EXAMEN CRITIQUE
Surprise. — A quatre. — Doux Sicambre. — Livres à brûler. — Conversion de Voltaire. — L’odeur des mots. — Pensionnaires de l’enfant prodigue. — La vie privée. — La vertu et la peste. — A huis-clos. — Trois foyers. — Gilles de Rais. — Episode de Velléda. — Deux écoles. — Satan de Milton. — Chanoine Docre. — Paul Féval. — Confession d’écrivain. — Ce pauvre Holopherne. — Création de génie. — Chien mouillé. — Indulgence et principes. — La traite des écrivains. — Procès à faire. — Sous le bras de Notre- Dame de Chartres. — Prière. — Inconscient. — Les jeunes. — « Le Disciple ». — Chimie d’âme. — Confession.— Le chapelet. — Grâce pour les religieuses.
LE MISSIONNAIRE
... Mais enfin, Monsieur le Chanoine, où nous conduisez-vous ?
LE CHANOINE
Fiez-vous à moi. Il m’a semblé que nous étions à l’étroit dans ma petite maison. Nous allons trouver ici une salle digne de nos graves entretiens. Entrez, chers Messieurs.
LE MISSIONNAIRE
Nous sommes trahis !
LE VICAIRE GÉNÉRAL
Messieurs, nous avons appris, car les murs ont des oreilles, que vous deviez, ce soir, continuer, chez M. le Chanoine, la très intéressante conversation commencée l’autre jour sur un sujet qui excite aujourd’hui la curiosité de tout le monde ; et tout le clergé de la ville a voulu assister
LE MISSIONNAIRE
A une représentation ?
LE VICAIRE GÉNÉRAL
Ce n’est pas ce que je veux dire, mais puisque nous avons l’avantage de vous posséder. . .
LE MISSIONNAIRE
Grâce à la complicité de M. le Chanoine.
LE VICAIRE GÉNÉRAL
Nous serions heureux si vous vouliez bien donner à tous nos confrères la conférence que vous deviez faire, sous le manteau de la cheminée de M. le Chanoine, sur la conversion de M. Huysmans.
LE MISSIONNAIRE
Si M. l’Aumônier du Carmel a une conférence à vous faire pour vous présenter son auteur favori, l’auteur de Là-bas et de En route , je ne
demande pas mieux que de l’entendre, pourvu qu’il me soit permis de l’interrompre quelquefois.
l’ AUMONIER
Je me contenterais bien moi-même de ce dernier rôle, si vous parliez.
LE CHANOINE
Je dois dire que nous avions l’intention de reprendre chez moi la conversation de la semaine dernière.
LE VICAIRE GÉNÉRAL
Nous ne demandons pas autre chose. Vous allez vous mettre ici comme chez vous et causer entre vous. Pour nous, Messieurs, nous écouterons sans même demander la permission de vous interrompre. Aussi bien la vraie conférence ne doit pas être faite par un seul ; c’est une sorte de discours collectif.
Alors, c’est un entretien et un entretien familier.
LE CHANOINE
Une causerie, si vous voulez, que nous allons commencer sans autre préambule. Veuillez donc prier notre aimable Parisien de venir prendre ici sa place.
LE PARISIEN
Excusez-moi, Monsieur le Chanoine, je viens de renouveler connaissance avec des amis du séminaire qui ne m’ont pas oublié. . . Mais, que voulez-
vous faire de moi? C’est un Concile pour le moins, cela, et je n’ai plus qu’à me retirer.
LE CHANOINE
Ce n’est pas même un Synode. Nous allons tout simplement reprendre notre conversation de l’autre jour. Vous nous avez dit des choses si suggestives sur votre collègue Huysmans que nous avons voulu aller plus loin et voir ce qu’il y a de vrai dans la conversion de cet écrivain naturaliste. Il est entendu que nous causons à quatre de cette question et que ces Messieurs nous écouteront.
LE PARISIEN
Ce sera comme à Monaco. Il y a les joueurs assis à la table, et, derrière eux, les spectateurs, ceux qui suivent le jeu, qui parient et qui ne perdent pas moins. J’en sais quelque chose.
Ici, mon cher ami, vous ne perdrez rien, je pense, si vous voulez bien écouter, et nous gagnerons sûrement à vous entendre, si vous nous aidez de vos lumières, car nous allons reprendre notre entretien sur votre ami, M. Huysmans. Nous avons résolu, après votre départ, de traiter cette question qui nous intéresse à bon droit.
LE PARISIEN
La conversion de Huysmans?
LE CHANOINE
Oui. Nous vous avons dit que c’est pour nous une
question sur laquelle les avis sont partagés et, sans aller plus loin, vous avez pu constater vous-même que M. l’Aumônier du Carmel ne partage pas la manière de voir de votre ami le Missionnaire.
l’aumonier
Dieu merci! Et je ne serais pas fâché de savoir qui de nous deux a tort ou raison. Je demande donc que nous commencions tout de suite et que nous procédions correctement, au lieu de faire comme vous avez fait l’autre jour.
LE MISSIONNAIRE
Que voulez-vous dire par là, Monsieur l'abbé? l’aumonier
Je veux dire que vous avez chargé cet écrivain, cet homme, ce converti qui devrait vous être trois fois respectable, d’accusations très graves qui ne m’ont pas paru sérieuses, pour dire toute ma pensée.
Nous allons donc procéder d’après les règles et, puisqu’il s’agit de conversion, il me semble qu’il importe tout d’abord de dégager l’idée simple que l’on a mise dans ce mot. Or, appliqué aux choses de la religion, ce mot veut dire changement, retour à Dieu, détachement de tout ce qui nous tenait éloigné de Dieu, renoncement au péché. Ne pouvons-nous pas nous contenter de cette définition ?
LE CHANOINE
Oui, et je crois que le mot de saint Remi à Clovis rend bien cette idée d’une manière concrète et sensible : « Doux Sicambre, brûle ce que tu as adoré.*. » Ainsi un idolâtre brûle ses idoles ; un pécheur ses péchés. . .
LE MISSIONNAIRE
Et un écrivain ses livres.
LE PARISIEN
Que dites-vous là ! Je croyais que c’était une de ces institutions de l’ancien régime que la Révolution avait arrêtées au seuil du xixe siècle et qu’il n’y avait plus d 'auto-da-fè d’aucune sorte.
LE MISSIONNAIRE
Mon ami, sache bien qu’il y en a encore et qu’il y en aura toujours. Et toi-même, si, comme je l’espère, tu te convertis un jour, tu seras le premier à demander qu’on retire de la circulation ceux de tes écrits qui te paraîtront alors et qui peut-être déjà sont à tes yeux indignes d’un bon chrétien.
Et il y a des hommes qui ont donné cet exemple de renoncement à l’époque de leur conversion ?
LE MISSIONNAIRE
Sans doute. C’est du reste une condition absolue pour rentrer dans l’Eglise. Aussi l’histoire en four-
nit-elle de nombreux exemples qu’il serait inutile de rappeler ici. Je n’apporterai que l’exemple de Voltaire.
LE PARISIEN
Mais je ne sache pas que Voltaire se soit jamais converti, si ce n’est à l’article de la mort où l’on prétend qu’il a demandé, vainement du reste, un prêtre.
LE MISSIONNAIRE
C’est ce qui prouve que tu n’as pas bien lu, sinon ses livres, du moins sa vie, car je prétends au contraire que personne ne s’est converti aussi souvent que Voltaire. Chaque fois que cet homme, si profondément méprisable, avait un intérêt à ménager, une faveur à obtenir, il protestait très haut de la pureté de sa vie, de l’orthodoxie de sa foi; et il ne manquait pas de brûler les mauvais livres que l’opinion publique l’accusait d’avoir écrits. Il adressait ses protestations au roi et aux ministres, à son curé et au pape lui-même. Quand il écrivit à Benoît XIV pour lui dédier, je crois, son Mahomet, il revint encore à ses bâtards, à ses livres qu’il n’avait pas signés, et il se plaignit amèrement de ce que des ennemis implacables lui en attribuaient la paternité. N’était-ce pas reconnaître qu’un écrivain qui veut faire sa paix avec l’Eglise ne le peut qu’à condition de renier et de détruire ces sortes d’ouvrages? Et, de reste,' comment se représenter Voltaire assistant à la messe avec la Pucelle en guise de paroissien?
, LE CHANOINE
1] comprenait bien cela; mais aujourd’hui il s’est répandu parmi nous cet étrange préjugé qu’un homme peut écrire et de même lire tout ce qu’il veut. Comme si 1a. parole parlée ou écrite était par elle-même indifférente pour le bien et pour le mal.
LE MISSIONNAIRE
Oui, et c’est ce qui autorise les pornographes si nombreux de nos jours à écrire tant de choses répugnantes. Ils disent que les mots, comme l’argent, n’ont pas d’odeur : et ce doit être un des axiomes de M. Huysmans.
l’aumonier
Vous nous montrerez cela. Pour l’instant, nous en sommes à ce principe que, qui se convertit doit renier et détruire ceux de ses écrits qui portent atteinte à la foi ou aux mœurs. Ce sont des ordures qu’il ne doit pas traîner avec soi dans l’Eglise.
le parisien
Comme l’enfant prodigue, alors?
l’aumonier
Mais, Monsieur, |{ l’enfant prodigue n’était pas écrivain.
Je ne dis pas qu’il fût écrivain. Mais il est bien, sauf erreur, le type du converti. Car, pardonnez, Messieurs, si je parle ainsi de ces choses que vous
connaissez sans aucun doute mieux que moi : cette parabole m'a toujours paru la plus divine et la plus humaine des paraboles de l’Evangile et je ne l’ai jamais oubliée, quoique je ne sois encore qu’un prodigue parti. Donc, je voulais dire, et vous m’avez suggéré cette idée, Monsieur l’Aumônier, je voulais dire que, le jour où l’enfant prodigue revint à son père, on lui fit fête, et il s’assit à la table du joyeux banquet. L’Evangile ne dit pas qu’il y ait fait asseoir avec lui aucun des pensionnaires dont il avait la garde. . .
LE CHANOINE
... in regione longinquâ. . .
une voix
Là-bas.
LE MISSIONNAIRE
Très bien !
Avec M. Huysmans, au contraire, Là-bas tout entier s’est rué dans l’Eglise, et vous verrez tout à l’heure quel troupeau gardait le nouveau prodigue.
LE CHANOINE
Mais avant d’en faire l’inspection, ne convient-il pas que nous nous arrêtions pour savoir exactement quelle attitude nous entendrons prendre en face de M. Huysmans lui-même. Car il y a en lui pour le moins deux personnages.
LE MISSIONNAIRE
11 y en a trois.
LE CHANOINE
Vous nous nommerez tout à l’heure le troisième. Pour moi, je dis qu’il y a l’homme privé et l’écrivain.
LE MISSIONNAIRE
Il y a encore le héros de roman, qui, dit-on, n’est autre que M. Huysmans.
LE CHANOINE
Nous verrons bien. Quoi qu’il en soit, il est bien entendu que nous n’attaquons pas l’homme dans sa vie privée.
l’aumonier
Nous aurions le plus grand tort, parce que la vie privée de cet homme nous est absolument cachée, qu’elle doit l’être, protégée qu’elle est par ce fameux mur que vous savez. J’ajoute que ceux qui la connaissent n’en parlent qu’avec une respectueuse admiration.
LE MISSIONNAIRE
Allons, mes chers amis, vous êtes nés respectueux. Pour moi, sans chercher à savoir quelle est cette vie, je n’oublie pas quelles sont les œuvres de cet homme. Que voulez-vous que je distingue l’homme privé de l’écrivain, M. Huysmans de Durtal? Aussi bien c’est M. Huysmans qui nous fait dire que ses livres sont une autobiographie, Durtal son sosie, En route son Hégire et Là-bas son tect. Que sa vie privée fasse l’objet de l’admiration de ceux qui en sont les témoins, que sa piété édifie
même les dévotes du quartier, je n’ai rien à y voir, ou plutôt je ne me demande pas comment le même homme peut embaumer le sanctuaire du parfum de ses vertus et corrompre l’atmosphère extérieure des miasmes de ses écrits. C’est le cas de redire ce qu’on a crié contre d’autres. Rappelle-moi ce mot, je te prie.
LE PARISIEN
« Que m’importent vos vertus, si vous m’apportez la peste? »
l’aumonier
Voilà bien, mon cher Missionnaire, la modération de langage dont vous avez fait preuve dès le commencement de nos entretiens et que je tiens à constater une fois de plus. Je finirai par croire que cela vous dispense des bonnes raisons qui, je le vois bien maintenant, vous font absolument défaut.
LE MISSIONNAIRE
Jouissez de votre triomphe, il ne sera pas de longue durée. Tout à l’heure, vous m’avez arrêté pour me demander quel genre de considération j’aurais pour la personne de M. Huysmans. Vous m’avez demandé cela au nom du respect de la vie privée. J’ai dû vous suivre sur ce terrain, et voilà que vous vous scandalisez de ma franchise. 11 est vrai que je vous ai donné mon sentiment avec une singulière..., verdeur de langage. Cela tient à deux causes : à ce que je viens de fréquenter les œuvres de M. Huysmans et au jugement que je me suis fait de sa valeur morale comme écrivain. Car
je suis revenu de cette excursion avec d’ineffaçables impressions. Vous m’avez condamné là à une besogne que je n’aurais pas acceptée en connaissance de cause. Vous avez voulu que j’explore les écrits de cet édifiant converti. J’y suis allé de toute ma meilleure volonté et je suis entré tout de suite « in médias res », comme dit le vieil Horace. Ce ne fut plus dès lors que « excrément, pus, purin, ordure, porcherie, urine d’âme, satanisme, salacité, porcherie des sens crimes de l’Eglise, misé-
rables soutaniers, lavasse de séminaires, dévots hébétés, stupidités des gens d’Eglise. — Eg'lise cupide, haras divin, dispensaire des âmes, siècle regorgeant d’abbés satanistes, catholiques bégueules, la bedeaudaille
un pape peureux et sceptique, plat et retors, un épiscopat de simoniaques et de lâches, un clergé jovial et mou, — un vieux ciel qui divague sur une terre épuisée et qui radote ; — des soutaniers au cœur lézardé, à l’âme dysentérique, qui phosphorent comme des pourritures ». — Je sors de là, Messieurs, et vous ne pouvez pas oublier que c’est pour vous obéir que j’ai entrepris cette excursion, cette descente à l’égout : en vérité, vous avez fait de moi un puisatier, unégoutier ; oui, pour tout dire, l’égoutier des œuvres de M. Huysmans; et vous vous étonnez que. cherchant à vous donner une idée approximative des atrocités que j’ai vues de mes yeux et presque touchées de mes mains, je n’emploie pas un langage plus modéré, un langage de toute bonne compagnie ! Pourtant, ce que je viens de vous citer tout à l’heure, au hasard de la
mémoire, n’est qu’un faible échantillon du savoirdire de notre auteur. Pour faire ma preuve, j’aurais besoin de vous apporter ici et de vous lire cinquante passages de Là-bas et quinze ou vingt de En route , où s’étale effrontément la luxure de M. Huysmans, je veux dire la salacité de Durtal, renforcée de toutes les abominations de Gilles de Rais et du satanisme contemporain.
LE CHANOINE
Et vous ne croyez pas que cela puisse être lu en présence de cette assemblée?
LE MISSIONNAIRE
Je crois que, même en présence de cette assemblée, il est impossible d’exhiber de tels tableaux, de telles descriptions, de tels récits. Il faudrait demander le huis-clos.
une voix
Huis- clos sur Huys-mans.
LE MISSIONNAIRE
Je ne signerais pas ce jeu de mots, mais qu’il reste à l’actif de notre auteur. Non, nous ne pouvons d’aucune manière produire ici les nombreux passages que j’ai en vue sans nous exposer aux plus justes critiques.
LE CHANOINE
Vous avez raison. Ne vous souvient-il pas de ce qui est arrivé à M. Drumont, qui avait voulu don-
ner à ses lecteurs la preuve qu’il avait trouvé des immondices sans nom dans Taxil et dans Zola? Il inséra dans la France Juive } je crois, plusieurs passages de ces deux écrivains. 11 n’y eut qu’un cri pour reprocher h Drumont son imprudence, et je crois qu’on avait raison.
l’aumonier
Il est bien regrettable que nous ne puissions juger par nous-mêmes du degré d’inconvenance des passages que vous incriminez avec quelque passion.
LE MISSIONNAIRE
Hé! qui vous en empêche? Je vous donnerai volontiers toutes les indications nécessaires et je vous tendrai les volumes avec des pincettes, mon cher Aumônier. En attendant, nous pourrions sans doute faire une sorte d’analyse qui vous permettrait d’asseoir votre jugement. Car il suffit de savoir, d’une part, de quoi M. Huysmans a rempli le volume de Là-bas et de quoi il a semé le récit de sa conversion qui se trouve dans En route.
LE CHANOINE
Je crois que vous avez raison.
LE MISSIONNAIRE
Et je fais preuve tout à la fois de cette modération que M. l’aumônier me réclamait il n’y a qu’un moment, puisque je ménage la pudeur de M. Huysmans qui ne la ménage guère. — Je
reviens de Là-bas et je crois savoir ce qu’il y a dans ce volume que son auteur ne paraît vouloir ni renier, ni brûler comme il conviendrait pourtant qu’il le fît. J’y trouve comme trois foyers de luxure. Pour l’ordinaire, les romanciers qui cultivent la gravelure se contentent de leurs personnages. M. Huysmans a jugé que le sien ne suffisait pas et quoique son Durtal soit aussi plantureux qu’un autre en fait d’immoralité, il a éprouvé le besoin d’accumuler ce qu’il a pu trouver et imaginer dans l’histoire de Gilles de Rais et du satanisme contemporain.
l’aumonier
Avant d’aller plus loin, il serait peut-être tout simplement honnête de nous demander si M. Huysmans n’a pas voulu écrire l’histoire non moins instructive que révoltante de ces abominations. Il est peutêtre bon que le souvenir de ces choses ne se perde pas absolument.
LE MISSIONNAIRE
Quand je croirais, comme vous paraissez croire, Monsieur l’Aumônier, qu’il est bon de conserver de pareils récits pour que quelques hommes en tirent des leçons qui peuvent servir à tous, je ne comprendrais pas qu’il pût y avoir quelque avantage à jeter cela en pâture à ceux, à celles qui lisent les romans. Car il y a loin de cette forme de littérature aux procès-verbaux de la justice qui restent dans les greffes des tribunaux. Au surplus, l’auteur ne s’est pas contenté de rapporter ce que l’on savait déjà de la vie de Gilles de Rais. Il nous le repré-
sente, quand il a épuisé tous les genres de luxure connus et même inconnus avant lui, préoccupé d’y ajouter encore par imagination, et cette imagination aidée, alimentée par celle de l’écrivain, évoque de partout la luxure : c’est une priapée universelle de la nature même morte.
LE CHANOINE
Je comprends que vous ne consentiez pas à nous faire la lecture de ces histoires.
LE MISSIONNAIRE
Huysmans n’a pas de telles préoccupations, et je ne parle en ce moment que du respect des convenances artistiques, de cette morale littéraire que les bons écrivains ont toujours respectée. Vous n’avez pas oublié la précaution que Chateaubriand a prise dans les Martyrs : Cymodocée et les femmes sortent au moment où Eudore va raconter l’épisode de Velléda. Huysmans fait tenir par trois hommes devant une femme la conversation la plus brutale qu’on puisse imaginer, et cette femme, qui est catholique, se contente de dire que cela ne l’empêchera pas de faire sa prière. Plus tard, dans La Cathédrale même, pourtant si pétrifiée^ il fera tenir à Durtal des propos d’un goût douteux en présence de Mmc Savoil, qui est une mystique de haut vol.
l’âumonier
Voudriez- vous nous dire sur quel ton l’auteur raconte les inqualifiables débordements de Gilles de Rais? Car, enfin, il faut pourtant établir une diffé-
rence des écrivains qui ne craignent pas de faire l'apologie du vice et de le peindre sous les couleurs les plus attrayantes, et de ceux qui le montrent tel qu’il est, répugnant, pour en inspirer le dégoût. Ces deux genres peuvent être si tranchés que l’un nous apparaisse comme l’école du vice et l’autre comme l’école de la vertu. D’un côté, Vénus avec ses charmes séducteurs, de l’autre l’ilote ivre qui roule dans la boue; Suétone, qui rappelle en historien les débauches de ses clients couronnés, et Rabelais qui dit, en style de cabaret introuvable, des polissonneries inédites.
Je crois que Huysmans serait plutôt du côté de Rabelais, non pas qu’il éclate de rire comme lui, mais parce qu’il stigmatise au contraire le vice qu’on ne lui demandait pas de peindre, comme l’autre qui faisait intervenir Dieu et le pape dans ses grivoiseries .
LE CHANOINE
Au surplus, il convient de noter qu’il y a place entre les deux écoles du vice et de la vertu, entre l’ilote ivre et Vénus pour un troisième personnage qui, sous couleur de vertu, n’enseigne au fond que le vice. Il dit : c’est une horreur, mais il a dit : voyez donc, sachant bien qu’il n’a guère à redouter les indignations de l’esprit, s’il peut compter sur les complicités de la chair.
LE MISSIONNAIRE
Je ne saurais dire si M. Huysmans fait ce calcul
machiavélique. Toujours est-il qu’il montre tout, et, pour lui, c’est un principe qu’il faut tout voir. Il a une théorie qui veut qu’il n’y ait rien de sale dans la nature, et, ceux qui ne Ladmettent pas comme il l’entend, ne peuvent être que des crétins de la pruderie. Aussi faut-il voir comme il traite ces pauvres saints qui poussaient un peu loin, il est vrai, le respect de la modestie et de la pudeur. Saint Louis de Gonzague n’est pas le saint de M. Huysmans : les catholiques du xixe siècle, non plus. Mais nous trouverons plus tard l’occasion de nous arrêter aux reproches qu’il leur fait en termes fort peu galant'--.
LE CHANOINE
Vous nous avez dit, je crois, que Gilles de Rais n’est pas seul à verser ses ordures dans Là-bas; c’était pourtant plus que suffisant.
Il faut bien croire que non; car l’auteur a jugé à propos d’y détailler le satanisme au xixc siècle, après l’avoir rattaché à celui du xive par un résumé de ce qu’il a pu trouver, en cherchant bien, dans l’histoire secrète des siècles intermédiaires. Quand il en vient à notre époque, il entre dans le détail de l’organisation du satanisme, dans la description la plus minutieuse de ses mystères; il nous fait assister à la messe noire, il nous débite les prières de leur rituel, qu’il invente.
1/ AUMONIER
Mais ce que vous attribuez à M. Huysmans n’est
pas nouveau, et je crois bien, pour ma part, avoir lu déjà quelque chose de semblable.
t LE CHANOINE
Sans doute, si vous avez lu les élucubrations bizarres de Taxil et du docteur Bataille. Rappelezvous quelles descriptions ce dernier vous a faites des antres de la maçonnerie, des souterrains de Gibraltar, que sais-je encore ! N’avez-vous pas appris dans ces ouvrages, où l’imagination ne cesse de truquer le document, qu'elle traîne après elle l’histoire des satanistes et des lucifériens. C’est en grande partie ce que l’on retrouve.dans les livres de M. Huysmans.
l’aumonier
Avec cette différence que M. Huysmans aurait été témoin oculaire de ces sacrilèges et mystérieuses abominations, puisque Durtal n’est autre que M. Huj^smans et que Durtal a assisté, dites-vous, à la messe noire.
Je dis seulement qu’il nous y fait assister, ce qui n’est pas la même chose.
l’aumonier
Vous ne croyez donc pas qu’il soit homme à se documenter, et à risquer, sans aucune garantie, des récits si absolument étranges. Pour moi, je dirais volontiers que cela ne s’invente pas.
LE MISSIONNAIRE
Autant dire que les romanciers n’ont pas l’esprit d’invention Quoi qu’il en soit, je crois que M. Huysmans se documente autant qu’il peut. Il est chercheur, capable de consulter une foule d’ouvrages rares, d’épuiser les bibliothèques les plus riches ; il prend des notes, il les accumule, il les entasse, et il sait vider son sac aux bons endroits de son livre. Le lecteur, qui ne s’y attendait pas, en demeure stupéfié. Mais n’avez-vous pas été frappés vousmêmes de tout ce qu’on nous raconte de ce satanisme à notre époque. Tout cela est si étrange qu’on voudrait savoir au juste ce qu’il en est. Pour moi, je n’ai jamais rencontré personne qui ait pu me dire : je l’ai vu de mes yeux, je vous assure que les choses se passent ainsi.
l’àumonier
Pourtant, il me semble qu’on en a beaucoup parlé et que M. Huysmans vient, après les autres, comme pour confirmer ce qu’ils ont pu voir avant lui et comme lui.
LE MISSIONNAIRE
Mais la question est précisément de savoir s’il y a des témoins des pratiques sacrilèges qu’on impute aux satanistes et aux lucifériens. Je suis sûr que M. Huysmans lui-même, interrogé entre quatre-z-yeux, répondrait qu’il n’a pas plus assisté à la messe noire du chanoine Docre qu’il n’a commis avec Mrae Chantelours les « salacités » qu’il met sur le compte de Durtal.
LE CHANOINE
Vous avez pourtant dit vous-même que Durtal n’était autre que notre auteur, et c’est pour cela que, pour ma part, je n'hésitais pas à le rendre responsable de toutes les turpitudes de son héros. Si je me trompe en cela, ne convient-il pas que nous le déchargions de cette lourde responsabilité?
LE MISSIONNAIRE
Je n’en crois rien.
l’aumonier
Comment pouvez-vous avancer une telle proposition ?
LE MISSIONNAIRE
Vous allez sans doute le comprendre, et vous n’avez qu’à vous placer au point de vue duquel nous apprécions cet ouvrage. Je vous ai déjà dit que la vie privée de M. Huysmans ne me préoccupe nullement ; c’est la manifestation de cette vie ou plutôt des sentiments de cet homme que je juge en les prenant tels que je les trouve dans ses écrits du roman Là-bas. Durtal et tout ce qu’il raconte, c’est de la fiction. En écrivant les choses scandaleuses que je lui reproche et d’avoir écrites et de n’avoir pas réprouvées, M. Huysmans a commis une faute qui, pour n’avoir pas eu la réalité d’un événement, ne le rend pas moins coupable de l’avoir imaginé et d’en jeter le récit en pâture à ses lecteurs.
LE PARISIEN
Si vous pouviez vous habituer à son langage, il vous dirait lui-même que c’est de « l’onanisme » littéraire.
LE MISSIONNAIRE
Certes, je ne prétends pas dire que M. Huysrnans soit un blasphémateur semblable au satan de Milton -, mais son chanoine Docre vomit, au commencement de sa messe noire, un discours qui dépasse tous ceux que le poète anglais met dans la bouche du rival de Dieu, avec cette différence que, si dans le Paradis perdu Satan étale un incommensurable orgueil, dans Là-bas, Docre, qui parle au nom du diable, prononce un discours où le blasphème ne cesse de clapoter dans la luxure. De cela encore je ne saurais rien vous citer; et comme M. Huysrnans ne pourra pas se flatter d’avoir découvert le texte abominable de cette prière dans quelque rituel des satanistes, il faudra bien qu’il en garde la paternité.
LE CHANOINE
En sorte que^ là comme pour Gilles de Rais, M. Huysrnans ne s’est pas contenté de ce qu’il trouvait dans l’histoire ou dans les livres plus ou moins véridiques de ceux qui prétendent connaître et révéler les secrets des occultistes de nos jours.
LE MISSIONNAIRE
Il a jugé que cela n’était pas suffisant, pas assez assaisonné, ni assez piquant pour ses lecteurs ; il y a ajouté de son fonds tout ce qu’il a pu, et il faut convenir qu’il est riche.
Eh bien ! Messieurs, je demande maintenant s'il est admissible qu’un écrivain qui traîne après lui un tel bagage littéraire, se convertisse et entre dans l’Eglise sans laisser à la porte sa hotte d’ordures.
l’aumonier
Mais qui vous a dit qu’il rfa pas donné cette satisfaction à l’Eglise ? Sa conversion est de notoriété publique. Si elle s’est opérée comme il le raconte, il a eu un confesseur, et aujourd’hui il vit chrétiennement, au grand jour ; il ne cesse de se mêler aux rangs des fidèles et vous avez constaté vous-même qu’il a des relations familières, on peut dire amicales avec les prêtres de sa paroisse. Vous comprenez facilement qu’il n’en saurait être ainsi, en supposant qu’il n’ait pas rempli une condition élémentaire comme celle d’une rétractation préalable.
LE CHANOINE
Vous avez parfaitement raison : car on ne pourrait pas dire qu’il a brûlé ce qu’il avait adoré. La question de droit ne saurait donc faire doute pour personne. Quant à la question de fait...
LE MISSIONNAIRE
J’allais y arriver, Monsieur le Chanoine. Mais il convient peut-être de dire que vous ne connaissez pas encore tout le bagag'e littéraire de M. Huysmans, tout ce qui remplit la hotte qu’il porte aux épaules. J’avoue que je ne suis guère capable de vous bien rensei-
gner : car, en vérité, et j’espère que vous ne m’en ferez pas trop de reproches, j’ai cra que c’était bien assez de vous rapporter ces deux volumes Là-bas et En route , sans fouiller encore A rebours. C’est le volume qui précède Là-bas et qui lui-même ne vient qu’après plusieurs autres. Eh bien ! si je m’en rapporte à un de mes amis qui a essayé de le lire, A rebours se défend avec succès contre tous les efforts et la bonne volonté d’un honnête homme. Cela en dit long*, je vous assure, dans la bouche d’un homme qui venait de lire Là-bas .
LE CHANOINE
J’en reviens donc à ma question, et je demande si ces ouvrag*es sont convertis comme leur auteur et quel état- civil chrétien on leur a donné dans l’Égdise.
LE MISSIONNAIRE
Des écrivains qui se convertissent, des livres qu’on expurge, ou que l’on renie, ou que l’on brûle, il semble qu’on ne voie plus cela de nos jours. Le dernier qui nous ait donné cet exemple est peut-être ce pauvre Paul Féval. Il avait écrit des légèretés de gentilhomme un peu gaulois, et cela a suffi pour qu’il se donnât la peine de revoir tous ses romans et d’en donner une édition expurgée et parfaitement convenable. N’attendez pas que je vous annonce une telle preuve de sincérité de la part de M. Huysmans. Ce converti a perfectionné le procédé : il n’a consenti ni à faire sa confession littéraire, ni à se séparer des lils de son esprit. Il
n’est pas entré dans l’Église comme un pécheur qui subit les conditions ordinaires, il y est entré en forçant la porte, avec armes et bagages, en vainqueur.
l’aumonier
Voilà une conversion et une situation bien étranges, si étranges qu’à vous dire toute ma pensée, j’ai peine à y croire. Car enfin, cette entrée de vive force d’un pécheur dans l’Eglise me paraît tout simplement impossible, attendu qu’il y a le confesseur.
LE CHANOINE
Vous oubliez que nous ne pouvons savoir ce qui s’est passé entre M. Huysmans et son confesseur.
LE MISSIONNAIRE
C’est vrai ppur tout le monde, excepté pour M. Huysmans; car il a pris sa conversion pour la consigner tout au long dans son livre comme une vulgaire interview . C’est Durtal qui paraît au confessionnal, mais ne savons-nous pas que la conversion de Durtal n’est autre que la conversion de M. Huysmans? La confession de même. Or, je vois bien qu’il avoue discrètement à son confesseur les péchés qu’il a détaillés à ses lecteurs avec la plus copieuse indiscrétion tout au long' de deux volumes; mais je suis bien obligé d’ajouter que cette confession, soit oubli, soit insincérité, n’est pas complète. J’y cherche en vain le péché littéraire ; et j’en conclus que M. Huysmans est entré dans l’Eglise grâce à un subterfuge et qu’en tout
cas sa confession ne vaut rien. Il a réussi à sauver à la douane des produits qui ne passent jamais. C'est une conversion de contrebande.
LE PARISIEN
Alors, il n’y a rien de fait? Je vous le disais bien, Monsieur le Chanoine, et vous ne vouliez pas me croire. Je suis heureux de constater que mon opinion se trouve confirmée par des raisons que je n’aurais pu ni découvrir moi-même, ni soupçonner.
l’aumonier
Allons, voilà que vous vous appuyez tous sur une confession de roman pour en tirer des arguments sérieux en faveur d’une thèse préconçue. Je persiste à croire que M, Huysmans a fait à un vrai confesseur une vraie confession qui ne ressemble probablement que de fort loin à celle de Durtal, et que cette confession nous ne la connaissons pas mieux que tout autre.
le missionnaire
Vous oubliez, mon cher Aumônier, qu’au témoignage extra-romanesque de M. Buy smans la Trappe où il est allé se convertir est une vraie Trappe, le père abbé un vrai trappiste, son confesseur de même, ainsi que les cochons du frère Siméon qui sont de vrais cochons. Il ajoute qu’il s’y est converti et confessé. Mais de quoi nous inquiétons-nous? Quoi qu’il en soit de toutes les circonstances ambiantes, il a dû se confesser. Eh bien ! suivez, je vous prie, "mon raisonnement où je ne veux rien
mettre de bien espagnol : ou il a déclaré son péché littéraire ou il ne l’a pas déclaré. Dans ce dernier cas, c’est la conclusion de tout à l’heure qui s’impose. Si, au contraire, il a confessé sa luxure littéraire, le confesseur a dû lui imposer une pénitence autre qu’une dizaine de chapelet, ou, pour parler plus exactement, il aurait mis une condition sine quû non à l’absolution de ses péchés. Cette condition, vous la devinez ; elle ne fait aucun doute pour vous. Quelle preuve avez-vous que M. Huysmans s’y soit soumis ?
LE CHANOINE
Voilà le point de fait, Quant au droit, personne ne croira désormais qu’un écrivain catholique puisse traîner après soi un bagage littéraire de cet acabit. Il ne s’agit plus que de savoir quelle résolution M. Huysmans a prise vis-à-vis de lui-même. Sachons reconnaître, Messieurs, que le sacrifice qu’il avait à faire était dur autant que méritoire. Un écrivain qui s’ampute de plusieurs volumes : c’est le cas, et j’avoue qu’il n’est pas banal. M. Huysmans a-t-ii consenti et procédé à la douloureuse opération ?
LE MISSIONNAIRE
Rien de plus facile à constater. L’opération dont vous parlez aurait dû avoir pour premier résultat de supprimer ces volumes. Or, il est clair qu’ils n’ont pas disparu de la circulation ; après comme avant sa conversion, M. Huysmans déambule par le monde conduisant au marché sa « porcherie » littéraire. Je suis même frappé de l’état de prospérité inouïe jusqu’à présent de ses animaux. C’est
plaisir de voir comment Là-bas grandit à l’ombre de La Cathédrale , et comme le porcher a maintenant ses entrées à peu près partout ; on rencontre ses fidèles compagnons au salon, en compagnie des belles dames et des jeunes filles, aux mains des prêtres, et, quand M. Huysmans fait la communion, sur un prie-Dieu de la chapelle de la Sainte-Vierge.
Plus haut.
une voix
LE MISSIONNAIRE
Je tous demande pardon, Messieurs, j’évitais comme d’instinct de me faire entendre trop loin. Croyez bien que dans certains milieux, ce n’est pas àM. Huysmans qu’on reprochera son inqualifiable outrecuidance, c’est à moi que l’on fera un crime de ma prétendue sévérité. — Cher Monsieur, n'estce pas une indignité qu’on parle en termes si grossiers d’un homme qui édifie toute l’Eglise ? — Que voulez-vous ! répondra-t-il en allumant une cigarette, c’est quelqu’un de la bedeaudaille , — et il continuera, grâce à moi peut-être, à se faire des partisans dans le monde catholique.
l’aumonier
Il n’est pas impossible, en effet, que la violence de vos attaques ne produise un effet tout contraire à celui que vous en attendez.
LE MISSIONNAIRE
Oui, on plaindra le pauvre Holopherne... Et puis, voyez quelle alternative. Si je frappe fort, j’excite
la compassion et je ramène à cet écrivain détestable ceux qui sans moi l’auraient peut-être abandonné. Si je le ménage, j’autorise le penchant de ceux qui se plaisent à cette lecture. Tirez-moi de là, je vous prie.
LE CHANOINE
Je ne cherche pas du tout à vous en tirer. Vos coups sont forts, mais ils portent, et il suffit.
LE PARISIEN
11 est certain, mon ami, que tu n’y vas pas de main morte. J’avoue que, sans nourrir de très vifs sentiments de tendresse pour Huysmans qui fut mon ami, Je me suis senti presque touché de compassion pour lui. C’était bien mon avis qu’il se fourvoyait dans l’Eglise, mais j’attribuais cela, comme je vous l’ai dit, au besoin de pousser le rôle de son Durtal, qui devait, c’était visible dès le commencement de Là-bas, se convertir un jour. Il était donc tout naturel que Huysmans lui assurât son curriculum vitæ , dans le monde chrétien, pieux et mystique. Il avait créé ce type remarquable de Durtal, il l’avait lesté d’un idéal qui l’élevait du naturalisme bas au naturalisme spiritualiste et mystique. Dans cet état d’âme, Durtal ne pouvait satisfaire ses aspirations que dans l’Eglise, et encore dans les sphères les plus élevées de la vie mystique, et comme 1a, vie mystique s’est, paraît-il, réfugiée dans les couvents que vous appelez les Trappes, il fallait qu’il entrât dans l’Eglise et qu’il allât se convertir à la Trappe. Huysmans a dû le
suivre jusque-là ; sa créature l’entraînait comme malgré lui, et, sous peine de ne plus le comprendre, il devait l’accompagner partout. C’est la servitude, la noble servitude du romancier. Ne la subit pas qui veut, car il faut pour cela être vraiment créateur.
LE MISSIONNAIRE
Tu reviens, si je ne me trompe, à la théorie de l’autre jour sur l’évolution du héros de roman pour rendre compte du motif purement littéraire qui a déterminé la conversion de M. Huysmans.
LE PARISIEN
Parfaitement. Et j’estime qu’il y a de quoi vous rendre plus indulgents pour un écrivain curieux de la vie qu’on mène chez vous et qui n’a pas trouvé pour la connaître de moyen plus sûr que de s’y jeter en plein.
LE MISSIONNAIRE
Je crains bien que ton ingénieuse théorie n’ait pas beaucoup de succès parmi nous. Quoi qu’il en soit, M. Huysmans a fait faire à son Durtal et il a fait lui-même les démarches nécessaires pour entrer dans l’Eglise. Il s’est confessé, et nous avons pu constater, pièces en mains, que sa confession était tronquée et que, de ce fait, la porte de l’Eglise ne lui a pas été dûment ouverte. Nous constatons de même qu’il a introduit frauduleusement dans l’Eglise des écrits qui ne pouvaient que déshonorer le nom catholique et sont une offense perpétuelle à la
pudeur comme à la morale publique. Voyons, tu sais, toi, comment il se respecte; tu sais jusqu’où il est descendu dans l’ignominie de la luxure écrite : tu sais ce qu’il y a dans A rebours , Là-bas , et même dans En route. Eh bien ! j’en appelle à ton témoignage, quoique tu ne sois pas un modèle de pruderie : dis-moi si tu oserais te présenter avec de pareilles œuvres au prêtre charg'é de réconcilier le pécheur ; dis-moi si tu ne les présenterais pas plutôt aux foudres qu’aux bénédictions de l’Eglise ; dis-moi si Huysmans n’a pas jeté l’ordure à la face de cette même Eglise en l’obligeant à le recevoir et adonner en même temps l’hospitalité de ses temples à des livres qui suent la luxure.
LE PARISIEN
11 est vrai qu’il est descendu dans le bassin des fétidités, et qu’il est sorti de là pour aller directement et sans précaution se jeter dans les bras de l’Eglise. C’est quelque chose comme ce qu’il dit du fameux verrat du frère Sirnéon L’animal.sort de son toit brusquement, et, donnant du groin dans l’air, court se jeter dans la mare au purin, s’y vautre avec délices, s’en va tout droit au frère Sirnéon, qui, heureusement, le tient, d’un geste, à distance. Seulement, si je m’en rapporte à tout ce que vous venez de dire, l’Eglise n’a pas fait le geste sauveur.
LE MISSIONNAIRE
C’est tout à fait cela. Mais je persiste à croire que nous aurions pu éviter cette aspersion d’un nouveau genre.
LE PARISIEN
Il faut bien croire que cela n’est pas toujours facile. Permettez-moi de vous citer, à l’occasion de cette g'rave affaire, un incident de ma vie de château, qui tranchera un peu sur les hautes considérations que nous venons d’entendre. C’était le soir après dîner, nous étions au fumoir, les dames causaient au salon : dix dames en toilette de soirée. Le chien mignon était sorti, attiré par un gamin de la ferme qui l’avait pris dans ses bras et jeté au beau milieu de la mare au fumier. Après avoir pataugé quelques instants dans l’eau fangeuse et noire, la pauvre bête se précipita vers le château, entra au salon, se planta au milieu des dames qui formaient corbeille, s’y trémoussa de toutes ses forces et se jeta enfin sur les genoux de sa maîtresse. Tout cela en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Nous accourûmes aux cris de ces dames. Mais le mal était fait, et je vous laisse à penser dans quel état le chien avait mis les toilettes et les épaules des malheureuses victimes. Seule, la maîtresse de la maison eut assez de présence d’esprit, et de cœur, pour plaindre son chien et l’embrasser encore dans l’irréparable désastre de sa propre toilette.
l’aumonier
Tout cela est terriblement sévère, et j’y souscrirais malgré tout si vous pouviez me donner l’assurance que cette situation d’un auteur à la fois converti et pornographe ne s’explique pas par quelque bonne raison.
Je me faisais la même question que M. l’Aumônier, ce qui, sans prouver que nos esprits ne sont pas des montagnes, montre bien qu’ils marchent puisqu’ils se rencontrent. Mais comme vous avez la priorité de la question, je vais, si vous voulez, prendre celle de la réponse. J’ai donc supposé que Huysmans pouvait avoir, en effet, quelque bonne explication à donner de l’irrégularité apparente de sa situation. Il doit y avoir là-dessous quelque indulgence particulière que l’Église lui aura accordée pour le bon motif. L’indulgence, chacun sait cela, même parmi nous, explique beaucoup de choses, et, si je ne me trompe, surtout en matière de conversion. Ainsi, sans aller plus loin, et sans remonter jusqu’à Constantin, la reine Victoria, qui est convertie, comme on sait, est autorisée à ne donner aucune marque extérieure de son adhésion au catholicisme, et, tout en étant papiste, elle traîne après soi l’anglicanisme tout entier, qui est anti-papiste au premier chef. Il y a sans doute loin de la reine Victoria à Huysmans. Mais le principe étant le même, l’application suit.
LE MISSIONNAIRE
Il y a peut-être encore plus loin que tu ne crois de l’un à l’autre de ces deux personnages : car, si la reine Victoria est convertie, il n’y paraît pas ; et, si M. Huysmans ne l’est pas (simple hypothèse), il y paraît (qu’il l’est). Mais la conversion de la reine est une de ces légendes comme il en pousse parfois
autour de certains personnages. Pour moi, je ne vois pas qu’il y ait aucun motif sérieux d’y croire. Quant à l’indulgence dont tu voudrais faire bénéficier M. Huysmans , elle est tout simplement impossible.
Comment se fait-il que cela ne tombe pas sous l’application du fameux aphorisme que nous regardons, nous, comme un principe, savoir qu’il y a des accommodements avec le Ciel.
LE MISSIONNAIRE
Ces accommodements -là ne se font que dans le monde imaginatif des romanciers et dans le monde imaginaire des romans. L’Église ne se croit nullement tenue de vous suivre sur ce terrain ; et, dans la réalité, elle va parfois beaucoup plus loin que vos hypothèses, et d’autres fois elle reste bien en deçà. Vous croyez donc que l’Église s’arroge un pouvoir sans limites ?
LE PARISIEN
Je ne suis pas seul à vivre dans cette conviction; et, malgré tout, je me demande quelle peut être la limite du pouvoir qu’elle dit avoir reçu de Dieu.
LE MISSIONNAIRE
Les principes éternels du Vrai et du Bien, tout simplement. L’Église peut changer ses lois, elle en peut dispenser et elle en dispense, pleine d’indulgence dans l’application qu’elle en fait. Mais elle
ne dispense jamais des lois naturelles et divines. Elle a usé d'une souveraine indulgence envers M. Huysmans, comme envers nous tous ; elle l’a dispensé, comme tout pécheur, d7une grande somme de pénitence. Mais elle ne peut pas le dispenser de condamner, de renier, de brûler ses mauvais livres.
LE PARISIEN
Je suppose qu’il ait mis cette condition à son retour à l’Église ?
On lui aurait dit tout uniment : « C’est à prendre ou à laisser. Vous n’avez qu’à choisir entre le bien et le mal, entre le péché et le devoir, entre Là-bas et l’Église. » Et notez bien qu’en tout cela il n’y a rien de nouveau, rien de particulier à M. Huysmans. C’est le cas de tout pécheur qui veut revenir : le voleur, le libertin, l’écrivain scandaleux. Le voleur se dépouille de son larcin ; le libertin, fut-il couronné, renvoie la Du Barry ; l’écrivain brûle ses livres. Il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais d’autre morale dans l’Église.
LE PARISIEN
Mais c’est bien dur cela.
LE MISSIONNAIRE
Ce n’est que juste, et, en dehors de là, il n’y a plus de morale possible. Un éclair de réflexion te rendra cette vérité plus que claire, palpable.
LE PARISIEN
Mais un écrivain qui 11e pourrait pas renoncer à ses livres ?
LË MISSIONNAIRE
Ta réflexion peut créer des difficultés ; elle ne crée pas d’impossibilités.
LE PARISIEN
Je crois que si : et tu en conviendras toi-même, quand je t’aurai dit que Huysmans, pour en venir à lui sans détour, peut avoir vendu ses ouvrages à son éditeur. Car tu ne dois pas ignorer que nous sommes en puissance d’éditeurs qui nous imposent des conditions bien dures. Sais-tu qu’à Paris, sur la place de Paris, se pratique la traite de écrivains, comme à Tombouctou celle des noirs ?
LE MISSIONNAIRE
Je ne te l’aurais pas dit, parce que vous avez toujours à la plume le mot de liberté et que nous aurions mauvaise grâce à commettre l’indiscrétion du loup de la fable. Mais M. Huysmans devrait être aujourd’hui de taille à se défendre.
LE PARISIEN
Ce 11’est pas bien sûr. En tout cas, suppose qu’il ait vendu à un éditeur ses ouvrages ; il y a là un contrat qu’il ne peut résilier, et quand ses écrits seraient encore pires qu’ils ne sont, il n’y peut rien. L’éditeur est seul propriétaire ; seul, il a le droit
d’exploiter ces volumes, et il ne manquera pas de tirer de ces sacs autant de moutures que permettra le g*oût du public.
LE MISSIONNAIRE
Je ne conteste pas que la situation de M. Huysmans puisse être telle que tu viens de le dire vis-àvis de son éditeur. Et, s’il en était ainsi, j’estime qu’il aurait eu là une belle occasion de prouver au public catholique qui, désormais, doit être le sien, la sincérité de sa conversion.
LE PARISIEN
En vérité, mon ami, je crois que tu en parles bien à ton aise. Il regrette, admettons Je, d’avoir commis ce que vous appelez des péchés de plume ; et voilà que ces péchés sont devenus comme irrémissibles, je veux dire indestructibles et immortels parce qu’ils appartiennent non plus à leur auteur qui voudrait s’en défaire, mais à un propriétaire qui a intérêt à les conserver, et qui les protège, au nom de la loi, contre leur propre père. En vérité, on ne peut rien faire à cela. Huysmans est désarmé, il ne peut rien.
LE MISSIONNAIRE
Il peut, il doit protester, et d’autant plus haut que l’exploitation de ses ouvrages est plus publique et plus étendue. Sa conscience l’oblige à désavouer le mal qu’il a déjà fait, et qui se propage sous son nom, et sous sa responsabilité. Qu’il désavoue, qu’il délivre son âme.
LE PARISIEN
Et que, par là même, il se livre à la justice, car c’est un procès qui l’attend.
LE MISSIONNAIRE
Admettons qu’ils’expose à un procès. Il faut bien reconnaître qu’on en fait tous les jours pour des causes plus futiles, pour de pauvres questions d’intérêt matériel. Ici, c’est une question de conscience. On voit des écrivains qui plaident contre leurs éditeurs, parce qu’ils croient que ceux-ci les trompent. Le mal ne serait pas grand, en vérité, si quelqu’un de vous s’exposait, par hasard, à perdre de l’argent pour défendre sa conscience. Si M. Huysmans avait fait cela, nous ne serions pas ici pour discuter la valeur de sa conversion.
l’aumonier
Hé! qui vous dit que, sans aller jusqu’au procès, il n’a pas cherché à se dégager des conséquences de son contrat? Avouez, du moins, que ce n’était pas chose si facile, car ce contrat avait une force légale qui s’imposait.
Pas tant que cela, peut-être; car, enfin, vous savez ce que vaut en morale et en droit un contrat de re turpi . Cela ne fait pas de doute en théologie, et je crois qu’en jurisprudence on peut le plaider. Mais je ne suis pas juriste. Je renonce donc à l’avantage que je pourrais tirer de là, et j’admets
sans peine que ce fût un procès perdu à l’avance. N’est-ce pas tout ce que M. Huysmans pouvait souhaiter de plus avantageux?
LE CHANOINE
Par là, en effet, il mettait sa conversion au-dessus de toute discussion, il montrait au monde catholique tout entier qu’il désavouait l’immoralité de ses livres, il ne s’exposait plus à tromper personne sur la valeur d’écrits que l’on savait réprouvés par l’auteur, mais il restait pourtant que ces ouvragées se vendaient sous son nom 11 avait donc, à mon avis, quelque chose de mieux à faire : il devait négocier avec son éditeur, accepter une perte sèche, même considérable, et obtenir à tout prix, coûte que coûte, la suppression d’écrits qu’il devrait mettre au premier rang de ses péchés. Supposez un Huysmans qui ait fait cela, nous serions les premiers à l’acclamer, et l’admiration de tous les honnêtes gens le suivrait partout, jusque dans la retraite laborieuse où il s’épuiserait en vue de payer ses nobles dettes.
LE MISSIONNAIRE
J’ai le regret de vous dire que M. Huysmans ne nous a pas jugés dignes de ce spectacle; il s’est désintéressé de cette gloire. 11 est évident qu’il n’a pas fait de procès à son éditeur, et il n’a pas transigé non plus. Conséquemment, les volumes du pornographe et ceux du converti et du mystique se vendent chez le même éditeur, sous le même nom, et ils se prêtent le secours mutuel de la même ré-
clame. Prenez La Cathédrale et vous trouverez au verso défia couverture, comme sous le bras tutélaire de la Vierge de Chartres, ce que j’ai déjà appelé, pour parler comme l’auteur, toute la porcherie de M. Huysmans.
J’ai vu une grande dame, qui, du temps de Louis XIV, aurait eu droit à un carreau dans les salons de Versailles, passer du salon à la salle à manger av-ec, au bras droit un archevêque, et, sous lejbras gauche, un caniche noir. Cela n’excuse pas les libertés que M. Huysmans prend avec la Sainte- Vierge.
LE CHANOINE
Ainsi, il n’a pas même rompu avec cet éditeur? C’est de la complicité.
• LE PARISIEN
Ah! cela vous révèle ce qu’il y a de plus humiliant dans notre condition; et c’est par là que le serf de la plume se rapproche le plus de l’esclave antique; car le serf de la glèbe était, je crois, à un degré au-dessus de nous. Nous vendons à l’avance le fruit de nos travaux : vente à vie, c’est la servitude perpétuelle. Quand on pense qu’il y a parmi les gens de lettres une foule de miséreux qui aspirent à ce râtelier ! Si c’est le cas de Huysmans, il a bien fallu qu’il portât sa copie chez Stock.
LE MISSIONNAIRE
Très bien, mon ami. Laisse-moi admirer tout à mon aise le splendide résultat de vos opérations humanitaires pendant un siècle. Vous êtes les
hérauts de la Révolution. Vous ne connaissez que droits de l’homme, égalité absolue, inaliénable liberté; il faut avouer qu’il y a des hommes qui ont leur part de ces belles choses, et l'on dirait qu’il n’en reste rien pour vous... cordonniers, n’est-ce pas ?
LE CHANOINE
Enfin, d’après vous, M. Huysmans ne pourrait en aucune façon disposer ni de sa personne ni de son travail : il est acheté, il est vendu, il est la propriété, la chose d’un autre. Il appartient tout à son éditeur, il donne le reste à l’Église. Puisqu’il connaît si bien l’histoire de la magie et de l’alchimie, il sait que les praticiens de ces nobles sciences vendaient leur âme au diable. Le contrat se passait en bonne et due forme ; la rédaction en était nette et ils signaient avec leur sang. Quand ils revenaient à l’Eglise, ils n’avaient plus à lui offrir que leur corps pour les apparences, qu’ils s’efforçaient de sauver toutes seules. Pour les écrivains qui se sont ainsi vendus à leurs éditeurs, abandonnant ces lambeaux d’âmes qu’on met dans un livre, ils ne peuvent non plus donner à l’Eglise, en se convertissant, que des restes flétris, des ruines abandonnées, des corps sans âme.
l’aumonier
Cette situation n’est-elle pas digne de pitié et de la divine miséricorde de l’Eglise? Et comme l’Eglise a des remèdes pour tous les maux, des absolutions pour tous les péchés, il n’est pas admissible pour
nous qu’il y ait des crimes irrémissibles, et que les âmes vendues des sorciers soient irrévocablement perdues parce que la cédule est aux mains du diable. Or, les écrivains ne sont pas moins dignes de considération que les sorciers.
LE CHANOINE
Aussi peuvent-ils être sauvés tout comme eux par cette raison qu’il n’est pas plus difficile de retirer la cédule fatale des mains des éditeurs que l’autre sous-seing' des mains du diable.
LE MISSIONNAIRE
Cela ne fait pas le moindre doute. Pour être délivré des mains de son éditeur, à supposer qu’il lui fût vendu corps et âme, M. Huysmans, il n’en doute pas, n’avait qu’à le vouloir. A-t-il voulu? C’est toute la question. J’entends bien qu’on nous dit que ses ouvrages pornographiques sont pour lui comme une tunique de Nessus dont il cherche en vain à se débarrasser; et je demande s’il a fait le moindre effort pour cela.
l’ AUMONIER
Vous pourriez le supposer; l’effort ne serait pas au-dessus de vos forces, je veux le croire; et avec un peu de bonne volonté vous arriveriez peut-être à vous en procurer la preuve.
LE MISSIONNAIRE
Par malheur, au lieu de m’acheminer à cette preuve, M. Huysmans m’arrête dès l’hypothèse.
Car, je ne trouve nulle part la moindre expression du moindre regret de ces lamentables écarts de plume, et, si je vais plus avant, je constate jusque dans le récit de la conversion les mêmes licences érotiques.
Ainsi, il est donc bien vrai que M. Huysmans a donné, dans un de ses livres, le récit de sa propre conversion?
LE MISSIONNAIRE
C’est incontestable. Seulement, il a mis cela sous forme de roman, en sorte que la frontière entre l’histoire et la fable reste peut-être quelquefois indécise, et nous serions embarrassés pour dire qu’à tel endroit c’est bien M. Huysmans qui agit et qui parle sous son pseudonyme, et qu’à tel autre endroit il ne reste plus que l’imaginaire Durtal. Quoi qu’il en soit, l’auteur déclare lui même, dans cette préface dont nous avons dit un mot, que ce qu’il raconte est vrai, que sa Trappe surtout est une vraie Trappe, à laquelle il donne son vrai nom, etc., et il écrit cela, lui, le converti, à des bonnes âmes qui lui demandent des renseignements et des conseils.
l’aumonier
C’est, du reste, une excellente idée qu’il a eue là de faire le récit de sa conversion et, quelle que soit la forme, roman ou histoire, de cette autobiographie, ce livre peut être pour les catholiques et pour les autres un foyer d’édification.
LE CHANOINE
Sans aucun doute, et il en est ainsi de tous les livres de ce genre publiés par nos grands convertis. Voyez Rome et Lorette ; ce livre a paru il y a plus de cinquante ans, et qui pourrait dire tout le bien qu'il a fait à ses innombrables lecteurs? M. Huysmans aurait donc pu se réserver le bénéfice de cet apostolat, puisque Dieu lui a donné une plume et qu’aujourd’hui c'est par la plume que Ton peut le plus efficacement servir la vérité.
Vous parlez d’or, Monsieur le Chanoine. Il reste à savoir si M. Huysmans a bien voulu se prêter à la réalisation de votre idéal. A vous dire toute ma pensée, je ne crois pas qu’il en ait rien fait, ou plutôt, je pense qu’il n’a pas le même idéal que vous. C’est ce qui a dû frapper tous ceux qui ont ont lu avec quelque attention En route.
l’aumonier
Pourtant, je vous assure de nouveau que je connais de bons chrétiens, non des premiers venus, qui ont gardé de la lecture de cet ouvrage une impression très favorable. A part quelques passages qu’ils auraient volontiers supprimés, afin de pouvoir mettre le livre aux mains de tout le monde, le volume leur a paru digne des plus grands éloges.
LE MISSIONNAIRE
... et de la lecture spirituelle de vos bonnes Carmélites.
l'aumonier
Il est possible, après tout, qu’on ait cédé à quelque emballement. Je ne défends pas ceux qui ont pu tomber dans quelque excès que ce soit. Après tout, ces excès mêmes proclament le talent de l’écrivain.
LE MISSIONNAIRE
Le talent de l’écrivain, nous pourrons en parler plus tard, si vous voulez. Pour le moment, il ne peut être question que de, sa moralité, moralité d’écrivain, j’entends ; car l’homme doit rester en dehors autant que possible. Donc, vous avouez que les lecteurs les plus emballés font des réserves, et je le crois certes facilement.
Cet homme, qu’on dit écrivain, avait pourtant là une belle occasion de faire un chef-d’œuvre. Quand on a eu l’avantage d’être soi-même le théâtre de la lutte la plus poignante qui se puisse imaginer, on devrait trouver facilement, pour en faire le récit, des accents qui prennent naturellement le chemin du cœur. C’est l’ame elle-même qui est en jeu, et les âmes sœurs de ceux qui vous lisent ne sauraient se désintéresser du résultat. Elles suivent donc avec un intérêt passionné les péripéties d’une lutte dans laquelle elles se retrouvent, elles, avec ce
qu'elles ont de plus intime, de plus précieux, de plus sacré -, elles s’identifient avec celui qui est aux prises avec les ennemis d’en haut qui s’attaquent à l’esprit lui-même, et avec ceux d’en bas qui s’en prennent à la chair. On peut dire que sur les autres champs de bataille il ne se livre que des combats insignifiants, puisque l’on y peut toujours sauver l’honneur. Dans ces luttes de la conscience, on ne peut être vaincu sans perdre tout, même l’honneur. Mais aussi, l’honneur sauf, tout est sauf. Voyez Madeleine : elle rencontre le Sauveur, et aussitôt un combat s’élève dans son âme, et elle en sort victorieuse et convertie ; adieu la vie mondaine et coupable. Paul, sur le chemin de Damas, reçoit le coup de grâce, et il s’écrie : « Seigneur, que voulezvous que je fasse? » La flèche fait seize tours au cadran des siècles, et voici la grande Madeleine du xvne siècle qui laisse là Versailles et Louis XIV, le monde et la cour, pour s’emprisonner dans le cloître et s’ensevelir toute vivante sous le froc religieux. Bossuet reçoit ses vœux, et sans crainte, comme si la reine n’était pas dans l’auditoire, comme si le roi ne devait pas entendre l’écho de sa voix, il n’a qu’un mot pour rappeler le passé et le comparer au présent : « Quel état ! et quel état ! » Ces grands changements ne vont pas sans des bouleversements inférieurs dont le récit, quand il peut vous être fait, offre toujours le plus vif intérêt. Et parce que la vérité est contagieuse, ces ébranlements se communiquent à d'autres âmes qui subissent comme leurs sœurs l’action de la grâce et reviennent à Dieu. Ah ! que ceux qui entreprennent
de faire le récit de leur conversion peuvent faire de bien à leurs frères en les tirant à leur suite, et de mal en les éloignant de Dieu ! De quel côté croyezvous que l’on puisse ranger M. Huysmans?
LE MISSIONNAIRE
Du côté des convertis qui scandalisent leurs lecteurs et les éloignent de Dieu, pour deux raisons au moins : D'abord, vous l’avez vu, parce qu’il n’a renoncé aux péchés de sa vie, qui sont d’abord ses livres, ni comme Madeleine à sa vie de pécheresse, ni comme Paul à la persécution, ni comme Mmo de La Vallière à ses amours criminelles. Ensuite, parce que le récit de sa conversion n’offre que des pièges à ceux qui y cherchent naïvement un sujet d’édification.
l’aumonier
Est-il donc possible, en vérité, que ce récit de conversion soit un abîme de perversité, comme il vous plaît de le dire ?
LE MISSIONNAIRE
Mon Dieu, Monsieur l’Aumônier, il me plaît de dire ce qui est vrai. Mais il ne saurait me plaire de vous en administrer la preuve. Il y a bien à cela quelque inconvénient : car M. Huysmans , s’il daigne un jour savoir que nous nous sommes occupés de lui, pourra triompher de notre silence ; il ne manquera pas de dire que, si nous pouvions lui reprocher quelque chose de sérieux, nous ne manquerions pas de mettre sous les yeux de tout
le monde les passages incriminés de son édifiant ouvrage. Eh bien ! il en est de En route comme de Là bas, nous ne pouvons même lire ces trop fameux passages. Que ceux qui veulent s’administrer euxmêmes la preuve de ce que nous avançons, ouvrent le livre, je ne dis pas au hasard comme pour Là-bas , mais aux endroits que nous leur indiquerions volontiers -, ils verront ce que Durtal fait de ces petites filles, de ces petites sœurs des pauvres et de cette Florence que sa plume lubrique, plus encore que son imagination de viveur, rappelle au premier plan, et dans quelle posture! Je n’admets pas qu’un écrivain étale publiquement son animalité, sous prétexte de rendre compte de ses tentations. Je cherche dans cette sorte de livres l’étude impressionnante d’une âme qui lutte contre elle-même, je n’ai que faire de la physiologie de M. Huysmans.
LE CHANOINE
C’est donc au milieu de ces soubresauts des tentations qu’il s’achemine à sa conversion, qu’il se prépare, je suppose, à se confesser et à communier. Car il faut bien sans doute qu’il en vienne là comme tous les convertis. Et comme l’on n’y arrive pas sans la prière, il aura sans doute fait dans son récit une place convenable à la prière. Pour moi, je l’attends à cette épreuve. S’il n’a pas l’intelligence de la prière, on le verra bien, et je crois que l’on peut deviner cela à l’accent d’une prière même écrite. N’avez-vous pas encore dans l’oreille l’accent des prières qui reviennent si souvent au cours des confessions de Saint- Auguistin !
Ah! oui, saint Augustin. Mais je vous prie, Monsieur le Chanoine, de ménagœr mon client et de ne pas exiger de lui qu’il vous fasse entendre des cris du cœur semblables à ceux du grand docteur. Au-dessous de saint Augustin il y a une série de degrés sur lesquels .peuvent s’échelonner facilement une foule de bons esprits et de belles âmes.
LE CHANOINE
Vous avez fort bien interprété ma pensée et je ne vois pas pourquoi nous nous montrerions plus exigeants au regard de M. Huysmans que pour tout autre.
LE MISSIONNAIRE
Laissons donc un peu, si vous voulez, le grand saint Augustin et rapprochons notre auteur d’un autre converti de ce temps, de M. Coppée. Il suffit que nous sachions comment ils ont prié l’un et l’autre pour faire la comparaison. J’ai à vous offrir deux textes précieux des prières de M. Huysmans. Quant à M. Coppée, il va nous dire lui-même comment il priait ou s’efforçait de prier. Il ne donne pas son oraison, il raconte l’effort de son âme pour prier, et cela suffit : « Je priais. Hélas ! pour bien prier, pour prier, non des lèvres seulement, mais du fond de mon, cœur, je dois faire un effort. 11 est si chétif, si débile, le dernier reste de foi que je croyais avoir perdu pour toujours et que m’a rendu la souffrance. C’est comme un tison noir et presque éteint, où courent seulement quelques étincelles et
que je ranime éperdûment de mon souffle. Dans le désert de mon âme, desséché par toute une vie d’indifférence, il me faut arracher à chaque pas les mauvaises herbes de la négation et de l’indifférence. Heureusement, vous coulez, ô mes larmes ! Vous fécondez ce sol aride et déjà j’y vois poindre le blé vert de l’espérance. »
LE CHANOINE
N’en doutons pas-, la prière qui est tombée des lèvres de cet homme a été très belle. Que ne nous est-il donné d'en connaître le texte? Les prières de M. Huysmans que vous venez de nous promettre atténueront-elles le regret que nous en conservons?
LE MISSIONNAIRE
Je ne sais ; j’en doute ; je me hâte de vous dire que ce ne doit pas être précisément le même ton.
l’aumonier
Après tout, chacun prie Dieu comme il sent, et il n’est même pas bon que toutes les âmes vibrent à l’unisson et rendent, sous la touche de la grâce, la même note.
le chanoine
Assurément.
LE MISSIONNAIRE
Eh bien! je crois pouvoir vous annoncer une variante assez curieuse. Ou je me trompe beaucoup, ou les convertis sont rares qui ont adressé à
Dieu ou à la Sainte Vierge de telles prières. J’ai beau fouiller ma mémoire, je ne trouve, dans tout ce que j7 ai lu, rien qui ressemble, même de loin, aux prières de Huysmans.
LE CHANOINE
Alors, c’est tout à fait personnel?
Absolument original, ou, pour parler plus exactement, complètement nouveau,
l’aumonier
On n’a donc jamais prié comme M. Huysmans ?
LE MISSIONNAIRE
Jamais, sans aucun doute.
LE CHANOINE
Allons, mon cher Missionnaire, vous êtes pris à votre tour, et cJest bien une des conséquences de la puissance de cet écrivain. Vous savez pourtant bien qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil et je suis bien sûr qu’après avoir entendu ces prières, nous reconnaîtrons que c’est là l’éternel cri du pauvre cœur humain.
LE MISSIONNAIRE
Ah ! il s’agit bien du cœur humain et de ses cris perçants qui vont au fond du nôtre ! Mon Dieu ! comment voulez-vous que je vous dise cela sans emprunter un peu le vocabulaire de M. Huysmans.
Non.il s’agit d’un naturaliste qui, du fond de son ordure, vomit à Dieu sa misère. Je vous fais mes excuses, mais écoutez. Nous commençons par ce qu’il y a de mieux, « Durtal finit par pleurer sans cause définie, simplement par besoin de s’alléger de larmes. Il s'affale sur le prie-Dieu, attendant, il ne savait quoi, qui ne vint pas -, puis, devant le Crucifix, qui écartelait au-dessus de lui ses bras, il se mit à lui parler, à lui dire tout bas : « Père, j’ai chassé les pourceaux de mon être ; mais ils m’ont piétiné et couvert de purin et l’étable même est en ruine. Ayez pitié., je reviens de si loin ! Faites miséricorde au porcher sans place... ». — Voilà ce qu’il dit à Dieu. Quand il s’adresse à la Sainte-Vierge, il s’enhardit et, sans doute parce qu’elle est femme, il sait mettre la délicatesse de ses expressions au niveau des circonstances. Il tombe à genoux, disant à la Vierge : « Ayez pitié, écoutez-moi * j’aime mieux tout plutôt que de rester ainsi, que de continuer cette existence ballottée et sans but, ces étapes vaines. Pardonnez, Sainte-Vierge, au salaud que je suis, car je n’ai aucun courage pour commencer les hostilités, pour me combattre ! Ah î si vous vouliez ! Je sais bien que c’est fort d’oser vous supplier, alors que l’on n’est même pas résolu à retourner son âme, à la vider comme un seau d’ordures, à taper sur son fond pour en faire couler la lie , pour en détacher le tartre ; mais..., mais..., que voulez-vous? Je me sens si débile, si peu sûr de moi, qu’en vérité je recule ! » Il ajoute : « Pour une fois que je suis moins sec, moins malpropre que de coutume, je ne trouve à dire à la Vierge que des
insanités et des niaiseries. » Qu’aûrait - il dit, Messieurs, s’il avait été ce jour-là ou tout à fait sec. ou tout à fait malpropre ? Mais je me reprocherais d’ajouter le moindre commentaire à cette simple lecture. Il y a des choses auxquelles on ne touche pas par crainte de les déflorer, et d’autres par un sentiment tout contraire. Mais il me sera bien permis de dédier le texte de ces deux prières à M. l’Aumônier du Carmel.
1/ AUMONIER
N’abusez pas de vos avantages. Car je pourrais observer que c’est à peu près le premier texte dont vous vous servez contre un écrivain que vous chargez des plus graves accusations. Pour moi, je ne défends pas ce qui n’est pas défendable, et quoique, dans ces deux inqualifiables prières, il n’y ait rien de contraire à la foi et aux mœurs ; quoique j’y trouve même si intense le sentiment si chrétien de l’humilité, je reconnais bien que -cette manière est contraire à tout ce qu’il y ade plus délicat dans une âme qui prie, et au respect dû à la Vierge et à Dieu. J’ajoute, si vous y tenez, que je ne comprends rien à l’aberration d’un écrivain de talent et d’un homme qui se convertit et en même temps écrit des choses si grossières, si contraires à toute vraisemblance. Car, enfin, quel est l’homme qui prierait ainsi ?
LE CHANOINE
Cette question m’obsède comme vous, et ce qui me déroute, c’est l’inconscience de cet auteur. Que de fois cette pensée m’est venue depuis le commen-
cernent de nos entretiens ! Je me disais que c’était peut-être encore l’excuse la plus acceptable à faire valoir en faveur de cet écrivain.
LE MISSIONNAIRE
Je ne dis pas absolument le contraire. Mais où en serions -nous, Messieurs, si l’on se contentait d’excuser les inconscients ?
LE CHANOINE
11 y en a qu’on enferme. Ce n’est peut-être pas le
CTS.
LE MISSIONNAIRE
Oui et non. Vous savez qu’il y a des inconscients qu’on interdit en leur enlevant leurs droits de propriétaire et de citoyen. Toutes leurs actions sont ainsi frappées de discrédit, et ils ne peuvent plus faire de tort ni à la société ni à leurs familles. J’estime que l’inconscient dont vous parlez fait d’autant plus de mal qu’il agit dans la plénitude de ses droits de chrétien et que, sous le couvert de ce titre, il exploite l’ordure de ses livres au détriment des âmes. Nous ne saurions mieux faire que de le démasquer. Le démasquer, c’est l’interdire ; car il ne pourra plus se servir d’un titre qu’à mon avis il exploite de la plus odieuse façon. Au surplus, cette inconscience me paraît bien un peu . . . spéciale.
LE PARISIEN
J’avoue que la première lecture de ces passages, et surtout de la prière à la Vierge, ne m’avait pas
impressionné comme celle que tu viens de nous faire. Nous sommes, nous autres, habitués à la manière de Huysmans qui a tant d’affinités avec celle de Zola. Vous savez qu’une de ses théories se résume en cette formule digne de Victor Hugo : « Dieu a infligé l’excrément à l’homme qui y ajoute le pus. » Partant de là, il estime que tout ce qui vient de l’homme a un caractère excrémentiel, tout, la parole comme le reste, et naturellement la prière comme toute autre parole. Ou je me trompe, ou la prière à la Vierge a ce caractère, éminemment, si ce mot ne vous semble pas ici dépaysé. J’ai donc lu tout cela, je Pavoue, sans me sentir trop vivement heurté par cette expression de « salaud », jetée à la face de la Vierge.
LE MISSIONNAIRE
Laisse -moi dire que, par malheur, tu n’es pas seul à jouir de cette sorte d’insensibilité littéraire Je dis littéraire ; si j’abordais le côté moral de la question, je serais plus sévère. Pour toi, je le comprends, sans l’excuser absolument. Tu vis dans ce milieu -, tu nous as dit toi-même que tu habites sur les frontières de la Bohème , et cela en dit assez long déjà *, tu subis la tyrannie des théories littéraires qui triomphent du talent et même du génie, comme le Prussien triomphe de nous brutalement ; toi-même peut-être as-tu mis la main à la matière ; tu es préparé, mon ami, à absorber tout ce que Huysmans te présentera. Mais ce qui m’étonne, c’est de voir que, parmi vous, ces compositions pharmaceutiques ne soulèvent pas plus de dégoût.
Nos jeunes gens, nos jeunes filles peut-être, mais je n’en suis pas sûr, quelques-uns de nos élèves des séminaires absorbent tout cela sans sourciller. Avant-hier, chez un de nos amis, j’en rencontrai un, non des premiers venus, à la fois pieux et intelligent, licencié ès-lettres, très, trop au courant de la littérature contemporaine, qui avait, je crois, tout lu, sachant son Huysmans beauçoup mieux que moi qui venais de le lire avec des yeux d’ Argus. Or, dans l’œuvre tout entier de Huysmans, je crois bien que rien ne l’avait choqué, et en rentrant chez moi, je me disais mélancoliquement : Qu’est-ce que la licence fait de ses lauréats ? Qu’est-ce que le séminaire fait de ses élèves ? Voilà un jeune homme parfait, autant que j’en puis juger, moi qui l’ai si peu vu -, il est ouvert, ingénu, pieux, comme un lévite ; il a l’esprit développé et cultivé ; le g'oût affiné autant qu’on peut l’avoir aujourd’hui, puisqu’il est parvenu jusqu’aux plus hauts grades universitaires. Et cependant il se plaît au style et aux fétidités, de M. Huysmans ! Il aime ces traits presque tous émoussés, ces comparaisons sans nombre si promptes à venir au secours d’un écrivain en détresse, ces phrases concassées, ce style rocailleux si pénible, ce clinquant d’images d’Epinal, ce cliquetis de tessons de bouteilles, parce que, au milieu de tout cela, il rencontre de loin en loin une perle de troisième catégorie, une pointe d’esprit assez finement aiguisée, un trait qui lui fait l’effet d’une trouvaille. Cette disposition d’esprit littéraire le fait passer sur tout le reste : il admet les gravelures et les innommables grossièretés. Si vous lui
faites observer que cela est pourtant bien fort, il vous répond avec un sourire qui en dit long1 sur votre naïveté. Nos jeunes gens croient qu’ils peuvent tout lire impunément. Je suis effrayé de voir avec quelle légèreté ces jeunes cœurs s’exposent aux contaminations de l’immoralité littéraire et comment ces esprits si faibles encore philosophiquement.se jettent dans la mêlée, dans la rafale des opinions du jour. Mais tu disais, si je ne me trompe, que cette lecture ne t’avait pas non plus vivement impressionné, préparé que tu es à la manière et aux mœurs de M. Huysmans ?
LE PARISIEN
Oui, c’est bien cela. Je n’ai bien compris toute l’étrangeté de ce style à part d’eucologe, qu’à la lecture que tu nous as faite de ces deux prières. Chose bizarre, la prière de Huysmans, par l’effet des contrastes qui s’imposent parfois à notre esprit, a fait revivre tous mes souvenirs du séminaire ; il a réveillé au fond de mon âme les échos endormis, hélas ! depuis longtemps, des prières et des cantiques de notre jeunesse. Tout-àcoup, je me suis trouvé, non sans émotion, tel que j’étais alors, à l’époque de ma première communion, par exemple, et plus tard, aux jours de fête de la communauté. Comme si tout cela était d’hier, je me rappelais quelle brise de pureté passait sur mon pauvre cœur, quand mêlé à vos rangs, mes amis, je me laissais aller aux réflexions, je ne dis pas aux rêveries, dans lesquelles se débattait, je le crois, entre la Vierge et moi, la question de ma
vocation. Alors je réussissais à m’abstraire de tout le bruit de culte public, je rentrais en moi-même et souvent je pleurais. Tout cela me revenait tout à l’heure pendant que tu lisais la prière du porcher, et je me disais que, littérairement, cette prière est un sacrilège et un blasphème.
LE CHANOINE
Cette énormité nous faisait chercher ailleurs l’explication de ce phénomène, dans l’inconscience de l’auteur, et M. le Missionnaire ajoutait que ce devait être une inconscience d’un genre à part.
LE PARISIEN
Je ne l’ai pas oublié et j’y serais arrivé plus tôt si je n’avais été arrêté par des souvenirs trop personnels sur lesquels je m’excuse d’avoir appelé votre attention.
LE CHANOINE
Mais non, mon cher, ne vous excusez pas, je vous prie. Nous avons été trop heureux de vous retrouver tel que vous étiez au séminaire et de constater que ces souvenirs vous impressionnent encore si vivement. C’est la voie ouverte pour le retour, et si Dieu exauçait mes prières...
LE PARISIEN
Merci, mon cher maître ! Mais l’incon-
science de Huysmans est telle que je ne sais si je pourrai bien vous la faire comprendre comme je la conçois.
Noos te dispensons volontiers de toute métaphysique. lime semble que tu pourrais procéder par comparaisons. Ainsi Huysmans appartient, si je ne me trompe, à l’école de Zola.
LE PARISIEN
Sans aucun doute, et puisque vous voulez des exemples, en voici : Vous savez ce qu’a fait Zola dans la déplorable affaire du condamné de l’île du Diable. C’était, au premier chef, antipatriotique. Zola a-t-il donc fait un crime de lèse-patrie? D’une certaine façon, oui. Mais si vous vous placez pour Zola au point de vue subjectif, il n’en est rien, parce que l’orgueil incommensurable de cet homme l’a aveuglé. Dans ses romans, de même. Vous y relevez des peintures atroces. Zola n’y a rien vu d abominable, parce qu’il ne faisait qu’obéir à son naturalisme littéraire. Huysmans ne se comporte pas d’autre façon. Il a une théorie : il s’y conforme et voilà tout. Il est tout comme l’anarchiste qui assassine un Président de République et dont Tournade a dit : son geste est beau. Que pouvez-vous reprocher à Huysmans, si sa phrase est bonne?
LE MISSIONNAIRE
J’inclinerais à croire qu’il faut quelque chose de plus pour arriver à cette inconscience. Il ne suffit pas que Huysmans soit le disciple de Zola, à moins que Zola ne soit, comme tant d’autres de tes collègues, le Disciple de M. Paul Bourget.
l’aumonier
Vous voulez parler de ce roman qui a fait du bruit dans le temps et dont on a tant loué M. Bourget?
LE MISSIONNAIRE
Et avec raison ; car il y a au moins quelque chose de bon dans ce roman-là.
LE CHANOINE
Et quoi donc?
LE MISSIONNAIRE
La préface.
LE PARISIEN
Tu es bien sévère : ne pourrais-tu ajouter le style !
LE MISSIONNAIRE
Assurément, car je n’entends pas mettre Bourget sur le même pied que Huysmans. Mais ce que je veux dire est la condamnation du roman, tel, du moins, qu’on l’entend on qu’on l’écrit de nos jours. Voilà un auteur qui a du talent, beaucoup de talent (je parle de M. Bourget). Par hasard, cet -écrivain a une idée, une très belle et très bonne idée. Si, avec cela, nous n’obtenons pas un chef-d’œuvre de littérature, c’est que nous avons bien de la malechance. Eh bien ! M. Bourget nous promet dans sa préface sa bienfaisante idée et, croyant nous l’avoir donnée déjà, il s’abstient de la mettre dans le corps du roman. Il y met même tout autre chose.
UNE VOIX
Naturellement.
LE MISSIONNAIRE
La voix qui part de votre extrême gauche, Monsieur le Chanoine, devient un peu narquoise. Il n’en est pas moins vrai que j’ai trouvé dans le Disciple tout autre chose que ce qu’avait promis M. Bourget. J’attendais un Disciple qui serait le type modèle de la jeunesse française, et voici un fort en thème de la philosophie du jour qui noie ses principes d’éducation morale et chrétienne dans les dissolvants du naturalisme au point de se persuader à lui-même qu’il n’y a plus ni bien ni mal moral, qu’il y a seulement des états d’âme, des impressions, des phénomènes plus ou moins curieux, des modifications successives du moi, mais aucune responsabilité. Et quand, après avoir été accusé d’avoir tué la jeune fille qu’il avait séduite, il comprend, non pas son crime, mais la réparation que cette famille peut lui demander au point de vue de l’honneur, le comte Bernard le traite comme il le mérite, en animal : — On ne demande pas de réparation à un homme tel que vous; on le tue comme un chien, et de deux coups de son revolver il l’étend mort en pleine rue.
l’aumonier
Ne vous semble-t-il donc pas que la leçon sorte assez vive de ce cadavre déshonoré ? Sans aucun doute, M. Bourget a voulu montrer que le naturalisme philosophique, ou la philosophie de la volonté
est radicalement impuissante à protéger le jeune homme et à le défendre contre les séductions du mal.
LE MISSIONNAIRE
Je crois comme vous que telle fut bien son intention. Aussi bien il le déclare dans sa préface -, mais le roman ne donne pas à mon avis ce que la préface annonce. Un jeune homme se pénètre de cette détestable philosophie qui fait le vide dans la raison; il il en poursuit l’application dans toutes les rencontres de la vie; il se persuade qu’il n’y a ni bien, ni mal, mais seulement des combinaisons variées de sensation, des jeux de molécules cérébrales et d’atomes vitaux.
Cela s’appelle faire de la « chimie d’âme » .
LE MISSIONNAIRE
Oui, et rien plus. Or, ce jeune homme tombe, et avant de mourir, il fait, lui aussi, sa confession, non à un prêtre, mais à son maître de philosophie et au public. Il y expose ses principes et ses soi-disant fautes qui, pour lui, n'en sont pas. Ses raisonnements pourraient être capiteux et ses péchés capitaux pour des imaginations de vingt ans, et si, pour les peintures morales, je veux dire immorales, les toiles n’ont ni la crudité ni les dimensions qu’on trouve chez Huysmans, ils ne laissent pas que d’être dangereuses. C’est pourquoi je disais que le roman contemporain est tout à fait incapable de moraliser puisque M. Bourget, avec plus de moyens peut-être
que personne, et avec une réelle bonne volonté, n’y a pas réussi.
LE CHANOINE
11 réussirait mieux, si je vous ai bien compris, à faire des inconscients.
l’aumonier
Tout cela est fort bien, et je n’ai rien à dire contre votre analyse du Disciple Je voudrais bien savoir comment vous tirez de là l’inconscience morale de M. Huysmans, puisqu’au contraire il a conçu du péché et de ses péchés une telle impression de répugnance et de dégoût qu’il ne peut s’empêcher de la traduire par des expressions que vous jugez ordurières et dont vous lui faites un si grand grief.
Mon cher Aumônier, je vois bien que Durtal regrette les péchés qu’il a commis; mais je ne vois nulle part que M. Huysmans, écrivain, ait jamais caractérisé avec cette énergie les polissonneries et les fornications de sa plume; je ne vois pas qu’il se soit jamais repenti de ces grossièretés inqualifiables qui tout à l’heure vous choquaient si fort. Si vous voulez que je vous fasse sur ce point quelques con. cessions, je reconnaîtrai qu’il n’est sans doute pas victime du naturalisme philosophique autant que du naturalisme littéraire.
une voix
Il n’écrit pas: il se « vide », c’est une inconscience qui « se débonde ».
LE CHANOINE
Voilà, Messieurs, le gnand inconvénient du sujet que nous traitons. L’atmosphère se charge de certains mots qui finissent toujours par se répandre.
LE MISSIONNAIRE
Spontanément ou inconsciemment. Au reste, ces mots ne sont que des échantillons du style qui ne peuvent plus guère vous étonner.
LE CHANOINE
On ne s’y fait jamais. Malgré tout, je voudrais aller jusqu’à la fin, et je me demande comment il aura rempli ses devoirs de converti, comment il aura reçu les sacrements.
Je crois vous avoir déjà dit que sa confession a été tout à fait sommaire. A quoi bon faire si détaillée au prêtre une confession qu’il a déjà faite si copieuse au public. Je louerais cependant la réserve d e cetteaccusation, si l’on y respectait les règles élémentaires concernant le nombre, l’espèce et les circonstances. A tout prendre, c’est encore là que Durtal se comporte le moins mal.
l’aumonier
11 n’a donc déjà plus cette insconscience dont vous l’accusiez il y a quelques instants?
LE MISSIONNAIRE
Cette inconscience ne l’abandonne jamais et, vous le savez bien, l’idée ne lui vient pas un instant de s’accuser de ses péchés de plume ; c'est bien quelque chose, mais, rassurez-vous, l’inconscience (si elle avait disparu), revient au sortir du confessionnal quand il s’agit de faire sa pénitence.
l’aumonier
C’est peu de chose au point de vue où nous nous sommes placés.
LE MISSIONNAIRE
Peut-être; et je n’y attache pas une plus grande importance que tout à l’heure pour le ton de ses prières à Dieu et à la Sainte Vierge et, de fait, il s’agit encore d’une prière. Son confesseur lui a donné pour pénitence une dizaine de chapelet. Qu’est-ce que cela, direz-vous peut-être?
l’aumonier
En effet, c’est une vétille, et je ne vois pas sans quelque étonnement que vous voulez vous arrêter à cette dizaine de chapelet. Quelle place cela peutil tenir dans un récit de conversion ?
LE MISSIONNAIRE
Six ou huit pages, mon cher confrère, et non des moins suggestives. Le pénitent sorti du confessionnal se demande s’il doit dire pour pénitence une dizaine de grains ou une dizaine de chapelets.
Autour de cette question s’élève en lui une discussion qui dure longtemps, jusqu’à ce que ses litiges tombent, comme il dit si bien, en léthargie. Il en profite pour nous faire part des réflexions les plus agréables sur le chapelet. Ce converti, qui sort du confessionnal et qui va communier demain, prend son chapelet à la main et il en joue comme de castagnettes-, il le démonte et il jongle habilement avec les grains ; il montre, enfin, tout ce que l’on peut mettre d’esprit dans une « question de patenôtres ». Rochefort aurait fait cet article-là un des jours où la folie du blasphème lui permet de rire encore un p^u, et il n’aurait pas été fâché de le faire valoir à l’encontre du sonnet à la Vierge que les catholiques ont eu le mauvais goût de lui remettre sous les yeux. Comme M. Huysmans ne brille pas ordinairement par l’esprit, voulez-vous que nous profitions de l’occasion pour jouir de celui qu’il a !
Qu’est-ce que le chapelet? Des gouttes de dévotion mises en globule -, il est donc naturel que mon confesseur m ingurgite le rosaire à haute dose. Mais c’est long à ânonner , dix chapelets. Comment faire pour dévider ses dix bobines ? Donc il n’a pas prescrit dlègrapper plus de dix grains ; je dois égoutter une dizaine d '‘Ave et pas un de plus. Alors il se rue sur le rosaire -, mais il s'égarait dans les granules des Ave ; il tournait sans comprendre le treuil de ses exorations ; il avait encore trois chapelets à épuiser ; il s’élança encore sur son rouet ; mais il s'assotit complètement-, à bout de forces, il se reprocha d’avoir geint ces prières. — Je suis crevé! s’écria-t-
il, et il se dit qu’il pourrait compenser par une dizaine, réfléchie, prononcée avec soin, toutes les boules du rosaire qu’il avait marmonnées , en passant peut-être les bols des Pater. — Il essaya enfin de remettre la manivelle en marche, mais dès qu’il eût extrait le Pater , il divagua ; il s’entêta quand même à vouloir moudre les Ave , mais alors son esprit se dispersa, en se demandant quel est le but de ce moulinet dyAve. — Vous voyez bien qu’on n’a pas plus d’esprit que cela.
LE PARISIEN
Pauvre Huysmans I Ce qu’il a peiné pour trouver cela ! Et ce qu’il est payé pour la semaine de forçat qu’il a passée Sur ces quelques pages ! Je ne dis pas cela, Messieurs, pour atténuer en rien vos critiques. Mais je ne puis m’empêcher de faire un retour mélancolique sur notre condition d'écrivains. Nous travaillons comme des mercenaires ; les éditeurs nous grugent, et le public même qui nous accorde quelque attention, nous lit à la hâte, nous juge sévèrement, et il passe avec dédain. Je vous dis que Huysmans a sué du sang’ de son esprit pour ce passage devant lequel vous haussez les épaules.
LE CHANOINE
Hé ! que voulez-vous que fasse la critique littéraire? Ces pauvretés ne méritent pas autre chose, et si nous étions tentés peut-être d’honorer l’auteur d’un coup de sifflet, la pensée des choses saintes qui servent à la fois de cible et de cadre h ces exercices dignes de Voltaire hospitalisé nous
rappellerait au sentiment de notre rôle et à une plus juste appréciation de cette pantalonnade. A présent, j’appréhende l’examen que nous allons faire de la communion de ce trop singulier pé nitent. Pourvu que ce ne soit pas trop long. Epargneznous, mon ami, car enfin il s’agit de l’Eucharistie.
LE MISSIONNAIRE
Je vais tâcher de vous satisfaire, Monsieur le Chanoine, et, chose étrange, M. Huysmans va se joindre à moi pour répondre à vos désirs. Pour la communion, son héros sera encore plus inconscient que jamais : je me hâte de vous dire que c’est la bonne inconscience, celle qui met à l’abri de tout dang-er. Il a bien avant la communion quelques ridicules préoccupations. Ainsi la veille du jour où il doit communier, arrive à la Trappe un prêtre qui va sans doute dire la messe à laquelle Durtal devra s’approcher de la sainte table. Or, ce prêtre est « jaune et hilare » et il paraît que ce sont les... couleurs qui répugnent le plus à Durtal. De là viennent les réflexions les plus bizarres, les préoccupations les plus capables de distraire un homme tel que lui. Mais ni cela, ni l’approche de cette première communion ne l’empêchent de concasser dans sa prière des antithèses comme cellesci : « Seigneur... que votre miséricorde refrène votre équité ; soyez injuste, pardonnez-moi; accueillez le mendiant de communion, le pauvre dame. » A la communion, « Durtal était dans un état de torpeur absolu ; le sacrement lui avait, en quelque sorte, anesthésié l’esprit ; il gisait, à
genoux, sur son banc, inapte à se rallier et à se ressaisir. »
LE CHANOINE
Ah ! il faut remercier Dieu de la mystérieuse léthargie dans laquelle il lui a plu de plonger tous les litiges de cette âme. Sans doute, M. Huysmans, qui jusque-là n’a rien respecté, aura-t-il enfin tremblé devant le Très-Saint Sacrement ; il aura compris que sa langue naturaliste n’aurait aucune prise sur les espèces sacramentelles.
LE MISSIONNAIRE
Peut-être. Cependant la nature, je veux dire le naturalisme, ne peut perdre tous ses droits. Quand il revint à lui, il se souvint qu’il avait eu « une véritable syncope d’âme », il s’attarda sur un souvenir gênant, le côté humain — « la déglutition d’un Dieu et son embarras avec l’hostie qu'il avait dû chercher et rouler, ainsi qu’une crêpe , pour l’avaler. J’aurais mauvaise grâce à ne pas féliciter M. Huysmans de la délicatesse, relative sans doute, de son langage sur l’eucharistie et la communion.
LE CHANOINE
Il est vrai qu’après tout ce que nous avons entendu, ce langage nous paraît presque acceptable, et cependant... mais je ne veux pas insister, puisque, enfin, je pense que notre conviction est faite. Qu’en pensez-vous, mon cher Aumônier?
l’aumonier
Je pense que je sors, moi aussi, d’un singulier cauchemar. J’en ai la tête singulièrement fatiguée. Je sens comme une double pointe de migraine aux tempes et je ne saurais vous analyser mes impressions. Par un reste d’attachement à une idée que je me croyais personnelle, autant que par un certain esprit de discussion, de contradiction, j’ai continué de faire l’avocat d’office et je le faisais depuis longtemps sans conviction, sans autre désir que de m’éclairer par l’objection même et de forcer M. le Missionnaire à entrer plus avant dans son sujet, à nous en révéler le mystère. Ma conviction est faite, Dieu merci, et. . .
LE MISSIONNAIRE
... les religieuses du Carmel ne seront pas condamnées à entendre la lecture de En route , à balbutier les prières du converti, à semer les Ave de leur rosaire des jolis traits dont Huysmans l’a criblé. Nous avons toujours gagné cela. Elles ne l’entendront pas leur expliquer, dans un passage à sens affreusement louche, l’union des âmes avec le Christ, d’une part, et, de l’autre, avec la Vierge ; elles ne verront pas Florence reparaître là avec tous ses droits de fille de mauvaise vie ; elles ne verront pas ce qui pousse dans l’imagination de Durtal aux pieds de la statue de saint Joseph, ni les paysages de chairs , ni les endroits convoités , ni la flore immonde , ni les ruts avariés ... C’est ce qu’il leur avait préparé pour leur action de grâces, pour
le moment où elles seraient sorties comme lui de la syncope de l’âme .
LE CHANOINE
De g-râce, épargnez-nous, mon cher ami. Enfin, je pense que nous touchons au terme. Que Dieu bénisse et éclaire M. Huysmans. Pour moi, je ne veux plus m’occuper de ses tristes livres. C’est bien fini.
LE MISSIONNAIRE
Ah ! mais non.
Comment ! vous n’en avez pas encore fini, et vous ne voulez pas que nous allions nous reposer enfin. Song-ez que nous avons commencé cet entretien à huit heures. Je n’ose pas dire, Messieurs, quelle heure il est. Pour des ecclésiastiques...
LE MISSIONNAIRE
Eh bien, cela veut dire que nous ne pouvons terminer ce soir cette étude, mais il faut que nous revenions une autre fois.
LE CHANOINE
Et ce sera un troisième entretien semblable aux deux premiers? Je me demande ce que nous pourrons bien avoir à dire encore sur un sujet que je croyais épuisé.
LE MISSIONNAIRE
Il est bien loin de Têtre. Rappelez-vous que dans un premier entretien, vous avez posé la question,
l’intrigante question de la conversion de M. Huysraans. Nous venons de voir comment il se convertit et quel récit ii nous a laissé de son retour à Dieu. Il nous reste à voir, Messieurs, ce qu’il apporte dans l'Eglise et comment il s’y comporte C’est une sorte de chapitre que j’intitulerais : Un disciple de Zola dans l’Eglise.
l’aumonier
Et cela promet d’être intéressant?
LE MISSIONNAIRE
Très intéressant, puisque Huysmans après en avoir agi, comme vous savez, avec Dieu, la Vierge et les sacrements, va s’en prendre à l’Eglise au Clergé, aux Catholiques. Il apporte avec lui des procédés, un langage que vous connaissez déjà, et il se dispose à vous passer au naturalisme. — Vestra res agitur. — Pour moi, Monsieur le Chanoine, je m’en tiens à votre parole, et je suis fidèle à la mienne. J’irai jusqu’au bout de ma mission. Je garde mes positions, j’entends poursuivre mes avantages.
une voix
J'y suis, j’y reste.
LE CHANOINE
Vous avez raison. Donc, Messieurs, à la semaine prochaine, à pareil jour et à la même heure qu’aujourd’hui.
TROISIÈME ENTRETIEN
TROISIÈME ENTRETIEN