LA QUESTION
Discussion. — Le chanoine et l’aumônier. — Pour et contre. — Le missionnaire. — Heureuse conversion.
— Soupçons. — Les parrains de M. Huysmans. — Taxil. — Un article de journal. — Un article de Louis Veuillot. — Précautions. — Durtal-Huysmans.
— Trois ouvrages. — Un vent de conversion. — Les lecteurs de M. Huysmans. — Le Parisien. — La bohème et le noble faubourg. — Les mystères de la vie catholique. — Conversion de romancier. — Le déjeuner d’Ezéchiel. — Roman vécu. — Cloisons étanches. — Préface. — Confession. — Sainte Lidwine. — Prophétie. — Sur le Parisien. — Projet de brochure. — Dangers. — M.’ François Coppée. — Résolution.
LE CHANOINE
Asseyez-vous donc, mon cher Missionnaire • et laissez-moi d’abord vous remercier de votre bonne visite. Évidemment vous avez prévu que vous pouviez nous être utile et vous êtes accouru avec l’empressement d’une charité toute fraternelle.
LE MISSIONNAIRE
J’ai prévu tout d’abord. Monsieur le Chanoine, que je serais accueilli dans cette maison avec cette amabilité qui distingue nos anciens dans le sacerdoce, et que je passerais ici quelques bons moments. Je vois bien que je ne me suis pas trompé.
Si vous continuez sur ce ton, l’aumônier du Carmel croira naturellement que vous nous flattez ; il se demandera quelles raisons vous pouvez avoir pour cela, et il ne manquera pas d’en trouver.
LE MISSIONNAIRE
Qu’il en trouve, s’il peut. Je dis ce que je pense, et, sans avoir votre âge, je constate qu’il y a bien des choses qui s’en vont. La vieille urbanité française s’en va, et jusque dans le clergé les gentilshommes disparaissent. On dit que, dans le monde, le fumoir pour les hommes, le chien pour les dames, exercent une influence déplorable à ce point de vue. D’où vient donc que l’on rencontre quelques prêtres qui ne saluent plus leurs confrères dans la rue? Vraiment, nous sommes un monde « fin de siècle ».
LE CHANOINE
Il se pourrait que les hommes et les choses de ce temps n’aient pas d’autre caractère aux yeux de la postérité. Nos œuvres, dans tous les genres, seront désignées par ce mot : style « fin de siècle ». Oui,
c’est à ce trait qu’on nous reconnaîtra, nous et nos ouvrages ; et, plaise à Dieu qu’il ne s’applique point aux choses de la religion, je veux dire à ce qui intéresse la religion, aux évènements qui la touchent, aux hommes qui évoluent autour de l’Église. De tout temps, il s’est fait un mouvement d’âmes qui revenaient à la foi, qui se convertissaient après une vie plus ou moins coupable. Ce mouvement n’a pas cessé ; il ne cessera pas. Mais je me demande si telle conversion qui s’opère sous nos yeux ne mérite pas le nom de conversion « fin de siècle » ? et c’est pourquoi je me félicitais tout à l’heure de votre visite, escomptant déjà le service que vous pouviez nous rendre, à M. l’Aumônier du Carmel et à moi.
l’aumonier
Vous qualifiez durement, Monsieur le Chanoine, une conversion qui réjouit l’Église, encourage les faibles et excite, jusque dans nos monastères, tant d’actions de grâces.
LE CHANOINE
Jugez par là que nous sommes en désaccord et que vous venez bien à propos pour nous éclairer et trancher la question. Car si nous sommes d’avis contraire, M. l’Aumônier et moi, nous ne sommes ni l’un ni l’autre (je le dis pour moi d’abord) à même de soutenir notre avis, de l’éclairer suffisamment pour que l’un des deux contradicteurs soit obligé de se rendre aux raisons de l’autre. Mais, vous
nous apportez précisément ce qui nous manque à l’un et à l’autre, une connaissance plus que suffisante des évènements contemporains. Vos voyages, vos relations, vos séjours multipliés et prolongés dans la capitale, vos prédications, sans parler des travaux du publiciste auxquels,* sans doute, vous n’avez pas renoncé, tout contribue à vous mettre au courant de choses dont nous autres, provinciaux, nous ne pouvons avoir que des échos tardifs et plus ou moins fidèles.
LE MISSIONNAIRE
Vous pourriez bien être dans l’erreur, Monsieur le Chanoine. Sans doute, j’ai voyagé -, mais, dit le proverbe : « Pierre qui roule .. », et puis un missionnaire voyage un peu comme le chameau des caravanes orientales, chargé de précieuses marchandises, qui l’empêchent de détourner vers les sites plus ou moins pittoresques son attention. J’avoue pourtant bien volontiers que je n’ai pas imité jusqu’à l’héroïsme l’exemple de ces saints qui traversaient le monde sans rien voir. Aussi bien j’ai cru que nous avions le devoir d’être de notre temps et de le connaître. La prédication ne doit-elle pas s’adapter aux besoins des hommes, par conséquent les suivre dans leur vie et dans le mouvement de leurs opinions ! Et puis, quoique j’aie cessé d’être publiciste, il y a le tempérament, le désir de savoir ce qui se dit, de venger au besoin la vérité, de louer un honnête homme, de crosser un malfaiteur et de croquer un imbécile, le souvenir des âpres et douces polémiques Mais il est
probable que mon attention n’aura pas été dirigée vers l’objet qui vous divise.
L’ AUMONIER
Nous allons bien le voir ; et puisque c’est moi qui ai tout d’abord levé ce lièvre, je vous demande la permission de dire comment je me suis fait une opinion que je crois sérieuse, et que je trouve si consolante, sur la conversion de M. Huysmans.
LE MISSIONNAIRE
Oui, Monsieur l’Aumônier, je serai heureux d’entendre le récit de la genèse de vos idées sur ce sujet. Mais, je vous ferai tout d’abord observer, si vous le voulez bien, que la conversion de M. Huysrnans n’est plus tout à fait récente, et je me demande pourquoi cette question est encore pour vous une question pendante. Car, si je ne me trompe, le récit de cette conversion a paru, il y a quelques années, dans le volume qui a pour titre : En route , ce qui, dans la pensée de l’auteur, veut évidemment dire : Confession ou conversion.
Eh! mon Dieu, cela est très simple. N’oubliez pas, je vous prie, vous qui avez été quelquefois parisien que nous sommes provinciaux, et qu’en dépit de tout il y a encore loin de Paris au centre de la France. Au surplus, je me demande si Paris remplit toujours bien son rôle de Ville-Lumière. Puisque les Parisiens affectent de ne pas nous
connaître, nous provinciaux, et de nous imposer leurs idées, ils devraient bien nous en instruire. Mais voici la relation du provincial au parisien : si le parisien ne me connaît pas, c’est que je suis obscur ; si je l’ignore, c’est, à n’en pas douter, que je suis ignorant. Il y a là une nuance fine d’esprit parisien qui ne vous échappe pas,
l’aumonier
Quoi qu’il en soit, il n’y a que fort peu de temps que j’ai eu l’occasion de causer d’un fait qui paraît intéresser les lettres aussi bien que la religion, car il paraît que cet écrivain est des plus remarquables et que son entrée dans l’Eglise peut, en même temps, amener une révolution, mais une bonne et saine révolution dans la littérature. Ce serait quelque chose de comparable au romantisme de 1830 et au naturalisme de ces derniers temps; et comme cela se ferait au service de la vérité, je vous laisse à penser quelle puissance une nouvelle école littéraire appelée à grouper tous nos jeunes écrivains mettrait à la disposition de l’Église. On ne peut vraiment calculer les conséquences de cet événement. Messieurs, il faut bénir Dieu : la conversion de M. Huysmans est le prélude de celle du vingtième siècle.
Allons, mon ami, nous savons bien que vous êtes éloquent.
L 'AUMONIER
Vous triomphez, Monsieur le Chanoine, de ce que je me suis laissé aller à cette digression ; il y a pourtant là quelque chose. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. J’avais l’intention de raconter simplement à M. le Missionnaire comment j’ai été mis au courant de cette affaire. Mes renseignements me viennent du monde et du cloître. C'est un de mes amis, laïque intelligent et instruit, qui, le premier, me parla des livres de M. Huysmans et de sa conversion.
Par les détails qu’il me donna sur les états d’âme successifs, sur les études mystiques, sur la valeur littéraire de cet écrivain, je compris que cela pouvait être d’un haut intérêt pour le monde religieux. Car, si j’en croyais mon ami, la mystique chrétienne n’avait pas eu, depuis plusieurs siècles, d’interprète plus compétent, et ses livres étaient appelés à devenir classiques dans les couvents. Je me fis donc un devoir d’en parler à la supérieure de mon couvent du Carmel. J’avoue que je ne fus pas médiocrement surpris de la trouver parfaitement instruite de tout ce que j’avais la prétention de lui apprendre. Elle savait que M. Huysmans s’était converti, et la lettre qui lui avait apporté cette nou velle lui avait appris du même coup que cette conversion était due aux prières qu’on avait faites pour lui dans un grand nombre de communautés religieuses comme dans la nôtre. Je vous laisse à penser quelle joie ce fut pour les âmes qui, oublieuses d’elles-mêmes, ne cessent d’offrir à Dieu
leurs prières, leurs œuvres et leur vie même pour le salut des autres.
Mais la supérieure ne sera satisfaite que le jour où elle aura pu procurer à ses religieuses des écrits où elle s’attend à trouver de si belles choses sur la mystique. Il lui tarde de voir esquissés de la main de M. Huysmans les portraits des grands saints du moyen-âge, dont la vie a été si extraordinaire, depuis saint François d’ Assise jusqu’à la grande sainte Thérèse. Cet ouvrage vient d’autant plus à propos que les écrits de ce genre ne sont pas communs dans notre siècle, et il faut bien ajouter que la bibliothèque entière des grands mystiques n’est pas, en somme, bien considérable -, et il ne faut pas beaucoup de temps à nos moniales pour en faire le tour. Ce sera donc une richesse de plus, un chefd’œuvre peut-être, un livre qui ouvrira, dans la carrière de la vie mystique, des voies nouvelles jusque-là insoupçonnées.
N’est-il pas naturel que j’aie été frappé de trouver, au fond d’un cloître, une impression toute semblable à celle que j’avais observée chez un homme du monde.
La supérieure de mon couvent pensait comme mon ami le laïque ; l’un et l’autre ont leurs renseignements, leurs raisons, leurs autorités. Je pense comme eux et je crois être en bonne compagnie. Sans compter, si vous me permettez cette réflexion, sans compter que ce n’est pourtant pas une raison, parce qu’un homme se convertit, pour que nous lui jettions la pierre. Je sais bien qu’il a été dit : Omnes qui pie volunt vivere in Christo , perse -
cutionem patientur. Mais je ne veux pas travailler pour ma part à vérifier cette parole.
Toutes les fois que vous ferez appel à la charité, mon cher ami, nous serons d’accord. Je vous dirai seulement qu’il s’agit de savoir si vos religieuses n’en ont pas autant que l’autre besoin. Supposez un instant que ces fameux livres ne soient pas ce que vous croyez ; supposez qu’ils soient mauvais, la charité ne demande pas que nous le taisions pour ménager l’auteur, mais que nous le publiions pour protéger vos religieuses et tous les lecteurs catholiques.
l’aumonier
Oui, mais vous n’avez rien à dire contre cet homme et contre ses livres.
LE CHANOINE
Nous avons des craintes, des soupçons. Que ce soient des préjugés, si vous y tenez absolument, je vous l’accorde. Mais je ne trouve guère autre chose dans tous les motifs de crédibilité auxquels vous vous reportiez tout à l’heure. Oui, il est vrai que cette conversion a trouvé de l’écho dans le monde catholique. Mais je crois pouvoir observer que ce n’est là qu’une opinion qu’on est heureux d’accepter toute faite presque sans examen. Ce n’est pas une opinion éprouvée, une opinion de tout repos, si je puis m’exprimer ainsi. Presque partout
on entend faire des réserves sur les conditions dans lesquelles se serait accomplie cette conversion, sur le caractère étrange du récit qu’on nous en présente, sur le passé et le bagage de récrivain, sur le ton qu’il prend pour parler des choses de l’Eglise. Il est vrai que tout cela manque de netteté, parce que, encore une fois, en province, jusqu’à présent du moins, nous manquons des éléments nécessaires pour formuler un jugement sûr.
C’est pourquoi j’étais si heureux, pour ma part, de vous voir arriver tout à l’heure. Je me tenais et je me tiens pour assuré que vous apportiez la lumière que nous cherchons. Par nous-mêmes, vous le constatez, nous n’avons que des renseignements vagmes, incomplets, qui ne peuvent que s’annuler jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien, comme ces deux chiens dont il ne restait pas même la queue sur le champ de bataille; nous restons nous-mêmes bouche bée, n’ayant plus rien à dire.
l’aumonier
Je vous demande pardon. Si vous êtes réduit au silence, Monsieur le Chanoine, moi, j’ai à dire que M. Huysmans a ses partisans et même ses parrains, qui l’ont présenté, accrédité dans l’Eglise. Je suis sûr que M. le Missionnaire ne me démentira pas.
LE MISSIONNAIRE
Non seulement je ne vous démentirai pas, Monsieur l’Aumônier, mais je dois dire, pour rendre témoignage à la vérité, que cet écrivain a trouvé à
Paris même, et de divers côtés, des hommes consciencieux, éclairés, je dirai même autorisés, qui ont parlé de lui avec éloge, célébré ses livres et proposé sa vie à l’admiration des catholiques.
Vous pourriez savoir comme moi que M. le Marquis de Ségur, avec son amabilité bien connue, a loué, dans F Univers, l’écrivain dont nous parlons. Un prêtre de Paris, non des premiers venus, a fait au Cercle catholique du Luxembourg’ une belle conférence sur son dernier ouvrage, et je comprends que dans la province, où les choses de Paris prennent, grâce à je ne sais quel mirage, une telle importance, cette démonstration ait produit plus d’effet qu’à Paris même.
J’ajouterai que, dans le monde de la presse et de la littérature auquel appartient notre auteur, un homme s’est trouvé qui, se convertissant lui même, a fait, dans un livre aujourd’hui très répandu, son éloge. C’est M. François Coppée, charmant écrivain, qui, après avoir été éloigné de l’Eglise par les plaisirs de la vie, a été ramené à Elle par la douleur, par ce qu’il appelle « la bonne souffrance )>.
l’aumonier
Eh bien, ne vous semble-t-il pas que ce soit plus que suffisant pour former, je ne dis pas une simple opinion, mais une conviction sérieuse? Dès maintenant nous pouvons conclure.
LE MISSIONNAIRE
Ce serait peut-être aller un peu vite. Car si
j’ai pu apporter en faveur de votre client, Monsieur l’Aumônier, les témoignages dont je ne cherche pas à atténuer L’importance, je dois vous dire qu’il yen a d7 autres qui sembleraient le condamner. Le jugement sévère de certains organes de la presse, cette sorte de suspicion qui subsiste dans le clergé, la crainte que ce converti soit entré dans l’Église sans sortir de l’école du naturalisme pornographique à laquelle il appartenait, le bruit qui court qu’un de ses ouvrages a été déféré à la Congrégation de V Index , fout cela ne doit-il pas vous incliner à suspendre au moins votre jugement ?
LE CHANOINE
Décidément, mon cher Missionnaire, vous passez dans le camp des modérés et je me demande ce que vos amis vont penser de cette évolution ? Pour moi, je tiens à faire preuve de discipline ; je suspends donc mon jugement, mais je m’arme de toute ma méfiance. C’est que, voyez-vous, nous sommes condamnés, nous autres, à être dupes éternellement. Or, je veux bien que les faux pauvres, les estropiés artificiels, les aveugles qui voient me trompent et me volent ; mais ne me parlez pas des Tartufes.
l’aumonier
Il n’est pas vraisemblable que ce mal soit présentement bien à craindre. Car, je vous le demande, qui pourrait bien avoir intérêt à paraître catholique contre sa conscience ? Nous sommes à une époque où les croyants n’osent point paraître tels. Com-
ment voulez- vous que les incrédules affichent une foi qu’ils n’ont pas? Pour quelle raison voulez-vous qu’ils songent à s’affubler du manteau de Tartufe?
LE CHANOINE
Toujours pour le même, pour le bon motif : l’intérêt. Chose singulière ! Vous croyez que notre époque a chang*é même le caractère de l’hypocrisie, qu’elle ne favorise que les fanfarons du vice et de l’incrédulité et qu’elle nous a délivrés du type de Tartufe; et c’est de notre temps qu’on a vu le plus répugnant de ceux qui ont pu mériter ce nom.. Certes, puisque je vous l’ai promis, mon cher Missionnaire^ je garde suspendu mon jugement sur l’écrivain mystique tant apprécié par préjugé dans nos couvents, et je ne rapprocherai pas son nom de celui dont vous venez d’évoquer, sans le vouloir, le souvenir.
Je parle de l’écrivain qui s’était fait une spécialité lucrative de la librairie anticléricale. Vous savez qui je veux dire : ne lui faisons pas l’honneur de le nommer ici. Après avoir longtemps exploité cette veine qui lui réussissait, il eut une idée de génie : il conçut et réalisa le plan d’une librairie cléricale. Ce qui ne veut pas dire qu’il abandonna sa première opération, car il se sentait assez fort pour mener de front deux entreprises si contraires l’une à l’autre. Pour cela, il fit deux mouvements très simples : il se sépara de sa femme, qui demeura comme déléguée aux affaires anticléricales ; et il s’unit par une conversion retentissante
à l’Église sous l’égide de laquelle il se mit, du jour au lendemain, en moins de temps qu’il n’en faut pour changer de chemise, à son affairé cléricale.
Vous n’avez pas oublié la joie sincère avec laquelle, on salua dans toute l’Église le retour de ce prodigue. Il y avait peut-être lieu pour le catholique de suspendre son jugement : il ne le fit pas. Personne ne songea à s’étonner de voir ce pître remonter, après une pirouette, sur le même théâtre et chanter de la même voix la gloire du Dieu que la veille il blasphémait. Lui aussi, il avait pour parrains des catholiques connus, il groupait autour de lui des écrivains, hommes et femmes de talent et de foi, et, grâce à eux, il trompait la bonne foi du Souverain-Pontife qui le reçut, si j’ai bonne mémoire, en audience privée.
Je n’exagère rien en disant que son succès fut immense, et c’est ce qui le perdit. Il crut qu’il pouvait tout oser. Hélas ! il ne se trompait guère. Tout le monde voulait lire ses livres, pourtant étranges, sur la Franc-Maçonnerie et le Satanisme. Rappelez-vous le Diable au XIXe siècle. C’est là que la justice l’attendait. Comme il avait inventé pour le besoin de son roman un héros qu’il présentait, non comme un être d’imagination, mais comme un témoin vivant des mystères abominables de la Maçonnerie', on finit par s’étonner de ne jamais voir paraître cette prétendue Miss Diana Vaughan, et de toutes parts on lui demanda le certificat de baptême de sa néophyte ; car Diana Vaughan s’était convertie comme l’auteur de l’affreux livre que vous savez contre Pie IX.
Mais cet homme était déjà une puissance, et quand par la plume implacable d’Eugène Tavernier, VOnivers l’attaqua, l’immense clientèle qu’il avait dans le monde de la piété et dans le clerg'é lui même se souleva pour défendre son prophète. Pour démasquer l’imposteur il fallut affronter la colère des dupes qu’il avait faites parmi nos frères.
Vous savez comment tout cela finit.
LE MISSIONNAIRE
Nous ne le savons que trop. Le misérable, acculé à son dernier mensonge, comprenant que la dernière ficelle de sa grossière fourberie allait lui manquer, avoua tout, publiquement, dans une conférence à laquelle il avait invité ses contradicteurs pour les confondre en présence des délégués de la presse. Sa conversion n’était qu’une supercherie; et il s’en vantait maintenant tout haut. Il avait voulu savoir jusqu’où pouvait aller la niaiserie des catholiques, et il constatait, disait-il, qu’ils sont capables de tout avaler. Il partit là-dessus.
Mais que faites-vous? Monsieurle Chanoine. Votre chaise va glisser et vous ferez sur le parquet une chute des plus dangereuses.
LE CHANOINE
Ne craignez rien, dit-il, en descendant. J’ai encore, malgré mes soixante-quinze ans, bon pied. C’est ce numéro de journal que l’année dernière j’avais mis là-haut, au dernier rayon, pour le retrouver au besoin. Tenez, il y a là un article qui
rend bien à mon avis les sentiments que nous avons tous éprouvés quand la plus rare des figures de traître disparut dans une avalanche de huées et de malédictions.
LE MISSIONNAIRE
Si vous nous lisiez cet article, cela nous reposerait un peu.
LE CHANOINE
Très volontiers, mon cher Missionnaire J’en serai d’autant plus heureux que cette lecture éveillera sans doute dans votre esprit des souvenirs assoupis L’auteur de l’article écrivait :
« Nous n’avons rien dit d'un aventurier de bas étage dont la tête, sinon le buste, doit occuper sa place dans notre galerie de malfaiteurs. On en trouverait de plus grands, de plus complets, de plus glorieux ; et j’avoue qu’en présence de ce type j’aurais un faible pour tous les forbans de la juiverie, de la maçonnerie, de la banque et de la politique.
» Notre homme est à un degré pour le moins audessous de Judas. C’est-à-dire qu’après lui, il n’y a plus rien-, impossible de trouver plus cynique, plus répugnant, plus méprisable.
» Echappé du séminaire, il est parti avec l’intention bien arrêtée de faire parler de lui en gagnant de l’argent, ou de gagner de l’argent en faisant parler de lui. Originaire de Marseille, il crut avoir tout ce qu’il fallait pour reculer encore les bornes connues de la fumisterie. Son succès est tel aujourd’hui que tous les fumistes du monde se trouvent déshonorés en constatant que ce pître a la préten-
tion d’être l’un d’eux : déshonorés les farceurs qui font rire même aux dépens des plus saintes choses-, déshonorés les charlatans les plus éhontés ; déshonorés les misérables qui s’affublent d’un costume respectable pour dévaliser les égdises.
» Celui-là se flatte, évidemment, quand il cherche à faire croire qu’il a été toute sa vie un fumiste. Il faut qu’il reprenne son masque de basse hypocrisie ; il faut que, pour lui, Molière fasse un nouveau Tartufe.
» Hypocrite, il a ce trait qui lui est tout personnel, qu’il l’a été jusque dans le mal. Hypocrite de la vertu, cela ne devait pas lui suffire : il a été hypocrite du vice, et avec autant de succès d’un côté que de l’autre e Ce qui le caractérise, c’est qu’il a exploité l’une et l’autre carrière, et qu’il n'a pas été moins heureux comme catholique que comme anticlérical.
» Longtemps, on l’avait vu mener contre la religion une campagne d’égoutier. Pour attirer l’attention publique, il cherchait alors à dépasser les pornographes connus, et il y a réussi. A pleine bouche, il a jeté l’ordure à tout ce qu’il y a de plus saint au ciel et sur la terre, n’ayant de rival dans ce métier que le pauvre Rochefort qui, par faiblesse du système nerveux et peut-être par un reste de préjugés d’éducation, demeure incapable de supporter aussi longtemps que lui cette atmosphère.
» Quand il eut épuisé cette veine, il éprouva le désir de changer de distraction : il se fit catholique, à grand renfort de publicité et de fumisterie. Cette conversion fut célébrée par tous les journaux. Ce
fut une joie universelle dans l’Eglise, et Tartufe put constater que ses anciens amis en étaient consternés, heureux de tromper si parfaitement les uns et les autres...
» Sans ménagements, sans transition, sans pudeur, il a changé d’attitude et de ton, de langage, de vie et de peau, si bien que, du jour au lendemain, il a écrit, débité, vendu, avec le même fracas, avec le même tambour, avec les mêmes gestes et les mêmes contorsions, des livres catholiques ou soidisant tels, lui, l’organisateur de la librairie anticléricale.
» Les catholiques réfléchis jugeaient que c’était indécent, mais ils laissaient faire, si bien que les bonnes âmes finirent par se prendre au boniment.
» On devait aller loin dans cette voie. A la fin, le misérable barnum abusa de ses succès et crut qu’il pouvait tout se permettre. Il battit monnaie sur la crédulité publique... Mais à force d’audace, le fumiste compromit son affaire, et il finit comme tous les funambules. La corde rompue, il fit une chute, et, quoi qu’il en dise, il a quelque chose de cassé, il ne remontera plus ni sur l’une, ni sur l’autre de ses cordes...
» J’ai voulu esquisser ici la silhouette du personnage qui est bien le produit le plus étrange d’une époque si étrange elle-même. Il va redescendre à l’égout, et nous espérons bien que son nom y périra avec le bruit qu’il a fait. »
l’aumonier
Très bien ! Je vous remercie pour ma part de
m’avoir rappelé cet article que j’avais lu avec un vrai soulagement ; et je vous assure que je suis très heureux d’en faire mes remerciements à l’auteur.
LE MISSIONNAIRE
Renvoyé à défunt Y Abbé de l’Epée qui, sans doute, ,n’y sera pas insensible au fond de la tombe où il n’est peut-être qu’assoupi.
LE CHANOINE
Il m’a semblé que cet article était une véritable exécution, une décharge de mépris condensé, à très haute dose. Et puis, j’ai remarqué avec d’autres que le nom du criminel ne s’y trouve même pas : il est exécuté anonyme. Pour épitaphe, ce mot : Au-dessous de tout .
l’aumonier
A ce propos, je me rappelle très bien un article que, il y a quelque vingt-cinq ans, Louis Yeuillot consacrait, comme oraison funèbre, à un vieux ancien bourgeois de 1830. Quelques coups de crayon pour esquisser la silhouette du personnage ; un souvenir personnel pour rappeler qu’il lui avait offert un louis en l’accompagnant d’un conseil obscène; deux phrases pour dire que Gambetta avait versé sur sa tombe « un pleur de ses lèvres, son œil unique n’en donnant plus ». C’était tout; et, sans daigner l’appeler par son nom, il le congédiait, il envoyait à la postérité ce colis anonyme sans autre étiquette qu’un sobriquet : il l’appelait un freluquet de 75 ans.
IÆ MISSIONNAIRE
Et il avait joliment raison. Certes, il convient à des catholiques d’honorer leurs adversaires -, mais je vous demande si nous devons ce genre de considération à des ennemis tarés, qui se déshonorent eux-mêmes à tel point qu’on ne peut leur accorder que le silence du mépris ou le mépris du silënce. Pour moi, je comprends qu’un publiciste qui est obligé de toucher à ces ordures ne le fasse qu’avec des pincettes.
l’aumonier
Je suis parfaitement de votre avis. Mais si vous voulez bien revenir à notre point de départ, vous conviendrez peut-être avec moi, Messieurs, que nous avons dévié, et que toute cette histoire manque pour le moins d’à-propos au milieu d’une conversation comme celle-ci.
Je vous demande pardon, mon ami. Il ne s’agit certes pas, dans l’état présent de la question qui nous occupe et qui déjà nous divise, il ne s’agit pas de rapprocher l’un de l’autre et de comparer, pour les traiter de même façon, deux hommes, deux écrivains, parce qu’il semble à quelques-uns que le second de ces deux écrivains est entré dans l’Église par la porte d’une conversion douteuse, et qu’il garde une attitude, un ton, un langage qui paraissent plus que louches. Mais, rappelez-vous comme nous avons été honteusement pipés par ce bateleur ; n’oubliez
pas, s’il vous plaît, qu’il a eu des partisans acharnés, mettons aveuglés parmi les prêtres les plus intelligents du clergé de France ; dites-vous que nous avons été exposés à voir les catholiques divisés, excités les uns contre les autres au sujet de cet homme, prêts à se faire la guerre autour de Diana Yaughan, que l’on a vu des assemblées de catholiques, des congrès s’arrêter, pour la discuter sérieusement, devant la question de savoir si cette femme avait une existence réelle. Pendant ce temps-là, le fourbe se gaudisssait avec ses complices de la simplicité des catholiques et de l’Église elle-même qui devait recueillir sa part de l’humiliante et cruelle déception.
l’aumonier
Eh bien ! vous avancez toujours dans une voie où je me refuse à vous suivre. Vous continuez de faire entre ces deux hommes un rapprochement atroce pour celui des deux qui, pour nous, n’est encore ni condamné, ni même accusé, j’ose le dire, mais à peine soupçonné.
LE CHANOINE
Admettons, pour vous être agréable, qu’il n’est que soupçonné. Je n’ai pas de raison pour charger cet homme plus qu’il ne convient, je ne le charge pas du tout, et je n’oublie pas que j’ai promis de suspendre mon jugement. Pour vous, * mon cher ami, reconnaissez que j’ai le droit de raisonner sur la fausse conversion, sur la scandaleuse fumisterie qui devait frapper au cœur l’Eglise. En vérité, la
triste expérience que nous venons de faire nous donne au moins le droit de nous g'arder un peu mieux. Si, une première fois, nos sentinelles ont manqué de vigilance, l’ennemi en a profité pour s’introduire dans la place à la faveur d’un déguisement. Ne vous semble-t-il pas que nous avons le devoir d’y regarder d’un peu plus près, et, pour peu qu’il y ait quelque chose de louche, de crier à ceux qui se présentent : On ne passe pas ! Le fourbe luimême nous a traités de Béotiens, parce que nous n’avons pas su découvrir sa supercherie pourtant grossière. Nous serions absolument coupables, si, par notre faute, un autre pouvait tenter avec succès la même aventure. Quelle excuse aurions-nous à présenter, je vous le demande, si' l’on nous annonçait une seconde édition de l’abominable farce dont nous venons de parler.
l’aumonier
Votre raisonnement serait dur, mais il ne porte pas. Quelle apparence, en effet, qu’il y ait à faire un rapprochement quelconque entre les deux hommes que vous persistez à comparer ! Vous voyez bien que cela est odieux.
LE CHANOINE
Cela est prudent. Au surplus, vous abusez un peu de mon insuffisance. Je vous l’ai dit simplement : assez peu au courant de cette affaire, je n’ai guère que des doutes, des craintes. Aussi, vous pouvez constater que je ne m’avance qu’avec
précaution sur un terrain qui ne m’est qu’imparfaitement connu. Je procède comme les vrais savants, comme ceux qui veulent le devenir, ou comme les gens pratiques, ou comme les guerriers, si vous voulez ; je procède par hypothèses, et mes conclusions provisoires gardent le caractère qui leur convient.
LE MISSIONNAIRE
Vous avez raison ; et je suis bien obligé de dire à M. l’Aumônier que les apparences autorisent quelque défiance. Extérieurement, ces deux hommes ont certains traits de ressemblance, dont les uns restent sans conséquences, et les autres à première vue me paraissent plus compromettants. Mais ce ne sont que des apparences ; et il y a un abîme entre c.es deux hommes.
Us sont écrivains tous deux : l’un et l’autre de l’école naturaliste , pornographes parfaits avant leur rentrée dans l’Eglise. Converti, l’ancien continuait de faire vendre sa littérature auticléricale ; on accuse tout haut M. Huysmans de n’avoir pas corrigé ses œuvres antérieures, d’offrir même aux lecteurs catholiques la scatologie de ces écrits et de multiplier les éditions de Là-bas , à l’ombre de La Cathédrale. Et je crois quJen y regardant d’un peu près, on trouverait bien des choses à noter dans le récit même de la conversion de Durtal ou de M. Huysmans.
l’ AUMONIER
Qui voulez-vous dire : Durtal ?
Vous n’avez pas encore fait connaissance avec Durtal, Monsieur l’Aumônier? Apprenez donc que Durtal et M. Huysmans sont un seul et même personnage. Huysmans écrit, Durtal agit. Durtal est le héros du roman dont Huysmans est l’auteur, qui. écrit sous son nom ce qu’il fait sous le nom de Durtal ; c’est ce qu’on appelle une autobiographie. M. Huysmans a voulu que l’on sût bien que son roman n’était qu’une histoire vraie, qu’il avait été vécu par l’auteur. Je ne sais s’il s’est assimilé à Durtal, quand celui-ci descendait jusqu’au dernier degré de la turpitude morale. Mais depuis qu’il s’est relevé, depuis qu’il s’est converti, M. Huysmans a éprouvé le besoin de faire crier un peu partout : La conversion de Durtal, c’est la mienne. Son odyssée a plus d’étendue que l’autre : il va plus loin qu’Ulysse, jusqu’à l’étable de Circé, mais il remonte plus haut, jusqu’au delà de la chambre de Pénélope. Car ce Durtal qui le personnifie tombe dans le « purin », comme il dit ; mais il se relève et s’en va prendre place dans la cathédrale où nous le trouverons en extase devant la vierge des vitraux qu’il appelle, par un reste d’habitude, une « moricaude ».
En effet, ce Durtal-Huysmans évolue à travers les aventures diverses des trois forts volumes que nous devons connaître, au moins de nom : Là-bas, En route, La Cathédrale ou le pécheur — converti — dans l’Eglise. Comme vous voyez, cela pourrait être très édifiant. Le malheur est que cela est révoltant
dans le premier volume, scandaleux dans le second et tout à fait critiquable dans le troisième.
Là’bas est le récit de l’histoire de Gilles de Rais, du satanisme de nos jours et des turpitudes de Durtal lui-même.
En route contient sa confession, et elle ressemble plutôt à celle de Jean-Jacques qu’à celle de saint Augustin.
La Cathédrale , enfin, contient sur l’Eglise et les choses de l’Eglise des jugements qui pourraient bien être vigoureusement réformés.
Voilà, Monsieur l’Aumônier, une appréciation qui va sans doute vous paraître aussi rigoureuse que sommaire. Croyez bien que je ne vous la donne, si juste qu’elle me paraisse à moi, que comme un fil indicateur, et que je vous prie de ne l’accepter, si vous voulez, que comme un préjugé, une hypothèse à l’aide de laquelle vous pourrez vous frayer un chemin jusqu’à la vérité.
l’aumonier
Cela me paraît, en effet, aussi dur que sommaire:. et je puis bien dire que vous n’êtes pas tendre aux convertis. Ne craignez-vous pas de vous éloigner sensiblement de l’esprit de l’Eglise qui; elle, est si douce surtout pour ceux de ses enfants qui reviennent à elle? Elle ne désire rien tant que leur retour-, elle les attire; elle facilite à ces prodigues l’entrée dans la maison paternelle-, elle leur ouvre les bras ; elle ferme les yeux sur leurs fautes-, elle verse des larmes de joie toutes maternelles sur leur conversion. Prenez-y garde, vous allez
endurcir ce cœur de mère, ce regard jusqu’à présent mouillé de larmes, cette physionomie si pleine d’attraits; et qui donc reviendra vers elle, qui donc se convertira? Pourtant, vous voyez qu’il se fait un mouvement dans le monde et surtout dans le monde des lettrés et des écrivains, auquel appartient M. Huysmans lui-même. De tous côtés on éprouve le besoin de se tourner vers l’Eglise et de lui demander le bienfait de la foi. Notre pauvfe siècle a mis sa confiance dans la philosophie, dans la science et dans le plaisir. La philosophie tourne sans avancer dans un cercle qui doit être terriblement vicieux ; on vous dira que la science a fait faillite, excepté dans la chirurgie civile et... militaire ; quant à la jouissance et à la morale indépendante, elle laisse ses adeptes dans le dégoût d’eux-mêmes et des autres. Aussi, combien de philosophes, de savants, de critiques, de poètes et de romanciers qui tournent autour des portes de l’Eglise, arrêtés peut-être par la seule crainte de la difficulté et des exigences auxquelles il faudra se soumettre pour être admis! Et c’est le moment que vous choisissez pour repousser ceux qui se présentent, au risque d’éloigner, de décourager, d’aigrir peut-être ceux qui s’apprêtaient à le suivre ! Qui vous dit que l’exemple de M. Huysmans ne va pas entraîner un certain nombre d’écrivains de talent comme lui, et qu’en le rejetant, vous ne causez pas en même temps la perte de ces âmes inquiètes?
LE CHANOINE
Qui vous dit, pourrais-je observer à mon tour, que
cette conversion de M. Huysmans n’est pas un scandale qui les arrête ? Croyez bien, mon cher Aumônier, que ces hommes qui méditent aujourd’hui sur les bienfaits de la foi dans l’Église, se font une très haute idée de la démarche que tente un homme sérieux pour revenir à Dieu. Ils sentent fort bien que cela ne va pas sans un changement de vie très notable, sans un renoncement sincère à beaucoup de choses Ils savent que le pécheur ne peut entrer dans l’Église que comme le riche entrera dans le ciel en se dépouillant, comme le chameau ne passe par le trou de l’aiguille qu’en se déchargeant ; et croyez bien que ce serait pour eux un scandale d’apprendre que M. Huysmans est entré jusque dans le sanctuaire avec la hotte d’ordure de ses livres. Ah ! si un portier d’église tout simplement perspicace et fidèle avait dit àM. Huysmans : Entrez, mon frère, mais déchargez-vous d’abord de ce fardeau qui charge trop vos épaules. Portez cela à l’égout. Il ne faut pas que ces pestilences empoisonnent l’air que doivent respirer vos frères... Mais quel est le portier qui a ouvert à M. Huysmans la porte de l’Église ? Croyez bien que l’application de cette discipline tout simplement nécessaire aurait donné à d’autres la plus haute idée du respect que l’Église a d’elle-même et de l’âme de ses enfants.
N’avez-vous pas entendu dire que c’est la morale qu’on demande d’abord à l’Église. On n’en a plus : on Ta sapée par la base, elle s’est écroulée. On a mis le décalogue au pillage. Et l’on est effrayé des conséquences de sa destruction. Si donc l’on en vient à croire que la morale catholique peut se
concilier avec la morale de M. Huysmans, on ne croira pins en elle, on se détournera d’elle, sans espoir de retrouver nulle part sur la terre la vraie notion du bien.
l’aumonier
Voilà un danger qui semble bien imaginaire, et je n’en veux d’autres preuves que le témoignage de M. le Missionnaire. N’avez-vous pas dit tout à l’heure que M. Coppée avait fait l’éloge public de M. Huysmans ?
LE MISSIONNAIRE
J’ai dit, en effet, parce que c’est la vérité, que M. François Coppée s’était, dans le Journal, félicité de cette conversion, en même temps que du mouvement de retour que l’on peut observer dans le monde des lettrés.
Et. moi, je pourrais ajouter que nous devons à la conversion de M. Huysmans la conversion de M. Coppée, puisque celle-ci a suivi celle-là.
le chanoine
Sans doute, en vertu du raisonnement : Post hoc , ergo propter hoc .
l’aumonier
Reconnaissez du moins que cette conversion de M. Huysmans, qui devait empêcher tout retour à
la religion des hommes de lettres, n’a pas nui à celui de M. Coppée?
LE CHANOINE
Mais je n’ai pas poussé jusque-là mon observation que je crois encore juste. Je dis seulement que le retour à la foi d’un homme qui, comme M.Huysma ns, rentre dans l’Église avec quelque fracas, cherche à introduire jusque dans le sanctuaire un bagage littéraire tel que le sien, et à y parler une langue qu’il faudra bien étudier un peu, je dis que cet homme-là me blesse et me fait peur. Je crains qu’il n’éloigne plutôt ceux qui auraient le désir de l'imiter. Certes, M. François Coppée est un homme charmant, sa conversion m’offre de tout autres garanties que celle de votre héros ; mais je le crois porté à la bienveillance pour un écrivain qui est deux fois son confrère, et je le soupçonne un peu de n’avoir pas lu de près les œuvres de M. Huysmans.
LE MISSIONNAIRE
Et il ne faut pas s’en étonner. Vous trouverez par le monde beaucoup de gens délicats, instruits, chrétiens et même pieux qui vous diront avoir lu En route avec la plus entière satisfaction. Ils en sont sortis vraiment édifiés.
l’aumonier
Je n’en suis pas surpris, puisque j’en ai trouvé moi-même. Aussi, sans triompher trop bruyamment de vos aveux, du succès de ma cause et des hom-
mages involontaires que vous rendez à mon client, je puis bien noter. Messieurs, ce que vous reconnaissez vous-mêmes, que M. Huysmans a des admirateurs sincères parmi les catholiques les meilleurs et les plus éclairés de notre temps.
LE MISSIONNAIRE
N’irez-vous point de ce pas recommander à Madame la Supérieure du Carmel de commencer dès ce soir la lecture de En route en présence de sa communauté ?
l’aumonier
Vous avouez bien vous-même que cette lecture a paru très édifiante à d’excellents et très pieux catholiques !
le missionnaire
Ce n’est pas un aveu pénible que vou s m’auriez arraché, mon cher ami, c’est une constatation dont j’ai le droit de me prévaloir, moi, contre M. Huysmansi mais pas vous en sa faveur. Car j’ai lu ce volume, et je vous citerais vingt passages qui ont froissé ma délicatesse et ma pudeur, jusqu’au simple respect que l’on doit avoir pour les choses saintes. Si donc ces lecteurs, ces lectrices dont j’ai parlé n’en ont rapporté que de bonnes impressions, je ne veux pas en chercher la cause ailleurs que dans leur inattention. Et c’est là pour moi une preuve très frappante de l’obligation où nous sommes d’exercer une vigilance rigoureuse sur les livres qui circulent aux mains des fidèles. Je vous prie de me faire
crédit quelque temps, et je vous prouverai surabondamment que ce livre n’est pas bon à mettre, je ne dis pas aux mains d’une carmélite, mais aux mains d’un hussard.
l’aumonier
Tout cela me paraît bien étonnant et quelque peu contradictoire .
LE MISSIONNAIRE
L’étonnement tombera comme l’apparence de contradiction, ou plutôt il changera de côté, quand vous aurez vu ce qu’il en est : et vous comprendrez alors pourquoi nous étions amenés, il y a quelques instants, à rappeler l’histoire, la honteuse aventure de ce traître que nous n’avons pas voulu nommer.
l’aumonier
Vous ne le nommez pas; mais vous ne cessez de le rappeler. Qu’est-ce que cela veut dire !
LE MISSIONNAIRE
Cela veut dire qu’il» y a entre ces deux hommes l’abîme d’une forfaiture. Mais cela veut dire aussi que « chat échaudé craint (même) l’eau froide ».
, Je crains que la chaudière de M. Huysmans ne soit aussi brûlante que celle de l’autre et je me garde d’y mettre la main. Dame, écoutez donc !
Ecoutez donc, en effet. On sonne, et je n’ai pas condamné ma porte. Il faut donc que je reçoive ce
visiteur. Mais, je vous en prie, ne partez pas avant lui, car il faut que nous reprenions notre entretien. Prenez plutôt Pair de gens qui ont ici quelque chose à faire, mon hôte comprendra qu’il a interrompu quelque sérieuse conférence et, par discrétion, il ne restera pas trop longtemps. Le voici. — Entre un quidam, grand, maigre, aux cheveux longs, long de sa personne encore allongée par un chapeau haut de forme, myope comme une taupe sous son binocle, facile à reconnaître à certains détails de toilette pour un célibataire, à certains autres pour un rapin de la plume ou du pinceau..., l’air intelligent et besoigmeux. Il salue avec quelque embarras, entre en se baissant, heurte du pied le seuil, paraît un peu dérouté par la pénombre de la chambre, et, apercevant enfin le chanoine qui s’avance vers lui, il se jette dans ses bras : Mon cher maître, que je suis heureux de vous revoir ! Quand je pense qu’il y a plus de trente ans... Me reconnaissez-vous seulement?...
LE CHANOINE
Si je me rappelle, mon pauvre cher enfant ! Mais je ne vous ai jamais oublié. En pourriez-vous bien dire autant? Quand on est loin, quand on est à Paris, quand on est en train de devenir célèbre...
LE PARISIEN
Si j’ai oublié quelque chose de vous, ce n’est pas vous, certes, et la preuve je vous l’apporte.
(Il salue, en pivotant, ces Messieurs. Arrivé au
bout de son demi-cercle, il reconnaît le missionnaire.)
Tiens, c’est épatant ce que j’ai de la chance aujourd'hui. C’est un heureux hasard qui veut que je te rencontre ici après une si longue séparation. Comment vas-tu? Mais tu ne vieillis pas, toi, c’est étonnant. On m’a pourtant dit que tu avais versé dans la littérature, dans la presse, que sais-je? Ça use et ça ne nourrit guère son homme. On prétend même que tu as commis quelques péchés.
LE MISSIONNAIRE
Oh ! tout petits.
LE PARISIEN
Sache bien, mon ami, qu’il n’y a pas de petits péchés pour un prêtre, quand même ce ne serait que des péchés politiques, et si tu veux que je te donne toute ma pensée, surtout des péchés politiques. Et que fais- tu, maintenant?
LE MISSIONNAIRE
Je suis missionnaire, pour te servir.
LE PARISIEN
Tu veux dire pour me convertir. Un berrichon du vieux temps n’aurait pas manqué de répondre : J’en ai peut-être plus de besoin que d’envie.
LE CHANOINE
Et quelle est présentement votre situation?
Précepteur dans une bonne maison, un château des environs. Cela vous étonne peut-être. Mais voilà : J’ai un jeune homme, qui ne court pas les examens, qui a plus besoin de ma société et de ma conversation que de thèmes et de versions, et qui me paye mieux que mon éditeur. Avec cela, je peux revoir la campagne et la verdure ; j’y trouve des sites et des sous-bois à décrire, des bêtes, des paysans, des clairs de lune et des châtelains en château, pour le roman dont j’ai apporté de Paris le plan à peine ébauché.
l’aumonier
Vous êtes donc romancier? Monsieur.