AU LENDEMAIN
DE LA CONVERSION DE Mme DE WARENS
J^E JVllRACLE DE 1 729
JLe JïIiracle de 1729
Cependant, Mgr de Rossillon de Bernex n'agissait pas à la légère ; tout en présidant à l'abjuration de M"10 de Warens, il se renseignait amplement, ainsi que le témoigne la lettre suivante, extraite de la correspondance de Lagros, aumônier du Résident de France à Genève :
« J'ay reçu ce mattin celle dont V. G. avoit chargé Mr Pochet curé de Chablaix, le 9 du courant.
« Je feray mon possible pour découvrir ce que V. G. a envie de savoir, et l'informeray sans délais de tout ce que je pourray apprendre.
« Je bénis le Seigneur de la grâce inestimable qu'il nous fait, de soutenir et conserver V. G. dans les pénibles, et continuels travaux auxquels Elle se livre, pour le bien de son diocèse; et de la consolation, dont il vient de les adoucir, par la conversion édifiante à laquelle, V. G. a conduit cette pieuse Dame Suisse.
« J'ay l'honneur d'être avec tout le respect, et la soumission possibles
« Monseigneur de V. G.
« Le très humble, très obéissant et très obligé serviteur
« P. -A. Lagros
« A Genève ce 13 septembre 1726. »
Cette lettre, qui fait allusion à la conversion de Mma de Warens , est écrite cinq jours après son abjuration.
La même année, Victor-Amédée écrivait à l'évêque la lettre suivante, conservée aux Archives municipales d'Annecy, laquelle fait allusion à la conversion de la baronne :
« Le Roy de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem etc.
« Très Révérend, très cher, et dévot Orateur, Nous avons d'autant plus agréé les vœux, que vous avés faits pour Nous à l'occasion des saintes Fêtes de Noël, que la confiance, que nous avons en vos prières est toute particulière.
« Nous avons appris avec plaisir, que les conversions de ceux, qui ont embrassé notre sainte Religion pendant notre dernier séjour à Evian, ayent produit le bon effet que vous nous avés marqué, et en vous assurant de la continuation de notre protection,
« Nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
« A Turin ce 30 décembre 1726 « V. Amedeo,
Mellarede »
à TEvêque d'Annessy
au replis
Au Très Révérend nôtre très cher et devôt Orateur
L'Evéque de Genève — Annessy
Mgr Rossillon de Bernex avait, du reste, pour confesseur ordinaire, Chabot, le directeur et chapelain des religieuses du premier Monastère de la Visitation.
Depuis le jour de l'abjuration, l'évêque n'appela plus Mme de Warens que sa fille, et elle l'appelait son père. Il a. en effet, toujours conservé pour elle les bontés d'un père, et en a même laissé, dans son testament, des marques de bon souvenir. Le testament de Mgr de Bernex, conservé aux archives municipales d'Annecy, porte : « Plus je donne et lègue, a Dame Françoise Louise Eléonore de la Tour, épouse du Seig1' baron de Warens dont la conversion à la foy catholique,a été édifiante; la pension annuelle, sa vie durant de cent cinquante livres payables par mes dits héritiers de famille sur les revenus de Challonges. » Ce testament est mentionné, à peu près de la même manière, dans la Vie de M. de Rossillion de ^Bernex, seconde partie, livre vm, page 193.
L'évêque fit plus ; en 1729, il opéra un miracle en faveur de sa convertie. Nous lisons, en effet, dans la biographie que nous
venons de citer, seconde partie, livre vin, pages 163 et 164 :
« L'événement singulier, qui arriva au mois de septembre de la même année, étoit bien propre à soutenir la réputation de sainteté que M. de Bernex s'étoit acquise. De crainte d'altérer les circonstances du fait, je le rapporterai dans les termes du Mémoire qui m'a été communiqué par un témoin oculaire.
« Madame de YVarens demeurant à Annecy, dans la maison de M. Bosge, le feu prit au four des Cordeliers, qui répondoit à la cour de cette maison, avec une telle violence, que ce four, qui contenoit un bâtiment assez grand, rempli de fascines et de bois sec, fut bientôt embrasé. La flamme, portée par un vent impétueux, s'attacha au toit de la maison, et pénétra par les fenêtres dans les appartemens. Madame de Warens donna d'abord ses ordres, pour tâcher d'arrêter les progrés de l'incendie, et pour faire transporter ses meubles dans son jardin. Elle étoit occupée de ces soins, quand elle apprit, que M. TEvéque étoit accouru au bruit du malheur, dont elle
étoit menacée, et qu'il alloit paroître dans l'instant. Elle alla aussitôt au-devant de lui. Ils entrèrent ensemble dans le jardin. Il se mit à genoux avec elle, et avec tous ceux qui se trouvèrent présens, du nombre desquels j'étois ; et commença à prononcer des prières avec cette ferveur, qui lui étoit ordinaire. L'effet en fut sensible. Le vent qui portoit le feu par dessus la maison jusques dans le jardin, changea tout à coup ; et éloigna si bien les flammes de la maison, que le four, quoique contigu, fut entièrement consumé, sans que la maison eut d'autre mal, que le dommage qu'elle avoit reçu auparavant. C'est un fait connu de tout Annecy, et que moi Ecrivain du présent Mémoire ai vu de mes propres yeux. Signé Rousseau (i). »
« Je ne préviendrai point le lecteur sur le jugement que l'on doit porter de cet événenement ; j'en prendrai seulement occasion de faire remarquer avec quel empressement M.
(1) C'est M. Rousseau, de Goiiévc, connu par divers ouvrages de Littérature, et qui a remporté eu 1750 le prix proposé par l'Académie de Dijon. (Note do Claude Boudet.)
de Bernex voloit au secours du prochain, et combien il s'intéressoit à ses malheurs. »
Jean-Jacques parle de ce miracle à la première partie, livre III, de ses Confessions ; il était, en 1729, au séminaire d'Annecy :
« C'est à peu près à ce temps-ci que se rapporte un événement peu important en lui-même, mais qui a eu pour moi des suites, et qui a fait du bruit dans le monde quand je l'avois oublié. Toutes les semaines j'avois une fois la permission de sortir ; je n'ai pas besoin dédire quel usage j'enfaisois. Un dimanche que j'étois chez maman, le feu prit à un bâtiment des cordeliers attenant à la maison qu'elle occupoit. Ce bâtiment, où étoit leur four, étoit plein jusqu'au comble de fascines sèches. Tout fut embrasé en trèspeu de temps : la maison étoit en grand péril et couverte par les flammes que le vent y portoit On se mit en devoir de déménager en hâte et de porter les meubles dans le jardin, qui étoit vis-à-vis mes anciennes fenêtres et au delà du ruisseau dont j'ai parlé. J'étois si troublé, que je jetois indiffé-
remment par la fenêtre tout ce qui me tomboit sous la main, jusqu'à un gros mortier de pierre qu'en tout autre temps j'aurois eu peine à soulever. J'étois prêt à y jeter de même une grande glace si quelqu'un ne m'eût retenu, Le bon évêque, qui étoit venu voir maman ce jour-là, ne resta pas non plus oisif: il l'emmena dans le jardin, où il se mit en prière avec elle et tous ceux qui étoient là ; en sorte qu'arrivant quelque temps après, je vis tout le monde à genoux, et m'y mis comme les autres. Durant la prière du saint homme le vent changea, mais si brusquement et si à propos, que les flammes qui couvroient la maison et entroient déjà par les fenêtres furent portées de l'autre côté de la cour, et la maison n'eut aucun mal. Deux ans après, M. de Bernex étant mort, les antonins, ses anciens confrères, commencèrent à recueillir les pièces qui pouvaient servir à sa béatification. A la prière du P. Boudet, je joignis à ces pièces une attestation du fait que je viens de rapporter, en quoi je fis bien : mais en quoi je fis mal, ce fut de donner ce fait pour un
miracle. J'avois vu l'évêque en prière, et durant sa prière j'avois vu le vent changer et même très à propos ; voilà ce que je pouvois dire et certifier : mais qu'une de ces deux choses fût la cause de l'autre, voilà ce que je ne devois pas attester, parce que je ne pouvois le savoir. Cependant, autant que je puis me rappeler mes idées, alors sincèrement catholique, j'étois de bonne foi.
L'amour du merveilleux, si naturel au cœur humain, ma vénération pour ce vertueux prélat, l'orgueil secret d'avoir peut-être contribué moi-même au miracle, aidèrent à me séduire; et ce qu'il y a de sûr est que, si ce miracle eût été l'effet des plus ardentes prières, j'aurois bien pu m'en attribuer ma
part.
<i Plus de trente ans après, lorsque j'eus
publié les Lettres de la Montagne, M. Fréron déterra ce certificat, je ne sais comment, et en fit usage dans ses feuilles. Il faut avouer que la découverte étoit heureuse, et l'àpropos me parut à moi-même très-plaisant.» Voici le texte de l'attestation remise par Rousseau au P. Boudet ; les préliminaires de
ce document constituent une redite, mais, en histoire, il importe de donner, toujours, les pièces in extenso :