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La conversion de M. Huysmans

Jadis l'Église imposait à ceux de ses enfants qui. avaient donné quelque scandale public, des pénitences longues, pénibles et humiliantes.

En ces temps de progrès, un écrivain fait « la noce», comme il le dit lui-même avec élégance, pendant vingt ans ; non content de pratiquer la débauche sous ses formes les plus répugnantes, il répand en des livres orduriers le plus mauvais de son âme. Tout à coup, il lui prend fantaisie d'aller passer huit jours dans un monastère de la Trappe. Après quoi, fort de son titre de converti, il revient à Paris, faire la leçon à tout le monde. Aux îiturgistes, il raconte les beautés du plain-chant ; aux aumôniers de Carmélites il explique la Montée du Carmel; aux prêtres il révèle les règles les plus élémentaires de la plus vulgaire honnêteté, car ils les ignorent, selon lui, ou ne les pratiquent pas.

Oh non ! je ne tuerais pas le veau gras en l'honneur de M. Huysmans. Un petit détail nous permettra de comprendre ce que vaut cette conversion. M. Huysmans se frappe la poitrine, à la face du monde littéraire il dit un peccavi énergique, très énergique, dans la langue de M. Zola ; il pleure au point d"en être suffoqué et de tomber en syncope. La première réflexion que fait naître en nous l'attitude de ce pénitent expan-

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sif est celle-ci : il va donc retirer de la circulation les mauvais livres qu'il a édités autrefois. Or, sur la couverture de En route, je vois flamboyer les titres de ses autres ouvrages. Du récit même de sa conversion, M. Huysmans fait une réclame en faveur de ses écrits immoraux ou de ses turlupinades littéraires. Sans doute, on nous a appris de La Fontaine qu'il voulait faire une édition de ses Contes au profit des pauvres ; mais il ne semble pas que M. Huysmans ait de telles distractions.

Autre trait caractéristique : M. Huysmans aime l'Église passionnément ; il nous annonce qu'il va désormais consacrer son talent à la servir. Vous pensez donc qu'il ira trouver ses représentants autorisés pour leur dire : « Je suis disposé à faire le bien, après avoir longtemps donné l'exemple du mal ; soyez cléments à mes fautes passées, et acceptez le concours que je vous ofTre ? » — Pas le mains du monde. En rentrant dans les rangs, le déserteur de vingt ans veut commander aux vieux généraux, et il commence par insulter les prêtres. « Gargotiers d'àmes, médiocres, Ijornés, trafiquants de choses saintes, » c'est ainsi qu'il nous appelle.

Quoi d'étonnant ? Les Ordres religieux « enlèvent chaque année la fleur du panier des âmes «. Ainsi écrémé, le reste du clergé n'est plus que « le lait allongé, que la lavasse des séminaires », Les évêques ne sont « qu'un résidu de ce résidu : ils n'ont plus ni talent, ni tenue ». Et j'en passe par respect pour le lecteur.

Ainsi parle M. Huysmans qui se prend pour lapôtre moderne chargé spécialement par Dieu de ramener les âmes au christianisme. Mais si cet étrange prédicateur ne s'était pas converti, que pourrait-il dire de plus contre nous? En vérité, que Dieu nous garde de tels amis !

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Si du moins il nous offrait d'autres garanties ; si, par exemple , il se recommandait par sa sagesse clairvoyante, par le calme et la hauteur de sa pensée, nous pourrions passer sur bien des misères ; mais lui-même a pris soin de nous raconter son histoire.

M . Huysmans n'a pas seulement vécu dans la corruption ; il a encore faussé son esprit à plaisir, ou bien, ce qui revient au même, il a laissé se développer en lui, pendant des années, une sorte de folie native. Jugez plutôt :

o Des Esseintes — lisez peut-être M . Huysmans — éreinté par des excès de toutes sortes et atteint d'une maladie nerveuse, se retire dans une solitude aux environs de Paris pour y goûter les douceurs d'une vie entièrement artificielle. — 11 s'arrange un cabinet de travail orange avec des baguettes et des plinthes indigo ; une petite salle à manger pareille à une cabine de navire et, derrière la vitre du hublot, un petit aquarium où nagent des poissons mécaniques ; et une chambre à coucher où il imite avec des étoffes précieuses la nudité d'une cellule de chartreux. — Après quoi il regarde ses tableaux et ses estampes : deux Salomés de Gustave Moreau, des planches deLuyken, représentant des supplices de martyrs, des dessins d'Odilon Redon, a Une araignée logeant au milieu de son corps une face humaine, un énorme dé à jouer où cligne une paupière triste. » — 11 se donne un concert de parfums (comme tout à l'heure un concert de saveurs ) Puis, comme il pleut, l'envie lui prend d'aller à Londres. 11 part, achète un guide au Galignanïs Messenger, entre dans une bodéga pleine d'Anglais, y boit du porto, dîne, en attendant le train, de mets anglais dans une taverne anglaise au milieu de têtes d'Anglais et, estimant qu'il a vu l'Angleterre, revient chez lui. — On

voit biea que des Esseintes est un fou, ou tout bonnement un imbécile très compliqué (1) . >>

Acceptons Thypothèse la plus favorable à M. Huysmans,admettonsqu'il ait écrit l'histoire de des Esseintes dans le seul but de piquer la curiosité publique. On ne s'amuse pas impunément à déraisonner pendant des mois. De cette acrobatie littéraire, il reste comme une entorse de l'esprit.

[1 a cultivé du reste, durant toute sa vie, toutes les sciences qui peuvent le plus rapidement conduire un homme dans une maison de santé. L'auteur de A l'ebours s'occupe de magie, et il a pour ami intime un médecin qui s'était fait de la démonomanie une spécialité. Il se vante d'avoir assisté au plus abominable des sacrilèges, à une messe noire. Tout cela n'indique pas sans doute un cerveau des plus sains.

Ne craignons donc pas d'affirmer dès maintenant que la conversion de M. Huysmans ne peut constituer qu'un cas très curieux de psychologie décadente. En aucune manière, nous ne devons la considérer comme un événement moral et religieux d'une grande portée. Étudions-le avec sympathie sans doute, mais aussi avec défiance.

Durtal. le héros du livre, qui n'est autre que M. Huysmans lui-même, explique son retour à Dieu de trois manières : par l'atavisme, car il appartient à une famille très religieuse, par le dégoût de l'existence, par la passion de l'art. Longtemps il lutte contre une voix mystérieuse qui l'appelle à la vie chrétienne ; il ne peut se résigner à une conversion sincère, retenu qu'il est par des passions qui lui disent comme autrefois à saint Augustin : Pourras-tu te passer de ceci et de cela ? — Il

(1) Les Contemporains, 1" série, par M.. Jules Le.m.\itre.

se contente donc de visiter les églises, d'écouter du plain-chant et de causer mysticisme avec son directeur, M. l'abbé Gévresin. Le récit de ces tergiversations remplit la première partie du volume. Dans la seconde, il nous transporte à la Trappe, où nous prenons part avec lui à tous les exercices de sa retraite ; nous écoutons ses aveux, nous assistons aux phases quelquefois dramatiques, souvent burlesques, de ses tentations.

Tel est le sujet de En roule. Comme le livre n'offre aucune trace de composition, nous sommes parfaitement à Taise pour en discuter les différentes parties dans l'ordre qui paraîtra le plus favorable.

Désireux de montrer à nu son âme, M. Huysmans ne veut faire grâce à ses lecteurs d'aucun détail de sa confession, et vous pouvez facilement imaginer que cette confession est scabreuse. Je sais bien que l'Église est obligée de s'occuper de ces choses; mais elle parle latin, et le secret le plus absolu enveloppe toutes ces misères du tribunal de la pénitence. En route s'est tiré à 10.000 exemplaires au moins. Que faut-il penser de celte obstination à prendre le grand public pour confident de ces ignominies ? Est-ce de l'humilité ? Est-ce du ctiarlatanisme plus ou moins conscient ? Avant de nous répondre, rappelons-nous les Confessions de saint .\ugustin.

« Alors, au milieu de ce combat violent que je me livrais dans mon logis intérieur , poursuivant avec acharnement mon âme jusque dans le plus secret réduit de mon cœur, le visage non moins bouleversé que l'esprit, je me tourne soudain vers Alype, et je m'écrie : « Où en sommes-nous donc? Qu'est-ce que cela ? Que viens-tu d'entendre ? Les ignorants se lèvent : ils forcent le ciel ; et nous, avec notre science sans

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cœur, nous nous vautrons ici dans la chair et dans le sang ! Parce qu'ils nous ont précédés, rougirons-nous de les suivre ? Ne rougirons-nous pas plutôt de ne pas même les suivre? » Je lui dis je ne sais quelles paroles de ce genre, et mon imagination m'emporta brusquement loin de lui. lise taisait, surpris, et me regardait. C'est qu'en effet je ne parlais pas comme à l'ordinaire ; et mon front, mes joues, mes yeux, mon teint, l'accent de ma voix, exprimaient mon âme au delà de mes paroles. »

Quelle sincérité d'accent ! Quelle humilité ! Quelle noble pudeur 1 Je ne puis pas citer ici les aveux de M. Huysmans, parce qu'ils sont trop peu chastes ; mais que ceux qui les ont lus les rapprochent du passage célèbre de saint Augustin, Une discordance frappante» et, si j'ose parler ainsi, stridente, se produit entre ces deux sons d'âme

Est-ce à dire que M. Huysmans ait manqué de sincérité dans sa conversion? Non. Comme un malade qui souffre de ses digestions laborieuses, il s'est proposé d'abord d'analyser la nature de ses troubles psychologiques, et, avec autant de facilité que de promptitude, il a constaté la coexistence d'habitudes immorales invétérées avec des aspirations artistiques et religieuses. 11 est donc naturel, dès lors, qu'il se rende dans une sorte de Vichy religieux pour procéder méthodiquement aune cure spirituelle. La pieuse excursion lui a offert toutes sortes de surprises agréables. Au lieu des héros habituels des banales tables d'hôte, il a trouvé à la Trappe de pieux laïques comme M. Bruno, des amis éclairés comme le prieur et l'abbé, mais surtout le frère Siméon, ce bon frère Siméon qui donne à manger à tous les porcs et à tous les gorets de la Trappe. M. Huysmans est ravi de pouvoir opposer

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ce frère porcher à tous les beaux esprits du boulevard. Il exulte à la seule pensée qu'il pourra dire à ses chers contrères les gendelettres : « Vous ne connaissez, vous, que les pires odeurs de Paris ; j'ai respiré, moi, les plus purs parfums de la Trappe. Tandis que je mangeais des pois-chiches qui avaient un arrière-goût de suif et de graillon, mon âme savourait les plus douces joies de l'extase. Plus fort encore, j'ai ressenti toutes les tortures des âmes scrupuleuses Je crois que je puis, sans fausse modestie, me ranger désormais parmi les grands contemplatifs, car j'ai constaté en moi des ressemblances avec saint Jean de la Croix et sainte Catherine Emmerich. » Il est vrai que les chers confrères pourraient lui répondre : M Richepin en a fait autant, il y a de cela une dizaine d'années.

Mais M. Huysmans n'aurait pas de pein3 à leur fermer aussitôt la bouche Pour faire une vraie retraite, il faut connaître déjà les écrivains mystiques, et vérifier sur soi-même leurs théories.

L'auteur de En route fait montre, en effet, d'une grande érudition mystique, et il se pique de renouveler les plus hautes expériences delà vie spirituelle. Cette double prétention ne paraîtqu'incomplètementjustifiée.

Sans doute, M. Huysmans analyse les principaux ouvrages de tous les grands maîtres, saint Jean delà Croix, sainte Thérèse, Suso, Tauler, Catherine Emmerich. M. Olier, sainte Catherine de Gênes, Ruysbroek, sainte Madeleine de Pazzi, le Père Faber et bien d'autres, mais ces sortes d'études prouvent beaucoup moins qu'il ne pense. Il dit, par exemple, de saint Jean de la Croix :

« Ce qu'il appelle la Nuit obscure est incompréhensible ; les souffrances de celte ténèbre dépassent le possible, s'écrie-t-il à chaque page. Ici, je perds pied.

Je m'imagine bien, pour les avoir ressenties, des douleurs morales atroces, des décès de parents ou d'amis, des amours déçues, des espoirs effondrés, des misères spirituelles de toute sorte; mais ce martyre là, qu'il déclare supérieur aux autres, m"échappe, car il est hors de nos intérêts humains, hors de nos alTections;il se meut dans une sphère inaccessible, dans un monde inconnu et si loin de nous! J'ai décidément peur qu'il n'y ait abus de métaphores et gongorisme d'homme du Midi, chez ce terrible saint! »

M. Huysmans revient à plusieurs reprises sur les œuvres de saint Jean de la Croix, une fois entre autres pour comparer \a.Nuit obscure hla. cloche d une machine pneumatique; mais il ne dit rien de plus significatif. Quand il veut préciser davantage, il nous inspire des inquiétudes par son laconisme :

« L'on ne doit pas, dit l'auteur de la Nuit obscure^ aspirer à ces communications surnaturelles et s'y arrêter, et cela pour deux motifs : d'abord, parce qu'il y a humilité, abnégation parfaite à se refuser d'y croire ; ensuite, parce qu'en agissant de la sorte, on se délivre du travail nécessaire pour s'assurer si ces visions vocales sont vraies ou fausses ; on se dispense ainsi d un examen qui n"a d'autre profit pour 1 ame que perte de temps et inquiétudes. ■»

Ceci, dans la pensée de M. Huysmans, résume sans doute les chap. xxi et xxii du livre second de la Montée du Carmel. Pour quiconque a lu l'œuvre elle-même de saint Jean de la Croix, à plus forte raison pour les autres, cette explication et cette réfutation sont si insuffisantes qu elles ne signifient à peu près rien. — D'ailleurs M. Huysmans, qui cite volontiers la Nuit obscure sans l'approfondir jamais, semble ignorer le Cantique spirituel ei\di Vive flamme d'amour. Chose plus

étonnante encore, il ne fait jamais allusion, lui, poète, musicien et critique d'art, aux admirables cantiques du saint (1).

Je me garderais bien d'affirmer que M. Huysmans ne connaît pas son saint Jean de la Croix ; mais l'analyse très superficielle qu'il nous donne de ses œuvres ne prouve pas une sérieuse connaissance du sujet. On peuten dire autant des études sur sainte Thérèse. Le ton même que prend Fauteur et surtout ses petites habiletés ne nous inspirent que de la défiance. Ainsi, il a mis comme épigraphe sous le titre principal de son livre la gracieuse invite de saint Bonaventure : Convolate ad urbes refugii, ad loca videlicet religwsa, iibi possitis de prseteritis agere pœnitentiani . ..

Si du haut du ciel le saint moine s'intéresse aux affaires littéraires, je doute fort qu'il soit enchanté de voir son pieux pavillon franciscain couvrir une telle marchandise.

Mais où l'auteur de En roule me parait s'abuser le plus étrangement, c'est lorsqu'il croit trouver dans l'histoire de ses huit jours de retraite tous les éléments dont se compose la haute vie contemplative. Il avait lu ou entendu dire que les âmes saintes ont fréquemment des scrupules: il devait donc avoir les siens, et c'est ce qui est arrivé. Seulement, le récit de ces scrupules relève de la littérature bouffonne, à moins que ce ne soit de lalittérature plate.

(1) Celui-ci par exemple:

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