‹ La CorbiéréideChapitre 10 sur 13 · CLERMONT-TONNERRE · texte numérisé non relu

CLERMONT-TONNERRE

Mes ordres sont donnés; demain, au point du jour, Ces défenseurs promis formeront votre cour ; Leurs nombreux escadrons campent hors des barrières. Allez les joindre; aidé de vos faibles lumières , Assignez à chacun le poste qu'il lui faut , Tâchez que votre esprit ne soit pas en défaut.

Le Conseil se sépare , et Corbière en son ame , D'un courage inconnu sent la brûlante flamme ; Il s'élance à cheval, et d'un pas réfléchi, Gagne au lever du jour les hauteurs de Clichv; A l'enclos de Lathuile il rend une visite, Il y poste un renfort de mille hommes d'élite, Tout près, au premier son du sinistre tocsin, D'envahir au galop le boulevard voisin ;

CHANT QUATRIÈME. 7c

Il harangue en passant les troupes aguerries ,

Puis il fait hérisser de longues batteries ,

Les moulins de Montmartre et la butte Chaumont ,

Que défendit si bien notre allié Marmont;

Il fait un long circuit , traverse la rivière ,

Poste des artilleurs dans la Salpètrière ,

Et sur le Panthéon au dôme colossal

Le héros établit son quartier-ge'néral.

C'est de-là que muni d'une longue lunette,

Il veut voir sans danger le combat qui s'apprête.

L'atmosphère des camps a retrempé son cœur;

Il brûle d'obtenir le titre de vainqueur.

Oh ! que les grands sont fiers lorsque les baïonnettes,

Comme un rempart d'acier garantissent leurs têtes !

Corbière mande Chappe aux premiers feux du jour;

L'estafette de l'air, sur une haute tour,

En attendant Chavès, annonçait la girafe.

« 0 toi, Champollion du muet télégraphe.

» Lui dit Corbière, il faut que ton œil aujourd'hui, >» Appointé par l'Etat, ne veille que pour lui; » Au moindre mouvement d'une garde mutine, » Mets en jeu les deux bras de ta noire machine ; » Songe qu'un seul oubli pourrait m'être fatal. » Je ne t'en dis pas plus ; sois exact au signal, » Corbière est menacé par le roc de Sisyphe ! » Mais avant donne-moi le mot du logogryphe. >» Chappe s'incline, et livre au ministre breton La clef du télégraphe écrite sur carton.

Cependant, au matin, l'ordonnance fatale, Inscrite au Moniteur, émeut la capitale; Le peuple , qui l'eût dit? reste sans mouvement ; Il n'a qu'une pensée Qt qu'un seul sentiment , L'insultante pitié dont sa tranquille audace Fle'trit, en traits aigus, le ministre qui passe.

Et déjà les clochers du vieux pays latin

En chœur ont répété dix heures du matin ;

Tout est calmé; Corbière, étudiant son rôle,

Reste toujours perche sur sa haute coupole ;

De-là son prompt regard embrasse tout Paris ;

Il recueille les sons, prête l'oreille aux cris ;

Rien n'annonce sous lui que dans la ville entière

Tout un peuple insurgé s'occupe de Corbière.

Avant d'abandonner son quartier-général,

Aux tours de Saint-Sulpice il cherche le signal;

Mais Chappe, tout ravi de voir Paris tranquille ,

Sur sa tour a cloué sa machine immobile.

Alors le fier Breton, gardant l'incognito,

A sainte Geneviève adresse un ex-voto.

Il sort à reculons de la guérite sainte ;

L'image de la paix en tous lieux est empreinte :

Il pâlit de frayeur, et d'un air recueilli,

Il marche «à pas pressés vers l'hôtel Rivoli.

« Ah ! dit-il, en entrant, ô mon maître ! ô Villèle ! » A quoi donc m'ont servi mon armée et mon zèle? » Ces vils bourgeois !... un dieu semble les protéger j » Ils ne nous ont pas fait rhonneur de s'insurger. » Mais je ne perdrai pas les fruits de mon courage ; )» D'un séduisant métier j'ai fait l'apprentissage ; )> Et, s'ils m'ont poursuivi de leur calme insultant, » Au cours de Récamier mon sabre les attend. » Le ministre gascon souriant à Corbière , Lui dit : « Dépose ici ton audace guerrière; >» Le calme, je le vois , règne dans la Cité ; » Je ne ^accuse pas de sa tranquillité. » Malgré toi , mon ami , tu triomphes sans peine ; » Si le sang aujourd'hui n'a pas rougi la Seine, » La faute en est aux Dieux ; tu n'avais rien omis » Pour écraser d'un coup nos bourgeois ennemis. » On dira dans un siècle : Il fut une milice , >i Des attentats publics éternelle complice :

» Sous des signes proscrits on la vit se ranger ,

» Elle teignit ses mains du sang de l'étranger,

» Elle brava les rois, on n'osa la dissoudre;

» Elle insulta Villèle, elle fut mise en poudre;

» Et la postérité, par un heureux lien,

» Au grand nom de Villèle associra le tien.

» Mais d'insignes honneurs t'attendent dans la vie :

» Le cordon de Ra*vez excite ton envie,

» Le voilà, c'est le mien, je puis t'en décorer;

» Bientôt, aux yeux de tous tu pourras t'en parer;

n Ignore là-dessus ce qu'un vain peuple pense :

» Des sauveurs de l'État telle est la récompense;

» Et parmi les visirs, il en est, sur ma foi ,

m Qui l'ont , dans le Sérail , moins mérité que toi. »

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1 Et cet homme est Villèle !

Les trois héros de ce poème sont connus de la France entière ; leur biographie est partout; nous sommes donc dispensés d'exhiber leur vie à un public qui, pour son malheur, ne la connaît que trop. Nous nous bornerons à donner sur M. de Villèle quelques détails inédits , qui serviront de complément à son histoire publique : ces détails sont particulièrement adressés aux lecteurs éloignés de Paris , qui sentent la verge du ministre , sans jamais avoir vu la main qui la tient.

M. de Villèle est un être de cinq pieds deux pouces environ , attaché à une longue épée, botté à l'anglaise, étranglé par le cou d'un frac brodé en or; le cordon bleu brochant sur le tout. Son teint est d'un brun foncé , comme celui de tous les créoles; sa tête est sillonnée de quelques cheveux plats , que les discours de M. Casimir Périer ont fait grisonner pendant la dernière session. Il entre à la Chambre à une heure et quart, deux gros huissiers lui font la plaisanterie d'ouvrir la porte à deux battans, et le ministre levis exih't, comme le rat d'Horace. Assis sur son banc , il ouvre son porte-feuille rouge , en tire cinquante feuilles volantes , les parcourt avec une précipitation affectée, les replace dans le porte-feuille, prend sa boîte d'or, prise lestement, déploie un vaste mouchoir rouge en madras , se mouche , et éternue trois fois ; MM. de Sesmaisons, de Frénillv, de Roger profitent de l'oeca-

sion , et donnent un triple salut au ministre qui éternue. A la faveur de cet incident , la conversation s'engage ; les députés voisins entourent le banc de M. de Villèle ; M. Des Issarts l'ait des calembourgs, M. de Saint-Chamans , des plaisanteries fines ; M. de Frénilly , des sarcasmes amers; M. de Sesmaisons rit de toute la force de ses vastes poumons , et M. de Villèle accueille ces témoignages de dévouement, en tirant une mèclie de ses cheveux , ou en frappant la paume de sa main gauche avec un couteau d'ivoire blanc. Cette scène touchante se prolonge jusqu'au moment où M. Ravez, déployant sa voix éclatante et bordelaise , annonce que la séance est ouverte.

M. de Villèle écoute les discours de l'Opposition avec un air d'insouciance qui pourrait passer pour naturel; quand M. Périer se dispose à le tirer à brûle-pourpoint, il se met au blanc avec une grâce qui ferait honneur à un duelliste de profession ; son attitude est calme, son œil fixe, sa poitrine en relief; si M. Ravez entonne son air favori, M. le ministre des finances a la parole, le ministre se lève vivement, court, comme la Camille de Virgile, sans laisser l'empreinte de ses bottes sur le tapis d'Aubusson, et montre en un clin-d'œil sa tète à fleur de tribune; il parle , et à son accent nasal , à ses mouvemens de tète et d'avant-bras, on croirait voir ce héros napolitain dont Mazurier a fait un Vampire. Le discours terminé , M. de Villèle boit un verre d'eau sucrée, descend de la tribune, et retourne lentement a sa place, en jetant un regard de satisfaction sur la sauvage abondance des banquettes ministérielles.

Il manquait à M. de Villèle une Couronne Poétique ; nous apprenons à l'instant que M. Léon Vidal vient de la publier; cette honorable Couronne se compose de toutes les pièces de \ers qui ont été adressées au héros par tous les poètes satirique! 'h- la

France. M. Léon Vidal a fait précéder cet ouvrage d'une Epître inédite à M. de Villèle, qui ne peut qu'ajouter à la gloire de ce ministre.

* Je convoque au besoin trente mille soldats. Tout Paris sait que, par une forfanterie qu'on ne saurait poliment qualifier, les ministres firent avancer sur Paris tous les régimens qui avoisinaient la capitale ; le bon sens du peuple parisien fit justice de ce ridicule appareil de siège.

3 Promènent au galop la logique des rois.

Uttima ratio regum , ancienne devise des canons sous les rois absolus.

4 Et ce noble édifice où dans l'ombre s'élève La race que la France armera de son glaive.

L'Ecole-Militaire , au Champ-de-Mars.

' Poussait des cris de joie à l'aspect de la Pie. Nom du cbeval que montait l'illustre général La Fayette.

6 Tels d'un noble dessein les complices bardis.

Allusion au serment des trois Suisses. Ce serment a fourni à M. Steuben le sujet d'un admirable tableau qu'on voit dans la galerie de monseigneur le duc d'Orléans.

7 Les Mouchards.

11 est des sujets si bas en eux-mêmes, qu'ils paraissent incompatibles avec une poésie décente; aussi n'aurions-nous jamais consacré des vers aux mouchards , si un grand personnage ne les eût réhabilités publiquement. La poésie ne doit pas être plus scrupuleuse que le langage parlementaire.

So NOTES.

8 De l'avare Benoist affronte le suppôt.

M. Benoist, directeur des contributions indirectes.

9 La vieille Léonarde apprête le festin.

Tous ceux qui ont lu Gil-Blas savent que Léonarde était la cuisinière des voleurs peints par Le Sage.

10 Citoyens éprouvés dont M. de Saint-Jules.

De Saint-Jules est le nom d'homme de M. Vidoc.

11 Le salut du ministre est la suprême loi.

Traduction libre du fameux adage : Salus populi suprcma 1er esto.

11 Les frères Elzévir.

Fameux libraires d'Amsterdam, patrons des bibliophiles. 13 Que dans Aix illustra ton vieil ami Pontier.

M. Pontier d'Aix en Provence, doven des bibliophiles du royaume. M. de Corbière lui accordait jadis, tous les lundis , une audience particulière, dans laquelle on parlait bouquins. Depuis ses hauts faits politiques, M. de Corbière a suspendu cette audience hebdomadaire.

14 Fais pâlir Motteley.

M. Motteley que les bouquinistes ont surnommé le célèbre poulie distinguer de ses contemporains.

" Debure tout gonflé de sa poudre savante. C'est le premier bouquiniste de 1«) capitale, et le plus grand ennemi des ouvrages modernes après M. de Corbière.

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