‹ La corde du penduChapitre 8 sur 12 · XCV1I · texte numérisé non relu

XCV1I

C’est chose commune à Cork, la petite ville irlandaise, de voir des gens à cheval traverser ses rues au grand galop de ses poneys à tous crins, qu’on monte sans selle ni bride. Les paysans des environs viennent journellement s’approvisionner à la ville, et ils s’attardent volontiers dans les cabarets à boire du gin et de l’eau-de-vie de pomme de terre.

Aussi personne ne prit garde à M. Patterson et à son guide.

Ils sortirent de Cork et se trouvèrent sur la pente assez raide d’une colline.

ROCAMBOLE

Les petits chevaux galopaient avec peine.

M. Patterson était Anglais, et tout Anglais de distinction, laïque ou clergyman, est bon cavalier.

Son guide ne soufflait pas un mot.

Cependant, quand ils furent en haut de la colline, ils s’arrêtèrent un moment.

La nuit était sombre et le brouillard commençait à couvrir la mer au loin.

Derrière les voyageurs, au-dessus d’eux, la ville, le port, déjà perdus dans la brume, n’étaient plus trahis que par les lueurs rougeâtres du gaz.

Devant eux s’étendait une succession confuse de plaines, de vallons, de forêts.

Tout cela noir, perdu dans l’obscurité, mystérieux comme l’inconnu.

— 11 faut rester un moment ici, dit le faux matelot.

— Pourquoi? demanda le révérend Patterson.

— Parce que j’attends un signal.

— Ahl et ce signal?...

— C’est M. Scotowe qui doit nous le faire.

Le révérend ne comprenait pas bien.

Aussi le faux matelot compléta sa pensée.

— M. Scotowe va nous faire signe d’avancer ou de reculer, cela dépend.

— Comment?

— Nous avancerons si tout est prêt pour les fouilles.

— Et si ce n’est pas prêt?

— Nous retournerions à Cork, en ce cas.

M. Patterson frisonna et se souvint de Shoking,

— Mais ce cas est improbable, ajouta le guide du révérend.

M. Patterson respira.

— M. Srotowe est donc tout près de nous? dit-il.

— Non. 11 doit être à pins de trois lieues d’ici,

— Alors comptent peut-il nous faire un signal?

— Tenez, voyez, plutôt...

Et le guide tendit la main vers la mer.

Une lueur brillait à l’horizon.

On eût dit une étoile perçant le brouillard.

Mais c’était bien réellement un feu allumé parla main des hommes.

— Alors, nous pouvons avancer? dit le révérend.

— Pas encore.

— Hein?

— Si un second feu s’allume, tout auprès de celui-là...

— Eh bien?

— Alors nous continuerons notre chemin.

— Ah ! fort bien.

— Mais si dans un quart d’heure ce feu-là brille toujours seul, il faudra redescendre à Cork.

M. Patterson prit sa montre, qui était à répétition, et la fit sonner:

— Huit heures un quart, dit-il. Attendons... Mais tout aussitôt, à une faible distance du premier feu, un autre brasier s’alluma.

— En avant! dit le faux matelot, en avantl

Et il lança son cheval sur une pente rapide, disant à M. Patterson :

— Ne cherchez pas à guider votre cheval, fie?-ypus à lui.

Pendant une heure, le révérend, toujours précédé par son guide, fut emporté dans une course furibonde, presque fantastique, descendant des ravins, sautant les

ROCAMBOLE

haies et les fossés, tantôt foulant de grasses prairies, tantôt galopant à travers des landes pierreuses.

Les deux brasiers flamboyaient toujours à l’horizon.

— Haltel cria tout à coup le guide.

Et il arrêta brusquement son cheval.

M. Patterson l’imita.

Puis le révérend regarda devant lui.

Dans la nuit sombre se détachaient deux silhouettes complètement noires.

Et ces silhouettes montaient et venaient à la rencontre de M. Patterson.

— Voilà M. Scotowe, dit le guide.

— Ahl fit le révérend.

Et il lui sembla qu’on lui enlevait un poids énorme de dessus la poitrine.

En effet, les silhouettes approchaient encore; bientôt des voix humaines parvinrent à l’oreille de M. Patterson.

— C’est vous, monsieur Patterson! dit l’une d’elles.

— C’est moi, répondit le révérend.

M. Scotowe n’était pas seul, comme on voit.

Un homme l’accompagnait.

Quel était-il ?

Le révérend Patterson n’aurait pu le dire.

La nuit était sombre, et d’ailleurs cet homme avait jeté sur ses épaules un caban de matelot dont il avait rabattu le capuchon sur son visage , sans doute pour le préserver des âpres morsures de la bise.

M. Patterson serra la main de M. Scotowe.

— Vous le voyez, dit-il, je suis exact.

— Très-exact, répondit M. Scotowe.

Et il eut comme un accent de tristesse.

LA CORDE DU PfiNDÜ ( » **3

— II manque d’enthousiasme, il me semble, pensa M. Patterson. N’aurait-il pas découvert l’endroit où sont les trésors?

— Marchons, dit encore le détective.

Et il se plaça à côté du révérend, qui avait mis son cheval au pas.

Puis il marcha silencieusement.

— Eh ! monsieur Scotowe, dit le révérend, vous paraissez soucieux?

— Moi? Nullement, répondit M. Scotowe.

— Sommes-nous loin encore?

— Assez loin.

Et le détective retomba dans son mutisme.

Le compagnon mystérieux de M. Scotowe n'avait pas prononcé un mot.

Le révérend éprouva de nouveau une vague inquiétude.

— Tout cela me semble fort bizarre, murmura-t-il.

En ce moment, un bruit lointain, le galop d'un cheval, parvint à son oreille.

Un cavalier arrivait derrière eux bride abattue.

Alors le silencieux compagnon du détective se retourna, posa deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet doucement modulé.

M. Patterson eut un battement de cœur...

UOCAMlîOLE

xcyiii

Le cavalier qui galopait derrière M. Scotowe et le révérend paraissait dévorer l’espace.

En effet, il eut bientôt rejoint la petite troupe.

Alors le révérend le vit ranger son cheval côte à côte de celui de son guide.

Quel était cet homme?

D’abord on ne pouvait guère voir son visage, il était pareillement affublé d’un caban dont le capuchon était rabattu.

Ensuite il ne prononça pas un seul mot.

Le révérend Patterson se dit :

— C’est un des hommes enrôlés par M. Scotowe, et M. Scotowe est un homme prudent et intelligent.

Tandis que le révérend se livrait à cet éloge mental de M. Scotowe, celui-ci ne prononçait pas une parole et cheminait le front penché.

Cet aspect taciturne avait déjà quelque peu inquiété M. Patterson.

Il y avait environ dix minutes que le cavalier avait rejoint la petite troupe, quand un nouveau bruit de galop se fit entendre.

La même scène recommença.

J e compagnon mystérieux fit entendre un second coup de sifflet, et un second cavalier vint bientôt grossir la petite caravane. ,

iis

Alors M. Patterson n’y tint plus.

— Ah çà! mon cher M. Scotowe, dit-il, vous allez m’expliquer tout cela, j’imagine?

A ces paroles, le compagnon du détective se retourna à demi.

11 hva môme un singulier regard sur M. Patterson.

M. Patterson tressaillit. Son regard avait rencontré un regard, et, au milieu des ténèbres, ils s’étaient heurtés, lumineux comme deux lames d’épée d’où jaillit une élinceile.

M. Scotowe fit mine de n’avoir pas entendu.

Le révérend renouvela sa question :

— Mon cher monsieur, répéta-t-il, est-ce que nous allons prendre comme ça des compagnons de route de distance en distance?

— Non, dit M. Scotowe, c’est fini.

Il prononça ces mots du ton d’un homme qui s’arrache à une méditation profonde.

Et il retomba aussitôt dans son mutisme et sa rêverie.

La caravane avançait toujours.

Elle suivait maintenant un sentier ardu qui serpentait au liane d’une colline taillée en pain de sucre.

Tout en haut de cette colline les deux brasiers projetaient dans le ciel noir leurs dernières lueurs.

M. Patterson s’impatienta.

— Mon cher monsieur Scotowe, dit-il, vous me permettrez de vous dire que je trouve tout cela extraordinaire.

Le détective releva la tète.

— Ah! dit-il.

— Enfin nous allons, j’imagine, h la recherche du trésor?

— Oui, monsieur.

ROCAMBOLE

— Et tous ces gens-là viennent avec nous?

— Oui, dit encore le détective.

Ce fut tout. Il n’y avait pas moyen de lui arracher une parole. . . .

M. Patterson se rejeta sur le prétendu matelot qui lui avait servi de guide.

— Hé! l’ami! fit-il.

— Que désirez-vous, monsieur?

Le révérend se pencha sur sa selle, et approchant ses lèvres de l’oreille du cavalier.

— M. Scotowe ne me paraît pas de bonne hnmeur, ce soir v , dit-il.

—•Il y a des jours comme ça, monsieur.

— Vous le connaissez depuis longtemps?

— ■ Oh ! certainement. Nous avons travaillé ensemble plusieurs fois, monsieur.

— Enfin, approchons-nous?

— Je le crois.

— Vous n’en êtes donc pas sûr?

— Pas aussi sûr que M. Scotowe, qui a déjà reconnu les lieux.

— Mais pourquoi emmenons-nous tout ce monde-là avec nous? dit encore le révérend, que le piéton et les deux autres cavaliers inquiétaient fort.

— Il paraît que M. Scotowe en a besoin.

— Pourquoi faire?

— Pour s’assurer des trésors.

Et le guide du révérend trouva qu’il avait fort nettement répondu à toutes les questions que M. Patterson lui avait posées et qu’il avait, lui aussi, le droit de garder à son tour le silence.

Qn arriva enfin au sommet de la colline.

— Halte ! cria le compagnon de M. Scotowe.

C’était la première fois qu’il parlait.

Tout le monde s’arrêta, et alors M. Patterson put examiner le lieu où il était.

C’était un plateau assez étroit, couronné par quelques arbres rabougris.

On avait allumé deux feux sur ce plateau, et tous deux commençaient à s’éteindre faute d’aliments.

Était-ce donc là que les ancêtres de M. John Bell avaient enfoui leurs trésors et leurs parchemins?

Le guide mit pied à terre.

Sur un signe impérieux de cet homme, qui paraissait commander à M. Scotowe lui-même, les autaes cavaliers l’imitèrent.

En même temps le révérend, d’abord ébloui par la lumière que le feu projetait, le révérend s’aperçut que d’autres hommes se trouvaient sur le plateau.

Ils étaient couchés autour de l’un des brasiers, et ils se tenaient un à un, étirant les bras, se frottant les yeux, comme des gens qui dormaient consciencieusement et qu’on vient d’éveiller en sursaut.

M. Patterson eut un geste d'effroi.

Et s’adressant de nouveau à M. Scotowe:

— Mais, dit-il, à quoi servent tous ces gens-là? En avons-nous donc besoin?

— Il parait que oui, dit M. Scotowe.

Les cavaliers avaient débarrassé leurs chevaux de la corde qui leur servait de bride.

Et les animaux rendus à la liberté s’étaient mis à brouter tranquillement l’herbe qui couvrait le sol.

M. Patterson, cependant, n’avait pas quitté sa selle.

KOCAMBOLE

Son guide, qui avait mis pied à terre, s’approcha de lui.

Ah çà, monsieur, lui dit-il, est-ce que vous ne descendez pas?

— Allons-nous donc rester longtemps ici ?

— Jusqu’au jour.

— Pourquoi?

— Mais parce que nous ne pourrions pas continuer notre chemin la nuit.

— Je croyais que Ycndroit était ici près?

— Oui, de l’autre côté de la colline, dans un ravin profond, escarpé, où descendre la nuit serait s’exposer à une mort certaine.

Tandis que le guide donnait ces explications à M. Patterson, le mystérieux compagnon de M. Scotowe faisait jeter du bois dans les deux brasiers. *

Il se trouvait en ce moment dans un rayon de clarté, et il avait rejeté son capuchon en arrière.

M. Patterson le regarda.

Cet homme avait un visage qui était parfaitement inconnu au révérend.

Et cependant, leurs regards s’étant rencontrés de nouveau, M. Patterson épçouva un véritable sentiment d’épouvante, détourna les yeux et les reporta sur M. Scotowe.

M. Scotowe baissait la tête comme un homme condamné à quelque mystérieux et terrible châtiment.

Les chevaux, débarrassés de leurs couvertures et de leurs bridons, s’étaient donc mis à paître fort tranquillement.

Les hommes, couchés auprès du feu et qui s’étaient relevés un moment, se recouchèrent.

Le mystérieux compagnon de M. Scotowe se roula dans son manteau et s’étendit tout de son long sur la terre les pieds vers le brasier.

Tout le monde l’imita, même M. Scotowe.

Le révérend Patterson commençait à être fort inquiet.

Cependant il était loin de soupçonner la vérité tout entière.

Mais les allures de M. Scotowe étaient si singulières, qu’un homme moins défiant que lui eût éprouvé les mêmes angoisses.

Couché comme les autres auprès du brasier le plus large, le révérend se posait plusieurs questions et avait du mal à les résoudre.

Il se disait par exemple que M. Scotowe avait bien mis du monde dans la confidence.

Était-il besoin de huit ou dix hommes pour déterrer quelques sacs pleins d’or et une cassette renfermant des parchemins?

Et ces gens-là auraient-ils une part proportionnelle

ROCAMBOLE

dans la trouvaille, ou bien étaient-ce de simples mercenaires?

M. Patterson avait peine à croire à cette dernière hypothèse.

Enfin, pourquoi M, Scotowe était-il si taciturne ? .

Pourquoi le compagnon qu’il s était choisi pour venir à la rencontre du révérend paraissait-il le véritable chef de l’expédition ?

Toutes ces questions, toutes ces suppositions se heurtaient dans le cerveau un peu troublé de M. Patterson.

Il se prit même, un moment, à taxer sa conduite de folie, et à regretter sa paisible maison d’Elgin-Crescent et son bureau d’Oxfort Street. „ *

Il se demanda même si son voyage n’était pas un voyage inutile, et si les trésors promis existaient réellement.

Enfin, il y avait un point plus obscur encore pour lui que tous les autres.

Pourquoi M. Scotowe, qui n’avait fait le métier dedéteetive que pour vivre, avait-il éprouvé le besoin de partager les trésors avec lui, c’est-à-dire avec la Société évangélique. • V

Tandis que le révérend se demandait tout cela, le campement s’était tout à fait organisé.

Deux hommes étaient debout aux deux extrémités des brasiers.

Les autres étaient couchés et dormaient.

Les deux hommes qui se promenaient à petits pas, s’arrêtant parfois pour prêter l’oreille, étaient des sentinelles.

On redoutait donc un danger?

fgr:; . . .

Le révérend s’était couché côte à côte de M. Scotowe.

Celui-ci faisait semblant de dormir.

Enfin le révérend n’y tint plus.

Il poussa le détective du coude.

M. Scotowe ouvrit les yeux.

— Mon cher monsieur, lui dit tout bas M. Patterson, il faut vous expliquer loyalement avec moi.

— Ah! dit le détective.

Et il attacha sur le révérend un étrange regard.

— Pourquoi nous sommes-nous arrêtés ici ?

Parce que... balbutia M. Scotowe, il paraît... que le ravin est profond... et qu’on ne saurait... sans danger... y descendre pendant la nuit.

Monsieur Scotowe, vous me trompez!

Le détective ne répondit pas.

— Vous m avez attiré dans un piège, poursuivit le

révérend., espérant toutefois que le détective allait protester.

Mais M. Scotowe se borna à balbutier quelques mots inintelligibles.

Répondez, reprit M. Patterson.

Et, quoique parlant à voix basse, il avait pris un ton impérieux.

— Je ne le puis, répondit M. Scotowe.

Le détective s’était rapproché du révérend et il avait approché les lèvres de l’oreille deM. Patterson.

Et d’une voix faible comme un souffle, il murmura :

Ne jetez pas un cri, ne faites pas un mouvement, ou nous sommes perdus.

M. Patterson sentit son front s’inonder de sueur.

Le compagnon au regard étrange semblait dormir en

W2 v t ' ROCAMBOLE

ce moment, et il était assez loin de M. Scotowe et du révérend pour que, le crépitement du feu couvrant leurs paroles, il ne pût les entendre.

M. Scotowe reprit .*

— Je ne suis pas libre.

— Vraiment! fit M. Patterson.

— Je vous ai écrit sous menace de mort.

Le cœur du révérend battit violemment.

— Je ne sais pas s’il y a un trésor, continua le détective.

— Mais alors?..

— Et si je vous ai fait venir, c’est qu’on m’a dicté la lettre que je vous ai écrite un poignard sur la gorge.

M. Scotowe parlait d’une voix étranglée,

— Ainsi, fit M. Patterson, nous sommes prisonniers? -

— Oui.

— Prisonniers de qui ?

M. Scotowe ne répondit pas tout d’abord.

Puis il se décida à ajouter :

— Nous sommes prisonniers de cet homme qui commande aux autres.

— Quel est cet homme ?

M. Scotowe se tut encore.

Alors un soupçon terrible traversa l’esprit affolé du révérend Patterson.

Il se souvint de l’homme gris.

Et comme cette pensée montait de son cœur à ses lèvres, un des dormeurs souleva sa tête et parut s’éveiller en sursaut.

Ce n’était point cet homme dont le regard avait troublé si fort M. Scotowe, qui était le vrai chef de l’expédition.

, .pigitized by Googlè

C’était un de ceux qui avaient rejoint la petite troupe, pendant sa marche au grand galop de l’un des poneys irlandais.

Et cet homme exposa un moment sa tête nue à la clarté rougeâtre du brasier.

Puis il se recoucha.

Mais M. Patterson avait eu le temps de le voir.

Il l’avait vu et reconnu.

Cet homme, c’était Shoking.

Du moment où Shoking était là, — M. Patterson n’en pouvait plus douter, — il était aux mains des fénians et de l’homme gris.

Cependant il ne fit pas un mouvement, il ne jeta pas un cri, il n’eut pas même un tressaillement.

Le révérend était un homme de tête et do sang-froid.

Le danger était grand, terrible, épouvantable peutêtre... mais il n’y avait aucun moyen de le conjurer.

A son tour il approcha ses lèvres de l’oreille de M. Scotovve et lui dit :

— N’avez-vous donc pas trouvé à l’ile de Man un moyen de leur échapper?

— Je ne suis pas allé à l’ile de Man.

— Est-ce possible ?

— C’est la vérité.

M. Patterson comprit tout.

— Nous sommes joués par l’homme gris, dit-il.

M. Scotowe eut un clignement de paupières affirmatif.

— Et nous sommes en son pouvoir?

— Oui, fit encore le détective.

— Savez-vous ce qu’il veut faire de nous?

— Il m’a promis que j’aurais la vie sauve.

ROCàMBOLE

— Bon! mais moi?...

— Ahf vous, je ne sais pas...

Et tandis que M. Patterson sentait un frisson parcourir tout son corps, M. Scotowe retomba dans uu farouche et morne silence. . . .

L’homme au regard étrange dormait toujours.

Il y eut un long silence entre M. Scotowe et le révérend Patterson.

Le détective tremblait que le chef de la troupe ne s’éveillât.

M. Patterson réfléchissait à sa situation.

Et dame 1 cette situation, il faut en convenir, n’était pas brillante.

Le révérend savait par expérience quel adversaire était l’homme gris.

Cependant, un homme de la trempe de M. Patterson ne perd jamais complètement la tête.

Il se prit à envisager froidement l’avenir et à se souvenir du passé. .

L’homme gris lui ôterait-il la vie?

Il ne le croyait pas.

Le passé de cet homme sans cesse dévoué à une cause chevaleresque lui en était garant.

Or, le révérend Patterson avait pour principe que tant *

qu’un homme n’est pas mort, il peut se tirer d affaire.

Le chef de la caravane et tous les gens de sa petite troupe dormaient.

Dans le silence de la nuit, on entendit leurs ronflements sonores.

— Si je pouvais m’échapper, songea toutàcoupM. Patterson, et, de nouveau, il poussa légèrement le coude à M. Scotowe.

Le détective ouvrit les yeux et le regarda.

M. Patterson colla encore ses lèvres à son oreille et lui souffla ces mots :

— Est-ce que nous ne pourrions pas nous évader?

Le détective tressaillit.

Mais il secoua la tête presque aussitôt.

— Impossible! murmura-t-il.

— Pourquoi?

— Tous ces gens-là ont le sommeil léger. Et les deux sentinelles qui se promènent?

— Il n’y en a plus qu’une, voyez...

En effet, l’un des deux hommes que le chef avait laissés debout pour garder le campement était maintenant couché auprès de ses compagnons et dormait comme eux.

— L’autre sentinelle suffit pour donner l’alarme, dit encore M. Scotowe.

*— Elle s’endormira peut-être à son tour.

— Quand même cela arriverait, reprit le détective, nous ne serions pas beaucoup plus avancés.

— Pourquoi ?

— D’abord nous sommes dans un pays complètement désert.

ROCAMBOLF.

— Qu’importe!

— Et on nous aurait bientôt rattrapés.

— Cependant, continua M. Patterson, il me vient une idée.

— Laquelle?

— Supposez que la deuxième sentinelle fasse eomme la première.

— Qu’elle s’endorme ?

— Oui.

— Eh bien ? fit M. Scotowe.

— Et que nous puissions nous glisser dans l’herbe jusqu’aux chevaux qu’on a laissé^ en liberté et qui rôdent autour de nous ?

— Bon 1 dit le détective, et puis ?

— Et puis, dame ! nous sautons chacun sur un cheval et nous galopons ventre à terre jusqu’à Cork.

M. Scotowe eut un sourire mélancolique.

— Je veux bien essayer, le cas échéant, mais j© n’ai pas grand espoir.

— Quelle heure peut- il bien être ? demanda le révérend.

— Environ deux heures du matin.

— Nous avons donc encore près de quatre heures de nuit?

— A peu près.

— Que la sentinelle s’endorme... et nous verrons...

L’assurance de M. Patterson rendait quelque confiance

à M. Scotowe.

— Après ça, pensait le détective, il ne peut m’arriver quelque dhose de pire, et autant vaut essayer de reconquérir sa liberté.

• Ils attendirent.

La sentinelle se promenait toujours, faisant le tour du brasier et regardant si tout le inonde dormait.

— lia une fameuse envie de faire comme les autres, pensait M. Patterson qui, de temps en temps, l’observait du coin de l’œil.

En effet, au bout d’une heure environ de ce manège, le gardien finit parvenir s’asseoir auprès de lui.

— Tout à l’heure il dormira, souffla encore M. Patterson à l’oreille de M. Scotowe.

Et M. Patterson avait raison.

La seconde sentinelle fit comme la première; elle finit par s’allonger sur le sol, les pieds au feu, la tète en dehors du cercle, et bientôt un ronflement concentre apprit au révérend qu’il y avait un dormeur de plus.

. — Je crois que voici le moment, dit-il à M. Scotowe.

— Attendez donc encore, répondit le détective.

— Vous n'osez donc pas ?

— Mais si, seulement je voudrais attendre...

— Quoi donc ?

— Que les chevaux qui vont et viennent sur le plateau cherchant l’herbe la plus drue se rapprochent de qous.

— Soit, dit M. Patterson.

Et ils attendirent, en effet, environ un quart d’heure.

Au bout de ce temps, un des chevaux se trouva tout près du brasier.

Si après même, que, grâce à la lueur du brasier, M. Patterson crut le reconnaître.

C'était justement celui qu’il avait monté en venant de Cork.

2f8 , ' ROCAMBOLE

Et comme il faisait un mouvement, M. Scotowe le retint.

— Un mot encore, dit-il.

— Dites.

— Le galop des chevaux donnera l’alarme, si nous les montons de suite.

— Nous les tiendrons par la bride jusqu’au bord du plateau.

*’;V — Soit., ' • ■ .

Alors ces deux hommes, que famour de la liberté soutenait, se mirent à glisser sur eux-mêmes, se repliant comme des reptiles et s’éloignant par des mouvements imperceptibles du cercle des dormeurs.

Ni le chef ni la petite troupe ne bougeaient.

M. Scotowe et M. Patterson rampèrent dans l’herbe comme des couleuvres.

De temps en temps, ils s’arrêtaient, tant ils avaient peur que leurs gardiens se réveillassent.

Mais personne ne s’éveillait.

Et, tout à coup, M. Patterson se redressa et saisit à la crinière son cheval.

M. Scotowe s’était pareillement approché d’un autre poney et il imitait M. Patterson.

Ils étaient maintenant hors du cercle de lumière décrit par le brasier, et, par conséquent, plongés dans les ténèbres.

Ils se rapprochèrent l’un de l’autre.

— L’herbe est épaisse, dit M. Patterson, on n’entendra pas courir les chevaux.

— Peut-être... répondit M. Scotowe.

fît le révérend sauta lestement sur la croupe du poney.

M. Scotowe l’imita.

— A la grâce de Dieu! murmura encore M. Patterson.

Et il donna deux vigoureux coups de talon au petit cheval à tous crins, qui s’élança en avant et prit le galop précipité.

— Je crois que nous sommes sauvés, et l’homme gris me payera cher cette aventure, pensait le vindicatif homme d’église; et il talonnait toujours son cheval qui fuyait avec la rapidité de l’éclair.

En trois minutes, M. Patterson et M. Scotowe eurent mis un quart de mille entre le brasier et eux.

. Ils étaient au bord du plateau.

Et il lança son cheval sur une pente rapide.

Du reste, il était persuadé que cette route était celle -qu’ils avaient gravie quelques heures auparavant pour arriver sur le plateau.'

M. Scotowe le suivait.

Aucun bruit ne s’était fait derrière eux.

Les gens de l’homme gris dormaient sans doute toujours.

M. Scotowe rangea son cheval à côté de celui du révérend.

La nuit était noire, et c’eût été folie que chercher à s’orienter.

ROCAMBOLE

Les poneys galopaient avec cette sûreté de pied qu’ont les chevaux de montagne.

— Que nous cheminions ainsi un quart d’heure encore avant qiPon s’aperçoive de notre fuite, dit te révérend, et nous sommes sauvés.

— Soit, dit le détective qui ne paraissait pas fort convaincu; mais où allons-nous?

— Nous retournons à Cork.

— En êtes-vous bien sûr, monsieur?

— D’abord, dit M. Patterson, il est une chose-qui ne fait pas doute pour moi. Nous sommes sur la route que nous avons déjà suivie.

— Peut-être, dit M. Scotowe.

— Ensuite, continua le révérend, remarquez que je monte le même cheval qu’il y a quelques heures.

— Eh bien?

— Ce cheval a été loué à Cork, donc il est de cette ville, et, obéissant à son instinct, il y retourne.

— Mais, qui peut dire que celui que je monte vient aussi de Cork? demanda M. Scotowe.

— Remarquez encore, dit le révérend, que depuis que nous sommes partis, c’est toujours le mien qui tient la tête.

Et le révérend stimulait sa monture, qui galopait toujours sur cette pente vertigineuse.

Cependant, tout à coup, M. Scotowe entendit sonner les sabots de son cheval.

— Oh t dit-il, je savais bien que nous nous trompions.

— Plaît-il? dit le révérend.

— Nous galopons maintenant sur des cailloux.

— Qu’importe! -•

— Depuis l’endroit que nous avons quitté jusqu’à Cork, il n’y- a presque que de l’herbe.

— Eh bien i fit le révérend, si nous n’allons pas à Cork, nous arriverons bien toujours quelque part.

— Oh ! certainement, fit M. Scotowe.

Et dans l’accent du détective, il y avait une seconde raillerie. °

— Pourvu que nous atteignions une ville, dit encore

le révérend. v

— Et que nous ne tombions pas dans un village de fénians.

Ce nom faisait toujours frissonner M. Patterson.

La pente devenait de plus en plus rapide.

M. Scotowe voulut s’arrêter.

Mais le révérend lança son cheval plus franchement encore.

— Fuyons! fuyons! disait-il.

Tout à coup un bruit lointain se fit entendre.

Un bruit qui retentissait au-dessus de leurs têtes et qui semblait se perdre dans les nuages.

C’était un coup de sifflet que de mystérieux échos se mirent à répéter à l’infini.

Alors M. Scotowe se tourna sur sa selle et regarda derrière lui.

Tout en haut de la colline, dont ils descendaient les pentes abruptes, le ciel était rouge.

C'était la lueur des brasiers allumés sur le plateau.

— On s’est aperçu de notre fuite ! murmura le détective.

— Eh bien! répondit M. Patterson, n’avons-nous pas une jolie avance maintenant?

ROCAMBOLE

Et il continua à talonner son cheval.

La pente semblait devoir ne pas finir*

Les petits chevaux galopaient toujours avec force, et de temps en temps M. Scotowe, se retournant et levant la tête, interrogeait ce point du ciel qui était rouge et cherchait à voir se profiler dessus les silhouettes de ceux dont ils étaient naguère les prisonniers.

Mais M. Scotowe n’apercevait rien.

A part ce coin lumineux, tout le reste était noir.

Où allaient les deux fugitifs?

Ils ne le savaient pas.

M . Patterson répétait :

— A la grâce de Dieu î Vous verrez bien, mon cher, que nous finirons par nous trouver hors de danger.

Soudain une lueur se fit au milieu de ces ténèbres.

Une lueur qui était sous leurs pieds, comme celle du brasier éclairait le ciel au-dessus de leur tête.

M. Patterson arrêta brusquement son cheval.

— Regardez! dit-il.

— Oh! je vois, fit M. Scotowe.

— Qu’allons-nous faire ?

— Marcher tout de même. Cette lueur que nous apercevons et qui ressemble à une étoile au fond d’un puits, est bien certainement celle d’une maison ou d’une ferme.

— Ainsi, il faut avancer?

— Dame!

— Et, dit M. Patterson, si ce sont des fénians?

— A la grâce de Dieu! dit à son tour M. Scotowe.

Les chevax repartirent.

La pente devenait plus douce, la lumière grandissait.

\ ; • Bigitizçji by Gopgle

En même temps, autour d’eux, les deux cavaliers voyaient surgir, comme de noirs fantômes, des collines et des blocs de rochers aux formes fantastiques.

M. Scotowe s’arrêta encore.

— Nous nous sommes trompés une fois de plus, dit-il.

— Ahl dit le révérend.

— Savez-vous où nous sommes ?

— Non.

— Dans un entonnoir. Nous descendons au fond d ; un ravin.

— Et cette lumière?

— C’est un feu allumé en plein air.

— Des bergers sans doute...?

— Ou des fénians.

Les cheveux de M. Patterson se hérissèrent.

— Il faut tourner bride, dit-il.

— A quoi bon? dit M. Scotowe.

Le détective paraissait résigné à son tour.

Il poussa son cheval.

Et le cheval de M. Patterson suivit celui de M. Scotowe, malgré les efforts de son cavalier pour le retenir.

En ce moment, un deuxième coup de sifflet traversa l’espace. a

En même temps la lumière qui baissait au fond du ravin s’éteignit brusquement...

ROCAMBÛLK

en

Alors commença pour le révérend Patterson et M. Scotowe une course vertiginieuse, insensée, fantastique.

Ils eussent voulu retenir leurs chevaux qu’ils ne l’eussent pu.

Les petits poneys galopaient comme des hippogriffes sur cette pente qui devenait de plus en plus verticale, électrisés sans doyte par ce coup de sifflet qui s’était fait entendre au-dessus de leurs têtes.

En même temps le ciel disparaissait, et des murs de granit semblaient monter aux deux côtés des cavaliers épouvantés.

— Nous sommes perdus! s’écria M. Scotowe.

Le révérend ne répondit pas.

Affolé de terreur, il s’était accroché à la crinière de son cheval pour ne pas tomber.

La pente continuait, et l’extrémité était si grande que dans un moment où le révérend Patterson pensait à reconquérir sa raison, il se dit : .

— Évidemment nous descendons au fond de quelque volcan éteint creusé en forme d’entonnoir.

M. Scotowe ne criait plus.

Comme le révérend, il s’était cramponné à la crinière de son cheval.

Mais il le serrait si fort que son poney pointa tout à

coup, donna un coup de reins terrible, et M. Scotowe, forcé de lâcher prise, tomba dans le vide les mains étendues en avant.

Le révérend entendit un cri.

Puis le bruit lointain de la chute d’un corps.

M. Scotowe avait été lancé très-certainement au fond de l’abîme.

Et, sans nul doute, il était tué sur le coup, car aucune plainte ne remonta des profondeurs du gouffre.

Son cheval, après s’être arrêté un moment, avait repris sa course, et il galopait maintenant sans cavalier côte à côte du poney de M. Patterson.

Certes, le révérend ne songeait plus maintenant à échapper par la fuite aux griffes de l’homme gris.

Ce qu’il cherchait, c’était à éviter le sort du malheureux M. Scotowe.

Il débattrait ensuite le prix de sa vie avec l’homme gris ; mais, pour le moment, il fallait sauver cette même vie et la sauver quand même.

Aussi le révérend fit-il appel à toute sa science d’écuyer, lui qu’on avait vu, jadis, caracoler à Hyde-Park et sur l’hippodrome d’Epsom.

II se cramponna du mieux qu’il put, et répéta une dernière fois le mot de l’infortuné M. Scotowe :

— A la grâce de Dieul

Le cheval galopait toujours, etl’obscurité était si profonde que M. Patterson ne voyait même plus le poney de M. Scotowe, quoique le vaillant petit animal eût continué à courir auprès du sien.

Enfin, cette lumière qu’ils avaient vu briller au fond de l’abime et qui setait certainement éteinte quand avait

ROCAMBOLE

retenti le coup de sifflet, cette lumière brilla de nouveau.

Cette fois elle était tout près du révérend, à une centaine de mètres au-dessous de lui tout au plus.

Le révérend, ébloui, ferma les yeux.

Car cette lumière, brillant tout à coup, avait répandu autour d’elle une gerbe de rayons ; et comme l’éclair qui illumine tout à coup les horreurs ténébreuses d’une tempête, elle avait révélé à M. Patterson toutes ces profondeurs inconnues pour lui jusque-là.

M. Patterson ne s’était trompé qu’à moitié.

Il n’était pas dans le cratère d’un volcan éteint, mais dans l’entonnoir creusé par les hommes d’une montagne dont les flancs recélaient sans doute de la houille.

Le volcan était une mine.

La lumière qui projetait son immense clarté sur ces murs de granit et éclairait enfin cette route inclinée qui du sommet de la montagne descendait au fond de la mine, était celle d’un fanal gigantesque planté sur un poteau.

Au pied de ce poteau gisait quelque chose d’inerte que le révérend frissonnant reconnut aussitôt.

C’était le corps meurtri et sans vie du pauvre M. Scotowe.

A l’apparitioi de la lumière, les chevaux avaient subitement ralenti leur allure forcenée.

M. Patterson respira.

Il cessa de se cramponner à la crinière emmêlée de son poney, et retrouva son équilibre et son aplomb de cavalier, et, en même temps aussi, il revint un peu d’ordre dans ses idées.

Or, tout à l’heure, M. Patterson avait recommandé son âme à Dieu, et certes il n’eût pas donné un penny de son existence.

Maintenant, rien ne lui paraissait désespéré.

Le fantastique faisait place à la réalité.

Et ce qu’il y avait de plus effrayant dans la réalité, c’était à coup sûr la mort de M. Scotowe.

Tout le reste s’expliquait de la façon la plus naturelle.

Les chevaux, poussés vigoureusement en avant, avaient pris la première route venue.

Puis s’animant, obéissant à la pente inclinée d’abord et à leur vaillance naturelle ensuite, ils s’étaient emportés.

Maintenant, pourM. Patterson, la chose la plus claire, c’est qu’il était loin de l'homme gris.

Qu’il allait arriver au fond d’un puisard fréquenté par de paisibles mineurs qui n’avaient, sans aucun doute, aucune relation avec le redoutable chef fénian, et qu’il trouverait chez eux un abri provisoire, si toutefois le puisard dont il n’apercevait que l’entrée n’était pas déserté par les mineurs.

Mais la sécurité de M. Patterson devait être de courte durée.

Soudain, un nouveau bruit traversa l’espace. C’était ce même coup de sifflet qui avait retenti par deux fois déjà au-dessus de sa tête.

Puis à ce bruit un autre succéda.

Le révérend entendit galoper des chevaux sur la pente qu’il venait de descendre.

On était à sa poursuite.

ROÜAMBOLE

Et le révérend sentit un frisson parcourir tout son corps et, comme Finfortuné détective tout à l’heure, il murmura :

— Ah! je sens bien cette fois que je suis perdu.

Soudain le cheval s’arrêta.

Il était auprès du poteau qui supportait la lanterne.

Et, muet d’horreur, M. Patterson put voir gisant à ses pieds le corps brisé de M. Scolowe au milieu d'une large flaque de sang...

cm

L’entrée du puisard proprement dit, c’est-à-dire du souterrain, s’ouvrait à deux pas du poteau.

Au coup de sifflet, le révérend Patterson vit un autre lueur surgir au fond de ce gouffre, ou plutôt une succession de lueurs qui étaient mobiles et s’agitaient en tous sens.

Il eut bien vite deviné ce que c’était.

C’étaient les mineurs, qui tous avaient une lampe au front, et qui accouraient sans doute à ce coup de sifflet comme à un signal .

Le galop infernal qui retentissait en haut, au-dessus de lui, se rapprochait de plus en fil us de M. Patterson.

Et de même que plusieurs mineurs montaient des profondeurs du souterrain, le révérend comprit que plusieurs hommes à cheval étaient à sa poursuite.

Son poney à lui s’était arrêté.

L’autre flairait avec une sorte d’effroi le cadavre de M. Scotovve.

Les mineurs arrivèrent avant les hommes à cheval.

M. Patterson se vit entouré d’une douzaine d’hommes nus jusqu’à la ceinture, ayant une lampe fixée au-dessus de leur tête par un anneau de fer.

Ces hommes étaient noirs comme des démons et ils entourèrent M. Patterson qui était descendu de cheval.

L'un d’eux, un géant, lui adressa la parole en anglais :

— Qui es-tu et que fais-tu ici ?

— Je suis un voyageur égaré, dit le révérend.

Ils se mirent tous à rire.

— N’es-tu pas plutôt un prisonnier fugitif? reprit le géant.

M. Patterson fit un geste négatif; mais il n’eut même , pas la force de parler.

Il avait levé la tête et il voyjiit maintenant les cavaliers qui le poursuivaient courir dans le cercle de lumière décrit par le fanal.

Ils étaient au nombre de six, galopant deux par deux.

M. Patterson reconnut à leur tête cet homme qui était le chef de la troupe à laquelle il avait essayé d’échapper.

Les cavaliers arrivèrent et sautèrent lestement à terre.

Les mineurs saluèrent avec un respect qui acheva de bouleverser M. Patterson.

Alors le chef mit une main sur l’épaule du révérend et lui dit :

— Vous êtes bon cavalier, mon révérend; mais vous avez peut-être eu tort de ne point finir comme M. Scotowe.

M. Patterson frissonna.

— Ce pauvre Scotowe, poursuivit le clief, je lui avais pourtant non-seulement fait grâce de la vie, mais je lui avais dit encore que je le conduirais en France aussitôt mes petites affaires terminées ici.

Tandis que le chef parlait, M. Patterson le regardait avidement.

II le regardait d’un air qui voulait dire :

— 11 n’y a pourtant que l'homme gris qui puisse parler ainsi, et je ne le reconnais pas cependant.

Le chef compritle sens de ce regard, et il se mit à rire.

— Mon révérend, dit-il, je vois que vous ne me remettez pas...

M. Patterson fit un pas en arrière.

— Oh f cette voix I dit-il. ^

— La voix de M. Burdett, ricana Je chef. Comment ne m’avez- vous pas reconnu déjà, mon cher monsieur?

Le révérend se redressa :

— Eh bien 1 dit-il, puisque c’est vous, car vous changez dévisagé à volonté, hâtez-vous de me dire ce que vous comptez faire de moi. Je n’attends ni merci, ni pitié.

— Vous avez peut-être raison, répondit l’homme gris, car c’était lui.

— Parlez donc.

Et le révérend croisa ses bras sur sa poitrine et prit l’attitude d’un homme qui attend tranquillement la mort.

L’homme gris répondit :

— Nous marchons l’un et l’autre vers le même but, monsieur, et notre but est multiple. Voici des années

que c’est entre nous un duel de toutes les heures, de toutes les minutes. Vous avez triomphé parfois, et quand vous êtes parvenu à me loger à Newgate, vous avez dû croire que la lutte était terminée*

- — Après? dit froidement ,M. Patterson.

— Quelques heures encore et l’homme gris se balan- * cera au bout d'une corde, ricana celui-ci. Vous vous êtes donc trompé de quelques heures.

— Mais dites-moi donc, monsieur, fit M. Patterson avec hauteur, ce que vous comptez faire de moi. J’ai hâte d’en finir, même avec la vie.

— Bah ! VOU.S ne pensez pas un mot de ce que vous dites, répondit l’homme gris, riant toujours.

Et puis vous savez que les fénians, — et je suis un de leurs chefs, —* ne versent le sang qu’à la dernière extrémité. Par conséquent, je ne vous condamne pas à mort.

Le révérend s’attendait à cette déclaration, aussi ne broncha-t-il point et son visage conserva-t-il toute son impassibilité.

11 avait eu le temps de se remettre de ses émotions et de ses transes.

Maintenant qu’il savait que sa vie n’était pas en jeu, il était tranquille.

De même que l’homme gris s’était évadé de Newgatela-Triste au jour fixé pour son exécution, de même le révérend espérait bien échapper à sa manière tôt ou tard. \

Et ce fut d’un ton presque dégagé qu’il dit à l’homme gris :

— Pour Dieu, monsieur, soyez généreux jusqu’au

ROCAMBOLE

bout el dites-moi tout de suite quel genre de captivité vous me réservez.

— Mon révérend, répondit l’homme gris, vous êtes condamné à une détention perpétuelle.

— Où cela ?

— Au fond de cette mine.

Et l’homme gris montrait de la main l’entrée du puisard.

— Prenez garde, ricana le révérend. You^ savez qu’il n’y a rien de perpétuel en ce monde,

— Ah! par exemple, dit l’homme gris, s’il vous arrivait, durant votre captivité, un de ces accidents qui réduisent un homme à l’impuissance de nuire désormais; si, cessant d’être un objet de convoitise, vous deveniez par hasard un objet de pitié... oh ! alors, on vous rendrait à la liberté.

Cette fois le révérend Patterson sentit ses tempes se mouiller.

Il ne devinait pas encore, mais il pressentait quelque chose d’épouvantable ! ...

— A cheval! cria alors l’homme gris à ses hommes, qui avaient mis pied à terre.

M. Patterson fut enlevé de terre et remis à califourchon sur son poney.

Puis la petite troupe s’engoutfra au galop dans le puisard de la mine...

La mine dans laquelle l’homme gris et sa bande entraient à cheval, était une de ces galeries larges de dix pieds et haute de trente à certains endroits, qui s’enfoncent profondément sous la terre par une pente douce, mais qui n’est jamais interrompue.

La voie est large pour faciliter l’extraction de la houille.

Au milieu un double rail permet de manœuvrer de petits wagons traînés par des chevaux.

Des deux cotés du rail, une voiture attelée peut passer facilement.

De distance en distance, un fanal est suspendu à la voûte.

La galerie ressemble, du reste, à un tunnel de chemin de fer.

M. Patterson galopait au milieu des compagnons de l’homme gris.

Celui-ci était à l’avant.

Le révérend aurait voulu s’arrêter qu’il ne l’aurait pu.

Tantôt la petite troupe entrait dans le cercle de lumière décrit par un fanal; tantôt elle se retrouvait dans l’obscurité pour revoir la lumière peu après.

Cette nouvelle course dura environ un quart d’heure,

ROCAMBOLE

mais elle eut pour le révérend Patterson la durée d’un siècle.

Enfin l’homme gris, qui galopait toujours en avant, s’arrêta.

La galerie souterraine qu’il venait de parcourir abou- , tissait à une immense rotonde où convergeaient, comme les rayons d’une roue au moyeu, une dizaine d’autres galeries plus étroites. .«

— Halte! cria l’homme gris.

Et il sauta à bas de son cheval.

Ses compagnons l’imitèrent.

Alors les mineurs, ces hommes qui avaient une lampe sur la tête et qui av aient constamment couru à côté des chevaux, entourèrent le révérend Patterson.

— Descendez, lui ordonna l’un d’eux.

Le révérend obéit.

Il était pâle, il frissonnait même un peu; mais sa pâleur et son émotion étaient toutes nerveuses.

Au fond, cet homme avait une âme de bronze, et du moment qu’ôn lui avait dit qu’il aurait la vie sauve, il ne voyait nullement la nécessité de se désespérer.

L’homme gris s’approcha de lui alors.

Il le prit même familièrement par le bras et lui dit :

— Venez donc. Nous sommes forcés de continuer notre chemin à pied ; mais nous causerons en amis.

Il parlait avec bonhomie, comme un homme qui a les meilleures intentions du monde.

M. Patterson se laissa emmener.

Au moment de quitter la rotonde et d’entrer dans une galerie très-étroite, M. Patterson se retourna.

Il put voir alors que les compagnons de l’homme gris ne le suivaient point.'

Deux mineurs seulement marchaient en avant pour éclairer la roule, car cette galerie n’avait point de fanaux suspendus à la voûte.

L’homme gris, nous l’avons dit, avait familièrement passé son bras sous le bras du révérend.

— Vraiment, dit*il alors, vous devez être fort mécontent de vous, mon cher monsieur.

— Ah 1 dit M. Patterson.

— Et vous qui êtes un homme fort, vous vous êtes laissé jouer comme un enfant.

— Monsieur, répliqua M. Patterson, je suis en votre pouvoir, cela doit vous suffire, et vous pourriez bien m’épargner vos railleries...

— Je ne raille pas, monsieur, je constate, dit froidement l'homme gris. Je vais même vous prouver que la pensée de vous railler était loin de mon esprit.

— Ah!

— Et vous apprendre quel est le sort que je vous réserve.

- M. Patterson attendit. , . ■ ,

— Je vous l’ai dit, poursuivit l’homme gris, je vous condamne à une captivité éternelle, à moins qu’un accident ne vous réduise à l’impuissance de nuire.

— Ou qu’on ne me vienne délivrer, dit M. Patterson dont l’orgueil se réveilla.

— Cela me paraît difficile, monsieur. Mais enfin libre à vous de nourrir cet espoir.

Ces hommes qui éclairaient le chemin s’arrêtèrent tout à coup.

Alors M. Patterson regarda où il se trouvait.

La galerie qu’il venait de parcourir aboutissait à une autre rotonde, mais beaucoup plus petite, celle-là.

ROCAMBOLE

Au milieu, il y avait une chose étrange qui attira tout à coup l’attention de M. Patterson.

A première vue, c’était une boîte, une sorte de coffre haut de six pieds, large de quatre.

En l’examinant de plus près, c’était une cage.

Une cage à énormes barreaux de fer.

— Voilà votre habitation, dit froidement l’homme gris. '

M. Patterson frissonna, ses cheveux se hérissèrent.

Il voulut même dégager son bras que l’homme gris tenait sous le sien.

Mais il ne le put.

— Toute résistance est impossible, lui dit celui-ci.

— Misérable 1 hurla M. Patterson,

L’homme gris fit un signe.

Les mineurs se ruèrent sur le révérend et le prirent à bras le corps.

M. Patterson, malgré ses cris, malgré sa résistance, fut enlevé de terre et porté dans la cage, dont la porte se referma brusquement sur lui.

Il s’y trouvait du reste une table et une chaise.

Il pouvait s’asseoir.

— On vous apportera à manger deux fois par jour, lui dit l’homme gris.

Et il s’en alla.

M. Patterson eut un accès de rage folle.

II se cramponna à ses barreaux, il cria, il hurla, essayant de secouer sa cage de fer.

Mais elle était trop lourde pour être même ébranlée.

Les mineurs et leurs lampes s’éloignèrent.

Un moment encore il les aperçut à l’extrémité de la galerie.

Puis tout disparut et des ténèbres opaques environnèrent M. Patterson.

Plusieurs heures s’écoulèrent.

Aucun écho ne répercutait les cris du révérend. Aucun bruit ne parvenait jusqu'à lui.

Quand il eut bien crié, quand il se fut meurtri les mains, les bras et les épaules aux barreaux de la cage, il tomba épuisé sur le sol.

Peut-être même allait-il fermer les yeux et s’évanouir, lorsque soudain un« clarté immense, fulgurante, dix fois plus insupportable que la lumière du soleil qu’on regarderait en face, se fit autour de lui.

Les murs de la rotonde venaient de s’éclairer, ou plutôt une draperie qui les recouvrait avait été brusquement arrachée, et sur les murs recouverts de glaces étincelantes un réflecteur d’une puissance colossale concentrait des gerbes de lumière électrique.

M. Patterson éprouva une douleur semblable à celle que lui aurait procurée un fer rouge appliqué sur les yeux

Il les ferma, mais ses paupières furent impuissantes à le préserver de cet éblouissement.

Et alors le révérend comprit de quel accident l'homme gris avait voulu parler.

11 se souvint de Denis le Tyran, qui aveuglait ses prisonniers en les faisant passer sans transition de l’obscurité la plus profonde à la lumière ardente du soleil. M. Patterson était condamné à devenir aveugle!...

ROCAMBOLK

Comment cet éblouissement inouï, cette irradiation fulgurante étaient-ils produits?

M. Patterson ne chercha point à se l’expliquer.

Le révérend avait jeté un cri de douleur d’abord.

II avait fermé les yeux ensuite; mais cette précaution était impuissante.

La lumière était si crue, si ardente, qu’elle passait au travers de ses paupières.

Cela dura six minutes environ.

Puis tout à coup, brusquement, sans transition aucune, la lumière s’éteignit.

Les ténèbres régnaient de nouveau dans le souterrain.

Mais M. Patterson avait toujours les yeux pleins de flammes et il voyait rouge.

Comment se préserver désormais de cette lumière aveuglante?

Tandis que M. Patterson y songeait et faisait de tristes réflexions au fond de sa cage de fer, des pas retentirent dans le lointain sous les galeries sonores de la mine.

Les hommes méchants ont souvent foi dans la bonté et la mansuétude des autres hommes.

M. Patterson, qui avait toujours été sans pitié, qui, marchant droit à son but, avait toujours sacrifié quiconque embarrassait sa route, — M. Patterson se prit à songer que l’homme gris s’était fait à Londres une ré-

LA CORDE Dü PENDU ' ' 2i9

putation de bonté, d’humanité et de charité tout à fait évangélique.

Cet homme ne pouvait avoir l’atroce pensée de lui arracher la vue, et, sans doute, il ne l’avait soumis qu’à une épreuve.

Aussi, quand il entendit des pas, eut-il un frisson d’espérance. ■ ■

Appuyé aux barreaux de son étrange prison, il tournait la tête dans la direction du bruit, lorsqu’une lumière faible, celle-là, brilla dans le lointain.

C’était la lumière d’une lanterne qu’un homme portait à la main.

L’homme s’avança.

M. Patterson espéra que c’était l’homme gris.

L’homme gris qui, peut-être, venait lui offrir sa grâce en échange de sa renonciation à la fortune de lord William.

L’homme marchait toujours.

Quand il ne fut plus qu’à une faible distance, M. Patterson le reconnut, car la clarté de la lanterne enveloppait son visage.

Ce n’était pas l’homme gris.

C’était Shoking.

Shoking le mendiant, l’homme à qui M. Patterson avait dédaigneusement tourné le dos à bord du steamer.

Shoking s’approcha de la cage. .

M. Patterson reconnut alors qu’il avait un panier à la main. ’ ■

Shoking lui apportait à manger.

— Bonjour, mon révérend, dit le mendiant.

M. Patterson le regarda et ne répondit rien.

3S0 ROCAMBOLE

— Vous ôtes donc toujours fier avec moi, mon révérend? fit Shoking d’un ton bonhomme.

— Je ne suis fier avec personne, répondit M. Patterson.

— A la bonne heure! je vois que nous pourrons faire un bout de conversation, dit Shoking.

— Avez-vous donc quelque chose à me dire?

— D’abord, je vous apporte à manger.

Et, ouvrant son panier, Shoking fit passer au révérend, à travers les barreaux, d’abord du pain, ensuite une bouteille de vin et de la viande.

— Excusez-moi, dit-il, si je ne vous apporte ni couteau, ni fourchette, mais l’homme gris ne le veut pas.

— Et pourquoi ne le veut-il pas?

— Il a peur que le désespoir ne s’empare de vous.

— Ah! ' - , • .

— Et que la fantaisie de vous suicider ne vous prenne.

— L’homme gris a tort, dit M. Patterson.

— G’est mon opinion, dit Shoking, un homme comme vous, mon révérend, est exempt de faiblesse.

M. Patterson posa sur la table les aliments que lui apportait Shoking ; mais il n’y toucha point.

— Est-ce que vous n’avez pas faim?

— Non, pas encore.

— C’est que, dit Shoking, vous serez obligé, si vous attendez mon départ, de manger dans l’obscurité.

Ces mots, fort naïfs en apparence, firent tressaillir M. Patterson.

— Les ténèbres ne me déplaissent pas, dit-il.

— Surtout quand elles succèdent à la petite lumière de tout à l’heure, n’est-ee pas?

M. Patterson regarda Shoking d’une façon étrange.

— Ah! vous savez? fit-il. • .

— Pardieu !

— Et... cette lumière...?

— Vous en entendrez parler tout à l’heure. „ >

— Encore?

— D’heure en heure, monsieur.

— Mais pourquoi ?

Et M. Patterson fit cette question d’une voix sourde et étranglée.

— Monsieur , reprit Shoking , puisque vous vous montrez moins fier avec moi, aujourd’hui, je veux bien vous donner quelques explications.

— Ah ! fit le révérend.

— Cette lumière qui a dû vous brûler les yeux tout à l’heure, a été inventée par John O’Brien, un Irlandais de pure race, qui est un des principaux chefs fénians.

— Dans quel but ?

— C’est un petit suppliée que les fénians ont inventé pour ceux de leurs ennemis qui tombent en leur pouvoir.

— Et ce supplice répété...?

— On en a fait l’expérience, monsieur ; en trois jours, celui qui y est soumis devient aveugle.

M. Patterson frissonna.

— Et c’est le sort qui m’est destiné ? fit-il.

— Cela dépend de vous.

— Comment cela?

— Tel que vous me voyez, reprit Shoking, non-seulement je vous apporte à manger, mais encore je viens s jouer auprès de vous le rôle d’ambassadeur.

252 BOCAÜBOLE \ *• - ' . ■ • •

— C’est l’homme gris qui vous envoie?

' — Oui. . . * • . . - ;

— Eh bien! que me veut-il? *

— Attendez, dit Shoking, j’ai d’abord quelques petites explications à vous donner.

— Je vous écoute. ,

— L’homme gris s’est entendu avec les autres chefs • . fénians, poursuivit Shpking, et il espère mener à bonne fin, d’ici à deux ans, tous les projets conçus avec eux.

— Bon ! dit le révérend Patterson. Ensuite?

— Ensuite il est certain d’avoir rendu à lord William Pembleton sa fortune et son nom d’ici à deux mois.

: — Eh bien?

— Eh bien, dit Shoking , voici pour vous l’occasion d’accepter ou de refuser ce que va vous proposer l’homme gris.

Dans le premier cas, vous sortirez d’ici dans deux ans, avec vos yeux. .

— Et dans le second?

— Vous serez aveugle avant huit jours.

M. Patterson garda un silence farouche pendant quelques minutes...

-Ji- -

Shoking attendit.

Shoking était, on le sait, le plus flegmatique des hommes et il n’était jamais pressé.

— Ainsi, dit enfin M. Patterson, si je refuse ce que vous allez me proposer, je serai aveugle ?

— Avant huit jours.

— Et si j’accepte?

— Alors votre captivité sera subordonnée à la réussite des opérations de l’homme gris. Le jour où vous ne serez plus à craindre, on vous rendra à la liberté.

— Et, jusque-là, je serai condamné à vivre dans cette cage ?

— C’est de toute nécessité.

Il y eut un nouveau silence.

M. Patterson semblait rouler sous son crâne chauve les pensées^ les plus amères.

Mais, nous l’avons dit, c’était un homme pratique avant tout, et qui ne s’abandonnait jamais à la désespérance.

M. Patterson reprit donc :

— Sans doute l'homme gris vous a donné ses pleins pouvoirs?

— Naturellement.

ROCAMBOLE

— Alors vous allez me faire part des ses propositions?

— Oui.

je vous écoute, fit le révérend.

— Monsieur, dit Shoking, vous êtes l’homme le plus puissant de toute l’Angleterre, du moins vous l’étiez il y a quelques jours encore.

— Après? fit M. Patterson.

—Vous commandez à une innombrable armée de gens en robes noires, qu’on appelle le clergé anglican, et la Société évangélique pourrait faire échec au gouvernement de la reine si la fantaisie vous en prenait?

— Peut-être i fit M. Patterson avec un acoent d’orgueil. *

— Eh bien! dit Shoking, l’homme gris a une singulière idée.

— Ah l

\\ voudrait pouvoir disposer de cette puissance

pendant un certain temps.

j e ne vous comprends pas, dit M. Patterson.

— Souffrez donc que je m’explique.

— Parlez !

— Supposons que vous êtes le colonel d’un régiment.

— Bon !

— La reine trouve que vous ne gouvernez pas bien les troupes placées sous vos ordres, et elle vous donne un supérieur, c’est-à-dire un général.

— Après?

— Dorénavant c’est le général qui commande et c’est vous qui obéissez.

— Je comprends de moins en moins, dit M. Patterson.

— Attendez, vous allez voir.

Et Schoking poursuivit : *

— 11 a donc pris fantaisie à l’homme gris de se substituer à vous et de devenir, pour un certain temps, le chef occulte de la Société évangélique.

— Voilà qui est tout à fait impossible!

— Et pourquoi cela ?

— Mais parce qu’on n’obéira jamais à l’homme gris.

— Soit, mais on obéira à vous.

— Oui, certes.

— Et pour que l’homme gris gouverne, il suffit que vous lui obéissiez et transmettiez les ordres qu’il vous donnera.

/ M. Patterson partit d’un éclat de rire.

•C — L’homme gris a-t-il donc fait un pareil rêve? dit-il.

— Sans doute.

Maître Shoking, fit le révérend avec hauteur, je suis aux mains de l’homme gris et il peut disposer de ma vie et faire de mon corps ce qu’il voudra ; mais il n’aura aucun empire sur ma volonté.

— Ainsi vous refusez ?

— Je refuse.

— Comme il vous plairai dit Shoking.

M. Patterson le vit alors tirer de sa poche un objet qu’il ne définit pas bien tout de suite.

C’était une paire de lunettes à verres convexes, que Shoking posa gravement sur son nez.

2fi6 / ROCAMBOLE

En même temps, il mit deux doigts sur sa bouehe et donna un coup de sifflet.

Puis 11 éteignit la lanterne qu’il avait placée à terre, et le révérend Patterson se trouva plongé de nouveau dans l'obscurité.

Quelques minutes s’écoulèrent.

Puis tout à coup la draperie qui couvrait les murs de la rotonde glissa sur ses tringles, le réflecteur électrique s’éclaira et des myriades de rayons fulgurants inondèrent M. Patterson.

Le révérend jeta un cri, et, àjdemi aveuglé, il se rejeta au fond de la cage,

11 fermait les yeux, il les couvrait de ses mains tendues.

Vains efforts! la lumière électrique passait au travers de ses doigts et de ses paupières. >

Et la souffrance qui s’empara de lui fut telle qu’il lui sembla que mille pointes d’aiguilles traversaient son corps de part en part et qu'il avait dans l’arcade sourcilière des charbons ardents à la place de ses yeux.

— Monsieur, lui dit alors Shoking, grâce à mes lunettes, je n’ai rien à craindre, moi, et nous pouvons continuer à causer.

— Vous êtes des misérables ! hurla le révérend.

L’éblouissement dura cinq minutes.

Puis Shoking donna un nouveau coup de sifflet.

Alors tout s’éteignit et la rotonde rentra dans les ténèbres les plus opaques.

Alors aussi, M. Patterson éprouva un soulagement sans bornes.

Quelque chose de semblable à la sensation qui s’em-

pare de l’homme qui se noyait, et qu’on retire de l’eau une minute avant que l’asphyxie ne soit complète.

— Voici la deuxième expérience, dit Shoking, que le révérend ne voyait plus, mais qui était toujours auprès de la cage de fer. Vous allez juger de ses résultats. Attendez que je rallume ma lanterne.

Et Shoking frotta une allumette sur son pantalon et se procura de la lumière.

Mais M. Patterson, qui avait entendu le pétillement du phosphore, demeura plongé dans l’obscurité.

— Vos allumettes ne valent rien, dit-il d’un ton ironique.

Bah! dit Shoking.

— Elles ne prennent pas.

— Vous croyez?

— La preuve en est que vous n’avez pu allumer votre lanterne.

— Vous vous trompez, mon révérend.

— Plaît-il?

— Ma lanterne est allumée.

— Vous mentez... vous...

M. Patterson n’acheva pas, il avait aperçu une lueur indécise à travers un brouillard épais.

— Je crois que vous êtes aveugle déjà, dit froidement Shoking. Ah dame! vous l’avez voulu.

M. Patterson jeta un cri épouvantable.

Un cri qui ressemblait au rugissement de la bête fauve prise au piège.

Un cri rauque et bestial, — cri de désespoir et d’ago- . nie s’il en fut!

— Aussi, dit froidement Shoking, pourquoi ne disiezvous pas que vous aviez déjà de mauvais yeux?

ROCAMBOLE

M. Patterson ne répondit pas.

Il se roulait sur le sol de la cage en blasphémant et il s’arrachait le peu de cheveux grisonnants qu’il avait encore sur les tempes... f

CYII

Cependant M. Patterson n’était pas tout à fait aveugle encore.

La lanterne de Shoking lui apparaissait maintenant comme un point rouge dans un brouillard.

On eût dit la lueur d’un réverbère dans les rues de Londres par une de ces nuits brumeuses où la circulation des voitures se trouve forcément interrompue.

Et comme il continuait à se tordre furieux, écumant, sur le sol de la cage de fer, il entendit la voix de Shoking.

Shoking disait :

— Il est impossible, monsieur, que vous soyiez aveugle déjà. Et si peu que vous y voyiez encore, on peut vous guérir.

Ces mots galvanisèrent M. Patterson.

Il se releva subitement.

— Oui, dit-il, je vois... je vois encore...

— Vous apercevez ma lanterne?

iSU

— Oui.

— Gomme un point rouge ?

— Dans le brouillard, oui.

— L’homme gris possède une certaine pommade, continua Shoking, qui, appliquée sur vos paupières, vous rendrait la vue en cinq minutes.

M. Patterson s était cramponné aux barreaux de la cage et les étreignait de ses mais crispées.

— Est-ce bien vrai ce que vous dites? fit-il.

— Oui, monsieur, dit Shoking.

— Mais il ne voudra pas me guérir?

— L’homme gris?

— Oui, cet homme est un misérable... il a juré ma perte...

Vous vous trompez, monsieur Patterson, dit une autre voix que celle de Shoking.

Le révérend jeta un cri.

Il avait reconnu la voix de l’homme gris;

Celui-ci reprit :

— Du moment où vous n’avez point encore complètement perdu la vue, je puis vous la rendre.

— Et... vous me... la rendrez?

— A l’instant même. Approchez...

M. Patterson colla son visage aux barreaux de la grille.

Il voyait bien le point rougeâtre qui indiquait la lanterne; mais il n’apercevait ni Shoking, ni l’homme gris, qui cependant étaient tout près de lui.

L’homme gris dit encore ;

— Fermez les yeux et tenez vos paupières baissées.

ROCA51BOLE

M. Patterson obéit.

Alors il sentit la main de l’homme gris effleurer son visage. ' . ’■ . ,

Et l’homme passa sur ses paupières un de ses doigts qui paraissait mouillé.

Le révérend éprouva alors une singulière sensation de fraîcheur.

On eût dit qu’on venait d’appliquer sur ses yeux brûlants un double morceau de glace.

Cette sensation était délicieuse et suspendit tout net l’horrible souffrance deM. Patterson.

— Monsieur, dit alors l’homme gris, vous, n’ouvrirez les yeux que lorsque je vous le dirai.

— Oui, fit M. Patterson d’un ton soumis.

— Il faut quelques minutes pour que le remède ait le temps d’opérer, et nous allons mettre ces quelques minutes à profit.

— Que voulez-vous donc de moi? murmura le révérend redevenu tout tremblant.

— Nous allons causer un brin.

— Ah!

— Shoking vous a fait part de mes intentions et de mes désirs?

— Oui, balbutia M. Patterson.

— Tout à l’heure , poursuivit l’homme gris, vous rouvrirez les yeux et pourrez constater que votre vue sera redevenue aussi nette, aussi claire qu’elle l’était ce matin encore.

— Eh bien ? fit M. Patterson.

— Mais que la terrible épreuve que vous venez de subir se renouvelle trois ou quatre fois de suite, et la

pommade dont je viens de me servir sera impuissante à vous rendre la vue.

*— Vous renouvellerez donc... ce supplice... ?

— Cela dépend de vous.

— Ohl ditM. Patterson, ce que vous me demandez est impossible.

— Alors, monsieur, ne vous étonnez pas que j’use de mon droit... Vous m’eussiez bien fait pendre sans scrupule, vous 1

— Je ne puis pas trahir les intérêts de la Société évangélique, dit encore M. Patterson.

— Comme il vous plaira, dit l’homme gris d’un ton léger.

Puis il ajouta :

— Vous pouvez ouvrir les yeux, maintenant.

M. Patterson entr’ouvrit timidement les paupières,.

O miracle !

La vue avait retrouvé toute sa limpidité.

• Il voyait maintenant une gerbe de rayons lumineux s échappant de la lanterne que tenait Shoking.

Il apercevait ce dernier.

II voyait distinctement l’homme gris qui le regardait, lui aussi.

— Mon révérend, reprit celui-ci, il y a un homme à Londres qui est votre bras droit , votre « alter ego » et qu’on nomme M. Ascott.

M. Patterson eut un geste de surprise.

— Cependant, poursuivit l’homme gris, M. Ascott et vous, pour des raisons que vous savez aussi bien que moi, n’avez pas l’air de vous connaître.

Page 1