LE CHAMP-DE-MARS
L'astre aux feux sans chaleur brillait dans l'atmosphère;
Paris, enveloppé de l'ombre somnifère,
Arrivait d'heure en heure à ce calme agité
Où s'engourdit la nuit une vaste cité.
Les quartiers sont déserts; aux fenêtres lointaines
Scintillent en mourant des clartés incertaines;
On voit encor passer quelques rares piétons ;
Des numéros roulans les grossiers phaëlons
Regagnent la remise, et par Jongs intervalles
Du parquet de granit font résonner les dalles;
3o LA CORBIÉREIDE.
Quelquefois aux lueurs (Tun mobile flambeau, Astre décoloré, que le grand Delavau Fait au bout d1un cordon graviter dans l'espace, Au détour d'une rue on trouve face à face Trois graves cavaliers dont les noirs vêtemens Pendent en larges plis sur leurs coursiers normands. Tel est Paris; telle est sa populace immense; Tout, jusqu'à son repos, trahit son existence; Pareille à Poliphême, elle dort avec bruit; Le tumulte du jour bourdonne dans la nuit: Ainsi quand le marteau bat la cloche sonore, Long— temps après le choc elle murmure encore.
L'œil ne distinguait plus dans ce vaste chaos Qu'un amas de maisons et de toits inégaux; De la lune pourtant la lueur imparfaite Des plus hauts monumens montrait encor le faile : Le temple Saint-Sulpice aux contours indécis,
Le léger Panthéon comme un géant assis , Le pesant Val-de-Grâce à la noire coupole, Et les tours qui de loin marquent la Métropole; On reconnaît aussi cet hôtel régulier Où Mars ouvre aux héros son dôme hospitalier, Et ce noble édifice où dans l'ombre s'élève 4 La race que la France armera de son glaive. En face de ses murs un champ inhabité De sa longue étendue offre la nudité ; Trois mortels ont paru dans ce lieu solitaire; A leur démarche grave, à leur air de mystère, On eût cru voir errer trois pâles uécromans Cherchant un lieu propice à leurs enchantemens; A peine sous leurs pas ils froissaient la prairie; C'étaient les triumvirs, pères de la patrie, Qui, soustraits celte nuit aux charmes du sommeil, Venaient dans cette plaine établir leur conseil. La lune à. l'horizon, à cette heure inclinée,
3a LA CORBIEREIDE.
Allonge des he'ros l'ombre indéterminée,
Et du pont d'Iéna, leurs pieds en traits obscurs,
De la lointaine école escaladent les murs.
Ils s'avancent sans bruit; leur langage est un signe;
A son obscur destin Corbière se résigne ;
Peyronnet après lui marcbe d'un pas douteux ;
Villèle, comme chef, les devance tous deux,
Fier de l'immensité que projette son ombre ;
D'un regard satisfait le héros les dénombre ;
Mais, avant d'entamer ce périlleux chemin,
En général habile il sonde le terrain,
Longe les hauts fossés, prêt à donner l'alerte ,
Puis gagne le milieu de la plaine déserte ,
Frappe du pied le sol en le montrant du doigt,
Et le trio muet s'arrête en cet endroit :
« Écoute, 6 Peyronnet ! et toi surtout, Corbière,
» Toi qui reçus du Ciel une aine moins guerrière ,
» Ecoute/. : ce n'est pas par un caprice vain
Que je vous ai conduits jusqu'à ce lieu lointain;
Vous la reconnaissez cette funeste enceinte,
D'odieux souvenirs chaque place est empreinte ;
Sur le sol , par nos pieds en ce moment pressé,
L'autel de la patrie autrefois fut dressé :
Là furent entendus des sermens sacrilèges:
Les vieux Francs, oublieux de leurs saints privilèges,
Osèrent proclamer l'égalité des lois ,
Et jusqu'au rang de l'homme élever les Gaulois;
La tribu de Lévi , quittant le sanctuaire,
Associa le Ciel au pacte populaire ,
Et, le sein déchiré de secrètes douleurs,
Noua%sur le cainail l'écharpe aux trois couleurs;
Là parut des bourgeois l'odieuse milice ,
Des crimes de Paris éternelle complice ,
Qui naguère pour fruit d'un premier attentat ,
Avait conquis d'assaut une prison d'Etal.
In noble était son chef, et cette garde impie
» Poussait des cris de joie à l'aspect de la Pie 5 ;
» Le volcan politique , en ce jour allumé ,
» S'est rouvert mille fois , et toujours a fumé.
» Mais pourquoi dérouler les feuillets de l'histoire?
» Soyons les instrumens d'une oeuvre expiatoire,
» Resserrons nos liens par de nouveaux sermens;
» Théâtre scandaleux de nos déréglemens,
» Funeste Champ-de-Mars , foyer de la tempête,
m Tu vas être témoin d'une dernière fête !
» Abuse de demain, triomphe tout le jour :
» C'est demain qu'à la voix du sinistre tambour,
» Paraîtront ces bourgeois, objets de notre haine;
» Leurs longs rangs de fusils hérisseront la plaine;
» Gardons-nous de troubler ce guerrier appareil ,
» Pour leur donner la mort attendons leur sommeil :
» C'est alors que Corbière, armé d'une ordonnance,
» Frappera sans danger l'ennemi sans défense.
» Le moment est venu : Corbière, approche-toi ,
» Qu'un serment solennel nous engage ta foi, » Sois ministre; bannis un bizarre scrupule, » En style de décret prononce la formule; » Imitez-moi : levez votre main vers les cieux , » Vers cet astre qui luit témoin silencieux, » Jurons de secouer, d1un effort unanime, » Le fardeau de la Charte et du nouveau régime, » En pouvoir solidaire érigeons nos emplois , » Régnons au ministère ou tombons à la fois. »
Il se tait à ces mots : l'heure, la solitude , La fierté de leurs traits et de leur attitude , La lune qui sur eux porte un jour argenté , Tout donne à celte scène un air de majesté ; Leur pose en ce moment, digne des temps antiques, Révèle dans chacun des formes athlétiques ; Leurs jarrets sont tendus et leurs bras sont roidis : Tels, d'un noble dessein trois complices hardis6,
Au milieu des rochers , dans un site sauvage ,
Près d'un lac monotone au paisible rivage ,
Par un triple serment mille fois répété ,
Réveillèrent la Suisse au mot de liberté.
Tel parut le Conseil présidé par Villèle :
On eût cru voir trois dieux sous la forme mortelle.
Silence! approchons-nous, leur bouche va s'ouvrir,
Peyronnet le premier s'apprête à discourir;
Mais non : un dieu jaloux, un funeste génie,
Suspend le dénoûment de la cérémonie ;
Un magique pouvoir les a glacés tous trois :
L'orateur bordelais est demeuré sans voix ,
Et le noble trio, pareil à trois statues,
Reste les yeux levés et les mains étendues.
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