JONGLEURS, TROMPEURS ET FAISEURS DE VIELLES
Dans les temps anciens, on ne saurait trouver, parmi les ménestrels et joueurs d'instruments divers, que des individus isolés, n'ayant entre eux d'autre lien que celui de la communauté de profession. Cependant ces individus devaient avoir une certaine importance, si l'on en juge par les poésies qui nous restent d'eux et par le nombre de fabliaux dans lesquels ils jouent un rôle au moyen-âge (1).
Quelques uns d'entre eux ont en effet laissé des chansons, des complaintes, des légendes qui sont parvenues jusqu'à nous. Ainsi Rutebeuf, dont Achille Jubinal publia les œuvres en 1839, allait partout chantant ses satires pleines de verve et d'originaUté. Jean Bretel, d'Arras et Jean Bodel, également d'Arràs, qui accompagna Louis IX à sa première croisade, acquirent de la même façon une grande célébrité. Chacun récitait leurs poésies comme on chantait par les rues et sur les places publiques les gais refrains composés par Vynot le Bourguignon.
(1) Voyez, dans les Fabliaux el Contes recueillis par Barbazan et Legrandd'Aussy,
C'est à cette époque^ au xiip siècle seulement que l'on peut établir les premières traces d'association chez ces artistes nomades. Un nouvel ordre de chose commence alors pour eux. La corporation se forme ; l'esercice de Tart ne tardera pas à être soumis à des règles et à des devoirs.
Dès Tan 1292, nous voyons, dans les rôles des tailles payées à là ville de Paris, qu'il existait un certain nombre de musiciens désignés sous la qualification àejugléeurs ou jongleurs, trompéeurs ou joueurs de trompe, et enfin de féseurs de vielles. Ces individus, presque tous réunis sur un même point de la ville, avaient déjà donné leur nom à la rue des Jugléeurs (\), qui devint, au commencement du xv*» siècle, la rue des Ménestrels, puis enfin celle des Ménétriers (2).
C'était donc à la rue des Jugleurs que Ton s'adressait pour se procurer ceux qu'on voulait employer dans les fêtes, dans les noces et dans toutes les assemblées de plaisir. On y trouvait tout à la fois « les jongleurs d'aucuns instruments et les ménestrels de bouche qui exploitaient plus particulièrement le domaine de la chanson » (3).
Connus comme jongleurs parmi le peuple, ils étaient surtout aimés et recherchés comme musiciens et comme poètes parmi les grands. C'est par eux que les poésies romanesques et burlesques se répandaient dans toutes les classes de la société. Sans eux, un poète n'aurait jamais pu se faire connaître. Aussi ne tardèrent-ils pas à acquérir une véritable importance, et l'on verra bientôt que leur profession devint rapidement lucrative et honorable.
Hâtons-nous de dire que la profession de jongleur était très populaire vers la fin du xiii^ siècle. Et quand je dis très populaire,
les deux Ménétriers, saint Pierre et le Jongleur^ etc.
(1) H. Géraud. Paris sous Philippe le Bel. Paris, 1837, p. 61, 68.
(2) On peut, à titre de curiosité, rappeler ici que Talmavit le jour dans. cette rue des Ménétriers le 15 janvier 1763. L'historiographe A. Jal, qui a reproduit l'acte de naissance de notre grand tragédien dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, nous apprend que Talma était fils de Michel -François- Joseph Talma, valet de chambre et d'Anne Mïgnolet, son épouse. Il nous rappelle également que le père de Talma quitta un jour le tablier de domestique pour embrasser la profession de dentiste qu'il alla exercer à Londres.
(3) Pour les ménestrels de bouche, v. Comptes de Vhâlel du roi Charles F/, chap. Dons. — Archives nationales, K 242,
je donne à ce mot toute Textension doB^ il est susceptible, car il ne faut pas oublier que, s'ils étaient les musiciens du peuple, les jongleurs s'employaient également à divertir les grands.
Ainsi nous savons, d'après certains états des officiers <le la cour, que Philippe-le-Hardi, fils de saint Louis, et Philippe-*le-Bel, entretenaient auprès d'eux des jugleurs et trompeurs formant un corps de musique. A côté des musiciens de Paris, ils appelaient même parfois ceux de la province, et nous remarquons, dans le nombre, deux diampenois : i^ Jean Charmillon, qui finit par devenir chef des màttestréls de la ville de Troyes (4) ; 2® Colin Muset, célèbre ménestrel du XIII® siècle, dont nous avons quelques poésies, et « qui alloit, dit Cl. Fauchet, par les cours des princes, jouant d'un vielle qui n'étoit point pareille à celle dont on se servit plus tard yi> . Fauchet veut certainement désigner ici le rebecy espèce de violon à trois cordes, accordé de quinte en quinte, et dont le son était, parait-il, fort aigre.
PREMIER RâGL£MENT DBS JONGLEURS BT MÉNESTRELS.
Il n'est personne qui ne sache que nos rois faisaient jadis des distributions annuelles de vêtements aux personnes de la cour, et je (a'ois inutile de rappeler que ce fut ainsi que Louis ÏX enrôla pour la croisade nombre de gentilhommes auxquels il fit prendre des casaques toutes préparées la nuit de Noël 1245. (2) Eh ! bien, les ménestrels de la cour, d'après un règlement de l'hôtel du roi, donné par Philippe-le-Long en 1347, prenaient part à ces distributions annuelles de vêtements. Ils avaient aussi bouche à la cour, c'est-àdire qu'ils recevaient le pain, le vin et la.viande aux principales fêtes de l'année.
Ainsi admis auprès des princes, ils égayaient, par leurs voix et par leurs instruments,. les festins royaux. On les nommait alors ménestreux
(1) Abrégé hislor, de la Ménestrandie, car M. Besche Taîné, VersailleB, 1774. p. 7, - Du Gange. Glossarium, v. JugkAores,
(2) H. Martiu. HisU de France, 4« édit., t. IV. p. 206.
OU ménestrels du mot latin ministrelluSy diminutif de minuter, qui signifiait petit officier. Or, ce4te dénomination, employée d'abord pour désigner seulement les instrumentistes attachés à la maison du roi, devint bientôt générale, car elle ne tarda pas à passer, comme un titre d'honneur, à tous ceux qui exerçaient la profession de musicien.
Cependant, les joueurs d'instruments, comprenant que leur industrie était l'une des plus recherchées, songèrent à la régulariser à l'exemple des autres métiers. Quelques-uns d'entre eux se réunirent donc, dans le courant de l'année 1321, pour se concerter. Ils discutèrent leurs droits, leurs devoirs, et s'entendirent pour concentrer entre leurs mains les privilèges aussi bien que les profits du métier. Enfin, le lundi 44 septembre de cette même année 4321, le jour de la Sainte- Croix, un règlement composé de onze articles fut présenté à la sanction du prévôt de Paris,, Gilles Haquin, par le ménestrel du roi, Pariset, au nom de vingt-neuf de ses conôrères et de huit ménestrelles ou jongleresses (1).
Or, je ferai remarquer tout d'abord que le règlement présenté par les ménétriers était tout simplement un monopôle que les associés prenaient en main. En effet, il avait moins pour objet de déterminer les conditions d'entrée dans le corps que d'exclure du droit d'exercer la profession quiconque refuserait de faire partie de l'association.
Ainsi rédigé dans un but d'exclusion, et tout imparfait qu'il fôt, cet acte fut pourtant sanctionné par le prévôt. Vingt ans plus tard, le 22 octobre 1341, il fut vidimé par Guillaume Gourmont, et resta dès lors comme la base des statuts qui devaient par la suite régir la société (2).
A dater de cette époque, les ménétriers vécurent sous l'administration d'un chef qui prit le titre de Roi.
Qu'on ne s'étonne pas de cette qualification. Le nom de Roi s'employait presque toujours autrefois pour désigner le chef d'un
(1) J*ai cru devoir conserver les noms de ces huit femmes tels qu'ils sont inscrits au bas du premier document concernant la corporation des ménétriers. C*est d*abord Isabelle la Rousselle, puis Marcel la Ghartraine; Liegart, famé Bienviegnant ; Marguerite, la famé au Moine ; Jehanne la Ferpière ; Alison, fam^ Guillot- Guérin ; Adeline, famé G. L*Anglois ; enfin, Ysabiau la Lorraine.
(2) Bibliothèque de VEcole des GMrUt. Série A, t. III, p. 400.
corps ou d'une corporation. Ce n'était pas assez d'avoir le Roi de France^, on se plaisait encore à créer des rois imaginaires, et on avait alors le roi des archers, le roi des merciers, le roi de la Bazoche, le roi des barbiers, le roi des ribauds, le roi des ménétriers, et bien d'autres dont la liste serait trop longue.
On a remarqué que le règlement ou les premiers statuts, dont il vient d'être question, indique les noms de huit femmes désignées comme jongleresses ou ménestrelles. La corporation n'avait donc pas exclu les femmes de la profession, soit qu'elles l'exerçassent en leur propre nom, soit qu'elles ne fissent que continuer le métier de leur père ou de leur époux. « Nulle part, en effet, dit B. Bernhard, les femmes ne pouvaient être admises à plus juste titre que dans une compagnie ayant pour objet l'art musical, puisque, indépendamment du chant, à elles appartiennent presque exclusivement le jeu de certains instruments, tels que la harpe, le luth et la guitare » (1).
Divers manuscrits du xiv® siècle, témoignent, d'ailleurs, du goût particuUer des femmes pour la musique à cette époque. De jolies miniatures nous les montrent jouant du luth, de l'orgue, de la harpe, du tympanon, et même du rebec (2), espèce de violon que nous avons déjà signalé, et dont Rabelais parle dans son Pantagruel : « Plus me plaît, dit-ih le son de la rustique cornemuse que les fredonnements de luths, rebecs et violons antiques. »
Nous ne connaissons aucun document qui nous permette d'affirmer que les femmes allaient, comme les hommes, faire danser aux fêtes et aux noces des particuliers ; mais de nombreux témoignages sont là pour attester qu'elles continuaient à chanter sur les places, dans les tavernes et dans les hôtels, en s'accompagnant de quelque instrument. Nous pouvons citer, entre autres, comme preuve de l'exercice des femmes, un compte de l'hôtel du duc de Berry, fils du roi Jean, où nous lisons qu'une gratification de trois francs soixante sols fut donnée à trois femmes ménétrières qui avaient été appelées « pour chanter et faire feste devant Monseigneur, en son hôtel, à Paris » (3).
(1) n>id. p. 387.
(2) De Laborde, Essai sur Vhistoire de la musique^ U I, p. 256.
(3) Archives nationales, K 229. f» 22.
FLEURIE DE CHARTRES. — FONDATION DE L'HOSPICE ET DE LA CHAPELLE DE S. JULIEN-LE-PAUVRE.
Du moment où lesjoueurs d'instruments de Paris avaient résolu de former une association, en se donnant des statuts, ils s'étaient sentis assez forts déjà pour maintenir les privilèges qu'ils voulaient attribuer à leur profession. Mais un événement important, qui arriva peu de temps après leur constitution, vînt ajouter à la puissance de la corporation et contribuer à sa stabilité.
.Ils fondèrent d'abord l'hospice de Saint- Julien-le-Pauvre, puis la chapelle du même nom, qui fut plus tard appelée Saint-Julien des Ménétriers. Voici ce qui donna lieu à ces deux fondations.
Au commencement de l'année 1328, les habitants de la rue Saint- Martin connaissaient tous une pauvre femme, dite la Fleurie de Chartres ou Fleurie la Chartraine, qui était paralytique et avait établi son domicile dans une charrette. Or, cette charrette semblait éternellement fixée sur un terrain vague, dans la rue Saint-Martin, au coin de la rue Jean Paulée (1). La malheureuse Fleurie, priant et souffrant, n'en bougeait ni jour ni nuit. Elle y restait exposée à l'intempérie des saisons et vivait des aumônes des bonnes gens (2).
Un jour, deux ménétriers d'origine étrangère, « lesquels s'entre aimoient parfaitement et estoient toujours ensemble », furent émus de compassion et prirent en pitié la pauvre paralytique : ils résolurent de lui venir en aide d'une manière efficace. A cet effet, ils achetèrent
(1) La rue Jehan Paulée, ainsi nommée, d'après un rôle de 1313, était encore désignée sous le nom de rue Palée ou rue Jehan Palée, dans une déclaration des religieuses de Montmartre du 3 juillet 1551. Elle allait de la rue Saint-Martin à la rue Beaubourg. Quelquefois on l'appelait rue Saint-Julien, à cause de son voisinage de l'église, ou bien encore rue de la Poterne, parce qu'elle aboutissait dans la rue Beaubourg, à peu de distance de la poterne do Nicolas Huidelou. EnOn en 1640, elle était connue sous le nom de rue cour du More, et elle est actuellement appelée rue du Maure.
(2) Du Breul. Théâtre des antiquités de Paris. Paris, 1639, p. 737 et seq.
de Tabbesse de Montmartre, moyennant cent sols de rente et huit livres payables dans six ans, l'emplacement sur lequel Fleurie la Chartraine avait établi sa résidence.
L'acte est daté du dimanche avant la Saint-Denis de l'an 133Ô (1).
Mais non contents de cette acquisition qui leur donnait une contenance de 36 toises en long et en large, bien insuffisante pour le but qu'ils se proposaient, nos deux ménétriers achetèrent encore, moyennant une rente de 12 livres 10 sols par an, une maison voisine, située au coin de la rue Jehan Paulée, et appartenant à Etienne d'Auxerre, avocat (2).
Comme il me paraît intéressant de faire connaître ces deux braves ménétriers du xiv* siècle, je dois dire que l'un était Lorrain, l'autre Lombard. Le premier, nommé Huet, était guette (3) du palais du roi ; le second, Jacques Grare, dit Lappe, était né à Pistoie, en Toscane.
Devenus ainsi maîtres d'un terrain suffisant, nos deux ménétriers firent élever sans retard une salle dans laquelle on plaça quelques lits c au premier desquels fut couchée la pauvre femme paralytique, la malheureuse Fleurie de Chartres, et n'en bougea jamais jusques à son décès >.
On pendit à la porte une boite destinée à recevoir les aumônes ; un clerc, Janot Brunel, qui faisait l'office d'écrivain, de procureur et de gardien de la maison, eut la mission d'aller quêter par la ville ; enfin, une femme, nommée Edeline de Dammartin, qui avait abandonné tous ses biens au nouvel établissement, se chargea volontairement de veiller aux soins à donner aux malades. Elle avait pension sur l'hôpital de 48 deniers par semaine (4).
Ainsi se trouva constitué, d'une manière fort modeste, le nouvel hospice, qui fut placé sous l'invocation de S. Julien le Pauvre, patron des pauvres voyageurs, et de S. Genest, comédien romain, martyrisé
(1) Ibid. p. 737.
(2) Millin, Antiquités nationales^ t. IV. XLI, p. 5. •
(3) Ce mot, qui vient de guetter, se prenait tantôt pour la haute tour du château où se tenait celui qui faisait le guet, tantôt pour la personne chargée d'épier, d'observer ceux qui chercheraient à nuire. « Cet homme, dit V. Hugo, passe sa vie dans la guette, petite cage qui a quatre lucarnes aux quatre vents. »
(4) Du Breul. Théâtre des Antiquités, p. 739.
sdus Fempereur Dioclétien, en Tan 303. Pour sceller leurs actes, les fondateurs de Thospice,^ firent exécuter un sceau de cuivre, dont le sujet était emprunté à la légende de S. Julien.
c Au milieu estoit Nostre Seigneur dans une nef, en guise de cadre; S. Julien, à l'un des bouts, tenant deux avirons, et à Tautre bout, sa femme tenant un aviron d'une main et de l'autre une lanterne.,.. Auprès de S. Julien estoit S. Génois tout droit tenant une vieille, comme s'il vielloit.... Autour du scel estoit escript : C'est le scbI de l'hospital de Sainct Julien et Sainct Génois i>. (1)
Cependant Jacques Grare et Huet le Lorrain n'avaient pas eu seulement en vue de venir au secours de quelques malheureux. Telle qu'elle était, leur œuvre était incomplète. Ils voulaient surtout, conformément à cet esprit qui régnait au moyen-àge, élever un asile pour leurs co-associés invalides et offrir un lieu d'hébergement aux ménétriers étrangers qui passeraient par Paris. En conséquence, ils convoquèrent une assemblée de tous leurs confrères, les jongleurs et ménétriers ; ils leur firent part de leur dessein, et ceux-ci d'une voix unanime, décidèrent que la communauté serait établie en confrérie, sous les noms de Saint-Julien et Saint-Genest. Tous s'engagèrent aussi à contribuer dès ce jour, selon leurs facultés, aux frais d'achèvement et de dotation de l'hospice qui venait d'être fondé (2).
Ceè diverses résolutions avaient été prises et arrêtées le 21 août 4831 ; dès le 23 novembre de la même année, la nouvelle confrérie étfdt approuvée ; enfin, trois ans plus tard, les ménétriers ne possédaient pas seulement un hospice, bien installé et pourvu des choses nécessaires, ils avaient encore pu faire construire une diapell».
Guillaume de Chanac, alors évêque de Paris, leur accorda, sans tarder, la permission d'y mettre des cloches et de célébrer l'office dirin ; puis, pour augmenter les ressources des fondateurs, il accorda vingt jours de pardon à ceux qui visiteraient la nouvelle église, laquelle fut érigée en bénéfice à la nomination des ménétriers. Ajoutons cependant que ces autorisations n'avaient été accordées qu'à la suite d'un engagement écrit, pris en 1333 par Huet le Lorrain et ses compa-
(1) Du Breul, Théâtre des Antiquités^ p. 738.
(2) Ibid.,p. 739.
gnons, devant Jean de Milon, garde de la prévôté de Paris. Les ménétriers s'y obligèrent, tant pour eux que pour les autres confrères et œnsueurs présents et à venir, à doter, dans l'espace de quatre années, la nouvelle chapelle d'une rente annuelle de seize livres parisis pour l'entretien d'un chapelain, de le fournir de tous les objets nécessaires au service divin, et provisoirement à payer ladite rente au prêtre qui célébrerait l'office dans l'égUse (1).
La communauté ne se borna pas à prendre cet engagement, elle contracta encore l'obligation d'indemniser le curé de la paroisse Saint- Méry, qui prétendait aux droits paroissiaux, sur la nouvelle chapelle, et, hâtons-nous de le dire, elle donna bien au-delà de ses promesses. Moyennant une somme de 190 livres, provenant de charités, parmi lesquelles figure une somme de cent sous donnée par le roi Philippe de Valois, la communauté acheta, le 15 avril 1337, de Guillemin le Vicomte, seigneur d'OthyoUes, sur la recelte de la vicomte de Corbeil, une rente de 20 livres parisis. Et comme le vendeur tenait cette rente en fief noble du roi, celui-ci, par lettres du 4 janvier 1338, autorisa la communauté à la tenir au même titre, sans payer finance (2).
Quand toutes ces fondations eurent été bien établies, les ménétriers et jongleurs procédèrent, par devant Guillaume Gomont, garde delà prévôté de Paris, à l'élection des maîtres et gouverneurs de l'hôpital. Ils nommèrent Henriet de Montdidier et Guillaume Amy, fleutettrs, lesquels, en leur qualité d'administrateurs, poursuivirent auprès du pape et de l'évêque de Paris l'érection de la chapellenie de Saint- Julien en bénéfice perpétuel. Le 11 avril 134'4', une bulle du pape Clément VI leur accorda la collation qu'ils demandaient et, en conséquence de cette bulle, Guillaume du Chanac, évêque de Paris, érigea le 29 juillet suivant, la chapellenie en bénéfice perpétuel qu'il conféra à Jean de Villars, prêtre du diocèse de Sens, présenté par l'administration.
Dans le règlement qu'il donna pour la nouvelle chapelle, l'évêque statua que chaque jour, au levé de l'aurore, le chapelain serait tenu de dire ou faire dire une messe basse à l'autel de S. Julien, et que
(1) Félibien. Histoire de la ville de Paris, i, V, p. 648.
(2) Bibliothèque de VÉcole des Chartes, série A, t. III, p. 392. — Félibien. Hisl. de la ville de Pam, t. V, p. 652.
DES MENETRIERS. 13
tous les dimanches, ainsi qu'aux cinq grandes fêtes annuelles, aux fêtes de la Vierge, et à celle de S. Julien, il devrait célébrer une grand'messe (1). Les administrateurs étaient tenus de lui procurer les ecclésiastiques nécessaires ; ils fournissaient aussi le luminaire et donnaient au desservant un logement près de la chapelle (2). •■ Pendant plusieurs siècles, cette petite chapelle fonctionna sous la protection de ses premiers règlements ; mais un jour, lé 22 novembre 4644, l'archevêque de Paris, Jean-François de Gondi, voulut enlever aux ménétriers leur droit de nomination, et, de sa propre autorité, il commit les prêtres de la Doctrine chrétienne, pour célébrer le service divin dans Téglise de Saint-Julien. Mais les joueurs d'instruments n'étaient pas hommes à se laisser déposséder sans se plaindre. Us réclamèrent et réclamèrent avec énergie. Ils prouvèrent sans peine que leurs prédécesseurs avaient 'obtenu le droit de nomination à des conditions qu'ils avaient remplies et, à la suite de divers arrêts, dont nous parlerons plus loin, ils furent enfin maintenus dans leur ancienne prérogative de nommer le chapelain de Saint-Julien des Ménétriers.
MENETRIERS ERRAWTS ET MENETRIERS ATTACHES AUX PRINCES.
Dans l'origine, les ménétriers étaient poètes aussi bien que musiciens. Comme les troubadours, ils chantaient leurs poésies ; mais, dans la suite, on distingua le poète du ménétrier qui ne fut plus que musicien. Le premier cessa d'aller chanter ses vers de château en château (3), et le second ne tarda pas à devenir un artiste ambulant, un chanteur des rues, un musicien de carrefour.
(1) Du Breul, dans son Théâtre des AnliquiléSj nous apprend que la première grand'messe fut cliantée à Saint-Julien par le prieur des Carmes le dimanche de devant la Saint-Remi de l'an 1335.
(2) Félibien. Hist, de la ville de Paris,^ t. V, p. 649-654.
(3) Il est reconnu aujourd'hui que les poèmes du xi* au xiv siècle étaient en général composés pour le chant. C'est pourquoi ce genre de production était partout appelé chanson de geste»
Il paraît cependant que l'on dut mettre un frein à^ rbq|n.eui^i vagabonde des ménétriers, car, le 27 octobre 1372, il leur fut défendu de jouer, après l'heure du couvre-feu, si ce n'était pour les mariages et dans l'intérieur des maisons seulement; « que doresnavant nuls menestriers ne soient si osés ne bardys, disait Varrét, de jouer n^ faire leur métier, soit en tavernes ou dehors, après Theure du couvrefeu sonnée, si ce n*est que ils soyent à nopces et en l'hostel où les nopces seront^ sur peine de perdre instruments et de quarante sols parisis d'amende au roi ». (1)
Et comme à la chanson de geste ils se permettaient trop souvent d'ajouter la chanson poUtique ou satirique, on leur enjoignit encore, le 15 septembre 1395, d'avoir à ne plus parler, dans leurs ballades ou chansons, du pape, du roi, ni des seigneurs de France, « ^ou$ peine d'amende volontaire, et d'être mis en prison deux mois au paio et à l'eau ». (2)
Il n'est pas besoin de dire que ceux qui se permettaient de critiquer ainsi le roi ou les seigneurs ne pouvaient être que des ménétriers errants. En effet, les princes avaient tous, dès le milieu du xjv« siècle, des ménestrels attachés à leur personne. Ainsi, Charles de Blois, celui-là même qui ne cessa de défendre ses droits sur la Bretagne contre le comte de Montfort, Charles de Blois, dis-je, avait des ménestrels. Nous les trouvons mentionnés dans les relevés de ses Comptes en 1340, 1342 et 1345. L'un d'eux s'appelait Guillot, et un second répondait au surnom de Trompette.
Le duc d'Alençon, fils de Charles de Valois, n'appréciait peut-être pas autant les joueurs de vielle ou de rebec, car en 1360, quand il fut donné en otage aux Anglais pour le roi Jean, il n'avait à son service que des joueurs de trompe, dits trompeurs.
Trente ans plus tard, les ducs de Bavière et de Bourbon aimaient au contraire les ménestrels et se plaisaient souvent à les entendre. Ils les payaient généreusement et leur donnaient même des gratifications dans les circonstances extraordinaires.
(1) Bibliothèque de VEcole des Charles. Série Â, t. 3. p. 403.
(2) Ibid., p. 404.
Quand le malheureux ï'oi Charles VI commença à avoir ces accès de démence qui devaient être si funestes à l'Etat, on essaya de le distraire en appelant son attention sur la musique et le chant des ménestrels. On ne saurait dire, d'après les documents qui nous sont parvenus, quel était le nombre de ces musiciens ; mais nous pouvons citer cependant Gubozo et Triboux, qui touchaient des gages dès Tan 1393, et Jean d'Avignon, à qui le roi, ou plutôt la reine Isabeau de Bavière, fit don, le 24 janvier 4417, d'une rente de soixante sols parisis sur une maison de Paris, pour les bons et agréables services qu'il avait faits depuis plus de vingt-quatre ans.
Le duc de Savoie, le comte de Nevers, le comte de la Marche, avaient également leurs ménestrels; mais parmi tous ces princes et seigneurs de la cour, il en était un surtout qui se faisait particulièrement remarquer par son goût pour la musique et les musiciens ; c'était le duc d'Orléans.
Louis, deuxième fils du roi Charles V et frère de Charles VL aimait le plaisir, le luxe et les fêtes. Or,ies ménestrels donnaient tant de charme à ses réunions qu'il en avait toujours auprès de lui. Au nombre des joueurs de vielle, nous pouvons mentionner Georgelin, Bourgeois, Henry Plansof, qui recevaient des gages et des gratifications ; puis Collinet et Arbelin, auxquels le duc accorda une pension dès l'an 1396(1).
Le duc d'Orléans avait aussi un habile joueur de rebec, Groulet de Coulongne ; un joueur de luth, Henry de Gavière ; un trompeur, Piètre Girart, et un harpeur, nommé Jehan Petit-Gay. Mais, non content de son personnel ordinaire, il appelait encore parfois auprès de lui, pour fêler ses hôtes, d'autres ménestrels qui venaient augmenter la troupe de ses musiciens. Ainsi, nous savons qu'en 1392, Jehan Portevin, roy des ménestriers du royaume de France y et ses compagnons, vinrent « faire leurs esbastements » en l'hôtel du duc d'Orléans, devant le roi, la reine et les ducs de Berry et de Bourgogne, ses oncles.
Quatre ans plus tard, en 1396, au mois d'avril, plusieurs ménestrels qui étaient venus « corner » devant le duc d'Orléans, au dhiâteau
{\)Cii&mi^\l\on'FïgeeLCy Louis et Charles, ducs d'Orléans, Paris. 1844, p. 81,
d'Asniéres, recevaient une livre cinq sols tournois. Enfin, dans le relevé des œmptes de la maison d'Orléans, nous trouvons que le duc fit donner, en 4406, dix livres à Hennequin de Coulongne et à Hennés Hokiv^ech, ménétriers du comte d'Ostrevant, en témoignage du plaisir qu'ils lui avaient fait.
On sait que le duc d'Orléans fit, en 1401, un voyage vers le Luxembourg et qu'il visita quelques parties de l'Allemagne. Or, pendant la durée de ce voyage, il se fit toujours présenter, pour les faire jouer devant lui, les ménestrels des différents princes ou personnages chez lesquels il s'arrêta. Il remarqua particulièrement et récompensa ceux du duc de Bavière, ceux de l'évêque de Mayence, et une troupe d'excellents musiciens composée de Laurent de Parde, Georges de Passo, Angelin Constant et Angelin Doussin, qui lui avait été amené par un seigneur allemand (I).
Tandis que le duc d'Orléans voyageait, les méjiétriers du prince avaient ordre de se mettre aux ordres d'Isabeau de Bavière, et, dans ces circonstances, ils se réunissaient au principal ménétrier de la reine de France, à Jehan d'Avignon, pour la réjouir par leurs jeux et par leurs chants.
A la fin du xiv® siècle, l'auteur du Songe du viel Pèlerin, qui mourut en 1405, âgé de 93 ans, Philippe de Maizières, ne pouvait voir sans douleur les ménestrels ainsi admis auprès des princes ; il ne comprenait pas qu'on eût autant de goût pour ces jongleurs. Notre moraliste loue cependant la coutume d'avoir des ménestrels en grosse troupe, mais seulement en l'honneur de Dieu et partout où il y aura des solennités royales. « Encore et est chose convenable, ajoute-t-il, que le Roy aye des ménestrels à bas instruments pour aucune récréation, faisant bonne digestion de la personne royale après les causauls et travauls ». (2)
(1) Champollion-Figeac, Louis et Charles, ducs d'Orléans, p. 119.
(2) Champollion-Figeac, Louis et Charles, ducs d'Orléans, p. 234-235.