M1T0NET
Seyssel, ce 30 juillet 1730.
Au même.
Monsieur,
«J'ai l'honneur de dire à V. E. qu'en exécution de ses ordres j'ai couché ce soir à Seyssel et que j'y ai demeuré presque tout le jour. Le coche y est arrivé une heure après midi. La dame en question ne s'y est point trouvée; il n'y avait que quelques fillet-
tes dans le fond, et je ne crois pas même, Monsieur, qu'il soit vraisemblable que Mme de Warens prenne cette voiture pour remonter le Rhône. Il faut huit jours pour faire le chemin qu'on fait en deux en descendant. J'ai eu l'attention de m'informer si quelqu'un pourrait passer à Seyssel en chaise roulante; on m'a assuré que cette voiture n'avait plus lieu, dès que MM. de la religion protestante avaient passé pour faire leurs cènes à Genève. J'ai su d'ailleurs adroitement que Mme de Warens aurait passé à Seyssel, allant à Paris, qu'elle n'était entrée dans le coche que masquée, que deux étrangers s'étaient trouvés à point nommé à Seyssel la veille de son embarquement, et que l'un d'eux s'appelait d'Aubonne. Il m'est revenu encore que sa conduite est problématique ; qu'il peut se faire qu'elle soit de bonne foi catholique, qu'il peut se faire aussi qu'elle regarde en arriére, comme la femme de Loth. Ce n'est pas à moi d'en juger, mais seulement d'assurer V. E. que je n'ai rien négligé pour m'acquitter de la commission dont elle a daigné m'honorer,
et que je ne négligerai jamais rien pour lui prouver le profond respect et la soumission avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
MITONET.
De Seyssel, ce 31 juillet 1730.
(Archives du Sénat ; correspondance du premier président Saint-Georges.)
Burnier dit encore, dans son Histoire, au chapitre XIV du livre VII :
« Vers la fin de son règne. Victor-Amé- « dée II sembla redoubler d'énergie contre « les protestants de Genève et de Lausanne, « dont le prosélytisme inquiet ne cessait de « menacer les cantons savoisiens rapprochés « de la frontière. Nous apprenons d'une des « dernières lettres qu'il adressa au Sénat (1) « qu'un grand nombre d'ecclésiastiques et « de moines allaient apostasier à Genève. « La Compagnie étant exhortée à faire « arrêter ces prêtres et à surveiller de près « les protestants établis en Savoie. Le roi
(1) Lettre du 28 août 1730.
« cherchait, de son côté, à opposer au cou- « rant hérétique un courant contraire. Il « accueillait avec empressement dans ses o Etats tous les dissidents étrangers qui vou- « laient rentrer dans le giron de l'Eglise, et « leur fournissait des moyens d'existence, « malgré la détresse du trésor. La plus con- « nue de ses protégées fut Madame de La « Tour, baronne de "Warens, qu'il plaça s< sous la direction de AL'1' Rossillon de « Bernex, et gratifia d'une pension annuelle « de 2,000 livres.
« Un épisode complètement inconnu de « la vie d'Eléonore de "Warens va nous « apprendre jusqu'à quels soins minutieux « descendait la surveillance du gouvernement « à l'égard des nouveaux convertis, et « combien peu l'on comptait sur la sincérité « de leur retour au catholicisme. Le fait se « passe en 1730.
« Madame de Warens habitait Annecy « depuis quatre ans, lorsqu'elle connut Jeance Jacques Rousseau (1). Quoiqu'elle parût
(1) Confessions, 1" partie, livre II. Rousseau vint à Annecy le 21 mars 1T2S : il était âgé de 15 ans S mois.
<\ fort attachée à sa nouvelle croyance, on
« épiait ses discours, ses actions et ses écrits,
« ce qui était d'autant plus facile, qu'elle
« accueillait avec bonté les protestants con-
« vertis, parmi lesquels un certain nombre,
« d'une moralité douteuse, avaient vendu
« leur foi pour de l'argent. Au mois dejuil-
« let 1730, la baronne se rendit à Paris
« pour des affaires importantes. Le jour
« même où elle quittait cette ville, le che-
« valier Maffei, ambassadeur de Sardaigne
« en France, donna avis de ce départ au
« premier président du Sénat de Savoie (1).
« Il lui recommandait de veiller à ce qu'elle
« ne sortît pas des Etats, « surtout pour se
« rendre en Suisse, pour quelque raison im-
« portante, » et de faire en sorte qu'elle prît
« la route d'Annecy « sans cependant lui
« donner aucun soupçon, » le service du roi
« l'exigeant ainsi. Le premier président
« écrivit aussitôt à un sieur Mitonet, qui
« remplissait à Seyssel un emploi de subal-
« terne, pour lui signaler Madame de Wa-
(1) Voir les lettres citées.
« rens. Tout ce que nous apprennent les « lettres de Mitonet (i), c'est qu'il était fort « zélé et encore plus obséquieux. Enchanté « de la commission dont on l'a honoré, ce « personnage met à l'accomplir une activité « digne d'éloges « afin d'en pouvoir mériter « d'autres, » ce sont ses expressions. Ma- « dame de Warens ne passe point à Seyssel. « Faute de mieux, le Mitonet se livre aux « conjectures. « Il m'est revenu, dit-il, que « sa conduite est fort problématique ; qu'il « peut se faire qu'elle soit de bonne foi ca- « tholique ; qu'il peut se faire aussi « qu'elle regarde en arriére, comme la femme « de Loth. »
« Sans se douter, peut-être, des rapports « dont elle était l'objet, Madame de AYa- « rens partit pour Turin, où elle demeura « quelque temps. Jean-Jacques Rousseau « nous apprend qu'elle conserva toujours « des amis à la Cour et que, malgré de « secrètes jalousies, elle ne perdit jamais sa « pension (2). »
(1) Voir les documents cités.
(-') Confessions, lre partie, livre III.
Le voyage de Madame de \Yarens à Paris se fit en compagnie d'Anet, son fidèle domestique, et d'un parent, M. d'Aubonne.
Jean-Jacques, dans ses Confessions, première partie, livre III, dit qu'il n'a jamais bien su le secret de ce voyage : « Elle me l'auroit dit, j'en suis très-sûr, si je l'en avois pressée ; mais jamais homme ne fut moins curieux que moi du secret de ses amis : mon cœur, uniquement occupé du présent, en remplit toute sa capacité, tout son espace, et, hors les plaisirs passés qui font désormais mes uniques jouissances, il n'y reste pas un coin de vide pour ce qui n'est plus. Tout ce que j'ai cru entrevoir dans le peu qu'elle m'en a dit est que, dans la révolution causée à Turin par l'abdication du roi de Sardaigne, elle craignit d'être oubliée, et voulut, à la faveur des intrigues de M. d'Aubbone, chercher le même avantage à la cour de France, où elle m'a souvent dit qu'elle l'eût préféré, parce que la multitude des grandes affaires fait qu'on n'y est pas si désagréablement surveillé. Si cela est, il est bien étonnant qu'à son retour on ne lui ai pas fait plus mauvais
visage, et qu'elle ait toujours joui de sa pension sans aucune interruption. Bien des gens ont cru qu'elle avoit été chargée de quelque commission secrète, soit de la part de l'évéque, qui avoit alors des affaires à la cour de France, où il fut lui-même obligé d'aller, soit de la part de quelqu'un plus puissant encore. qui sut lui ménager un heureux retour. Ce qu'il y a de sur, si cela est, est que l'ambassadrice n'étoit pas mal choisie, et que, jeune et belle encore, elle avoit tous les talens nécessaires pour se bien tirer d'une négociation. »
Les Archives de la Société florimontane d'Annecy possèdent, au sujet du voyage de Madame de Warens à Turin, une lettre de Coppier, abbé de Vesolano.à Mgr de Bernex. Cette lettre est complètement inédite ; datée du 31 juillet 1730. elle prête à de curieux rapprochements avec celles du chevalier Maffei et de Mitonet. Voici le document :
« Monseigneur,
« J'ai bien reçu en son temps la lettre dont V. G. m'a honoré, en datte du 17 de ce
mois, mais m'étant trouvé à Rivoles à la suitte de Leurs A. Rles,et le Roi à Turin pour y prendre les bains, je n'ai pu qu'aujourd'hui informer Sa Mt,:' que les Genevois pressent leurs sollicitations en Cour de France pour étendre leur souveraineté dans le pays de Gex, au préjudice de la religion, et contre la foi du 4e article du Traitté de Lion.
« Sa Mt6 , qui n'avait pas oublié l'avis, que j'eû l'honneur de lui en donner de la part de V. G., il v a environ un mois, ou six semaines, et qui en écrivit aussitôt à son Ambassadeur en France, m'a ordonné de vous écrire, Monseigneur, de vous tranquilliser là dessus, attendu que Monsieur le Cardinal de Fleuri lui a répondu qu'à la vérité les Genevois étoient revenus à la charge auprès de lui et même auprès du Garde des Sceaux, mais qu'on leur avoit répondu d'une manière, quoique vague, assez positive pour ne leur laisser rien espérer sur cet article, et cette Eminence s'explique dans sa réponce, d'une manière fort obligeance, disant que quand les prétentions des Genevois ne seroient pas préjudi-
ciables à la religion, il lui suffirent pour les rejetter, qu'elles fussent désagréables à Sa Mté et contre un traitté public. Voilà, Monseigneur, de quoi calmer votre esprit, et dissiper entièrement toutes vos allarmes à cet égard, quelque bruit contraire que les Genevois puissent faire courir, soit a Paris soit à Genève.
« Le Roi vient de m'envoyer chez M. le Marquis Del Bourg, pour que je visse moimême l'article de la lettre qui concerne cette affaire, et je l'ai vu tel que Sa Mté m'avoit fait l'honneur de me le raconter. Elle souhaitte cependant que V. G. n'en fasse point de bruit à cause des Genevois, qui quoique renvoyés aux calendes greques par le Ministre de France, pourroient prendre d'autres voies et d'autres mesures, s'ils étoient bien persuadés que M. le Cardinal de Fleury ne leur est pas favorable.
« On croit ici, Monseigneur, que ceux qui avoient écrit à V. G. pour engager les Docteurs de Sorbonne de son diocèse a accepter la constitution Unigenttus, lui ont écrit proprio motu et sans avoir eu la commission, ni de
la cour de France, ni de la faculté de Sorbonne, et qu'après la sage réponse que V. G. leur aura faite là dessus, ils cesseront de l'inquiéter à l'avenir.
« Je viens encore de rendre mes meilleurs offices à la pauvre Madame De Voirans [de Warens] cette bonne Dame a prit la liberté d'écrire au Roi et de lui demander la permission de venir se mettre à ses pieds à Turin, ce qui lui a été accordé, mais il faudra qu'elle s'en retourne à Annessi, et qu'elle prenne soin d'y mener une vie tousiours plus exemplaire et tousiours plus retirée, afin de se rendre digne de la continuation de la pension dont Sa Mt6 la favorisé.
« J'ai reçu une lettre de la supérieure de vos Bernardines de la Roche, qui m'a touché jusqu'aux larmes. Après m'avoir exposé l'extrême misère, où son monastère se trouve réduit, elle me prie de lui obtenir du Roy la permission d'envoyer ses religieuses à la quête, ne lui restant plus que celte dure et triste ressource pour les empêcher de mourir de faim. Comme, il n'y a pas longtems, qu'ensuitte des représentations que je pris la
liberté de faire à Sa Mté de l'extrême pauvreté de ce monastère, elle eut la bonté de leur faire donner Trois mille livres sur l'abbaye d'Entremont et que je leur obtins encore une aumône de dix pistoles de Mme la princesse de Piémont, je n'ose guère revenir à la charge pour des aumônes ; mais je tacherai si V. G. le juge à propos, de leur obtenir la permission qu'elles demandent d'envoyer quelques vieilles sœurs domestiques à la quête ; voilà cependant une démarche éclatante qui va perdre ce pauvre monastère de réputation et en éloigner toutes les prétendantes pour toujours.
« J'aurois dû donner à V. G. la irft nouvelle de l'élection du Pape, mais j'étois alors à Rivoles dans une espèce de solitude, d'où je crois de n'avoir écrit à personne.
« On dit que nous aurons en la personne du nouveau Pontife, qui a prit le nom de Clément XII, un bon pape qui gouvernera bien l'Eglise, et qui sera ami de notre Cour, de même que son Secrétaire d'Etat, qui est le cardinal Bauchieri. La riche Abbave de
Stafarde est donnée au Cardinal Alexandre Albani, qui sera notre Cardinal patron.
« J'ai l'honneur d'être avec la soumission et la vénération la plus parfaite, « Monseigneur
« De V. G.
« Le très humble et très obéissant serviteur
« COPPIER, Abbé de Vesolano.
« Turin, le 31 juillet 1730.
« Monseigneur l'Evêque et Prince de Genève. »
L'auteur de cette lettre, confesseur de la Reine et abbé de Vesolano, était frère de Jean-Claude Coppier, natif de la Chapelled' Abondance en Chablais, docteur en Sorbonne, réformateur des collèges royaux du Genevois et Faucigny, doyen de la collégiae de N.-D. d'Annecy de 1728 a 1755.
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