‹ La corporation des ménétriers et le roi des violonsChapitre 2 sur 16 · E. DENTU, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

E. DENTU, ÉDITEUR

Librairie île la Société des Gens de Lettres

PALAIS-HOYAL, 15-17-19, GALERIE d'oRLÉANS

ftB 18 1971

ET

TROUVÈRES ET TROUBilDOURS, BATELEURS ET BALADINS.

À une époque où il est sans cesse question de concerts, d'orphéons, de fanfares et de symphonies, quand le goût de la musique se répand de plus en plus dans toutes les fractions de la société, j'ose espérer qu'on ne trouvera pas déplacée la tentative que je fais de raconter l'existence souvent accidentée de la corporation des Ménétriers ou joueurs de violon.

Et d'abord, qui donc a donné naissance aux diverses sociétés

chorales et instrumentales, si ce n'est le modeste violoneux? Cet

humble musicien n'était pas toujours, il faut le dire, un simple

racleur d'instrument, un musicien de carrefour, dont les talents,

bornés à l'amusement du peuple, devaient être relégués dans les

guinguettes. C'était souvent un artiste. Dans les pays du Nord, on

le nommait trouvère; dans le Midi, il prenait le nom de troubadour,

et plus tard on l'appela partout ménestrel.

Les artistes musiciens de nos jours me pardonneronl-ils de faire remonter leur origine à de pauvres jongleurs? J'ose l'espérer. Toutefois ils m'en voudront, j'en suis sûr, si je constate que la cupidité, l'insolence et les mœurs déréglées dç ces jongleurs les firent bannir du royaume par Philippe-Auguste. Mais je me hâte d'ajouter qu'un autre roi, un roi pieux, Louis IX, les autorisa à rentrer et à exercer hbrement leur profession. Et, le croirait-on, il leur ouvrit gratuitement les portes de la capitale ! Ce bon roi les exempta, en outre, du droit de péage imposé à tous les habitants, à l'entrée de Paris, sous le Petit-Ghâtelel > à la seule condition qu'ils feraient sauter leurs singes et chanteraient une chanson devant le péager (1).

C'est donc à ces sauteurs musiciens, à ces artistes ambulants que l'on peut faire remonter le proverbe si connu : Payer en gambades ou en monnaie de singe.

Les jongleurs étaient, comme leur nom l'indique, des bateleurs, des baladins qui amusaient le peuple ; aussi ne doit -on pas s'étonner si, dans un temps où il n'y avait pas de spectacles, pendant les xi® et XII® sièclesj ils eurent un grand succès. Quelquefois ils accompagnaient les trouvères, et alors ils remplissaient par des tours d'adresse les intermèdes entre les chants du poète. « Leurs fonctions consistaient à faire des tours de gibecière, à faire sauter des singes, à exercer dî^ns les cercles ou devant la populace curieuse les autres fonctions de bateleurs, au son des vielles dont ils se faisaient accompagner » (2).

Parmi les conseils donnés à un troubadour du xiir siècle, 'se trouvent les suivants qu'il est bon de connaître :

d Sache, bien trouver, bien rimer, bien proposer un jeu-parti (3) ; sache jouer du tambour et des cymbales, et faire retentir la symphonifi (la vielle) ; sache jeter et retenir des petites pommer avec les couteaux, imiter le chant des oiseaux, faire des tours avec des corbeilles et faire

(1) Livre des Métiers^ d'Etienne Boileau, publ. par Depping, p. è87.

(2) Abrégé historique de la Méneslrandieypar Besche l'aîné. Versailles, 1774. Voyez aussi, pour Ids divers talents exigés des jongleurs, le Jioman de Flamenca, dans le Lexique de Raynouard, et le Fadetjoglar dans les Poésies des Troubadours du môme éditeur,

(3) Les jeux-partis, fort usités au m^yen-â^e, se composaient généralement de demandes et de réponses que se renvoyaient deux personnes.

sauter au travers de quatre cerceaux ; sache jouer de la citole (1) et de la mandole, manier le manicorde et la guitare, garnir la roue avec dix-sept cordes, jouer de la harpe et bien accorder la gigue pour égayer Tair du psaltérion. Jongleur, tu feras préparer neuf instruments de dix cordes. Si tu apprends à en bien jouer, ils fburniront à tous les besoins ; fais aussi retentir les lyres et résonner les grelots. t> (2)

Aux fêtes du mariage de Robert, comte d'Artois, firère d^ Louis IX, qui furent célébrées à Compiègne, le 14 juin 1238, étaient de véritables jongleurs exploitant également la poésie, la danse, la musique, l'escamotage, la prestidigitation, la lutte et l'éducation des animaux. Us chantaient eux-mêmes leurs poésies^ en s'accompagnant de la vielle, de la guilerne et du rebec ; mais, dans les intervalles de leurs chants, l'un traversait les airs sur une corde, un second se faisait remarquer par son agilité ; enfin d'autres, montés sur des bœufs couverts de drap écarlate, sonnaient du cor à chaque plat que l'on servait sur la table du roi (3).

Allant de ville en ville, de village en village, les ménestrels célébraient Jour-à-tour la valeur des héros et les exploits des chefs, les doux combats de l'amour et les tendres conquêtes dps amants, la vie tumultueuse des camps et l'existence paisible des cloîtres. De l'humble chaumière ils montaient au donjon féodal, portaient souvent des messages et favorisaient les entreprises galantes* Enfin, par le jeu de leurs instruments, ils égayaient les spectacles publics, les fêtes solennelles et les entrées triomphales des souverains.

N'oublions pas d'ajouter que partout on aimait à entendre les poétiques accents de leur muse. Admis dans l'intimité du foyer domestique, ils prenaient part aux divertissements de famille, composaient des épithalames pour les jeunes mariés, amusaient de leurs récits les convives, et faisaient ensuite danser tout le monde (4).

Du reste, flatteurs du peuple comme il$ étaient flatteurs des grands,

(1) C'était probablement, dit Bottée de Toulmon, un instrument à cordes analogue à la lyre.

(2) Ghéruel. Dict. hisU des institutions, mœurs et coutumes de la France. y° Jongleurs.

(3) Histoire de saint Louis, par le M" de Villeneuve-Trans. T. I, p. 225. (k) G. Kastnér. Les Danses des Morts. Paris, 1852, p, 144.

i LA CORPORATION

ils cherchaient partout à m concilier les sufirages de leurs auditeurs, mais malheureusement, c'était trop souvent aux dépens de la vérité.

Quelques-uns cependant osaient parler avec franchise au nom de la justice et du droit méconnus. Ils se faisaient ainsi les interprètes des ressentiments ou des jalousies des castes qui divisaient alors la société ; et dans ces cas, ils avaient souvent l'adresse de mêler à leurs gracieux accents des traits fins et acérés, qui allaient droit au but, sans blesser directement personne.

En résumé, les jongleurs et ménestrels étaient d'amusants conteurs qui venaieut égayer le foyer domestique. Ils y exécutaient leurs chants accompagnés de musique, et se montraient même quelquefois orateurs habiles, sachant déguiser avec art leurs témérités.

Page 1