SCENE VIII
René, Jean.
Jean.
C'est le thé, Monsieur.
René.
C'est bien, {^feaii veut sortir) Holà, le marouiie, comparaisse/, devant votre maître et re<zarcle/-moi, dans les veu.x... Comme ça... Bien... Et dites-moi à présent pourquoi vous vous êtes autorisé à me cacher que M. Jacques Dorval faisait la cour à Mademoiselle Bluctte.
Jean.
Moi ! Monsieur, moi ! mais je vous assure... j'ignorais... non, laisse/^-moi dire. . .
René.
Prends garde. {Solninc/) Et n'ajoutez point le mcns'inp;e à la dissimulation!.. Si tu dis non, je te flanque ù la porte, si tu dis oui, je t'augmente de cinq francs par mois.
Jean.
Alors . . . c'est oui : Monsieur Jacques aime Mademoiselle Bluette; Mademoiselle Bluette aime Monsieur Jacques.
René.
Et tu ne m'avertis point. . .
Jean.
En ces matières le devoir des sujets est de ne rien remarquer.
René.
(A part) C'est un manchestérien : Laisser faire! Laisser passer ! {A Jean) Mais, tu remarquais tout de même.
Jean.
Dame, Monsieur, pour être domestique un n'en est pas moins
René.
Pas moins curieu.x !
Jean.
Et l'un a beau se dire qu'on est créé et payé pour servir la table, époussctcr les meubles et brosser les effets, c'est si humain de regarder un peu à côté de son service, surtout quand il s'agit des
affaires de sentiment Cela mtéresse tout le
monde, parce qu'on a tous passé parla... Ainsi moi, la première fois que je rencontrai Victoire, ma défunte femme...
Epargne-moi le Journal ... d'un valet de chambre.
Jean.
C'était seulement pour vous dire. Monsieur, cjue cela a été la même chose pour nos deux tourtereaux.
René.
Dis donc, bonhomme, si tu voulais bien ne pas donner des noms d'oiseaux à tes maîtres !
Jean.
l'ardon, Monsieur, (;a m'a échappé !.. Question d'habitude : c'est ainsi que nous les appelons à la cuisine.
Renk.
La cuisinière donc aussi! (.1 pari) Il n'y a que moi décidément qui n"ai rien vu. .. Ohé, le psychologue!
Jean.
Monsieur doit comprendre qu'on n'est pas tjuarante ans dans l'article sans connaître à fond les bons petits manèges qui préparent les bons petits ménages.. . Dès que Monsieur Jacques est devenu l'assidu de la maison, nous nous sommes dit, la cuisinière et moi: Tiens, tiens, l'hameçon glisse vers l'ablette, l'ablette nage vers l'hameçon.
René.
Des noms de poissons à présent !
Jean.
Et il en fut ainsi. Monsieur Jacques répétait ses visites .sans cause. .; oh ' à l'improviste, mais tout de même, chaque fois qu'il venait, Mademoiselle avait mis, aussi à l'improviste, son joli corsage bleu .. . Quand le corsage bleu faisait son apparition au jardin, la cuisinière et moi, nous nous disions : M. Jacques va venir — et cela ne ratait jamais. . . Puis l'air
joyeux (le Mademoiselle quand Monsieur Jacques était là, son air rcveur (juand il était parti ! . . Puis les loni^s regards se crois.'uit à table pendant que Monsieur avait le nez dans son potage ! . . Puis, en passant dans l'embrasure des portes, les serrements de main furtifs, derrière le dos de Monsieur. .. . Enfin hier. . . . .Mais il faudrait me promettre de ne pas les gronder? Oui, hier. Monsieur lisait son journal, ici dans ce fauteuil ; eux regardaient des gravures, là devant la cheminée, leurs têtes l'une près de l'autre et tout à coup ils ont échangé....
René.
Quoi?
Jean.
Un baiser, un tout petit baiser, si timide, si gentil, si jeune... Tenez, Monsieur, rien que de le voir me donnait vingt ans et me faisait songer à Victoire!... Croyez-moi, Monsieur, ces deux pinsons chantent la même chanson, laissez -les donc faire leur nid .
René {à part).
Il revient aux oiseaux! {A Jean) C'est bien, Jean, vous avez racheté vos cachotteries; je suis
content de vous et je vais vous le prouver : dorénavant je vous attache à naa personne et dans quelques semaines, nous partirons pour un grand voyage. .. J'irai à Paris.
Jean.
Où il y a la tour Eiffel !
René.
A Rome.
Jean.
La patrie de Vénus!
René.
Imbécile, Vénus était Grecque!
Jean.
Allons en Grèce alors.
René.
Non, mais peut-être en Chine.
Jean
En Chine ! fA part) Pour ce voyage là je me ferai remplacer. (II sort.)