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JEAN-PIERRE GUIGNON, ROI DES VIOLONS. — NOUVEAUX STATUTS

Les organistes vivaient en paix depuis la déclaration royale du 25 juin 1707. N'ayant ni confrérie, ni communauté, ils étaient également unis par les liens de l'amitié personnelle et par l'amour de leur art. Aimés et recherchés de tous ceux qui aimaient la musique, ils exerçaient avec honneur leur profession, lorsque, après un état de calme qui avait duré trente-quatre ans, ils furent de nouveau troublés et menacés dans leur indépendance et leur liberté. Voici dans quelles circonstances :

Par un beau jour de printemps de l'année 4741, le premier violon de la chapelle du roi s'était senti saisi d'une ambition extraordinaire; la gloire troublait son cerveau ; il voulait essayer de la royauté. Mais pour cela il fallait ramasser une couronne tombée depuis plus d'un demi-siècle. C'était une tentative hardie, dont la difficulté augmentait le mérite, et notre artiste musicien se fit fort de triompher des obstacles qui se présenteraient. Maître de musique du jeune Dauphin et de madame Adélaïde, il jouissait à ce titre d'une certaine influence

à la xour. On Taimait à cause de sa générosité, on Tapplaudissait à cause de son talent réel de violoniste. Aussi, n'hésita-t-il pas à solliciter le. rétablissement de la royauté ménélrière comme une récompense des services qu'il avait pu rendre. Ses jeunes élèves appuyèrent sa requête auprès du roi, et Louis XV eut la faiblesse de faire revivre une iponarchie presque oubliée. Il signa les lettrespatentes de celte étrange résurrection, et les provisions en furent expédiées le 15 juin il M, en faveur du sieur Jean-Pierre Guignon, maître violon de la chapelle de Sa Majesté (1), lequel put se parer désormais du titre de Roi des violons^ anciennement porté par Guillaume Du Manoir.

Mais qu'on ne croie pas que Guignon fut un sobriquet d'aventure, un surnom donné par suite d'un insuccès. Nullement. Le nom de Guignon était bien réel. C'était celui d'un artiste distingué, d'un maître illustre qui, venu de Turin, s'était en peu de temps créé une grande réputation par la rare habileté avec laquelle il jouait du violon et du violoncelle. A peine arrivé en France, il avait été reconnu l'émule heureux de Leclair, et en même temps qu'il hantait la cour, il semait la ville d'agréables chansons qui étaient également répétées dans les salons et dans les guinguettes. Nul ne tirait alors du violon des sons plus purs, et personne ne dirigeait un orchestre avec plus de précision et d'intelligence (2).

Guignon était donc l'artiste destiné à faire revivre une triste royauté que l'on croyait morte à jamais. Après les mfortunes de. Du Manoir, obligé d'abdiquer, les musiciens avaient le malheur d'avoir pour chef un homme intelligent, sans doute, un artiste habile, à la vérité ; mais il avait un nom qui gâtait toutes ses belles qualités ; il se nommait Jean-Pierre Guignon ! Que voulez-vous ? La fortune a parfois ses ironies, et quand elle va trahir un homme ou un État, elle se plait souvent à lui envoyer des présages. C'est ainsi qu'elle fit monter Guignon sur le trône de la gaité, de la musique et de la danse.

Les considérants des lettres-patentes concédées à Guignon tendent

(1) Archives nationales. Registre 85, f 179 à 184.

(2) Fétis. Biographie des mitsiciens. 2* êdît. t; IV. p. 157. — État actuel de la musique du Roi, Paris, 1775.

46 LA CÔhPORATION

â pt*ôttY€r que la corporation était tombée bien bas à ixltie èpôd^ne. Nons en extrayons les lignes suivantes : « La survivance duàit ©fflce auroit été accordée à Michel-Guillaume Du Manoir fils, lequel s'en seroit volontairement démis en faveur dé la coôimunauté des maîtres à danser.... Mais cette réunion n'ayant pu éti*e faite sans nos lettres d'autorisation, et étant d'ailleurs bien informé que, loin d'avoir été avantageuse aut maîtres d'instrumens et maîtres de danse, elle a donné lieu à un dérangement total dans lés al^ires de la communauté, tant p^ l'inexécution de leurs statuts et règlements que par ïes dettes considérables que la mauvaise administration des jurés M a fait contracter, nous nous sommes déterminé à faire revivre un office si nécessaire au rétablissement du bon ordre dans cette communauté » . Et Louis XV, « connaissant l'expérience que le sieur Guignctti «'étoit acquise dans sa profession, les travaux qu'il avoit faits et étant infonnë dès vœux exprimés par les maîtres de la communauté, ac^îorda au ÏMPemier violon de sa chapelle l'état et office du roi et m^tre <îés meuniers et de tous les joueurs d'instt^umens tant hauts que bas de son <JbÔissatlce, pour eti jouir comme en avoit joui ou dû jouir Du Manoir ».

Dans les premiers télnps, Guignon, l'excdlent professeur âMt où ^^connaissait les grands services, se montra ce qu'il était réellena^t, aussi bon ^'intelligent et aussi habile que plein de savoir-faire. Il ne paraissait nullement songer à la revendication de certains droits de sa royauté, ni à faire revivre quelques prérogatites oubliées. Cependant un Jour, six ans après son élévation au frône de la râfèhestran^e, Quignon crut devoir signaler la puissance ^e son ^[ouverneiment par là triisè en vigueui* d'un noihreau code intitulé : Rèfflemens approuvés et confitmés par Sa Majesté pour la communauté des miaîtres d'instru^ mens ti de danse à Paris et par tout^ lés villes du roymime (1).

Ces nouveaux statuts furent mis au jeur le 25 juin 1747 ; ïnais nous ffe^ons observer tout d'abord que le titre seul dénotait une usurpation, une extension àe la quaUté du roi des violons. En effet, les lettrespatentes de 1741 ne lui conféraient pas le droit d'envahir sous son autorité tous les instruments en général, mais simplement les ménétriers et joueurs d'instruments.

{\) Bibliothèqi^ de V École des Chartes, Série A, t. V, p. 364.

On remarquait également que ce notreeau règlement, miSEretiflëttt âaborë, attestait une eartaine habileté administrative, en métne t^ûApè qu'Ufie votonté clairement formulée de relever la corporation de Télat d'abaissement moral où elle était tombée. Mais ce qu'il était facîte de prévoir arriva. A peine ces statuts furent-ils connus qu'une clameur formidable s'éleva contre e^x parmi la gent musicale. Les organistes, les compositeurs, les davecinistes de Paris et de Versailles se Mlèrent de protester; puis les organistes, les clavecinistes de là proviticfe se joignireint aux premiers, et tous ensemble ils refusèreîït d'obéir à un chef qui, sans raison comme sans droit, et dans le seul but sans doute d'alimenter ses révenus, voulait étendre ses pouvoirs et maltipliet le nombre de ses sujets, ils formèrent donc opposition aux prétentions du foi fiuignon, le 49 aott 1747, c'est-à-dire moins de deux mois apiès la publication des derniers statuts.

Alors s'engagea une nouvelle lutte plus vive, plus acharnée que lei^ pjRÔeédentes. La guerre ^ Troie dura dk ans ; ceHe des ménétriers et des musiciens menaçait d'être éterndle, car elle renouvelait toutes les quelles anciennes.

Nous ne voulons pas énumérer ici les sigiaifications, les arrêts, les oppositions, les mémoires et tous les actes enfin qui fiireût falls durant ce nouveau procès (1). Qu'il nous suffise de dire que les Pères de la Doctrine chrétienne, établis à Saint-Julien, profitèrent de l'occasion pour s'umir aux emsiemis du roi des violons. Ils lui reprocbaaent ses entreprises comme autant d'usurpations, avec Tespoèr, s'il ^uœom^ bait^ de rester seuls maîtres et possesseurs de l'église.

LES ORGANISAS ET t01fi>aBtTÉURS AFFRàiycmS DE LÀ DOBÉENiLTÎON

Ceri^, Gwgnon, dont chacun connaissait et adii!)àirait le talent incontestable, pouvait être un hon roi des ménétriers ; mais fafiaût^

(t) Touis les fiiéimoires, arrêts, lettrés-patentes concernant ces contestations se trottVèaïâansle ReàwsUd^édtU.,. m fdv&ttt aies MvJsiciens du royaume. Paris, l'?74.

pour cela se laisser dominer par lui quand il voulait asservir, contre toutes les règles et sans droit, l'orgue, le clavecin et tous les instruments d'harmonie? Aussi lui rappelait-on que, d'après leurs anciens statuts, ses sujets étaient forcés, sous peine d'amende, de servir tout le temps qu'ils étaient loués aux noces et festins^ aux bals publics, aux spectacles et autres lieux. On rappelait également aux ménétriers qu'il leur était défendu de s'attrouper sur la voie publique, soit le jour ou la nuit, et même de donner des sérénades.

Or, était-il admissible que les organistes et les musiciens pussent se transporter au milieu des noces ou dans les bals avec leurs orgues et leurs clavecins? On ne le pensait certes pas. Et l'on ne risquait pas assurément davantage de les voir s'attrouper avec leurs instruments par les rues pour donner des sérénades publiques ou particulières.

L'orgue, disait-on, est un instrument majestueux qui renferme toutes les parties de l'harmonie et autant d'instruments qu'il y a de jeux qui le composent. L'artiste qui en fait mouvoir les ressorts, livré au feu de son génie, peut composer et exécuter dans l'instant des morceaux à quatre ou cinq parties qui font l'éloge de son esprit, de sa science et de son talent. En pourrait-il être de même d'un joueur dû violon qui ne s'est jamais exercé que sur le manche d'un instrument dont il sait à peine tirer quelques menuets ou contredanses destinés à exciter la joie dans les guinguettes ?

Or, tout en parlant ainsi, les défenseurs des musiciens professeurs se plaisaient à diminuer la valeur des violonistes au profit de leurs clients, qui refusaient absolument de se soumettre à l'examen des jurés et maîtres des ménétriers. Et pour montrer la supériorité de Tharmoniste sur leviolon, ceux qui faisaient métier d'enseigner la composition musicale et de toucher de l'orgue citaient parmi les professeurs nombre de personnes engagées dans l'état ecclésiastique.

4^'était d'abord le sieur Dumont, abbé commendataire de Silly, qui avait été longtemps organiste de l'église Saint-Paul ; puis l'organiste de Saint-Leu, Pierre Vinot, et plusieurs autres prêtres, remplissant les mêmes fonctions à Caen, au Mans et ailleurs.

Les organistes refusaient enfin leur incorporation dans la communauté de Saint-Julien, parce qu'ils se sentaient humiliés d'être confondus avec tous les violons qui peuplaient les cabarets. L'inscription

de leurs noms sur les registres de la corporation aurait été pour eux une véritable dérogeance, et ils se plaisaient à constater que la profession de l'harmonie tendait au contraire toujours à s'élever. Ainsi, Ton avait vu plusieurs gentilshommes s'adonner à l'étude et à l'exécution de l'orgue, et parmi eux, il fallait citer en première Ugne le sieur Jean Buterne, écuyer, capitoul de Toulouse, ainsi que les sieurs de Charbonnières et de Montalant, et ni les uns ni les autres n'avaient nullement perdu les privilèges de leur noblesse pour s'être consacrés à cet art.

Cette résistance énergique, soutenue avec une certaine dignité, ne manqua pas de trouver des approbateurs. Guignon ne fut pas des derniers à le reconnaître. Aussi, voyant sa cause compromise, jugea-t-il prudent, dès le 9 avril 1750, d'abandonner toutes ses prétentions à l'égard des organistes et des joueurs de clavecin. Il les maintint seulement pour les autres instrumentistes ; mais ses adversaires ne lui laissèrent même pas cette dernière planche de salut. Ils repoussaient également toutes les exigences de la corporation, et demandaient que le corps musical tout entier fût à jamais affiranchi de la domination des ménétriers. Hâtons-nous de dire qu'ils obtinrent gain de cause. Leurs justes réclamations furent entendues, et un arrêt du Parlement, rendu en la Grand'Chambre, le 30 mai 1750 (1), maintint tous les professeurs d'instruments servant à l'accompagnement des voix dans la liberté dont ils jouissaient. Le sieur Jean- Pierre Guignon et les maîtres à danser furent déboutés de leurs prétentions, et les articles de leurs statuts, qui étaient contraires à la liberté de l'art musical, durent tous être réformés. Enfin, le chef de la communauté dut prendre à l'avenir le titre plus modeste de Roi et maître des ménétriers, joueurs d'instruments tant hauts que bas, et hautbois, et communauté des maîtres à danser.

Quand la signification de cet arrêt fut faite au sieur Guignon, en son domicile, à l'hôtel de Villeroy, à Versailles, il parut profondément affecté, mais résigné à son sort. Malheureusement, les jurés de la communauté n'eurent pas la même soumission. Ils songeaient à résis-

(1) Mémoires t lettres-paienles et arrêts pour les organistes compositeurs de musique.... contre le roi et maître des ménétriers. Paris, 1751, p. 35.

50 LA CORP(MlATION

téi*, â côttAôttre les décisions de la justice,- et le jour où la signification leur ftit présentée, le 26 juin 1750, ils s'absentèrent et laissèrent une femine étrsîngère remettre le registre de leurs délibérations à l'huissier Henry Griveau, qui s'empressa d'y transcrire l'arrêt précité (1).

Malgré quelques petites difficultés, on devait croire que toute lutte avait cessé, à la suite de l'arrêt rendu par le Parlement, et les organistes se flattaient que les ménétriers ne tenteraient plus de les troubler dans l'exercice de leur profession. L'attitude du sieur Guignon pouvait d'autant plus les entretenir dans cette douce persuasion, que le malheureux roi paraissait soumis et donnait lui-même Texemple de l'obéissance aux décisions de la justice. Mais, nous venons de le dire, les jurés de la conimunauté de Saint- Julien ne se résignaient pas aussi facilement, et nous les verrons bientôt renouveler leurs prétentions sous une autre forme.

Tant qu'il avait été convaincu de son droit, Guignon était resté l'adversaire déclaré des musiciens qu'il voulait soumettre à son autorité. Mais le jour où il avait été condamné par un arrêt souverain, il avait dignement accepté sa défaite, il s'était incliné devant le jugement des magistrats. Bien plus, et pour prouver que dans son esprit comme dans ses actes il n'y avait jamais eu une pensée de lucre» il renonça de son propre mouvement à certains droits qui lui étaient expressément réservés. Ainsi, il ne fit percevoir ni directement ni indirectement aucune somme sur ceux qui enseignaient la danse en faisant danser au son de leurs instruments, dans les bals, assemblées, noces, cabarets et guinguettes, soit à Paris, soit dans les provinces du royaume.

Guignon était véritablement un artiste de ccôur, et l'on doit croire que ses iiiteiitîons furent inspirées par un seiHiment louable. Il faut ' donc le plaindre, puisqu'il ne rétira de ses efforts que des déceptions et des peines. Quoiqu'il en soit, après sa défaite, il montra combien il était dévoué à son art, en ouvrant gratuitement sa maison aux élèves peu fortunés (2). Commençait'dl à comprendre que l'avenir de l'art

(1) Mémoires, lettres-patentes et arrêts pour Us^ organistes compositeurs de intisique.... contre le roi et mûitre des ménétriers. Paris 1751, p. 37.

(2) Etal actuel de la musique du Boi* Paris, 1775.

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élBÀiy non pas daos uaê réglementation restriotive^ mais au contraire dans la liberté la plus complète ? Tout nous porte à le p^oser.

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