‹ La CorbiéréideChapitre 4 sur 13 · LES MOUCHARDS · texte numérisé non relu

LES MOUCHARDS

Quel prodige inouï glaça les trois héros? Quel dieu troubla Villèle en ses vastes complots? Quelle étrange aventure, en ce moment sublime, Suspendit des trois chefs le serinent unanime?

Astre silencieux qui fus leur confident . Daigne nous révéler ce funeste incident; Tu racontes la nuit tes secrets aux vieux chênes. Instruis donc une fois des oreilles humaines!

Auprès du Champ-de-Mars , non loin de ces fosses,

4o LA CORBIÉRÉIDE.

Qui forment à l'enlour des rebords exhaussés,

Sur ces larges talus de qui la pente douce,

Offre un sol tapissé de gazon et de mousse,

L'industrie éleva de modestes hôtels

Où le culte bachique a de nombreux autels ;

Le peuple de Paris , dans ces lieux de plaisance ,

Nargue aux jours fériés l'octroi de bienfaisance,

Et soustrait au rayon qu'on soumet à l'impôt,

De l'avare Benoist affronte le suppôt8.

Les joyeux desservans de ces temples rustiques,

D'un friand étalage encombraient leurs portiques ;

Demain le peuple en foule y sera confondu;

Un seul de ces manoirs lui sera défendu:

De hauts pieux alignés, comme un mur diaphane,

En défendent l'entrée au vulgaire profane;

Un signe maçonique au dedans reproduit ,

Peut seul donner l'accès du ténébreux réduit,

Car on lit sur la porte en grossiers caractères :

CHANT TROISIÈME. /,i

On ne reçoit ici que des sociétaires .

Chaque nuit, aux élus du banquet clandestin

La vieille Léonarde apprête le festin ».

Par les frères secrets mûrement éprouvée ,

A Temploi du cordon elle fut élevée.

Ses regards exercés les distinguent d'abord ;

Car elle voit de loin avec un doux transport ,

Le chapeau bosselé penché sur la visière ,

Le jonc qu'un noir cordon fixe à la boutonnière,

La redingote bleue et l'étroit pantalon ,

Le gilet haut croisé, les bottes sans talon,

Et ce large col noir dont la ganse impuissante

Dissimule si mal une chemise absente.

Elle dresse à l'instant sur leurs pieds vermoulus ,

Quatre bancs qu'ont usés six lustres révolus .

Raffermit au milieu la table délabrée ,

Dépèce de ses mains une large curée ,

Et les mets qu'elle livre à ces hôtes grossiers ,

De gingembre et de sel embrasent leurs gosiers ; Grâce au vin dont la table est toute parsemée , Leur soif à peine éteinte est encor rallumée, Et, l'estomac chargé de fumeuses liqueurs, Ils rendent avec bruit leurs grossières vapeurs. Tout concourt aux plaisirs de ces fils d'Epicure; De larges calumets , dont la teinte est obscure , S'allument à la ronde , et les tubes noircis Soufflent parmi les rangs des convives assis , La plante narcotique en nuage bleuâtre : C'est l'instant des propos pour la bande folâtre , Ils devisent gaîment, racontent leurs exploits , Et fatiguent l'écho de leurs bruyantes voix. Quel est leur nom? quelle est cette horde en tumulte ? Du tout-puissant Franchet c'est la milice occulte, A la perçante vue, au subtil odorat ; Voilà les familiers de ce doux magistrat, Citoyens éprouvés , dont monsieur de Saint-Jules ••

CHANT TROISIÈME. j 3

Grossit de jour en jour ses noires matricules : Là sont des inspecteurs cent fois débaptise's , Des gendarmes subtils en hommes déguisés , Des marchands doucereux , de faux légionnaires , Des vétérans de Tordre ou des surnuméraires ; La plupart descendus du fatal échelon , Sous la casaque rouge ont brillé dans Toulon ; Et leur main quelquefois à l'aspirant novice, Découvre avec orgueil leurs états de service. Ils ont un chef suprême, et ce despote noir, A son petit-lever les mande en son manoir; Aussi les voyons-nous , un rapport sur les lèvres , Errer chaque matin sur le quai des Orfèvres. Qui le croirait à voir leurs habits en lambeaux ! L'Etat doit son salut à leurs procès-verbaux ; Au service public leurs têtes sont blanchies, Ils sont les arcs-boutans des vieilles monarchies ; et ingrat public, étrange iniquité!

44 LA CORBIÉRÉTDE.

Du titre tic mouchards flétrit leur dignité! Ministre impartial, du moins ton éloquence , Des Parias français embrassa la défense Le jour où tu voulus leur payer à ton tour, Un tribut solennel de justice et d'amour !

Cette nuit, convoqués par une circulaire ,

Ils s'étaient tous rendus dans leur antre ordinaire ;

Jamais depuis Sartine on ne vit à la fois

Tant de noms illustrés par de plus grands exploits

La bande s'égayait, et, suivant ses caprices ,

De la nocturne orgie épuisait les délices,

Lorsque le cbef se lève , et dit : « Nobles amis !

» Demain est un grand jour à nos destins promis ;

» Vous le savez; Paris, votre proie et la mienne,

» Doit envoyer ici sa garde citoyenne :

» Soyez de cette fête invisibles témoins,

» Sous nu masque bourgeois occupez tous les. pointa

CHAiW TR0JS1ÈME. 45

» La Carte de Paris vous est assez connue ,

» Ainsi du Champ-de-Mars gardez chaque avenue;

)> Embrassez dans un cercle , avec soin agrandi,

» Le levant, le couchant, le nord et le midi;

» Les uns arriveront du champ des Invalides ,

» D'autres par Vaugirard viendront à pas rapides ;

» Cophignon et les siens , déguisés en marchands,

» Des villages voisins traverseront les champs.

» Des plus vieux d'entre vous le poste sédentaire,

» Gardera sans bouger l'Ecole-Militaire ;

» Cent de vous veilleront aux hauteurs de Passy ;

» D'autres, les bras croisés, travailleront ici.

» Au moindre vague bruit, à la moindre nouvelle,

» Venez à votre chef faire un rapport fidèle ;

» Mon poste est établi sur le pont d'Iéna. >»

Tel au milieu des siens le fier Catilina ,

Bravant deCicéronle fulminant exorde,

Étonnait de ses cris l'autel de la Concorde

Assignant à chacun de ses fiers conjurés ,

Les domaines de Home à leur rage livrés.

Avec non moins d'audace à sa noire brigade ,

Le suppôt de Franchet partage l'esplanade;

Tous jurent d'obéir, et dans un large broc

Ils puisent du courage et des tosts à Vidoc.

Tout-à-coup un mouchard, lynx de la compagnie,

Porte ses doigts mouillés sur la vitre ternie,

Et du champ solitaire explorant la grandeur,

Dans son enceinte il plonge un œil inquisiteur;

Il tressaille, il croit voir se mouvoir dans l'espace ,

Aux rayons de la lune, une confuse masse :

« Alerte ! a— t.— il crié ; compagnons ! quittez tout ;

» \ oyez au Cliamp-de-Mars ces trois objets debout ;

» Ce sont nos ennemis, puisque ce sont des hommes :

» Si le chef le permet, ils sauront qui nous sommes.

» Pour les prendre vivans , il faut les investir ;

« Soyons uiueis , le bruit pourrait les avertir. »

Tous sortent à ces mots, au signal de leur maitre, Les yeux toujours fixés sur le trio champêtre ; Mais craignant les reflets de la lune qui luit , Ils suivent des ravins le tortueux circuit, Rampent dans les fossés, et leurs marches subtiles, Sur le terrain fangeux étonnent les reptiles. Un houra général s'élève, et les mouchards Se dressent tout-à-coup en mobiles remparts; Villèle, Peyronnet, et le tremblant Corbière Ont cru voir mille morts surgir de la poussière ; Ils regrettent tout bas Frayssinous, dont les doigts Ecartent les démons par des signes de croix. Peyronnet, plus hardi, vers la bande s1 avance; Je vous somme , dit-il , par les sceaux de la France , Par Villèle , Corbière , et par moi Peyronnet , Trois têtes, en un mot, sous le même bonnet.

D'abandonner ce champ Mille clameurs sinistres

Déchirent, à ces mots, le tympan des ministres,

Mille voix ont crié : a Vous-mêmes rendez-vous ! » Ce subtil faux-fuyant est trop grossier pour nous ; » Osez-vous , malheureux , pour fuir notre colère , » Profaner ces grands noms que la bande révère ! » Nos mains vont vous traîner devant les magistrats : » Gardes, qu'on les saisisse! » A ces mots mille bras

Se sont levés contre eux Héros de l'épopée !

Déjà vous consentiez à rendre votre épée ,

Déjà même brillaient ces bracelets de fer

Dont Chauvet garde encor l'empreinte sur sa chair ;

Mais le Ciel ne veut pas que tant d'ignominie

Serve de dénoûment à la cérémonie.

Un prodige inouï consterne les moucharda ;

Une voix retentit du fond du Champ-de-Mar> ,

Un inconnu se montre, et deux mots de sa boueh.

Font tomber à genoux cette bande farouche,

Car elle a reconnu la sombre déité

Qu'oïl adore au manoir de la vieille Cil»

CHAiNT TROISIÈME. 49

Les héros rendent grâce à ce bras tute'laire

Qui d'un insigne affront sauva le ministère,

Et de tant de mouchards tous les quatre entourés,

Semblaient des rois puissans de leur peuple adorés.

Le chef myste'rieux, d'une voix souveraine,

Ordonne à ses sujets d'évacuer l'arène :

« Gardez-vous de troubler ce congrès clandestin ;

» Allez chez Léonarde attendre le matin ;

» Recevez cependant la nouvelle largesse

» Que le père Ronsin par mes mains vous adresse ;

» J'accourais en ces lieux pour vous la partager,

» Quand j'ai vu dans vos mains trois he'ros en danger. »

Il dit, et par respect lui-même se retire ;

Le Champ-de-Mars est libre et Villèle respire : « Revenons au grand but qui nous fit réunir, » Dit-il, et des mouchards perdons le -ouwmr;

5o LA CORBIEREIDE.

)> Reprenons notre pose, et, l'ame recueillie,

» Prononçons à l'instant un serment qui nous lie j

» Toi, noble Peyronnet, le poëte des trois,

» Pour nous encourager fais entendre ta voix. »

peyronnet , l'air inspiré.

Apollon, par Phébé qui sur nos têtes brille, Inspire-moi des chants contre nos oppresseurs , Toi qui de chastes feux brûles pour ta famille , Toi qui vis avec tes neuf Sœurs !

Nous sommes trois contre un royaume !

Embrassons nos vieux étendards, Et levons-nous comme un seul homme.

Guerre au peuple ! Le Champ-de-Mars Ce soir est notre jeu de paume.

Du pouvoir sainte trinité, Jurons dans ce lieu solitaire,

De mourir pour la liberté , La liberté du ministère.

CORBIERE.

Recevez en ce lieu mes sermens et ma foi : Je m'élève d'un coup à votre renommée ; Demain j'anéantis une puissante armée :

Le salut du ministre est la suprême loi ". ,. villele.

Le peuple est un tyran qui pèse sur la France , Il vise au ministère et menace nos droits; Formons, pour soutenir notre belle puissance , La Sainte-Alliance des Trois.

Si demain meurt notre espérance , Victimes d'un peuple jaloux, Que la gloire nous récompense :

Il est beau de mourir pour nous En combattant contre la France.

les trois ministres , en chœur.

Du pouvoir sainte trinité,

Jurons dans ce lieu solitaire ,

De mourir pour la liberté, La liberté du ministère.

Cependant les mouchards dans Tombre retirés, De loin prêtent Toreille à ces accens sacrés ; Leur ame en est émue, et pour gage d'estime, Ils entonnent en chœur ce nocturne sublime :

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