SOS EE
Quelle différence avec le négociant d’aujourd’hui, trop souvent pétrifñé dans un conservatisme vermoulu! D'un côté Fugger, Jacques Cœur, Marco Polo; de l’autre, le petit épicier du coin. D’un côté, la probité commerciale du grand seigneur démesurémient riche ; de l’autre, l’âpreté au gain du malheureux agent des grosses maisons, ces empoisonneuses publiques qui, par leurs denrées falsifées, attentent à la santé de tous leurs clients attirés par une réclame mensongère.
Ils se disent d’une utilité indispensable, nos marchands d’aujourd’hui. Sans doute, le producteur ne peut guère vendre au détail et le consommateur peut encore moins acheter en gros. L’intermédiaire remédie à cette double difficulté. C’est exact. Mais la coopération a un rôle identique: de production, elle vend directement au public, au détail; de consommation, elle achète directement au producteur, en gros. De ces deux rouages, le marchand et la coopération — en compétition puisqu’ayant la même fonction — lequel doit subsister? La raison et l’intérêt social répondent: celui qui est le plus économique, celui qui rapporte le plus au producteur et coûte le moins au consommateur. Alors, c’est la condamnation du marchand qui, personnage interposé entre le producteur et le consommateur, cherche à s’enrichir aux dépen des deux — parasite d'autant plus dangereux qu’il se multiplie avec une rapidité effroyable. Tout nouveau venu sur une place doit trouver de quoi sub-
sister où la foule de ses congénères végète déjà péniblement. Il vit sur la masse. Done il grignote le pain de ses voisins. Ceux-ci, réduits à {a portion congrue, sont obligés de chercher des combinaisons pour augmenter leurs bénéfices. Ils les trouvent dans l’escroquerie: la publicité fallacieuse — et la tromperie sur la qualité, parfois aussi sur la quantité de la marchandise vendue.
Ne leur en voulons pas. La misère est génératrice d’actions coupables: les délinquants et les criminels sont presque toujours des individus pressés par le besoin.
Pourquoi conserver le marchand?
Il est néfaste au producteur et au consommateur qu’il exploite et à la société qu’il dupe, peutêtre à son insu. Les services qu’il rend se paient bien cher et il peut si facilement être remplacé par un concurrent offrant les mêmes avantages, mais non. les mêmes inconvénients — Ja coopérative !
Sa disparition va-t-elle causer un véritable préjudice à tous ceux à qui il ouvrait un crédit, opération inconnue au magasin coopératif? Faisons d’abord une distinction. La coopération de production, dans ses opérations de gros, conserve. naturellement la tradition commerciale des échéances à 30, 60, 90 jours et même à des époques plus reculées. Ce que la coopération de consommation refuse, c’est le banal compte courant, la vente à tempérament. Qu’elle à raison! Le pauvre, sans avances, est seul à en profiter et il a intérêt à fuir
comme la peste ce compte courant, ce compte qui ne se contente pas de courir, mais qui trotte, qui galope. Le marchand ne demande pas d’argent.
Une acquisition se traduit par une ligne d’écriture sur le carnet du client et celui-ci, n’ayant pas à faire un déboursé immédiat, ne résiste à aucune tentation. Il achète, il achète Il s’endette. L'homme endetté a la corde au cou: 1l est perdu. Il ne peut aller dans une autre boutique sans se voir réclamer, par le fournisseur abandonné, le paiement d’une note qu’il est incapable de régler. Ii est la proie de son créancier qui lui écoule le rebut de son fonds et, sous la forme de petits paiements, dissimule une formidable majoration des prix. Il devient vite aussi la proie des huissiers: la vente à abonnement n'’est-elle pas souvent un abonnement à des frais de justice, répétés à chaque échéance ?
Le crédit constitue alors un mal. Il faut le supprimer. Voilà pourquoi la coopérative, œuvre moralisatrice, ne vend qu’au comptant.
Composée d'hommes qui connaissent les difficultés de l’existence, elle tend à provoquer la disparition des intermédiaires, mais elle répugne à jeter, du jour au lendemain, sur le pavé, tous ces infortunés petits boutiquiers qui ont besoin de nourrir leur famille et qui n’ont pas encore eu le loisir de donner un autre emploi à leur activité. Pour ne pas les ruiner d’un coup, elle vend au prix de détail comme eux. Mais le boni qu’elle réalise retourne
AU au consommateur, au prorata de ses achats. Chaque acquisition représente pour le consommateur une épargne et non plus un bond vers l’expropriation. Un miracle s’est réalisé : l’économie par la dépense.
Les riches sont-ils les uniques bénéficiaires de l’essor coopératif. Pour répondre, il suffit de regarder fonctionner une coopérative rurale. C’est Îa cité démocratique par excellence. Les administrateurs, élus en assembiée générale, sont de petits propriétaires et de modestes fermiers. Comment, dès lors, les grands exploitants pourraient-ils détourner à leur profit la force de l’association pour capter les faveurs gouvernementales? Toute la législation agricole est en faveur des petits, des faibles.
Que l'influence des gros propriétaires fonciers aille en s’affaiblissant, personne ne songe à y contredire, ni à se plaindre sérieusement de cette conséquence fatale de l’extension de l’instruction et de l’augmentation du bien-être dans la masse rurale. Pas même les châtelains qui, après s’être fait nommer maires de leur pays — leur amour-propre exige un lambeau de l’autorité deleurs ancêtres — sont très heureux de rencontrer autour d’eux de braves gens capables de les remplacer dans leurs fonctions tandis qu'ils vont chercher, l'hiver, la chaleur sur des rives ensoleillées, l’été, la fraîcheur en des régions hospitalières.
La richesse nationale? Aïnsi que nous l’avons déjà vu et que nous le verrons encore plus loin, la
coopération lui donne une impulsion inconnue avant elle.
Les marchands sont-ils plus heureux dans leur argumentation destinée aux ouvriers ?
Vraiment non!
Où ont-ils pris ce chiffre de quatre sous qu’ils ont fait résonner comme un cri de guerre pour persuader les travailleurs de la disproportion de l’idéal et du résultat? Dans une opération bien simple — trop simple: ils ont divisé le capital épargné annuellement dans la coopération de consommation anglaise par le nombre de coopérateurs. Ils ont eu ainsi le montant de l’épargne annuelle de chaque coopérateur. Une seconde division de cette somme par 365 et l’épargne quotidienne était connue. |
Les chiffres de base étaient-ils exacts ou fantaisistes? Question oiseuse. Le mode de caleul employé n’a aucune valeur. Peu importe, en effet, un quotient obtenu en remuant pêle-mêle les bilans de sociétés prospères et de sociétés rachitiques, en amalgamant des coopérateurs soucieux de l'intérêt collectif et des coopérateurs 2 partibus. Le résultat particulier atteint par les coopérateurs zélés à seul de la valeur. Or, il ne saurait s’exprimer par un chiffre. C’est la sécurité du lendemzin par la salutaire crainte du crédit, par l’effroi des dettes. C’est l’amélioration de l'existence, Île bien-être, source bouillonnante du progrès.
Une courte excursion dans les centres coopératifs anglais aurait vite rappelé à la réalité les mar-
chands danois. En effet, veut-on quand même des chiffres ? Qu'on ouvre les statistiques de la Wholesale. On y trouvera, pour certaines coopératives, des bonis individuels et annuels de 500 francs et au-dessus, accompagnés d'inscriptions de plusieurs milliers de francs au crédit de modestes ouvriers. Que nous sommes loin des « quatre sous » et de leur misérable signification !
La coopération de consommation réalise une grosse économie sur la nourriture. C’est un fait. La nourriture tient dans un budget domestique une place d’autant plus considérable que ce budget est plus réduit — 64 %, d’après les statistiques de Bohmert, pour un ménage ouvrier de cinq personnes. Le journalier et même de domestique de ferme, qui est de moins en moins payé en nature, ont done autant d'intérêt à adhérer à la coopération que le paysan qui, en vertu d’une loi universelle, vend de plus en plus ce qu’il produit et achète de plus en plus ce qu’il consomme.
La coopération ne permettra pas aux travailleurs de racheter le matériel de production. La belle découverte! Jamais la coopération n’a poursuivi un but aussi chimérique. Le travaïlleur doit jouir en foute propriété de l'instrument de son labeur, que cet instrument soit le lopin de terre du laboureur, le burin du graveur, le pinceau du peintre ou le rabot du menuisier..Voilà le principe. Le paysan ne peut pas devenir maître de la terre sans l’acheter. C’est entendu. Mais, par l’épargne qu’elle lui pro-
cure, par son gain qu’elle augmente, la coopération, sous ses deux aspects consommation et production, lui facilite cet achat, le rend plus aisé encore à ses descendants — grâce à la multiplication des économies par des placements coopératifs sûrs et heureux.
Quant à l’ouvrier de l’industrie rurale, il peut — l’agriculture s’industrialisant sans cesse — créer par des capitaux nouveaux les instruments nécessaire à sa production et, par suite, lutter contre le régime capitaliste caractérisé par l’expropriation des classes laborieuses.
Comment les capitaux actuels se sont-ils constitués? En partie, par la rémunération due aux chefs d'entreprise. Mais surtout par les profits réalisés par ces derniers sur le travail salarié. Que ces profits restent dorénavant aux mains des salariés — c’est le but de la coopération de production — et 1l n’y a plus de problème: l’ouvrier peut acquérir les instruments de production.
Insensé ce projet de constitution de capitaux nouveaux, parce que la grande production est à l’ordre du jour? Evidemment le producteur émancipé ne pourra, dans bien des cas, fonder tout d’abord qu’une petite entreprise: la petite industrie a encore de beaux jours! Mais en admettant même le triomphe définitif de la production gigantesque, les petites entreprises ne peuvent-elles done pas se fédérer et, du coup, devenir gigantesques à leur tour?
La Wholesale n’a pas suivi une autre évolution.
Admettons même que la grande entreprise puisse, seule, subsister. Qui empêcliera Je salarié d’y accéder comme associé par la souscription d’actions acquises grâce à l’épargne? Est-ce que, par ailleurs, la plupart des ouvriers ruraux du Danemark, des landarbejdere ne sont pes arrivés déjà, en très peu d’années, à posséder une ou deux vaches, quelques porcs, une basse-cour, et, en raison même de cette possession, n’ont pas adhéré aux laiteries coopératives, aux abattoirs coopératifs, aux coopératives d'exportation d’œufs et aux sociétés coopératives d'élevage?
Ah! sans doute, un coup de baguette magique ne viendra pas émanciper tous les travailleurs en corps! Les coopérateurs de la première heure seront, dans une certaine mesure, privilégiés. N’est-il pas juste qu’ils reçoivent la récompense de leur effort et peut-être le dédommagement des tribulations du début? Une société uniformément heureuse serait la plus monstrueuse des amoralités. La justice veut que chacun ait la possibilité de s’enrichir du fruit de son labeur et la perspective de récolter intégralement ce qu’il sème: la coopération réalise ce vœu. Et, en cela, elle s’oppose à la société d’aujourd’hui dans laquelle, après avoir peiné toute sa vie, de la plus tendre enfance à la vieillesse avancée, le travailleur risque de mourir aussi pauvre le jour de sa mort que le jour de sa naissance, sans même pouvoir assurer le respect
de son dernier sommeil, de son premier repos, par la possession de quelques mottes de terre qui abritent sv Gépouille. — Au point de vue économique, ce nivellement général serait du plus déplorable effet: les rêveurs les plus illaminés, mais sensés, doivent reconnaître l’exactitude de la réflexion faite, dès le iv gièc, par l’évêque de Tyr, Théodoret : « Si tous les hommes étaient égaux en richesses et en qualités, personne ne voudrait s’abaisser à en servir un autre et, de là, il s’ensuit nécessairement ou que chacun serait obligé d’apprendre et de faire tous les métiers à la fois (dont aucun ne serait bien fait), ou que tout le monde manquerait des choses nécessaires à la vie. »
Le petit négociant va tomber dans le salariat. Qu'est-ce qui lui est le plus funeste: le capitalisme, dressant devant lui ces puissants établissements qui envoient leurs voitures et leurs primes le ruiner à domicile, l’obligent à fermer sa boutique et à ne la rouvrir qu’humilié, ayant troqué son titre de patron contre celui de gérant d’une de leurs succursales — où la coopération qui, en “vendant comme lui au prix de détail, se fait serupule de le vouer à une misère implacable et sait l’accueillir dans son sein non en salarié, mais en associé, parfois même en administrateur?
Cocvération — Socialisme révolutionnaire ? Depuis quand ?
Les négociants danois ont été, décidément, mal inspirés dans le choix de leurs arguments. S'ils
avaient un peu mieux connu l’histoire du socialisme, ils auraient su que les grands adversaires du coopératisme étaient précisément les socialistes révolutionnaires, en particulier les disciples de Karl Marx restés intégralement fidèles à Ia doctrine du maître, les collectivistes purs. Cela se conçoit d’ailleurs. La coopération est un moyen d’améiiorer la situation du prolétariat: le collectivisme intégral, n’admettant que l’émanciuation absolue, lui déclare la guerre. La coopération laisse à l’individu la possession personnelle de ses biens. Hille aspire même à donner progressivement, en toute propriété, les instrument du travail à ceux qui s’en servent. Elle rend ainsi hommage à l’individualisme et ne songe à une socialisation que dans la mesure où ses adhérents parviennent à fonder une propriété collective, dont l’accumulation des fonds de réserve est le baromètre. Le collectivisme pur exige, au fond, malgré quelques réserves de détail l’enlèvement de tous las instruments de produetion et d'échange à leurs détenteurs, leur fusion et leur remise à une abstraction : la collectivité. Le collectivisme est une révolution brutale, même «sifelle est légale. La coopération est l’évolution pacifique. Si elle présentait un autre caractère, croit-on qu’Ovwen, le père du coopératisme, tant attaqué par les marchands de son époque, eût eu comme avocats les deux frères du roi d’Angleterre et que ceux-ci eussent présidé des réunions dans lesquelles le grand industriel de Manchester
exposait les plans des coopératives? — qu'il eût compté parmi ses protecteurs lord Liverpool et le duc de Wellington? — que les souverains et les diplomates réunis, en 1815, au Congrès d’Aix-la- Chapelle, lui eussent fait un réel succès d’estime? —- que le Gouvernement des Etats-Unis d’Amérique l’eût accueilli ave: des honneurs extraordipaires et que le Congrès lui eût accordé une séance solennelle et le privilège d’y parler à la tribune? La coopération est évolution et non révolution. En effet, elle a pour essence l’association. Et l’association est la loi fondamentale, celle qui régit l’univers dans toutes ses manifestations physiques et morales, naturelles et politiques. L’homme n'existait pas encore sur terre que déjà les animaux les plus humbles cherchaïient, dans l’association, un instrument de lutte pour la vie. C’est par l’association qu'aux ges préhistoriques, les anthropopithèques ont pu se soustraire aux crocs des fauves et aux forces exterminatrices d’une nature indomptée; que les premiers civilisés ont fondé leurs villes et que les premiers chrétiens ont conquis sur la barbarie le. monde alors connu. C’est par l'association que les esclaves des Pharaons, attelés en interminables files dirigées par un musicien ébranlant un tambour d’airain, ont accumulé les grandioses monuments d'Egypte et que des centaines de rameurs, frappant les flots en cadence, ont permis aux navigateurs de Tyr, de Carthage, de Rome, du Nord, de Venise, de Flan-
dre, de Portugal, d’Espagne, de France, de découvrir l’univers. C’est par l’association que les traveilleurs contemporains parviennent à crganiser ces monstrueux amas de fer et de cailloux, ces chaos de constructions et d’abîmes qui constituent les cités modernes, à séparer les continents, à réunir les mers, à maîtriser les airs. C’est par l’association, par la commune, que, dès le xrr° siècle et dans presque toute l’Europe, nos ancêtres ont réussi à se soustraire aux caprices seigneuriaux, à fonder cette classe moyenne, ce Tiers-Etat qui reste, dans l’histoire, l’apôtre de la Liberté et le soldat du Droit. C’est par l’association que, dans tous les pays civilisés, les prolétaires du xx° siècle tentent de faire entrer l’Egalité et la Fraternité dans la réalité des choses.
La nature commande aux êtres vivants l’association ou la mort. L’association est la loi immortelle.
Et l’association agricole à été la première manifestation de cctte loi considém au double point de vue économique et juridique. Aussi a-t-elle marqué de ses traits essentiels toutes celles qui l’ont suivie. Chez elle, les volontés individuelles conver-geaient vers le même but. La majorité décidait. Voilà pourquoi, dans toutes les législations, se retrouve cette règle capitale: le droit des majorités, soit pour la formation, soit pour l’administration des sociétés.
L'association agricole n’est pas seulement la plus ancienne. Elle est aussi l’association par
excellence. D'où jaillit la force d’une société? Qu'est-ce qui assure son existence? La mise au premier plan d'intérêts communs existant entre des biens matériels.
Dans un élan d’enthousiasme, une union entre individus peut se créer. Mais que dure-t-elle? Ce que dure l’enthousiasme: pas bien longtemps. Et si elle dure, ce n’est que par routine, indifférence, soumission ou intérêt. — Autrement solide est l’union entre biens que l’association agricole réalise. Les campagnards d’um pays donné ont des intérêts commuñs extrêmement concrets. Tous se rapportent, d’une manière générale, à l’achat de l’outillage, des marchandises nécessaires à leur existence et à la vente des produits de leurs terres. Ils vivent dans le même lieu. Leurs habitudes sont les mêmes. Ils ont done besoin des mêmes denrées, des mêmes vêtements. La terre est la même: il lui faut done les mêmes engrais et les mêmes instruments. Les récoltes sont de mêmes espèces: le prix qu’en retire l’un intéresse les autres. La contiguité ou tout au moins la proximité des héritages crée entre leurs propriétaires une solidarité matérielle qui a, sur ceux-ci, plus d'influence que la plus forte das solidarités morales.
Tous profitent de la multiplicité des services fonciers réciproques, tels que dessèchement de marails, irrigations, plantations d’arbres, création et entretien de chemins. C’est pour ces motifs que l’association rurale est la plus vivace de toutes.
Comment s'étonner, dès lors, que le prêche fulminant des négociants danois restât une salve d’artillerie à blanc! Une véritable union nationale se scella en faveur de l’association coopérative. Paysans riches et pauvres, travailleurs des champs et des villes acceptèrent de donner ieur collaboration loyale à l’expérimentation qui s’esquissait. La bourgeoisie elle-même, peu émue par la perspective d’un irréalisable grand soir, adhéra au mouvement. Les ecclésiastiques qui, à tort ou à raison, passent pour les champions diu conservatisme, en vinrent à assimiler la coopération à la charité chrétienne en acte. (€ Pour convertir les infidèles, écrivait le franciscain Roger Bacon, dans l’Opus Majus qu’il adressait à Clément IV, il faut aller vers eux armé des merveilles de la science ». « Pour donner au peuple l’existence honorable qui convient à des créatures de Dieu, disent les pasteurs danois, il faut lui porter les bienfaits de la coopération. »
Quoi de plus naturel que ce généreux entrain? Que désire l’homme? Obtenir le maximum de jouissances avec le minimum d’efforts. Offrez-lui un moyen d’adoucir son existence. II le considère de suite avec sympathie et se déclare prêt à en faire l’essai, surtout s’il ne contrarie ni une passion politique, ni une conviction religieuse, ni une conception philosophique, ni un préjugé. Ce fut le cas pour la coopération.
[l'est si commode d’œuvrer dans une association
Mae qui, s’occupant exclusivement d'intérêts économiques, ne gaspille point son énergie dans une poltique bavarde et décevante.
Bien qu’on ait parfois essayé de la domestiquer à un parti, — «elle était, en Belgique, socialiste, catholique ou libérale; en France, elle a trop longtemps été rouge ou jaune; en Italie, le parti romain cherche à l’accaparer, — ‘a coopération a réalisé ce miracle: harmoniser les efforts de mystiques comme Vigano, de protestants comme Maurice et Sonne, de catholiques comme Raïffeisen, d’israélistes comme Lassalle et d’hérétiques comme Robert Owen, de socialistes comme César de Pacpe, de saint-simoniens comme Buchez, de procureurs généraux comme Cabet, d’évêques comme Mer de Ketteler.
Qui saït si elle ne sera pes, un jour, cette mer paisible où aboutiront les tumultuweux torrents de toutes les agitations politiques?
Les négociants en ont été pour leur avalanche de paroles, d’écrits et d’argent. Leurs foudres étaient de carton. Leur feu d’artifice ne laissa derrière lui que de légers flocons de fumée. En vain cherchèrent-ils à provoquer une panique après les malversations du ministre Alberti: une effroyable campagne anticoopérative fut menée par toute une presse à gages, mais elle ne réussit pas à provoquer une seule démission au sein des coopératives centrales. En vain s’efforcèrent-ils de compromettre le crédit des coopératives par une multitude
de communications erronées faites aux Journaux ou répandues par des agents. Ils rêvèrent d’obliger les banques à boycotter les coopératives. Ils tentèrent de créer une grève d’adhérents en engageant ceux-Ci à démissionner, à retirer leurs dépôts, à exiger le remboursement de leur quote-part des fonds de réserve. Leurs efforts restèrent sans résultat.
Ils l’avaient, d’ailleurs, vu eux-mêmes. Aussi
s’étaient-ils déjà résolument tournés vers les pou. voirs publics, sollicitant la taxation impitoyable de ces associations dont ils ne pouvaient démontrer 1a noaivité, la création d’impôtis spéciaux à elles, l’interdiction aux fonctionnaires d’y adhérer; le gouvernement se révéla atteint die surdité...
. I n’y avait plus que le corps à corps avec les coopératives. Tête baissée, les commerçants ‘oncèrent. Ils s’engagèrent mutuellement à rompre toutes relations avec les fabricants de gros qui vendraïent aux coopératives, à congédier tous ceux de leurs employés qui en feraient partie, à supprimer tous traités de publicité aux journaux qui accepteraient leurs annonces. Autant de coups d’épée dans d’eau...
Avides d’écraser le germe dans l’œuf, ils sacrifièrent une partie de leurs bénéfices, essayant d’acheter la marchandise au producteur plus cher que les coopératives et de la revendre au consommateur moins cher qu’elles.
Les propriétaires d’abattoirs industriels se signalèrent particulièrement. Rien ne les arrêta.
A prix d’or, ils débauchèrent les garcons des coopératives. Ils les soudoyèrent pour faire de la mauvaise besogne, pour saboter la viande. — Poussés par leurs collègues. et aussi par l’appât d’un gain momentané, les négociants en fourrages tentèrent à Arrhus, en 1896, de ruiner les éleveurs. Nous connaissons déjà la réponse des coopérateurs: la fondation de la « Société du Jutland pour l’achat du fourrage ».
L'élan coopératif brise toutes les manœuvres: chaque jour accuse ses nouveaux succès.
Un fait caractérise sa victoire. La ville danoise est une citadelle pour les marchands. Eux seuls ont le droit d’exercer un commerce dans un rayon de sept milles du marché urbain, de quatre milles et demi pour quelques articles de première nécessité. Les coopératives ont pu obtenir d’ouvrir leurs magasins dans la zône neutre et de concurrencer ainsi dans leur fief les négociants urbains: la jurisprudence les considère comme de simples distributrices et non comme des commerçantes.
Payant d’audace, beaucoup admettent le public à acheter chez elles. Par habileté et par respect des principes coopératifs, elles ne le font pas participer aux bénéfices. Cela désarme leurs adversaires. Ce désarmement ne coûte d’ailleurs aux coopératives que le paiement d’une patente — 125 couronnes environ — largement compensé d’ailleurs par le gain réalisé sur la clientèle non associée.
Les négociants n’ont plus qu’à s’avouer vaincus.
Ils offrent maintenant leurs fonds disponibles aux caisses de crédit. Ils souscrivent aux emprunts émis par les coopératives de production. Placements de pères de famille ! Ils adoptent les procédés commerciaux de leurs rivales : tous les exportateurs, par exemple, timibrent leurs œufs comme les coopérateurs.
D'une situation qui allait leur être critique et sur laquelle leur action restait inefficace, ils sont les premiers à vouloir profiter: les Danoïs sont gens pratiques.
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