CANTIQIE SUR UNE EXTASE ARRIVÉE DANS UNE HAUTE CONTEMPLATION
Jo suis enlr6 sans savoir où j'entrais ; Lui semble cli{;iio d'un iirofond mi'pris.
J'y suis l'csU' san< savoir où j'rlais, El sa science et^l il'avilivnl plus ])arfaite
Ti-ansporliî plus haut que loulo science. Qu'il reste ne sacliaiil plus rien,
. . Transporté ])lus liaul i|u(' toute science.
Celui qui gravit ces sommets
Sent dél'aillir sa propre vie. C'est un sublime attouchement
'i'out ce (ju'il savait jusqu'alors De la sainte cl tli\ine essence.
Premier scrupule: Durtal-Huysmans craint de recevoir la sainte communion d'un prêtre de passage qui a la manie de faire des plaisanteries — pas du tout spirituelles, c'est vrai — mais inofîensives.
« Il plaisanta M. Bruno, qu'il semblait connaître de longue date, sur le péché de gourmandise qui devait se commettre si fréquemment dans les Trappes; puis il huma, en simulant des gloussements d'allégresse, l'inodore bouquet du pauvre vin qu'il se versa ; enfin lorsqu'il divisa avec une cuiller l'omelette qui composait le plat de résistance du dîner, il feignit de découper un poulet, s'extasiant sur la belle apparence delà chair, disant à Durtal : Je vous affirme, Monsieur, que c'est un poulet de grain; oserai-je vous offrir une aile ? »
Voilà le grand crime de ce prêtre, et voilà pourquoi Durtal refuse de communier de ses mains. Mais luimême, dans le même temps, il fait à la sainte Vierge des prières si réalistes que je ne puis pas les citer ici. Deuxième scrupule : après avoir confessé ses vingt ans de débauches, Durtal reçoit l'ordre de dire comme pénitence sacramentelle une dizaine de chapelet. Une fois seul, il est assailli de doutes. Est-ce une dizaine de grains qu'il doit réciter ou une dizaine de chapelets? Et là-dessus il engage avec lui-même une discussion interminable. Tous ceux qui ont passé par les séminaires ou les noviciats savent que les scrupuleux se fatiguent, pour des causes très futiles, en des luttes presque toujours ridicules. Mais peut-être Durtal abuse-t-il un peu de lapermission. Pour un homme qui se pique de connaître les communautés religieuses, ce trait d'ignorance est un peu fort. Aurait-il quelque vraisemblance d'ailleurs, que ce ne serait pas une raison de nous le raconter en sept longues pages. C'est avec des occupations de ce genre que Durtal remplit ses
huit jours de Trappe; elles peuvent fournir la matière d un volume intéressant; mais il n'y a pas lieu de les prendre pour des expériences de haute mystique.
Durtal ne connaît pas mieux les ordres religieux euxmêmes que les théories de Tascétisme. Parce qu'il a pris part à une procession chez les Franciscaines, parce qu'il a vu deux prises d'habit, l'une chez les Bénédictines, l'autre chez les Carmélites, il croit pouvoir parler des ordres cloîtrés et contemplatifs. Pauvre Durtal ! il ne paraît pas se douter que, sauf l'évéque du diocèse et cinq ou six de ses prêtres, personne ne peut se faire une idée exacte de l'âme d'une Carmélite. Il les loue cependant avec une sincérité d'enthousiasme digne d'éloges :
a C'est admirable! s'écria-l-il, soulevé dans la rue par le souvenir de cette scène — et il se disait la vie de ces femmes! coucher sur une paillasse piquée de crins, sans oreiller ni draps; jeûner sept mois de l'année sur douze, sauf les dimanches et les jours de fête ; toujours manger debout, des légumes et des aliments maigres; rester sans feu, l'hiver; psalmodier pendant des heures, sur des dalles glacées; se châtier le corps, être assez humble pour, si l'on a été douillettement élevée, accepter avec joie délaver la vaisselle, de vaquer aax besognes les plus viles ; prier dès le matin, toute la journée jusqu'à minuit, jusqu'à ce que l'on tombe en défaillance, prier ainsi jusqu'à la mort ! Faut-il qu'elles aient pitié de nous et qu'elles tiennent à expier l'imbécillité de ce monde qui les traite d'hystériques et de folles, car il est inapte à comprendre les joies suppliciées de telles âmes! »
Tout cela est à peu près exact; mais vous seriez bien étonné, Monsieur Durtal, si on vous disait que vous avez
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omis la plus rude épreuve des Carmélites :1a vie en commun, maxinia pœnileritia vita comnninis. Pardonnez-moi d'oser parler latin comme l'abbé Gévresin votre ami.
Avant d'écrire sur les filles de sainte Thérèse, que ne lisiez-vous Bossuet, ce Bossuet dont vous avez grand tort de parler avec une sévérité dédaigneuse, car — on l'a dit dans notre langue moderne - il est très fort. Il ne se laisse pas épouvanter, lui, par les pointes de fer qui font aux. grilles des cloîtres une si étrange parure ; il ne s'occupe que de ce qu'il y a de plus intime et de plas profond dans l'àme.
« De cette union de l'âme avec Dieu on voit naître bientôt en elle toutes les vertus. Là est la véritable prudence; car on apprend à tendre à sa fin, c'est-àdire à Dieu, par la seule voie qui y mène, c'est-à-dire, par l'amour. Là est la force et le courage ; car il n'y a rien qu'on ne souffre pour l'amour de Dieu. Là se trouve la tempérance parfaite ; car on ne peut plus goûter les plaisirs des sens, qui dérobent à. Dieu les cœurs et l'attention des esprits... Il faudrait vous découvrir la dernière perfection de l'amour de Dieu ; il faudrait vous montrer cette âme détachée encore des chastes douceurs qui l'ont attirée à Dieu, et possédée seulement de ce qu'elle découvre en Dieu même, c'est-à-dire de ses perfections infinies. Là se verrait l'union de l'âme avec un Jésus délaissé ; là s'entendrait la dernière consommation de l'amour divin dans un endroit de l'âme si profond et si retiré que les sens n'en soupçonnent rien, tant il est éloigné de leur région ; mais pour expliquer cette matière, il faudrait tenir un langage que le monde n'entendrait pas. »
Je regrette de ne pouvoir pas en citer davantage ; je le regrette pour les lecteurs mais non pour Durtal, c'est-à-dire pour M. Iluysmans. Pour peu que nous
soyons tentés d'admirer sans réserve son éloge du Carinel, relisons le sermon pour la profession de M"* de la Vallière. Le sentiment des vraies proportions esthétiques nous reviendra aussitôt.
En même temps, nous comprendrons mieux les exagérations de M. Huysmans. Si on l'en croyait, le Carmel serait peuplé de voyantes.
« Il se rappelait cet étonnant couvent d'Unterlinden, près de Colmar, où, au xm^ siècle, ce n'était pas une, deux nonnes, c'était le monastère tout entier qui surgissait éperdu devant le Christ dans des cris de joie ; des religieuses s'élevaient au-dessus de terre ; d'autres entendaient des chants séraphiques ou sécrétaient de leurs corps épuisés des baumes ; d'autres encore devenaient diaphanes ou se nimbaient d'étoiles ; tous les phénomènes de la vie contemplative étaient visibles dans la haute école de Mystique que fut ce cloître. » Je n'ai pas à apprécier ici cet étonnant couvent d'Unlerlinden. Il est certain toutefois que des faits de ce genre se reproduisaient aussi chez les Carmélites espagnoles... mais dans ceux de leurs couvents où sainte Thérèse n'avait pas encore passé. Dès qu'elle arrivait, elle soumettait les voyantes à un régime fortifiant, elle leur faisait prendre du bouillon, et aussitôt, comme par enchantement, les extases devenaient rares — "je ne dis pas qu'elles cessaient absolument.
Très idéaliste et très austère lorsqu'il parle des Carmélites, l'ancien élève de M. Zola s'exprime généralement avec correction sur le seul prêtre selon son cœur qu'il ait trouvé dans sa vie. M. l'abbé Gévresin a de la distinction, de l'érudition, de la finesse, une solide piété. Mais il est fort heureux qu'il ait étudié l'hagiographie. Supposons un prêtre canoniste ou exégète ou moraliste ; bref, un prêtre n'ayant aucune opinion
précise sur sainte Lidwine, comme Durlal le prendrait de haut avec lui !
Je me permettrai cependant de ne pas approuver toujours les propos que M. Huysmans prête à M. l'abbé Gévresin. Il méprise le patriotisme et il paraît que, dans certains milieux littéraires, ce dédain est ort apprécié. N'en déplaise aux esthètes chevelus, M. l'abbé Gévresin se trompe. Ce n'est rien dire que de condamaer « les balivernes du chauvinisme », le chauvinisme étant au patriotisme ce que l'orgueil est à la dignité. Si M. Huysmans daignait lire quelquefois les écrits de Mgr Perraud, lequel, bien qu'évoque, est pour le moins aussi distingué que l'abbé Gévresin, il verrait comment les chrétiens doivent comprendre et pratiquer le grand principe formulé par saint Paul: « Je suis citoyen romain. » — Que les prêtres évitent les. exagérations du chauvinisme, rien n'est plus naturel ; mais ils doivent se montrer toujours patriotes. On voit bien que M. Huysmans a du sang hollandais dans les veines.
lime semble aussique M. l'abbé Gévresin manque parfois de discrétion. H n'a pas à traiter ses confrères d'incapables devant ce prétendu mystique ; et je ne vois pas bien pourquoi je n'aurais pas le droit de le faire remarquer ici. De plus, est-il bien délicat de répondre aux questions déplacées de Durtal sur certaines épreuves des religieuses? Ces choses-là ne le regardent pas du tout, ce Durtal, ami de je ne sais quelle Florence.
De prime abord, les religieux semblent avoir à se louer de M, Huysmans-Durtal presque autant que M. l'abbé Gévresin. Cependant il est bon d'observer que si l'auteur de Fn routeles loue en bloc, il se montre sévère pour chacun d'eux en particulier.
4o4 L\ RELIGION DES CONTEMPORAINS
Voici, par exemple, un religieux dont la gloire est des plus solidement assises qu'on connaisse. Eh bien! M. Huysmans l'appelle un ténor, un produit du Conservatoire catholique, un Coquelin d'Église ! Mais les autres, alors??... Ceux d'entre nous qui ont quelque confiance en M Huysmans feraient peut-être bien de se rappeler les procédés de M. Zola son maître. Il y a deux ans, beaucoup de religieux crurent devoir témoigner un grand empressement à Fauteur de la Faute de Vahhé Mouret, transformé en pèlerin de la Grotte. On se rappelle .comment M. Zola leur a répondu. Les Trappistes de Notre Dame de FAtre savent ce qu'ils ont à faire avec M. Huysmans; mais il ne semble pas que le nouveau converti ait brillé par la délicatesse dans ses rapports avec le Prieur du monastère. Est ce qu'il est convenable qu'un pénitent publie à son de trompe les conseils que lui a donnés son confesseur? Le procédé serait encore plus blâmable si M. Huysmans avait modifié sensiblement les paroles du Prieur. H y a toutefois à cela un avantage. En étalant aux yeux du monde entier les laideurs de son âme, M. Huysmans nous permet de discuter théoriquement son cas de conscience, sans que nous ayons à intervenir en rien dans les ailaires du Prieur. Voici donc un problème de théologie morale comme on en pose dans les examens des grands séminaires Lucius — ne disons pas Durtal — Lucius a écrit des livres profondément immoraux qui ont fait du mal à un grand nombre d'âmes. H a procédé à une confession générale dans laquelle il a, par ignorance sans doute, omis de parler de ses livres. Vous lui donnez l'absolution; vous l'exhortez à s'approcher fréquemment delà sainte Table. — Au bout de quelque temps, vous apprenez d'une manière certaine que Lucius continue à vendre ses mauvais livres. — H
LA CONVERSION DE M. UUYSMANS 4oo
revient se confesser. Quxd de Lucio ? On remarquera que, pour simplifier le problème, j'ai omis des circonstances aggravantes ; et cependant qui ne voit ce qu'il faut penser de Lucius ?
Les beautés de Bn route ne font pas assez compensation à tout ce qu'il y a de défectueux ou de franchement mauvais dans ce triste récit de conversion L'auteur a beau professer pour l'art chrétien un enthousiasme qui est toujours comme à son paroxysme ; nous savons bien qu'après tout, il n'a pas découvert Memling. Il a beau parler du plain-chant sur un ton que n'ont jamais osé prendre dom Guéranger ni dom Pothier : nous douions fort que son écrit exerce sur les destinées des maîtrises françaises une influence considérable. Dieu merci, tout ce qu'il dit de la liturgie catholique, on ne l'ignorait pas : il n'est point de congrès, depuis quinze ou vingt ans, où 1 on ne déplore les excès de la musique mondaine dans l'église.
A peine Durlal a-t-il fait deux ou trois remarques originales A propos du De profundis, il cherche au roi David une querelle renaniste : David étiit pétri d'égoïsme, et c'est lui, Durlal, qui le lui reproche ! Fi donc! — Ceci, reconnaissons-le, n'est point banal. — A propos du De profundis encore, Durtal prend à partie le clergé, sur les pompes funèbres : les bedeaux, les suisses, les chantres, l'église de la Madeleine, tout lui sert de matière à éloquentes invectives contre le clei-gé. Hé oui, Durtal, ces prêtres « ignares » démoliront la Madeleine afin de conquérir vos bonnes grâces; ils reconstruiront une église dans le plus purpt\le ogival, et, pour ce faire, ils négligeront de percevoir des frais d'enterrement. On n'est pas plus idéaliste que ce disciple de M. Zola. Je l'imagine causant avec les architectes et les entrepreneurs qui ont construit Notre-
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Dame ; il ne les eùl pas médiocrement étonnés.
Si l'originalité esthétique de En route est fort contestable, son caractère psychologique ne peut faire doute pour personne. Certes, depuis Jean-Jacques et Chateaubriand, nous sommes habitués à 1 étalage du moi si haïssable. Mais rarement on avait faitparade d'un égoïsme aussi intense et aussi répugnant que celui de Durtal. « J'ai le cœur racorni, s'écrie t-il, racorni et éteint par les noces. Je ne suis bon à rien. Je me dégoûte, je me vomis. » Il n'y a pas à triompher de ces aveux faciles, très faciles, chacun de nous portant en soi un grand fonds de corruption. Mais nallez pas croire, vous qui n'avez pas lu En route, que ce mépris ait rien de sérieux. Tandis que Durtal s'échauffe à s'injurier lui-même, dans le tréfonds de son àme il est ravi de savoir se mépriser si bien. Et puis, il prend un si vif plaisir à remuer la boue ! Mais ce qu'on a le droit de lui reprocher surtout, c'est da n'aimer rien ni personne.
En revanche il déverse l'injure avec une facilité mer, veilleuse sur tous et sur lui-même. Mais quelle différence dans le ton ! Quand il parle des autres, Durtal a de ces mots secs, haineux, qui font mal à l'âme.
« Presque tous (il s'agit des gens assidus dans les églises) avaient l'aspect louche, la voix huileuse, les yeux rampants, les lunettes inamovibles, les vêtements en bois noir des sacristains ; presque tous égrenaient d'ostensibles chapelets et, plus stratégiques, plus fourbes encore que les impies, ils rançonnaient leur prochain, en quittant Dieu. »
Il me semble au contraire sentir comme une sorte d'attendrissement dans cette manière de se mettre en scène :
« Je suis si las de moi, si dégoûté de ma misérablç
LA CONVEKSIOX DE M. IILYSMANS 457
vie que cette expiation m'apparaît comme méritée, comme nécessaire... Mais à la Trappe, si j'en crois l'abbé, personne ne s'occupera de moi; autrement dit, personne ne m'encouragera, ne m'aidera à subir la douloureuse extraction des hontes-, je serai un peu ainsi qu'un malade qu'on opère à Ihopital, loin de ses amis, loin des siens! »
Enfin s'il ne se ménage pas lui-même, Durtal trouve moyen de se faire louer délicatement par les autres.
« Pensez-vous, lui dit M. Bruno, qu'un vieux pécheur tel que moi n'ait pas découvert à mille riens, ne fût-ce qu'à vos pauvres yeux qui maintenant s'éclairent, que* vous n'étiez pas encore réconcilié, lorsque vous êtes débarqué ici? »
Ce qui domine chez Durtal, c'est un égoïsme plus ou moins conscient selon les heures, mais presque toujours misanthropique, toujours encombrant. Il importe donc assez peu qu'il se confesse et reçoive la sainte Eucharistie : ou plutôt, à dire vrai, on est presque tenté de le regretter. Car, en somme, ce prétendu converti quitte la Trappe avec l'imagination imprégnée de satanisme, le cœur débordant de haine et d'orgueil, aussi éloigné que possible de la charité. Que devient le grand commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces, et ton prochain comme toi-même ? » Durtal n'a pas essayé, — je dis essaye, — une seule fois de faire un acte de charité ; il ne paraît pas même en avoir eu l'idée. Cependant, ditsaintPaul, «quandje parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je suis un airain qui résonne ou une cymbale qui retentit. Et quand j'aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j'aurais même toute la foi jusqu'à transporter des mon-
BELIGIOX DES COXTEMPOBAINS 13**
tagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien.
« La charité est patiente, elle est pleine de bonté,
la charité n'est point envieuse; la charité ne se vante
point, elle ne s'enfle point d'orgueil, elle ne fait rien de
malhonnête, elle ne cherche point son intérêt, elle ne
-s'irrite point, elle ne soupçonne point le mal... »
Assurément, il ne faut pas condamner avec trop de • rigueur les chrétiens qui ne réalisent pas cet idéal. Hélas! nous voyons tous le bien, nous le louons, et il nous arrive quelquefois de faire le mal; mais encore faut-il que nous tendions au but indiqué par l'Apôtre. M. Huysmans tourne résolument le dos au vrai christianisme. 11 s'est mis en roule^ mais à marcher ainsi il n'arrivera jamais au terme de sa course
C'est grand dommage. Toutes les fois queDurtal, laissant de côté son horrible moi, daigne s'occuper, même faiblement, des rares personnes qu'il ne hait ou ne méprise pas, il trouve des notes exquises :
o II visitait Saint-Sulpice, à ces heures où, sous la morne clarté des lampes, les piliers se dédoublent et couchent sur le sol de longs pans de nuit... Il rêvait alors au sort de ces femmes éparses autour de lui, çà •et là, sur des chaises. Ah! les pauvres petits châles noirs, les misérables bonnets à ruches, les tristes pèlerines, et le dolent grénelis des chapelets quelles égouttaient dans l'ombre !
« DVucunes, en deuil, gémissaient, inconsolées encore ; d'autres, abattues, pliaient l'échiné et penchaient, lout d un côté, le cou ; d'autres priaient, les épaules secouées, la tête entre les mains.
LA CONVERSION DE M. llLViMANS 4o9'
« La lâche du jour élait terminée ; les excédées de la vie venaient crier grâce. Partout le malheur agenouillé ; car les riches, les bien portants, les heureux ne prient guère; partout, dans l'église, des femmes veuves ou vieilles, sans afTection, ou des femmes abandonnées ou des femmes torturées dans leur ménage, demandant que l'existence leur soit plus clémente, que les débordements de leurs maris s'apaisent, que les vices de leurs enfants s'amendent, que la santé des êtres qu'elles aiment se raffermisse.
« C'est une véritable gerbe de douleurs dont le lamentable parfum encensait la Vierge. »
Les pages de ce genre, qui sont malheureusement trop rares d^ns lœuvre de M. Huysmans, expliquent,, sans les justitier, ce me semble, certains témoignages d'admiration. Même pour ceux qui se placent au seul point de vue de l'art, le succès de En route a quelque chose d'un peu déconcertant. Point de composition ; l'auteur se livre à toutes les fantaisies de son imagination extravagante. Vous êtes maintenant à Saint-Sulpice, où le recueillement des fidèles et les chants invitent l'âme à la prière; sans transition aucune, M. Huysmans vous met sous les yeuxdes scènes ignominieuses ; il vous parle de sainte Thérèse, et plus loin il disserte sur les primitifs ; mais jamais vous ne comprenez clairement pourquoi il a choisi ce moment plutôt qu'un autre ; il commente le De profundis au commencement et le Salve Regina à la fin ; l'inverse serait tout aussi logique Je suis persuadé qu'on pourrait changer l'ordre de la moitié des pages, sans grand inconvénient. Aussi, quel ennui pour ceux qui veulent étudier sérieusement certains passages du livre ! Ils se souviennent, par exemple, d'une prière à la sainte Vierge, où l'expression de quelques sentiments gracieux se mêle à
des descriptions absolument malpropres. Ils la cherchent longtemps, et s'ils finissent par la trouver, c'est comme par hasard. M. Huysmans, qui se croit mystique, remarque quelque part, avec une sorte de satisfaction dédaigneuse, que la France n'a pas de grand mystique ; il semble ainsi vouloir se poser en Flamand Et, de fait, nous pouvons lui rendre ce témoignage qu'il ne connaît pas l'art si français de la composition.
Il lui reste donc son style. J'avoue qu'il obtient, par ses curieux agencements de mots, des effets étonnants ; les tours de force abondent dans son livre, même et surtout lorsqu'on ne les demande pas. Rarement l'auteur de En route sait résister au désir de gâter ses plus belles pages par des exagérations ou des grossièretés. Peut-être est-ce impuissance, car il fait preuve d'une inexpérience très grande dans l'expression des idées, et sa langue devient singulièrement pâteuse toutes les fois qu'elle veut rendre des sentiments purs, M. Huysmans ne se montre supérieur que dans les petits tableaux. Les deux passages suivants renferment des exemples de ses ordinaires défauts et de ses plus brillantes qualités :
« Durlal s assit, découragé, près de sa couche.
« Et cependant, il était projeté par l'une de ces impulsions qu'on ne peut traduire, par une de ces jaculations où il semble que le cœur enfle et va s'ouvrir ; et, devant son impuissance à se déliter et à se fuir, Durtal finit par redevenir enfant, par pleurer sans cause définie, simplement par besoin de s'alléger de larmes. »
Comme psychologie, on imaginerait difficilement quelque chose de plus banal et de plus superficiel ; Durtal explique avec force mots baroques un fait très vulgaire. Mais lisez ceci maintenant :
« Et lentement, tandis que, déroulant sa spirale de
famée, l'encensoir tendait comme une gaze bleue devant l'autel, tandis que le Saint-Sacrement se levait, tel qu'une lune d'or, parmi les étoiles des cierges scintillant dans les ténèbres commencées de cette brume, les cloches de l'abbaye tintèrent à coups précipités et doux. Et tous les moines, accroupis les yeux fermés, se redressèrent et entonnèrent le Laudate sur la vieille mélodie qui se chante également à Notre-Dame des Victoires, au Salut du soir. »
Est-ce assez beau ? C'est qu'ici il n'est pas besoin de penser, ni de s'exciter à sentir, il ne faut que voir ; M. Huysmans sait voir les tableaux d'intérieur.
Malheureusement l'habitude qu'il a prise de s'attacher surtout aux côtés grotesques des choses l'induit en tentation perpétuelle de parodie. Au moment où vous le croyez le plus ému, il se livre à des observations d'un goût douteux, qu'il formule dans un langage inconvenant. Durtal fait alors de la caricature tout naturellement, et presque toujours de la caricature réaliste, ce qui ne convient guère, par exemple, dans un récit de conversion coupé d'études mystiques et esthétiques.
Le procédé, — on pourrait dire le truc, — se laisse
trop apercevoir dans sa manière, et il est assez simple.
Il consiste à exprimer des harmonies musicales, par
exemple, ou des mouvements d'âme par des métaphores
généralement grossières, empruntées aux différents
métiers. Telles litanies, que chantent une troupe de
jeunes et de vieilles oies (c'est une manière de nommer
les dévotes), sont poudrées à frimas et parfumées à la
bergamote et à l'ambre. Durtal « se pouille l'àme ».
Mais si l'on veut des exemples de mauvais goût plus
authentiques, on peut s'arrêtera loisir sur des phrases
comme celle-ci : « Accablé par rigaominie des soleils en
rage et des ciels bleus, dégoûté de baigner dans des Nils de sueur, las de sentir desNiagaras lui couler sous
le chapeau, il ne sortit plus de chez lui »
Au mauvais goût, M. Huysmans joint très souvent Tobscurité. Il emploie un certain nombre de mots dont le sens m'échappe ; et je n'ose pas les citer ici, car il est à craindre que l'auteur ne les ait empruntés à l'argot le plus immonde...
Cet ensemble de quelques qualités rares et d'innombrables et très vulgaires défauts ne laisse pas de produire très rapidement une sensation d'ennui intense. Ons'amuse quelques instantsà voir un hercule soulever des masses de fer énormes ; mais quelques instants seulement. Les sympathies durables ne vont qu'aux ouvriers qui se livrent à des travaux sérieux. Entre les idées de M. Huysmans et les efforts de style que suppose son œuvre, il n'y a aucune proportion. Seule, une incontestable supériorité d'art pourrait excuser cette effroyable débauche de métaphores : elle n'apparaît pas ici. M. Huysmans est un homme d'un certain talent qui, s'il se fût mieux connu, se serait borné à de petites compositions très soignées, aux couleurs très vives. H pouvait peindre de jolies scènes à la Téniers ; il a voulu tenter de grands tableaux religieux à la Van Dick. Son œuvre vieillira promptement ; ou plutôt elle est déjà vieillotte. On en sauvera peutêtre quelques pages, mais non sans peine...
Un Samedi Saint au soir, au moment de la confession des hommes, un curé de paroisse, que je ne nommera pas, vit arriver dans sa sacristie un étrange pénitent, qui, au lieu de se mettre à genoux comme tout le monde, se tenait debout, paraissant attendre quelque compliment ou vouloir lier conversation.
— Vous savez, lui fit doucement observer le curé, que
j'aurai à confesser des hommes jusqu'à deux heures dumatin.
— Je voyais bien, dit le nouvel arrivant, que vous ne me connaissiez pas. Je suis Jean-Paul, l'ami de votre sacristain. Quand il doit sonner les trois cloches, c'est moi qui lui donne un coup de main Ding, ding,dong !...
Et une mimique expressive accompagnait ces paroles.
— Très bien ! Allons, conl'essons-nous.
— Ah ! mais, M, le curé, je n'ai pas besoin qu'on me ledise, je suis pour lareligion,moi ; vous savez bien, je joue du tambour aux processions de la Fêle-Dieu, brran, plan, plan, brran, plan, plan.
— C'est entendu, mon ami, mais le temps passe.
— M. le curé, je suis peiné de voir que vous ne me connaissez pas. Et cependant Dieu sait si je me donnai du mal pour la dernière fête des Chers Frères. J'aidais l'artificier. Vous y étiez bien ?Cla, cla,cla, patapan, pan, pan.
Le curé ne pouvant tirer autre chose de cet encombrant paroissien, le congédia. M. Huysmans nous déclare que son meilleur ami a été le sonneur de cloches de Saint-Sulpice. Il se proclame le défenseur de la religion etlhomme providentiel désigné par Dieu pour convertir les décadents et tous les gens de lettres (1) ; avec les seuls effets de son style sonore, il peut faire entendre toutes sortes de morceaux de musique : il joue de l'harmonium, de l'ophicléide, du piston; il. contrefait à ravir les voix des vieilles filles et celles
(1) « Au fond, quel sj-mptùuie d'un temps ! reprit-il. Il faut que décidément la société soit bien immonde pour que Dieu n"ait plus le droit de se montrer diOicile, pour qu'il en soit réduit à ramasser ce qu'il rencontre, à se contenter, pour les ramènera lui, de gens comme moi. » (Page 217.)
des prédicateurs, il accompagae le Dies irhi ou un Z Profundis presque aussi bien qu'un rigodon ; enfin lire des feux d'artifice en l'hunneur de son propi talent.
Je demande aux lecteurs, je demande à ceux de me confrères ecclésiastiques qui m'ont suivi jusqu'à bout dans cette étude, et surtout à ceux qui ont lu E route a.Yec attention, s'il n"y aurait pas lieu de se fair une opinion ferme et précise sur le sujet.
Il me paraît impossible qu'on tolère ce livre dan les maisons chrétiennes qui veulent bien tenir compt encore des avertissements donnés par les prêtres.