‹ La corde du penduChapitre 2 sur 12 · V.VA un adversaire, nous en aurons deux · texte numérisé non relu

V.VA un adversaire, nous en aurons deux

— Diable ! mais comment empêcher cela?

— J’ai trouvé le moyen.

— Aht

— Un moyen excellent de séparer à jamais lord William de lady Pembleton.

— Que comptez-vous donc faire?

— Écoutez -moi bien, mon révérend, dit encore M. Burdett.

— Yoyons? fit le chef de la Mission évangélique.

— La captivité de lord William n’a point ébranlé sa raison, comme on pourrait le croire.

— Vraiment?

— Une main mystérieuse, que je soupçonne être celle de cette dame ses prisons qui a favorisé l’évasion de Betsy, lui fit avoir des nouvelles de sa femme et de ses enfants.

Avec la perspective de les réunir, on peut faire faire beaucoup de choses à lord William.

— Mais encore?

— Il faudrait lui préparer une évasion.

— Par exemple!

— Et le faire sortir de Bedlam.

— Bon! Après?

— Après, reprit M. Burdett, on lui mettra quatre à cinq mille livres dans la main, on le conduira à bord d’un navire en partance pour l’Australie, à bord duquel

il trouvera sa femme et ses enfants.

Alors, il faudra bien, acheva M. Burdett, que lady Pembleton et sir Archibald son père s’exécutent vis-àvis de nous.

— Vous êtes un habile homme, monsieur Burdett, dit le révérend Patterson.

M. Burdett s’inclina modestement.

— Cependant, j’ai une objection à vous faire.

— Laquelle?

— Rien n’est plus facile que de faire ouvrir les portes de Bedlam à lord William.

— Bon!

— Alors pourquoi simuler une évasion?

— Parce que, dit M. Burdett, le jour où on dirait à lord William : on a reconnu que vous n’êtes pas fou, par conséquent vous êtes libre, ce jour-là il se méfierait, et Edward Cokeries plus que lui encore.

— Mais, une fois libre, consentira-t-il à partir?

— Je m’en charge.

— Comment ferez-vous?

— Je lui ferai signer une prétendue transaction avec lady Pembleton.

ROCAMBOLE

*— Qui n’en saura rien?

— Absolument rien.

— Et il partira pour l’Australie?

— Avec des lellres de crédit sur. un banquier de Sidney.

— Fort bien.

— Par cette transaction imaginaire , poursuivit M. Burdett, lady Pembleton s’engagera à payer une pension annuelle de cinq mille livres.

— Ahl et cette pension sera payée?

— La première année, oui.

. — Et la seconde?

— Oh! la seconde, c’est différent.

— Pourquoi?

— Mais parce que dans un an la succession de lord Evandale sera tout entière dans nos mains. Alors, lord William et lady Pembleton s’arrangeront comme ils pourront.

— Décidément, monsieur Burdett, dit-encore le révérend Patterson, vous êtes un fort habile homme.

M. Burdett salua.

— Maintenant, reprit le révérend, comment préparer cette évasion dont vous parlez ?

» — Je m’en charge.

— Mais encore?

— Qu’il vous suffise de me donner un mot.

— Pour qui?

— Pour le directeur de Bedlam.

Le révérend s’assit auprès de la table de M. Burdett, et celui-ci mit devant lui du papier et une plume, disant :

— Voulez-vous me permettre de dicter ?

— Faites...

M. Burdett dicta :

« II vous plaira, au nom de la Société dont secrètement vous êtes membre, donner au porteur de ce billet toutes les facilités qu’il vous demandera. »

Le révérend écrivit.

— Maintenant, dit encore M. Burdett, signez de votre signature particulière.

Le révérend mit au bas de la lettre une croix et un P, qu’il fit suivre de trois points.

— Fort bien, dit M. Burdett. ,

Et il plia le papier et le mit dans sa poche.

— Quand irez-vous à Bedlam? demanda alors le révérend.

— Oh ! ce n’est pas moi qui irai.

— Qui donc?

— Un homme dont je suis sûr.

— Et quand nous reverrons-nous?

— Après-demain.

-Ici?

— Oui.

— Et à la même heure?

— Parfaitement.

— Mais Golcram n’y sera-t-il point?

— Non/ il plaidera ce jour-là devant la cour de Marlborough.

Le révérend Patterson se leva .

Il fit un pas vers la porte, puis revint :

— Avec tout cela, dit-il, vous n’avez pas entendu parler de l’homme gris.

— On a prétendu qu’il s’était noyé.

— En effet.

18 ROCAMBOLE

— Mais je n’en crois rien, et je vous dirai même toute ma pensée.

— Voyons.

— L’homme gris a vu, en prison, Tom, le condamné à mort.

— Bien t

— Tom a dû lui raconter l’histoire de lord William.

Le révérend Patterson tressaillit.

— C’est pour cela, continua froidement M. Burdett, que je voudrais voir lord William et sa famille en route pour l’Australie.

— Vous avez raison. Cet homme gris est le seul homme que je craigne.

— Moi aussi.

— Faites donc vite et menez-moi cette évasion à bonne fin.

— Soyez tranquille.

Le révérend s’en alla.

M. Burdett le reconduisit jusqu’à la porte.

Puis, quand le révérend eut descendu l’escalier, le prétendu clerc revint dans son cabinet et rouvrit la porte du cabinet.

— Viens, dit-il.

— Marmouset entra.

— As-tu entendu? dit Rocambole.

— Tout.

— Eh bien?

— En bien f dit Marmouset en riant, je suis comme le révérend Patterson, je vous admire.

— As-tu deviné qui j’allais charger d’entrer à Bedlam?

— Parbleu! c’est moi. Seulement...

— Quoi donc?

— Il me faut des insturctions précises.

— Oh! sois tranquille, dit Rocambole en souriant, je vais te les donner.

Et il alla pousser le verrou de la porte, afin que personne ne vînt les déranger.

Il était huit heures du soir.

Le brouillard était plus épais encore que de coutume, et les becs de gaz, noyés dans l’atmosphère, étaient impuissants à éclairer les rues.

Deux hommes cheminaient, néanmoins, dans Lembeth road, parlant tout bas, s’arrêtant quelquefois pour voir si personne ne les suivait, parfois aussi pressant le pas.

Quand ils furent au coin de Lembeth road et de Bethleem place, ils s’arrêtèrent de nouveau.

A leur droite se dressait Bethleem-Hospital, c’est-à-dire la maison célèbre d’aliénés que le peuple de Londres, par corruption, appelle Bedlam.

En face d’eux s’élevait l’église catholique de Saint- George.

— Tout ce que vous venez de me dire, fit alors l’undes deux hommes, est bien extraordinaire, monsieur.

— Comment cela, ami Shoking?

Et Marmouset, car c’était lui, posa sa main sur l’épaule de notre vieille connaissance.

ROCAMBOLE

— Vous ne savez pas si l’homme gris est mort ou vivant?

— Je n’en sais rien.

— Cependant vous êtes allé ce matin chez M. Colcram, le solicitor?

— Oui.

— Avec l’intention de le charger du procès?

— Cela est vrai.

— Et voilà que vous renoncez à cette idéel — C’est que j’en ai une meilleure.

— Eh bien! dit Shoking avec son accent de franchise toute britannique, vous ne m’empêcherez pas de croire...

— Quoi donc?

— Que l’homme gris est vivant.

— Quel rapport peut-il y avoir entre l’homme gris et le solicitor Colcram? dit Marmouset impassible.

— Attendez donc.

— Voyons, dit Shoking.

— Vous avez rencontré l’homme gris ce matin.

— En vérité !

— Et c’est lui qui vous aura dit... qui vous aura conseillé. •

— Ami Shoking, dit froidement Marmouset, est-il convenu, oui ou non, entre nous tous qu’en l’absence de l'homme gris, c’est à moi qu’on obéit ?

— Cela est convenu, dit Shoking avec flegme.

— Eh bien! faites ce que je vous commande. 1

— Soit, j’obéirai.

— Et ne vous préoccupez pas d’autre chose.

— Il faut donc que j’aille d'abord à Saint-George?

‘ — Oui.

, fi

— Que je traverse le cimetière, et que j’aille happer à la porte du chœur. Bien, après ?

— Le sacristain viendra vous ouvrir et vous lui direz:

— Je viens de la part de Tom.

— Mais Tom est mort.

— Cela ne fait rien. Le sacristain saura ce que cela

veut dire.

— Et puis?

— Et puis il vous remettra une corde.

— Une corde?

— Oui, celle de Tom. La corde du pendu.

— Bon. Ensuite?

— Vous mettrez la corde dans votre poche et vous viendrez me rejoindre.

— Où m’attendrez-vous?

Et Marmouset s’assit sur un des bancs du square. # Shoking s’en alla.

Il poussa la grille du cimetière, qui était toujours entrebâillée, et il chemina, non sans une superstitieuse terreur, au travers des tombes.

Arrivé à la porte du chœur il frappa.

Le sacristain vint ouvrir.

Le sacristain et Shoking se connaissaient pourtant de longue date.

Mais le premier ne reconnut pas le second.

11 le salua même avec une déférence inquiète et, à tout hasard, il dit ;

— Que désirez-vous, milord?

— Je viens de la part de Shoking.

Le sacristain tressaillit.

— Je connais cette voix, dit-il.

ItOCAMBOLE

— Ah! ah! fit Shoking.

— C’est la voix de Shoking.

— Et c’est Shoking lui-même.

— Vous?

Et le vieux sacristain ouvrit de grands yeux.

Shoking était, en effet, quelque peu métamorphosé : il était mis comme un prince, avait des boutons de diamant à sa chemise et des bagues à tous les doigts .

Shoking était redevenu lord Wilmot.

Ce lord excentrique qui, au dire de la plèbe de Londres, s’habillait en mendiant et passait souvent la nuit dans les tavernes ou dans les workouses.

— Ah! c’est vous? dit le sacristain.

— C’est moi.

— Et vous venez de la part de Tom? *

— Oui.

— Vous savez pourtant que Tom est mort?

— Je viens chercher sa corde.

— La corde qu’il avait donnée à l’homme gris et que celui-ci a léguée à l’abbé Samuel?

— Précisément.

— Montez avec moi dans le clocher, Shoking, je vous la donnerai : l’abbé Samuel m’en a donné l’ordre.

— Ah ! dit Shoking.

Comme ils gravissaient le petit escalier en spirale du clocher, le vieux sacristain reprit :

— Ah ! si cette corde était à moi, je ferais ma fortune, Shoking.

— Comment cela? demanda le nouveau lord .

— Vous n’êtes pas sans savoir que la corde de pendu porte bonheur.

Dicji'izcü by CÎOOgt

— Certainement non, car sans cela ce serait une corde comme une autre.

— Naturellement.

Alors, peut-être avez-vous eu la pensée d’en couper un morceau pour vous?

— Dieu m’en garde î

— Comment donc alors feriez-vous votre fortune?

— D’une façon bien simple, si elle était à moi.

— Qu’en feriez-vous?

* — Je la vendrais.

— A qui?

— A un gentleman qui m’en a fait offrir cinq cents livres.

— Ah bah! fit Shoking, il est donc bien riche, ce gentleman?

— Mais oui.

— Et comment se nomme-t-il?

— C’est M. John Bell.

— Qu’est-ce que cela?

— Le second directeur de Bedlam.

Puis, après un silence :

— Ah ! fort bien, dit Shoking.

Mais un gentleman qui est riche et a un si bel emploi, reprit Shoking, n’a vraiment pas besoin de cela pour être heureux.

— Il parait que si, dit.le sacristain.

Ils arrivèrent dans la chambre où couchait d’ordinaire l’abbé Samuel.

Celui-ci avait éventré la paillasse, car c'était dans al paillasse qu’il avait caché la corde qui avait étranglé le pauvre Tom.

Le sacristain y fourra la main et la prit.

ROCAMBOLE

Puis il la remit à Shoking avec un soupir.

— Cinq cents livres 1 murmura-t-il, de quoi acheter un cottage auprès de Brighton.

Shoking roula la corde et la mit sous son manteau.

— Mais qu’en voulez-vous faire? dit alors le sacristain.

— Moi? rien...

— Comment, rien?*

— Du moins, je ne le sais pas.

— Ce n’est donc pas pour vous que vous la venez chercher?

— Non.

— Bizarre! murmura le sacristain.

Et il soupira de nouveau.

— Shoking et lui descendirent.

Puis Shoking franchit de nouveau la porte du chœur et s’en alla, tandis que le sacristain poussait un troisième soupir.

Marmouset navait pas bougé du banc sur lequel Shoking l’avait laissé.

— Avez-vous la corde? dit-il.

— Oui, répondit Shoking.

— Eh bien! venez.

— Où allons-nous?

— Vous le verrez, ami Shoking.

Et Marmouset prit le nouveau lord par le bras et l’entra îna vers Bedlam.

LfX

Marmouset eut sans doute bientôt fait sa leçon à Shoking, car un quart d’heure après, celui-ci sonnait à la grande porte de Bethleem -Hospital.

Marmouset demeurait au dehors, disant :

— Je vous attends.

Quand la porte fut ouverte, Shoking entra dans la prison.

— Que désirez-vous, monsieur? demanda le concierge.

— Mon ami, dit Shoking avec humeur, vous pouvez m’appeler milord.

Le concierge se confondit en excuses.

Puis il renouvela sa question.

— Je désire parler au directeur, dit Shoking.

— Lequel ? -

— Mais au directeur de Bedlarn, parbleu !

— C’est que je ferai observer une chose à Votre Seigneurie.

— Quoi donc ?

— Bedlarn a deux directeurs.

— Ah ! fort bien.

— L’un qui se nomme John Bell, esquire.

— Et l’autre?

— Master Blount.

— Lequel est le plus élevé en grade ?

— Ils sont égaux.

26 ROCAMBOLE

— Ah ! c’est différent. Eh bien ! annoncez-raoi à celui que vous voudrez.

— Je crois que M. John Bell est sorti; aussi vais-je conduire milord chez M. Blount.

Et le concierge prit un trousseau de clefs à sa ceinture et ouvrit la griüe qui séparait le pafloir des corridors intérieurs de la prison.

Shoking traversa plusieurs cours et ensuite un jardin au milieu duquel s’élevait un pavillon.

C’était l’habitation particulière de l’honorable M. Blount, l’un des directeurs.

Le concierge sonna à la porte.

Un grand laquais vêtu de rouge vint ouvrir.

— Qui annoncerai-je? demanda-t-il quand le concierge l’eut mis au courant.

— Lord Wilmot, répondit majestueusement Shoking.

M. Blount était encore à souper.

On introduisit Shoking au salon et on le laissa seul quelques minutes.

Ce temps lui suffit pour s’adresser, en guise de monologue, la réflexion suivante :

— Je ferai certainement tout ce que Marmouset m’a dit de faire, je dirai tout ce qu’il m’a chargé de dire, mais, foi de Shoking et de loyal Anglais que je suis, je veux être pendu avec la corde de Tom, que le sacristain m’a donnée, si je comprends quelque chose à tout cela.

Comme Shoking parlait ainsi en lui-même, une porte s’ouvrit au fond du salon et M. Blount enlra.

C’était un petit homme un peu obèse, quelque peu chauve, brun de peau, la lèvre souriante et charnue, qui, de temps en temps, mettait à nu de belles dents blanches.

M. Blount était un homme d’environ quarante-huit ans.

Lord Wilmot, c’est-à-dire notre ami Shoking, qui avaitdécidémentdugoùt pour les grandeurs, lord Wilmot, disons-nous, rendit avec une dignité parfaite le salut que lui adressa M. Blount.

Puis il s’excusa de se présenter aussi tard, et puisa son excuse dans une pressante nécessité.

— Milord, répondit M. Blount, j’écoute Votre Seigneurie.

— Mon cher monsieur, dit alors Shoking sans se départir d’un petit ton protecteur, vous voyez en ma personne un homme aussi malheureux que riche.

— Ah ! vraiment?

Et M. Blount regarda le noble personnage avec intérêt.

— Je suis veuf de lady Wilmot, née à Duncaster, poursuivit Shoking.

M. Blount s’inclina.

— Veuf et sans enfant...

Ici lord Wilmot soupira.

Puis il reprit :

— Mais j’ai un neveu... un neveu sur lequel j’avais concentré toutes mes affections.

— Hélas ! monsieur, dit charitablement M. Blount, en

vous voyant ici, j’ai peur de deviner... • ,

— Vous devinez sûrement, monsieur, mon neveu a perdu la raison.

— En vérité 1

— Je lui avais fait donner une brillante éducation. Il parle toutes les langues européennes. H a fort longtemps habité Paris, et il lui reste même une légère pro-

nonciation française quand il parle notre belle langue immortalisée par Shakespeare.

M. Blount s’inclina encore et attendit.

Lord Wilmot continua.

— Sa folie, sa monomanie plutôt, car il est fort raisonnable pour tout le reste, date de son séjour à Paris.

— Ah ! fit M. Blount.

— Je lui servais une fort belle pension annuelle, dix mille livres sterling, deux cent cinquante mille francs en monnaie française.

Il menait la vie à grandes guides, était au Jockey- Club, faisait courir et fréquentait les coulisses de l’Opéra.

C’est l’Opéra qui a causé sa folie.

— Peut-être, observa M. Blount, était-il d’une nature exaltée, et la musique, la danse... ?

— Vous n’y êtes pas.

— Et lord Wilmot soupira encore.

— J’écoute, fit M. Blount.

— Un soir de l’hiver dernier, à l’Opéra, poursuivit Shoking, on donnait le Prophète; mon neveu, fort amoureux d’un premier sujet de la danse, avait ses entrées dans les coulisses.

— Naturellement, fit M. Blount.

— La salle était splendide, tout le high-life parisien s’y trouvait. Mon neveu allait et venait de la salle dans les coulisses et des coulisses dans la salle.

Pendant le dernier entr acte, il arriva une catastrophe.

Un machiniste se pendit à un fil qui tombait du cintre, le long d’un portant.

— Il se pendit volontairement?

— Oui, monsieur :

— Dans un accès de folie, sans doute ?

— Non, par désespoir d’amour. .

— Ah ! vraiment?

— Il était amoureux de cette même danseuse aux pieds de laquelle mon neveu faisait couler un fleuve d’or.

— Et cet événement eut sans doute une influence fatale sur la raison de M. votre neveu ? dit encore M. Blount.

— Vous n’y êtes pas...

— Ah!

— Le peuple parisien est le plus superstitieux du monde, poursuivit Shoking.

On avait à peine dépendu le malheureux machiniste dont le corps était encore chaud, que tout le personnel du théâtre se rua sur la corde.

Elle avait une bonne longueur, cependant.

Mais elle fut dépecée en petits morceaux et chacun en eut sa part, depuis le régisseur jusqu’au plus modeste valet.

Mon neveu eut également son petit bout.

— Ah ! ah !

— Cette même nuit il alla au club, joua et gagna.

Les jours suivants, il eut un bonheur insolent.

— Et sa raison?

— Attendez donc! Au bout de huit jours, tout le club était décavé ; alors on ourdit une petite conspiration contre mon pauvre neveu.

Un soir qu’il soupait au Café-Anglais, on lui fit prendre un narcotique, il s’endormit profondément.

— Et on lui vola son bout de corde?

— Vous l’avez dit.

ROCAMBOLF,

— Et le malheureux jeune homme en est devenu fou?

— C’est-à-dire, reprit Shoking, qu’il n’a plus qu’une idée fixe. .

— Laquelle ?

— Se procurer une corde de pendu.

M. Blount se prit à sourire tristement.

— Hélas ! monsieur, dit-il, la folie de votre neveu n’est pas un cas unique.

— Vraiment?

— Et nous avons ici même un gentleman parfaitement raisonnable, du reste, qui est frappé de la même monomanie.

— C’est un de vos pensionnaires?...

— Plût à Dieu! fit M. Blount enlevant les yeux au ciel.

Et comme Shoking le regardait :

— C’est mon collègue, ajouta M. Blount, mon codirecteur, l’honorable M. John Bell, qui dirige avec moi cet établissement.

Et M. Blount poussa un gros soupir, tandis qu’un cri d’étonnement échappait au bon Shoking.

M. Blount continua :

— Oui, milord, cela est invraisemblable, et cependant cela est vrai, mon co-directeur, mon collègue, est atteint de monornanie.

ni

— En vérité ! dit Shoking.

— Ainsi, poursuivit tristement M. Blount, le directeur d’une maison d’aliénés est lui-même aliéné.

— C'est à n’y pas croire, monsieur.

— Aussi personne ne le croit; je suis allé chercher le lord maire et je lui ait conté cela en grand mystère.

— Et que vous a-t-il répondu ?

— Le lord maire a été fort étonné.

Puis, après un moment de réflexion, il m’a dit :

— J’irai demain visiter Bedlam et m’assurerai par moi-même de la vérité de vos assertions.

— Et il est venu ?

— Le lendemain.

— Eh bien ?

— Il a longuement causé avec M. John Bell.

— Et il s’est aperçu qu’il était fou ?

— Nullement, M. John Bell lui a montré l’établissement en détail ; il s’estentretenu avec lui de la foliede différents pensionnaires, et a donné au lord maire de telles preuves de bon sens et de raison que celui-ci m’a dit en s’en allant :

— Si de vous deux il en est un qui est fou, c'est vous; et je ne puis m’expliquer votre étrange dénonciation que par l’ardent désir que vous avez d’être seul directeur.

— Ainsi donc, dit Shoking, M. John Bell est raisonnable toutes les fois qu’il ne s’agit pas de corde de pendu?

— Tout ce qu’il y a de plus raisonnable.

— Et d’où est venue cette monomanie ?

— C’est une histoire étrange, répondit M. Blount.

— Voyons ?

ROCAMBOLE

— M. John Bell est Irlandais d’origine, mais il est né à Londres.

II a la prétention d’être gentilhomme, et prétend que sa famille était riche et puissante autrefois.

— Bon ! dit Shoking.

— Quoiqu’il soit protestant comme nous, sa famille était catholipue, prétend-il encore.

— Et elle a été persécutée?

— Naturellement; et son arrière-grand-père, obligé de quitté l’Irlande, a, dit-il, enfoui une somme considérable dans ses vastes domaines.

— Fort bien.

— M. John Bell a même fait, il y trois ans, un voyage en Irlande.

— Ah ! ah ! ’

— Les terres de sa famille avaient été vendues et il eut bien de la peine à les reconnaître.

— Alors il s’est mis à chercher le trésor ?

— C’est-à-dire qu’avec l’assentiment des nouveaux propriétaires, il fallait entreprendre dés fouilles sur divers points. Ces fouilles, comme vous le pensez bien, n’ont amené aucun résultat.

M. John Bell est revenu à Londres ; et il se fût consolé facilement sans doute, si les journaux d’alors n’avaient parlé à grand bruit d’une somnambule célèbre cornue sous le non de Raehel, et qui avait un talent merveilleux pour découvrir les objets perdus.

— Et, dit encore Shoking, il est allé consulter ministress Raehel ?

— Malheureusement.

— Que lui a-t-elle dit?

— Qu’il retrouverai sûrement le trésor enfoui par son

rvrf.;i;

ancêtre, et que ce trésor était plus considérable encore qu’il ne le supposait.

— Vraiment?

— Que même avec l'argent, poursuivit M. Blount, 1 retrouverait des parchemins et des papiers établissant ce droit incontestable de porter le titre de lord.

— Peste I

— Mais qu’il ne trouverait tout cela que du moment où il aurait en sa possession de la corde de pendu.

— Et c’est de là que sa folie date ?

— Comme bien vous pensez.

— Mais il me semble, dit Shoking, que rien ne doit être plus facile.

— Vous vous trompez. Quand il y a un condamné a mort à Newgate, ce qui n’arrive pas tous les jours, il y a foule pour acheter sa corde par avance. C est une question d’enchères : et M. John Bell n est pas riche en ce moment.

— Cependant...

— Dernièrement, reprit M. Blount, on a pendu un Ecossais du non de Tom.

— Ah!

— M. John Bell a fait l’impossible pour se procurer la corde.

— Et il n’a pas réussi ?

— C’est-à-dire que la corde est en la possession du sacristain de la paroisse catholique de Saint-George.

Shoking se prit à sourire.

— Et le sacristain ne veut pas la vendre ?

— Il en demande cinq mille livres.

Shoking accentua son sourire.

— Pourquoi riez-vous? dit M. Blount.

ROCAMBOLE

— Excusez-moi, monsieur, répondit Shoking, je vous « le dirai tout à l’heure. Veuillez continuer.

M. Blount reprit :

s — Comme vous le pensez bien, et si largement que nous soyons rétribués, M. John Bell n’a jamais eu cinq mille livres en sa possession.

— C’est un joli denier, en effet.

— Mais il se trouve toujours des imbéciles qui font des folies le plus raisonnablement du monde.

— Cela est vrai.

^ — Et M. John Bell a trouvé un de ces imbéciles.

— Aht

— C’est un ancien brasseur qui a fait une grande fortune, mais qui voudrait encore être plus riche qu’il n’est.

— Et il a prêté cinq mille livres à M. John Bell?

— A la condition que celui-ci, une fois en possession de la fortune de ses aïeux, lui rendrait le quadruple de cette somme.

— C’est un joli usurier, ce brasseur.

— Je ne dis pas non.

— Alors M. John Bell a acheté la corde de pendu au sacristain ?

— Hélas ! non.

— Pourquoi cela ?

— Le sacristain ne voulait plus la vendre.

— Pourquoi donc ?

— Entre nous, reprit M. Blount, tous les catholiques sont un peu fénians.

— Je le crois comme vous, monsieur.

— Ils obéissent plus ou moins à un mot d’ordre.

— Eh bien ?

— Et le sacristain a répondu qu’il ne voulait plus la vendre. Les fénians le lui ont défendu.

Shoking souriait de plus en plus.

M. Blount fronça le sourcil.

— Mais pourquoi donc riez-vous, milord? demanda-t-il.

— Parce que je connais l’histoire de cette corde!

— Et je sais que le sacristain l’a vendue.

— Bah!

— Pour sept mille livres au lieu de cinq.

— A qui ?

— A moi.

Et Shoking tira la corde de dessous son manteau.

M. Blount eut une exclamation de surprise.

— Vous croyez donc aussi à cela? fit-il.

— Moi ? Pas le moins du monde.

— Alors, pourquoi avez-vous adieté cette corde?

— Parce que, répondit Shoking, j’ai un petit plan que je désire vous transmettre pour la guérison de mon pauvre neveu.

— Je vous écoute, milord.

— Vous êtes médecin-aliéniste?

— Naturellement.

— ■ - Pensez-vous donc que si mon neveu était mis ep possession de cette corde, la monomanie disparaîtrait?

— Je ne le pense pas, monsieur.

— Diable ! fit Shoking, mais alors j’ai jeté sept mille livres par la fenêtre?

— Je le crains.

— En tout cas, monsieur, cette corde nous servira à quelque, chose, reprit Shoking.

— A quoi?

ROCAMBOLK

A pouvoir vous amener mon neveu.

Comment a „ cun autre prétexte H

Vous penser bien que pour vous l’a-

nwner^mployer la force, et ce moyen me répugne.

— Je comprends cela, mdor .

Voici donc ce que j ai imagine.

M Blount était tout oreilles.

Mais Shoking lui dit avec flegme 5 "ndXd d ~ se prit à respirer bruyamment.

nœud coulant tel qu il a eie f le sacristain est un honnête mm ■ - m - amènerez

__ Alors, dit encore M. Blount,

votre neveu demain? suite, monsieur.

__ Non point demain, mais tout

Ab!

__ il est en bas.

Où donc?

__ A la porte, dans mon carrosse.

Vraiment !

— Et je me suis môme servi pour l’amener d’un joli stratagème, poursuivit Shoking.

— Qu’avez-vous fait? >

— Je lui ai bâti un petit roman tout entier.

— Je vous écoute, milord.

— Mon neveu savait que la corde était en la possession du sacristain.

— Boni

— Je suis allé l’acheter, et je lui ai dit ensuite : Nous arrivons trop tard, la corde est vendue.

— A qui ? m’a-t-il demandé.

— Au directeur de l’hôpital de Bethleem.

— Il faut la racheter, m’a-t-il dit vivement.

— C’est ce que je compte faire, ai-je répondu.

Et nous sommes venus ici tous les deux, lui ignorant que je portais la corde cachée sous mon manteau. Comme je voulais causer seul à seul avec vous, je l’ai laissé en bas, lui disant que je me chargeais de la négociation.

— Fort bien, dit M. Blount; mais à présent qu’allezvous lui dire?

— Que vous hésitez à vous en défaire.

— Bon!

— Mais que peut-être céderez-vous à ses instances, après avoir résisté aux miennes.

— Voilà un bon moyen pour l’amener jusqu’ici Mais comment me le laisserez-vous?

— J’ai trouvé un autre moyen encore.

— Voyons?

— Votre co-directeur, M* John Bell, est sorti, m’avez-vous dit?

T- Oui.

rocamuous

— Eh bien î vous montrerez la corde à mon neveu, mais vous lui direz que vous ne pouvez vous en défaire qu’avec l'assentiment de M. Bell.

— Fort bien.

— Et certainement il voudra rester ici jusqu’à ce que M. Bell vienne à rentrer.

— Tout cela est merveilleusement combiné, milord.

— N’est-ce pas?

— Et si vous voulez aller chercher votre neveu.,,

— A l’instant, dit Shoking.

Et le prétendu lord Wilmot se leva.

M. Blount le reconduisit jusqu’au seuil du pavillon et agita un gland de sonnette qui correspondait avec le logis du concierge.

Celui-ci accourut à la rencontre de Shoking.

Et tandis que Shoking s’en allait, M. Blount appefa deux infirmiers et leur dit :

— On va m’amener un fou. Tenez-vous dans une pièce voisine de mon cabinet. On ne sait pas ce qui peut arriver.

Shoking, pendant ce temps, avait rejoint Marmouset, qui l’attendait toujours à la porte de Bedlam.

— Eh bien! lui dit-il, est-ce fait?

— Oui.

— On m’attend?

— Sans doute.

— Quel est celui des directeurs que vous avez vu?

— C’est M. Blount.

— Oh ! alors, dit Marmouset en riant, la chose ira toute seule.

— Comment cela?

— Ami Shoking, dit Marmouset, contentez-vous de

dire et de faire ce que je vous commande et ne vous occupez pas du reste.

— Cependant, dit Shoking blessé, il y a des choses que je ne comprends pas...

— C’est parfaitement inutile, dit sèchement Marmouset.

Shoking baissa la tête et se tut.

Ils entrèrent à Bedlam.

Marmouset était fort calme, et il pénétra chez M. Blount le sourire aux lèvres.

■ — Monsieur, lui dit-il, mon oncle, lord Wilmot, me dit que vous ne voulez pas nous céder la corde de i pendu.

— Monsieur, répondit M. Blount, qui examinait curieusement Marmouset, mon collègue, M. John Bell, et moi l’avons payée fort cher.

— En Mérité ?

— Cinq mille livres.

— Je vouâ en offre dix mille.

— L’offre est pleine de tentation, mais.,.

— Vous hésitez? dit Marmouset.

— Oui et non.

— Plaît-il?

— Pour mon compte, je n’hésite pas, mais M. John Bell est sorti.

— Ah!

. — Et je ne puis rien faire sans son assentiment.

— Je comprends cela. Mais M. Bell ne tardera sans doute pas à rentrer?

— Il sera ici dans une heure sans doute.

— Eh bien ! je vais l’attendre.

Puis, regardant Shoking, Marmouset ajouta :

ROCAMBOLE

— Mon oncle, voici l’heure de l’ouverture du Parlement. Je vous engage à ne pas manquer à la séance.

— Jé vais donc te laisser ici?

Et Shoking échangea un malicieux sourire avec M. Blount.

— Oh ! soyez tranquille, mon oncle, une fois en possession de la corde, je vous rejoindrai.

— Fort bien, dit le prétendu lord Wilmot.

Et il s’en alla en serrant la main à M. Blount qui continuait à sourire.

Alors Marmouset et le directeur de Bedlam se trouvèrent seuls.

— Monsieur, dit M. Blount, oserais-je vous offrir une tasse de thé, en attendant le retour de mon collègue?

— Merci bien, dit Marmouset. Je désire causer un moment avec vous.

— A vos ordres, monsieur.

— Mon cher directeur, reprit Marmouset changeant tout à coup de ton et d’attitude, mon oncle est un parfait imbécile.

— Monsieur!

— Il a joué avec vous le rôle que je l’avais chargé de jouer avec M. Bell.

— Que voulez-vous dire? fit M. Blount étonné.

— Il vous a apporté la corde...

M. Blount eut un nouveau geste de surprise.

— Connaissez-vous cela? dit encore Marmouset.

Et il mit sous les yeux du directeur de Bedlam la lettre écrite par le révérend Patterson.

Ce billet, on s’en souvient, dicté par Rocambole, devenu M. Burdett, premier clerc de maître Colcram, était ainsi conçu :

« Il vous plaira, au nom de la Société dont, secrètement, vous êtes membre, donner au porteur de ce billet toutes les facilités qu’il vous demandera. »

A peine eut-il jeté les yeux sur ce papier que M. Blount tressaillit et regarda vivement Marmouset.

— Ainsi donc, monsieur, fit-il, vous... n’êtes pas...?

— Non, dit Marmouset en riant, je ne suis pas fou, et je ne donnerais pas trois shellings de cette corde.

— Ah!... mais alors?

— Alors j’avais besoin de vous voir... et de m’entendre avec vous...

— Sur quoi?

— D’abord sur la manière de faire ce que nous voudrons de votre collègue M. John Bell.

M. Blount leva les yeux au ciel.

— Et cette corde est un excellent moyen, ajouta Marmouset.

— Et puis?

— Et puis, je veux faire évader un prisonnier.

Ce papier vous ordonne de m’obéir, dit Marmouset.

M. Blount s’inclina.

— Je suis à vos ordres, dit-il.

Que se passa-t-il entre Marmouset et M. Blount !

Nul ne le sut.

Mais, une heure après, le directeur donna ordre à

ROCAMBOLE

deux infirmiers de conduire le prétendu fou dans une cellule et de veiller sur lui avec le plus grand soin.

Marmouset se laissa, du reste , emmener sans la moindre résistance.

Seulement il avait eu soin d’enrouler autour de son corps la fameuse corde du pendu.

Une heure plus lard, M. John Bell rentra.

M. Blount avait donné l’ordre qu’on le prévînt de son retour.

M. John Bell habitait un autre pavillon en tout semblable à celui de M. Blount.

Les deux directeurs avaient des rapports de service continuels. Mais ils vivaient à part l’un de l’autre.

11 y avait même entre eux une certaine jalousie, une sorte de rivalité qui prenait sa source dans le raisonnement que chacun d’eux se faisait :

— L’Angleterre n’a qu’une reine ; pourquoi Bedlam a-t-il deux directeurs égaux en pouvoirs et dont les deux volontés peuvent se heurter à chaque instant?

Ne serait-il pas plus simple qu’on congédiât mon collègue ?

Aussi, à moins de circonstances graves, M. Blount n’allait jamais chez M. Bell.

Et M. Bell ne faisait pas davantage visite à M. Blount.

Cependant, aussitôt qu’il fut prévenu que M. Bell était rentré, M. Blount se hâta de se rendre chez son collègue.

M. Blount, on l’a vu par le billet du révérend Patterson, était affilié à la mystérieuse association qui, du fond d’un petit logement d’Oxfort Street, gouvernait le monde.

Il était de la Société des missions évangéliques.

M. Bell, au contraire, non-seulement ne faisait point partie de la Société, mais encore il était catholique.

Il ne fallait donc pas songer à se servir de lui comme on pouvait se servir de M. Blount.

Du reste, c'était un homme intègre, à cheval sur son service et les règlements, en dépit de sa monomanie.

M. Blount se rendit donc chez lui.

M. Bell parut fort étonné.

— Je regrette, mon cher collègue, dit M. Blount, que vous soyez sorti ce soir.

— Pourquoi cela? demanda M. Bell.

— Parce qu’on nous a amené un nouveau pensionnaire.

— Eh bienl vous l’avez reçu?

— Sans doute.

. — Alors tout est pour le mieux.

— Soit, mais vu l’importance du personnage...

— Ah ! c’est un personnage important ?

— C’est le neveu de lord Wilmot.

— Lord Wilmot?

— Oui.

— J’ignorais ce nom.

— Cela n’a rien d’extraordinaire. Il y a six cents lords

en Angleterre. »

— Pour le moins.

— Mais celui-ci est fabuleusement riche.

— Ahl ah !

— Au point (ju’il a payé dix mille livres la corde du pendu Tom.

M. John Bell fit un bond sur son siège.

— Que dites-vous? fit-il.

— La vérité.

ROCAMBOLE

— Lord Wilmot a acheté la corde de Tom?

— Non pas lui, mais son neveu.

— Et le neveu est fou ? ,

— Non, pas plus que vous.

— Cependant.

— Cependant on me l’a amené ce soir.

— Pourquoi donc, puisqu’il n’est pas fou?

— Sa famille a jugé qu’il était fou, du moment qu’il payait un bout de corde dix mille livres.

M. John Bell haussa les épaules. 4

— Alors c’est lord Wilmot qui le fait enfermer?

- — Oui.

— Nous ne pouvons pourtant pas, dit-il, nous prêter éternellement à de pareilles monstruosités.

— Plaît-il? fit M. Blount.

— Bedlam est une maison de fous.

— Sans doute.

— Et pas autre chose.

— Je ne dis pas non.

— Et parce qu’il plaît à une famille...

— Mais les médecins pensent que le jeune homme est fou.

— Alors je suis fou, moi aussi, dit M. Bell avec emportement.

— Je ne dis pas cela.

— Pourtant, continua M. Bell en poussant un profond soupir, vous savez si j’avais envie d’avoir cette corde.

M. Blount ne répondit pas.

— Mais de qui l’ a-t-il donc achetée"?

— Du sacristain de Saint-George.

— Le misérable! il m’avait pourtant donné sa parole. Et M. Bell frappait du pied.

— Eh bien ! reprit M. Blount, c’est sir Arthur qui la possède maintenant.

— Ah! le neveu de lord Wilmot s’appelle sir Arthur?

— Oui.

— Mais lui a-t-on donc laissé la corde?

— Certainement.

— Il l’a?

*— Roulé comme une ceinture autour de son corps.

M. Bell demeura pensif un moment.

Puis une inspiration traversa sans doute son esprit.

— Je veux le voir, dit-il.

— Qui cela?

— Sir Arthur.

— Mais il est couché.

— Eh bien! il se lèvera.

— - Ne pourriez -vous attendre à demain?

■ — Non, dit vivement M. Bell.

Et il ouvrit la porte de son cabinet, ajoutant :

— Dans quel pavillon l’avez-vous logé?

— Dans le pavillon du sud.

— Bon!

— Au numéro 17.

— J’y vais.

— Mais, mon cher collègue...

M. Bell ne répondit pas à M. Blount.

M. Bell était déjà hors de son cabinet et descendait l’escalier quatre à quatre.

Et M. Bloünt souriait en le voyant s’éloigner et murmurait :

— C’est lui qui est fou, par exemple.

M. Bell gagna le pavillon du sud, arriva au no 17 et pénétra dans la chambre qu’on avait donné à Marmouset.

ROCAMBOLE

Celui-ci n’était point couché , comme l'avait dit M. Blount.

Il était assis devant une table et écrivait tranquillement.

En voyant entrer M. Bell dont le visage était empourpré, il le regarda avec curiosité.

— Monsieur, dit M. Bell, vous vous nommez sir Arthur?

— Oui, monsieur.

•*- Je m’appelle John Bell.

— Ah!

— Et je suis le directeur de cette maison.

— Qui est une maison de fous, dit froidement -Marmouset.

— Oui, monsieur.

— Et dans laquelle on m’a entraîné traîtreusement, car je ne suis pas fou, monsieur.

— Je le crois, ditM. Bell.

— Vraiment !

Et Marmouset parut tout joyeux.

Les infirmiers souriaient , car une pareille scène n’avait rien de nouveau pour eux.

— Allez-vous-en! leur dit M. Bell d’un ton impérieux.

Et il demeura seul avec Marmouset.

M. John Bell avait le visage empourpré et ses yeux avaient un éclat fiévreux.

— Monsieur, reprit-il quand les infimiers furent partis, je le vois fort bien, vous n’étes pas fou.

— Assurément non, dit Marmouset.

— Et cependant votre famille vous fait enfermer?

— Gomme vous voyez...

— Je vous engage à réclamer, monsieur»

— Peuh! dit Marmouset. En Angleterre, il y a de avocats qui savent prouver la folie, et ma famille a pri ses précautions.

M. John Bell frappa du pied avec colère.

— Je ne me rendrai pas complice d’une pareille infamie, moi ! dit-il.

— Hélas 1 monsieur, à moins que vous ne me laissiez évader, je ne vois pas... quel moyen...

— Evader ! évader ! s’écria M. John Bell.

— Pourquoi pas? fit froidement Marmouset.

— Voilà qui est tout à fait impossible.

— Pourquoi?

— Mais parce que je ne puis manquer à faire mon devoir.

Marmouset se mil à rire.

— Cependant, dit-il, vous convenez que je ne suis pas fou.

— Certainement, j'en conviens.

ROCAMBOLE

— On peut avoir la fantaisie de posséder de la corde de pendu sans que pour cela...

M. John Bell interrompit vivement Marmouset.

— Vous possédez donc bien réellement cette corde ?

- — La voilà, dit Marmouset.

5 Et il ouvrit son paletot, et.M. John Bell, ébloui, vit la corde enroulée autour de son corps.

M. John Bell avait les yeux hors de la tête.

— Ahl fit-il, si je possédais cette corde...

— Eh bien, que feriez- vous?

— Je serais riche.

— - Ah bah I

— Fabuleusement riche, avant quinze jours.

— Comment cela? fit Marmouset en souriant.

Et M. John Bell, qui avait grand besoin, en ce moment, d’une de ces douches bienfaisantes qu’il prodiguait outre mesure à ses pensionnaires, M. John Bell, disons-nous, se mit à raconter avec une grande exaltation l’histoire de ses aïeux, de leurs trésors enfouis et la prophétie de la somnambule qui lui avait dit qu’il ne retrouverait cette fortune qu’autant qu’il aurait en sa possession une corde de pendu.

— Ah ! vraiment, fit Marmouset, elle vous a dit cela?

— Oui, monsieur.

— Et vous y croyez ?

— Comme à la lumière du soleil.

— Moi aussi, dit froidement Marmouset.

— Aussi, reprit M. John Bell, si vous me prêtiez cette corde...

— Oh ! non pas, dit vivement Marmouset.

— Si vous me le vendiez...

— Pas pour cent mille livres.

M. John Bell jeta un cri de désespoir.

— Écoutez, dit Marmouset, nous pourrions peut-être nous entendre.

— Vrai ! s’écria M. John Bell.

Et il roulait des yeux enfiévrés.

— Quelle est votre situation ici ?

— J'ai deux mille livres de traitement.

— C’est peu.

— Mais aussi, quand j’aurai retrouvé les trésors...

— Vous donnerez votre démission ?

— Oh f certainement.

— Eh bien ! pourquoi ne la donnez-vous pas tout de . suite?

— Parce que je n’ai pas retrouvé... l’argent...

— Mais si vous aviez ma corde...

— Oh 1 je le retrouverai, alors.

— Eh bien ! dit Marmouset, évadons-nous ensemble.

— Et puis?

— Et puis j’irai avec vous en Irlande; et si la somnambule vous a trompé, si nous ne trouvons rien, eh bien I je consens à revenir ici avec vous.

M. John Bell parut se calmer un peu.

— Ce que vous me proposez là est impossible à première vue, dit-il, mais il y a un moyen de tout concilier.

— Ah ! vraiment?

— Écoutez-moi, reprit M. John Bell, les médecins' ont remarqué souvent l’influence heureuse des voyages sur certains cerveaux troublés.

— AhI

— Plusieurs fois j’ai sollicité la permission de faire un voyage et d’emmener avec moi certains de mes pensionnaires dont j’espérais la guérison.

• — C’est que je. ferai sortir de prison un pauvre diable qui dit être lord William Pembleton.

M. John Bell eut un geste d’effroi.

’ Oh ! quant à cela, monsieur, dit-il, c’est tout à fait impossible.

— Pourquoi donc?

Parce que lord William Pembleton est tout à fait

fou...

— Je ne dis pas non...

— - Et que les gens qui l’ont fait enfermer...

— Sont très-puissants, n’est-ce pas?

— Excessivement puissants.

Alors vous ne prendriez pas sur vous... ?

Je ne puis rien prendre sur moi.

— Je vous engage à réfléchir... *

< — Oh 1 c’est inutile.

— Je le regrette dit froidement Marmouset.

— Mais, monsieur...

— J’ai engagé au sacristain ma parole de gentleman^ et...

— Monsieur, dit vivement M. John Bell, si je vous écoutais, je manquerais à tous mes devoirs.

— Mais si vous ne m’écoutez pas, vous n’aurez point la corde. Bonsoir, monsieur...

Et Marmouset reboutonna son paletot, et la corde disparut...

M. John Bell suait à grosses gouttes, et il était en proie au plus violent désespoir.

— Je vous engage, dit encore Marmouset, à me laisser dormir et à aller vous coucher vous-même.

— Adieu ! dit le pauvre directeur éperdu.

ROCAMBOLE

— Réfléchissez, acheva Marmouset. La nuit porte conseil.

Et il tourna le dos à M. John Bell et se dirigea vers son lit.

Marmouset, dès le lendemain matin, descendit dans le préau.

11 était fort élégamment vêtu, — lord Wilmot ayant eu soin de lui envoyer à la première heure du linge, des habits et un valet de chambre.

Mais ceux qui le connaissaient depuis longtemps auraient pu constater chez lui une singulière métamorphose.

Marmouset avait d’ordinaire les cheveux châtains et une petite moustache brune aux coins relevés comme la moustache d’un officier français.

Tout cela avait disparu.

Marmouset s’était présenté à Bedlam avec des cheveux blonds, un menton rasé et une belle paire de favoris tirant sur le roux et taillés à l’anglaise.

Marmouset descendit donc au préau.

Il examina curieusement plusieurs fous, échangea même avec quelques-uns des paroles courtoises et finit par s’arrêter devant un homme jeune encore, mais aux traits amaigris, à l’œil enfiévré, qui était assis à l’écart sur un baqc et paraissait fuir la société de ses compagnons d’infortune.

— Ce doit être mon homme, pensa Marmouset.

Et il se promena de long en large, ne perdant pas de vue le pensionnaire de Bedlam.

Celui-ci, du reste, ne fit aucune attention à lui.

Il avait les yeux fixés sur la porte du préau et parais* sait attendre quelqu’un.

Enfin, cette porte s’ouvrit et un petit homme aux . cheveux grisonnants, au visage anguleux, tenant par sa physionomie du renard et de la fouine tout à la fois, entra à son tour dans le préau.

Alors le visage de cet homme que Marmouset examinait s’éclaira d’un rayon de joie.

Puis il quitta son banc et alla à la rencontre du nouveau venu.

Marmouset le suivit à distance.

Les deux pensionnaires se tendirent la main.

Et Marmouset entendit ces mots :

— Bonjour, Edward Cokeries.

— Bonjours, milord.

Puis ils se prirent par le bras et allèrent s’asseoir sur le banc où le premier était assis tout à l’heure.

— C’est bien eux, dit Marmouset.

Et il s’approcha du banc à son tour.

Les deux fous eurent un geste de défiance et presque d’effroi.

Le premier même fit mine de vouloir se lever et s’éloigner. Mais Marmouset le salua et lui dit d’un ton fort respectueux :

— Pardon, milord...

Le fou tressaillit, puis il répondit vivement :

— Vous vous trompez, monsieur, je ne suis pas

ROCAMBOLE

lord !... Je ne le suis pas... Je m’appelle Walter Bruce... rien que Walter Bruce...

— Gomme vous vous êtes nommé autrefois lord William Pembleton.

Et Marmouset se leva de nouveau fort respectueusement.

Cette attitude impressionna vivement le pensionnaire de Bedlam.

— Qui donc êtes-vous, fit-il, vous qui me connaissez?

— Je suis un ami, dit Marmouset.

— Je n’ai plus d’ami.

— Vous vous trompez, milord.

— Non, je n’en ai plus, dit lord William en secouant la tête.

— G est Tom qui m’envoie...

— Tom est mort.

— Je le sais ; mais avant de mourir il m’a tout confié...

Ce nom de Tom avait fait battre le cœur de lord William.

— Où donc avez-vous connu Tom? fit-il.

— Je ne l’ai pas connu.

— Alors vous ne pouvez venir en son nom...

— J’ai vu Betsy.

— Betsy ! vous connaissez Betsy ?

— Je la connaissais, milord.

— Ah!

— Elle est morte.

Edward Gokeries et lord William jetèrent simultanément un cri.

— Voilà notre dernière espérance qui s’en va, murmura le petit homme grisonnant.

— Vous vous trompez, monsieur, dit Marmouset; Betsy est morte à temps. Elle a pu mettre la main sur les papiers que vous aviez cachés chez vous.

Edward Cokeries regarda Marmouset avec défiance.

— Comment savez-vous cela? fit-il.

— J’ai les papiers en ma possession.

— Ahl

— Et je sais toute l’histoire de lord William.

— Mais qui donc êtes-vous? s’écria de nouveau lord William.

— Un homme qui vous fera sortir d’ici demain, répondit Marmouset.

— Sortir d’ici ! Vous me feriez sortir d’ici? .

— Oui, milord.

— Ah I dit lord William d’une voix entre coupée par les sanglots, ce ne serait pas généreux à vous, monsieur, de vous rire ainsi de deux malheureux comme nous.

— Milord, reprit Marmouset, vous n’ètes pas fou, vous ne l’avez jamais été.

— Certainement non, dit lord William.

— Edward Cokeries que voilà a été fou quelques heures, mais il ne l’est plus.

— Je ne le crois pas, dit le petit homme.

— Eh bien ! regardez-moi tous deux , reprit Marmouset, ai-je l’air d’un fou, moi aussi?

— Non, dit lord William. Cependant vous êtes ici...

— Oui, milord.

— Victime sans doute de quelque famille avide...?

— J'y suis de mon plein gré, milord.

— Oh! c’est impossible.

— J’y suis venu pour vous.

— Pour moi 1

KG

ROCAMBOLE

— Oui, pour vous sauver...

• — Mais...

— Pour vous rendre à votre femme et à vos enfants.

A ces mots, les yeux de lord William s’emplirent de

larmes.

— Ne pleurez pas, milord, votre femme et vos enfants sont à l’abri du besoin.

— Vrai? Vous me le jurez...?

— Je vous le jure.

Lord William leva les yeux au ciel.

— Et bientôt, continua Marmouset, vous serez dans leurs bras.

— Ah ! je crois rêver, dit lord William frémissant.

— Chut ! fit Marmouset, cal liez-vous, milord, essayez de dominer votre émotion et écoutez-moi...

Edward Cokeries et lord William regardaient maintenant avec avidité cet homme qu’ils voyaient pour la première fois.

— Mais qui donc êtes-vous ? demanda une fois encore le malheureux lord William.

— Milord, dit Marmouset, avez-vous jamais entendu parler de l’homme gris ?

— Qu’est-ce que cela ?

— Oh! je le sais moi, dit vivement Edward Cokeries.

— Ah 1 vous le savez ?

— L’homme gris a fait trembler bien souvent le révérend Patterson...

— Ah ! vous savez cela ? dit encore Marmouset.

— Oui, certes. Eh bien?

— Eh bien 1 l’homme gris a connu Tom en prison.

— Bon !

LA CORDE Dü PENDD

Et il s’est intéressé à lord William.

— Est-ce possible?

— Et il a juré de lui rendre la liberté d’abord, et puis sa fortune et son nom.

— Oh ! s’écria Edward Cokeries, si ce que vous dites là est vrai, si l’homme gris s’intéresse à nous...

— Je vous le jure.

— Alors nous sommes sauvés, car il peut tout ce qu’il veut, l’homme gris.

— Et je viens de sa part, exclama Marmouset.

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