence, ni de ses travaux guerriers : venez près de cette fosse où va descendre l'enveloppe matérielle de sa grande âme ; contemplez cette immense population plongée dans le deuil , calme dans sa douleur, et adoptant, au milieu des larmes , les jeunes fils du héros-citoyen • entendez la France entière répondre avec enthousiasme à cette noble inspiration. Quel plus grand service que la révélation de l'opinion nationale , toujours la même , toujours unanime, qui sort toute-puissante d'un tombeau, et qui nous montre l'orateur de la liberté devenant , mên^e par sa mort , le bienfaiteur de son pays ?

Page 1