SUR l'Éloquence
Ce genre d'éloquence, où tout est image et sentiment, représente bien l'état d'exaltation et de violence où la société était plongée. Mais Vergniaud et son parti voulaient des lois ; le sanglant génie des révolutions leur répondait par l'organe mugissant de Danton , son orateur :
« Une nation en révolution est comme l'ai- » rain qui bout et se régénère dans le creu- » set. La statue de la liberté n'est pas fon- » due : le métal bouillonne , et si vous n'en )) surveillez le fourneau , vous serez tous )) brûlés.
» Montrez-vous révolutionnaires , mon- » trez-vous peuple, et alors la liberté n'est )) plus en péril. Les nations qui veulent être )) grandes doivent , comme les héros , être )) élevées à l'école du malheur.
» J'insiste sur ce qui est plus qu'une loi , )) sur ce que la nécessité vous commande : )) soyez peuple ! Que tout homme qui porte » encore dans son cœur une étincelle de li-
» berté ne s'éloigne pas du peuple ! Nous ne )) sommes pas ses pères , nous sommes ses en- )) fants j exposons-lui nos besoins et nos res- » sources; disons -lui qu'il sera inviolable s'il » veut être uni. »
A ces paroles d'un tribun révolutionnaire, le peuple s'ébranle ; l'ennemi s'enfuit avec consternation, comme le voyageur surpris, qui s'éloigne , en frémissant, du Vésuve irrité. La Gironde périt, consumée dans l'embrasement général ; la révolution est sauvée ; mais que deviendra la liberté ?
La liberté! Les révolutions et les contrerévolutions ne sauraient vivre en paix avec elle : les unes veulent du despotisme pour se défendre , les autres pour envahir. La liberté est dans l'ordre légal, et l'ordre gêne les mouvements excentriques des peuples , qui ont besoin d'une impétueuse énergie de tous les jours , de toutes les heures, pour sauver leur indépendance. Aussi, quand le parti républicain fut vaincu , commença ce règne d'épouvante , qui fit cesser toutes les résistances
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intérieures, cette centralisation de pouvoirs, cette inexorable dictature dont ni la pitié ni le repentir ne pouvaient approcher. L'éloquence en deuil s'exila de la tribune. De froides déclamations , des accents de haine , des sentences proscriptives , tel fut le langage de la dictature ; elle poussa jusqu'aux plus déplorables excès l'oubli de l'humanité et de la morale. Une muette terreur enchaînait les âmes. Au dedans, qu'entendiez-vous? Le retentissement des ateliers où se forgeaient les foudres nationales, de sourds murmures, quelques joies effrayantes, le bruit lugubre des têtes roulant sur l'échafaud ; au dehors, l'hymne glorieux des combats , le son de la trompette , le pas de charge , et des cris de victoire.
Danton voulut , avant le temps , retirer du fourneau la statue de la liberté ; le métal bouillonnait encore ; il en fut brûlé. Mais, le territoire une fois affranchi , la dictature se tua elle-même. Le peuple n'avait plus besoin que d'institutions et de lois : la France essaya sa troisième constitution. De nouveaux talents
reparurent à la tribune ; aucun d'eux ne saisit le sceptre du génie et ne se fit obéir. Cependant l'esprit de faction vivait toujours j bientôt les Français se déchirèrent avec fureur : les pouvoirs constitutionnels, minés par la licence, perdent chaque jour leur aplomb et leur force 5 l'étranger se réveille , nos armées reculent ; le bruit des armes se rapproche de nos frontières menacées. Il ne s'^^git plus de liberté ; il faut encore vaincre ou mourir pour l'indépendance.
Une nouvelle dictature est devenue nécessaire j mais qui osera l'accepter ? Qui osera , au milieu du soulèvement des passions , du choc des partis , de l'afiFaiblissement moral de la société , se rendre responsable du sort de la France ? La révolution a besoin d'un défenseur contre l'Europe conjurée : c'est dans les camps , c'est sous les drapeaux de la gloire qu'elle va le chercher : c'est au vainqueur d'Arcole , au héros des Pyramides , qu'elle remet ses arsenaux , ses armées , ses trésors , son enthousiasme , ses intérêts , ses principes et son pouvoir absolu. Lui seul peut en sup-
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porter le poids ; lui seul peut ramener et fixer la victoire sous les étendards de Jenimappes et de Fleurus ; lui seul peut comprimer les factions anarcliiques , enchaîner toutes les volontés à sa volonté suprême , appeler à lui tous les genres de supériorités et d'illustrations, s'élever ecsore au-dessus^ et, de ce point sublime , dicter des lois aux maîtres du monde.
L'indépendance , qui est la vie des nations, l'indépendance du peuple français fut mise hors d'atteinte ; mais un silence injurieux avait été imposé à la tribune , et l'éloquence s'étaît réfugiée sous les drapeaux. C'est de là que partaient ces puissantes expressions, ce langage de l'héroïsme , qui enlevait les masses comme un seul homme , renversait les empires, et semblait prononcer les irrévocables arrêts du destin. Au fanatisme de la liberté succéda le fanatisme de la gloire , qui fit des prodiges ; mais la liberté avait encore de nombreux amis. Lorsque Bonaparte descendit du consulat au trône impérial , la liberté lui relira son appui ; la révo-
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lution , qui avait achevé sa tâche , quitta la France , et commença ses voyages autour du monde : Napoléon resta seul avec son génie et le despotisme.
Un tel état de choses ne pouvait se soutenir que par un pacte éternel avec la victoire. Toute l'énergie était dans l'armée ; il aurait fallu que cette armée eût pu vaincre les éléments avec autant de facilité que les bataillons ennemis. Le trône impérial était réellement sous la tente ; l'image seule de ce trône militaire décorait les Tuileries : il devait donc subir les chances des combats , les vicissitudes de la fortune , s'élever avec le succès , s'affaiblir par les revers, et disparaître enfin au milieu des tempêtes.
Pendant la durée de ce règne si fécond en grandes choses, et qui ne présentait après tout qu'un despotisme viager , la France , tranquille au dedans et victorieuse au dehors, avait pris de nouvelles habitudes ; les fruits de la révolution avaient mûri : ses intérêts étaient
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devenus nationaux ; ce qu'il y avait de juste et de raisonnable dans ses principes faisait partie de la raison commune : l'instruction , plus généralement répandue, adoucissait les mœurs, rapprochait les diverses classes de citoyens et donnait un nouvel essor à l'industrie.
Le despotisme est dans la politique; tout le reste se trouve dans l'ordre légal. La nation marchant sans entraves vers un avenir prospère n'est ni troublée dans le présent , ni rejetée avec violence vers le passé. Elle voit s'élever de toutes parts des monuments glorieux ou utiles j des canaux ouverts appellent le commerce et la richesse ; de précieuses manufactures affranchissent nos besoins et notre luxe de tributs étrangers ; les fleuves sont domptés , les rochers se brisent , les Alpes s'aplanissent, et des communications faciles sont établies entre les points de l'Europe les plus éloignés ; un recueil de lois conformes aux éternelles maximes de la justice et aux besoins de la civilisation parait comme le plus beau travail de la raison et de la sagesse d'un âge éclairé ; la religion est dans l'état ce
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qu'elle y doit être , la gardienne céleste de la morale , la conservatrice de la paix et de toutes les charités humaines. D'amers souvenirs, des luttes d'intérêts et d'opinions, ne portent le désordre ni dans la société , ni dans les familles ; la réconciliation entre les partis semble terminée ; et l'éclat d'une gloire incomparable , le progrès des arts, le développement graduel de l'esprit humain, l'indépendance nationale assurée, compensent l'absence passagère de la liberté.
Tant de prospérités devaient finir. La révolution ne redoutait que les trônes , et n'avait fait la guerre qu'aux rois; le superbe héritier, le fils dédaigneux de la révolution, oubliant la politique maternelle , ébloui des splendeurs du diadème , plein d'une aveugle confiance dans son étoile , couvrit les dynasties royales d'une eflPrayante tutelle, et voulut traiter les nations comme la république avait traité les rois. Il ne put se concilier les monarques , et il révolta le patriotisme des peuples. Il apprit en Espagne que des batailles gagnées pouvaient renverser un trône qui ne
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s'appuie que sur la force militaire , mais qu'elles ne soumettent point les nations unies par le sentiment de leur dignité blessée et par l'horreur du joug étranger. Désarmé du glaive révolutionnaire , il se trouvait en présence d'une révolution que lui-même avait imprudemment suscitée. Il dut à cette révolution le premier revers du drapeau de l'empire, a II n'est )) donc pas invincible ! » telle fut la pensée des rois et des pcliples. Napoléon pouvait-il s'arrêter sans compromettre sa destinée ? Des personnes de sens et d'expérience l'ont penséje crois que c'est une erreur. On n'abandonne point sans péril un système de domination dont le développement est avancé , et dont le succès peut seul justifier l'audace. La position de l'empereur lui défendait de souscrire aux conditions d'un traité qu'il n'aurait pas dictées lui-même ; la gloire et l'empire étaient le seul élément où il pût vivre. Ce n'est pas aux fils couronnés des révolutions qu'il appartient de transiger avec la fortune : ils sont condamnés à d'éternels travaux ; il n'y a de sécurité , de légitimité pour eux , que dans la victoire.
POLITIQUE. 4oi
Nous savons, et la postérité saura , quelle incroyable énergie fut opposée à la grande ligue des rois et des peuples ; par quels prodiges de constance, de courage et d'habileté, Napoléon répara d'effrayants désastres , et mit plus d'une fois en doute si le génie d'un liomiiie abandonné à lui-même ne l'emporterait pas sur les forces réunies d'un monde entier soulevé contre sa puissance. Jamais il ne fut plus grand , plus admirable que dans cette campagne de l'intérieur où , à la tête d'une poignée de braves, il soutint, pendant trois mois , le choc de l'Europe armée , victorieux partout où étincelait son épée , se multipliant avec les dangers, et fléchissant le dernier sous l'inexorable nécessité.
Comment s'est-il fait que la nation ne se soit pas levée tout entière en 1814? comme elle l'avait fait en 1792, et n'ait pas rejeté l'étranger hors de la frontière? Faut-il le répéter, la révolution n'était plus en France; il ne restait plus que le sentiment de la liberté, et Napoléon en avait perdu l'éloquence. La liberté ne pardonne point les outrages du
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pouvoir; elle s'en venge par l'abandon iuix jours du péril; elle voit tomber avec indifférence , souvent même avec joie , ceux qui se font ses ennemis. Lorsqu'elle est un besoin de l'époque , l'avenir ne saurait l'effrayer : la nature humaine et le temps , voilà ses auxiliaires.
Si les rois , au lieu de menacer l'existence d'un homme , avaient manifesté la pensée de détruire l'indépendance du pays , il en serait sans doute arrivé autrement. La révolution, revenue sur ses pas , aurait repris avec fureur son anarchique empire ; le volcan se serait rouvert sur tous les points du territoire , et nous serions peut-être encore dans l'embrasement. Les rois, mieux conseillés, annonçaient la paix , l'indépendance, et le retour de la liberté ; un sentiment secret , une espèce d'instinct, avertissait les Français que leur indépendance ne pouvait être détruite : la France , le front encore rayonnant de gloire , attendit les événements.
Remarquons en passant que le coup le plus
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funeste pour Napoléon partit de cette même tribune d'où il avait chassé la liberté , cl qui , depuis dix ans , était condamnée au silence. Le fameux rapport de la commission du corps législatif (i) fut pour l'empereur comme une révélation de sa destinée ; elle lui annonça qu'il n'avait plus à compter que sur luimême. Il en parut surpris, ce qui étonna tout le monde ; il n'en fut point intimidé , ce qui n'étonna personne.
Nous voici parvenus à la restauration. Ce fut dans tous les temps un singulier spectacle qu'une restauration. Celle qui s'est opérée au milieu de nous a un caractère qui lui est propre ; elle nous arriva sans avoir été prévue et comme un accident dans l'ordre des choses; ce fut un bonheur pour elle et pour nous. Sans force d'opinion , sans trésors , sans ar- !née . il lui fallait cependant un appui. Elle
(i) La commission était composée de MM. Ray - ))onard, Laiué, Fiaugergues et Maine de Biran.
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fit entendre des paroles de paix, d'union, de liberté : la France répondit à ce noble langage , et la restauration commença.
La maison de Bourbon reparut sur le trône ; elle y reparut avec l'intérêt qu'inspirent de longs malheurs , avec le respect dû au souvenir du meilleur des rois, avec une ancienne renommée de modération et de sagesse ; elle y reparut comme médiatrice entre l'Europe et la France , entre les temps anciens et les temps nouveaux; comme l'arbitre suprême, et non comme l'esclave des partis, qui, après quatorze années de silence et d'inaction , allaient reprendre la vie et la parole.
La charte nous fut donnée ; cette charte , élevant un rempart contre le despotisme et l'anarchie , assigne aux pouvoirs de la société les limites qu'ils ne peuvent franchir, constate l'état des lumières politiques de l'époque , établit nettement tous les droits légitimes, et place les libertés publiques et privées sous l'empire de la loi. Ce grand bienfait fut accepté avec reconnaissance; et , comme l'a dit
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ënergiquement l'illustre orateur qui va bientôt dominer la tribune législative , a la charte » fut considérée comme le lit de repos de » la royauté et de la liberté. » Heureuse la France, si un parti, long-temps vaincu, n'eût résisté à la royale pensée ; s'il n'eût voulu profiter d'une circonstance imprévue pour dédommager son orgueil , humilié par vingt - cinq ans de revers et d'impuissance !
Et il faut ici faire la part de la faiblesse humaine. On ne pouvait espérer que l'émigration, rapprochée, comme par miracle, du pouvoir, conservât le silence et la modération que lui avait commandée la dictature de l'empire : un tel efibrt de vertu est le partage de quelques âmes fortement trempées, de ces hommes rares que le sentiment du devoir élève au-dessus du vulgaire. Il s'en trouvait parmi les royalistes j nous avons vu ceux-là venir au secours des libertés publiques. Mais combien d'autres regardèrent la restauration royale comme la restauration de deux ordres privilégiés, comme la garantie du retour des
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anciens abus ! lisse présentèrent, dès les premiers jours de l'époque nouvelle, comme les accusateurs passionnés du présent, et de tout ce qui s'était fait en France depuis un quart de siècle. Les cendres de l'anarchie furent remuées ; les intérêts nationaux se sentirent audacieusement attaqués 5 ce malaise général, inévitable précurseur des grands mouvements politiques, troubla la société. La tribune, rouverte aux débats publics, aurait pu remédier à tout. Quelques orateurs y parurent avec des intentions droites et un talent recommandable ; mais, courbés pendant dix ans sous le despotisme, ils n'avaient pas encore cette attitude libre et imposante qui rend la vérité victorieuse ; l'asservissement de la presse périodique y contribua , et ce fut un malheur : il y eut licence de la presse, parce qu'il n y avait pas liberté.
La contre-révolution, telle que la majorité des royalis"tes paraissait la désirer, était impossible. On pouvait arriver au despotisme, à la tyrannie,- mais à l'ancien régime, jamais. Les éléments en avaient été réduits
en poussière; le retour à la vie de l'ancien système était aussi difficile que la réanimation d'un cadavre. Les hommes sensés avaient bien cette persuasion : aussi redoutaient-ils plus le pouvoir arbitraire que l'ancien régime. Mais le langage de la contrerévolution s'est fait entendre ; c'en est assez pour agiter les esprits et répandre de vives alarmes ; la révolution menacée jette de nouveau un regard sur la France ; et pour constater l'inutilité des efforts dirigés contre elle , elle saisit l'homme du destin , dans son exil , et le jette triomphant au milieu de nous. A cet aspect inattendu , les illusions s'évanouissent, les clameurs s'apaisent; on se ressouvient de la charte , on invoque la liberté : il était trop tard, le torrent devait suivre son cours.
Aux premiers mots de Napoléon, la liberté tressaillit d'espérance ; à peine revêtu du pouvoir, il parle encore : la liberté reconnaît le langage de l'incorrigible despotisme, se voile de deuil et se tourne vers l'avenir. Privé de ce puissant auxiliaire , Napoléon se confie
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encore à la fortune , et ce dernier effort fut digne de lui ; mais il y survécut. La tribune populaire , armée contre son génie , lui fit expier le i8 brumaire; l'homme qui d'un geste commandait aux rois , qui abattait et relevait à son gré les trônes, dont les triomphes avaient lassé la renommée , et que l'Europe ne pouvait contenir, Sainte-Hélène, un rocher perdu dans l'immense Océan , le reçoit. Il avait été quelquefois au-dessous de ses prospérités , il s'élève au-dessus de son malheur; nulle faiblesse n'a obscurci cette gloire, n'a terni cette infortune. Sainte- Hélène ! c'est là que la mort est venue le saisir , là que repose l'homme dont le souvenir remplira les siècles. Un peu de cendre proscrite, voilà ce qui reste de tant de grandeurs !
Tandis que Napoléon se livre à la meurtrière hospitalité de l'Angleterre , la contrerévolution reparaît sous l'escorte de l'étranger; elle s'attache encore une fois à la restauration , comme les plantes parasites s'attachent au chêne des forets , pour vivre à ses dépens et pour l'étouffer; et ici , qu'il me soit
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porniisde démêler deux intérêts qui dominent notre système politique . et qu'il faut bien distinguer si l'on veut juger le présent et prévoir l'avenir. L'intérêt de la restauration est celui de la liberté, de Tordre légal, de la paix , de tous les droits consacrés par la raison de l'homme : c'est un intérêt national. L'intérêt de la contre-révolution est celui du privilège, du pouvoir arbitraire , de la tyrannie : c'est l'intérêt du petit nombre. D'abord elle n'a point marché à découvert ; elle s'est cachée sous la restauration, dont elle a égaré la marche et perverti les conseils ; faible par le talent; puissante par l'audace et l'intrigue, par un accès facile auprès du trône , par l'adulation , l'hypocrisie , et le dédain de toute morale.
La liberté unie à la restauration s'est retranchée dans la charte : c'est là son domaine et son refuge. Elle a jeté son voile , et la contre-révolution a ôté son masque. Ce n'est plus contre la révolution que les attaques sont dirigées : une leçon trop sévère a été reçue
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pour qu'on revienne à une tâche dont l'impossibilité est démontrée. Mais la révolution avait enchaîné la liberté : on croit que la contre-révohition peut en faire autant; on ne tient compte ni des circonstances , ni des formes du gouvernement , ni de la situation morale de la société , ni des sentiments qui vivent au fond de tous les cœurs. Des pygmées ont voulu soulever le levier des révolutions; ils ont voulu ébranler les masses , les masses sont restées immobiles ; ils ont voulu du fanatisme, ils n'ont conçu et inventé que l'hypocrisie. Que de fois n'ont-ils pas tenté la patience du peuple, soit par de coupables connivences à des complots insensés , soit enfin par le mensonge , la calomnie , la corruption et la violation des franchises électorales ! Eh bien ! tout a été inutile ! La nation est calme ; elle est calme, parce qu'elle sait que la liberté ne périra pas ; tout ce qu'il y a de talent et de génie en France est venu se ranger sous ses drapeaux ; elle ne périra pas , parce que le despotisme ne pourrait tuer la liberté sans tuer la restauration; et celle-ci reculerait devant son tombeau.
l'OLITIQUE. 4^1
La liberlë n'a que la parole à opposer au pouvoir de la contre- révolution ; mais sa parole pénètre dans toutes les classes de la société ; elle affaiblit les efforts de ses ennemis, et détruit souvent en un jour ce qui a été l'œuvre laborieuse de plusieurs années. Un lieu d'asyle suffit à la liberté : chassée du jury, elle s'asseoit au banc des magistrats, et reparaît sous la toge parlementaire ; exilée de la presse périodique , elle monte à la tribune ; il ne lui faut qu'une voix éloquente, qu'un orateur docile à ses inspirations, pour se maintenir, pour suspendre la marche de la contrerévolution, anéantir ses doctrines, la poursuivre dans les ténèbres, mettre sa conduite en contradiction avec son langage, la rendre honteuse d'elle-même , et déshonorer ses agents. La contre-révolution, irritée, s'agite, se tourmente , tourne sur elle-même et croit avancer. La liberté étend paisiblement son empire : les mœurs qui lui sont propres s'affermissent; elle les oppose aux lois que la justice et l'humanité repoussent, et ces lois meurent d'impuissance ; elle devient par l'opinion , et avec l'opinion , la reine de la société.
4i2 SUR l'Éloquence
Dans les premières années de la seconde restauration , les partis opposés se rencontrèrent à la tribune. Appuyée sur les baïonnettes étrangères, la contré- révolution prit courage et voulut parler; à l'obscurité de ses conceptions , à l'incohérence gothique de ses arguments , aux tournures embarrassées de son langage , on eût dit que le treizième siècle était sorti de la nuit des temps , et renaissait avec toute sa barbarie dans la France civilisée. Les orateurs de la restauration et ceux de la liberté auraient dû. s'unir : ils défendaient le même intérêt. Mais trop de passions avaient été remuées , trop d'amours propres compro-^ mis; ce fut pendant quelque temps la confusion des idées et des langues ; on ne s'entendait pas. ^
11 faut le proclamer hautement, si l'on est enfin parvenu à s'entendre , si la restauration et la liberté parlent le même langage , nous le devons aux membres de l'une et de l'autre chambre qui ont formé l'opposition constitutionnelle; nous le devons surtout à l'illus- Ire général Foy , honneur de la tribune natio-
POLITIQUE. 4l3
nalc , et modèle accompli des vertus militaires et civiles. La liberté n'a jamais manqué de talents , et je pourrais en citer dont la mémoire vivra toujours ; mais il lui fallait du génie : le général Foy se présenta et fut accepté. Son éloquence , trempée dans les feux de la république , dans la gloire du consulat, dans l'héroïsme de l'empire , réunissait les qualités nécessaires pour imposer à la malveillance, pour commander l'attention et le respect. Je ne crains pas d'être accusé d'injustice et d'exagération en disant qu'il a été l'orateur de l'époque.
Il a été l'orateur de l'époque , parce qu'il en a reconnu les besoins ; parce qu'il a senti que , dans notre état social , la royauté devait être l'alliée naturelle de la liberté ; qu'elles devaient se servir mutuellement d'appui , et que la contre - révolution ne pouvait être vaincue que par cette alliance. Il s'est retranché dans la Charte , comme un général habile dans une forteresse assiégée 5 secondé par quelques braves , il en a défendu les approches avec une infatigable fermeté. Oi'find
4i4 SUR l'éloquence
la brèche a été faite par les dernières lois sur les élections et la septennalité , il est resté debout sur la brèche , ralliant à sa voix puissante tous les amis de la liberté.
- On se rappelle l'impression profonde que produisirent ses premières paroles , dans les débats sur la réduction du traitement de la Légion-d'Honneur :
« Pendant un quart de siècle , dit-il , » presque tous nos citoyens ont été soldats ; » depuis la paix , nos soldats sont redeve- » nus citoyens : souvenirs , sentiments , es- )) pérances , tout fut , tout est resté com- » mun entre la masse du peuple et notre » vieille armée. Aussi les paroles qui s'é- )) lèvent de cette tribune , pour consoler de )) nobles misères , sont-elles recueillies avec » avidité jusque dans les moindres hameaux : )) il y a de l'écho en France quand on pro- » nonce ici les noms d'honneur et de pay) trie. » «^
Après une discussion entraînante et irrésis-
POLITIQUE. 4l5>
tible, après avoir dit que la diminution du traitement réduit à l'aumône un grand nombre de légionnaires , l'orateur s'écrie :
« Oui , Messieurs , à l'aumône ! Qui do y) nous n'a pas vu des hommes , naguère en- » noblis par le commandement , que la faim » condamne aujourd'hui aux travaux les plus » grossiers ? Qui de nous n'en rencontre pas y> tous les jours qu'une noble pudeur force à » cacher sous leurs vêlements délabrés le » ruban que leur sang a rougi ? Qui de nous » n'a pas déposé le denier de la veuve dans y) des mains mutilées par le fer de l'ennemi ?
» Hàtons-nous de demander au trône de » faire taire des cris accusateurs ! Les hon - » neurs accordés aux souvenirs du passé ne » sont pas perdus pour la génération qui s'a- )) vance; ils animeront d'un principe d'acti- )) vite salutaire cette jeune armée qu'un mi- » nistre habile (i) a donnée en deux ans à la
(i) Le maréchal Gouvioii-Saint-Cyr.
4i6 SUR l'éloquence
» France, et dont il a quitte trop tôt la di- » rection pour l'achèvement de son œuvre y> patriotique, trop tôt peut-être pour notre y> avenir comme nation indépendante. La » justice rendue aux braves sera, pour notre y> état social, une source d'améliorations. Il » n'est pas bon que les notabilités naturelles, y) légales, compatibles avec les droits de tous, » se heurtent entre elles. Tachons que la cony) sidération universelle embrasse tout ce qui » est honnête et généreux. Croyez-moi , tout » le monde y gagnera, La gloire héritée vivra y> plus paisible, et recueillera plus de respect , » quand elle ne sera plus hostile envers la » gloire acquise. La grande propriété retrou- » vera sa juste part d'influence dans l'état, » lorsque tous les Français seront unis de » cœur et d'habitude dans leurs hommages y) aux services rendus et aux droits acquis, » dans leur fidélité au roi et à la charte , dans » leurs vœux pour l'honneur et l'indépen- )) dance de la France. «
Ce genre d'éloquence , majestueuse dans sa simplicité, empreinte de cette franchise mi-
l'OLITlQUK. 4l"
lilairc qui ne laisse point de nuai^'cs sur la pensée , était le langage ({ui convenait à l'époque ; il fut entendu avec transport. La liberté salua son orateur..
Le parti constitutionnel avait, dès l'origine, été composé d'éléments divers et peu cohérents. Il n'y avait, il ne pouvait y avoir ni unité dans ses vues, ni unité dans son langage. Les leçons sévères qu'il a reçues de la contre-révolution, attentive à ses fautes, lui ont donné l'expérience qui lui manquait. Il a compris sa destinée ; il sait aujourd'hui que sa force est dans la sagesse, et qu'il triomphera tôt ou tard, parce qu'il est la nation tout entière. Le calme de son attitude rend ses ennemis furieux ; mais leur fureur ne s'exerce que par d'obscures vexations, par des calomnies méprisées, par des actes de vengeances personnelles ; elle est impuissante contre la société, dont la marche paisible et mesurée ne peut plus s'arrêter dans la grande carrière de la civilisation.
Si leducalion de notre liberté est si avan-
4l'S SUR l'éloquknce
cée, nous le devons principalcnicnt au ij;énéral Foy, et à ses honorables a mis. Défenseurs de la ebarte , ils restaient sur un terrain où devaient arriver successivement les hommes d'honneur de foutes les opinions, pour se former en phalange sacrée, et sauver le trône, en sauvant la liberté.
Avec quelle noblesse de sentiments, quelle sublimité de courage , notre orateur ne repoussa-t-il pas, au nom de la patrie , l'accusation d'un crime affreux dont la contre- révolution voulait charger la liberté , mère de toutes les vertus.
« Un petit-fils de Henri IV nous a été en- » levé , dit-il , qui lui ressemblait d'inclir> nation et de cœur. Comme son immortel )) aïeul , il a reçu le coup de mort de la main y) d'un fanatique ; aussitôt ont retenti des cris )) de vengeance que la douleur n'avait pas )) inspirés. Des factieux , répudiés par les )) hommes de toutes les opinions qui ont le )) cœur français , ont voulu rendre la nation » complice d'un crime solitaire. N'en a-t-on
POLITIOI'K. /jlj)
h pas enlcndu (jui s'efforçaient à répandre le )) soupçon jusque sur les vieux défenseurs de » la patrie? Ils ne savent donc pas, les insen )î ses, que du eœur d'un soldat peut jaillir la » colère , niais jamais la traîtrise ; ils ne sa- » vent pas que les braves s'entendent et se de- » vincnt , et que c'était parliculièrenient sur » le plus jeune des fils de notre roi que nous )) comptions pour les jours du danp;cr, com- :» njo lui-même avait compté sur nous.
» 11 appartient à la sagesse des chambres )) de détendre contre la rai,^e des partis un )) trône que le malheur a rendu plus aui;uste » et plus cher à la fidélité. Craignons, en fai- )) sant une loi odieuse, sans être utile, de )) remplacer la douleur publique par d'autres » douleurs qui feraient oublier la première. » Le prince que nous pleurons pardonnait en )) mourant à son infâme assassin. Oh ! comme » son âme généreuse se fût indignée s'il eût )) pu prévoir les angoisses de l'innocent. Fai- )) sons, Messieurs, que le profit d'une mort » sublime ne soit pas perdu pour la maison » royale et pour la morale publique. Que la
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)) postérité ne puisse pas nous reprocher » qu'aux funérailles d'un Bourbon , la liberté » des citoyens fut immolée pour servir d'héca- » tombe. La raison d'état le défend, l'honneur » français s'en irrite , la justice en frémit. »
Le général Foy s'apercevait de temps à autre que la contre-révolution , en attaquant la liberté , jetait quelquefois un regard menaçant sur l'œuvre consommée de la révolution. Mais cette œuvre se défend elle-même , parce qu'en d'autres termes , c'est la société telle qu'elle existe. Aussi l'orateur n'a-t-il jamais traité sérieusement cette question. Il s'est contenté d'exposer les faits avec simplicité , laissant les conséquences au bon sens du public. Que de vérité et de sagesse dans les paroles suivantes :
(c On a dit que le perfectionnement de l'a- » griculture et le bonheur des paysans étaient » l'œuvre de la révolution. On a dit une vé- )) rite : c'est la révolution qui les a rendus pro- )) priétaires, qui leur a donné des champs, des )) jardins , de bons vêtements ; c'est par elle
» qu'ils voyagent dans les diligences suspen- » dues ; c'est par elle qu'ils sont heureux; c'est » par elle qu'ils ont contracté des habitudes » d'aisance dont ils ne se déferont pas aisément. » Et pourquoi , malgré les fautes de Tadmi- » nistration , la France jouit-elle de ce temps » calme ? c'est parce que la propriété est di- » visée, c'est parce qu'il y a beaucoup de pro- » priétaires, et qu'ils sont Intéressés au main- » tien de l'ordre. Mais qu'il vienne un jour où, » pour refaire la grande propriété, on menace » la propriété nouvelle , que le privilège re- )) paraisse , et vous verrez ce qui arrivera ! »
Ce langage, si remarquable par sa modération dans une question aussi palpitante d'intérêt : ce langage si propre à calmer les passions, cette leçon salutaire donnée par la sagesse à l'imprudence de parti; ce respect des convenances ; cette mesure parfaite ; tout annonce le citoyen qui possède la qualité la plus essentielle que Cicéron exige de l'orateur, la vertu.
Oui , la vertu ! Les organes des contre-révolutions et des congrégations la dédaignent :