UN NATURALISTE DANS L’ÉGLISE
Critiques. — Abbé socialiste. — Disciple de Zola. — I Naturalisme mystique. — Descriptions. — Les bœufs. I — Critique littéraire. — Le latin. — Le français. — • Humilité naturaliste. — La mystique. — Morceaux | choisis. — Théorie. — La mystique et l’Église. — Le | Sacré-Cœur. — Au xvne siècle; — Idiots. — Comment on devient grand homme. — Pruderie. — Décolletage. — Un mot de Bossuet. — Lasserre et Zola. —
■ Le clergé. — Prédicateurs. — Ministre... en province. I — A Ligugé. — Outrages. — Préjugés. — Paysans. — | Souvenirs. — Plume et fusil. — Acl pœnitentiam.
Vous savez qu’il y a du bruit dans Landerneau?
LE MISSIONNAIRE
Je ne sais rien,, n’ayant pas vu un chat depuis huit jours. Quand je suis chez moi, dans mon jardin, j'ai à droite le bois du Sacré-Cœur, à gauche la masse du Petit- Séminaire, devant moi les vastes plaines de l’air, et le bruit des langues vient mourir à ma porte.
LE CHANOINE
Elles n’en vont pas moins leur train, et je suis en mesure de vous renseigner assez exactement, je crois, sur ce qui regarde nos confrères du clergé. Vous pensez qu’en sortant de notre entretien, on a causé par groupes. Les jours’ suivants, on ne se rencontrait guère sans parler de vos jugements...
LE MISSIONNAIRE
Sans doute pour les juger. Juger un jugement, eela nous met tous si haut dans notre propre estime ! Vous ne voulez pas, je suppose, que nous leur renvoyions la raquette.
LE CHANOINE
Non, mais il est bon que vous sachiez ce qu’on dit et ce qu’on pense, s'il est possible. Eh bien ! vous saurez que M. Huysmans a des défenseurs résolus, surtout parmi les jeunes.
Je n’en suis pas surpris. Brave jeunesse, elle se retourne d’instinct du côté de ceux que l’on attaque. Cela fait grand honneur à son courage.
LE CHANOINE
Ils disent qu’on n’a jamais attaqué avec cette violence un homme qui n’a guère à se reprocher que quelques crudités de style. Vous êtes plus dur pour Huysmans qu’on ne l’a jamais été, par exemple, pour Barbey d’Aurevilly.
LE MISSIONNAIRE
Il est vrai que ce Barbey a pu passer dans l’Église effroyablement crotté sans recevoir les coups de bâton auxquels il avait droit. Je suppose qu'il dut cet avantage à son incontestable talent, qui lui assura l’indulgence de Louis Yeuillot. Ce tigre toujours altéré du sang de ses adversaires, comme chacun sait, n’a pas eu un coup de dent pour Barbey. Voilà qui permettra sans doute à M. Eugène Veuillot de dire, dans la Vie , que son frère fut quelquefois un tendre agmeau. J’aimerais pourtant mieux que le grand polémiste eût cherché à rappeler Barbey d’Aurevilly au respect de lui-même et des autres.
LE CHANOINE
Et comment croyez-vous qu’il traiterait M. Huysmans ?
LE MISSIONNAIRE
Comme nous, avec cette différence qu’il le passerait par les verges d’une main plus sûre et plus dure. S’il a épargmé Barbey, c’est que celui-ci n’était après tout qu’une sorte de catholique honoraire, un chevalier de fantaisie, un d’Artagnan qui caracolait autour de l’Eglise, toujours prêt à prendre sa défense et non sa discipline. Barbey ne faisait pas dire partout qu’il se confessait et communiait; il ne compromettait pas l’Église de la même façon que M. Huysmans. On pouvait laisser passer toutes ses fantaisies. Il opérait autour, mais en dehors de l’Église ; M. Huysmans est presque dans le sanctuaire, et c’est une différence à noter. Mais je n’ai
pas la prétention de répondre à nos critiques : nous n’en finirions pas.
l’aumonier
Il faut pourtant bien que vous sachiez que Ton cause aussi dans le monde. Notre entretien s’est ébruité un peu partout, et, avant-hier, j’ai trouvé la supérieure du Carmel toute inquiète de ce qu’elle avait appris derrière sa grille. On l’a mise au courant de tout, d’une certaine façon s’entend, et je vois qu’elle est touchée de la plus tendre compassion pour M. Huysmans. Vous aurez de la peine à dissiper ces préjugés.
LE MISSIONNAIRE
C’est bien simple. Chargez-vous de l’opération Je vais vous donner Là-bas et En route . Vous lui lirez deux passages de chaque volume aux endroits indiqués par les feuilles écornées, et si votre supérieure ne prend pas la fuite avant la fin du premier morceau, vous jetterez les volumes au tour, en disant : « Ma mère, lisez vous-même. »
LE PARISIEN
Oserais-tu bien tenter la même expérience avec les gens du monde?
LE MISSIONNAIRE
Certes, non ; ils me prendraient au mot.
Ce n’est pas pourtant qu’ils soient si bien préparés à épouser tes opinions. Car là, il est bon que
tu le saches, on ne t’épargne pas non plus. Dimanche, notre curé vint dîner au château, et bien qu’il n’eût pas assisté à notre entretien, il jugea à propos d’en parler pour l’édification et la gouverne de ses paroissiens. Il était, de reste, bien renseigné, mais il n’en fut pas plus heureux. Quand il en vint à dire avec quelle sévérité tu avais exécuté Huysmans, ce fut, je dois le dire, un toile presque général. Ces messieurs, qui avaient lu Huysmans, disaient qu’après tout il n’est pas si mauvais et qu’il n’apprend rien de nouveau.
LE MISSIONNAIRE
Ils m’étonnent. Il a pourtant quelque part « un péché nouveau » inédit qu’il expose avec son habituelle délicatesse à Mme Chantelouve. Ils sont forts, tes gentilshommes !
LE PARISIEN
Quant aux dames, elles ne paraissaient pas connaître l’auteur; mais, outre qu’elles lui paraissaient gagnées à l’avance, elles raisonnaient à leur manière en disant : Ce n’est pas étonnant, c’est le Missionnaire qui l’attaque.
LE MISSIONNAIRE
Et tu m’as défendu ?
LE PARISIEN
Ma situation était fort difficile. Je ne voulais pas dire que j’avais pris part moi-même à cet entretien.
LE MISSIONNAIRE
Je te reconnais bien là.
LE PARISIEN
Mais, que leur as-tu donc fait? Quelqu’un alla jusqu’à dire : Vous savez bien, du reste, que cet abbé est socialiste. — Vous allez trop loin, dit une vénérable douairière ; et nous ne pouvons pas oublier l’article qu’il a écrit pour l’incendie du Bazar de la Charité. Il était vraiment bien cet article. — Oui, ma tante, dit une voix, mais vous savez bien ce qu’on a dit, que, sans la signature, il eût été bien mieux. — Enfin, il m’a semblé que tu jouissais d’une sympathie relative dans notre monde.
LE MISSIONNAIRE
Et tu m’as lâché, mon cher gentilhomme. Mais il ne semble pas que cela fasse belle jambe à "M. Huysmans. Au fond, la belle société dont tu parles est trop intelligente pour ne pas tenir compte de nos critiques. Les hommes respectent trop leurs femmes, les mères aiment trop leurs filles pour les exposer aux contaminations de cette lecture. On est chrétien dans ces familles, et c’est tout dire.
LE CHANOINE
Je suppose que ces vains bruits ne sont pas de nature à vous faire changer de sentiments.
Ni à m’empêcher de dire ce que je pense, savoir que j’ai pour la plume de M. Huysmans la considération qu’on accorde à une prostituée. Cet homme cherche à introduire dans l’Egdise un langage et des mœurs que nous devons réprouver. Il entre chez nous avec l’intention de nous soumettre au naturalisme le plus abject, puisqu’il vit de la boue et qu’il y entraîne tout ce qu’il y a de plus saint. Il vient avec un style que d'autres peuvent admirer et que je trouve bizarre et décadent. De plus, il s’arroge le droit de passer au fil d’une critique atroce tout ce qu’il rencontre dans cette Eglise où il est nouveau. Il ne respecte ni le Christ, ni l’âme humaine, ni l’Eglise, ni le Pape, ni le clergé — et, dans le clergé, ni les écrivains^ ni les prédicateurs, ni les confesseurs, ni aucun prêtre — ni les catholiques dévots, ni les autres. Eh bien ! je dis qu’en présence d’un homme qui a toutes les audaces, nous avons le droit de nous indigner et de crier très haut : Silence! au disciple de Zola.
LE CHANOINE
Je vois bien maintenant que nous avons encore de quoi prolonger cet entretien fort avant dans la soirée. Mais avant d’entrer dans l’examen du naturalisme de hauteur, pourriez-vous nous dire s’il a jugé à propos de faire connaître la genèse de sa conversion?
LE MISSIONNAIRE
Oui. 11 prétend qu’il est revenu à la foi et à la foi
pratique, par atavisme, par dégoût de la vie et par amour de l’art. Mais je dois vous dire que son atavisme est un mot qui désigne l’influence de l’éducation première. Le dégoût de la vie ne paraît pas avoir pesé beaucoup sur ses déterminations. Il n’en est pas de même de l’amour de l’art, au moins tel qu’il l’entend.
l’aumonier
Ainsi vous pensez que M. Huysmans est entré dans l’Eglise en amateur, en vrai dilettante ?
LE MISSIONNAIRE
C’est-à-dire qu’il y vient avec une théorie toute personnelle sur l’art et les différentes manifestations de l’art. Ainsi, il est et il demeure élève de Zola. Mais il ne trouve pas dans cette école de quoi satisfaire son idéal. L’école naturaliste manquant d’idéal n’aboutit qu’à faire du cloportisme. Il entreprend, lui, de la relever en lui infusant une vie qu’il ne trouve que dans l’Eglise, la vie chrétienne et spiritualiste, la vie mystique. Grâce à cette combinaison, il obtiendra le « naturalisme mystique ».
LE CHANOINE
Si je comprends bien, cette conception n’est pas banale. En tout cas elle est neuve. Mais n’y a-t-il pas là une source de conflits entre l’Eglise et son néophyte ?
LE MISSIONNAIRE
Sans doute. Aussi, il faut entendre les objurgations qu’il adresse à cette Eglise. Il lui reproche de
n'avoir pas marché avec le siècle, parce qu’elle ne l’a pas compris. Sa grande faute est de n’avoir pas été romantique en 1830 et naturaliste en 1880. Il est clair que Huysmans a été suscité et ressuscité de Dieu pour combler cette regrettable lacune : il est l’homme providentiel de l’Egdise. De là, l’audace imperturbable avec laquelle cet homme s’attaque aussitôt que converti à tout ce qui dans l’Eglise ne répond pas à son naturalisme mystique. Il juge tout cela avec une assurance souveraine et, si vous n’êtes pas de son avis, vous n’êtes que la « bedeaudailie ».
LE CHANOINE
Mais puisque vous dites qu’il ne renonce pas au naturalisme de Zola et qu’il a seulement la prétention d’y adjoindre le mysticisme de l’Eglise, j’ai peine à croire qu’il puisse associer ces deux choses, ou bien alors ce doit être quelque chose d’épouvantable.
LE MISSIONNAIRE
Je le crois. Sa constante préoccupation sera de rendre matérielles, palpables, d’entraîner à la fange les choses les plus pures, les plus éthérées, et de plonger tout idéal dans la matière. C’est le Christ mourant comme un chien; c’est sainte Agnès au lupanar ; c’est l’extase des bons religieux décrite comme l’état de catalepsie des satanistes ; c’est le frère Siméon, si saint, qu’il met dans la compagnie des pourceaux, l’ange dans la bête et la bête à l’écurie.
l’aumonier
Sa plume a donc attaqué même le Christ mourant ?
LE MISSIONNAIRE
Il n’admettrait pas cette manière de poser la question. Sa plume naturaliste a tout simplement traité Jésus-Christ en croix par la méthode naturaliste. C’est tout simple. Il s’agit de la Crucifixion de Grunewald. Je ne sais ce que le peintre a fait : c’est un primitif, et, au dire de M. Huysmans, tout ce qu’il y a de plus naturaliste, excepté sans doute la description qu'il en fait. Vous verriez « l’aisselle éclamée ; les doigts hagards ; les pectoraux beurrés par les sueurs ; le torse rayé de cercles de douves par la cage divulguée des côtes -, les chairs persillées de morsures de puces ; à l’heure des sanies, la hanche inondée d’un sang pareil au jus foncé des mûres ; des petits laits ; des eaux semblables à des vins de Moselle gris ; des pieds qui poussaient en pleine putréfaction ; des jambes tordues ; les pieds spongieux et caillés -, le cadavre en éruption ; la bouche descellée qui riait avec sa mâchoire contractée par des secousses tétaniques atroces..,, toutes ces maraudes de la souffrance. Et le Christ avait ainsi pu mieux souffrir, râler, crever ainsi qu’un bandit, ainsi qu’un chien, salement, bassement, en allant dans cette déchéance jusqu’au bout, jusqu’à l’ignominie de la pourriture, jusqu’à la dernière avanie du pus ». Cela remplit plusieurs pages.
LE CHANOINE
Ah ! nous reprochons parfois aux chrétiens d’à-présent de mettre dans leurs maisons des crucifix de luxe; qu’est-ce donc que ce crucifix-là?
LE MISSIONNAIRE
C’est le crucifix naturaliste. Tout est traité dans ce goût et avec cette méthode. Il ne faut pas s’étonner si le Christ n’est plus comparé à un scélérat mais à un chien qui crève, si l’extase des saints religieux présente le même spectacle que les satanistes dans leurs fureurs. La messe noire n’ offre pas un tableau plus... naturaliste que celui où nous contemplons ce massacre de moines : « Par terre des formes humaines étaient couchées dans des attitudes de combattants fauchés par la mitraille ; les unes à plat ventre, les autres à genoux; celles-ci affaissées les mains par terre, comme frappées dans le dos ; celles-là étendues les doigts crispés sur la poitrine ; celles-là encore se tenant la tête ou tendant les bras... tous ces blessés de l’amour divin jaillissaient hors d’euxmêmes. Il y en avait à genoux et le buste droit; d’autres, les prunelles en extase, repliés en arrière et assis sur leurs talons, et souvent ils étaient posés, les uns devant les autres, face à face, et ils se regardaient sans se voir, avec des yeux d’aveugles. »
LE CHANOINE
Ce tableau a du moins l’avantage de n’être que ridicule.
LE MISSIONNAIRE
Il y en a un autre qui ne l’est pas moins, c’est celui de frère Siméon au milieu de ses pourceaux. Ce saint religieux vit dans l'extase et dans les cochons ; il grunnit comme eux; il vit de leur vie, partage leurs sentiments, et le jour où un artiste de talent illustrera En route , il jettera la robe du trappiste sur un être quelconque et il représentera le frère Siméon avec un front déprimé et fuyant, le bas de la figure allongé en manche de groin, au milieu de sa famille spirituelle. Ainsi le veut le naturalisme.
LE PARISIEN
Tu avoueras pourtant que cela ne manque pas d’intérêt. Huysmans a le don de mettre en un relief saisissant tout ce qu’il touche.
LE MISSIONNAIRE
Je ne dis pas le contraire, et je ne cherche pas à déprécier cet art qui consiste à vous montrer sous une forme frappante, à vous faire toucher et sentir ce que l’écrivain entreprend de décrire. Je dis seulement qu’il montre tout par le bas, et que quand, par hasard, il met la main sur quelque chose de grand, d’élevé, de fpur, d’idéal, il ne se tient pour satisfait qu’après avoir rapetissé cette grandeur, descendu cet idéal, souillé cette pureté, jeté enfin cette perle aux pourceaux. N’appartient-il pas à cette école qui^ne voit partout que la boue, l’excrément et le vice ?^Mettez ces artistesylu naturalisme
devant n’importe quel tableau de la nature morte ou vivante, ils n’en verront que le côté excrémentiel ou fangeux. Voyez ces laboureurs et leurs boeufs devant lesquels se sont arrêtés les peintres, les poètes, les romanciers, les voyageurs, les paysans, les maquignons- Personne ne les a traités comme les naturalistes. Rosa Bonheur les peint admirablement inondés de lumière ; Lamartine évoqu.e à cette occasion la grande idée de la Providence secondant le labeur humain ; George Sand a le sentiment profond des beautés de cette nature. Faites venir un paysan, il s’écrie, en présence de ces bêtes : quels beaux bœufs ! et un maquignon dira: ils valent tant. Un naturaliste de Técole de Zola ne dira pas même : voyez comme ils travaillent, il dira...:
une voix
Voyez ce qu’ils.... font.
LE PARISIEN
Allons, mon ami, je crois tout de même que tu pousses un peu loin ta charge, d’ailleurs éloquente, contre ce pauvre ïïuysmans. Dans ton ardeur ou plutôt dans ton emballement, tune t’aperçois même pas que tu tombes dans les excès que tu lui reproches. Tu en arrives à prendre même son style.
Oui, un style odorant.
LE CHANOINE
Trop peut-être, en effet: et je crains que si ce mot sort d’ici, — et comment voulez-vous qu’on ne le répète pas? — je crains qu’on ne s’en fasse une arme contre vous. M. Huysmans lui-même pourrait s’en emparer, et s’autoriser d’une expression évidemment un peu forte pour dire que vous ne gardez aucune mesure.
LE MISSIONNAIRE
Et il fera croire que, seul, il a de la dignité, de la délicatesse et du respect pour ses lecteurs.
LE PARISIEN
D’autant mieux qu’il ne manque pas de talent, et que son succès, il faut en convenir, va grandissant tous les jours, depuis qu’il a su ouvrir à ses ouvrages un débouché nouveau, en découvrant la clientèle catholique. Tout cela lui fait une situation personnelle assez enviable, et lui assure presque l’autorité d’un chef d’école.
LE MISSIONNAIRE
Tu veux dire que nous nous attaquons à forte partie, et que nous pourrions bien succomber dans une guerre où nous nous sommes engagés à la légère. Je prévois que tu vas nous conseiller de faire la paix. Tu nous prends pour des Espagnols. Huysmans est déjà le Yankee vainqueur, et comme tu n’es pas absolument brave, tu nous recommandes la prudence.
LE PARISIEN
Non, la modération. Je suis le premier à reconnaître que tu as eu de belles manches quand tu as attaqué Huysmans sur le terrain de la pornographie. Je crains que ce succès relatif ne t’entraîne à foncer avec la même confiance sur la question du style. Je t’avertis donc charitablement que, de ce côté, Huysmans est beaucoup plus fort que sur l’article de la morale, telle qu’on l’entend parmi vous.
LE CHANOINE
Parlez-nous donc de ce style particulier que j’ai entendu vanter par un de mes amis, pourtant dur aux défauts déjà signalés. Est-ce dommage, disaitil, que tout le monde ne puisse pas lire les ouvrages d’un écrivain si original et qui a peut-être le talent le plus remarquable de cette époque !
LE PARISIEN
C’est beaucoup dire.
LE MISSIONNAIRE
Quoi qu’il en soit, tu vas nous édifier sur ce point. J’avoue que, pour moi, je n’aurais pas eu l’idée de faire de la critique littéraire, me plaçant à un point de vue plus élevé. Comme je n’écris pas pour écrire, mais pour dire quelque chose, j’avoue que je ne songe pas à chicaner sur la forme, sur le style, quand un honnête homme me dit aussi quelque chose. Mais, puisque vous le désirez, faisons de la critique littéraire ; j’y prendrai plaisir encore pourvu
que la parenthèse ne soit pas trop longue et ne prenne pas la place de choses autrement importantes qui attendent encore votre attention.
l’aumonier
Je suis bien heureux de vous voir aborder cette question. On parlait tant de naturalisme depuis un certain temps que j e me demandais en q uoi consistait précisément ce style nouveau. Est-ce donc que ces Messieurs ont des idées à eux qui donnent à la langue un lustre qu’elle n’avait pas encore en dépit de nos grands écrivains et de nos grands siècles?
LE PARISIEN
Mais, Monsieur l’abbé, il ne s’agit pas d’idées ; c’est bien ce qui nous préoccupe le moins. Nous avons recours aux mots et, parmi les mots, nous choisissons ceux qui nous paraissent les plus forts, les plus voyants, tapageurs ; nous les combinons avec d’autres ; nous en faisons un amalgame heureux qui produit le pittoresque. Au besoin, quand les mots nous manquent tels que nous les voudrions, nous en fabriquons, tout comme on fabrique des caractères d’imprimerie, et nous en prenons les éléments un peu partout. En sorte que nous avons un arsenal toujours garni, ou plutôt une carrière d’où nous extrayons sans cesse des cailloux ou des moellons, voire même des pierres de taille pour la construction de nos phrases.
LE MISSIONNAIRE
Remarquez bien, qu’en tout cela, il n’est pas question d’idées.
LE PARISIEN
C’est-à-dire que l’idée n’est pas absente totale- • ment, mais elle vient à son rang*. Nous ne la méprisons pas, au contraire ; et quand nous avons le bonheur d’en avoir quelqu’une, nous lui jetons les mots à profusion.
LE MISSIONNAIRE
M. François Coppée a donc parlé très exactement quand il a dit que M. Huysmans « met un mot cru dans une pensée délicate ».
LE CHANOINE
Je ne comprends pas bien cette manière de parler. J’avais cru jusqu’à présent qu’on mettait les pensées dans les mots et non les mots dans les pensées. Le mot est essentiellement serviteur ; il est le valet de l’idée ou, si vous aimez mieux, le pigeon-voyageur qui porte la dépêche, la colombe qui symbolise l’esprit, le cristal qui reçoit le rayon, le vase qui s’emplit de nectar et sert à verser dans les âmes la liqueur vivifiante de la vérité. Vous m’étonnez beaucoup en disant que M. François Coppée, qui est pourtant un écrivain, intervertit les rôles en jetant le mot dans l’idée.
LE MISSIONNAIRE
M. Coppée savait bien sans doute ce qu’il disait, et vous avez entendu tout à l’heure que dans le naturalisme, tout est au rebours de la. . . nature.
LE PARISIEN
Je ne m’arrêterai pas à dévider le fil de ce raisonnement un peu subtil pour moi, comptant que M. Coppée saura bien s’en tirer ; et je reviens à Huysmans pour vous dire qu’il a à son service la plus étonnante collection de mots que puisse rêver un écrivain qui fait de cet article une grande consommation. Aussi n’est-il jamais pris au dépourvu. Voyez comme ses phrases sont riches. J’irais jusqu’à dire qu’il a le luxe insolent; il se moque visiblement de tous les autres écrivains, même des plus grands qui n’habillent que modestement leurs pensées. Pour lui, il peut les vêtir toutes avec magnificence, et elles ne passent inaperçues nulle part.
LE MISSIONNAIRE
En effet. Vous me rappelez ce benêt de mari qui ne veut pas que sa femme sorte sans se couvrir de tous les brocarts des magasins ; il est heureux de voir qu’on la remarque, et il n’entend pas qu’on dit : Quelle est cette fille ?
LE PARISIEN
Mon ami, tu n’y feras rien : c’est ce qu’on veut aujourd’hui, et visiblement le succès de Huysmans tient à ce que tu parais prendre pour du clinquant.
LE MISSIONNAIRE
Sans doute, c’est du clinquant. Que ne s’efforcet-il d’être simple ? Il y gagnerait l'estime des gens de goût? Il aurait un succès de bon aloi, peut-être encore plus grand que son succès de bibelot. Ne sait-il pas que la simplicité est en tout le dernier degré de la distinction ! C’est la règle éternelle du beau pour tout et pour tous, depuis la grande dame jusqu’au grand artiste, depuis le grand écrivain jusqu’au grand orateur. Du reste, j’en appelle à luimême. Il paraît quelquefois retrouver au fond de son âme d’écrivain ce principe esthétique, et c’est alors qu’il est vraiment intéressant, parce qu’il est vraiment beau. Je ne suis pas ici pour refuser toute valeur littéraire à un homme parce que je le crois coupable d’avoir fait de son talent un déplorable usag'e. Je sais reconnaître que Voltaire écrivait en français et que M Huysmans n’est pas un balourd. A ce point de vue du style, je déplore seulement que cet écrivain ait été livré à de funestes influences, qu’il se soit fait un idéal à rebours et qu’il ait cherché à être un styliste de foire quand il pouvait, je le crois, devenir tout simplement un bon écrivain. Que va-t-on chercher si loin ? Il en est de l’écrivain comme de l’orateur : un honnête homme qui sait écrire, et voilà tout. M. Huysmans pouvait être cet écrivain-là : il a de la puissance d’observation ; l’imagination ne lui manque pas ; il peut rendre ses impressions avec une force peu commune.
LE PARISIEN
Je crois qu’il ne s’en gêne pas, et il paraît que cela assure son succès.
LE MISSIONNAIRE
Je ne dis pas non ; mais alors il passe de la vigueur, de la force dans le forcé, dans l’extravagant, dans l’odieux. Le mot de Bossuet sur ce qui n’a de nom dans aucune langue ne lui suffit pas. Pour être plus fort que Bossuet il dira : du purin qui fétide, des gaz qui émigrent, de la viande qui tourne, c’est tout ce qui reste. — Et combien de phrases, je ne dis pas de cette force, mais de cette atrocité ?
LE PARISIEN
11 est vrai qu’avec le naturalisme nous sommes tous condamnés à chercher en tout ce qu’il peut y avoir de plus propre à frapperl’attention du lecteur-, c’est un concours ouvert en permanence où chacun doit apporter son effort et réussir sous peine de rester sur le carreau et de mourir de faim.
LE MISSIONNAIRE
Vous êtes les forçats de l’extravag'ance, condamnés à trouver toujours plus fort que les autres.
l’aumonier
Tout cela me paraît bien étrange à moi qui n’ai jamais lu un roman de l’école naturaliste pas plus du reste que d’un autre.
LE MISSIONNAIRE
Vous avez peut-être tort, mon cher ami. Il faut être de son temps, et il est incontestable que le roman tient une grande place dans la littérature contemporaine.
LE PARISIEN
Il paraît en moyenne plus d’un roman par jour.
LE CHANOINE
Ce n’est pas une raison pour en conseiller la lecture à des gens qui, vous l’avez constaté déjà, ne sont que trop enclins à cette sorte de distraction.
LE MISSIONNAIRE
Sans doute, et ce n’est pas ce que je voulais dire. Mais on peut bien conseiller à un homme de l’âge de M. l’Aumônier de ne pas rester ainsi tout à fait en dehors du mouvement littéraire de nos jours. Rassurez- vous, je ne vous demande pas de remplacer les ouvrages sérieux par le roman. Mais dans les milliers de romans qui ont paru depuis trente ou quarante ans, il n’y aurait pas grand mal si chacun en avait choisi une dizaine, et c’est bien à peu près tout ce qu’il doit y avoir là dedans d’un peu digne de l’attention d’un homme sérieux.
LE PARISIEN
Avec ces conseils-là je me demande ce que nous deviendrions.
LE MISSIONNAIRE
Vous feriez des réflexions philosophiques, sur votre position sociale.
LE PARISIEN
J’en fais bien déjà souvent : je retourne parfois assez loin dans ma vie.
LE MISSIONNAIRE
Et tu te demandes ce que tu aurais pu faire à telle époque de ta vie et ce que tu serais devenu dans telle ou telle hypothèse. Tu serais peut-être rentré sous le chaume de la maison paternelle (ça se voyait encore dans notre jeunesse), j'aurais béni ton mariage et tu vivrais aujourd’hui tranquille et heureux avec les tiens, sans avoir besoin d’Horace pour jouir de la campagne.
LE PARISIEN
Cela vaudrait bien la chambre d’hôte que j’occupe dans un château.
LE MISSIONNAIRE
Ou bien supposons que tu n’aies pas cédé à un coup de tête d’idéal fourvoyé, tu serais resté au séminaire et, avec quelques protections, tu pourrais être aujourd’hui curé de Dampierre-en~Crot. Une église à faire bâtir, un presbytère modeste sur lacôte d’où tu jouirais d’une vue ravissante sur un magnifique paysage en cirque, de quoi remplir ton binocle de soleil et de verdure. Avec cela, des paysans
sy mpathiques au milieu desquels tu passerais lisant un peu la Bible de la nature et de l'humanité, beaucoupla Bible divine, et peut-être ton dernier roman, fait par un autre.
LE PARISIEN
J’avoue que je ne regretterais pas la pauvre chambre que j’occupe rue Mouffetard, au sixième.
LE CHANOINE
Tout cela est bon, mon cher Missionnaire, mais il me semble que vous entrez non sans quelque indiscrétion dans la vie intime de notre ami, au risque d’éveiller peut-être en lui des impressions... diverses. Ce qui est fait est fait. Aussi bien à quelque chose malheur est bon. Si ce que vous venez de dire s’était réalisé, notre ami ne serait pas en ce moment capable de vous dire tant de choses intéressantes sur M. Huysmans.
LE PARISIEN
A la bonne heure ! mon cher Maître; c’est vrai. Mais je vous dirai sans doute beaucoup mieux l’admirable parti qu’il a su tirer du latin. C’est encore là, je l’avoue, une supériorité qu’il a sur moi. On n’imagine pas tout ce qu’il sait de latin ; et il faut voir comme il l’exploite. Et vous comprenez, quand on a à son service la langue française et la latine.
LE MISSIONNAIRE
Ajoute le Volapuck.
Vous dîtes ?
LE MISSIONNAIRE
Je dis : le Volapuck, C’est une langue très simple, destinée à devenir la langue du genre humain. Elle n’a qu’un défaut, on ne la comprend pas. M. Huysmans en fait un assez fréquent usage. Mais il brille surtout par l’emploi du latin; je ne fais pas difficulté d’en convenir, et j’avoue de même qu’il enrichit la langue de tous ces emprunts dont nous aurions tort de nous plaindre. En le lisant, on est tout de suite frappé de la facilité avec laquelle il fait passer uu mot latin dans notre langue. Ce n’est pas difficile, pour lui : il prend le mot, lui adapte une désinence française, et le tour est joué. Alors vous avez l’agréable surprise de rencontrer des mots comme ceux-ci : ratiociner , détorquer , trucider , térébrer , adjurer , se promener dans le français avec leur naïf déguisement.
une voix
C’est un fort en thème.
l’aumonier
Ah! Monsieur le Chanoine, vous devriez bien rappeler à l’ordre l’indiscret qui de temps à autre jette un mot plutôt malheureux dans notre conversation. Ce serait dans son intérêt, car, vous le voyez, il confond le thème avec la version.
LE MISSIONNAIRE
Etes-vous bien sûr de ce que vous dites là? Cette voix est indiscrète, assurément, et elle va peut-être un peu plus vite que nous. Mais il est vrai qu’au fond il s’agit de thème et non pas de version. Vous allez en juger par d’autres exemples assez topiques. Tenez, M. Huysmans va écrire et comme il écrit en français, il lui vient, je suppose, des mots comme ceux-ci : insensé , mw, froid , tiède , gai , honteux , entre autres. Avec dextérité et une agilité rare, il compose et il écrit : insane , inane , frigide , tépide , hilare , turpide , comme, en fait de verbes, il dit ratiociner pour raisonner, détorquer pour détourner, trucider pour massacrer, adjurer pour aider.
UNE VOIX
Fort en thème, vous dis-je.
LE MISSIONNAIRE
Je ne voudrais pas encourager la voix qui interrompt et donner le mauvais exemple ; mais c’est la vérité pure, voilà du thème o.u je ne m’y connais pas. Nos bons vieux mots français sont bien faits, ils ont une tournure française, mais ils sont peut-' être trop connus, ils ne peuvent épater personne. Moyennant un petit thème de huitième, M. Huysmans fait merveille. Il n’y a encore que les grands hommes pour produire tant d’effet avec si peu de chose. Cela prouve évidemment chez cet écrivain une rare « surgie » de talent, un talent tel que si vous supposez qu’il se dimidie, il y en aura certes
assez pour deux. Toujours du latin, comme vous voyez. Il en joue admirablement.
LE PARISIEN
Tu railles; mais il joue bien du français. Quand il a besoin d’un mot, il ne le prend pas toujours dans le latin tout fait, il le taille aussi dans le français, comme quand il dit : la cloche bôomba ; je n’ai trouvé nulle part une telle intensité d’harmonie imitative.
LE MISSIONNAIRE
Je suis bien de ton avis.
LE PARISIEN
Il dit de même : « la cloche broya dans le bronze du mortier des sons terribles », et encore : « les vers ascétiques du tombeau qui dédaignent les copieuses mamelles et le ragoût des bons gros ventres » ; on les voit, ces vers. Puis il y a « le bromure des âmes belliqueuses, les gouttes flûtées de leurs sons blancs, des gouttes rebondies de lune. » Ecoutez comme il peint le malaise qu’on éprouve un jour de grande chaleur : « Accablé par l’ignominie des soleils en rage et des ciels bleus , dégoûté de baigner dans des Nils de sueur, las de sentir des Niagaras lui couler sous le chapeau, il ne sortit plus de chez lui. »
LE MISSIONNAIRE
C’est tout simplement biblique et fin de siècle. Je comprends bien, pour ma part, qu’un ouvrier en
photographie se paye un appareil grossissant: mais j’estime qu’un écrivain pourrait en faire un usage très modéré. A part cela, porter à la fois les Nils et lesNiagaras par douzaines, sous son chapeau, voilà qui n’est point banal.
UNE VOIX
Eternuez donc !
LE MISSIONNAIRE
Avouez qu’il y aurait de quoi, et c’est peut-être le seul applaudissement qui soit digne de ce pathos.
Mon Dieu, messieurs, cela prouve que nous ne sommes pas du même avis et que de Paris à la province il y a sans doute plus loin qu’on ne croit. J’admets, certes, que l’on trouve beaucoup à redire dans les œuvres de Huysmans et j’en prends à mon aise. Mais le style, la phrase, l’éclat et le nombre prodigieux des images, les traits, les rapprochements inattendus, le cliquetis de mots, que sais-je, tout cela doit lui assurer un rang très honorable parmi les écrivains de l'époque. Et remarquez bien qu’il grandira encore parce qu’il est travailleur et entêté. Il est capable de passer des mois pour chercher et collationner des textes sur une idée qui ne tiendra que quelques pages. De même pour les phrases : il tient à l’impeccabilité de la forme, il ne craindra pas de consacrer des heures à repolir quelques lignes.
LE MISSIONNAIRE
Il est de l’école de Flaubert, pour qui le soleil se levait et se couchait sur la même phrase.
LE PARISIEN
Enfin, c’est un fier travailleur ; il ne connaît pas les incontinences d’inertie. Quand il travaille, on peut dire qu’il est admirable. Il amasse ses matériaux; il a, vous l’avez vu, le verbe français et le verbe latin à son service, il jette au fourneau ses éléments où, pour parler comme lui-même, il cuisine des hachis de mots. Le mélange se fait difficilement peut-être, mais efficacement, dans le creuset de son laboratoire de savant, et il en sort ce que vous savez.
Oui, ce qu’on a appelé des « produits chimiques ».
UNE voix
Respect à la chimie !
LE CHANOINE
J’avoue que l’incorrigible voix nous rappelle, indiscrètement peut-être, aux décompositions peu chimiques que nous avons découvertes au fond des œuvres de M. Huysmans. Nous ne pouvons pas y revenir et chercher encore l’explication de ce mystère d’impureté compliqué encore du problème de cette inexplicable conversion. Trêve d’hypothèses.
LE MISSIONNAIRE
« Alitons la santé des conjectures ».
l’aumonier
Ah ! je vous en prie, ménagez-moi. J’ai déjà tant de peine à vous suivre.
LE MISSIONNAIRE
Mais, voyons, je parle français : trois mots bien connus: « Alitons la santé des conjectures ». J’avais un ami qui se permettait de soumettre des jeux de mots à son doyen qui ne les comprenait pas. Il les lui démontait sans succès. Quand huit jours après, il avait fini par se les expliquer, le doyen riait de bon cœur. Prenez ma phrase, et si dans huit jours vous l’avez comprise, nous ne serons pas fâchés de l’apprendre de votre bouche.
LE CHANOINE
Oui, nous verrons alors-, mais pour le quart d’heure il me semble que vous avez consacré beaucoup de temps à cette question secondaire après tout du style de M. Huysmans. J’avoue que j’étais surtout désireux de savoir quel usage il fait de son style et de son naturalisme dans ses jugements et dans ses rapports avec l’Eglise.
LE MISSIONNAIRE
J’aurai la satisfaction de vous dire, Monsieur le Chanoine, que M. Huysmans n’entend pas entrer dans l’Eglise, comme cela, de plain-pied, sans pré-
paration. Il fait donc un retour plein d’humilité sur lui-même ; il commence par reconnaître son indignité, et il se frappe la poitrine de coups et de mots trop bien appliqués pour que je ne vous en donne pas l’édifiante impression.
l’aumonier
Alors il se convertit pour tout de bon?
LE MISSIONNAIRE
Sans doute et comme toujours en fort bons termes, et quand il s’agit de la Sainte Eucharistie, il avoue que « lui offrir comme tabernacle son égout à peine clarifié par le repentir, son égout drainé par l’absolution mais encore à peine sec, c’est monstrueux ». Il ajoute : « Il est certain que je serai turpide, en proposant au Christ de descendre ainsi qu’un puisatier dans ma fosse. »
LE CHANOINE
On pourrait faire une expérience avec ces quelques lignes de texte, et les mettre en style direct. Cela ferait, je n’en doute pas, un pendant à la prière du salaud à la Vierge, et un acte d’humilité avant la communion des plus recommandables pour les âmes pieuses.
LE MISSIONNAIRE
...et mystiques, car vous n’ignorez pas que M. Huysmans a un idéal très élevé. 11 n’entend pas entrer dans l’Eglise pour y vivre comme la masse des fidèles. Pour cette âme extraordinaire, il n’y a pas
de milieu. Jusqu’à présent, il lui a fallu des « outrances de crimes », il lui faut désormais des « orgies de sainteté ». Je crois très volontiers qu’il n’en viendra pas à dire un jour que, puisqu’il est « très difficile d’être un saint, il reste d’être sataniste ». Toujours est-il que cette âme partie des bas-fonds cherche les sommets de la vie mystique, la compagnie des saints à extases.
l’aumonier
C’est même à cause de cela que beaucoup de belles et bonnes âmes se sont éprises pour lui d’une très sincère admiration. Je me demande si cela ne repose absolument sur rien.
LE MISSIONNAIRE
Non pas. Il y a vraiment du mysticisme et une étude fouillée (un peu fouillis) et feuillue sur le symbolisme mystique. Il a dû passer pour cela un très long temps dans les bibliothèques pour y déter. rer les ouvrages rares de certains auteurs qu’on ne trouve pas, C’est du reste ce qui lui plaît : il aime l’inconnu, l’inédit, en fait de documents comme en fait de phrases, sachant bien qu’avec cela on « épate » son monde. S’il trouve dans ces écrits quelque chose d’étrange, quelque « outrance » de mot ou d’idée, il le note avec soin, et c’est une fiche de plus. S’il y a dans la vie de quelque mystique un fait qui tranche même sur ce qu’on trouve dans ■*a vie des saints, un fait dont le naturalisme puisse s’enrichir, il ne manquera pas de l’utiliser.
l’aumonier
Je ne sais ce que vous allez penser; mais pourquoi ne ferait -on pas un choix heureux dans ses ouvrages pour donner satisfaction au vif désir qu’on a dans le monde religieux de cultiver cet auteur?
LE MISSIONNAIRE
Ce désir est-il vraiment si général et si vif? Et puis, pour extraire ces quelques morceaux, je ne connais pas d’appareil assez perfectionné. En effet, tout se tient, tout se coudoie, tout se compénètre, et je n’ai pas besoin de vous dire que, dans ce milieu, le mysticisme le plus pur s’imprégne de toutes les émanations d’en bas. Impossible de trouver un désinfectant capable de le purifier et de le rendre présentable.
LE CHANOINE
Comment se fait-il qu’un écrivain qui aborde à peine l’Eglise ait fait choix d’un pareil sujet? Car il faut bien reconnaître que les voies de la vie mystique sont mystérieuses, et que ses manifestations sont souvent embarrassantes pour les hommes les plus versés dans l’étude de la haute spiritualité et dans la conduite des âmes. En vérité, cet homme est téméraire, il s’expose ainsi à plus d’une erreur, et je ne serais pas étonné d’apprendre qu’il commence par se tromper dans l’idée qu’il se fait du mysticisme.
LE MISSIONNAIRE
Je ne saurais vous dire ce qu’il en est: car je cherche en vain à me rappeler un passage qui con-
tienne l’exposé de sa théorie. Il s’attache à des faits, à des mots, à des directions données par des auteurs mystiques. De vue d’ensemble, d’étude de fond, je ne crois pas qu’il en ait. Mais il n’en a pas moins son idée sur la place du mysticisme dans l’Eglise. Pour lui, tout est là.
l’aumonier
11 veut sans doute dire que l’on trouve dans la mystique la plus haute manifestation de la vie surnaturelle, de l’union de l’âme avec Dieu,
LE MISSIONNAIRE
Il veut dire que tout ce qui n’est pas mystique ne compte pas, et comme il n’y a pas eu de vrais mystiques depuis sainte Thérèse, vous pouvez conclure D’après cette conception, l’Eglise devient ce qu’elle peut ; elle seffase en pointe vers le ciel, elle ne se compose que de quelques douzaines d’âmes sublimées qui ne tiennent plus à la terre. C’est tout comme si, de la cathédrale de Chartres que M. Huysmans vient de ravager de ses descriptions, il ne restait plus que les deux flèches. Ne lui parlez pas d’autre chose que du mysticisme. Aussi bien nous verrons ce qu‘il fait du reste.
LE CHANOINE
D’après vous, il est plein d’admiration pour tout ce qui touche à la mystique, pour ce qui porte un cachet mystique, pour ce qui a trait aux relations mystiques de Pâme avec Dieu, avec Notre-Seigneur ?
Vous n’y êtes pas, Monsieur le Chanoine. Vous n’avez donc pas été frappé de ce qu’il y a de plus sensible pourtant dans le caractère de M. Huysmans ? Il est très personnel, dur, exigeant, intraitable. Il n’est satisfait ni de rien, ni de personne, ou à peu près. C’est vous dire qu’il lui serait bien difficile d’étendre sa bienveillance à tout ce qui tient à la mystique. C’est pourquoi il s’applique, il s’évertue à la séparer de tout ce qui pourrait, à son avis, la compromettre.
l'aumonier
Il a bien raison, avouez-le. Si on laissait faire tout le monde, la mystique, si admirable dans la vie des saints, deviendrait absolument ridicule, abandonnée aux entreprises de certaines âmes détraquées.
LE MISSIONNAIRE
Il s’agit bien d’âmes détraquées ! Il s’agût de l’Eglise.
LE CHANOINE
Que dites-vous? A quoi pensez-vous?
LE MISSIONNAIRE
Que « cette religion est aussi terre à terre que la mystique est haute ». Il ajoute : « Et c’est vrai, cela ».
l’aumonier
Voyons, mon cher ami, entendons-nous. Vous
avez ramassé cette phrase dans quelque "vieil ouvrage de M. Huysmans, tout*au plus dans Là-bas, en la prenant peut-être sur les lèvres d’un sataniste ; mais, en tout cas, longtemps avant la conversion !
LE MISSIONNAIRE
Tiré de En route , après l’épisode des pourceaux du frère Siméon et après la communion de Durtal. Si vous désirez quelque renseignement complémentaire, je suis prêt à vous le donner... Au surplus, je vais vous le donner tout de même.
l’aumonier
Excusez-moi, je vous prie. Je ne vous ai pas répondu tout de suite, parce que j’étais sous le coup de cette révélation qui m’étonne encore après tout ce que nous avons déjà entendu. Mais je désire tout savoir, tout, tout...
LE MISSIONNAIRE
Tout, permettez, je n’en finirais pas; et le Chanoine, qui trouvait déjà que c’était trop d’un troisième entretien, serait capable de me retirer la parole.
LE CHANOINE
J’en suis bien revenu, et je me sens capable d’aller loin sans dormir : continuez.
LE MISSIONNAIRE
Je vous l’ai dit : c’était après l’épisode des cochons du frère Siméon. Or, Huysmans admire
tout haut la vie mystique du saint religieux qui a une âme « candide, tout unie, décortiquée ». Mais, ce qu’il admire bien plus, c’est que ce bon religieux, que l’extase élève jusqu’au niveau de saint Paul, éprouve le besoin de passer le plus de temps possible avec ses cochons : le jour, pour causer , grunnir , grogner avec eux ; la nuit, pour accoucher les mères truies. Parlez-moi de cette mystique !
LE CHANOINE
On croit bien qu’il a voulu pasticher la vie de saint François : mes frères, les poissons et les oiseaux,- le loup de Gubbio.
LE MISSIONNAIRE
Assurément, mais ce qui n’est pas moyen-âgeux, c’est cette touche naturaliste. Après cela, vous m’accorderez bien que la mystique peut se dispenser de se tenir sur les cimes, au-dessus des neiges éternelles , et s’il lui plaît parfois de descendre un peu, si l’âme qui s’efforce de monter s’accroche au vêtement de Notre-Seigneur, si un pauvre cœur s’attache au cœur sacré du Christ pour se purifier comme à la fournaise des flammes éternelles, s’alléger un peu et prendre pied dans la sphère de la vie mystique , M. Huysmans applaudira sans réserve ?
l’aumonier
Sans aucun doute.
LE MISSIONNAIRE
Ah! mon pauvre Aumônier, que vous n’y êtes pas !
LE CHANOINE
Voulez-vous dire qu’il n’est pas pour la dévotion au Sacré-Cœur ?
Oh ! je ne veux pas dire cela ? Je veux seulement dire qu’il en parle à peu près comme du satanisme.
l’aumônier
Pour le coup, j’aimerais mieux ne pas entendre.
LE MISSIONNAIRE
Mon ami, vous entendrez tout. J’en ai assez, à la fin, de vos délicatesses effarées et je me demande encore si je n’aurais pas mieux fait de vous mettre sous le nez toutes les... productions de cet homme que, par pudeur, j’ai celées avec soin. Voici, dans un autre genre, qui n’est pas moins fort. — Converti d’hier, cet homme estime que le catholicisme est inepte, et pourquoi ? Parce que « avec laide de son clergé et le secours de sa littérature et de sa presse inepte, il a fait de la religion un fétichisme de canaque attendri , un culte ridicule, composé de statuettes et de troncs, de chandelles et de chromos ; c’est lui qui a matérialisé l’idéal de l’amour, en inventant une dévotion toute physique au Sacré- Cœur ! Quelle bassesse de conception !... »
LE CHANOINE
Il faut avouer que, pour un débutant, cela promet. Si c’est ainsi qu’il traite le Sacré-Cœur, que ferat-il de tout ce qui pourra lui tomber sous la main?
Ce qui me paraît encore plus difficile à expliquer, c’est la position qu’il a eu l’idée d’aller prendre tout de suite, sans préparation, au sommet, pour de là l’attaquer et chercher à démolir tout ce qu’il voit au-dessous de lui.
LE MISSIONNAIRE
Vous voyez bien qu’il détruit l’Eglise par ellemême, en jetant sur la toiture les pierres des tours et des clochers.
LE CHANOINE
Alors, on peut se demander s’il a l’intention de demeurer dans cette Eglise, où il est entré non sans quelque fracas.
une voix
Il fait comme les chats après déménagement.
LAUMONIER
Que veut-elle dire, la voix? Car, en vérité, je ne m’attendais guère à voir des chats dans cette affaire.
LE MISSIONNAIRE
Elle veut dire que, quand on déménage, le chat commence par monter sur le toit et jusque sur les
cheminées, cherchant à reconnaître s’il peut retrouver le chemin de l'ancien domicile. Mais il est convenu que ces suppositions nous sont interdites, et, à ce titre, l’interruption ne mériterait pas de figurer au procès-verbal qui. du reste, sera bien encore assez chargé.
Quoi qu’il en soit, M. Huysmans, qui réduit tout au mysticisme, réduit encore le mysticisme luimême.
LE MISSIONNAIRE
Oui, et plus que vous ne le supposez; car celui du dix-septième siècle ne trouve pas grâce devant ses yeux ; et il faut voir comment il traite, à cette occasion, la plupart des personnages de cette époque. Le vrai mysticisme étant mort avec sainte Thérèse, il n’épargne ni saint François de Sales, qui Yécœure et lui froisse l’âme avec ses mignardises et son julep parfumé , ni sainte Jeanne de Chantal qui fut avec lui une des adeptes du mysticisme tempéré. — Avant eux, saint Ignace rabattait l’âme, en la rapetissant, dans les cases de son gaufrier, ne la nourrissait que de minuties fanées , que de vétilles sèches. — Quant au clergé, il abominait la mystique sans la connaître. Bossuet, l’aigle de Meaux, n’est plus qu’un cormoran, et Fénelon devient, par sa disgrâce, un Job mîtré. — Vous pensez que Bossuet n’a qu’à bien se tenir, s’il ne veut pas descendre au niveau du geai; mais (pardonnezmoi cela), il s’en gardera bien, car il y rencontrerait
M. Huysmans. — Tout ce malheureux dix-septième siècle n’aura produit qu’un seul grand homme* je veux dire un seul mystique, Mmo Guyon. Celle-là flambait , c’était une emballée de Jésus. Voilà toute l’histoire mystique du siècle de Louis XIV.
LE CHANOINE
Elle est personnelle ; c’est tout ce que j’en puis dire de plus bénin... Mais s’il continue à marcher de ce train, je me demande quelle grandeur et quelle gloire cette plurne n’aura pas cherché à dégrader, quelle pureté elle n’aura pas ternie
Que votre inquiétude cède la place à un autre sentiment, Monsieur le Chanoine. C’est fait, il ne reste plus rien à démolir, à attaquer, à souiller. M. Huysmans était pressé : il a déjà jeté l’injure et l’ordure à toute chose, à tout homme d’Église, et vous êtes comme les autres, une de ses victimes. L’Église elle-même...
l’aumonier
Je croyais pourtant qu’il avait toujours affecté pour l’Église du respect et plus que du respect,, un amour de dévotion.
LE MISSIONNAIRE
Oui, je vous accorde qu’il y a une Église éthérée, vaporeuse, métaphysique, une Égdise de raison, si vous admettez ce mot, dont il dit du bien. Mais quand il s’agit de l’Église vivante, visible, en chair
et en os, que Jésus-Christ a établie sur la terre, qui accomplit son œuvre par sa hiérarchie, son sacerdoce, ses sacrements, et qui vit aussi dans ses fidèles ; oh i celle-là, elle est presque aussi maltraitée que le Sacré-Cœur. Il veut pourtant reconnaître qu’elle a une certaine vitalité propre et assez admirable puisqu’elle résiste à « Yinsondable stupidité des siens ; elle a même résisté à Y inquiétante sottise de son clergé ; elle n’a pas été entamée par la maladresse , par le manque de talent de ses défenseurs : et c’est cela qui est fort ». — Dieu veut qu’il en soit ainsi sans doute, parce qu’elle est « le haras divin, le dispensaire des âmes ». Ce qui ne l’empêche pas d’être bien loin de l’idéal évangélique : car « elle hait le pauvre -, elle est cupide : Elle sait pourtant que la charogne du riche purule autant que celle du pauvre, et que son âme pue davantage encore ; mais elle brocante les indulgences et bazarde les messes ; elle est, elle aussi, ravagée par l’appât du lucre ». Si vous lui demandez après cela pourquoi il se fait catholique, il vous répond qu’il est c< hanté par le catholicisme , grisé par son atmosphère d’encens et de cire ».
une voix
Imbécile ou farceur?
LE MISSIONNAIRE
Certes, il n’est pas grisé par l’atmosphère où il rencontrera les fidèles et les prêtres au milieu desquels sa conversion va le faire vivre : car, ceux-là encore, il les habille bien. Visiblement, de tous les
humains qu’on peut rencontrer sur cette terre, ceux qu’on voit dans les églises lui répugnent plus que les autres. D’abord, les catholiques en bloc sont des idiots : et puis, il faut voir « la dégaine, la tête des gens qu’on voit dans les églises » ; combien qui ne sont que des « cafards et des pleutres ». Presque partout des « gens bébétés et hostiles ». Nous terminerons, si vous voulez, ces citations prises dans le tas, par « la clique des pécores pieuses ».
LE CHANOINE
Dites-nous, si vous le savez, d’où peut lui venir ce mépris invraisemblable pour la foule des catholiques.
LE MISSIONNAIRE
Vous m’en demandez peut-être plus long que je n'en peux savoir, Monsieur le Chanoine. Il faudrait se livrer, pour répondre à votre question, à une étude psychologique qui m’amènerait, je le crains, à la découverte de certaines contradictions intimes de certains litiges sortis de léthargie plus capables de me gêner dans mes conclusions que de m’éclairer dans mes recherches. Je vous l’ai déjà dit : je crains de paraître poursuivre l’homme jusque dans la retraite de ses sentiments privés, et je me contente de l’étudier par le dehors, prenant sa parole et laissant ses intentions. Or, je vois qu’il n’est pas encore acclimaté parmi nous. Il ne pense pas, il ne parle pas, il ne vit pas comme les catholiques. Cet antagonisme le gêne et il s’en venge par des épigrammes qu’il s’efforce d’aiguiser sans y réussir
toujours. C’est son naturalisme qui lui fait cette situation pénible.
L’ AU MON 1ER
Eli bien ! qu’il se débarrasse de son naturalisme.
LE MISSIONNAIRE
C’est bientôt dit. Mais vous oubliez que le naturalisme est la raison d’être de M. Huysmans dans l’Église, le ressort de sa conversion, la grande idée de sa vie ; sans cela, le retour à l’Église de cet écrivain n’aurait que la valeur d’un fait-divers ; avec cela il prend une importance capitale ; il y a pour moi, dans ce fait, je ne sais quoi de grandiose, de vraiment beau, d’épique. Vous m’accorderez bien que chercher à rendre l’Église naturaliste, c’est une grande et vaste et rude entreprise : c’est la déplorable mais courageuse entreprise de M. Huysmans. Pour vous en convaincre, vous n’avez qu’à vous rappeler qu’il a été attiré à l’Église surtout par l’amour de l’art, et que pour lui il n’y en a pas d’autre que l’art naturaliste qui vous montre Jésus Christ mourant sur la croix « lâchement, comme un chien, dans l’avanie du pus » ; qui veut qu’on se présente à la Sainte-Vierge comme un salaud et qu’on écrive de même. Or, il est visible qu’il aura de la peine à faire accepter ce langage parmi les catholiques. Son naturalisme est en quarantaine, en souffrance : il n’est pas encore baptisé. J’espère bien que M. François Coppée ne lui servira de parrain qu’à l’Académie française qui a sans
doute plus que l’Église besoin du petit latin de M. Huysmans.
l’aumonier
Quel peut être alors son plan de campagne pour faire prévaloir parmi nous son naturalisme ?
LE MISSIONNAIRE
C’est assez simple, comme les idées des grands hommes : nous persuader que nous n’y entendons rien et que nous sommes bornés pour cela. N’avezvous pas été frappés de voir combien il y a de gens sur la terre qui acceptent parfaitement qu'on leur dise: vous êtes des idiots. Pourvu qu’on ne les prenne pas trop à part, ils acceptent très bien le compliment collectif. Quand un homme a pu prendre ce ton avec les autres, il devient tout de suite très grand et très fort. Je vais plus loin et je dis qu’il n’y a de grands hommes qu’à ce prix. Mais encore y a-t-il un risque à courir : M. Huysmans le court à l’heure qu’il est.
LE CHANOINE
C’est-à-dire ?
LE MISSIONNAIRE
Qu’il nous traite tous d’imbéciles, de têtes de poires, de cuistres, d’âmes subalternes, et quand il veut résumer, d’un mot puissant de sa création, tout ce qu’il pense de nous, il nous appelle la bedeaudaille. Et ce qui prouve la justesse de mon raisonnement, c’est qu’il emploie ce mot-là, il le brandit avec une énergie toute particulière, quand
il se plaint de n’avoir pas congé de tout dire comme il voudrait, de tout montrer, d’être arrêté enfin par les règles de la pudeur la plus élémentaire. Ah ! dit-il, si j’avais le malheur d’écrire certains mots, de montrer certaines choses qui sont pourtant dans la nature et que Dieu a faites comme les autres, vous entendriez les cris de toute la bedeaudaille, et il crie encore à la bégueulerie , à la pruderie,
LE CHANOINE
Il y a peut-être quelque chose de fondé dans cette observation. Notre époque est un peu collet monté : est-elle plus vertueuse?
LE MISSIONNAIRE
Allons, Monsieur le Chanoine, je vois bien que vous avez peur d’être, vous aussi, de la bedeaudaille.
LE CHANOINE
Mon ami, il faudra que votre naturaliste nous crie longtemps : Vous êtes des idiots, pour que la persuasion me gagme. Néanmoins, il est permis de chercher à extraire d?une proposition fausse la parcelle de vérité qui, se mêlant à l’erreur, lui assure quelque autorité.
LE MISSIONNAIRE
Eh bien ! je prétends qu’il n’y a là rien de vrai.
LE CHANOINE
Mais vous devenez paradoxal, parce qu’enfin il y a des gens, et vous en avez rencontré comme moi,
qui portent en tout une pruderie ridicule, quoique respectable, si cela peut se dire. Tenez, on voit des mères de famille qui poussent si loin la réserve, ce respect grand qu’on doit à l’enfant, qu'elles n’ont pas Pair de soupçonner qu’il faut pourtant bien que leurs enfants connaissent même le mal pour le combattre.
LE MISSIONNAIRE
Oh! oui, j’ai été comme vous très frappé de cette espèce d’aveugdement. Ces bonnes âmes ne comprennent pas qu’il y a un passage dangereux, mais nécessaire pour la jeunesse : c/est le passage de l’innocence à 1a. vertu. Leur erreur est de croire qu’elles peuvent le supprimer, quand au contraire elles devraient y diriger leurs enfants. Ce n’est pas avec les restes brisés de l’innocence, mais avec l’innocence transfigurée, que l’on doit s’efforcer de former la vertu.
LE CHANOINE
Grâce au préjugé, on tombe dans d’autres excès : on a des exigences incroyables, on s’effarouche de tout. Pour satisfaire ces pruderies, il faudrait expurger l’évangile, amputer le décalogue, abréger le catéchisme.
LE MISSIONNAIRE
... et corriger le sermon. Car vous n’igmorez pas que l’on est très difficile pour les prédicateurs. Nous ne pouvons plus, aujourd’hui, aborder certains sujets, même avec précaution et délicatesse, comme il convient à la chaire, qui n’est ni une école de
satire stérile, ni une clinique, ni un théâtre, sans que Ton se répande en récriminations contre le pauvre missionnaire. Et l’on verra parfois cette mère de famille si susceptible laisser sans défiance sa fille en compagnie d’un feuilleton, d’un cousin ou d’un roman tel que En route ou même Là-bas.
LE CHANOINE
Pourtant, vous n’étiez pas de mon avis quand je disais qu’il y avait du vrai dans la remarque de M. Huysmans sur la pruderie.
LE MISSIONNAIRE
Laissez-moi jouir moi-même de votre satisfaction : l’ironie s’y fait si douce et si heureuse d’ellemême, que c’est un vrai plaisir. Eh bien ! Huysmans ne se donne pas l’avantage de raisonner comme nous. Ce que nous disons là, ce que nous demanderions est très raisonnable. Pour lui, il ne songe pas à cela, et il faut bien prendre la parole d’un homme avec ce qu’il met dedans. Bossuet y mettait du génie, Huysmans y met du naturalisme, nous y mettons, nous, du bon sens. Donc, Huysmans demande qu’on dise tout, qu’on étale tout, sous prétexte qu’il n’y a rien de sale. Etes-vous d’accord avec lui pour n’être pas englobé dans la bedeau daille ?
LE CHANOINE
, . . ou dans les rets de votre raisonnement. Mais j’avoue que, volontiers, je me laisse prendre de ce côté.
LE MISSIONNAIRE
Mon raisonnement ne prend que du côté de Huysmans. Mais je crois qu’il serre assez bien son homme. Sans compter qu’il y a, par malheur, des catholiques auxquels son reproche ne saurait s’appliquer. Ils sont allés au-devant du naturalisme. Ce sont les lecteurs de Huysmans et de Zola. Le Père Ollivier leur disait un jour : « Vous vous plaignez de la grande influence de M. Zola, c’est vous qui Pavez fait ce qu’il est. » Voilà quels sont les complices de M. Huysmans dans la société des fidèles. Ils sont naturalistes de la veille; leur chef naturel est l’auteur de En route , puisqu’ils sont lecteurs ou lectrices de romans déshabillés, décolletées ellesmêmes.
l’aumonier
Je n’ai jamais compris pourquoi nos dames de la société, sérieuses comme elles sont, chrétiennes et pieuses, sacrifient toujours à cette mode détestable,
LE PARISIEN
Ah ! cela remonte loin. Les cours ont donné le ton et peu à peu la mode venant de si haut a fini par s’imposer à peu près partout.
LE MISSIONNAIRE
Oui, mais il faut dire qu’elles ne manquent pas celles qui ont résolument secoué ce joug. Alors, ou bien elles se moquent résolûment des exigences de la mode, ou bien elles portent des robes assez
ouvertes pour ce qu’on appelle l’élégance, assez hautes pour la décence.
LE PARISIEN
Pour les autres, c’est affaire de vanité féminine. La plupart des femmes tiennent à faire valoir tous leurs petits avantages.
LE MISSIONNAIRE
Et où la vanité va-t-elle parfois se nicher.
LE CHANOINE
J’ai ouï dire, il y a longtemps, que deux évêques, après un dîner officiel orné de femmes très décolletées, échangeaient gravement leurs réflexions. C’était à Rennes. L’un d’eux dit: ma voisine était un vrai débordement de la Vilaine.
LE MISSIONNAIRE
Que n’a-t-elle reçu en pleine poitrine la leçon de l’évêque !
LE PARISIEN
Vous êtes bien sévères, vous autres Messieurs, pour ces mœurs mondaines. On finit par s’y faire. Au château que j’habite, les dames sont tous les jours en robes basses pour le dîner et la soirée; et elles en usent largement. Certes, je ne suis pas. comme vous disiez, prude, et je ne suis point tenté de leur jeter l’apostrophe de Tartufe. J’avoue pourtant qu’on pourrait y mettre un peu plus de réserve. Les femmes de la campagne ne se pér-
is
mettent cela que dans l'exercice des devoirs de la maternité.
LE CHANOINE
Elles partagent avec leur enfant le privilège de l’innocence.
LE MISSIONNAIRE
Les autres paraissent aussi vouloir donner le sein à un bébé.
LE PARISIEN
. . . imaginaire.
UNE VOIX
Pemmes laitières et patriotes.
LE CHANOINE
Ah! Messieurs, voilà un mot que je ne laisserai pas passer.
LE MISSIONNAIRE
Je demande grâce pour lui. Monsieur le Chanoine.
LE CHANOINE
Pourquoi ?
LE MISSIONNAIRE
Parce qu’il pourrait bien être de Bossuet.
LE CHANOINE
Oh! pour cela, je Suis bien sûr que non, et pour deux raisons que je crois très bonnes. D’abord, Bossuet n’était pas trivial.
LE MISSIONNAIRE
Il avait bien quelques traits. . .
LE CHANOINE
Et puis, il n’avait pas d’esprit.
l’aumonier
Voilà qui est un peu fort! Dire que Bossuet n’avait pas d’esprit.
C’est sans doute très humiliant. . .
l’aumonier
Pour Bossuet. . .
LE MISSIONNAIRE
Non, pour ceux qui en ont (de l’esprit), et surtout pour ceux qui en font comme celui qui a fait le mot, objet de nos litiges. Mais je persiste à croire que Bossuet y pourrait bien être pour quelque chose. Si je savais mon Bossuet comme M. Brunetière, je vous aurais déjà cité la phrase. N’y a-t-il pas au Discours sur Y Histoire universelle , un chapitre de la troisième partie consacré presque tout entier aux Egyptiens? Rappelez-vous, Messieurs : « . . . Le régime qui fait les esprits solides, les corps robustes., les femmes fécondes et les enfants vigoureux. »
LE CHANOINE
Je reconnais bien là Bossuet, personne ne peut s’y tromper. Mais. . .
LE MISSIONNAIRE
C’est tout à fait cela.
LE* CHANOINE
Moins la pointe. Bossuet n’a jamais fait d’esprit.
LE MISSIONNAIRE
Bah ! on lui en a prêté un peu, voilà tout. Pour une fois...
Seulement, si on sait cela dans le monde, que dira-t-on ?Vous savez que déjà l’on est assez mal disposé. Elles se vengeront.
LE MISSIONNAIRE
Qu’elles prennent un fichu.
l’aumonier
Quoi que vous disiez, ce mot me paraît, comment dirai -je !
LE MISSIONNAIRE
Un peu naturaliste, et c’est vrai. C’est la faute à Monsieur le Chanoine. Si nous n’étions pas venus ici, nous n’aurions pas été exposés aux intempérances de cet anonyme. D’autre part, il faut bien reconnaître, à sa décharge, que notre conversation, toute faite du naturalisme de M. Huysmans, a pu le
suggestionner presque jusqu'à l’inconscience. Vous savez, l’inconscience des grands criminels.
LE CHANOINE
L’incident est clos. C’est assez sortir de notre sujet pour battre les buissons.
LE MISSIONNAIRE
J’estime, sauf respect, que nous n’avons jamais été mieux dans notre rôle, puisque nous faisons de l’apostolat, du vrai, pour rappeler au respect des convenances ceux ou plutôt celles que M. Huysmans voudrait entraîner encore plus loin dans le naturalisme. Nous ne pouvons pas lui abandonner de gaieté de cœur cette proie. Or, c’est fait.
Et ce qui nous reste à faire !
LE MISSIONNAIRE
On dirait, Monsieur le Chanoine, que vous êtes impatient d’en finir. Pour moi, je suis indifférent et j’accepte à l’avance votre décision.
LE CHANOINE
Si, pourtant, il y a encore quelque chose qui puisse nous intéresser...
LE MISSIONNAIRE
Çà dépend. Comment l’entendez-vous ? Car il y aies injures que Huysmans vous adresse, les coups qu'il vous donne -, et cela, en effet, peut être relati-
vement intéressant. C’est à vous qu’il appartient d’en décider en consultant vos goûts.
une voix
Sganarelle . . .
LE CHANOINE
Nous n’avons pas entendu. — Si vous abordez ce sujet, on dira que nous n’avons trouvé dans tout cela qu’une question cléricale, que nous plaidons pro domo.
Si nous négligeons les attaques dont il est question, l’on prétendra que nous n’avons rien à répondre.
LE MISSIONNAIRE
Et quel est ton avis ?
LE PARISIEN
Mon avis est que vous en ferez bien ce que vous voudrez. En tout cas, vous n’avez pas à prendre les choses au tragique en attachant plus d’importance qu’il ne convient aux attaques de Huysmans. Je crois me rappeler qu’il traite assez durement le clergé; mais il devait avoir ses raisons pour cela, des raisons d’écrivain. Songez donc qu’un écrivain comme lui est en présence du grand public. Il faut bien qu’il prenne une attitude : c’est commandé, cela. Il a pris celle-là plutôt qu’une autre et voilà tout, et je suis convaincu que le premier prêtre ou
catholique recevrait de lui les marques du respect le plus sincère.
LE MISSIONNAIRE
Après avoir reçu des témoignages non moins sincères de son mépris.
LE PARISIEN
Sans doute ; mais c’est la cloison étanche, et le compartiment d’à côté.
LE MISSIONNAIRE
C’est toujours pour nous le compartiment des imbéciles, et nous ne le quittons que pour occuper celui des « misérables soutaniers ». Vous ne soupçonnez pas tout ce qu’il a mis dans cette expression .
l’aumonier
Et il n’attaque ainsi que le clergé ?
LE MISSIONNAIRE
Il attaque tout le monde. Il lui suffit que l’on soit catholique. En voici une preuve qui vous prouvera par surcroît qu’il reste très attaché au parti qu’il prétend avoir quitté en se convertissant. Vous savez que Lasserre et Zola ont écrit sur Lourdes. A ce propos, M. Huysmans est stupéfié de la façon dont le Sauveur s’y prend pour « épandre » les grâces réservées à Lourdes, et il y a de quoi. Il suscite un homme dont le livre est traduit dans toutes les langues, portant partout laconnaissance de l’apparition. Mais « pour que cette œuvre soulevât les masses, il
fallait que l'écrivain fût un arrangeur habile, qu’il n’eût aucun style personnel, aucune idée neuve. Il fallait un homme qui fût sans talent; et cela se conçoit puisque le public catholique est encore à cent pieds au-dessous dupublicprofane. EtNotre-Seigneur fit bien les choses; il choisit Henri Lasserre ». — Plus tard, quand Notre-Seigneur pense qu’il est bon de ramener l’attention sur les bienfaits que répartit sa Mère, le greffier des miracles doit être mis à l’écart Il faut un livre pour « cet immense public que sa prose de sacristain ne pouvait atteindre, un public moins plat et plus difficile à contenter. Il faut un homme de talent , très connu, dont les formidables tirages pussent contrebalancer ceux de Lasserre. Emile Zola lui seul était apte, avec sa large encolure , ses ventes énormes , sa puissance réclame , à relancer Lourdes. »
. . . « Lasserre et Zola furent deux instruments utiles, l’un sans talent et ayant par cela même remué les couches les plus profondes des mômiers ; l’autre, au contraire, s’étant fait lire par un public plus intelligent et plus lettré, à cause de ses magnifiques pages oü se déroulent les multitudes en flammes des processions... » Je tenais à vous faire cette lecture, parce que le naturaliste, élève de Zola, y montre à la fois ses sentiments naturalistes et son enthousiasme mystique. C’est là que j’ai besoin de croire à tes cloisons étanches, au dualisme de M Huysmans pour ne pas croire à sa duplicité.
LE CHANOINE
C’est un jugement de parti et de parti-pris.
LE MISSIONNAIRE
M. Lasserre est heureux de n’être pas prêtre. S’il portait une sbutane, comme Mgr Guérin, il ne serait plus qu’un « roussin », mieux que cela, un « sacristain et un marguillier ».Car c’est au clergé surtout qu’en a cet écrivain.
l’aumonier
A tout le clergé ?
LE MISSIONNAIRE
En bloc. Il n’a de préférence que pour certains religieux, ce qui ne l’empêche pas, le malheureux, de dire que « Rome n’ignore pas l’effroyable développement qu’à pris de nos jours l’incubat dans les cloîtres o. Et pourtant il n’y a rien de bon que là, puisque c’est « la fleur du panier des âmes ». S’il en est ainsi, je vous laisse à penser ce qu’il reste d’un peu propre dans toute l’Eglise.
l’aumonier
Mais c’est une abomination.
Attendez votre tour, s’il vous plaît, vous serez servi à souhait. Pour prendre les choses à l’origine, il observe que notre jeunesse cléricale se forme dans le bain-marie des séminaires, et quand nous sortons, après avoir donné aux ordres religieux les meilleurs d’entre nous, nous ne sommes plus « que la lavasse des séminaires, un déchet •».
LE CHANOINE
Et c’est là son commencement, dites-vous ?
LE MISSIONNAIRE
Oui, car il vous suivra tout le long* de votre vie, et, si j’en avais le temps et le goût, je vous apporterais des textes pour toutes les situations. En voici quelques-uns : Il prend d’abord le prêtre à l’autel. Eh bien ! il faut que vous le sachiez d'abord, dans toutes nos égdises modernes, aucun saint n’a jamais célébré la messe. Aussi faut-il l’entendre parler de ces messes gargotées , bazardées , comme l'on en cuisine tant à Paris. Dans le récit de sa communion à l’autel de Notre-Dame-de-Sous-Terre, dans lequel M. François Coppée veut bien voir un chef-d’œuvre, Durtal est surtout en admiration devant le clerc. Si la messe est convenable, à peu près, c’est grâce à la gravité, à la piété angélique de cet enfant. Le prêtre ne gargote pas sa messe parce que la lenteur des réponses du clerc l’oblige à modérer son allure. Il est vrai que ces enfants servent la sainte messe à l’édification de tout le monde, et j’en puis rendre témoignage. Mais ces enfants ne tiennent pas cela, je suppose, de la pétulance de leur âge, qui se retrouve même à Chartres. Il sont les élèves des prêtres qui, avec M. l’abbé Clerval, forment avec tant de soin les petits clercs de Notre-Dame, et il est probable que l’enfant si sage de M. Huysmans servait la messe d’un de ces prêtres. — Retenez ceci : Pour Huysmans, en dehors de quelques trappistes, il n’y
a pas de prêtres qui dise convenablement la messe.
LE PARISIEN
11 faut croire alors qu’il est déjà aussi difficile à satisfaire en religion qu’en littérature. Pour la littérature, c’est Zola qui est le trappiste, et je crois qu’il est seul à pouvoir officier au goût de Huysmans.
LE MISSIONNAIRE
A Saint-Sulpice, le soir, à 8 heures, Durtal est venu pour se trier en paix, pour se pouiller l’âme sans être vu. Par malheur, on prêche, « II reconnaît à la vaseline de sa voix, à la graisse de son débit, un prêtre solidement nourri, qui versait sur ses auditeurs les moins omises des rengaines. » Voilà un prêtre bien habillé. Mais pourquoi faut- il qu’il soit ainsi ? Parce qu’il ne doit pas être autrement. Il faut que Durtal puisse dire : Pourquoi sontils tous si dénués d’éloquence? Ce prêtre, ce vicaire de Saint-Sulpice parle simplement, comme il convient à l'auditoire et à la circonstance. Mais ce n’est pas la cause du mépris de Durtal, puisque les autres prédicateurs de Paris, les plus grands, les plus connus et les plus courus, ne sont pas mieux traités. M. Huysmans a décidé qu’il n’y a rien de passable dans toute l’Eglise.
l’aumonier
Ainsi tous les prédicateurs sont l’objet des mêmes critiques.
Us sont exécutés de main de naturaliste. Après le modeste vicaire, il attaque en bloc les capucins qui, eux-mêmes, ne trouvent pas grâce devant lui, et qui sont les tringlots des âmes • les dominicains, ces hussards de la religion: les anciens et joyeux lanciers , les régiments chics du Pape, C’est brillant, comme vous voyez. Son succès l’encourage et il prend à partie les Monsabré et les Didon, ces Coque lin d’Eglise, orateurs choyés comme des ténors , produits du Conservatoire catholique.
LE PARISIEN
Il force la note naturellement ; mais il y a bien quelque chose de cela dans ridée que nous nous faisons à Paris de ces prédicateurs.
l’aumonier
Vous allez donc au sermon, Monsieur?
le parisien
Oh ! Monsieur l’abbé, je vous ferais bien la réponse du Normand... Pour être plus précis, je vous dirai que j’ai entendu quelquefois le Père Monsabré pendant son cours de conférences à Notre-Dame, et une fois le Père Didon à la Trinité. Je ne sais pas si c’était un sermon, mais c’était un monde très mêlé, même pour une église. Les théâtres y avaient vidé leurs coulisses et, en attendant que le conférencier parût en chaire, on ne se gênait pas pour causer tout haut ou à peu près. Le souvenir que j’ai gardé
du prédicateur, c’est qu’il ne devait rien avoir ni de Torquemada ni de Savonarole, à prendre ces personnages tels que nous avons l’habitude de nous les représenter.
Et le Père Monsabré à Notre-Dame ?
LE PARISIEN
Celui-là, c’était bien différent. L’église était garnie... Un auditoire de braves gens très attentifs. Quand il était en chaire on l’écoutait, et cela durait une heure. Quand il descendait, on disait : Voilà qui est bien.
L'AUMONIER
Vous avez dit qu’il les appelle des Coquelin d’église : ce mot m’a intrigué.
LE MISSIONNAIRE
Ce n’est peut-être pas aussi dangereux que vous pensez, malgré, l’intention peu bienveillante de M. Huysmans. Il veut dire seulement que les Pères s’efforcent de déclamer en chaire comme ce Coquelin fait sur les planches du théâtre.
LE CHANOINE
En d’autres termes, il les traite de comédiens, et c’est la marque de sa bienveillance ordinaire pour tout ce qui appartient au clergé.
l’aumonier
Oui, mais j’ai bien entendu dire que le Père Didon
provoque la critique. Voyez comme, cette année encore, il a fait crier contre lui dans tous les journaux.
LE MISSIONNAIRÉ
Vous attachez donc encore de l’importance à ces criailleries de journaux? Un homme qui se respecte ne fait pas attention à cela : et il faut avoir toute la simplesse d’un député de Saint-Amand pour croire que c’est arrivé. Tenez, moi qui vous parle, j’ai dû faire un petit discours à une distribution de prix qui n’était pas présidée par le généralissime des armées françaises. Or, à quelques jours de là, mon député me traitait bel et bien de sous-Didon. On dit même qu’ils se sont frottés à deux pour faire- percer cette pustule. C’est une petite maladie que Gambetta leur a inoculée ; depuis qu’il les a appelés des sousvétérinaires, ils sont toujours sous... quelque chose. C’est égal, mon député a trop d’esprit. Vous verrez qu’il sera ministre.
une voix
En province. . .
l’aumonier
Nous voilà bien loin du Père Monsabré : J’avoue que je ne le vois pas bien sous la figure d’un Coquelin.
LE MISSIONNAIRE
Et vous avez bien raison : toute sa carrière est là.
LE CHANOINE
Il y a donc qu’il apprenait par cœur ses confé-
rences et qu’il les récitait très exactement. Mais Massillon en faisait bien autant.
Et puis, quelle raison peut avoir M. Huysmans d’affecter tant de dédain ? A ce compte-là, il ne resterait plus personne. Il est vrai qu’en cela, comme en tout ce qui tient à l’Église, ce critique atrabilaire n’a de considération pour qui que ce soit.
LE CHANOINE
Que voudrait-il donc ? Que le Père Monsabré fût un Bossuet? Il est probable qu’il ne l’estimerait guère plus.
LE MISSIONNAIRE
Eli bien ! quoi? le Père Monsabré n’est ni Bossuet, ni Lacordaire ; il n’a pas construit la cathédrale de Bourges, ni même Notre-Dame de Paris. Il n’en a pas moins édifié un respectable monument : les assises en sont solides, les lignes très régulières, la façade imposante, les fenêtres alignées et toutes de même dimension. Mais M. Huysmans avait un mot à placer ; il l’a mis là. Pour M»1' d’Hulst, il déraille absolument. Les gros mots sont au service de tout le monde, et Gavroche peut toujours m’injurier quand je passe. M. Huysmans a murmuré sur le passage de M®1' d’Hulst : Belliqueuse mazette. Il y a tant de choses qu’il n’est pas obligé de savoir, à commencer par ce qu’il dit.
l’aumonier
C’est ég'al, ce mot de Coquelin d’Eglise me tinte à l’oreille.
LE MISSIONNAIRE
Oui, vous vous rappelez sans doute que M. Huysmans a été ramené à l’Eglise par l’amour de l’art. Il le cherche en tout, dans la mystique, qui est un art ou plutôt la mère et la maîtresse de tous les arts, dans l’architecture, dans le plain-chant, dans la statuaire, dans la peinture, dans toutes les formes sensibles du beau ; comment se fait-il qu’à priori il blâme les efforts que l’on peut faire pour honorer l’art, celui de la parole, dans la chaire chrétienne? Vous l’avez entendu ridiculiser ce vicaire de Saint-Sulpice qui parlait simplement et sans apprêt, et voilà qu’il traite de même et plus durement les prédicateurs qui ne dédaignent pas les moyens humains pour assurer plus d’influence à la parole de Dieu.
l’aumonier
Ne voudrait -il pas dire que l’on sacrifie trop à je ne sais quel engouement du jour? Il paraît que l’on donne aux élèves de nos séminaires des leçons de déclamation comme aux artistes qui sont appelés à jouer un rôle dans les pièces de théâtre.
LE MISSIONNAIRE
C’est bien ce qu’il appelle le Conservatoire catholique.
l’aumonier
Il est vrai que nous Savions pas cela de notre temps. Je me demande si le besoin s’en faisait bien sentir et si Ton va bientôt interdire la chaire à ceux qui n'auront pas étudié le geste artistique.
LE MISSIONNAIRE
Vous tombez à votre tour dans l’excès. L’art de parler s’apprend comme tous les autres — fuint oratores — et la déclamation en fait partie. Je crois donc qu’il y faut une certaine culture, pourvu qu’elle n’aille pas jusqu’à l’affectation artistique. A tout prendre, j’aimerais mieux en chaire un rustre qu’un artiste. Le rustre est embarrassé de ses mains ; l’artiste se demande ce qu’il va en faire pour la correction de son geste. Mais l’homme honnêtement cultivé, qui parle sans préoccupation artistique, comme sans gaucherie, voilà l’orateur qu’il faut pour la chaire chrétienne. L’art n’y est passable qu’à la condition de n’y paraître pas. Etudiez le geste artistique, je le veux bien, pourvu que vous l’oubliiez en faisant votre signe de croix. Après cela, faites tout ce que vous voudrez, vous n’éviterez pas les traits de M. Huysmans, puisque sa raison d’être dans l’Eglise est de tout attaquer sans exception.
l’aumonier
N’a-t-il pas pu croire qu’il lui serait permis de dire son avis sur les prédicateurs au point de vue de l’art, puisqu’il s’occupe surtout de l’art? Il me semble que cela peut être permis. J’ajouterais, au
besoin, que le clergé gagnerait beaucoup à tenir compte de ces critiques un peu cuisantes.
LE MISSIONNAIRE
Assurément; et n’était le parti-pris de ne rien trouver de bon, de déchirer à belles dents tous ceux qu’il prend à partie, d’être injuste enfin, je ne me serais pas arrêté à cette critique plus ou moins spirituelle. Ce qu’il y a de plus grave, c’est qu’il ne sait pas se borner aux questions d’éloquence et d’art. Déjà, dans cet ordre d’idées, il va très loin, jusqu’à parler des crimes de l’Eglise, sous prétexte que l’on voit dans nos chapelles et au-dessus de nos autels des Christ qui ne sont pas tous semblables à celui de Grunewald, des vierges ou des saints qui ne sont pas des primitifs. Les curés sont tous à ses yeux des ignares, parce qu’ils n’ont pas le g'oût mystique et naturaliste de M. Huysmans, qui, dans toutes les bondieusarderies du quartier Saint-Sulpice, ne trouve ni une statue ni un tableau qui mérite son indulgence.
LE CHANOINE
Puisqu’il en est ainsi, je comprends la nouvelle annoncée par les journaux de ce matin. M. Huysmans va s’établir à Ligugé.
LE MISSIONNAIRE
Il va à la Trappe retrouver le frère Siméon.
LE CHANOINE
Non, il se fixe à Lig'ugé, où il a l’intention de fonder une colonie d’artistes chrétiens.
LE MISSIONNAIRE
Comprenez-vous, maintenant? Il veut avoir son école naturaliste Pour la littérature, il peut se suffire à lui seul^ en attendant que ses livres lui aient fait par le monde des admirateurs et des élèves qu’il n’a pas besoin d’avoir sous la main. Tandis qu’au point de vue artistique, c’est autre chose. Il faut un atelier ; et cet atelier devra être digne de M. Huysmans. Ce sera une trappe, une abbaye, où il y aura de tout; et je suis sûr que le frère Siméon garde des gorets de sa truie pour M. Huysmans, qui en fera des modèles pour ses artistes.
L AUMONIER
Vous plaisantez à l’occasion d’un fait-divers.
LE CHANOINE
Qui est tout à fait sérieux.
Je n’en doute pas le moins du monde : tout cela se tient. Mais il y a encore autre chose qui ne vous fera pas sourire, c’est l’acharnement avec lequel cet écrivain poursuit le clergé tout entier de ses sarcasmes, de ses calomnies, d’outrages sans nom.
l’aumonier
Nous ne sommes pas au-dessus de tout reproche : sachons en convenir.
LE MISSIONNAIRE
Et le monde a le droit de nous critiquer. Accordons-lui le droit d’être sévère. Cette sévérité nous honore; car elle prouve, en somme, que nos devanciers lui ont inspiré un sentiment vrai de la dignité du sacerdoce catholique. C’est très frappant, cet idéal splendide que le peuple garde du caractère et de la vie du prêtre; si nous étions tentés de l’oublier, il nous le rappellerait vivement ; et c'est pourquoi les mauvais prêtres seront toujours parmi nous couverts de tant de mépris. Les scandales seront toujours des scandales, et nous pourrons toujours nous honorer de ce que l’on a pour nous des exigences réservées, jusqu’à cette apparence d’injustice de nous reprocher des fautes qui n’en sont pas pour les autres.
LE PARISIEN
Il est vrai que, sous ce rapport, l'égalité n’est pas pour vous.
LE MISSIONNAIRE
Nous ne songeons pas à nous en plaindre, et nous nous efforçons de ne pas nous enorgueillir, car cette inégalité fait notre gloire. Ce qui ne veut pas dire pourtant que M. Huysmans ait le droit de nous traîner dans la boue.
l’aumonier
Vous avez l’air de dire que ces injures s’adressent à tout le monde.
LE MISSIONNAIRE
Du haut en bas; et puisque vous le désirez, voici un morceau édifiant : « Voyez ce pape peureux et sceptique, plat et retors, cet épiscopat de simoniaques et de lâches, ce clerg'é jovial et mou. Voyez combien ils sont ravagés par le satanisme , et dites si l’Eglise peut dégringoler plus bas. — Les soutaniers ont maintenant des cœurs lézardés , des âmes dysentériques , des cerveaux qui se débraillent et qui fuient, ou c’est encore pis : ils phosphorent comme des pourritures, et carient les troupeaux qu’ils gardent ; ils sont des chanoine Docre, ils satanisent ». — Ailleurs, il atténue ses accusations : « Les prêtres sataniques sont relativement rares ; s?ils n’étaient que joueurs et libertins, mais ils sont tièdes, ils sont indolents, ils sont imbéciles., ils sont médiocres. » Les évêques « sont pêchés dans le vivier des mauvais prêtres, ils s’attestent prêts à tout, sortent des âmes de vieux usuriers, de bas maquignons, de gueux, quand on les presse ».
LE CHANOINE
Ah ! mon ami, si vous n’avez pas tout dit, faitesnous grâce du reste. J’en ai assez, j’en ai trop. Cet homme se déshonore; de tels outrages ne sauraient atteindre ni le Souverain-Pontife, ni les évêques, et j’ose bien dire aussi le clergé. A ce degré, c’est de la démence, et cela ne compte plus.
C’est du satanisme.
LE MISSIONNAIRE
Je vous accorde que nous pouvons hausser les épaules, comme nous faisons dans la rue, quand un misérable nous injurie; mais, croyez bien que si cela ne nous atteint pas, il n’en est pas de même de la foule. Les livres de M. Huysmans ont été lus, ils le sont encore.
LE CHANOINE
Croyez-vous que cela pénètre dans le peuple ? Il est rare qu’il achète ces sortes de volumes; il se contente des feuilletons de journaux.
LE MISSIONNAIRE
Qui valent pour la plupart mieux que cela. Mais le volume qu’on n’achète pas on peut se le procurer à bon compte, puisque ces ouvrages se trouvent dans tous les cabinets de lecture populaires. Avezvous cherché à vous rendre compte du mal que peuvent faire au sein de nos familles d’ouvriers des écrits comme ceux dont nous nous occupons ? Cela est incalculable, et l’impression qu’ils laissent est d’autant plus profonde, que l’auteur souligne ces accusations d’accents de conviction religieuse qui doivent paraître très sincères et qui rendent les préjugés indéracinables. Or, c’est avec des préjugés et avec des préjugés sincères qu’on fait les révolutions. Sans cela, l’humanité paraîtrait alors trop misérable dans ces accès de fièvre qui la secouent de temps à autre. Il y a, dans toute révolution, les hommes de tête qui dirigent, ce sont les plus cou-
pables; puis les brutes, qui versent le sang-; enfin, la foule, qui suit, en proie à une idée fausse qu’elle croit vraie, à un préjugé pour lequel elle se prend d’une ardeur de générosité souvent admirable. Qui dira ce que les criminels écrivains de ce siècle ont semé, cultivé, fait éclore, au soleil du crime et des révolutions, de préjugés de toutes sortes? Qui dira ce qui, par leur fait, s’amasse de haines latentes au cœur du peuple contre ce clergé sans cesse en butte à la risée impitoyable, à l’atroce calomnie, aux traits homicides de vos romanciers ? Qui dira à M. Huysmans lui-même, ce que ses livres auront fait monter de blasphèmes à la bouche d’hommes qui le croient sur parole ; et ce qu’il aura mis de désespérance au cœur de femmes chrétiennes, qui n’ont plus foi dans une Église servie par un tel clergé ?
LE CHANOINE
Cette race est donc vraiment la race maudite.
LE MISSIONNAIRE
Oh! il ne serait pas difficile de leur pardonner leur faute si leurs coups n’attaquaient ces masses innocentes. Pour nous, nous pouvons ordinairement nous défendre, et, quand nous ne le pouvons plus, nous avons la ressource de nous sacrifier. Oui, quoi qu’ils fassent depuis Voltaire pour nous mettre sous les pieds ; quoique Arouet nous appelle « paysans trempés dans l’encre » et que M. Huysmans, détrempant dans son inexplicable sottise le mot de son premier maître, nous appelle à son tour la
bedeaudaille ; nous ne sommes pas encore anéantis. Bedeaudaille et paysans, cela signifie la même chose. Eh bien! nous ne sommes pas assez sots pour en être humiliés. Qui n’est pas paysan ou roturier? Le premier Montmorency s’appelait Bouchard, un nom passablement roturier et paysan. C’est pourquoi les autres Montmorency de la vraie noblesse n’ont jamais dédaigné ni le paysan de leurs fermes, ni celui du presbytère.
LE CHANOINE
Nous le sommes tous aujourd’hui.
LE MISSIONNAIRE
Oui, et « j’en parle aussi fièrement qu’un autre ». Quand je me reporte par la pensée aux premières années de mon enfance, je me retrouve dans cette campagne où j’ai grandi jusqu’à douze ans. Que de souvenirs se lèvent autour de moi ! Je revois la vieille maison, aujourd'hui disparue — avec tant d’autres choses — où ma mère mourut; jeune, nous, petits. Je retrouve ces champs, ces prés, ces haies, ces arbres et ces bois. Excepté la terre, tout est changé, et mes souvenirs seuls peuvent lui rendre son ancienne parure. Elles étaient dures au cultivateur, ces années de la fin du Gouvernement de Juillet et de la République ; mais les propriétaires étaient souvent bons. M. Philippe de Bengy, père du martyr de la Commune, et de tant d’enfants dignes de lui, était de ceux-là. Nous ne l’avons pas oublié! Le paysan faisait alors comme il pouvait pour se défendre ; il y avait des impôts en moins et
quelquefois des loups en plus. J’ai encore leurs hurlements dans les oreilles, et je n’ai pas oublié que, quand ils devenaient trop hardis, mon père prenait son fusil. Je suis prêtre et je n’ai pas de fusil ; mais, quand le loup menace le troupeau, je me souviens de la plume que Dieu m’a donnée, et, sans craindre de m’exposer aux représailles, je la prends pour la défense de mes frères.
Merci, mon ami. Je n’ai pas l’habitude d’entendre de tels accents dans le monde où je vis.
LE MISSIONNAIRE
Ah ! c’est que vous autres, vous ne travaillez pas pour l’Eglise. Voilà pourquoi nous sommes si forts dans notre faiblesse, dans notre méprisable et gauche allure de paysans.
l’aumonier
Je me demande ce que va faire M. Huysmans quand il saura tout ce que nous avons dit de lui.
le chanoine
Il se vengera peut-être.
LE MISSIONNAIRE
Non, il rentrera en lui-même, et il se dira que des prêtres qui ne le connaissent pas n’ont pu le traiter ainsi sans les plus graves raisons, et il reviendra de son erreur.
LE CHANOINE
Mais il trouvera que la leçon est vive, le bois vert, les blessures profondes.
LE MISSIONNAIRE
Il se rappellera celles qu’il a faites à d’autres et à l’Eglise et il s’humiliera. Nous avons été pour lui sévères, mais justes, au fond très charitables ; et si nous l’avons contristé, c’est à la façon de saint Paul : ad pœnitentiam.
LE CHANOINE
Dieu veuille qu’il le comprenne !