SCENE II
Bluette, René.
René {entrant brusquemejit).
Ah ! te voilà, sœurette ; je te cherchais . . . Veuxtu nouer ma cravate ?
Bluette.
Volontiers, mais il faudra bien, cher, finir par apprendre à faire un nœud. {Lui iiouant sa cravate. )'Y'\ç.v\s,, regarde . . . Tu prends l'aile gauche, tu la glisses sous l'aile droite, tu la fais revenir au dessus, tu la passes par le lacet et tu serres le tout . . . Compris?
Non!
Bluette.
Tu ne sauras donc jamais t'habiller ?
Renk.
C'est inutile puisciue tu es là !.. Tu m'as roulé quelques cigarettes ?
Bluette.
Ton étui est garni.
René,
Gentil! . . . Merci. {Allant <) la table et prenant le livre.) Que lisais-tu là? . . . « IJ Heure décisive »... Ah! oui, ce que nous appelons le quart d'heure de Rabelais !
Bluette.
Tu connais?
René.
Non ... je devine.
Ah!
Bluette.
René.
Mais oui . . . Mais oui . . . Personnages : une jeune lillc, Virginie ou Juliette, et deux jeunes gen.s, Roméo et Paul, l'un noir, l'autre blond, l'un grand,
l'autre petit, l'uii élégant, l'autre fort; entre- les tleux coeurs, le cœur de la jeune fille balance, lie, tac, tac, tic, gauche droite, droite gauche! . . . Elle consulte, réfléchit, discute, puis brusquement par déi)it, caprice ou amour, elle se jette dans les bras de Roméo, à moins que ce ne soit dans ceux de Paul . . . Je t'aime! Tu m'aimes! Ils s'aiment !... Rideau ., . C'est bien cela, n'est-ce pas, l'heure décisive ... le quart d'heure de Rabelais?
Bluette.
Vilain sceptique! {Elle s'approche clc lui et lui met les mains sur les épaules) Alors ... tu ne crois pas à l'amour ?
René.
De quel ton grave tu me demandes cela ... Si je croisa l'amour? Certainement; assez pour en sourire, pas assez pour en souffrir.
Bluette.
Je t'en prie, René, réponds-moi sérieusement.
René.
C'est très sérieux, je t'assure, très sérieux . . .
Il y a un siècle, à la veille de la grande Eouillabaise . . .
Bluettk.
Qu'est-ce cela?
Renk.
La Révolution !
En st\le culinaire!
Alors donc Figaro, cet exquis dilettante, que je sens si fraternel, disait : « Rions de tout pour ne pas devoir en pleurer. » La devise est immortelle et amusante; nous l'avons appropriée à la mesure de nos efforts et à l'aune de nos nuances et nous disons : « Sourions de tout de peur de devoir en souffrir »...
Bluette.
C'est m( lins français,
René.
.Mais tout aussi juste ! . . L'amour ! . . . (// s' in-
stalle dans un fauteuil, allume une cioarettc et en tiir de lentes bouffées de Jumee.) Tiens, vois m(jnter au ciel, dans la lumière de cette délicieuse après-midi, ces spirales bleues de fumée; elles dessinent d'abord une flottante jupe, puis la courbe d'une gracieuse taille, une lif2;ne harmonieuse du cou, un lin contour (le visage où le soleil met le prisme des yeux, enliu un foullis de boucles folles! . . . N'est-ce pas qu'elle est charmante, cette soudaine et frivole apparue; un instant on la suit du regard passionnément, on en hume le parfum, on s'en grise le cœur et les sens, puis {Il souffle en l'air.) pff . . . et tout est dissipé! On jette sa cigarette et on en rallume une autre !
Bluette.
Et cette autre cigarette amène ... la même vision ?
René.
La même . . . ou une autre . . . Pourquoi pas? — puisque notre amour, idéalisé de scepticisme, se suffit à suivre de loin une agréable silhouette, de conter les soirs de bal des fleurettes fanées le lendemain, ou, dans les bois ombreux des jnqueniques d'échanger, au rythme proche des oiseaux
qui chantent, d'éternelles et éphémères sentimentalités ?