LES COMPARANTS DU 20 DÉCEMBHK 1788 A AIX
par Etats, c'est-à-dire que les députés fussent choisis au sein des Etats provinciaux, ceux-ci étant composés par l'universalité du Pays. Depuis plus d'un mois, vîgueries et villes avaient émis leur vœu nettement formulé dans ce sens et il n'y avait pas été répondu. L'opinion publique, que Pascalis appelait (c l'idole des âmes vertueuses », s'émut de ce silence prolongé et elle agit à Aix.
Le 20 décembre 1788, trois comparants, signés de plus de deux cents particuliers de tous états, sont tenus aux consuls (1). On y expose que « puisque Sa Majesté veut s'environner de la nation, il n'y a que la nation qui puisse donner ses pouvoirs aux députés et qu'il est d'ailleurs essentiellement nécessaire que la nation forme elle-même son administration, celle des États de Provence ne pouvant pas absolument la représenter ». En conséquence, les signataires requièrent les consuls d'avoir à faire assembler incessamment un conseil des trois ordres d'Aix, (( à l'effet de déterminer ce qui convient le mieux aux intérêts de la ville » . Le ton de ces divers comparants était presque comminatoire. Les consuls en furent effrayés en même temps qu'incertains sur le parti à prendre. Refuser, c'était déchaîner l'émeute. Accorder, c'était peut-être dépasser leur pouvoir. Il leur parut plus prudent de déférer les comparants
(1) Arch. nat., B^ 9, 1. 1, p. 5. Palu, Pascalis et Gérard à Nec- Lettre des consuls Demandolx la ker, le 24 décembre 1788.
au conseil delà communaulé. De la sorte, quoiqu'il l)iït arriver, ils demeuraient à couvert. Le conseil n'osa détendre la réunion sollicitée. Elle eut lieu le 29 décembre dans l'église du collège. Les consuls avaient pris « toutes les précautions que la prudence pouvait suggérer pour que l'assemblée fût complète, solennelle, que tout citoyen de tout ordre y fût admis (1) )). On y protesta contre toute réunion des Etats de Provence ce où le peuple ne serait pas légalement représenté )) et on y supplia le roi de convoquer sans délai les trois ordres du Pays « tant à reffet de déterminer la formation des Etats de Provence, le nombre des députés de chaque ordre et le règlement qu'il appartiendrait, que pour députer aux Etats généraux du royaume ». Puis, pour donner plus de poids à cette délibération, il fut décidé qu'elle serait présentée au roi par une députation spéciale. (( D'un cri général, on nomma pour un de ces députés l'avocat Bouche, ce courageux et intrépide défenseur de la constitution provençale » (2). Le lendemain, 30 décembre, un conseil renforcé de cent personnes désignait, de concert avec les membres du conseil municipal, ceux qui devaient accompagner Bouche dans sa mission. C'étaient Levesque, Pochet, et Mollet (de Barbebelle).
La députation partit sans retard. Elle arriva vers la mi-janvier à Paris et logea rue Jacob, à Ihotel de Bourbon. De là, elle se rendit à Versailles et y obtint une audience de Villedeuil. Yilledeuil fut brutal. Il déclara sèchement a qu'il n'était pas d'usage que les députés fissent eux-mêmes la présentation de leurs
(1) Arch. nat.. H--» 9, 1. 1, p. G. Lettre à Xcckcr, 2G janvier
(2) Arch. nat., H» 1). 1. 1, p. 7. 1789.
LE PLACET DE liOUCHE AU ROI 29
doléances au roi » et se borna à promettre qu'il les mettrait sous les yeux de Sa Majesté. C'était faire présager leur échec. Bouche écrivit alors à Necker. Il oublia cette fois de faire des phrases selon son habitude, et sut trouver un langage respectueux et pressant : « Un peuple entier, disait-il, se jette à vos genoux, Monseigneur, et vous demande votre protection auprès du meilleur et du plus juste des rois )).
Son placet au roi constituait le plus énergique des réquisitoires contre les États de Provence et le plus émouvant plaidoyer en faveur du tiers. Le maréchal de Beauvau, gouverneur de la province, s'y était lui-même intéressé et avait consenti à en remettre un double à la chancellerie (1). Bouche y montrait avec la dernière évidence que des trois ordres qui composaient la nation provençale, aucun n'était représenté dans les États de la province. Les chapitres des églises cathédrales et collégiales, bien que possédant de grandes propriétés, les curés, « ces pasteurs citoyens qui connaissent le mieux la misère du peuple », en étaient exclus. Sans mandat, sans députa tion, treize évéques, deux abbés et quelques commandeurs de l'ordre de Malte avaient usurpé le droit de représenter le clergé. La noblesse était aussi sacrifiée, ne pouvant forcer la barrière que lui opposaient les possédant fiefs. Ceux-ci comptaient six fois plus de roturiers que de nobles et (c cinq cents gentilshommes provençaux étaient ainsi dépouillés du premier des titres, celui de citoyen ». Enfin le tiers ne siégeait pas aux Etats. Cinquante six députés qui s'autorisaient de ce nom y avaient
(1) Arch. nat., B^ 9, 1. 1, p. 11.
30 LKS PHKMMINAIllKS DE LA CONVOCATION
sans doutcentrce; mais qu'étaient-ils au fond? Parmi eux il fallaitfaire un départ. Trente six étaient députés par leurs places en qualité de consuls. Ils ne pouvaient prétendre à représenter l'universalité du peuple. La plus singulière bigarrure émaillait les municipalités et les conditions de l'éligibilité écartaient du cliaperon la plupart des gens éclairés qui eussent pu rendre quelque service. Ici, à Toulon, par exemple, les consuls à nommer étaient proposés par ceux qui sortaient de cbarge ; ailleurs, ils étaient désignés par le sort. Partout il fallait payer une contribution pour pouvoir briguer le consulat; dans (luekjues localités, la noblesse était exigée. Les vingt derniers membres du tiers étaient élus dans une assemblée des vigueries composée des consuls nés. Va\ somme les garanties d'impartialité et d'indépendance de ces représentants, qui ne représentaient personne ou à peu près , restaient nulles . Une dernière iniquité devait disparaître. Les Terres adjacentes étaient demeurées en dehors du Pays de Provence ; elles avaient le droit d'y entrer. Marseille et Arles envoyaient bien des députés aux Etats, mais sans voix délibérative. La conséquence de ces abus intolérables, c'est que les Etats pléniers devenaient nécessaires. Par Etats pléniers. Bouche entendait la réunion des repré:ientants de tous les ordres librement élus par leurs concitoyens.
Si le succès couronnait d'ordinaire les causes justes f et exposées avec éloquence. Bouche eut dû réussir. Mais une influence occulte essayait de neutraliser la bonne volonté de Necker. L'archevêque d'Aix s'appliquait à discréditerdoucement lesdéputésqui portaient les vœux de tout un peuple et il pressait le directeur général des finances de les congédier sans
l'intervention des procureurs du pays 31
retard. Son insistance finit par devenir importune et Neckerle lui fit assez rudement sentir (1). Il avait reçu une fois les députés et, leurs doléances expliquées, après la promesse formelle d'appuyer leur requête auprès du roi, il leur avait donné à entendre qu'il ne leur voyait plus d'affaires à Paris. Les Aixois firent sourde oreille à l'invite et, comme c'étaient (( de bonnes gens )), Necker n'osa prendre sur lui de les renvoyer par ordre. Bien mieux, il les reçut à dîner et les combla de politesses. Les députés attendaient une autre monnaie moins creuse. Ils en furent pour leur attente et les États pléniers demeurèrent relégués dans le domaine des chimères.
Bouche et ses compagnons évincés conçurent quelque amertume de leur déconvenue. Ils supposèrent, non sans raison, que quelqu'un les avait contrecarrés , et sans soupçonner l'archevêque de Boisgelin, écrivirent en Provence en rejetant leur insuccès sur l'intervention des Procureurs du Pays. Ceux-ci s'en émurent et l'un d'eux, BomanTributiis, en même temps assesseur d'Aix, écrivit à Necker pour le prier « de désabuser les députés des préventions qu'ils pouvaient avoir » (2). Il est très vrai qu'aucune preuve n'est restée de leur intervention. Mais rien ne dit qu'elle ne se fit pas sentir. Parmi les consuls d'Aix un possédant fief, le marquis de la Fare (3), se faisait signaler par son opposition à toute réforme. Nous aurons dans le cours de ce récit
(1) Arch. nat., B* 9, 1. 2, p. 1. seph Isidore de Roux, seigneur Paris, 31 janvier 1789. de Bonneval et de la Fare, che-
(2) Arch. nat., B^ 9, I. 2, p. 9, ^^a^ier de Saint Louis. Il signe Aix 16 février 1789. parfois : Ruffo, marquis de la,
(3) Charles Marie Bénigne Jo-
à rappeler quelque aventure fâcheuse dont il fut le triste héros. Quoi qu'il tentât pour se disculper, ainsi que ses collègues, la rumeur s'accrédita que l'échec des députés aixois était en partie leur ouvrage. Ce fut un malheur, car ils n'avaient pas besoin de ce soupçon pour devenir impopulaires.