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La corde du pendu

C’est le moment où la cité de Londres, solitaire et déserte depuis la veille au soir, commence à s’emplir de bruit et voit ses rues encombrées par une foule affairée.

Les négociants, les banquiers, les changeurs arrivent de toutes parts.

La gare de Cormons Street, les omnibus, les cabs jettent sur le pavé de la Cité un demi-million de personnes, entre dix et onze heures du matin.

On est parti pour la campagne la veille, entre cinq et six heures; on revient travailler le lendemain.

Au coup de dix heures tout est ouvert, depuis les comptoirs des armateurs jusqu’aux boutiques de change.

Or donc, comme dix heures sonnaient, un cab entra il. ' \ ' 1

ROCAMBOLE

dans Pater-Noster et s’arrêta à la porte de l’étude du solicitor dont l’infortuné M. Simouns avait été jadis le titulaire.

Un jeune homme en descendit.

C’était un élégant gentleman en costume du matin, c’est-à-dire portant un vêtement de même étoffe, pantalon, gilet et jaquette, — - ce que les Anglais nomment une suite , — ganté de daim et coiffé d’un chapeau gris.

Il s’adressa au valet qui avait pour mission de se tenir au rez-de-chaussée, sous le vestibule, et d’introduire les visiteurs.

— Mon ami, lui dit-il, n’est-ce pas ici l’étude d’un solicitor ?

— Oui, monsieur, répondit le valet. •

— M. Simouns, je crois?

Le valet secoua la tête.

— Oh 1 dit-il, ce n’est plus M. Simouns.

— Il s'est retiré ?

— Non, il est mort.

—i Fort bien. Quel est donc son successeur?

— C’est M. James Colcram.

— Bon 1 je désirerais lui parler.

— Voilà qui est tout à fait impossible ce matin, monsieur.

— Et pourquoi cela, mon ami ?

— Parce que M. Colcram plaide à la cour de Drury- Lane dans une affaire très-importante.

Le gentleman parut quelque peu désappointé.

— C’est bien, dit-il, je reviendrai demain.

Et il fit un pas de retraite.

Mais le valet le retint :

• — Pardon, monsieur, dit-il.

— Qu’est-ce donc, mon ami ?

— Vous venez pour un procès, sans doute?

— Naturellement.

— M. Colcram a un premier clerc qui est dans l’étude depuis quinze jours seulement, mais qui est au courant de toutes les affaires.

Le gentleman parut hésiter.

— C’est à M. Colcram lui-même que j’aurais voulu . parler.

— Je puis vous affirmer, monsieur, que M. Salomon Burdett, le maître-clerc, est tout à fait au courant.

— Après ça, murmura le gentleman à part lui, je puis toujours sonder le terrain. Soit. Conduisez-moi auprès de monsieur... Comment l’appelez-vous?

— . Salomon Burdett.

— Bien. Conduisez-moi.

Le valet se dirigea vers l’escalier et le gentleman le suivit.

Ils montèrent au premier étage.

Là, le valet ouvrit une porte, disant :

— C’est ici. , -

Alors le gentleman aperçut un homme assis devant un bureau surchargé de paperasses.

Cet homme, dont on ne pouvait préciser la taille, car il ne se leva point, portait d’énormes favoris roux, une épaisse chevelure de même couleur et avait sur les yeux des lunettes bleues.

Il salua le gentleman, et, d’un geste, lui offrit un siège.

— Monsieur, dit alors le gentleman, j’aurais voulu voir M. Colcram.

ROCAMBOLE

Oh! monsieur, répondit le maître-clerc, M. Col-

cram ou moi, c’est absolument la même chose.

— Vraiment?

— Je suis au courant de toutes les affaires de l’étude. Je n’en doute pas. Cependant...

Et le gentleman regarda M. Burdett avec attention.

Cependant, reprit-il, celle dont je viens vous

parler est déjà ancienne.

— En effet, dit M. Burbett, elle remonte déjà à plusieurs mois.

Le gentleman eut un geste de surprise :

— Comment pouvez-vous le savoir, monsieur, dit-il, puisque je ne me suis point nommé et ne vous ai pas encore dit de quelle affaire il s’agissait?

— Je pourrais vous- répondre que je suis sorcier, monsieur, dit le clerc, mais je préfère vous dire que je vous ai déjà vu.

— Heinl

Vous êtes Français et vous vous nommez monsieur

Peytavin.

Le gentilhomme eut un nouveau geste de surprise.

Le clerc continua.

je vous ai vu hier à l’enterrement d’une pauvre

femme qui se nommait Betsy.

— En vérité 1

— La femme d’un certain Tom, qui a été pendu récemment pour avoir assassiné lord Evandale Pembleton.

Le gentilhomme paraissait stupéfait.

__ Et c’est bien certainement de l’affaire de lord William Pembleton, dit Walter Bruce, que vous venez me parler.

— En effet, balbutia le gentleman abasourdi.

— 11 y a trois mois, poursuivit M. Burdett, Betsy est venue ici.

— apportait à M. Colcram les papiers qui assuraient le gain du procès.

— Cependant, dit Marmouset, car c’était lui, M. Colcram n’a point voulu se charger de soutenir le procès.

— 11 avait une bonne raison pour cela.

— Laquelle?

— M. Colcram est jeune, il n’a pas encore fait sa fortune.

— Bon !

— Et pour soutenir un pareil procès, il faut beaucoup d’argent.

— Et Betsy n’en avait pas?..,

— Hélas 1 non.

— Mais les personnes qui ont accepté l’héritage de Betsy, poursuivit Marmouset, ont de l’argent et beaucoup, et elles mettront à la disposition de M. Colcram telle somme qu’il exigera.

M. Burdett secoua la tête.

— Il y a encore une autre raison, reprit-il, qui empêchera M. Colcram de se charger de l’affaire.

— Quelle est-elle?

— Il est nommé liquidateur de la succession de lord Evandale Pembleton.

— Ah 1 fit Marmouset.

Et il regarda M. Burdett avec défiance.

— Enfin, continua celui-ci, M. Colcram ne veut en aucune façon entrer en lutte avec la société des Mission-

0 rocambole

naires évangéliques, qui est en Angleterre tout aussi puissante que le sont les jésuites en France.

— Monsieur, dit Marmouset en faisant un pas de retraite, excusez -moi de vous avoir dérange, je me retire

Pardon, monsieur, dit M. Burdett, un mot encore.

— Parlez.

Je ne suis pas M. Colcram, moi.

Et je puis vous donner un bon conseil.

— J’écoute. . .

— Vous vous engagez dans une mauvaise voie, en

songeant à faire un procès.

— Je ne vois pourtant pas d’autre moyen, lit naïvement Marmouset.

— Bah 1 , .

D’abord vous devez savoir que la justice ang ai

n’en finit pas et qu’elle a des longueurs inouïes.

j)’ accord.

— Ensuite, vous êtes élève de Rocambole?...

Marmouset fit un pas en arrière.

— Quoi l dit-il, vous savez...?

Je sais que tu es un imbécile î répondit M. Burd

‘en français.

Et soudain ses lunettes tombèrent.

Marmouset jeta un cri.

L’homme qu’il avait devant lui n’était pas, ne pouvait pas être Rocambole.

Et cependant il avait son regard.

Cependant il avait son timbre de voix.

oh! fit Marmouset ému jusqu’aux larmes, cest impossible... Vous êtes... non... vous n’êtes pas...

— Je suis encore plus fort que toi, mon, pauvre ami, puisque tu ne me reconnais pas.

Et les favoris et l’épaisse chevelure rousse tombèrent à leur tour.

Cette fois, Marmouset ne pouvait douter...

L’homme qu’il avait devant lui, — c’était Rocambole I

Rocambole, qu’il avait cru mort...

Et comme l’émotion de Marmouset était au comble et qu’il se précipitait vers M. Burdett les mains tendues, celui-ci remit sa perruque, rajusta ses favoris, et lui dit froidement, en remettant ses lunettes bleues sur son nez :

— Ne faisons pas de bêtises, mon ami, on peut entrer ici d’un moment à l’autre.

— Vous! vous ! dit encore Marmouset.

— Moi, répliqua Rocambole, qui commence par te dire que des gens comme nous ne mettent jamais la justice dans leurs affaires.

Rocambole était subitement redevenu M. Burdett, le maître-clerc de M. Colcram.

Et comme Marmouset continuait à le regarder avec un étonnement profond, il lui dit en souriant :

— Tu ne t’attendais pas à me retrouver ici ?

— Certes non, dit Marmouset.

ROCAMBOLE

— Est-ce que vous m’avez cru mort?

— Moi non, mais Vanda pleure et se désole.

Rocambole poussa un bouton de sonnette électrique

qui se trouvait à la portée de sa main.

Un deuxième clerc entra.

Alors M. Burdett lui dit :

— J’ai à traiter avec ce gentilhomme une affaire excessivement sérieuse. J’entends qu’on ne me dérange sous aucun prétexte.

Le clerc s’inclina.

Mais comme il allait sortir, M. Burdett le rappela.

— Ah 1 par exemple, dit-il, si le révérend Patterson se présentait, vous me préviendriez.

— Oui, monsieur.

— Mon bon ami, dit alors Rocambole, raconte-moi donc comment vous êtes sortis du souterrain ?

— Nous avons été sauvés par Shoking.

Et Marmouset fit au maître le récit de leurs aventures dans les souterrains de la Tamise, et lui dit comment ils étaient parvenus à suivre ses traces, à lui et à Milon, jusqu’à l’ouverture donnant sur le fleuve.

Puis il lui dit encore comment Vanda avait toujours cru que Milon et lui s’étaient noyés, tandis que lui, Marmouset, avait gardé la conviction inébranlable que le maître n’était pas mort, et que s’il ne reparaissait pas tout de suite, c’est qu’il avait pour cela de bonnes raisons.

— Des raisons excellentes, dit Rocambole.

— Ah 1

— Et souviens*toi que je suis provisoirement mort pour tout le monde, excepté pour toi.

— Même pour Vanda ?

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— Même pour elle.

— Pauvre Vanda !...

Et Marmouset soupira.

— Alors, reprit-il, vous ne nous aiderez pas dans Pairaire de lord William?

— Je ne suis ici que pour cela.

— Mais si vous êtes mort ?

— Imbécile ! n’es-tu pas là pour transmettre mes ordres et les exécuter?

— C’est vrai, maître.

— Or, mon ami, poursuivit Rocambole, si nous n’avons affaire qu’à lady Pembleton et à sir Archibald, son père, si même lord Evandale était encore de ce monde, notre besogne serait des plus faciles.

— Peut-être, dit Marmouset.

— Mais nous avons à lutter contre une force bien autrement puissante que le tout-puissant gouvernement britannique.

— Le révérend Patterson?..,

— Et la bande noire,, mon ami, les soldats à longue redingote et à cravate blanche, qui valent une armée de policemen et de détectives...

— Bon 1

— Et qui, jour et nuit, recherchent ce pauvre homme gris qui, tu le sais, a été condamné à être pendu.

— Alors, dit Marmouset, il me semble que vous vou3 exposez quelque peu ici.

— Ah! tu crois?

— Et si bien grimé que vous soyez...

— Puisque tu ne m’as pas reconnu, qui veux-tu qui me reconnaisse ?

ROCAMBOLE

— Ce n’est pas une raison; vos lunettes, votre perruque peuvent se détacher.

— Au lieu de me dire des niaiseries, reprit Rocambole, tu ferais mieux de me demander comment je suis

— Je vous écoute, maître.

— M. Colcram, je te l’ai dit, s’est chargé de la liquidation et de la succession de lord Evandale.

— Bon ! fit Marmouset.

— C’est un homme habile et très-honnête, ce jeune homme.

— Ahl -

— Et il fera les choses en conscience.

— Eh bien ?

— Ce que le révérend Patterson ne voudrait pas.

— Pourquoi?

— Mais parce que lord Evandale, en échange de la promesse qu’on lui faisait de le débarrasser à tout jamais de son frère, lord Evandale, disons-nous, a signé certains papiers qui attribuent à la Société évangélique des sommes considérables.

— Fort bien.

— Et M. James Colcram prendra certainement les intérêts de lady Pembleton.

— Alors... '

— Alors le révérend Patterson, qui est un homme habile, a voulu avoir auprès de M. Colcram un homme tout à fait à lui.

— Et... cet homme?

— C’est moi, dit froidement Rocambole.

— Vous?

— Oui, mon ami.

Rocambole se mit à rire.

Ah ! dit Marmouset, vous serez bien toujours notre maître à tous.

Rocambole continua à sourire.

— Le révérend Patterson a en moi, dit-il, la plus entière confiance, et ce que je lui conseillerai de faire, il le fera.

— Mais...

— Chut ! dit Rocambole.

En ce moment le deuxième clerc entra.

— Le révérend Patterson, dit-il.

— ■ Bien, dit Rocambole. Dans une minute.

Le clerc sortit.

Alors Rocambole ouvrit une porte qui donnait dans un cabinet voisin et que recouvrait une draperie.

— Entre là, dit-il, regarde au besoin par le trou de la serrure. Il y a un trou dans la portière percé à la même hauteur : écoute de tes deux oreilles et surtout ne fais pas de brui t.

Marmouset entra dans le cabinet, dont Rocambole referma doucement la porte.

Puis il ouvrit et referma brusquement une autre porte qui donnait sur le carré, à seule fin de faire supposer au révérend Patterson, qui attendait dans la pièce voisine, qu’il venait de congédier son visiteur.

Le révérend Patterson entra.

C’était bien toujours l’homme que nous avons connu autrefois, grand, maigre, altier de visage.

Il s'assit auprès de M. Burdett et lui dit :

— Eh bien ?

— - J’ai beaucoup réfléchi depuis hier, dit M. Burdett.

Ah ! fit le révérend.

ROCAMBOLE

— Et nous ne déposséderons pas lady Pembleton aussi facilement que vous le supposez.

— J’ai des papiers bien en règle, cependant.

— Oui, mais les armes dont nous nous sommes servies peuvent tourner contre nous.

— Que voulez-vous dire ?

— - Permettez-moi de résumer les situations respectives.

— Faites.

— Nous avons servi lord Evandale contre lord Wil- ' liam, son frère, n’est-ce pas ?

— Sans doute.

— Maintenant, il s’agit d’assurer le prix de nos services.

— Naturellément.

— Pour cela, il faut dépouiller lady Pembleton d’une grande part de sa fortune.

— Eh bien?

— Eh bien 1 qui nous dit que, ruine pour ruine» lady Pembleton ne se décidera pas à traiter avec lord William, qui est toujours à Bedlam?

— Ah I par exemple !

— C’était fort bien, il y a six mois, poursuivit M. Burdett, d’enfermer lord William à Bedlam.

— Et maintenant?

— Maintenant, il est dangereux qu’il y reste huit jours de plus.

— Je ne vous comprends pas. J

— Êcoutez-moi et vous me comprendrez.

— Parlez...

— Il y a à Bedlam un homme qui n’est plus fou.

— Quel homme ? ^

— Edward Cokeries.

— Bien.

— Non-seulement il n’est plus fou, mais il est devenu l’ami de lord William.

— Que dites-vous?

— La vérité.

Et M. Burdett chercha dans un dossier qu’il avait sous la main une note écrite en chiffres.

— Je vais vous lire cela, dit-il, et vous verrez...

Le révérend fronça le sourcil,

Quant à Marmouset, du fond de sa cachette, il ne perdait ni un mot ni un geste de cette conversation bizarre... i'hi-

Le révérend Patterson prit connaissance de la note que Burdett plaçait sous ses yeux.

Elle pouvait, en substance, se résumer ainsi :

« Le fou Walter Bruce et le fou Edward Cokeries vivaient à Bedlam dans une intimité parfaite et tenaient entre eux de mystérieux conciliabules.

» Or, quelquefois, ils prononçaient tout bas le nom de Betsy.

» Betsy, on se le rappelle, s’était évadée.

» Il était probable que Walter Bruce et Cokeries ignoraient encore la mort de Betsy.

» Mais il était certain aussi que Betsy avait eu en sa possession la fameuse déclaration du lieutenant Percy.

ii / ROCAMBOLE

» Qu’était devenue cette pièce?

» La note disait encore qu’on avait fouillé le logis de Betsy après sa mort et qu’on n’avait rien retrouvé. »

Quand le révérend Patterson eut pris connaissance de ce document, il regarda M. Burdett.

— Eh bien? fit-il.

— Eh bien, répondit le premier clerc de M. James Colcram, voici ce qui peut fort bien arriver, c’est que lady Pembleton aille voir lord William à Bedlam.

— Bon!

— Qu’elle s’entende avec lui, et que lord William, pour ># une somme quelconque, fasse régulièrement abandon î« jé tous ses droits.

— Et puis?

— Alors lord William sortira de Bedlam et, au lieu

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