D7. LA
CONVERSION DE MmP DE WARENS
La conversion de Madame de Warens fut sincère. L'histoire en a la preuve dans la lettre que M. de Conzié adressa, après la mort de la baronne. au comte de Mellarède(i). Cette lettre a été publiée par M.C.Guillermin, avocat, dans les Mémoires et documents publiés par la Société savoisienned'bistoite et d'archéologie, tome i'r, Chambéry, 1856 ; sa teneur est très curieuse :
« Vous voudriez, monsieur le comte, que je vous instruisis de quelques anecdotes tou-
(1) La famille de Mellaréde est éteinte aujourd'hui.
chant la feue baronne de Warens. Je puis effectivement vous en apprendre quelques unes, l'ayant vue d'abord à son arrivée à Evian en 1726, si je ne me trompe, et ensuite durant longues années à Chambéry.
Voici son premier début en Savoie ou j'étais pour lors à la suite du feu roi Victor qui buvait les eaux d'Amphion à Evian.
« Ce prince allait à la messe de l'église paroissiale accompagné simplement de quelques seigneurs de sa cour, du nombre desquels était feu monsieur de Bernex évèque d'Annecy. A peine le roi était-il entré dans l'église, que madame de Warens arrêta le prélat par sa soutane, se jeta à ses genoux, en lui disant les larmes aux yeux, In marins tuas domine commendo spiritum mcitiii. Cet évèque s'arrêta en la relevant, et il parla cinq à six minutes avec cette jeune pénitente qui de là se rendit directement au logis de ce prélat, lequel, la messe finie, alla la joindre, et après une conversation assez longue avec elle revint à la cour, sans doute pour en rendre compte au roi. Cette fugue, comme vous le pensez bien, monsieur le
comte, fit un éclat subit dans cette petite ville ; et dés ce moment, les uns disaient que c'était une scène d'une Magdeleine véritablement repentante, d'autres et surtout les Suisses qui étaient venus à Evian partie pour boire les eaux et partie pour y voir le roi, soutenaient que ce repentir n'était que simulé, et que le vrai motif de la fuite de cette baronne, était le dérangement qu'elle avait mis dans les affaires d'intérêt de son mari par une prodigalité inconsidérée. Exemple qui n'est pas le premier à citer de jeunes et aimables femmes, qui movennant leur esprit et figure, savent captiver leurs maris au point de les maitriser.
« D'autres Suisses arri vèrent en bateau après diner. A peine eurent-ils débarqués que le bruit se repandit dans toute la ville que ces nouveaux venus parents, disait-on, de madame de Warens, venaient pour l'enlever Ce bruit tout mal fondé qu'il était, prit, à ce que je pense, quelque crédit à la cour, puisque le lendemain matin, on fit partir avant jour cette dame dans la litière du roi, escortée de quatre de ses gardes du corps,
qui la conduisirent en droiture accompagnée d une bourgeoise à Annecy dans le couvent du premier monastère de la Visitation pour l'y faire instruire de notre religion. Cette baronne me parut alors âgée de vingt-quatre à vingt-six années. Depuis cette époque je la perdis de vue par mon retour en Piémont, où je restais jusqu'en 1733, que je revins à Chambéry pour m'y fixer. Ce fut Tliyver de cette même année que j'eus l'occasion de lier société avec elle, car au sortir de la Visitation elle avait pris une petite maison à Annecy après son abjuration; d'ailleurs elle y était pour ainsi dire forcée, ne jouissant pour lors que de quinze cents livres de pension que notre roi lui faisait donner, comme nouvelle convertie. Mais monseigneur de Mazim (1) evèque pour lors de Maurienne, l'ayant connue, la gratifia d'une somme annuelle de cinq cents livres et monseigneur de Bernex lui en donna autant, alors cette ba-
(!) François-Hyacinthe do Valpergue, comte de Mazin, abbé de Saint-Pierre de Châlou, évoque de Mauricnne, mort on 1737.
ronne trouvant sans doute la ville d'Annecy trop petite pour l'étendue de ses projets et de ses vues, vint s'établir à Chambéry, non pour se soustraire à la vigilance de ses pieuses institutrices ; car sa conduite jusques là avait été exempte de tous soupçons et à l'abri même de la calomnie qui communément poursuit les nouvelles venues, dés qu'elles ont de l'esprit et de la figure.
« A propos de figure je veux vous donner ici une esquisse de la sienne. Sa taalle était movenne, mais point avantageuse, eu égard qu'elle avait beaucoup et beaucoup d'embonpoint,ce qui lui avaitarrondi un peu les épaules et rendusa gorge d'albâtre aussi trop volumineuse; mais elle faisait aisément oublier ces défauts par une physionomie de franchise et de gaieté intéressante. Son ris était charmant, son teint de lis et de rose, joint à la vivacité de ses yeux annonçaient celle de son esprit et donnaient une énergie peu commune à tout ce qu'elle disait. Sans le plus petit air de prétention, tant s'en faut, car tout en elle respirait la sincérité, l'humanité, la bienfaisance, sans donner le plus petit soupçon de
vouloir séduire par son esprit non plus que par sa figure, car elle négligeait par trop cette dernière, sans néanmoins l'affecter comme quelques prétendues savantes de son sexe.
« Je ne veux pas vous laisser ignorer, monsieur le comte, une anecdote de cette baronne crainte de l'oublier, quoiqu'il en soit la voici : M'entretenant un jour avec elle tête à tête de son changement de religion et d'état, elle me dit, croiriez-vous, mon ami, qu'après mon abjuration je ne me suis jamais mis au lit, durant deux ans environ, sans y prendre comme on dit la peau de poule sur tout mon corps par la perplexité dans laquelle mes réflexions me plongeaient, sur ce changement de religion qui m'avait fait secouer les préjugés de mon éducation, de ma religion et abjurer celle de mes pères. Cette longue incertitude était terrible pour moi qui ai toujours cru à un avenir éternellement heureux ou malheureux. Cette indécision m'a bien longtemps bourraudèe ; ce fut là son expression, mais rassurée à présent, continua-t'-elle, mon ame et mon cœur sont tranquilles et mes
espérances ranimées. Je ne vous rends, monsieur le comte, que fort imparfaitement et en précis les expressions vives et animées dont elle se servit à cette occasion ; elles firent en moi une sensation qui ne s'en est point encore effacée, quoiqu'à la veille de remplir mon seizième lustre.
'< Les grâces de son parler, son esprit déjà enrichi de différentes lectures, la rendaient extrêmement séduisante et agréable dans la conversation, et m'attachaient intimement à sa maison ou j'allais journellement et y mangeais fréquemment avec Jean-Jacques dont elle avait déjà commencé l'éducation, usant toujours d'un ton de maman tendre et bienfaisante, y mêlant de temps à autre celui de bienfaitrice, auquel Jean-Jacques répondait toujours avec docilité et même soumission.
« Après quelques années de séjour à Chambéry elle prit une campagne à portée de la mienne, ce qui continuait à me mettre à même de lui faire plus fréquemment ma cour et Jean-Jacques de me voir journellement. Son goût décidé pour la lecture faisait
que madame de Warenslesollicitait vivement pour qu'il se livrât tout en lier à l'étude de la médecine, ce à quoi il ne voulut jamais consentir. Comme je le voyais tous les jours et qu'il me parlait avec confiance, je ne pouvais douter de son goût décidé pour la solitude et je puis dire un mépris inné pour les hommes, un penchant déterminé à blâmer leurs défauts, leurs faibles ; il nourissait en lui une défiance constante en leur probité. Ce fut dans cette maison de campagne qu'il commença à barbouiller du papier, soit en vers, soit en prose sur différens sujets dont il me faisait lecture plutôt je crois comme à son voisin que pour se décider par mes lumières, en quoi il pensait très juste. Etant arrivé à Paris, il fit imprimer, pour son coup d'essai, une méthode qu'il avait forgé aux Charmettes, pour apprendre parfaitement la musique en moins de trois mois ; heureusement pour Jean- Jacques cette brochure tomba entre les mains du savant aristarque de ce temps là, je veux dire du fameux abbé Desfontaines. Quand je vous dis heureusement, monsieur
le comte, je ne parle que d'après Jean- Jacques qui me dit qu'ayant été pulvérisé en tout sens et en tout genre et avec toutes raisons par le dit docte abbé, il lui avait prouvé qu'il ne savait encore rien, pas même écrire français, et qu'il fallait lire et apprendre à lire, avant que de vouloir écrire et dés lors je m'appliquais à profiter de cette juste leçon et je quittais la plume.
« Revenons à cette aimable femme.
Malheureusement pour elle, n'avant nul goût pour les ouvrages auxquels l'éducation accoutume son sexe, la ressource de la lecture dont son esprit était déjà orné ne suffisait pas a la vivacité de son imagination, et pour s'occuper elle entreprit de former une compagnie pour faire exploiter une minière dans la province de Maurienne dont ses associés et elles furent les dupes. Son esprit toujours entreprenant la fit encore succomber dans d'autrts entreprises, dont le succès ne futpas plus heureux (i).Ce fut dans
(li Madame de Warens avait établi à Chanibéry une fabrique de savon. Kous trouvons à ce sujet, dans le volume des
cette maison attenante à la mienne qu'elle forma ses ruineux projets ; heureuse si le goût de l'agriculture avait remplacé ces premiers, il aurait décidé la tranquillité et la douceur de sa vie et aurait suffi, joint aux pensions qui lui restaient au bien être modeste de ce qu'il lui fallait, car je vous dois la justice de vous dire que ses entreprises de richesse ne lui étaient point inspirées par la cupidité d'en jouir, mais bien plus sûrement pour en procurer à ses associés, car la générosité et la libéralité étaient au nombre des autres qualités de son cœur.
« Après le départ de Jean- Jacques, je continuais de la voir et souvent j'allais lui
délibérations du conseil de la ville de Cbambéry, sous date du 5 août 1744, ce qui suit :
a Sur le rapport fait par le premier sindic que Madame « la comtesse de Warans de la Tour l'a prié de lui procurer « une permission pour le débit du savon qu'elle fait fabri- « quer, la ville a délibéré d'accorder la dite permission pen- « dant lu bon plaisir de 1 1 ville. »
Elle en envoya à Rousseau, (Voir sa lettre île remercîment du 25 fév. 1745.; (Note de M. C. Guillemiin.)
porter de ses nouvelles quand je soupçonnais qu'elle en manquait (i).
« Enfin cette charmante et digne femme, sans argent et j'ose quasi dire sans crédit et accablée de dettes, eut l'heureuse ressource de plaire à un vieux seigneur de la première distinction qui fournit durant qu'il vécut, aux journaliers nécessaires de la subsistance de cette malheureuse baronne ; mais le noble désintéressement dont son àme avait toujours été pénétrée, ne lui suggéra jamais de confier à ce vieux seigneur le triste et inévitable avenir qui la menaçait. Aussi après cette perte se vit-elle forcée de mendier, pour ainsi dire, un recoin de chaumière dans un des fauxbourgs où elle n'a végétée que par les secours et soins charitables de ses voisins, qui n'étaient tant s'en faut dans l'aisance.
1 Mme de Warens habita les ChajB rat onze
ans environ, et céda le bénéfice de son bail à un nommé Vide, an prit temps de 1749. Elle occupa ensuite la maison d"Alling' s. au Reclus, et vint finir ses jours à .-■• où elle mourut le 29 juillet 1762.
Note do M. C. Guiil rmin.)
« Finalement accablée de différents maux qui la retenaient au lit, depuis plus de deux années, elle succomba avec tous les sentiments d'une femme forte et bonne chrétienne.
« J ' ai toujours condamné Jean Jacques qu'elle avait décoré du nom de son fils adoptif, en premier lieu d'avoir préféré les intérêts de Lavasseur à ceux d'une maman aussi respectable pour lui, en tous sens, que l'était peu sa blanchisseuse Lavasseur ; il aurait bien du suspendre son orgueil de tems à autre et ne travailler que pour gagner son indispensable nécessaire, pour restituer tout au moins en partie, ce qu'il avait coûté à sa généreuse bienfaitrice.
« Voicv, monsieur le comte, un brouillard, ou pour mieux dire un bavardage que je n'ai pu vous communiquer plutôt par la répugnance que j'avais d'hazarder ce petit détail que je vous avais offert imprudemment en ne songeant qu'à l'envie que vous aviez d'en avoir un ; je ne vous l'envoie que dans l'intime persuasion que vous le rectifierez J'aurais pu lui donner plus d'étendue, bien
sur que vous l'auriez rendu précis et orné de ce charmant style que je vous connais ; mais je vous le répète, monsieur le comte, ma répugnance à rapporter des faits flétrissans Jean Jacques et d'ailleurs me sentant si peu propre à narrer je ne suis pas allé plus loin : le seul avantage dont j'ose me flatter, est, que le sacrifice que j'ai fait de mon amour propre en votre faveur vous prouvera tout au moins les sentimens distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
« Monsieur le comte, « Votre très humble et affectionné serviteur
« Conzié des Charmettes. »
M. C. Guillermin ajoute : « nous avons vu par le récit intéressant de M. de Conzié que madame de Warens était morte à Chambérv, dans une chaumière du faubourg Nezin Cette maison, qui appartenait à cette époque à M. Crépine, existe encore aujourd'hui et se trouve dans le même état de vétusté et de délabrement que lorsqu'elle l'habitait. Elle est située un peu au-dessous de l'entrée principale de l'établissement de
M. Martin Burdin, pépiniériste, et porte le numéro 27.
« M. Benoit l'aîné, qui l'a acquise de M. Marie Crépine par contrat du 18 juin 1813, en est le propriétaire maintenant. »
Ces lignes étaient écrites en 1856.
La maison mortuaire de Mme de "Warens existe encore. En 1886, elle portait le n° 62 du faubourg Nezin.