CHAPITRE III Les conversions foudroyantes
Le type de conversion le plus fréquent est la conversion progressive, par étapes, avec recherche et considération des motifs, au ternie Tac te de foi. Mais il y a aussi les conversions absolument subites, foudroyantes, instantanées. Ce fut le cas de saint Paul, soudain transformé par la vision de Jésus ressuscité. Mais saint Paul n^est pas le seul à avoir eu son chemin de Damas. Qui n'a entendu parler de la conversion du jeune Israélite, devenu plus tard le Père Alphonse-Marie Ratisbonne?
Au cours d'un voyage en Italie, il s'arrête quelques jours à Rome. Sur le point de partir, il rend visite à un catholique, M. Théodore de Bussières, frère d'un protestant de ses amis : c'était le 15 janvier 1842. On en vient à parler religion, et M. de Bussières demande au visiteur d'accepter une
médaille de la Sainte Vierge ; après un premier mouvement de surprise, Ratisbonne accepte, pour la singularité du fait, pensant que « cette scène fournirait un délicieux chapitre » à ses impressions de voyage. A la médaille M. de Bussières joint une copie du Memorare, insistant pour que le jeune homme récite cette prière matin et soir. Ratisbonne emporte le tout, et le soir, avant de se coucher, il copie la prière <c machinalement, sans presque ancun-e attention ».
(c Le lendemain 16 janvier, a-t-il écrit dans la relation de sa conversion^, je fis signer mon passeport et achevai les dispositions du départ ; mais, chemin faisant, je redisais sans cesse les paroles du Memorare.
Comment donc, ô mon Dieu, ces paroles s'étaient-elles si vivement, si intimemient emparées de mon esprit ? Je ne pouvais m'en défendre ; elles me revenaient sans cesse : je les répétais continuellement,
1. Lettre de M. Alphonse-Marie Raiisbonne à M. Desgenettes, fondateur de l'archiconfrérie du Saint-Cœur de Marie, en réponse aux questions qui lui avaient été adressées concernant sa conversion ('12 avril 1S42). Citée intégralement dans Huguet, Célèbres conversions contemporaines, 2" édition, Paris, 1889, p. 336 et sqq.
comme ces airs de musique qxii vous poursuivent, qui vous impatientent, et qu'on fredonne malgré soi et quelque effort qu'on fasse ».
M. de Bussières persuade à Ratisbonne de retarder son départ et dînant ce jour-là, 16 janvier, chez le comte de la Ferronnays, il recommande aux prières d^ son hôte le jeune Israélite. M. de la Ferronnays mourut presque subitement le lendemain soir.
Le '20 janvier, à midi, Ratisbonne est au café, place d'Espagne, et s'entretient joyeusement, avec un ami protestant, de chasse, plaisir, réjouissances du carnaval, soirée mondaine.
« Si en ce moment... un troisième interlocuteur s'était approché de moi et m'avait dit: « Alphonse, dans un quart d'heure, tu adoreras Jésus-Christ, ton Dieu et ton Sauveur, tn seras prosterné dans une pauvre église, et tu te frapperas la poitrine aux pieds d'un prêtre, dans un couvent de Jésuites où tu passeras le carnaval pour te préparer au baptême, prêt à t 'immoler pour la foi catholique • et tu renonceras au monde, à ses pompes, à ses plaisirs, à la fortune, à tes espérances, à ton avenir ; et,
s'il le faut, tu renonceras encore à ta fiancée, à l'affection de ta famille, à l'estime de tes amis, à rattachement des juifs... et tu n^aspireràs plus qu'à suivre Jésus-Christ et à porter sa croix jusqu'à la mort.. . ; » je dis que, si quelque prophète m'avait fait une semblable prédiction, je n'aurais jugé qu'un seul homme plus insensé que lui,, c'eût été l'homme qui aurait cru à la possibilité d'une telle folie ! »
En sortant du café^ Ratisbonne rencontre M. de Bussières qui l'invite à monter dans sa voiture. En route, on fait halte à l'église Saint-André-des-Frères. Les deux amis y entrent, puis M. de Bussières s'éloigne pour régler un détail des funérailles de M. de la Ferronnajs : l'absence dure à peine dix à douze minutes. C'était plus qu'il n'en fallait pour l'événement extraordinaire qui suivit, et que Ratisbonne racontait ainsi :
« L'église Saint-André est petite, pauvre et déserte ; je crois y avoir été à peu près seul, aucun objet d'art n'y attirait mon attention ; je promenai machinalement mes regards autour de moi, sans m'arrêter à aucune pensée ; je me souviens seulement
d'un chien noir qui sautait et bondissait devant mes pas. Bientôt ce chien disparut, l'église tout entière disparut, je ne vis plus rien, ou plutôt, ô mon Dieu, je vis une seule chose ! !
Comment serait-il possible d'en parler?
Oh ! non, la parole humaine ne doit point essayer d'exprimer ce qui est inexprimable; toute description, quelque sublime qu'elle puisse être, ne serait qu'une profanation de l'ineffable vérité.
J'étais là prosterné, baigné dans mes larmes^ le cœur hors de moi-même, quand M. de Bussières me rappela à la vie.
Je ne pouvais répondre à ses questions précipitées; mais enfin je saisis la médaille que j'avais laissée sur ma poitrine ; je baisai avec effusion l'image de la Vierge rayonnante de grâce. . . Oh ! c^était bien elle !
Je ne pouvais répondre. Je ne savais où j'étais, je ne savais si j'étais Alphonse ou un autre ; j'éprouvais un si total changement que je me croyais un autre moimême...
Mes premiers mots furent des paroles de reconnaissance pour M . de la Ferronnay s et pour l'archiconfrérie de Notre-Dame
des Victoires. Je savais d'une manière certaine que M. de la Ferronnays avait prié pour moi ; mais je ne saurais dire comment je l'ai su, pas plus que je ne pourrais rendre compte des vérités, dont j'avais acquis la foi et la connaissance. Tout ce que je puis dire, c'est qu'au moment du geste le: bandeau tomba de mes yeux; non pas un seul bandeau, mais toute la multitude de bandeaux qiii m'avaient enveloppé disparurent successivement et rapidement, comme la boue et la glace sous l'action
d'un brûlajut soleil Tout ce que j e sais,
c'est qu'en entraoït à l'église j'ignorais tout, et qu'en sortant je voyais clair ; je ue puis expliquer ce ciiangement que par la comparaison d'un profond sommeil^ ou bien= par l'analogie d^un, aveugle-né qui toot à coup verrait le jour. «
Comme saint Paul sur la route de Damas avait eu la vision de Jésus ressuscité, Alphonse Ratisbonne, dans l'église Saint- Anidré, fut favorisé d'une apparition de la Sainte Vierge. « Je l'ai vue! je l'ai vue!, s'écriait-ii en montrant la mtédaille miraculeuse... La Vierge m'a fait signe de la main de m'agenouiller, elle a semblé me