‹ La corporation des ménétriers et le roi des violonsChapitre 15 sur 16 · MATHELIN TAÏLLASSON. — LIEUTENANTS DU ROI DES MÉNÉTRIERS · texte numérisé non relu

MATHELIN TAÏLLASSON. — LIEUTENANTS DU ROI DES MÉNÉTRIERS

Je viens de parler des provinces, et ceci m'amène à dire que le roi des violons, ne pouvant être présent en personne dans toutes les villes, possédait, en vertu des statuts, le droit de nommer des lieutenants dans les diverses provinces du royaume. Sans doute, il y avait eu résistance de la part des ménétriers des provinces ; mais il avait fallu céder, et les principales villes de France étaient devenues, dès le commencement du xvi® siècle, de véritables succursales de la corporation de Paris. Il en avait été créé à Orléans, à Amiens, à Bordeaux, à Abbeville , à Blois et à Tours , ainsi que le prouve l'acte suivant daté du 26 mars 1508 :• « Le maître des ménestriers de France donne pouvoir au nommé Nicolas Hestier d'exercer dans la ville de Tours eii Touraine, pendant six années, les droits dont il jouit luy méstne ». (1)

H va sans dire que Texercice de ces dfoits en province tfélait accordé que moyennant une redevance à la corporation de Paris.

En 1608, Claude Guillaume Nyon, dit Lafont, alors roi des violons de France, fut inforiné de la réputation qu'avait acquise à Toulouse un certa:in Mathelin Taîllasson, habile joueur de violon. Ce TaiBasson, dont le frèl'é était rievêtu de la dignité de capitoul en 4613, ne fut pas seulement chanté par le poète Augîer Gaillard, le cTiarron de Rabastens ; il était teWetneht admiré dans le pays qu'on le citait comme une des merveilles de Toulouse, dans un distique méridional qui mettait sur le même rang : 1** la plus jolie femme de l'époque, Paule de Viguier, dite la Belle Paule ; 2<» une basilique admirable, Saînt-Sernin ;

(1) Archives nationales. Dossier S. JuKm\d^ Ménfistmr»tyG^!i^UmAi:V'\^'

3" un moulin sans rival , le Bazacle ; 4° un artiste de talent , Matbelin Taillasson.

La Bello Paulo, S^n-Sarni, Lé Bazaclé, Mathali (1).

Or, Mathelin étant venu à Paris, le roi des violons de France désira l'entendre. Il fut émerveillé de son talent, et pour lui témoigner toute son estime, il consentit à le revêtir d'une partie de son autorité, après ravoir reçu maître. Par acte passé le 21 août 1608, il concéda donc à Mathelin Taillasson le droit de recevoir tous maîtres joueurs d'instruments tant à Toulouse que dans les villes du ressort du parlement de cette cité, comme aussi il lui donna l'autorisation de faire toutes corrections et punitions qu'il reconnaîtrait justes et nécessaires (2).

Ce n'est pas ici le lieu de dire comment Mathelin Taillasson dut défendre et soutenir ses privilèges contre les ménétriers récalcitrants de son pays. Il me suffit de constater qu'il fut confirmé dans sa possessior^ par arrêt du parlement de Toulouse, rendu le 26 mars 1609, et qu'il porta le titre de Roi des violons jusqu'à son dernier jour.

Jean-Baptiste Guignon fut moins heureux dans la seconde moitié du xviii" siècle, et ses sujets furent la. cause principale de sa perte. En effet, les jurés de la communauté des ménestriers refusaient de se' conformer à l'arrêt du 30 mai 1750 ; mais comme ils ne pouvaient agir à Paris, ils avaient eu la pensée d'atteindre les musiciens de provinces, persuadés que ceux-ci devaient toujours ignorer les lois qui assuraient la liberté de l'art ipusical. En conséquence, ils s'étaient empressés de créer et de vendre, sans le concours et sans l'agrément du sieur Guignon, diverses charges de lieutenants-généraux du roi des ménétriers, en leur assignant diverses parties du royaume.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'ils avaient rendu ces charges

(1) Un poète gascon, Dastros, a dit aussi dans son ode à Goudoulin :

Toulousa tangue per mir aclé Soun San-Sami é soun Bazaclé La Belo Paulo é Matelin.

(2) Biographie Toulousaine, U II, p. 417.

DES MÉNÉTRIERS. m

héï^éâitôire% «t qo^ilB ^svaient eobeédé à eeûx qui 'en étaient fK^nmis, non^euleiitent le ch^oit de disposer de ielir survivaiDcei, a»aîs.<eQGpFe de ^ nôîiii*ner^e&:lfeuteiittttts{pârtitcffiei?s.

^Un doeuYnênt âtflhèntii)ae, une sentence du liôutenant-géniéral de police de la v«lteid'Angers/du 28 avril 1772, ao^s a censervé les «aras de «^étranges Mèntenâsits du roi des ménétriers (1) . Aifl^i^ tes ji^rés avaient nommé :

^lèan-Baptiiste Le lierre-, lieutenant à Saint^Qèei^in, en Vermandoîs;

Ghai^les^ené QhauV<^yi, à fièois, eii âutrmance d'uH sieilr Sauvageliu, «^ui êtaït c^aretiier et nlénétrier dans éètte viUè ;

Claude Jouan à Vitry-le-François (2), avec la ^genéraUlé de €bâl^lfê, <én ^Obumpagne ;

Pierre de Peteieu, à Sôisfeiotis ;

^Àfln, ile si^ùr Etrexine^Benri BarboUn d'Àyrarubt^s^t «avait ae(|uis de la communaiilé parisienne une Ueuténàttce généttak jp(éFéditaire> ime sorte de vice^royàuté, sitr les deux tiers environ du royaume. Il avait, en effet, le droit d'exercer son. pouvoir sur le Lyonoai», le Jûau- ^phiné, la Provenca, èe Languedoc, 1'Auwergi>e, le Bea^}olaifi^, la Bourrgogne, le Mvernais, file de Fmnœ, la 'Bcie» la Beauee, rX)rlë»!iBis, le Blaisois, la Touraine, l'Anjou, le Main«i la Bretagne, les j)n>vince8 ^ nessoift dû conseil supérieur de Ptoiliers^ et de la ville de Bordeaux.

La communauté des ménétriers avait cédé cette lieutexiwce.g^nérale iau sieur Bapbotiti, fmir l'indemniser d'uAe somme de 25r^292 livres .environ qu'il avait déboursée et îavaaïcéB pour eUe. L'acte en avait été ^8sé le 1®^ décembre 4782, par devant M® Ywlges et^ipn coirfrér^ notaires à Paris (3).

fiffli)otin, à qui on tenait delivmr laplus^ra^departiedela France, avait été d'après les écrits du temps, « ci-d#vant laquais d'un avocat, demeurant dans l'île Saint-Louis et dans l'anticbambre duquel il avait appris à racler du violon » . Il s'était fait ensuite nommer lieutenant particu-

t^i^dmmm^Êmmma^mm^M^tm^itàÊééÊt^tmmmÉmm^Êt^imtÊK^

(i) Recueil d'Éd&, 'arrêts du Conseil^ p. 188.

(^) Tendant enviroii vingt ans que Claude Joiiân exerça à Vîtry, il eihpôdha tiii setil musicien, habitant cette ville d'enseigner à jouer dés instrtlnieilts. — Èïàt àciiièï de la^rmmqvs du Hoi^ p. 21.

(3) Recueil d'Édils,.. en faveur des Musiciens du royaume, p. 194.

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lier à Poitiers, maisil n'avait jamais pu faire recoanaître ses pouvoirs (4).

Avec un pareil homme, il était impossible que la ménestrandie pût se relever dignement. En effet, Barbotin s'empressa de céder ses pouvoirs à ceux qui voulurent les lui acheter. C'est ainsi qu'il choisit et nomma divers lieutenants, pour la plupart gens sans aveu ou insolvables, lesquels portèrent aussitôt le trouble et le désordre partout où ils voulaient exercer les droits qu'ils avaient acquis.

Parmi ceux qui tenaient leurs pouvoirs de Barbotin, il faut citer :

Le sieur Houattin, qui prenait le titre de lieutenant du roi des ménétriers, à Saint-Denis en France, pour le diocèse de Paris, à l'exception de la capitale.

Le sieur Surentine jouissait des mêmes droits, à Dijon, pour la province de Bourgogne, et son fils s'intitulait lieutenant en survivance.

On a vu plus haut que le sieùr Sauvageau^ cabaretier à l'enseigne du signe de la Croix, tenait le sceptre du violon à Blois.

Le sieur Charles Champion, perruquier à Chartres, était lieutenant pour la Beauce (2).

Le sieur Vendimène avait le même titre à Tours.

Un marchand d'orviétan et arracheur de dents, nommé Le Maire, exerçait son pouvoir à Bourges.

Le sieur Lemierre était lieutenant à Rennes^ pour toutes les parties de la Bretagne.

Enfin, une espèce de charlatan, Pierre-Olivier Josson, se disant « musicien et maître à danser de la ville et académie royale d'Angers i>, prenait le titre de lieutenant du roi des violons pour les provinces d'Anjou et du Maine.

Nous allons voir maintenant quel fut le résultat de ces concessions et de toutes ces transactions.

(i) Élat actuel de la Musique du Boi. Paris, 1774, p. 15.

(2) Ce garçon perruquier, natif de Verneuil au Perche, fit rendre et afficher à Chartres une sentence dans le goût de celle d'Angers, et la fit signifier au sieur Dupont, abbé et musicien de la cathédrale. Il eut aussi Tinfamie de mettre à contribution les pauvres ménétriers de la campagne, dont la plupart furent obligés de vendre leurs meubles pour assouvir les exigences de ce concussionnaire. — Voir V Abrégé historique de la Ménestrandie, où nous trouvons une note manuscrite ainsi conçue : « Champion et son frère ont été roués en effigie à Chartres, le 4 juin 1774, pour crime d'aàsassiuat ».

ARRÊT ANNULANT LES CHARGES DES LIEUTENANTS PROVINCIAUX. ABDICATION ET MORT DE J.-P. QUIGNON, DERNIER ROI DES VIOLONS.

Certes, personne n'eût fait attention aux lieutenances secondaires qui avaient été successivement créées, si tous les délégués se fussent contentés de mettre seulement à contribution les instruments hauts et bas et les hautbois. Mais, imbus des idées des maîtres delà communauté des ménétriers, ils étaient convaincus que l'arrêt de' 1750 ne pouvait émanciper les maîtres organistes des provinces. Dès lors, leurs prétentions allèrent jusqu'à exiger le payement desjlroits de maîtrise, non-seulement des clavecinistes et des musiciens de tout rang, mais encore des organistes et des maîtrises des églises et des cathédrales.

Ces titulaires indignes poursuivaient ainsi sans pitié tout musicien qui voulait exercer son art librement; ils attaquaient même les prêtres qui, dans les églises, enseignaient à jouer de l'orgue ou à chanter à des enfants de chœur, et ils obtinrent de plusieurs tribunaux des sentences qui défendaient à tous musiciens, ipême à .ceux des églises cathédrales, d'enseigner la musique vocale et instrumentale, de jouer des instruments dans les concerts, ni dans aucun spectacle, sans s'être fait préalablement recevoir maîtres par lesdits lieutenants (1).

De telles poursuites, intentées dans un but de vénalité, irritèrent les musiciens. Les plaintes et les réclamations devinrent générales. Enfin, les prétentions exorbitantes des lieutenants du roi des ménétriers décidèrent par le fait de Taffranchissement de l'art tout entier; ce fut un événement.

De toutes les parties du royaume, les organistes, les clavecinistes et compositeurs adressèrent leurs plaintes aux musiciens de la musique du roi. Non-seulement ceux-ci accueillirent la requête de leurs confrères des provinces, mais ils prirent chaudement en main une cause

(1) Sentence de M. le Lieutenant général de police de la ville d* Angers ^ du 22 avril 1772, dans le Recueil d'édils en faveur des musiciens du royaume, p. 188.

()6 LA GOBK)hATlON

dont la justice ne leur paraissait nullement douteuse. Un mémoire fut rédigé afin de prouver tout l'odieux des persécutions de Barbotin et de ses agents, et ce mémoire, appuyé et soutenu par les gentilshommes de la 4)hambre, fut présenté au Conseil d'État du roi, qui rendu "un arrêt favorable le 13 février 1773. Or, egdCvmrêtcQiifiméipar lettres-patentes du 3 avril suivant, annulait toutes les ventes et concessions qui avaient été faites des charges de lieutenants-généraux et particuliers du roi des violons dans toute l'étendue du'ro^ume (1).

ÏGuignon avait été atterré par îàrrét du 30 Mai 1*750; mais quand Tarfêt du 13 février vînt lui révéler tout Ce tpxi avait été failt depuis vingt-trois ans, sans sa participation, par les mettibres de la dôiïitauiiaùlé, il coniprit qu'il n'avait été T61 des métiètriers ^ue de tfoïù.

L'àiribition qu'il avait eue de relever sa profession, soft défeîr de donner plus de relief â l'art musical, ses rèves de gloiï'e è'rifln, iotit s'êVattotiit. Las de tous ces jprocès auxquels il aurait voulu rester étràhgér, désenchanté de toutes choses, il sô décida à renôrïcèr aux vanités de ce monde et se dèmil volontairement d'une charge qui avait été la source de tant de contestations. Il fit plus, il demanda là suppression d'une royauté devenue absolument illusoire et ridicule.

iPar un ëdit du mois de mars 17*73, enregistré au Parlement, le 31 du même mois,* Louis XV accepta la démission de 6uignon et supprima l'office de roi et maître des ménétriers.

« Notre amé Jean-Pierre Guignon, disait cet édit. Nous ayàtit très humblement supplié d'agréer sa démission pure et simple de Tofiice de Roy et maître des ménestriers et joueurs d'instrumerits tant hauts que las dans notre royaume^ donVNous l'avions pourvu par nos lettres du Ï5 juin 1741, Nous nous sommes fait rendre compte des jpoûvoirs et privilèges généralement attribues à cette charge ; el bien informé que l'exercice desdits privilèges que ledit sieur Guignon s'est abstenu de mettre en usage, paroit nuire à l'émulation si nécessaire au progrès de l'art de la musique que notre intention est de protéger de plus eh plus. Nous avons j\igé à propos, en déférant à là demande dudit sieur Guignon, de supprimer â toujours ladite charge.

(t) Heeueiî d'édiis, arrêts de (^nsHl, en faveur deimUsieiem du rttytmfne, p. 120.

a A ces causes et autres, de Tavis de notre conseil et de notre science certaine, pleine puissance et autorité royale, Nous avons, par notre édit perpétuel et irrévocable, éteint et supprimé, éteignons et supprimons la charge de Roi et maître des ménestriers et joueurs d'instruments tant hauts que bas de notre royaume, vacante par la démission volontaire qu'en a faite le sieur Guignon.... (1) »

 la suite de son abdication, Guignon conservait encore, outre son emploi de Tun des vingt-quatre violons de la chambre à 750 livres de gages, le titre de serpent de la chapelle aux appointements de 900 livres. Il jouissait également d'une pension de 4,000 livres qui lui avait été accordée le 47 mai 4745 et dont il devait être payé par chacun an, sa vie durant (2). Moins de deux mois après avoir résigné ses pouvoirs, le 30 janvier 4775, il mourut à Versailles d'une attaque d'apoplexie. Jean -Pierre Guigon allait atteindre sa soixante-treizième année, et tous ceux qui l'avaient connu lui donnaient encore le titre vain et ridicule de Roi des violons.

Désormais, c'en était fait de la confrérie dé Saint-Julien. L'édit de Louis .XV, déclarant supprimée la charge de Roi et maître des ménétriers, avait tué la corporation. Elle était bien morte avec sa royauté, mais l'édit de février 4776, rendu par Louis XVI, portant suppression des anciennes communautés d'arts et métiers, vint enfin mettre un terme légal à son existence.

(1) Recueil d'édils, arrêt du conseil... en faveur des musiciens du royaume, p. 219.

(2) Archives nationales. 0. 89. f> 111.

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