‹ La corde du penduChapitre 7 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

ROCAMBOLE

fous incurables. Quand on y est entré* on n’en sort plus.

— Peuhl dit le révérend, les murs de celle de Dublin sont certainement tout aussi épais^

— Oui, dit M. Scotowe avec un sourire mystérieux ; mais l’île du Man nous offre moins de danger que Dublin.

— Comment l’entendez-vous?

— Voyons, reprit le détective, je suis assez au courant des petites affaires de la Société évangélique pour savoir que vous ne vous souciez pas beaucoup de la folie de M. John Bell.

— Certes, non.

— Mais la chair de poule vous vient rien qu’à la pensée que lord William, autrement dit le fou Walter Bruce, peut reparaître à Londres au premier jour.

— En effet.

— Or, lord William, vous en convenez encore, a un rude auxiliaire maintenant...

— Un démon, dit le révérend.

Démon peut-être, dit M. Scotowe, fénian à coup

sur.

— Eh bien? fit encore le révérend Patterson.

— Suivez bien mon raisonnement, reprit M. Scotowe. Je suppose que j’aille à Dublin, que je fasse incarcérer M. John Bell et ses compagnons, et que l'homme gris, qui, j’en suis sur, ne s’endort pas non plus, arrive après moi.

— Bon.

— Dublin est la capitale de l’Irlande, et l’Irlande est la patrie des fénians. 11 y en a partout, dans la milice, dans les prisons, dans les chemins de fer, à bord des navires.

M. Patterson frissonna.

— Vous pensez que si l’homme gris veut délivrer lord William, il ne manquera pas de complices.

— Vous avez raison, dit le révérend.

— L’ile de Man vaut donc mieux?

— Infiniment mieux. Seulement le steamer attendra-t-il?

— Ordre de l’amirauté, certainement.

— Mais où avoir cet ordre?

— Parbleu! dit M. Scotowe, il y a un homme qui peut l’obtenir d’ici une heure.

— Et... cet homme?

— C’est sir Archibald.

— Vous avez raison, dit le révérend, je cours chez sir Archibald.

— Et moi, dit M. Scotowe, comme je ne doute pas un seul instant que vous n’ayez la dépêche d’ici une heure, je cours au chemin de fer et je pars pour Liverpool.

M. Scotowe et le révérend Patterson se séparèrent.

Le révérend monta dans son cab et donna au cocher l'adresse de l’hotel de Pembleton.

C’était là qu’habitait sir Archibald depuis la mort de son gendre sir Evandale.

Le jour avait grandi, et les premiers rayons du soleil commençaient à triompher du brouillard.

A cette heure même, le steamer qui emportait M. John Bell et ses compagnons sortait du bassin de Liverpool et prenait la mer.

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Maintenant, quittons Londres et rendons-nous à Liverpool au moment où M. John Bell et ses compagnons descendirent à bord du Steamer.

Marmouset, on s’en souvient, s’était approché du capitaine au moment où on allait lever l’ancre.

Le capitaine était un grand jeunehomme aux cheveux blonds et aux yeux bleus.

11 avait la taille d’un Ecossais et répondait au nom de Robert Wallace.

Cependant il y avait des matelots à Portsmouth et à Liverpool qui prétendaient que ce n'était pas son vrai nometqu’i!>ravaientconnu abord d’un navire américain sous celui de William Brighi.

Ils ajoutaient même que le capitaine était Irlandais et non Ecossais.

Mais l’Amirauté ne s’était sans doute jamais occupée de ces rumeurs, car le capitaine Robert Wallace commandait un des plus beaux steamers de la marine anglais et jouissait de l’estime de ses chefs.

Marmouset s’approcha donc de lui et le salua.

Robert Wallace laissa tomber sur lui un regard clair et froid et attendit.

— Monsieur, dit Marmouset, je me nomme sir Arthur.

Le capitaine salua.

— Je suis le neveu de lord Wilmot.

Nouveau salut du capitaine.

— Un ami de mon oncle a dû vous écrire pour me recommander à vous.

— • En effet, monsieur.

— Et... cet ami...

Robert Wallace posa un doigt sur ses lèvres.

— Il est des noms, dit-il, qu’il est inutile de prononcer.

— Fort bien, nous nous sommes compris.

Puis, après quelques secondes de silence, Marmouset reprit :

— Il me tarde d’être en mer.

— Et à moi aus>i, dit le capitaine. Permeltez-moi donc, monsieur, de commander l’appareillage.

Les ancres remontaient lentement du fond de l’eau et la machine faisait entendre sa bruyante respiration.

— Voilà un homme qui parle peu, pensa Marmouset. Mais je crois qu’on peut compter sur lui le cas échéant.

Et il rejoignit John Bell, dont l’exaltation était loin de se calmer.

Enfin le navire se mit en marche, l’hélice tourna et un panache de fumée monta dans le ciel gris.

Mais comme le steamer sortait de la rade, le capitaine tressaillit tout à coup et donna l’ordre de stopper.

— Que faites-vous? demanda vivement Marmouset.

— Regardez! dit Loi lement le capitaine.

Et, étendant la main, il lui montra le sémaphore qui dominait la ville.

— Qu’est-ce que cela? fit Marmouset.

— Un signal.

— Et... ce signal?

— Nous donne l’ordre de stopper.

— Pourquoi ?

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■fn

— Dépêche de Londres.

— Ah! lit Marmouset qui pêlit.

Le capitaine eut un sourire mystérieux.

— Ne craignez rien, dit-il.

— Je crains tout, au contraire, fit Marmouset, on peut vous donner l’ordre de nous débarquer.

Le capitaine ne répondit pas.

Le navire, qui s’était élancé vers la haute mer avec une vitesse prodigieuse, était maintenant immobile.

M. John Bell, qui n’avait pas entendu les explications du capitaine, entra en fureur.

11 marcha droit à lui et lui dit :

— Ah çà! est-ce que vous vous moquez de nous, capitaine?

— Je ne me moque jamais de personne, monsieur.

— Alors pourquoi ne marchons-nous pas?

— Parce qu’il est survenu un accident à la machine, répondit Robert Wallace avec le plus grand calme.

Et il tourna le dos à M. John Bell écumant.

Puis il prit sa lunette et la braqua sur le port.

Marmouset, lui aussi, regardait et était fort anxieux.

Cette dépêche pouvait fort bien être un ordre de l’Amirauté, sollicité par ce démon incarné qu’on appelait le révérend Patterson.

Et alors, tout était perdu!

Le capitaine devinait sans doute la pensée de Marmouset, mais il n’en souillait mot.

Enfin une barque se détacha du milieu des pavires et prit la mer.

Alors le capitaine dit à Marmouset :

— Voici la dépêche.

La barque, — un petit canot à quatre aviaons, — volait sur les vagues.

Ce fut l’affaire d’une demi-heure environ.

Une demi-heure qui fut pour Marmouset un siècle d’angoisses, et donna à M. John Bell l’occasion de s’irriter outre mesure.

Enfin elle accosta le navire par tribord.

Un des quatre matelots saisit l’échelle à deux mains et monta à bord.

Le capitaine s’était avancé à sa rencontre.

Marmouset n’avait pas un souille aux lèvres, et les battements de son cœur avaient été subitement suspendus au moment où le matelot remettait la dépêche au capitaine.

— C’est pour vous, lui dit-il.

Et il lui lendit la dépêche.

Marmouset s’en empara, l’ouvrit et la lut avidement.

La dépêche était signée Burdetl.

Rodambole avait devancé le révérend Patterson, on le voit, et il n’avait pas perdu de temps depuis le moment où nous l’avons vu pénétrer par le toit dans cette mansarde d’une maison de Sermon-Lane.

La dépêche était laconique.

« Burdett découvert. A l’abri. Mais le révérend sur ses gardes. Faites de même. Aurez de nouvelles instructions. »

Cela ne disait pas grand’chose, et cela disait tout.

Le révérend Patterson avait, dans M. Burdett, reconnu l’homme gris. Par conséquent, il avait la conviction et même la certitude d’avoir fait fausse route, en laissant lord William quitter Bedlam.

Par conséquent encore, il était probable qu’il allait

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prendre des mesures énergiques pour l’empêcher d’arriver en Irlande. Du moins telles furent les conjectures du capitaine et de Marmouset.

— Enfin, dit celui-ci, j’aime encore mieux ça, partons...

Le capitaine avait renvoyé le matelot dans son canot, donné ses ordres, et le steamer venait de se remettre en marche.

— Monsieur, dit alors Marmouset au capitaine, si celte dépêche avait contenu l'ordre de nous débarquer, qu’auriez-vous fait?

— J’aurai dé-obéi, répondit Robert Wallace.

Et il retomba dans son mutisme, et, sous prétexte de service» il tourna le dos à Marmouset, comme il l’avait tourné à M. John Bell.

Pendant ce temps-là, le steamer marchait à toute vapeur.

Suivons maintenant le détective Scotowe.

Cet homme était habile, et jouissait parmi les hommes de police d’une grande réputation.

Il n’avait fallu rien moins qu’un adversaire comme Rocambole pour qu’il perdît une partie aussi bien en-

ira o/»n

Mais il se promettait bien deprendre sa revanche, etee fut avec la plus vive impatience qu’il vit s’écouler les

douze heures de chemin de fer qui séparent Londres de Li ver pool.

Arrivé dans cette dernière ville, il n’eut pas de peine à retrouver les traces de M. John Bell et de ses compagnons.

Le directeur de Bedlam s’était embarqué le matin même.

M. Scotovve alla au télégraphe sous-marin et prit des renseignements.

Le steamer, parti le matin, avait touché à l’île de Alan et s’y trouvait encore, par suite d’un ordre venu de l’Amirauté et que le bureau de Liverpool avait transmis.

Cet ordre fort laconique était adressé au capitaine du pon de Douglas et ainsi conçu :

« Retenez jusqu’à nouvel ordre steamer et capitaine Robert Wallace; surveillez passagers. »

— Allons! pensa M. Scotowe, le révérend Patterson n’a pas perdu de temps.

Cependant, comme aucun navire ne partait le soir pour l’Irlande, M. Scotowe fut contraint de passer la soirée et la nuit à Liverpool.

Ce retard le contrariait fort.

Avec son llair d’homme de police, il comprenait que l’homme gris ne demeurerait pas inactif à Londres et que, lui aussi, transmettrait quelque avis mystérieux aux pasagers du steamer.

On était dans la mauvaise saison et la mer d’Irlande, le canal, comme dirent les Anglais, était d’une navigation périlleuse et fort pénible.

Sans cela, M. Scotowe eût frété une barque et fut bravement parti pour l’ile de Man.

Il se résigna donc à ne partir que le lendemain matin, et

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comme il n’avait rien à faire il s’en alla passer sa soirée sur le port, dans une taverne fréquentée par des matelots.

il venait d’y entrer et de demander un grog au gin, quand un malelot de haute taille et de forte encolure entra et vint s’asseoir à une table voisine de la sienne.

La matelot avait une épaisse chevelure noire, le teint hâlé et la barbe grisonnante.

Il frappa du poing sur la table et demanda une bouteille de porter.

Puis, quand il eut vidé son premier verre, il dit en patois irlandais :

— Qui veut embarquer pour l’ile de Man?

A cette question, M. Scotowe tressaillit. Mais il ne souffla mot.

Un autre matelot, qui s’était endormi dans un coin, ouvrit les yeux, leva la tête et regarda le nouveau venu.

— Ah! c’est vous. Ben? Ot-il.

Ben est l'abréviation de Benjamin.

— C’est moi, dit le vieux matelot. Je viens boire un coup avant d’embarquer.

— Et où allez-vous, Ben?

— En Irlande.

— Quand partez-vous?

— Tout à lheure, aussitôt la marée venue.

— Avec votre barque Queen Victoria ?•

— Oui, dit Ben, et quoiqu’elle n’ait pas vingt pieds de long et qu’elle ait un faible tirant d’eau, elle tient la mer comme une frégate.

— La mer est mauvaise, Ben.

— Pas pour moi.

— U y a des brisants terribles dans le canal.

LA CORDE DU PENDU , i43

— Mes quatre matelots connaissent ces parages aussi bien que moi. Et puis, il faut que je parte. J’ai une bonne affaire à traiter ft l’ile de Man.

— Ainsi, dit encore le matelot, vous allez prendre la mer cette nuit?

— Le vent est bon, il souffle de nord-est, et nous entrerons dans le port de Douvres bien avant le jour.

— Que le bon Dieu vous protège, Ben! mais ce n’est pas moi qui partirais.

Ben haussa les épaules.

Quelques autres marins se mêlèrent à la conversation et s’accordèrent à dire que la mer était mauvaise.

M. Scotowe ne disait rien.

Enfin, la bouteille de porter étant vide, Ben se leva.

— Alors, puisqu’il n’y a pas de passagers pour l’ile de Man ici, dit-il, bonsoir?

Mais comme il faisait un pas vers la porte, M. Scotowe le retint.

— Pardon, dit-il.

Ben le regarda et patfut fairo attention à lui pour la première fois.

— Sérieusement, lui dit M. Scotowe, vous parlez cêttc nrtît?

-t Sans doute, gentlemairt.

— Et vous allez à Douglas?

— Oui, gentleman.

— Et vous croyez pouvoir y arriver avant le jour?

— Ça ne fait pas doute pour moi.

— Combien me demanderiez-vous pour mon voyage?

— Deux livres et huit shillings.

— Eh bien! dit M. Scotowe, je vais avec vous.

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Et il tira son porte-monnaie et paya son passage d'avance.

— E^t-ce que vous avez des bagages? demanda Ben.

— Rien que ce sac de nuit.

Et M. Scotowe laissa voir une petite valise de cuir qu’il avait placée sur un banc auprès de lui.

— Alors, venez, dit Ben.

— Voilà un gentleman, murmura un des matelots, qui n’a pas peur de faire naufrage.

— Il est de fait, dit un autre, que la mer est mauvaise.

— Bah 1 la coque de noix de Ben en a vu bien d'autres, répondit celui qui s’était reveillé en sursaut.

Et M. Scotowe suivit Ben.

Une heure après, la coque de noix sautait sur les lames ; tantôt elle disparaissait au fond d'un abîme, tantôt elle se montrait à la* crête d'une vague de cent pieds de haut. M. Scotowe était cramponné au cordage pour n’être pas enlevé par un coup de vent.

Ben était à la barre et fumait sa pipe.

Les quatre matelots et le mousse partageaient so i insouciance. Mais M. Scotowe commençait à se repentir de sa témérité, lorsqu’un homme qui dormait au fond de la barque se leva et s’approcha de lui.

M. Scotowe n’avait fait aucune attention à lui en embarquant.

Il avait bien vu un homme couché, recouvert d’un monceau de fdets en guise de couvertures, mais il avait pensé que c’était un des hommes d’équipage.

Le dormeur, brusquement éveillé, s’approcha donc de M. Scotowe.

— Eh! lui dit-il, trouvez-vous pas que la iner est mauvaise et qu’on est rudement secoué, hein ?

M. Scotowe tressaillit.

Où donc avait-il déjà entendu cette voix?

Il chercha à voir le visage de son interlocuteur.

Mais la nuit était noire et la lueur du fanal de poupe ne parvenait pas jusqu’à eux.

L’inconnu avait appuyé sa main sur l’épaule de M. Scotowe.

Il sembla au détective que cette main était de fer.

— Que me voulez-vous? dit-il.

— Mais, répondit l’inconnu, je suis comme vous à bord, la mer est mauvaise et je vous demande votre avis.

— Sur quoi?

— Pensez-vous que notre barque tienne jusqu’au port?

— Je n’en sais rien.

M. Scotowe répondait distraitement.

M. Scotowe se posait de nouveau cette question :

— Mais où donc ai-je entendu cette voix ?

L’inconnu appuyait toujours sur lui cette main qui

avait le poids d’une enclume.

— Vous ne paraissez pas fort effrayé? dit-il encore.

— A la grâce de Dieu! dit M. Scotowe.

— Ah ! vous croyez à Dieu, vous?

Et l’inconnu eut un rire sec et moqueur.

— Pourquoi n’y croirais-je pas? répondit M. Scotowe. il. 9

Et il eut un geste d’impatience.

L'inconnu continua à rire.

— C’est que vous faites un métier d’enfer, dit-il.

M. Scotowe tressaillit et fit un pas en arrière.

— Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.

— Vous êtes détective, n’est-ce pas? reprit l'inconnu toujours raillant.

— Que vous importe?

— Vous avez même fait une assez belle découverte

l’autre jour à Londres. . . »

Ces derniers mots furent une révélation tout entière pour M . Scotowe.

Il voulut se dégager de l'étreinte de l’inconnu.

— Laissez-moi, dit-il tout ému.

L’inconnu ricana.

— Ne me touchez pas.. .

L’inconnu éclata de rire.

Et saisissant M. Scotowe par les deux bras, il le traîna dans le cercle de lumière décrit par le fanal de poupe.

— Regardez-moi donc, gentleman! fit-il alors.

M. Scotowe jeta un cri :

— L’homme gris.

— Parbleu ! oui, l’homme gris, répondit Rocambole, car c’était lui.

Et comme M. Scotowe jetait autour de lui un regard éperdu et semblait chercher quelqu’un qui pût venir à son aide, Rocambole poursuivit d’un ton railleur :

— ■ Vraiment, mon cher monsieur, vous êtes bien audessous de votre réputation. On vous dit un homme habile, mais vous avez fort grossièrement donné tête baissée dans un piège.

La peur s’empara de M. Scotowe.

— A moi, cria-t-il, monsieur Ben, à moi !

— Qu’est-ce qu’il y a donc parla ? demanda le patron de la barque.

Et il s’approcha.

— Vous auriez dû, poursuivit Rocambole, reconnaître monsieur.

Et comme M. Scotowe demeurait bouche béante :

— M. Ben, le patron, et le libraire de Charring-Cross ne font qu’un, mon cher monsieur, ajouta Rocambole, riant toujours.

Les dents de M. Scotowe claquaient de terreur.

— Ah 1 murmura-t-il enfin, je suis un homme perdu. — Cela me fait tout à fait cet effet-là, dit Rocambole. Et il adressa la parole à Ben, ou plutôt à Milon, dans une langue inconnue à M. Scotowe.

Tous deux causèrent ainsi quelques minutés.

Le détective sentait ses cheveux se hérisser et ses jambes fléchir.

Enfin Rocambole lui adressa de nouveau ces mots en anglais :

— Mon cher monsieur Scotowe, lui dit-il, nous allons vous donner à choisir.

— Que voulez-vous que je choisisse? balbutia-t-il.

— Comment voulez-vous mourir?

Et Rocambole tira un révolver de sa poche.

Puis froidement, et tandis que le détective épouvanté reculait d’un pas encore :

— Voulez-vous que je vous brûle la cervelle, ou bien préférez-vous que nous vous lancions à la mer?

M. Scotowe jeta un cri et tomba à genoux.

— Grâce 1 balbutia-t-il, faites-moi grâce de la vie! j’ai une femme et des enfants, monsieur.

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Rocambole se mit à rire.

— Supposons, dit-il, que l’autre nuit vous soyez parvenu à me mettre la main au collet, m’auriez-vous fait grâce? Auriez-vous consenti à ne me point conduire à Newgate, où m’attendait une belle cravate de chanvre ?

— Grâce! grâce! balbutiait M. Scotowe.

Et il demeurait à genoux.

— Vous savez le proverbe, dit Rocambole, il vaut mieux tuer le loup qu’être dévoré par lui.

Croyez bien, mon cher monsieur, que je n’ai pour vous aucun sentiment de haine personnelle.

Ces mots ramenèrent un peu d’espoir au cœur de M, Scotowe.

— Mais, poursuivit Rocambole, si je faisais la folie de vous laisser la vie, je m’en repentirais tôt ou tard.

— Non, dit vivement le détective, non, je vous le jure.

— Tarare! fit Rocambole, je sais ce que vaut la parole d’un homme de police.

— Je vous jure, monsieur, que je n’entreprendrai jamais plus rien contre vous.

Et M. Scotowe, suppliant, demeurait à genoux.

Rocambole et Milon échangèrent encore quelques mots dans cette langue qui était inconnue au détective.

Celui-ci, toujours à genoux, attendait sa destinée.

— Mon cher monsieur, dit alors Rocambole, vous vous nommez Jack Scotowe?

— Oui, monsieur.

— Vous êtes détective?

— Je ne le suis plus ; et si vous me faites grâce, je vous jure...

— Attendez... ce n’est point de cela qu'il s’agit. Vous êtes détective au service de la Société évangélique?

— Je l’ai été, pour mon malheur.

— Par conséquent, vous avez des papiers constatant votre identité?

— Oui.

— Une lettre de crédit du révérend Patterson?

— Oui, dit encore M. Scotowe.

— Eh bien 1 il faut nous donner tout cela.

— Et vous ne me tuerez point? vous me ferez grâce?

— Oui, ou plutôt cela dépendra de vous. ..

Et Rocambole attacha son regard clair et froid sur le détective frissonnant.

— Donnez-moi ces papiers-là d’abord, dit-il.

M. Scotowe se montra d’une docilité parfaite.

II ouvrit son paletot, tira son portefeuille de sa poche et le tendit à Rocambole.

— Veille sur monsieur, dit celui-ci à Milon.

Puis, le portefeuille à la main, il alla s’asseoir au-dessous du fanal.

Le portefeuille contenait différents papiers dont un seul eût suffi à établir l’identité de Scotowe.

Il renfermait, en outre, un laissez-passer fort curieux.

Cette pièce était sans doute celle que cherchait Rocambole, car il eut un mouvement de joie, qui se traduisit par un geste quand il la déplia.

Le laissez-passer mystérieux était une feuille de papier jaune aux coins arrondis, dans le milieu de laquelle

ISO ‘ • KOCAMBOLE .

étaient deux croix en sautoir à l’encre rouge, et, audessous, à l’encre violette, un R... et un P... .

Aveo’cette feuille, M. Scotowe se trouvait investi d’un pouvoir presque illimité.

Il pouvait aller où il voudrait requérir une véritable armée de gens en robe noire, se faire ouvrir les prisons, ordonner l’arrestation immédiate d’une ou plusieurs 4 personnes.

Cette pièce, enfin, était le sauf-conduit que lui avait donné le révérend Patterson, au nom de la Société évangélique. Quand il eut pris connaissance des différents papiers que renfermait le portefeuille, Rocambole le mit dans sa poche.

Puis il revint à Scotowe, auprès duquel se trouvait toujours Milon.

Milon n’attendait qu’un signal pour le prendre par les épaules et le jeter à la mer.

Alors Rocambole dit à M. Scotowe :

— Écoutez-moi bien, monsieur, l’heure est solennelle pour vous.

Le détective jeta sur lui un regard éperdu.

— Votre sort dépend de la sincérité de vos paroles et des réponses que vous me ferez.

— Je suis prêt à répondre à monsieur, répondit le détective.

— Voyons, reprit Rocambole, procédons par ordre :

Où allez-vous? a

— A l’ile de Man.

— Quelle était la mission dont vous étiez chargé 9

— Je devais arrêter M. John Bell, le directeur de Bedlam, et les personnes qui sont avec lui.

— Et puis?

— Je devais les conduire dans une maison de fous qui se trouve à I’ile de Man.

— Et les v laisser?

— Oui.

— Mais n’était-il pas convenu avec le révérend que vous lui écririez aussitôt l’arrestation faite?

— Cela était convenu en effet.

— Eh bien, dit Rocambole, vous allez vous accroupir au fond de la barque, poser sur vos genoux une planche, sur cette planche du papier, et écrire la lettre que je vais vous dicter.

Cette proposition, cet ordre plutôt, n’aurait rien eu d’extraordinaire en un tout autre moment.

Mais la rner était épouvantable, le vent soufflait avec furie, et la barque éprouvait les secousses les plus violentes.

Cependant M. Scotowe, qui savait l’homme gris capable de mettre ses menaces à exécution, M. Scotowe prit la pose que celui-ci lui indiquait.

Milon décrocha le fanal.

Puis il prit au fond de la barque une planchette et posa dessus un buvard après lequel tenaient un encrier et une plume.

Et, le fanal à la main, il se mit à éclairer M. Scotowe.

Celui-ci regarda Rocambole : .

— Forcément, dit-il, mon écriture sera tremblée, et peut-être verra-t-on que je n’avais pas mon libre arbitre en écrivant.

Rocambole eut un sourire :

— Ne vous préoccupez pas de cela, dit-il. Écrivez.

M. Scotowe prit la plume et attendit.

Rocambole dicta :

» Mon cher révérend, M. John Bel, lord William et les deùx autres sont en sûreté; et ce n’est pas eux qui nous gêneront.

» Cependant, je ne retourne pas à Londres.

» Pourquoi?

» Je vais vous le dire.

» M. John Bell est fou, cela est évident. Mais il y a une chose raisonnable et vraie dans sa folie.

» Cette chose, c’est l’existence des trésors enfouis par ses aïeux.

» Je ne puis pas m’expliquer davantage.

» Je suis en mer, sur un canot de dix pieds de long que les Ilots secouent comme un brin de paille.

» Où vais-je? en Irlande.

» J’ai accompli la mission que vous m'avez donnée et, par conséquent, je suis libre.

» Cependant, je vais vous faire une proposition. Écoutez-moi.

» Je suis certain de retrouver les trésors que cherchait ce pauvre M. John Bell. Voulez-vous partager?

» Si oui, prenez le plus prochain steamer et venez directement à Cork.

» Il y a sur le port une auberge qui a pour enseigne : A la Verte Er m. 1

» Je vous y attendrai.

» Votre serviteur dévoué,

» Scotowe. »

M. Scotowe écrivit cette lettre jusqu’au bout.

— Maintenant, dit Rocambole, vous devez très-certai-

, LA CORDE DU PENDU i53

nement accompagner votre signature d’un signe mystérieux.

— En effet, dit M. Scotowe.

— Ce signe, vous allez le tracer, et prenez bien garde à ceci : c’est que votre vie dépend de votre sincérité. Si vous me trompez, vous êtes un homme mort.

Comme Rocambole parlait ainsi, une lueur brilla sur la mer.

— ■ Regardez bien, dit-il encore. Cette lueur, c’est le fanal du beaupré d’un navire.

L’équipage, le capitaine, tout est fénian à bord; c’est vous dire que tout cela in’est dévoué.

— Ah 1 fit M. Scotowe.

Et il regarda de nouveau Rocambole.

— Au point du jour, ce navire nous apercevra et nous l’accesterons.

Le capitaine vous prendra à son bord et vous fera mettre aux fers dans la cale.

Le navire fait route pour l’Irlande.

Vous demeurerez aux fers jusqu’à ce qu’une dépêche de Liverpool nous apprenne que le révérend Patterson vient de s'embarquer pour l’Irlande.

Si le révérend demeure à Londres, c’est que le signe que vous avez apposé au bas de votre signature ne sera pas sincère.

Alors on vous mettra un boulet aux pieds et on vous enverra au fond de la mer servir de nourriture aux poissons.

M . Scotowe reprit la plume.

Puis il traça au bas de la lettre les deux croix du ré-

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vérend Patterson. Mais il les renversa et ajouta un point au-dessous.

— C’est bien, dit Rocambole ; fermez la lettre et écrivez l’adresse.

Le détective obéit encore.

Alors Rocambole mit la lettre dans sa poche et ne prononça plus un mot.

La mer était de plus en plus furieuse, mais la barque tenait bon.

Enfin le jour parut.

Alors Milon hissa un pavillon blanc au haut de son mât. Le pavillon fut aperçu du navire, et le navire, qui était un brick de commerce, mit son canot à la mer.

Et une heure après, M. Scotowe était aux fers dans la cale. Quant à Rocambole et à Milon, ils continuaient leur route vers l’ile de Man, et le maître disait à son vieux compagnon :

— Je crois que cette fois nous tenons le révérend Patterson, et que l’heure de l’expiation sonnera prochainement pour lui.

Cependant le steamer qui emportait M. John Bell et ses compagnons avait mouillé le matin précédent dans le petit port de Douglas, dans l’ile de Man.

A peine avait-il jeté l’ancre qu’une barque portant un officier de la marine royale l’accosta.

L’officier monta à bord.

LA CORDE DU PENDU r 185

— Capitaine, dit-il à M . Robert Wallace, vous comptiez vous arrêter une heure ici ?

— Le temps de déposer des passagers et d’en prendre d’autres, répondit le capitaine.

— Eh bien! reprit l’otticier, je viens vous communiquer une dépêche de l’Amirauté.

— Ab! dit flegmatiquement le capitaine.

Et l’officier mit sous ses yeux un télégramme ainsi conçu :

« Ordre au capitaine Robert Wallace de rester à l'ile de Man et d’y attendre de nouvelles instructions. »

— Mais, monsieur, dit le capitaine, il y a à bord beaucoup de passagers pour l’Irlande.

— Je le sais.

— Et qui sont pressés d’arriver.

— Aussi le cas est-il prévu.

— Ah!

— Un autre steamer chauffe sur le port.

— Fort bien.

— Prêt à faire route pour Dublin.

— Et il prendra mes passagers?

— Tous, à l’exception de cinq.

— Qui donc?

— Un M. John Bell d’abord.

— Le directeur de Bedlam?

— Justement!

— Et puis? fit tranquillement le capitaine.

— Et puis un nommé Walter Bruce, ancien convict.

— Bon!

— Un homme de loi appelé Arthur Cokeries.

— Est-ce tout?

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— Non, dit l'officier, il y a encore un gentleman du nom de sir Arthur.

— Alors, je vais garder ces hommes à bord ?

— Jusqu’à nouvel ordre.

— Et s’ils demandent à se promener par la ville?

— Je n’y vois aucun inconvénient du moment où vous m’en répondez.

— J’en réponds, dit sir Robert Wallace.

Et l’officier, ayant accompli sa mission, redescendit dans son canot et s’en alla.

Pendant son colloque avec le capitaine, un homme s’était tenu à distance respectueuse.

Cet homme, c’était Marmouset.

Marmouset rejoignit alors M. Robert Wallace.

— C’est un ordre d’arrestation nous concernant que vous avez reçu ? lui dit-il.

Le capitaine lui montra la dépêche.

— Heureusement, dit Marmouset, que le maître ne doit pas rester inactif à Londres.

— Je l’espère bien.

— Mais, en attendant, qu’allons-nous faire?

— Obéir.

— Et si les agents du révérend Patterson arrivent avant le maître?

— Alors, dit froidement le capitaine, nous verrons ce que nous avons à faire.

M. John Bell se promenait, pendant ce temps, d’un pas fiévreux et saccadé sur le pont.

L'arrivée de l’officier l'avait quelque peu intrigué, lui aussi. Mais son étonnement fit place à une vive impatience quand il vit que le steamer, après avoir éteint ses feux , demeurait immobile au milieu du port.

io7

Aussi s’approcha-t-il vivement du capitaine.

— Mais que faisons-nous donc ici, monsieur? dit-il. Croyez-vous donc que j'aie du temps à perdre?

— Monsieur, répondit courtoisement le capitaine, nous . attendons ce steamer que vous voyez là-bas dans un coin du port, qui chauffe et qui va bientôt prendre la mer.

— Et pourquoi l’attendons-nous?

— Parce qu’il va nous accoster.

— Pourquoi donc?

— Pour prendre les passagers qui sont à bord.

— Je ne comprends pas, dit M. Bell.

— Et les conduire en Irlande.

— Comment, monsieur, dit John Bell, dont le visage s’empourprait de plus en plus, nous ne descendrons pas à Douglas? Cependant vous savez que je dois y consulter une somnambule fameuse. . .

— Aussi, monsieur, répliqua le capitaine, descendrezvous à Douglas, vous.

— Et pas les autres?

— Vous et vos amis.

— Et quand repartirons- nous?

— Quand vous aurez consulté la somnambule.

— Ah ! fort bien, ditM. John Bell qui parut se calmer.

Un quart d’heure après, en effet, le steamer qui chauffait accosta le navire du capitaine Robert Wallace.

Un pont volant fut jeté d’un bord à l’autre, et le transbordement des passagers s’effectua.

Mais, en ce moment, le capitaine du second steamer s’approcha de Robert Wallace et lui dit en patois irlandais :

— Moi aussi, j’ai reçu une dépêche.

— — Ahî fit le capitaine.

ROCAMBOLF,

— Elle vient de Liverpool et elle est pour vous.

— Donnez...

Et Robert Wallace tendit vivement la main.

La dépêche était ainsi conçue :

« Arrivés à Liverpool, Milon et moi. Prévenez Marmouset. Recevrez ordre rester île de Man. Vous inquiétez pas. Tout va bien.

Robert Wallace tendit la dépêche à Marmouset.

Le visage un peu assombri de celui-ci s’éclaircit.

— Enfin, dit-il, allons-nous pouvoir descendre à terre?

— Sans doute.

— Quand?

— Dans une heure, je ferai mettre le canot à la mer, et vous pourrez aller au quai.

M. John Bell était redevenu d’une impatience indicible. Il arpentait le pont comme une bête fauve fait le tour de sa cage.

Marmouset ne parvenait plus à le calmer.

— Tous ces retards, disait le directeur de Bedlam, sont une combinaison infernale inventée par M. Blount, mon collègue, qui a toujours eu envie de me supplanter et d’être seul directeur de Bedlam.

Aussi, quand j’aurai retrouvé mes trésors et mes parchemins, quand je serai lord, je le ferai destituer de son emploi...

Et M. John Bell, parlant ainsi, avait les yeux à fleur de tête et l’écume à la bouche.

Enfin on mit le canot à la mer.

LA CORDE DU PENDU ‘ ' t59

Allons, monsieur, dit alors Marmouset, vous voyez bien que tout vient à point à qui sait attendre, et le moment est venu d’aller consulter la somnambule.

Faisons maintenant un pas en arrière et revenons à Londres.

Un gentleman qui avait été joliment ému, c’était sir Archibald, le père de lady Evandale Pembleton. La peur qui s’était emparée du révérend Patterson à la nouvelle que l’homme gris avait mis la main dans ses affaires, avait gagné l’honorable- baronnet, car sir Archibald, devenu beau-père de lord, avait obtenu de la reine le titre de baronnet.

Elle l’avait même si bien dominé pendant quelques heures, que sir Archibald n’avait pas même songé à demander compte au révérend de son étrange conduite.

Ce ne fut qu’après avoir pris toute la journée et une partie du lendemain le rôle d’instrument, que sir Archibald commença à réfléchir. Ou plutôt il se souvint.

Il se souvint de la façon singulière dont le révérend Patterson l’avait reçu, quand, sautant à bas de son cab dans Piccadilly, il était allé, lui sir Archibald, lui tendre les deux mains.

Le révérend avait paru fort choqué de la prétendue visite de lady Pembleton à lord William*

En outre, il avait paru croire que sir Archibald et sa fille essayaient de se soustraire aux engagements con-

ROCAMBOLE

tractés par lord Evandale vis-à-vis de la Société évangélique. Puis sir Archibald se posa une question :

' Pourquoi le révérend avait-il favorisé le départ de M. John Bell emmenant en Irlande lord William?

Et le baronnet trouva la solution de ce problème dans la crainte qu’avait eue le révérend que quelque transaction n’intervînt entre les spoliateurs et le spolié.

Toutes ces réflexions furent le fruit d’une méditation de plusieurs heures.

Il y avait maintenant une chose certaine, c’est que cet arrangement, s’il intervenait jamais, serait excessivement désagréable au révérend et à la Société évangélique.

Pourquoi? Et sir Archibald, effrayé, trouva pareillement une réponse à cette question nouvelle.

Le révérend Patterson et la Société évangélique avaient un gros appétit, relativement à la succession de lord Evandale.

Donc, le lendemain vers midi, sir Archibald prit une grande résolution, demanda sa voiture et se fit conduire dans Elgin-Crescent.

II voulait voir le révérend Patterson.

— Je ne sais pas au juste, se disait-il en chemin, ce qu’a signé lord Evandale. Je veux le savoir.

Mais sir Archibald en fut pour ses peines de déplacement.

Le révérend Patterson n’était pas chez lui; n’étant pas rentré la veille au soir, il était probablement en voyage.

Courait-il après lord William, lui ausi, ne se fiant ainsi qu’à moitié aux lumières du détective Scotowe.

C’était probable.

Sir Archibald demeura fort indécis; et, rentré à l’hôtel

Pembleton, il eut même quelque velléité de se rendre au railway de Liverpool et de courir après le révérend, comme celui-ci courait après l’ex-pensionnaire de Bedlam.

Or, tandis qu’il hésitait encore, on lui apporta une carte.

Une carte sur laquelle était un nom de femme :

La comtesse Vanda R...

— Qu’est-ce que cela? demanda sir Archibald au laquais qui venait d’entrer. *

- — Une dame fort belle qui insiste particulièrement

pour voir Votre Honneur, lui fut-il répondu.

— Qu’elle entre donc ! dit sir Archibald.

Et il alla au-devant de la visiteuse. ^

Vanda parut.

Car c’était bien Vanda, la compagne fidèle de Rocambole, qui se présentait à l’hôtel Pembleton.

Sir Archibald n’était pas encore un vieillard.

11 avait cinquante-huit ans, en paraissait cinquante à peine, et avait rapporté des Indes, où il avait passé sa jeunesse, un tempérament plein de fougue et d’arrièrejeunesse.

Vanda avait fait appel à tout l’arsenal des coquetteries féminines.

Elle était merveilleusement belle, et se retrouvait grande dame jusqu’au bout des ongles.

Sir Archibald fut ébloui.

Que lui voulait-elle? Il n’en savait absolument rien ; mais il la contemplait avec unesorte d’extase frémissante.

Vanda arma ses lèvres de son sourire le plus fascinateur et lui dit :

BOCAMBOLE

— Je vous demande mille pardons, sir Archibald, de me présenter ainsi chez vous, mais il s’agit de très-graves intérêts.

Sir Archibald lui avança un fauteuil, et, tout tremblant, demeura debout devant elle.

— Je vous écoute, madame, balbutia-t-il.

Vanda reprit :

— Monsieur le baronnet, je connais plusieurs personnes qui jouent en ce moment un rôle important dans votre existence et celle de lady Pcmbletom, votre fille.

— Ah! dit sir Archibald.

— Le révérend Patterson d’abord.

Sir Archibald tressaillit.

— Et puis, continua Vanda, un certain homme gris qui a mis Londres sens dessus dessous depuis un mois.

Un cri échappa au baronnet.

— Je vous dirai même, poursuivit Vanda, que je viens de sa part.

— De la part de l’homme gris?

— Oui.

Sir Archibald , malgré son étonnement , regardait toujours Vanda et ne paraissait nullement effrayé.

Vanda reprit :

— L’homme gris a quitté Londres ce matin.

— Ahl

— Mais il m’a chargé de vous voir.

— Madame, balbutia sir Arçhibald, permettez-moi de vous dire que je ne connais nullement l’homme gris.

— Je le sais, monsieur.

— Et que par conséquent...

— Vous vous étonnez qu’il ait attaire à vous?

— Justement.

— Quand vous m’aurez écoutée, monsieur, vous ne serez plus étonné, répondit Vanda souriante.

— Sir Archibald avait fini par s’asseoir, et il avait approché son fauteuil du fauteuil de Vanda.

Puis, toujours ému, toujours palpitant :

— Parlez donc, madame, dit-il, je vous écoute et suis tout oreilles.

LXXXVn

Vanda reprit avec le plus grand calme :

— Vous m’excuserez, monsieur, de vous dire tout de suite que je connais l’histoire d’un certain Walter Bruce.

Sir Archibald fit un brusque mouvement.

— D’un certain Walter Bruce, poursuivit-elle, qui dit être lord William.

— Ohl madame...

— Souffrez que j’aille jusqu’au bout, monsieur. L’homme gris, qui m’envoie vers vous, a pris en main les intérêts de cet homme, et quand l’homme gris se mêle de quelque chose, il réussit toujours.

Sir Archibald était devenu fort pâle.

Vanda continua : . «

— Vous devez savoir que feu lord Evandale, votre gendre, avait confié ses intérêts à la Société évangélique?

— En effet, balbutia Archibald.

ROCAMBOLE

— Lord Evandale avait signé un peu à la légère certains actes.

— Ah! .

— Et la conséquence de ces actes serait la spoliation complète de lady Pembieton, votre fille.

— En vérité!

— Le révérend Patterson, le chef occulte de cette so- *

ciété non moins dangereuse que déloyale , avait confié

les pièces dont je vous parle à l’étude du solicitor M. Colcram.

— Bon! fit sir Archibald.

— Ce révérend avait même une confiance absolue

dans un certain maître-clerc appelé M. Burdett. <

— Après ? dit le baronnet d’une voix étranglée.

— Or, reprit Vanda, ce M. Burdett et l’homme gris ne font qu’un.

— Je le sais, madame.

— Et l’homme gris a disparu.

— Hélas!

— Et il a emporté les pièces en question.

— Est-ce possible ?

— Ce qui fait que le révérend se trouve sans tîrmes contre vous et lady Pembieton.

Un rayon de joie éclata dans les yeux de sir Archibald.

Vanda se reprit à sourire.

— Oh I dit-elle, ne vous réjouissez pas, monsieur, vous n’avez rien à gagner à cela.

— Vraiment?

— Vous avez changé d’adversaires, voilà tout.

— Mais enfin , murmura sir Archibald, que veut l’homme gris?

— Je vous apporte ses propositions.

— Parlez, madame.

— L’homme gris est à la tête d’une association non moins redoutable, non moins puissante que la Société évangélique.

— 11 est fénian, n’est-ce pas ?

— Peut-être...

Sir Archibald, la sueur au front, attendit.

— L’homme gris, continua Vanda, a juré de rendre à sir William sa liberté d’abord.

— Je ne m*y oppose pas.

— Ensuite sa fortune. .

Sir Archibald ne souffla mot.

— Enfin son nom et son titre.

— Oh ! dit alors sir Archibald, ceci est tout à fait impossible, madame.

— Pourquoi?

— Parce que lord William est mort.

— Pour tout le monde, excepté pour vous.

— Soit. Mais enfin il n’est pas possible de prouver son identité.

— Rien n’est plus facile, au contraire.

— Comment ?

— A l’aide d’une certaine déclaration faite par le lieutenant de chiourme Percy.

— Oh 1 dit sir Archibald, qui retrouvait un peu de calme et de présence d’esprit, cette fameuse pièce dont on a tant parlé pourrait bien ne pas exister.

— Vous vous trompez, monsieur.

— Vous croyez ?

— Elle est dans les mains de l’homme gris.

Un nuage passa sur le front de sir Archibald.

KOOAMBOLE

— Ce sera donc un procès à soutenir, dit-il ; un procès long et difficile, sinon douteux.

— Vous vous trompez encore, monsieur.

Et le sourire n’avait pas abandonné un seul instant les lèvres de Yanda.

Sir Archibald la regardait et ne paraissait pas trèseflrayé.

— L’homme gris n’intente jamais de procès, dit Vanda.

— Par l’excellente raison qu’étant hors la loi en Angleterre, il aurait mauvaise grâce à s’adresser à la justice.

— Alors, reprit sir Archibald, je ne vois pas ce que lady Pembleton et moi avons à craindre.

— Monsieur, répondit Vanda, l’homme gris, pour faire triompher la cause de lord William, ne s’adressera pas à la justice; mais il emploiera des moyens autrement terribles.

Cette fois Vanda cessa de sourire, et sir Archibald eut peur. .

— Vous aimez votre fille, poursuivit Vanda, il est inutile de vous le demander. Eh bien! je viens vous donner un bon conseil.

— Ahl fit encore sir Archibald.

— Si les papiers que l’homme gris a emportés étaient restés aux mains du révérend Patterson, vous couriez le risque d’être complètement dépouillés des biens de lord Evandale. Mais vous-même vous êtes riche, sir Archibald, et perte d’argent est toujours réparable.

— Cela est vrai.

— Et lady Pembleton conservait son nom et léguait à ses enfants les titres de la noble maison Pembleton.

— Eh bien ?

— Maintenant, si vous refusez les propositions de l’homme gris, il est fort probable que lady Pembleton perdra non-seulement sa fortune et son nom, mais encore la vie.

Sir Archibald frissonna. •

— Que venez-vous donc me proposer? demanda-t-il.

— L’abandon pur et simple de la fortune de lord ' ' ,

William.

— C’est impossible, madame.

— En outre, la reconnaissance de lord William comme chef de la maison Pembleton.

— Jamais!

— Monsieur, dit froidement Vanda, j’ai mission de vous donner le temps de réfléchir. Je reviendrai dans deux jours...

Et Vanda se leva.

Le sourire avait reparu sur ses lèvres, et malgré l’épouvante qui emplissait l’âme du baronnetyil se sentait de plus en plus fasciné.

— Je reviendrai dans deux jours, répéta-t-elle. Au revoir, sir Archibald.

Et quand elle fut partie, sir Archibald passa la main sur son front et murmura :

— J’ai peur plus encore de cette femme que de l’homme

gris. y ■

Sir Archibald sentait une tempête s’élever dans son cœur.

Une tempête d’amour sauvage et frénétique, et il ne

ROCAMBOLE

songeait guère en ce moment à sa fille, lady Evandale Pembleton.

LXXXVM

Le port de Douglas est tout petit et la ville n’est pas grande.

Des rues étroites, des maisons basses, quelques édifices çà et là en carton-pierre.

Telle est la capitale de l’île de Man.

A peine fut-ll débarqué que M. John Bell se mit à marcher à grands pas.

— Mon cher monsieur, lui dit Marmouset, il ne s’agit pas de courir, il faut encore savoir où l’on va.

— Nous allons chez la somnambule, répondit M. John Bell.

— D’accord ; mais où est-elle?

— Je n’en sais rien.

— Eh bien 1 dit Marmouset, laissez-moi me renseigner alors.

Marmouset ne parlait ainsi que parce qu’il avait remarqué, au moment où il mettait le pied sur le quai, un jeune homme qui le regardait avec attention.

Ce jeune homme était vêtu comme un pêcheur; il portait la grosse vareuse en toile goudronnée et le bonnet de laine brune, mais il avait les mains blanches.

A la façon dont il regardait Marmouset, celui-ci avait

compris que cet homme ne lui était pas aussi étranger qu'il pouvait le croire.

Et comme Marmouset s’était mis en route, ce jeune homme avait paru vouloir le suivre.

Marmouset alla droit à lui.

— Pardon, lui dit-il, pourriez-vous me donner un renseignement?

— Volontiers, répondit cet homme avec un sourire.

— N’y a-t-il pas une somnambule à Douglas?

— Oui, dit le pêcheur.

— Où demeure-t-elle ?

— Je vais vous conduire.

Et le prétendu pêcheur cligna de l’oeil.

M. John Bell ajouta vivement :

— Il y a une guinée pour vous, mon ami; mais allongez donc le pas, je vous prie. Est-ce loin ?

— Tout droit devant nous, au haut de cette rue, dit le pêcheur.

M. John Bell se mit à marcher en avant.

Alors le pêcheur se trouva côte à côte avec Marmouset et lui dit :

— Est-ce vous qu’on appelle sir Arthur?

— Pour le moment, dit Marmouset en souriant.

— Bien! dit l’inconnu. Alors j’ai une mission pour vous.

Et il lui glissa un papier dans les mains.

— Qu’est-ce que cela ? dit Marmouset.

— Un télégramme.

— D’où vient-il?

— De Liverpool ; il est arrivé il y a une heure.

Marmouset ouvrit le télégramme et lut :

ROCAMBOLlv

a Prévenez somnambule quelle retienne M. John Bell. Faites que sir Arthur m’attende.

Le télégramme portait cette adresse : ,

George Black , Douglas, île de Man.

Marmouset regarda cet homme, puis il lui fit le signe mystérieux des fénians.

George Black répondit par le même signe.

Après quoi Marmouset lui dit :

— La recommandation du maître était inutile.

— Pourquoi ?

— Parce que nous sommes prisonniers ici.

— Bah I dit le fénian George Black, si le maître ne voulait pas que vous restiez, je me chargerais bien de vous enlever du port cette nuit, malgré le capitaine, malgré les ordres donnés par M. Walburne.

— Qu’est-ce que cela? demanda Marmouset qui entendait ce nom pour la première fois.

— M. Walburne est le représentant de la Société évangélique à l’île de Man.

— Ahl fort bien.

— Et je vous le montrerai tout à l’heure.

— Les instructions qu’on m’a données à mon départ , de Londres, reprit Marmouset, disent que la somnambule est à nous.

— Tout à fait à nous.

— Est-elle vraiment somnambule ?

Un sourire vint aux lèvres de George Black.

— Quand il le faut, dit-il .

M. John Bell semblait avoir des ailes aux pieds. 11 était à plus de dix pas en avant.

George Black et Marmouset cheminaient côte à côte.

Lord William et Edward Cokeries suivaient.

La rue dans laquelle ils s’étaient engagés en quittant le port était longue, étroite et décrivait un plan incliné.

Tout en haut de la rue, M. John Bell s’arrêta.

Alors George Black et Marmouset doublèrent le pas et le rejoignirent.

— C’est ici, dit George Black.

Il prit M. John Bell par la main et le fit entrer dans une allée étroite et sombre au fond de laquelle se trouvait un escalier.

Puis ils montèrent au premier étage.

— C’est là, dit George Black en montrant une porte.

En effet, sur cette porte il y avait une pancarte sur laquelle était écrit un nom :

Déborahl

M. John Bell, déjà généreux comme s'il eût été en possession des trésors de ses aïeux, donna une gui née à George Black en lui disant d’un ton protecteur :

— Tu peux t’en aller, mon garçon.

George Black redescendit l’escalier.

Mais en passant il se pencha à l’oreille de Marmouset et lui dit :

— Nous nous retrouverons ce soir sur le port.

— Bien, fit Marmousçt d’un signe de tête.

Cependant M. John Bell frappa à la porte.

— Entrez! répondit de l’intérieur une voix chevrotante, la clef est dans la serrure.

M. John Bell tourna cette clef.

La porte ouverte, le directeur de Bedlam et ses com-

ROCAMBOLE

pagnons se trouvèrent au seuil d’un singulier taudis.

Une vieilb femme était accroupie sur une chaise, comme une sibyile sur son trépied.

Les murs de la chambre étaient sombres; d’épais rideaux interceptaient le jour qui venait de la fenêtre, et il était impossible de voir le visage de la somnambule.

— Que demandez-vous? fit-elle.

' — Une consultation, répondit M. John Bell.

— Est-ce pour une malade?

— Non.

— Alors c’est pour retrouver un objet perdu?

— Oui.

— C’est cinq guinées, et on paye d’avance, dit la vieille femme sans quitter sa chaise. Posez l’argent sur cette table.

M. John Bell s’empressa d’obéir.

— Bien, dit la somnambule. Maintenant, attendez que je m’endorme.

Elle se renversa sur sa chaise et ferma les yeux.

M. John Bell avait des battements de cœur à briser sa poitrine, et son visage avait acquis cette teinte pourprée que prend le homard qu’on met dans l’eau bouillante.

Il y a, paraît-il, deux catégories bien distinctes de somnambules.

La première comprend les sujets qui ne peuvent s’endormir qu’à l’aide d’un magnétiseur.

La seconde se compose de ceux qui s’endorment tout seuls, par le seul fait de la volonté.

La somnambule de l’île de Man était de ce nombre.

Elle avait fermé les yeux et demeurait immobile.

M. John Bell et ses compagnons gardaient le silence; mais on eût entendu les battements de cœur du directeur de Bedlam.

Quelques minutes s’écoulèrent.

Enfin la tète de la somnambule s’inclina doucement sur son épaule gauche.

En même temps ses lèvres s’entr’ouvrirent et elle dit :

— Je vois...

— Ah! s’écria M. John Bell, vous voyez?

— Oui, interrogez-moi.

— Savez-vous qui je suis? demanda le directeur frémissant.

— Vous êtes un noble lord.

M. John Bell se retourna vers tous ses compagnons d’un air triomphant.

— Vous le voyez, dit-il; elle l’a dit, je suis un noble lord.

— Vous êtes à la recherche d’un trésor, poursuivit la somnambule.

— C’est vrai.

— D’un trésor enfoui.

— C’est encore vrai. Mais... le trouverai-je?

Et la voix de M. John Bell tremblait d’émotion.

— Vous le trouverez, dit encore la somnambule.

— Quand?

— Avant huit jours.

— En quel endroit? Voyez-vous où il est ?

— Oui.

174 HOCAMBOLE "

— Oh ! alors, dites vite, fit M. John Bell dont les yeux étaient enflammés.

La somnambule ne répondit pas.

— Mais parlez donc! s’écria encore M. John Bell.

— Elle est fatiguée... attendez... souilla Marmouset à son oreille.

Et malgré son impatience, M. John Bell attendit.

Enfin la somnambule se remit à parler.

— Je vois, dit-elle, au delà de la mer une terre; ce n’est pas un continent, c’est une île.

— L’Irlande ?

— Peut-être bien... oui, c’est l’Irlande.

— Après, après? fit le bouillant directeur.

— Vous vous embarquerez et vous toucherez à un petit port qui est au sud de cette terre.

— C’est Cork...?

— Oui, c’est possible.

— Après? '

— Vous prendrez un chemin qui s’étend derrière le port, et vous gravirez une colline. Vous marcherez pendant deux heures environ.

— Et puis je m’arrêterai ?

— Vous arriverez au milieu d’une vaste forêt de chênes dont les arbres ont plus de deux siècles.

— Ah ! fit M. John Bell qui palpitait et se suspendait aux lèvres de la somnambule,

— Le trésor que vous cherchez est enfoui au pied de l’un de ces arbres.

— Lequel? „

Mais la somnambule se tut de nouveau*

Le visage de M. John Bell était inondé de sueur.

— Après, après? disait-il d’une voix étranglée.

Mais la somnambule ne répondit pas.

— Laissez-la donc reposer un moment encore, murmura Marmouset en regardant M. John Bell.

Tout à coup la somnambule fit un brusque mouvement. Elle s’agita dans son fauteuil comme la sibylle antique savait se trémousser sur son trépied.

— II y a, dit-elle, il y a ici un homme qui a une corde autour des reins.

— C’est vrai, dit M. John Bell, c’est parfaitement vrai.

— Une corde de pendu, ajouta-t-elle.

— Eh bien ?

Et M. John Bell allait et venait par la chambre d’un pas saccadé.

— Auprès de lui, poursuivit la somnambule, il y a , un autre homme, il est à sa droite.

Lord William était en effet à la droite de Marmouset.

— II faut, continua la pythonisse, que vous emmeniez ces deux hommes avec vous.

— J’y compte bien, dit M. John Bell.

— La corde vous sera d’un grand secours; mais, pour que ce secours soit absolument utile, il est nécessaire qu’en pénétrant dans la forêt de chênes, ces deux gentlemen tiennent chacun un bout de corde.

— Ils le feront, j’en réponds, dit encore M. John Bell. Maintenant, dites-moi à quoi je reconnaîtrai l’arbre au pied duquel...

— Je ne puis vous le dire aujourd’hui*.

— Pourquoi?

— Je ne vois plus.

— Alors nous bouleverserons la forêt.

ROCAMBOLE

— Vous perdrez votre peine, il y a plus de deux mille arbres dans ce bois et tous se ressemblant.

M. John Bell eut un accès de désespoir.

— Mais alors, comment faire? s’écria-t-il.

— Je vais vous indiquer un moyen.

— Parlez I parlez vite 1

— 11 faut d’abord faire toucher cette corde à un fou.

M. John Bell tressaillit.

— Pourquoi à un fou? demanda-t-il.

— Je ne puis vous le dire; mais cette précaution est indispensable.

— Soit, et puis après?

— Quand vous aurez fait cela, vous vous embarquerez; vous irez à Cork, vous suivrez le sentier que je vous ai indiqué, puis vous gagnerez le bois de chênes, et les deux gentlemen marcheront en tenant la corde chacun d’une main.

— Boni dit M. John Bell.

— Ils se garderont bien de regarder à leurs pieds, poursuivit la somnambule et ils chemineront les yeux en l’air.

— Après, après? fit le bouillant directeur deBedlam.

— L’un d’eux fera tout à coup un faux pas.

Alors arrêtez-vous. L’arbre au pied duquel est le trésor est justement celui qui sera le plus près du gentleman qui aura trébuché.

M. John Bell jeta un cri de joie.

Ce cri réveilla la somnambule, qui rouvrit brusquement les yeux ef promena autour d’elle un regard morne.

Puis, fixant ce regard sur M. John Bell :

— C’est vous qui m’avez consultée, n’est-ce pas ?

• — Oui, c’est moi, répondit-il.

— Eh bien f êtes-vous satisfait?

— Très-satisfait.

— Vous m’excuserez de cette question, dit la vieille femme, mais une fois réveillée je ne vois et sais plus rien.

M. John Bell posa deux autres guinées sur la table. Puis, regardant ses compagnons :

— Eh bien, dit-il, il faut partir... partir au plus vite... Et il s’élança vers la porta.

Marmouset le suivit.

Mais quand ils furent dans la rue, il lui dit :

— La chose ne me paraît pas aussi facile qu’à vous, cher monsieur John Bell.

— Hein ? dit le directeur en tressaillant.

Et il regarda Marmouset d’un air ahuri.

— Non sans doute, reprit Marmouset, il faut d’abord faire toucher la corde à un fou.

— Eh bien ! répondit M. John Bell, n’avons-nous pas sous la main lord William?

Marmouset haussa les épaules :

— Vous savez bien, dit-il, que lord William n’est pas fou.

— C’est juste. Mais nous avons Edward Cokeries.

— Il n’est plus fou.

— Mais il l’a été.

— Je crois que ce n’est pas la même chose : je suis même certain que ça n’aurait aucune vertu.

ROCAMBOLE

— Diable ! fit M. John Bell, mais alors... ?

— Alors il faut trouver un autre fou, un vrai.

’ — Mais où ?

Et M. John Bell parut fort embarrassé.

Puis, tout à coup, se frappant le front :

— Rien de plus facile, dit-il.

— Bah ! fit Marmouset.

— Il y a une maison de fous à Douglas.

— En êtes-vous sûr?

— Très-sûr, sir Arthur; la maison de Bedlam et celle-ci ont même quelquefois des rapports, et je puis même ajouter que je connais le directeur.

Màrmouset fronça quelque peu le sourcil.

— Je ne l’ai jamais vu, poursuivit M. John Bell, mais nous nous sommes écrit fort souvent.

Marmouset respira.

— Il se nomme M. Woodmans.

— Mais vous ne savez pas davantage où se trouve la maison de fous?

— Oh ! rien n'est plus facile que de le demander, répondit John Bell.

Et comme il disait cela, ils aperçurent George Black, le matelot qui, tout à l’heure, leur avait servi de guide.

George Black s’en allait tranquillement comme un homme qui n’a rien à faire.

M. John Bell l’appela.

George se retourna et vint à lui, son bonnet à la main.

Alors M. John Bell, qui n’épuisait pas encore les trésors de ses aïeux, lui offrit une nouvelle guinée pour le conduire à la maison du lord.

Ils se mirent en marche.

Mais comme ils approchaient, Marmouset s’arrêta brusquement.

— Mon cher monsieur Bell, lui dit-il, veuillez me permettre une observation.

— Parlez, dit M. John Bell étonné.

— Mon avis est qu’il faut être prudent en toutes choses.

— Que voulez-vous dire?

— M. Woodmans, dites-vous, ne vous a jamais vu?

— Jamais.

— Huml

Et Marmouset parut se livrer à une méditation profonde.

— Écoutez-moi bien, dit-il enfin. Vous croyez à la corde de pendu ? Moi aussi.

— Parbleu ! fit M. John Bell.

— Mais il y a beaucoup de gens qui n’y croient pas. Il en est même qui pourraient s’étonner que vous, un médecin aliéniste...

M. John Bell haussa les épaules.

. — Vous êtes en proie, il faut bien l’avouer, à une certaine surexcitation.

— C’est que j’ai hâte de devenir lord et millionnaire, dit M. John Bell.

— D’accord, mais...

— Mais quoi?

— M. Voodmans pourrait s’étonner en vous voyant ainsi.

— Oh 1 par exemple 1

— Et je crois qu’il serait plus prudent de le faire prévenir de votre visite.

— Par qui ?

ROCAMBOLË

— Parmoi, par exemple, qui suispluscalme que vous.

— Mais cela va nous retarder encore.

— Oh! d’un quart d’heure seulement. Et puis, ajouta Marmouset, un malheur est bien vite arrivé.

M. John Bell tressaillit et regarda Marmouset.

— Sans doute, reprit celui-ci, il faut éviter que M. Voodmans ne se trouve sous le coup d’une fâcheuse impression, auquel cas...

Marmouset s’arrêta, et M. John Bell sentit quelques gouttes de sueur perler à son front.

— Auquel cas, poursuivit Marmouset; M. Woodmans se figurerait que vous avez perdu la raison, écrirait à Londres, et vous garderait en attendant la réponse. Alors ce n’est plus un quart d’heure, mais trois jours que vous perdriez.

M. John Bell était devenu fort pâle.

— Eh bien ! dit-il enfin, faites comme vous voudrez. Entrez seul dans la maison de fous.

— Vous m’attendrez à la porte ?

Oui.

L’hospice des aliénés de Douglas était situé tout en haut de la ville, sur une colline, et entouré de hautes murailles qui protégeaient un vaste jardin.

M. John Bell et ses compagnons arrivèrent à la grille.

Mais, pendant le trajet, Marmouset avait eu le temps d’échanger quelques mots avec George Black en patois irlandais.

M. John Bell ne comprenait pas ce langage.

D’ailleurs, l’eût-il compris, le malheur n’eût pas été grand, car il n’écoutait pas.

M. John Bell était fou à lier.

Donc Marmouset avait dit à George Black :

— M. Wesburut fera ce qu’il voudra ensuite, mais pour le moment je vais me conformer aux instructions de l'homme gris. .

,• . — Quelles sont-elles? • .

— De trouver un moyen quelconque de laisser M. John Bell à l’ile de Man.

*j; — Et le moyen? , ‘ - : ; . / 7 »? f

— Je l’ai trouvé. \ • . ... 1

’v — Ah!

— Vous allez voir. Mais surveillez-moi bien M. John Bell en attendant.

— Vous entrez seul dans l’hospice? demanda le fénian.

«— Oui, restez là.

Et Marmouset sonna.

Un infirmier vint ouvrir la grille. Marmouset lui dit ;

— L’honorable M. Woodmans est-il visible?

— Oui, monsieur.

Marmouset entra, et comme l’infirmier lui disait en traversant un corridor : ' ,

— Qui donc annoncerai-je?

— Son collègue de Londres, M. John Bell, directeur de BedlamvHospital.

L’infirmier s’inclina et conduisit Marmouset au cabinet de M. Woodmans, persuadé qu’il avait affaire à M. John Bell lui-même. . . . .

HOCAMlîOLE

M. Woodmans était tout l’opposé du vénérable M. John Bell.

Ce dernier était un homme vif, remuant, très-actif déjàêt même exalté bien avant de devenir fou.

M. Woodmans était le prototype de l’Anglais flegmatique et paresseux.

Tout homme qui marchait pour le plaisir de marcher, qui parlait sans avoir rien à dire, buvait sans Soif et mangeait sans fin, était, aux yeux de M. Woodmans, un homme sut* la pente de la folie, s'il n’était pas déjà com- •“ plétement fou.

M. Woodmans était assis devant une large table couverte de livres et de papiers, quand Marmouset entra.

M. Woodmans ne se leva pas; mais il tendit la main au prétendu M. John Bell et lui dit :

— Bonjour, mon cher collègue; voici la première fois que nous nous voyons, et nous nous connaissons cependant depuis bien longtemps.

— C’est vrai, dit Marmouset avec flegme, nous nous sommes écrit fort souvent.

— Et, certes, je ne m’attendais pas à votre visite.

— Je viens vous demander un vrai service, dit Marmouset.

— Ah! ah!

— Je me rends en Irlande avec trois de nos pensionnaires de Bedlam.

LA COUDE Dü PENDD

— Bohl fit M. Woodmans.

— Il y a parmi eux un certain Walter Bruce que je considérais comme à peu près guéri, et j’espérais que le voyage lui rendrait complètement la raison.

— Et il a eu une rechute peut-être?

— Une rechute singulière, pendant la traversée. Figurez-vous que tout à coup il a cessé d’être Walter Bruce pour lui; il rêve, il croit être John Bell, c’est-à-dire votre serviteur.

M. Woodmans accueillit cette confidence sans rire.

— Mon .cher collègue, dit-il, voici un cas de folie qui n’est pas aussi rare que vous le pensez.

— Ah! vraiment?

— Je l'ai même, durant ma carrière, observé plusieurs fois. Tenez, je me souviens qu’il y a six ans, deux matelots se prirent de querelle et convinrent de se battre à coups de couteau.

Une femme que tous deux aimaient était le brandon de discorde.

L’un s’appelait Tom, l’autre Tobby.

Ils se rendirent aux portes de la ville, et là Tobby s’imagina tout à coup qu’il s’appelait Tom et que c’était Tom...

— Ah 1 bon I je comprends, fit Marmouset. Eh bien ! tel est le cas de mon malheureux pensionnaire.

— Fort bien ! fit M. Woodmans, et vous venez me demander sans doute un conseil?

— Non pas un conseil, mais un service...

— Parlez l

— Je me rends en Irlande, où j’ai quelques prôpriétés, et du moment où le malheureux Walter Bruce est retombé dans sa folie, je ne veux pas m’en eihbârrassef .

— Ah 1 je comprends, dit M. Woodmans, vous voulez me le confier jusqu’à votre retour?

— Précisément.

— Eh bienl envoyez-le-moi.

— Je vais aller vous le chercher.

— Il est donc tout près?

— Il est à la porte. Ah 1 il faut vous dire que sa folie se complique d’une bizarre monomanie; non-seulement il croit qu’il est John Bell, mais encore il prétend qu’à l’aide d’une certaine corde de pendu il trouvera ses trésors.

— Encore un genre de folie très-commun, dit M. Woodmans.

Et il allait certainement raconter une anecdote à l’appui, quand Marmouset se leva.

— Attendez-moi une minute, mon cher collègue, dit-

il ; je vais aller vous chercher mon malheureux pensionnaire. > ,

Et Marmouset quitta M. Woodmans et retourna à la grille de l’hospice.

M. John Bell l’attendait avec la plus vive impatience.

— - Venez, lui dit Marmouset. M. Woodmans est prévenu, il va vous recevoir à bras ouverts et vous choisirez vous-même le fou qui devra toucher la corde.

M. John Bell eut un cri de joie.

Il s’empressa de suivre Marmouset, et celui-ci le conduisit au cabinet de M. Woodmans.

Le flegmatique directeur ne se leva pas.

Mais M. John Bell se précipita vers lui, lui sauta au cou et s’écria :

— Ah 1 mon cher collègue, que je suis donc heureux de vous voirl

— Et moi, donc} fit tranquillement M. Woodmans.

— D’autant plus charmé, poursuivit M. John Bell, que je vais bientôt abandonner notre profession.

— Ah 1 fit M. Woodmans qui regardait cet homme dont le visage empourpré et les yeux à fleur de tête annonçaient l’exaltation.

— Oui, reprit M. John Bell, je vais envoyer ma démission.

— Vraiment?

— Je suis lord, mon bon ami, et je serai bientôt riche.

— On m’a dit cela, répondit M. Woodmans qui avait pour habitude de ne jamais contrarier les fous.

— Sir Arthur a apporté la fameuse corde, poursuivit M. John Bell.

— Qu’est-ce que sir Arthur?

— C’est moi, dit Marmouset, clignant de l’œil et regardant M. Woodmans à la dérobée.

— Et qu’en voulez-vous faire de cette corde?

— La faire toucher à un de vos pensionnaires.

— Fort bien, dit M. Woodmans.

Et il poussa le bouton d’une sonnette électrique.

A cet appel, deux infirmiers entrèrent.

— Conduisez monsieur chez Jonatham, dit M. Woodmans.

— Donnez-moi la corde, dit M. John Bell.

— La voilà, dit Marmouset.

M. John Bell s’empara du la fameuse corde de Tom le pendu, puis, sans défiance, il suivit les deux infirmiers.

M. Woodmans et Marmouset restaient seuls.

— On va lui donner une douche, dit M. Woodmans.

— Il en a besoin, murmura Marmouset qui se mordit les lèvres pour ne pas rire.

R0G4MBQIÆ

Mais la gaieté de Marmouset devait être de çourte durée. *

En ce moment la porte du cabinet de M. Woodmans s’ouvrit de nouveau et un valet annonça :

— M. Washburn 1

Et, à ce nom, Marmouset tressaillit.

M. Woodmans se leva précipitamment de son siège pour recevoir le nouveau venu.

M. Vashburn entra.

C’était up petit homme maigre, chétif, anguleux, au regard constamment baissé.

— Mon cher monsieur, dit-il en regardant M. Woodmans, n’avez-vous pas reçu la visite de M. John Bell, directeur de Bedlam-Hospital à Londres?

— Le voilà, dit M. Woodmans.

Et il montrait Marmouset.

— Ah ! c’est monsieur, fit M. Washburn,

Et il regarda Marmouset avec une attention soupçonneuse qui fit tressaillir l’élève defiocambole, et, malgré son aplomb ordinaire, le mit quelque peu pial à l’aise.

— Ahl c’est monsieur? répéta M. Washburn.

Et il regardait toujours Marmouset.

M. Washburn continuait à regarder Marmouset.

— Ah! dit-il encore, c’est vous qui êtes M. John Bell?

— C’est moi.

Et Marmouset retrouva peu à peu son sang-froid et sa présence d’esprit.

M. Woodmans était fort mal à son aise.

Il connaissait la qualité de M. Washburn et le pouvoir occulte dont il jouissait.

Ce dernier s’adressa alors directement à Marmouset.

— Vous n’êtes pas venu seul ici?

— Non certes, dit Marmouset.

— Vous avez amené un fou du nom de Walter Bruce?

— Oui.

— Et un autre appelé Édward Cokeries.

— Précisément.

— Où sont-ils?

M. Woodmans s’empressa de répondre pour Marmouset :

— Quant à Walter Bruce, dit-il, il est ici et en sûreté.

— Oui, dit M. Washburn, mais l’autre ?

— L’autre m’attend à la porte, dit Marmouset

— Et puis, ajouta M. Washburn, tirant un carnet de sa poche et le consultant, n’qvez-vous pas aussi un certain sir Arthur ?

— Parfaitement.

— Où est-il '?

— A la porte avec Edward Cokeries.

— Je désirerais les voir. tous les deu*.

Marmouset se leva.

— Je vais aller vous les chercher, dit-il.

— Fort bien, reprit M. Washburn, maù je vai3 tout de suite vous dire...

Il s’arrêta et regarda une fois epcore.Maripq|Uset redevenu impassible. ;

— Eh bien ? fit celui-ci.

KOCAMüOLE

— Je dois vous dire que j’ai reçu de Londres un télégramme.

— Ah !

‘ — Un télégramme vous concernant, vous, monsieur John Bell.

• — En vérité ! dit Marmouset toujours calme.

— Ce télégramme, poursuivit M. Washburn, émane de Scotland Yard, c’est-à-dire de la police.

— Eh bien?

— Et il me donne l’ordrede vous faire enfermer ici, vous, monsieur John Bell, ainsi que les personnes de votresuite. Marmouset feignit une surprise extrême.

Quant à M. Woodmans, il fit un véritable soubresaut . sur son siège et s’écria :

— Mais ne vous trompez-vous point, cher monsieur?

• — Aucunement, dit M. Washburn.

— Songez donc que monsieur est mon collègue 1 dit encore M. Woodmans.

— Je le sais.

— Qu’il est directeur de Bedlam... ,

— D’accord. . * 1

*— Qu’enfm, acheva M. Woodmans à bout d’arguments, nous sommes ici dans une maison de fous.

— Sans doute.

— Et que me forcer à retenir chez moi mon collègue et ami M. John Bell, c'est le faire passer pour fou. Or, vous voyez...

• M. Woodmans n’acheva pas; car M. Washburn tira de sa poche le télégramme et le lui mit sous les yeux.

• Le télégramme, qui portait le timbre de Scotland Yard, était signé R... P.

C’était la griffe du révérend Patterson.

Et certes, cette griffe était sans doute bien connue de M . Woodmans, car il s’inclina avec un respect rempli de terreur.

Le télégramme était ainsi conçu :

« John Bell, directeur de Bedlam, parti de Londres avec deux fous dangereux, Walter Bruce, ancien eonvict, Edward Gokeries, et un autre personnage nommé sir Arthur.

» Arrêtez-les tous les quatre et enfermez-les maison de fous, île de Man.

» Directeur de ladite maison, répondre d'eux sur sa place, jusqu’à l’arrivée du détective Scotowe, qui aura pleins pouvoirs.

» Entendez-vous avec le capitaine du port de Douglas au besoin. »

Marmouset prit à son tour connaissance du télégramme.

Puis il le rendit à M. Washburn.

— Monsieur, lui dit-il, vous avez des ordres formels, et, certes, ce n’est pas moi qui vous empêcherai de les exécuter. Cependant, je crois devoir vous donner une explication.

— Ah! parlez, mon cher collègue, parlez, s’écria M. Woodmans. Je suis vraiment au supplice. Un homme tel que vous soupçonné de folie...

Marmouset se prit à sourire.

— Non pas de folie, dit-il, mais de complicité avec les fous.

— Hein ? fit M. Washburn.

— Que voulez-vous dire ? exclama M. Woodmans stupéfait. •

190 ftOCAMBOLE

— Je vois que qj l’un ni l’autre ne comprenez, dit encore Marmouset, souriant toujours.

— Expliquez-vous donc? dit l’agent de la Société évangélique.

— Alors écoutez-moi.

Et Marmouset se renversa sur le dossier de son fauteuil et prit une pose nonchalante et dégagée.

Puis s’adressant à M. Woodmans :

— Vous savez, mon cher collègue, dit-il, que, de tout temps, les maisons de fous ont prêté plus ou moins les mains à des crimes mystérieux.

M. Washburn fronça le sourcil.

' — Continuez, mon cher collègue, dit M. Wood-

mans.

— Et Walter Bruce, qui voyage avec moi, n’est point fou.

— Ah, par exemple I dit M. Woodmans.

— Du moins il ne l'était pas quand il est entré à Bedlam.

— Ah! .

— Et c’est à Bedlam qu’il l'est devenu.

— Mais... pourquoi... l’a-t-on enfermé?

— 11 y a de la politique là-dessous.

Et Marmouset cligna de l’œil.

— Au temps qu’il avait toule sa raison, poursuivit Marmouset, il s’est mis en hostilité avec la Société évangélique, dont monsieur est ici le représentant.

M. Washburn s’inclina froidement.

— Et la Société évangélique, ne sachant pas que cet homme était devenu complètement fou, me soupçonne d’avoir cherché à favoriser son évasion.

— Ah! bien, je comprends, dit M. Woodmans.

— Or donc, continua Marmouset, M. Washburn fait son devoir, vous faites le vôtre et moi le mien. Me voici votre pensionnaire jusqu’à nouvel ordre.

— Oh! pas pour longtemps, espérons-le, ditM. Wpodmans.

— Jusqu’à l’arrivée du détective Scotowe, ajouta le représentant de la Société évangélique.

— Et quand doit-il arriver?

— Demain, ou peut-être même ce soir.

M. Woodmans respira.

— Un mot encore, dit Marmouset.

Et il se tourna vers M. Washburn.

XOITI

— Vous pensez bien, dit le prétendu M. John Bell, c’est-à-dire Marmouset, vous pensez bien, monsieur, que du moment où pn vous a donné l’ordre de me faire arrêter, je sais à quoi rn’en tenir sur les petites précautions que vous avez dû prendre.

Le capitaine du port est prévenu; le navire à bord duquel je suis arrivé à l’ordre de ne pas reprendre la mer, et la milice de la ville a mon signalement, n’est-ce pas?

— Tout cela est exact, monsieur.

— Donc, il ne m’est pas possible de m’échapper.

* , — Je ne le crois pas, dit M. Washburn.

. — Par conséquent, je vais vous demander une petite faveur.

ROCAMBOLE

— Si elle est compatible avec les ordres que j’ai reçus...

— Je le crois.

— Alors, parlez, monsieur.

— Je vous ai dit que j’avais laissé à la porte Edward Cokeries et sir Arthur?

— Edward Cokeries est fou; mais sa folie est en voie de guérison.

M. Washburn eut un petit mouvement d’épaules qui signifiait : qu’est-ce que cela peut me faire?

— Quant à sir Arthur, poursuivit Marmouset, il n’est pas fou le moins du monde.

— Eh bien ?

— C’est un gentleman de mes amis qui voyage avec moi pour son agrément et n’est nullement mon pensionnaire.

— Où voulez-vous en venir, monsieur?

— A ceci, que vous ne me refuserez pas d’apprendre moi-même à sir Arthur notre mésaventure.

■ — Boni

' — Pas plus que vous ne me refuserez la faculté d’employer la ruse pour emmener ici Edward Cokeries.

— Qu’à cela ne tienne, dit M. Washburn.

— Ainsi vous me permettez d’aller les chercher ?

— C’est-à-dire que je vais aller avec vous.

— Fort bien, dit Marmouset. *

Et il se leva. »

— Mon cher monsieur John Bell, dit alors M. Woodmans, je suis le maître absolu dans ma maison.

— Cela va sans dire, répondit Marmouset.

— Et vous mangerez à ma table, mou cher collègue,-

— Alors vous'inviterez sir Arthur aussi?

- — Comme vous voudrez.

— • Merci, dit Marmouset.

Et il sortit, accompagné de M. Washburn.

Quand ils furent dans le corridor, celui-ci lui dit :

— Mon cher monsieur, je dois vous prévenir d’une chose.

— Laquelle, monsieur?

— Je ne suis pas venu seul ici.

— Ah!

— J’ai laissé devant la maison une demi-douzaine de policemen.

— Vraiment, monsieur? .

— Et si vous tentiez, une fois dehors, de prendre la fuite, ils vous arrêteraient aussitôt.

Oh! monsieur, dit Marmouset, rassurez-vous. Vous n’aurez nul besoin d'en venir là. Je suis un gentleman et je vous donne ma parole d’honneur...

— C’est bien, dit M. Washburn.

Et ils continuèrent leur chemin.

Arrivés à la grille, Marmouset ajouta :

— Permetlez-moi de dire un mot à l’oreille de sir Arthur.

— Faites, répondit M. Washburn.

Et il se mit à distance.

" Alors Marmouset, ayant franchi la grille, s’approcha vivement de lord William et d’Edward Cokeries et leur dit :

— Je n’ai pas le temps d’entrer dans des explications. Nous sommes prisonniers;

. Lord William pâlit.

— Itassurez-vous, poursuivit Marmouset, l’homme

ROCAMBOLE

gris ne peut tarder à venir, et il nous- délivrera. Pour le moment, écoutez-moi bien.

— Voyons? fit lord William.

— Vous allez me suivre à l’intérieuf de cette maison.

— Bon 1

— Je ne m’appelle plus sir Arthur.

— Comment vous nommez-vous donc?

— Je suis M. John Bell...

— Mais...

— Je vous expliquerai cela plus tard. Et vous, vous êtes sir Arthur.

— Moi !

— Oui, vous. Venez.

Et Marmouset prit lord William par le bras et le présenta à M. Washburn, disant :

— Voilà sir Arthur, le gentleman dont je vous ai parlé.

Mais au moment où M. Washburn allait leur faire

franchir à tous trois la grills de la maison de fous, un homme s’approcha de Marmouset.

C’était George Black, le matelot.

Et George Black lui fit uu signe mystérieux qui voulait dire :

— Ne craignez rien, moi et nos frères nous veillons sur vous...

Une heure après, Marmouset et lord William, l’un sous le nom de^M. John Bell, l’autre se laissant appeler sir Arthur, étaient les pensionnaires de M. Woodmans.

M. Washburn était parti.

M. Woodmans se confondait en excuses auprès decelui qu’il persistait à appeler son cher collègue.

Et Marmouset lui disait en souriant :

LA CORDE DU PENDU m

— "Ne vous tourmentez pas ainsi, mon cher ami, JecJétective Scotowe ne peut tarder d’arriver et tout s’expliquera à notre satisfaction mutuelle.

Marmouset et lord William furent logés dans le pavillon du directeur et mangèrent à sa table.

Edward Cokeries ne fit aucune difficulté de s’accommoder d’une cellule de fou.

Quant au véritable M. John Bell, il faut en convenir, il n'avait aucun agrément.

Les infirmiers, obéissant à la consigne qu’ils avaient reçue, lui avaient administré une douche.

M. John Bell avait crié, juré, tempêté.

Alors on lui avait mis la camisole de force.

Il avait eu beau protester, crier bien haut qu’il était M. John Bell, médecin aliéniste et directeur de Bedlam, il avait réclamé vainement la visite de M. Woodmans.

M. Woodmans n’était point venu.

Et comme on ne parvenait pas à le calmer, on avait eu recours à une deuxième douche, puis à une troisième.

La journée s’était écoulée ain i, puis la nuit.

Le lendemain matin, Marmouset et lord William, qui partageaient la même chambre, étaient encore au lit quand la porte s'ouvrit. M. Woodmansentra tout joyeux.

— Ah! dit-il, je crois que tout va s'expliquer, mon chor collègue. Je vous amène M. Scotowe, qui vient d’arriver.

Et il s’effaça pour laisser entrer un second personnage.

Marmouset eut toutes les peines du monde à se contenir et à ne pas pousser un cri.

L’homme qui entrait, celui que M. Woodmans appelait M. Scotowe, était Rocambole lui-même.

ROCAMUOLE

llocambole qui, derrière M. Woodmans, posa un doigt sur ses lèvres...

Rocambole n’était pas seul.

Il était accompagné de M. Washburn.

Et M. Washburn ne doutait pas qu’il eût affaire au détective Scotowe.

Une heure auparavant, une barque pontée était entrée dans le petit port de Douglas.

Un homme avait sauté lestement sur le quai.

Un matelot l’y attendait.

Et ce matelot était George Black, le fénian.

George et Rocambole se connaissaient, iis s’étaient vus à Londres.

Mais Rocambole, qui avait reconnu le fénian, fut obligé néanmoins de recourir au signe mystérieux, car George Black ne le reconnaissait pas.

Avec cette merveilleuse aptitude qu’il possédait de changer de vêtements, de tournure et même de visage, Rocambole avait étudié la tête, la démarche et les allures de M. Scotowe, et était pour ainsi dire entré dans la peau du détective.

Il était devenu gras, chauve, rubicond; il avait de gros favoris grisonnants taillés en côtelettes, et il portait sous le bras un volumineux portefeuille.

Milon, qui l’avait vu faire ce bout de toilette, s’eu était quelque peu étonné, à bord de la barque pontée.

Mais Rocambole avait répondu :

— Je ne crois pas que M. Washburn ait jamais vu M. Scotowe^ mais enfin il faut tout prévoir.

Ce ne futqu’après le signe mystérieux que George Black reconnut l’homme gris.

— Je suis M. Scotowe, dit celui-ci en souriant.

— Ah t fort bien, je comprends.

— Et voici ses papiers, ajouta Rocambole en montrant le portefeuille.

— Mais, dit George, le vrai Scotowe, où est-il?

— Oh ! répondit Rocambole en souriant, il n’y a pas à nous occuper de lui.

— Ah!

— 11 ne viendra pas ici.

— Je comprends.

— Ou sont mes amis? demanda encore Rocambole.

— M. Washburn les a fait enfermer hier,

— Où cela?

— Dans la maison de fous.

— Tous?

— Tous. Seulement sir Arthur s’est bien amusé.

— Comment? fit Rocambole qui avait quelque orgueil de son élève.

George Black lui raconta alors la plaisante idée qu’avait eue Marmouset de se faire passer pour M. John Bell, et de donner celui-ci pour lord William.

Et quand il eut fini, Rocambole dit à George Black:

— 11 a, sans le savoir, simplifié ma besogne. Où demeure M. Washburn?

— Ici près.

— Conduisez-moi chez lui.

George Black obéit, et quelques minutes après, Ro-

ROCAMBOLE

cambole frappait à la porte du représentant de la terril ble Société évangélique.

La métamorphose de Rocambclc était d’ailleurs inutile. M. Washburn n’avait jamais vu le détective Scotowe, mais il ne douta nullement de son identité, lorsque Rocambole lui eut mis sous les yeux les divers papiers de M. Scotowe et la fameuse lettre de crédit signée par le révérend Patterson.

M. Washburn lui rendit compte de sa mission.

— Ils sont tous enfermés, dit-il.

— Vous pensez bien, lui dit Rocambole, que nous ne tenons pas à garder M. John Bell, ni son ami le gentleman sir Arthur; et si le révérend a d’abord donné l’ordre de les arrêter, c’était pour être bien sûr que le fou Walter Bruce ne nous échapperait pas.

— Fort bien, dit M. Washburn. Et l’autre fou?

— Edward Cokeries?

— Oui.

— Oh! celui-là, je le réintégrerai à Bedlam à mon retour à Londres.

— Alors nous devons garder ici lord William?

Monsieur, dit sévèrement le faux Scotowe, ne prononcez jamais ce nom. Sachez qu’il n’y a pas, qu’il n’y a jamais eu de lord William.

M. Washburn s’inclina.

— Il n’y a qu’un ancien avocat du nom de Walter

Bruce, et cet homme est devenu fou. 4 .

— Ainsi vous allez laisser Walter Bruce ici?

— - Jusqu’à nouvel ordre.

— Et vous rendrez la liberté à M. John Bell?

— C’est-à-dire que je le ramènerai en Angleterre, et là

LA CORDE DU PEXDU lg3

peut-être aura-t-il un compte sévère de sa conduite à rendre au lord chief-jusiice.

— J’espère que, tout au moins, dit M. Washburn, il sera destitué.

— Quant à cela, n’en doutez pas.

M. Washburn avait donc conduit le faux M. Sçotqwe à la maison de fous.

Comme sir William n’avait jamais vu Roeambole, il ne sut pas tout d’abord s’il avait affaire réellement ou non à M. Scotowe.

| Mais il ne souffla mot, car Marmouset lui avait imposé silence du regard.

On devine la scène qui suivit.

Marmouset, prenant au sérieux le rôle de M. John Bell, se répandit en récriminations et accabla de reproches M. Scotowe.

Roeambole, qui jouait à ravir le rôle de détective, se confondit en excuses.

Il ajouta même que M. John Bell serait indemnisé par le gouvernement, pour le préjudice qu’on lui avait causé en Carrelant illégalement.

Seul-ment il lui fit un petit bout de morale qu'il termina par ces mots :

— Le convict Walter Bruce est un homme fort dangereux que la justice anglaise a le plus grand intérêt à ne jamais perdre de vue, et vous avez commis une grave imprudence en l’emmenant avec vous.

— Vraiment? fit 1e faux M. John Bell d’un air naïf.

— Certainement; car s’il se fût évadé, vous auriez eu un compte sévère à rendre.

— Est ce que vous allez me le laisser ici? demanda M. Woodmans.

ROCAMBOLE

— Oui, monsieur, et prenez bien garde qu'il s’échappe.

— Oh I répondit M. Woodtnans, ne craignez pas cela. D’ailleurs, je lui laisserai la camisole de force nuit et jour, et on le douchera d’importance.

Deux heures plus tard, Rocambole, Marmouset, lord William, Edward Cokeries et Milon étaient à bord du steamer commandé par le capitaine Robert Wallace.

— Ah çà, maitre, dit alors .Marmouset, où allons-nous maintenant?

— En Irlande.

— Bah! qu’allons-nous y faire?

— Chercher les trésors et les parchemins de ce pauvre M. John Bell, répondit Rocambole en riant.

Et le steamer pour qui le faux Scotowe avait fait lever la consigne, quitta le port de Douglas et mit le cap sur l’Irlande. *.

Sir Archibald, pendant ce temps, était allé, on s’en souvient, chez le révérend Patterson.

Mais le révérend était absent de chez lui.

On avait même répondu à sir Archibald qu’on ne savait pas si le révérend rentrerait.

Et, en effet, le révérend n’était pas rentré.

Il avait bien autre chose à faire, vraiment, que de s’en revenir dans Elgin-Crescent.

LA CORDE Dü PENDU ' toi „ .

On s’en souvient encore, le chef occulte de la Société évangélique avait un bureau dans Oxfort Street.

C’était là qu’il traitait toutes les affaires mystérieuses qui se rattachaient à la prospérité et au bien-être de cette vaste association dont il tenait entre ses mains tous les rouages et tous les fils.

Le révérend avait donc passé à son bureau d’Oxfort Street le lendemain du départ de M. Scotowe, et il y avait trouvé une dépêche du détective.

M. Scotowe lui annonçait qu’il partait pour Douglas, dans l’île de Man.

Le surlendemain, qui était précisément le jour où sir Archjbald se présenta chez lui, le révérend reçut par la poste, non plus une dépêche, mais une lettre deM. Scotowe.

Cette lettre, on se le rappelle, le détective l’avait écrite sous menace de mort, et c’était Rocambole qui l’avait <• dictée.

Le paraphe, le signe mystérieux, tout y était.

Quand il eut pris connaissance de cette lettre, le révérend Patterson éprouva une immense joie.

Lord William était en sûreté.

De plus, M. Scotowe lui off rait de partager un trésor.

Or cet homme, qui vivait plus que simplement et paraissait complètement détaché des biens de ce monde, ce fanatique religieux qui rêvait la domination de l’univers, aimait l’or non pour lui, mais pour la somme de puissance que l’or pouvait lui donner.

11 ne songea pas un seul instant à mettre en doute la sincérité de la lettre de M. Scotowe.

Le détective lui donnait rendez-vous à Cork, qui est un port du sud de l’Irlande.

kocambole •

— Il faut partir, pensa-t-il.

Et il ne rentra point dans la maison d’Elgin-Crescent; il se contenta de faire une petite valise avec le peu de linge et de vêtements qu’il avait dans Oxfort Street, prit son sac de voyage, remplaça sa longue redingote noire, sa cravate blanche et son chapeau noir à tuyau do poêle par un costume marron, une suite, comme disent les Anglais, et un petit chapeau d’étoffe de forme ronde.

Puis, ainsi équipé, il monta dans un cab et se fit conduire au railway de Liverpool.

Le lendemain matin, M. Patterson était à bord d’un steamer qui levait l’ancre.

11 y a deux services à Liverpool pour l’Irlande.

L’un s’effectue entre Liverpool et Dublin.

Le second entre Cork et Liverpool.

M. Patterson ne songea même pas au premier de ces

deux services.

Cependant, s’il eût été prudent, il aurait dû relâcher à l’ile de Man et s’assurer par lui-même que lord William s’y trouvait, enferme dans la maison de fous.

Mais il avait confiance en M. Scotowe.

Et puis il était pressé d'arriver à Cork.

11 prit donc le steamer qui se dirige sur cette dernière ville en droite ligne sans loucher à Pile de Man.

La mer était mauvaise.

Le révérend, qui n’avait pas le cœur solide, passa le jour et la nuit qui suivit couché dans son cadre, se tordant les boyaux et refusant toute nourriture.

Mais l’appât des trésors de M. John Bell soutenait son courage, et quand enfin la terre d’Irlande fut signalée, le révérend fit appel à toute son énergie et monta sur le pont.

Le gros temps qui avait régné pendant la nuit s'était calmé.

La mer était bien encore un peu houleuse, mais le vent était tombé et le steamer marchait sous vapeur.

Le jour naissait, le soleil allait bientôt paraître dans un ciel d’un gris froid et terne; et la verte Erin émergeait du sein des flots avec ses plaines vertes et ses collines bleues.

Le révérend se mit à respirer l’air du malin à pleins poumons.

Trois ou quatre passagers faisaient comme lui et se promenaient de long en large sur le pont.

L’un d’eux salua le révérend.

Le révérend, un peu surpris, lui rendit son salut.

Alors le passager vint à lui, disant :

— Je vois que Votre Honneur ne me reconnaît pas.

Le révérend tressaillit et regarda plus attentivement

son interlocuteur.

— Il est possible que je vous aie vu, monsieur, dit-il, mais il m’est impossible de me rappeler en quel endroit.

— Mon révérend, répondit le gentleman, je me nomme Shoking.

Ce nom produisit sur M. Patterson l’effet d’un coup de tonnerre.

Shoking, c’était l’ami, le compagnon de l’homme gris.

— Excusez-moi, reprit Shoking, tandis que le révérend demeurait bouche béante, mais j’ai toujours été quelque peu causeur de ma nature... et ayant la bonne fortune de reconnaître Votre Honneur...

— Après? dit sèchement M. Patterson.

— Je vais en Irlande comme vous, poursuivit Shoking.

— Fort bien, dit le révérend.

ROCAMBOLE

Et il tourna le dos à Shoking.

Une vague et mystérieuse terreur s’était emparée du

révérend Patterson. , ;

Pourquoi Shoking était-il à bord de ce steamer? . .

Et n’était-ce pas l’homme gris qui l’avait mis à ses trousses?

U s’écoula une heure encore avant que le steamer entrât dans le port de Cork.

M. Patterson était au supplice.

U regardait Shoking du coin de l’œil.

Mais Shoking paraissait ne plus faire attention à lui.

Enfin les passagers mirent pied à terre. ' ,

M. Patterson, une fois sur le quai, regarda autour de lui. -

Il espérait voir M. Scotowe.

Mais il eut beau chercher, il n’aperçut point le détective.

En revanche, un homme s’approcha de lui :

— N’est-ce pas au révérend Patterson que j’ai l’hon-î neur de parler? dit-il.

Oui, répondit M. Patterson de plus en plus distrait.

— C’est M. Scotowe qui m’envoie, répondit cet homme.

Et, comme preuve à l’appui, il tira de sa poche une lettre, qu’il remit au chef de la Société évangélique.

Le révérend Patterson prit la lettre, l'ouvrit et lut :

« M. John Bell n’était pas le seul qui eût vent des trésors enfouis par ses aïeux.

» Il s’est formé ici une association de fénians qui se sont mis à la recherche de ces trésors.

» Mais, jusqu’à présent, ils ne sont pas sur la bonne piste, tandis que j’y suis.

» Seulement, mon révérend, il faut que nous prenions mille précautions, et je n’ai pas jugé prudent de vous attendre à Cork, ainsi que la chose était indiquée par ma précédente lettre.

» L’endroit où les trésors sont enfouis est situé à six milles de Cork.

» Je vous attends à moitié chemin.

» Suivez la personne qui vous remettra la lettre. ,

» C’est un homme sûr.

» SCOTOWE. »

C’était bien l’écriture du détective, c était bien sa signature.

Et le révérend Patterson ne mit pas un seul instant en doute son authenticité.

II regarda alors le messager.

C’était un homme jeune, dont le costume annonçait un matelot. s .

ROCAMBOLE

soê

Mais il suffisait de regarder ses mains fines et blanches et son visage, qui ne portait aucune trace du hâle de la mer, pour être convaincu que ce costume était un déguisement.

— Vous êtes un homme à M. Scotowe?tit le révérend.

— Oui, répondit-il en clignant do l’œil.

— Eh bien! je suis prêt à vous suivre.

Et le révérend Patterson regarda encore furtivement autour de lui.

Il craignait d’apercevoir ce maudit Shoking, qui certainement ne venait en Irlande que pour l’espionner.

— Venez, dit le prétendu matelot.

Ëtil entraîna le révérend loin du port.

Puis il le fil entrer dans un dédale de petites ruelles humides et sombres, dans lesquelles grouillait une population famélique et à moitié nue.

Plusieurs fois, en chemin, le révérend se retourna.

Il croyait toujours voir Shoking derrière lui.

En même temps ce n’était pas sans une certaine appréhension qu’il passait au milieu de cette population catholique et ennemie de l’Angleterre, lui, le plus redoutable ennemi du catholicisme.

Mais il n’eut aucune défiance à l'égard de son guide.

La lettre de M. Scotowe le rassurait.

Enfin le prétendu matelot s’arrêta au fond d'une sorte d’impasse.

— C’est ici, dit-il.

Le révérend leva la tête et vit une branche de houx se balançant au-dessiïs d’une porte.

Il reconnut une auberge.

— Qu’allons-nous donc faire là-dedans? dit le révérend étonné.

i LA CORDE DU PENDU $07

— Monsieur, répondit son guide, M- Scotowe ne juge pas prudent que vous sortiez de Cork en plein jour.

— Ahl vraiment.

— Il faut attendre la nuit.'

Bon !

— Et je vous ai conduit ici parce que cette auberge est loin du port, loin des hôtels où descendent les étrangers, et que les personnes qui peuvent avoir intérêt à vous suivre ne viendront pas vous chercher ici.

Le révérend Patterson ne fit aucune objection, et il entra dans l’auberge à la suite de son guide.

L’auberge était encombrée de matelots, de calfate et de toutes sortes de gens de mer.

On y buvait, on y mangeait, on y chantait, et on s’y querellait.

Personne ne fit attention aux nouveaux venus.

Le prétendu matelot, toujours suivi par le révérend, traversa la salle commune, dit quelques mots au landlord qui était assis à son comptoir, prit une clef accrochée au mur et gagna un escalier en bois qui se trouvait dans un coin-

Puis il monta au premier étage et ouvrit une porte.

— Voilà ma clîambre, dit-il, et vous êtes ici chez vous.

— Ahl dit M. Patterson, vous logez dans celte auberge? ;

— Oui, monsieur.

— Alors je vais rester ici !

— Jusqu’à ce soir. On vous apportera à déjeuner tout à l’heure, et je viendrai partager votre diner.

La chambre était plus que modestement meublée.

Elle prenait jour sur la rue par une fenêtre à guillotine.

m ROCAMBOLE

La fenêtre anglaise par excellence.

Le révérend Patterson eût certes préféré un autre logis, mais il savait s’accommoder de tout au besoin.

II eût certainement préféré partir tout de suite; mais il avait confiance dans la prudence de M. Scotowe, et il se résigna.

Le faux matelot le quitta en disant :

— Je vais tout préparer pour notre départ.

M. Patterson demeura donc seul.

Une heure après une servante lui monta du thé, du jambon et des œufs.

Il déjeuna d’assez bon appétit, bien que la présence de Shoking à Cork ne laissât pas que de J'inquiéter de plus en plus.

Son repas fini, il se mit à la fenêtre.

Il avait toujours peur, chaque fois qu’un passant traversait la rue, de reconnaître Shoking dans ce passant.

La journée lui parut longue.

Enfin, comme la nuit arrivait, la porte de sa chambre se rouvrit et le faux matelot reparut.

— Je me suis procuré des chevaux, dit-il, nous allons souper, et puis nous partirons.

Le révérend Patterson prit ce deuxième repas, qui se composa de roastbeef, de pommes de terre et d’un morceau de pudding, avec non moins d'appétit.

Quand il eut vidé son dernier verre de pale ale, la nuit était complètement venue.

— Voici le moment, dit le faux matelot.

Et il jeta sur les épaules du révérend un gros caban de mer, en ajoutant :

— Vous ne risquez rien de mettre le capuchon ; il fera

froid cette nuit, et il vient une petite brise qui coupe les oreilles.

1 M. Patterson suivit cette recommandation.

Puis ils descendirent.

Deux petits chevaux irlandais à tous crins, de cette race solide et agreste qui a fait la réputation hippique de la verte Erin, piaffaient à la porte de l’auberge, avec une peau de mouton sur le dos en guise de selle et une corde dans la bouche tenant lieu de bride.

M. Patterson, qui était grand, enfourcha sa monture, et ses pieds touchaient presque le sol.

— Allons! en route, dit le faux matelot.

Et les deux petits chevaux partirent ventre à terre, arrachant au pavé inégal et pointu des rues tortueuses des myriades d’étincelles.

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