SUPERFICIE DES EXPLOITATIONS
Les propriétés de 1873 1885 1895 1905 40 tonneaux de hart- de korn et plus occu-
pent. . . . Th. 27.400.25 39.516.62 40.375.422 40.547.43 de 40à12 » 16 474.22 17 091.95 17.836.95 17.634.170 de 12à 8 » 37.839.06 37.152.28 36 532.32 35.525.04 de 8à 4 » 147.907.41 139.887.13 137.293.58 132 005.03 de 4à 2 » 65.503.323 67.876.30 68.488.76 70.456.49 de 2à 1 >» 928.501.97 30.149.71 31.029.90 33.122 88 de 1à 1j » 33.832.67 35.059.71 34.721.86 36.072.173 de 1/4 à 1/32 » 5.127.174 5.798.99 5.824.20 6.199.94 de 1/32 » 370.29 511.16 629.74 855.11
Les exploitations agricoles couvrent AU tOLAL M TR 3720956091 1373 013.85 5727749738 372.119.35
11 résulte de ces chiffres que, s’il est exact que la grande propriété a augmenté, elle ne l’a fait que dans des proportions relativement minimes — et en grande partie à cause de l’achat par des capitalistes de vastes étendues de terrain dans les landes du Jutland, en vue d’essais de traitement de la limonite pour l’extraction du fer. La propriété moyenne — celle de 10 hectares et demi à 30 hectares environ — a subi un sensible mouvement de recul. Mais ce n’est pas elle que visait Karl Marx. Du reste, ce qu’elle a perdu a été regagné par la petite propriété et surtout par la très petite propriété qui, toutes deux, ont sensiblement progressé.
En bien de pays, le capitalisme — et par ce mot il faut entendre le système qui tend à obtenir le maximum de revenus possible par les moyens techniques les plus perfectionnés — tend à procurer la
scission de la propriété et du travail, sous deux formes un peu particulières. La propriété paysanne y recule, soit qu’elle passe aux mains de créanciers hypothécaires, soit qu’elle s’émiette en parcelles trop petites pour pouvoir être scientifiquement exploitées et pour suffire à l’entretien d’une famille. En est-il de même en Danemark?
Le prêt hypothécaire courant, celui de l’usurier, celui qui enchaîne l’emprunteur au prêteur et voue celui-ci à l’expropriation fatale en l’empêchant, par un taux d'intérêt trop élevé, de pouvoir jamais se libérer de sa dette, ce banal prêt a bien perdu de son importance en Danemark, sous l’action des associations coopératives de crédit. C’est ce qui explique que, dans les juridictions rurales, le nombre des ventes immobilières par autorité de justice ne dépasse pas mille par an — et encore faut-il considérer que toutes n’ont pas pour objet des exploitations agricoles, que beaucoup concernent des maïsons de petites villes et que d’autres ne constituent qu'une formalité extra-judiciaire nécessitée par des règlements succéssoraux. Il y a, d’ailleurs, un baromètre des méfaits causés par les dettes chirographaires et hypothécaires: c’est le nombre des saisies et exécutions. Or, ce nombre, dans les circonscriptions rurales, a une tendance très marquée à diminuer : de 8.118 en 1911, il est tombé à 7.837 en 1912 — et encore importe-t-il de remarquer que ces chiffres, les seuls fournis par le ministère de la Justice, s’appliquent à tous les habitants des dis-
tricts ruraux aux cultivateurs comme aux non cultivateurs, notamment aux petits commerçants, en lutte avec les grosses firmes et avec les coopératives.
Certes, la très petite propriété existe en Danemark.
Le husmand qui l’acquiert avec l’aide de l’Etat, avec le concours des coopératives de crédit qui lui sont destinées, et aussi grâce aux économies que lui a fait réaliser la coopération de consommation, sort des rangs des ouvriers qui ne possèdent rien. Itvidemment le lopin de terre qui entoure sa maison, ses ? ou 3 vaches, ses 4 ou 5 porcs. ses deux douzaines de poules et sa chèvre ne lui permettent pas de faire vivre une famille. Pour boucler son budget, il doit encore travailler en moyenne 155 jours par an pour le compte d’un plus grand propriétaire que lui. Mais il a accédé à la propriété — et c’est capital. Son labeur, le secours que lui apporte la coopération de consommation et de production, sa volonté d’assurer à ses enfants une vie plus douce que la sienne l’incitent à arrondir son bien — et il y arrive rapidement: il suffit, pour s’en convaincre, de considérer l’accroissement progressif de la superficie et du nombre des exploitations de moins de 1/32 de tonneau de hartkorn à 4 tonneaux.
La création de ces domaines, minuscules peutêtre au début, mais qui grandissent dans la suite, est un fait important, primordial, pour l’avenir de
l’agriculture et de la nation elle-même. Il est de vérification courante que des salariés, d’une lenteur et d’une maladresse choquantes, deviennent des prodiges de diligence dès qu'ils opèrent pour leur propre compte : le soin qu’ils portent à la mise en valeur de la terre ne peut que donner un regain de force à la petite propriété rurale — la leur. Voilà pourquoi le kusmand qui a très modestement commencé, peut, à la fin de sa vie, — favorisé en cela par un ensemble de dispositions législatives qui, judicieusement comprises par une jurisprudence favorable aux humbles, s’opposent au morcellement indéfini des petits domaines, — laisser à ceux de ses enfants qui n’héritent pas de la maison paternelle, la possibilité d’acquérir à leur tour, avec leur part successorale, un lopin de terre susceptible d’accroissement. Il le peut parce que la coopération qui, déjà sous la forme crédit, a fait de lui un propriétaire, par sa forme consommation lui permet de produire au meilleur marché possible et le plus possible — conditions indispensables pour ne pas être écrasé sur Île marché — et, par sa forme produation, en a fait le principal bénéficiaire du fruit de son travail.
Une propriété collective se forme
La coopération soutient et développe la petite propriété individuelle. Elle forme aussi une pro-
priété collective. Ce n’est nullement contradictoire et c’est excellent.
Ce n’est nullement contradictoire. En effet, chaque coopérateur jouit de la propriété intégrale de son domaine qu’il peut même agrandir par l’épargne et les gains réalisés par la coopération de consommation et de production.
Mais les coopératives, auxquelles il appartient, possèdent des fonds de réserve, un outillage, des immeubles qui augmentent en raison directe de l’extension et de la prospérité des affaires; voilà justement la propriété collective.
C’est excellent. En effet, propriété individuelle et propriété collective ont chacune leurs avantages particuliers.
La propriété individuelle est-elle de droit naturel, ainsi que l’affirmait Léon XIII dans son Encyclique « Rerum novarum »? Est-elle, au contraire, une simple création de la loi, ainsi que le croient certains sociologues? Peu importe.
Elle est un fait historique extrêmement ancien. Son organisation et son état actuels résultent d’une lente évolution; comme le mariage, comme la famille, elle constitue une institution, une force sociale qui s’est progressivement développée et a triomphé d’une multitude de vicissitudes. Son existence est la preuve de son utilité. Sa longue carrière exige un respect au moins relatif: bien des pages de l’histoire danoise montrent qu’il n’est
pas toujours sans danger de rompre avec une institution traditionnelle.
L'étude des conditions générales de l’existence des peuples ne permet pas d’ailleurs de douter qu'aujourd'hui comme hier, en Danemark comme aux Antipodes, dans le temps et dans l’espace, la propriété individuelle s’impose, sinon pour des considérations morales, du moins pour des motifs d’ordre purement économique. Dans les régions où campent des tribus nomades, huit kilomètres carrés de terrain procurent à un seul homme de misérables moyens d’existence. Dans les pays où les indigènes se sont définitivement fixés au sol, la même superficie assure l’abondance à deux mille êtres. Il ne s’agit pas de disserter sur la légitimité de l’appropriation par un seul individu d’une portion d’une richesse qui, au premier abord et dans la théorie pure, semble devoir rester le patrimoine de la société tout entière. Il n’y a qu’à constater un fait rendu indiscutable par l’expérience de l’histoire et la spéculation de la science ; en l’état économique actuel, la propriété foncière, individuelle et libre, est, pour les sociétés civilisées et aompaictes, une indispensabilité pour ce bon motif qu’elle fournit aux humains le maximum de subsistances.
La propriété collective est également un fait historique. Considérable jadis, elle a eu une fortune quelque peu mouvementée, et c’est à peine si, dans notre vieille Europe, nous trouvons cà et là, en
Russie et en Suisse, quelques vestiges de ses aneiennes splendeurs. Mais, en dehors de tout plan préconcu, naturellement, elle se reconstitue sous nos yeux: ce sont les caisses des syndicats, les montagnes de livres des bibliothèques publiques, les collections des sociétés savantes, les trésors des musées. La coopération, en constituant ses réserves pécuniaires, en édifiant ses magasins et ses ateliers — patrimoine commun à tous ses membres — suit tout simplement une évolution dérivant de la nature des dhoses, c’est-à-dire d’une loi qui, supérieure aux combinaisons artificielles, s'impose aux hommes. Aucune organisation, quelles que soient sa vivacité et son utilité, n’est autant qu’elle adaptée à cette évolution; en raison même de ses bénéfices qui se renouvellent et prospèrent mathématiquement, elle seule peut assurer à la propriété collective une reconstitution automatique — reconstitution désirable parce que utile et utile puisque déterminée par l’ordre naturel des choses. D'ailleurs Ja disparition de bien des propriétés collectives acausédesregrets fortcompréhensibles (1) : notamment celle des communaux. Les mplaimtes formulées à la tribune française, le 20 thermidor an III, par le député Baraïllon, ont été reprises par Macaulay en Angleterre, par Rodbertus en Prusse, et plus récemment, par Vandervelde en
(4) Voir entre autres Laveleye. La Propriété et ses formes primitives.
— 1M — Belgique, par Pablo Iglesias en Espagne, par d’Almeida en Portugal, par Gaïñti en Italie, par Georg Morris Cohen Brandes en Danemark.
Ces communaux étaient une réserve à l’usage des plus pauvres, qui parvenaient à vivre avec le peu qu'ils y grapiilaïient; ils gardaïent leur vache et leur chèvre sur ces terres collectives; ils pourchassaient les oiseaux qui y élisaient domicile; ils pêchaïent les poissons des étangs, ramassaient les champignons des fossés, le bois mort. |
Ces communaux étaient le patrimoine des déshérités, des malheureux et des fables.
La propriété collective, constituée par la coopération, est un patrimoine que les générations d’aujourd’hui laisseront à leurs descendants.
Comme elle est le fruit de l’épargne collective, en l’édifiant, les coopérateurs accomplissent en commun une œuvre patriotique qui intensifie encore en eux le sentiment de la solidarité nationale et contribue à établir parmi eux, ron seulement une concorde génératrice d’une force féconde, mais le respect des propriétés communes. Chez les peuples où ce respect n’existe pas, l'Etat — c’està-dire, en dernière analyse, chaque individu — doit s’imposær de lourds sacrifices pour reconstituer sans cesse ces biens publics sans cesse dégradés. Bancs souillés des promenades, livres salis et déchirés des bibliothèques, combien est longue ja liste des coûteuses et stupides dégradations des multiples objets qui entourent l’homme vivant en
AM
société et qu’un incompréhensible raisonnement fait considérer comme n'étant à personne, puisqu’ils sont à tous. Les porte-plumes mis à la disposition du public dans les bureaux de postes danois ne disparaissent pas aussi facilement que ceux des bureaux de l’Europe occidentale. Insignifiant, ce fait? Non pas. Il témoigne d’une exacte connaissance de la valeur des biens communs. Un Etat dont les biens sont ainsi respectés n’est pas voué à des dépenses inutiles et improductives. Il ne connaît pas — ou il connaît moins que d’autres — le gaspillage de ses ressouraes, ce dont tous profitent. Même si la reconstitution des propriété collectives n’avait pas d’autre valeur économique et ne représentait pas la forme la plus haute de la prévoyance nationale, au moins aurait-elle la valeur d’un moyen d'éducation sociale. Cela seu] justifierait sa résurrection.
L'état politique se stabilise
Par le secours qu’elle lui apporte ainsi, la coopération empêche la masse agricole, majorité numérique de la nation, de s’immobiliser dans une stagnation décourageante? Elle lui garantit la sécurité de son évolution vers les améliorations sociales urgentes, vers la réalisation des réformes les plus hardies, tout en lui épargnant les vaines querelles qui épuisent tant de peuples: ses membres ne s’oc-
cupent que de leurs intérêts économiques, et ils ne comptent que sur eux-mêmes pour les défendre. L'Etat ne constitue pas, à leurs yeux, un Messie providentiel. Sans doute, c’est sur la loi qu’il faut fonder le pays, ainsi que l’affirme la sage devise inscrite au fronton de l'Hôtel de ville de Copenhague. Mais la loi n’est qu’une enregistreuse automa. tique : en Danemark,avant d’agir, l'Etat attend toujours que l’imitiative collective ait démontré,;par une expérience prolongée, l’utilité et la solidité de La mesure à édicter. La loi consacre solennellement les conquêtes collectives. Elle ne fait pas avancer d’un pouce; elle empêche simplement de reculer. La politique, telle qu’elle sévit chez les Latins, est une plaie inconnue chez les Scandimaves au tempérament positif.
Petits propriétaires maintenus dans leurs terres, fermiers, ouvriers et domestiques, accédant à la propriété ou ayant l’espoir d’y accéder, s’instruisent avec plaisir et cherchent encore à instruire davantage leurs enfants: les écoles, les universités populaires — des coopératives, elles aussi — les cours du soir sont régulièrement et de plus en plus. fréquentés... -
Sur 3.409 élèves du sexe masculin, âgés de seize à cimquante ans, qui, dans le courant de l’année scolaire 1912-1913, ont fréquenté les 76 écoles populaires d’adultes établies sur le territoire, 2.818 étaient des cultivateurs. Sur 3.024 élèves du sexe
— 143 = féminin, 2.350 étaient des filles ou des femmes d'agriculteurs.
Ce n’est, d’ailleurs, pas exclusivement l’enseignement général que recherchent les ruraux ; c’est aussi l’enseignement technique. Sans parler des établissements supérieurs (tels que l’école d’agriculture théorique d’Odense, l’école rurale de Lingby, l’école de Tune avec sa section spéciale pour l'instruction laitière des jeunes filles, la ferme-école de Noergaard, l’école d'irrigation de Hasselvig), les 19 écoles populaires agronomiques et horticoles recoivent des auditeurs de plus en plus nombreux, et des deux sexes. Il est, cependant, à remarquer que, dans tous ces établissements d’enseignement général ou pratique, les possesseurs d’une parcelle de terrain sont six fois plus nombreux que ceux qui ne possèdent rien. Tant il est vrai que le sentiment de la propriété incite l’homme à ne pas s’engourdir dans une ignorance avilissante !
Ce désir, ce besoin d’instruetion se manifestent d’ailleurs par l’inscription, au budget domestique, d’un chapitre réservé aux achats de livres et aux abonnements dé journaux. Lie nombre, sans cesse croissant, des pullications imprimées en Danemark et déposées à la Bibliothèque Nationale constitue une preuve de l’instruction des campaenards. Actuellement paraissent en langue danoise 270 journaux, 1.320 revues. Du 1* avril 1912 au 1* avril 1913, 34.619 brochures et 3.537 livres ont été
édités. Toutes ces publications doivent, nécessairement, être lues en Danemark puisque, si ce n’est dans l’Islande dépeuplée et au cours des offices religieux chez les Esquimaux du Groenland, la langue danoise n’est guère parlée que là. Elle se différencie, en effet, très nettement de l’allemand. Elle ressemble même si peu aux autres langues scandinaves qu’un suédois ne peut lire qu'avec difficulté un journal danois. Les 2.757.076 habitants du Jutland et des Iles sont donc les bénéficiaires de ces éditions et, comme ils sont, en majeure par. tie, campagnards, c’est, en dernière analyse, aux ruraux qu'est principalement destinée cette avalanche de publications. L’amour de la lecture est d’ailleurs, toute proportion gardée, beaucoup plus répandue à la campagne que dans les villes, à telle enseigne que les villes n’ont que 57 bibhothèques populaires, tandis que les campagnes en possèdent 980 subventionnées par l'Etat — sans compter les bibliothèques pour enfants et les bibliothèques pédagogiques à l’usage des instituteurs.
Dans cette large instruction, l’homme des champs acquiert conscience de la solidarité sociale. Par la pratique coopérative, il apprend à développer son énergie pour soutenir son voisin en s’aidant lui-même. La coopérative, merveilleuse agence d’altruisme, est la véritable école du dévouement social. L’individu en arrive à agir autant pour autrui que pour lui — sans sacrifier, cependant, le moindre atome de sa personnalité. Aussi participe-
t-il avec une volonté réfléchie, sans emballement factice, sans déclamations retentissantes et puériles, à toutes les formes légales du mouvement d’émancipation prolétarienne: sur mille sujets de S. M. Christian X, par exemiple, soixante adhérent déjà au syndicalisme — proportion unique au monde. Les ouvriers agricoles, les domestiques de fermes eux-mêmes, si isolés dans les nations occidentales, n’ont pas échappé au désir de se sentir les coudes pour formuler avec plus de poids et faire triompher avec plus de rapidité leurs revendications professionnelles. Leurs associations, unies en une Fédération remarquable par son action ferme et pacifique, ont réussi à obtenir ce qu’attendront encore longtemps leurs camarades de France, d’Espagne, d’Italie, de Portugal: une augmentation de salaires à peu près proportionnelle à l’aecroissement des richesses auquel ils ont collaboré et acceptable pour les propriétaires, à cause même de «cette proportionnalité.
Ce n’est pas dans les campagnes danoises que se rencontrent ceux dont parle Hennebicq,
Qui vont maigres par les chemins, La haine et la vengeance aux mains.
D'ailleurs, les femmes, solidement instruites elles aussi, coopératrices convaincues et pratiquantes, rendues par l’exercice même de la coopération remarquablement aptes à l'intelligence et à la gestion des intérêts économiques, exercent, sur
— A4T — l’opinion publique par leur nombre, sur l’action politique par leur accession au droit électoral, la plus sage, la plus conciliatrice, la plus pratique des influences.
Les partis avancés — les social-démocrates, par bien des côtés, en communion d'idées, avec les anciens possibilistes français; les socialistes révolutionnaires, qui tiennent à la fois des marxistes intransigeants nuance Jules Guesde, et des anarchistes nuance Bakounine — «e font remarquer par leur sens des réalisations. Sans doute, à diverses reprises, quelques-uns de leurs membres ont été les artisans d’une agitation quelque peu tumultueuse. Mais, ce ne furent là que des épisodes sans lendemain. Le corps le plus robuste a parfois des accès de fièvre et d’éphémères éruptions de boutons. Comme tous les travailleurs parvenus à une certaine conscience des phénomènes économiques, les socialistes danois n’aiment pas, au fond, les mouvements tapageurs et trop souvent inutiles: sous leur influence, les ouvriers n’usent qu'avec réflexion de l’arme formidable et dangereuse qu'est la grève. Les cessations concertées du travail sont tombées de 147 en 1898 à 64 en 1912. Loin d’être un signe de faiblesse, cette progression négative témoigne de l’intelligence des dirigeants du mouvement ouvrier. Les paysans, qui forment un contingerit très important de I section danoise de l’Internationale Ouvrière et que la possession de la terre rend particulièrement pondérés, sont les
premiers à conseiller à leurs camarades, avec des résolutions énergiques, le calme et le sang-froid qui assurent la victoire. Les réunions de groupements socialistes danois sont, d’ailleurs, des modèles de dignité. Leur action s'impose par sa saine compréhension des conditions économiques contemporaines et des intérêts suprêmes du peuple et du pays; malgré quelques violences verbales, raréfiées chaque jour, elle devient de plus en plus un levier du progrès et de la prospérité nationale. Et la coopération y tient une large place.
Nulle part comme en Danemark, on ne comprend mieux combien, dans notre stade de l’évolution économique, les intérêts de l’employeur et de l’ent ployé, du grand propriétaire et du petit exploitant doivent s’accorder, en toute justice, sans vexations réciproques et dangereuses.
La prospérité de la production terrienne, de l’in- Gustrie, du commerce, le perfectionnement de l’outillage, générateur d’une diminution du labeur humain, la vigueur, l'intelligence du travailleur, la eulture de son esprit, son bien-être, «’est-à-dire sa marche pacifique vers sa propre prospérité et vers celle de l’espèce entière, vers son amélioration physique et morale, telles sont les conditions nécessaires du progrès des nations.
Le Danemark les réalise avec l’aide de la coopération.
La qnestion sociale tend à se résoudre
Mais alors, la coopération peut donc atténuer les chocs sociaux et contribuer à anéantir l’état de malaise politique dans lequel se débat le monde civilisé ? Eh oui ! Ce malaise tient au trop absolu pouvoir dirigeant du capital. En raison même de ce pouvoir, le capital prélève, sous forme de profibs et de dividendes, une grosse masse de ridhesses produites : d’où misère des classes laborieuses. Dans la coopérative, le premier rôle n’est pas au capital. 11 est au travailleur. Le service rendu par le capital s’acquitte par un modique intérêt — cinq pour cent au maximum. Plus de profits ! La coopérative répugne à en faire. Quand elle a payé au propriétaire foncier son loyer, au capital son intérêt, au fournisseur sa matière première et au travailleur son salaire, à l’inverse de l’entrepreneur capitaliste qui s’approprie l’excédent de recettes — la part du lion, — «lle ne garde rien. Le prix de vente étant donné, elle en défalque le coût de production si c’est une association de consommation, et elle en verse le reliquat au fonds de réserve, constituant ainsi un patrimoine collectif consacré à des améliorations sociales et à des œuvres d’émancipation — ou elle le restitue à ses membres, dans l’association de consommation, au prorata de la marchandise achetée ; dans l’association de production, au prorata de la marchandise apportée.
Le profit qui permet aux capitalistes d’édifier des fortunes scandaleuses revient, par la coopération, au producteur ou au consommateur. Lui, qui est si attaqué, lui, qui est la source de tant de troubles sociaux, le voici disparu; non approprié par le capitaliste, il n’est plus le profit, il n’existe plus.
La révolution sociale a-t-elle encore sa raison d’être ? N'’est-elle pas déjà en voie de réalisation pacifique ? Ie travail — tout en respectant les droits du capital qui est payé — est le principal bénéficiaire de l’activité productive. Aussi, en Danemark, où la coopération est la grande force économique, la question sociale se pose-t-elle avec une acuité infiniment moins vive que dans le reste de l’Europe. S’y pose-t-elle même ? Les chefs actuels de la coopération, se rendant compte de l’ampleur du mouvement auquel ils président, du prodigieux essor de ce qui n’était au début qu’un simple essai, prétendent que non : sa solution est virtuellement contenue dans l’organisation présente. L’évolution, le progrès l’amèneront fatalement. [l suffit de la laisser se développer. Toutes les coopératives locales sont fatalement amenées à s’unir à des Fédérations régionales. Celles-ci, suivant la même loi inflexible, formeront entre elles des Fédérations nationales qui, à leur tour, viendront se fondre en une Fédération plus compréhensive. Cette Fédération englobera tous les centres d’action créés par ses cellules élémentaires
(crédit, consommation, production, éducation, assurances, etc.)
Que sera cette Fédération ? L'Etat ? Oh ! peu : importe le nom. Ce sera la masse des consommateurs — c’est-à-dire de tous les individus vivant à l’intérieur des frontières — qui, dirigeant et pratiquant la production, résoudront économiquement le problème de Ja faïm et, par suite, tous les problèmes d’ordre moral posés devant la conscience collective. Ce ne sera pas l'Etat, tel que nous le voyons sous nos yeux, dans toutes les nations civilisées, se mêlant de trancher les problèmes économiques par la politique — c’est-à-dire avec le maximum d’incompétence et le minimum de chances de solution. Cle ne sera pas non plus l’Etat-gendarme accablé par une tyrannie meurtrière de toute initiative, de toute liberté, de tout bonheur. Ce sera, au contraire, dans la liberté de l’individu, le triomphe des droits imprescriptibles de la collectivité.
Le commerce se moralise
La pratique de la coopération de consommation et de production amène un autre résultat d’un intérêt social et international considérable, car il est de nature à bouleverser bien des habitudes néfastes et à préserver bien des existences humaines : la moralisation du commerce.
Chacun sait que la fraude est devenue une
science possédant ses grands et ses petits maîtres. De même qu’on fabrique des soieries qui contiennent 95 0/0 de matière minérale et seulement 5 0/0 de soie, on arrive à faire du vin sans raisins, des confitures et des gelées sans fruits ni sucre (qui sont respectivement remplacés par des plantes marines chimiquement parfumées et de la saccharine, dérivée de la houille), des œufs sans poules, du beurre sans lait et du lait sans vaches. Demandezvous du lait? On vous sert une drogue dont la densité est obtenue avec de l’amidon et la crème remplacée par de la cervelle de cheval battue.
Ces manipulations ont-elles été rendues impossibles par une législation protectrice de la santé publique, par une surveillance rigoureuse et une jurisprudence sévère? En faisant absorber aux vaches une forte quantité d’eau ou des tourteaux très humides, on obtient un lait des plus naturels, mais mouillé et d’autant moins nutritif qu’il est plus mouillé. Les coopératives danoises s’abstiennent de ces procédés quelquefois criminels — quand il s’agit de l'alimentation des nouveau-nés et des malades, — toujours malhonnêtes. Elles prennent même les plus sérieuses précautions contre les fraudes : le producteur, qui livre au dépôt coopératif du lait mouillé, écrémé ou falsifié, est impitoyablement exclu. Du reste, quel intérêt trouverait-il dans la tromperie, puisque son lait lui est payé d’après sa densité et sa teneur de beurre?
Consciente de l'intérêt sanitaire de la collecti-
vité, vigilante ouvrière de la prospérité nationale, soucieuse gardienne de ses ‘droits, elle n’a pas voulu que d’autres puissent s'enrichir malhonnêtement en empoisonnant des enfants et des agonisants, en jetant sur les marchés étrangers des produits qui, en qualité, ne pourraient pas lutter contre leurs rivaux, en leur faisant enfin une concurrence déloyale. Elle a exercé une forte pression sur les pouvoirs publics et le Parlement a suivi ses indications.
Donnons un exemple. |
Par son action, elle a enlevé le vote de la loi ordonnant l’aibaltage — avec indemnité d’ailleurs — des vaches présentant les signes cliniques de la tuberculose. Elle a déterminé l'inscription au budget d’un crédit de 100.000 couronnes en vue de la fourniture gratuite de la tuberculine aux vaches dont les propriétaires s'engagent à suivre l’économique et simple méthode du professeur Bang pour chasser des étables la terrible affection — méthode qui peut se caractériser ainsi: isolément des bêtes qui réagissent à la tuberculine; vente de ces bêtes pour la boucherie quand elles sont en état; élevage des veaux provenant des vaches saines; repeuplement des étables par les seuls animaux qui n’ont pas réagi à la tuberculine, Elle a lutté pour que la fabrication du beurre fût soumise à une rigoureuse surveillance : elle a obtenu ainsi le vote des lois du 24 avril 1896, 22 mars 1897, 23 juin 1906 et elle continue à combattre pour combler les lacunes que
peut présenter la législation en vigueur. Pour empêcher toute confusion entre les beurres danois et le beurre étranger auquel des négociants peu scrupuleux seraient tentés de conférer une provenance danoise, elle a amené le gouvernement à prendre, le 30 août 1906, un décret exigeant que la crème employée à la fabrication du beurre soit pasteurisée et que tout le beurre fabriqué en Danemark — sauf celui que les coopératives traitent pour l’usage personnel de leurs membres — soit enfermé dans des récipients (vases ou tonneaux) portant, en grosses lettres, la mention «( beurre danois »; de plus, s’il est exporté, son enveloppe doit porter les mêmes mots en caractères indélébiles. La fabrication de la margarine est, grâce à l’influence coopérative, aussi surveillée que le sont, en France, les distilleries d’alcool et les raffineries de sucre: la loi de 1907 interdit, sous des sanctions sévères, l’introduction dans la margarine d’une quantité de beurre supérieure à 10 0/0, la désignation de la margarine comme un mélange de beurre, l'indication du pourcentage de beurre, la fabrication ou le dépôt de margarine dans tout local où du beurre est fabriqué, vendu ou déposé. De plus, le ministre de l’Agriculture a le droit d'interdire l’exportation de la margarine si, pour la bonne réputation du beurre danois, il croit cette mesure utile.
Des dispositions analogues ont été, d’ailleurs, prises pour assurer la sincérité du commerce du
fromage, des œufs et aussi du jambon, du lard, des viandes. À leur arrivée à l’abattoir, conformément aux règles en usage dans les coopératives, tous les animaux sont visités avec le plus grand soin. Un vétérinaire examine de nouveau méticuleusement les viandes fraîchement dépecées. La plus grande propreté doit régner dans ces établissements.
Quant aux associations de consommation, elles savent admirablement se protéger de la tromperie en soumettant tous leurs achats à des examens attentifs et à des analyses sévères. Leurs méthodes sont, aujourd’hui, suivies par tous les grands consommateurs de l’univers. Ici ‘encore, la coopération n’a pas été sans influer sur la législation. Un texte du 26 mars 1898 réglemente très strictement le ecommerce des engrais, en vue d’en réprimer la fraude ou, tout au moins, d’en garantir les agriculteurs. Cette loi est, en grande partie, l’œuvre des coopératives.
Ce contrôle est particulièrement nécessaire pour les engrais que les gros fournisseurs ont une tendance à frelater. Aussi, les coopératives y ont-elles apporté un soin particulier.
Chacun sait qu’on peut diviser les engrais en deux catégories :
a) Les engrais naturels ou non composés (guano, noir animal, sang desséché, tourteaux, poudrettes, phosphates, fumier de ferme, boue des villes, cendres, etc.)
b) Les engrais artificiels ou composés, fabriqués par les industriels suivant des formules tenues secrètes et au moyen du mélange, soit de produits chimiques seuls, soit de ceux-ei et d’engrais naturels, phosphates ou autres.
Les acheteurs des engraïs de la première catégorie sont trompés par:
Le mouillage qui augmente le poids;
L'’introduetion de substances inertes comme le sable, la terre;
L'’élimination au moyen d’un procédé chimique des principes fertilisants (la potasse, par exemple, qu’on enlève aux cendres);
Une fausse indication du titre ou de la proportion des éléments utiles ;
Une fausse origine: par exemple, si on indique, comme guano des îles Chinchas contenant 17 0/0 d’azote, des guanos du Chili qui n’en possèdent le plus souvent que 1/2 0/0.
Les acheteurs de la deuxième catégorie sont trompés : soit par l’attribution d’une nature, d’une composition ou d’un dosage inexact des éléments fertilisants qui, souvent, font défaut; soit par la désignation de ces engrais composés sous des dénominations employées usuellement pour les engrais naturels; soit par la vente de ces produits frelatés dans des saos portant faussement des marques où des plombs de garantie.
Ces tromiperies sont difficilement prouvées. D’abord, le cultivateur ne connaît l'efficacité de l’en-
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grais que longtemps après l'achat. Pour se prémunir, une analyse sévère s’impose. Chaque paysan pris isolément ne peut y procéder. Mais tous les paysans d’une région, réunis, peuvent, sans s’en apercevoir, subvenir aux frais d’expertise. Ces frais constituent, d’ailleurs, souvent une économie, puisque les acheteurs, certains d’avoir des engrais plus efficaces, restituent méthodiquement au sol des éléments végétatifs que chaque récolte enlève, augmentent sûrement le rendement des terres et résistent mieux ainsi à la concurrence étrangère.
« Autour de ce Temple, que la loi du Marchand soit juste, ses poids exacts et ses contrats loyaux », lut un jour Ruskin dans une église de Venise. Cette règle d’or est celle de la coopération danoise. Puisse-t-elle, par son action directe sur les pouvoirs publics, par la contagion de l’exemple, par la concurrence et les incidences économiques, devenir bien vite celle du commerce universel.
Le Danemark jonit de tous les fruits de l’effori coopératif: accroissement de sa fortune nationale, ralentissement de l’exode rural, renforcement de la petite propriété, stabilisation de l’état politique, résolution pacifique de la question sociaie, moralisation du commerce.
Il a éprouvé la coopération. Or, en économie
politique et sociale comme en toute science, la démonstration d’un fait, la vérification d’ane hypothèse ou d’un système, a toujours, avec le prestige de l'exemple, une valeur universelle.
Le Danemark montre au monde sa voie.
En avant-garde, il se dirige vers cette organisation économique qui permet aux nations d’utiliser intégralement leurs forces vives, et aux ciasses laborieuses de rencontrer enfin la justice sociale, le bien-être si longtemps promis, si longtemps attendu.