La conversion de M. Huysmans
Mais la Province, pour laquelle il quitte Paris, n’a-t-elle pas le droit de l’arrêter à la douane, d’examiner ses papiers, ses bagages ?
ûo Sous le couvert de sa conversion, sous le pavillon de la Bonne Souffrance de M . Coppée, ses œuvres vont partout, on les achète £,de confiance, on les lit sans précaution, peut- 6 être les laisse-t-on sous les yeux et aux mains ÿ de la jeunesse. Pourtant cet auteur est discuté ; il a, en province comme à Paris, ses adversaires et ses partisans, qui le jugent les uns et les autres sur des impressions vagues plutôt que d’après une étude qu’ils n’ont ni le temps ni la volonté d’entreprendre.
il était donc bon, je crois, que quelqu’un se mît à y regarder de plus près, et c’est pourquoi je me suis l'ait le puisatier de cet écrivain, Le lecteur verra ce que j’ai pu extraire de ses œuvres.
Le résultat de ce travail est une condamnation sévère des écrits de M . Huysmans, du ton et de l’attitude qu’il prend dans l’Eglise, contre tout ce qu’il y a de plus respectable et de plus sacré. Ma conclusion est donc opposée à celle de ses partisans. Au premier rang se trouve M. François Coppée que j’ai le devoir et le malheur de contredire.
L’illustre académicien a fait de notre auteur un éloge qui engage sa responsabilité dans la mesure de son influence sur l’opinion publique, et c’est beaucoup dire, car ce grand écrivain est encore un converti qui nous présentait un autre converti.
Inséré dans la Bonne Souffrance, son article avait d’abord paru dans le Journal, une sorte de temple littéraire, où les Mirbeau, les Silvestre, les Mendès et autres Catulles sacrifient à Vénus. Je ne dis pas cela pour reprocher à M. Coppée de garder une place dans les colonnes de cë Journal, et je ne suis pas de ceux qui soulignent leurs reproches
d’un sourire dJironie en rappelant les six. ou huit cents francs qu’il touche pour chacun de ses articles. Sans doute, Louis Veuillot refusa net les trente-six mille francs par an que lui offrait M. de Villemessant pour donner un article par semaine au Figaro ; et ce refus honore singulièrement le grand journaliste; mais rien ne m’empêchera de regretter les chefs-d’œuvre que nous promettaient les largesses du Figaro. Il n’est donc pas mauvais que M. Goppée reste là, puisque, seul peut-être, il peut faire entendre la bonne parole à ce monde où il y a tant de ces mérétrices que l’Evangile ne veut pas décourager.
Admettons que, converti, il soit l’apôtre du demi-monde. Allez jusqu à dire, si vous voulez, que l’éloge de M. fluysmans pouvait paraître sans trop d’inconvénients dans une telle feuille ; mais il ffien va pas de mêoje pour la Bonne Souffrance qu’on a lue ou qu’on lira dans toutes les familles honnêtes et chrétiennes. Or, à part quelques réserves certainement insuffisantes, M. Goppée y fait grand éloge de M. Huysmans et le présente aux catholiques comme un converti et même comme le modèle des convertis. Jetant un regard sur le monde, il observe avec raison
le travail qui se fait aujourd’hui dans les âmes et qui ramène à l’Eglise tant de nobles égarés. Il a certes le droit d’en parler, puisqu’il est au premier rang de ces hommes qui ne prennent pas tous le même chemin et qui ne marchent point du même pas, mais qui tous tendent au même but. L’Esprit souffle où il veut, comme il veut ; et Dieu choisit à son gré les agents de sa miséricorde. C’est la souffrance qui a tourné le cœur de M. Coppée vers Notre-Seigneur. Je croirais volontiers que Bossuet convertira M. Brunetière, et Louis Veuillot M. Jules Lemaitre.
Je ne sais quel vent nous ramène M. Fluysmans. Mais je constate que cet instrument des volontés divines, infidèle ou contrarié, ne s’est pas acquitté de sa mission ; car cette conversion n’est pas complète, j’ai le regret de le dire à M. Coppée. Il est académicien, je suis prêtre ; qu’il ait une autorité souveraine pour apprécier, pour exalter même, s’il veut, le style pourtant bizarre de M. Huysmans, je l’admets. Mais qu’il veuille reconnaître en retour que j’ai quelque compétence pour apprécier sa conversion, et qu’il ne se récrie pas trop si je ne me range pas à l'avis qu’il a exprimé.
Aussi bien, ii me semble qu’il est assez difficile à satisfaire : « Quand donc, s’écriet-il, prendrons-nous l'habitude d’accepter un écrivain tel qu’il est ? » Ne vous semblet-il pas, Monsieur, que c’est aller un peu loin ? Et je ne sache pas que l’Académie elle-même se conforme à cette règle, puisqu’il est des écrivains qu’elle ne prend pas du tout. L’Eglise de même, avec une nuance assez sensible ; car, si elle prend tous les pécheurs, sans avoir égard à ce qu’ils sont, elle s’inquiète de ce qu’ils doivent être ; elle ne les prend tels qu’ils sont, que pour les changer; cette règle s’applique aux pécheurs de lettres tout comme aux autres ; et donc, en prenant tel qu’il était M. Huysmans, l’Eglise se proposait de le rendre tout différent. Car il n'est pas admissible, vous le savez bien, qu’un libertin se convertisse en gardant sa concubine : à plus forte raison, un écrivain ses mauvais livres.
Tel est le cas de M. Huysmans : il est inouï dans l’Eglise.
Il est inouï qu’un écrivain ait prétendu se convertir sans désavouer ses écrits scandaleux.
Il est inouï qu’un écrivain converti ait
continué de faire argent des œuvres immorales de sa vie passée.
Il est inouï qu’en se convertissant, il ait parlé des choses saintes dans les termes répugnants qui lui étaient autrefois familiers.
Il est inouï que, rentré dans l’Eglise, il use de ses premières libertés pour outrager le sacerdoce tout entier, couvrir de ridicule les fidèles et attaquer indignement les plus respectables objets de leur dévotion.
Si tout cela peut se concilier avec les caractères d'une conversion « sincère »,que quelqu’un se lève pour soutenir cette thèse étrange.
En attendant, il semble bien qu’il ne saurait y avoir à ce sujet aucune division parmi nous. Les dissidences que j’ai déjà signalées n’ont pas d’autre cause que l’ignorance de ces ouvrages. Si ce modeste travail peut contribuer à dissiper ces ténèbres, j’en remercierai Dieu.
Je le prierai aussi d’éclairer famé de celui dont je signale les écarts. Quand il aura compris qu’on ne l’attaque sévèrement que pour le bien de son âme et pour le salut de ceux qu’il peut perdre ; qu’on ne cherche qu’à
l’instruire même malgré lui, en lui présentant la lumière comme à la pointe d’un éclair chargé de la foudre ; qu’on veut le débarrasser de ses préjugés, le protéger enfin contre lui-même, il cédera, nous l’espérons, à l’ évidence, à la force de la vérité, et nous aurons gagné un frère.
— KHO